Comédie en prose
Le Diable Boiteux
Représentée pour la première fois le 5 Octobre 1707 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE DIABLE
- THÉRÈSE
- SANCHETTE
PROLOGUE DU DIABLE BOITEUX
Le Diable, Thérèse, Sanchette.
LE DIABLE
Reposons-nous un peu, s'il vous plaît, Mesdames, je suis las comme un pauvre Diable ; et ce n'est pas peu de fatigue à un boiteux comme moi, d'avoir apporté deux femelles comme vous, de plus de trois cent lieues.
THÉRÈSE
Je trouve que vous ne nous avez pas encore assez éloignées de Madrid ; et si mon mari découvre où nous sommes…
LE DIABLE
Qu'il le découvre ou non, il n'a plus de pouvoir sur moi, le charme est fini, c'est lui-même cette fouis-ci, qui a cassé la fiole, et qui m'a mis en liberté.
THÉRÈSE
Vous en avez l'obligation de la colère où je le mis ; et sans l'emportement qui lui fit me jeter à la tête ce gros livre que j'eus l'adresse d'éviter, et qui alla, par hasard, briser la bouteille, vous seriez encore dedans, ne vous en déplaise.
LE DIABLE
Je conviens de l'obligation que je vous ai, quoique le hasard y ait grande part, et je n'ai pas nui moi-même à me rendre ce bon office.
THÉRÈSE
Vous, Seigneur Asmodée ? Et comment donc, s'il vous plaît ?
LE DIABLE
C'est moi, qui, en rentrant par la force des conjurations de votre mari, dans la fiole dont Cléophas m'avait tiré, passai par votre appartement, et qui a depuis fâché tant le Magicien, et qui est cause de l'aventure à qui je dois ma liberté.
SANCHETTE
Oh, Monsieur le Diable Boiteux, vous êtes un ingrat, vous voulez diminuer le bon office que vous a rendu ma bonne maman. Ce n'est point vous qui lui avez soufflé la coquetterie, en rentrant dans la bouteille ; elle a toujours été coquette, ma bonne maman, je le sais bien, mon vilain papa s'en est toujours plaint ; et toutes les mies que j'ai eues, m'ont toujours dit qu'il n'avait pas tort d'être fâché, et que je n'étais pas tout à fait sa fille.
LE DIABLE
Cela se pourrait, et je sais ce qui en est mieux qu'un autre.
SANCHETTE
Hé, dites-le moi, si vous le savez ; je voudrais bien que cela fût vrai, et je serais bien aise de n'être point la fille du Magicien.
LE DIABLE
Oh bien, soyez contente, vous ne l'êtes point, Mademoiselle Sanchette ; c'est un des plus grands Seigneurs de la Cour, le parrain de votre bonne maman, qui est votre papa.
SANCHETTE
Est-il possible ? Ah ! Que je vous ai d'obligation de m'apprendre ce secret-là ! Cela me va donner cent fois plus d'esprit et de confiance.
THÉRÈSE
Votre indiscrétion, Seigneur Asmodée…
LE DIABLE
Oh, sans colère, Madame Thérèse, remerciez-moi de ne mettre qu'un joli homme sur votre compte, vous savez bien que j'en puis nommer d'autres.
SANCHETTE
Ah ! Ne me changez pas ce papa-là, Monsieur le Diable, j'en suis fort contente.
THÉRÈSE
Mais avec cela, Seigneur Asmodée, le genre humain n'était pas peu redevable à mon mari le Magicien, de vous retenir dans la bouteille, et je ne sais pas si je ne me repentirai point d'être cause que vous en êtes échappé.
LE DIABLE
Vous n'avez pas jusqu'à présent sujet de vous en plaindre, je vous ai sauvée de la fureur d'un vilain mari, je vous ai tirée de Madrid, où vous aviez déjà fait trop de conquêtes pour continuer encore longtemps d'en faire : vous voilà, par mes soins, dans la plus belle ville du monde, dans Paris.
SANCHETTE
Dans Paris ! Monsieur Asmodée, c'est ici Paris. ?
LE DIABLE
Oui, Sanchette.
SANCHETTE
Ah ! Que je suis charmée d'y être, et que vous êtes un aimable Diable de nous y avoir d'abord amenées.
LE DIABLE
Je ne vous fais point de montre, comme vous voyez, je vais tout d'abord au meilleur. Après avoir passé les monts, j'aurais pu me reposer, vous arrêter, en passant, à Bayonne, à Bordeaux, à Tours, à Poitiers ; mais j'ai eu peur de vous laisser prendre un air de Province, dont les femmes ne se défont pas aisément : il n'y a rien de plus ridicule que ces airs de Province, à ce que l'on dit du moins. Il n'est rien tel que de se trouver d'abord dans le centre, et de commencer, avec les dispositions que vous avez déjà pour le monde, à se former sur ce modèle de la Cour et de Paris.
Montre : Action de montrer ; sens qui n'est guère usité que dans la locution : faire montre, montrer avec une sorte d'étalage. [L]
THÉRÈSE
Est-ce qu'à Paris et à la Cour, il n'y a point de ridicule, Seigneur Asmodée ?
LE DIABLE
Oh que pardonnez-moi ; mais ce ridicule-là est tellement reçu et si aveuglément approuvé, qu'il a le crédit de ridiculiser les meilleures manières des autres endroits du Royaume, la sagesse des étrangers même ; mais je vous apprendrai à vous, petite fille, pour première maxime, qu'il faut que les gens du monde soient esclaves du goût et de la mode.
SANCHETTE
Oh je retiendrai bien vos leçons, Monsieur le Diable Boiteux, j'ai un penchant si naturel à vous croire, tant de disposition à profiter de vos bons conseils.
LE DIABLE
Je ferai quelque chose de vous, je vois bien cela.
THÉRÈSE
Mais en quel endroit de Pris sommes-nous, s'il vous plaît ? Voilà bien du monde assemblé, la Ville serait-elle partout aussi peuplée qu'elle l'est ici ?
LE DIABLE
Une femme d'esprit et d'expérience, comme vous, peut-elle faire cette question ? Et ne voyez-vous pas que vous êtes dans un lieu de spectacle, que c'est ici le Théâtre de la Comédie ?
SANCHETTE
Nous sommes ici à la Comédie ? Ah ! Que je suis aise.
LE DIABLE
La Comédie et ses dépendances sont de ma direction, comme vous savez ; et quand on arrive dans une Ville, il est bon de descendre d'abord dans un lieu connu.
THÉRÈSE
Vous connaissez donc les Comédiens, Seigneur Asmodée ?
LE DIABLE
Si je les connais ? Parfaitement. C'est moi, qui souffle de la malice à l'un, de la présomption à l'autre, qui donne de l'esprit à celui-ci, l'opinion d'en avoir à celui-là, et qui leur inspire à tous en général, ces sentiments d'union, d'intelligence et de politesse, qui règnent ordinairement parmi eux.
THÉRÈSE
Ils vous ont bien de l'obligation vraiment, et je ne donne pas qu'ils n'aient de grandes déférences pour vous.
LE DIABLE
La reconnaissance n'est pas leur faible ; ils trouvent qu'il y a quelque chose de trop bas là-dedans pour les caractères des héros qu'ils représentent : mais à cela près ; ce sont de bonnes personnes, et il n'y a presque pas un de ces cerveaux-là que je ne gouverne. Savez-vous bien que c'est mon nom seul qui leur attire aujourd'hui tout le monde que vous voyez ? Je ne voudrais pas jurer que cela durât ; mais quand je ne les aiderais à attraper le public qu'une fois par jour, ne serait-ce pas quelque chose ?
THÉRÈSE
Une fois par jour ! Ce serait beaucoup, et vous auriez peine à y suffire.
LE DIABLE
Pardonnez-moi, je ne désespérerais pas d'y réussir, sans un certain nombre de connaisseurs, qui ne veulent rire que de bonnes choses, ne se divertir que par raison. Oh, ces Messieurs-là sont bien incommodes, c'est une peste pour les pièces nouvelles.
SANCHETTE
Mais écoutez-moi un peu, Monsieur Asmodée, vous nous avez amenées à Paris, pour nous faire connaître le monde, en voici une belle occasion, nous ne pouvons guère en voir davantage à la fois ; faites-nous, s'il vous plaît, connaître le caractère, les intrigues et le ridicule de toutes les personnes qui sont ici.
LE DIABLE
Ce serait justement le moyen de les y faire revenir ! Vous êtes folle, petite fille.
SANCHETTE
Pourquoi folle ? Je suis curieuse, et j'aime à m'instruire aux dépens d'autrui.
LE DIABLE
Voilà une bonne manière !
SANCHETTE
Une bonne manière ? N'est-ce pas la vôtre ? J'ai ouï que c'était la meilleure.
LE DIABLE
Oui, mais ce n'est point ici qu'il faut s'en servir. Le devoir, la société, la bienséance rendent les lieux de spectacle très respectables, et ceux qui s'y trouvent, le deviennent, quand ils ne le seraient pas par eux-mêmes. Tout Diable que je suis, je me garderai bien de dire en face des vérités outrageantes, et de scandaliser en public d'honnêtes personnes, qui n'ont presque point de défauts qui ne soient de ma façon.
THÉRÈSE
Vous êtes un fort honnête Diable, Seigneur Asmodée, et je ne vous croyais point tant de conscience.
SANCHETTE
Il en a trop, ma bonne maman, et je sens bien que je suis déjà plus malicieuse que lui, moi.
LE DIABLE
Vous avez là une jolie enfant, Madame Thérèse.
SANCHETTE
Hé dites-nous quelque chose qui nous amuse : voilà tant de monde de tous côtés, faut-il que tout cela nous échappe ? Disons un peu de mal de quelqu'un, Monsieur le Diable.
LE DIABLE
Nous aurons tout le temps de satisfaire votre tempérament et votre curiosité : pour à présent qu'il vous suffise de savoir que dans ces lieux-ci, ordinairement la vanité et l'amour-propre sont sur le Théâtre, le luxe et la coquetterie dans les loges, et la fine critique dans le parterre.
SANCHETTE
Voilà quelque chose de bien instructif. J'aimerais autant ne rien savoir.
THÉRÈSE
Elle a raison, cela est bien en général.
LE DIABLE
Oh bien, si vous voulez quelque chose de particulier, je vais vous faire voir, sans sortir d'ici, c'est ce qui se passe à l'heure qu'il est, vers la place Maubert, chez un Procureur de ma connaissance. Quoique je ne sois pas le Diable de la Chicane, je fais les affaires de la maison, j'y suis connu, j'y régente ; et cette intrigue, où je me trouverai mêlé par-ci par-là moi-même de la petite Comédie qu'on leur a promise : nous feront ensuite entre nous trois, nos réflexions en musique sur l'aventure ; et nous verrons de quoi vous êtes capables, et si vous profiterez bien du livre du monde, dont je vous ferai voir de temps en temps quelques nouveaux chapitres, avez-les figures.
COMÉDIE.
SCÈNE I. Angélique, Marton.
ANGÉLIQUE
Ah ! Le mauvais livre que le Diable Boiteux, ma chère Marton ! Le dangereux génie que Monsieur Asmodée.
MARTON
Comme toutes choses ont différentes faces ! Vous vous plaignez de lui sous le nom du Diable Boiteux ; et comme Cupidon, vous n'êtes pas une de ses plus mauvaises pratiques.
ANGÉLIQUE
Ah ! Je ne le connais point pour Cupidon à la manoeuvre qu'on lui voit faire dans ce nouveau livre ; il révèle tout ce qu'on fait, il enlève les toits des maisons, pour découvrir les moindres faiblesses de tout le monde. On n'est pas en sûreté dans le réduit le plus obscur, et l'on n'oserait pas hasarder de penser même avec ce vilain démon-là.
MARTON
Il est vrai qu'il est furieusement indiscret : mais y a-t-il rien là qui ne convienne à l'Amour ?
ANGÉLIQUE
Ce vilain livre-là m'a donné une timidité, m'a jeté dans l'âme des scrupules. Oui, si tout le monde était comme moi, le Diable Boiteux corrigerait plus de gens que tout le reste de l'enfer ensemble.
MARTON
C'est pourtant un assez bon Diable ; et vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'en découvrant les défauts des hommes, il ne les révèle point aux personnes intéressées, et qui pourraient faire éclat. Il s'est bien gardé de faire voir à Don Cléophas ce qui se passait dans sa famille, et peut-être n'aurait-ce pas été l'endroit du livre le moins vif et le moins plaisant.
ANGÉLIQUE
Je ne sache rien de plus impertinent qu'un petit vilain Diable Boiteux, qui, par ses instigations, engage les gens à faire des sottises, et qui est le premier à les donner en spectacle, et à s'en divertir avec un jeune étourdi d'écolier.
MARTON
Oh, ne parlez pas mal des écoliers ni des clercs, s'il vous plaît : vous avez un amant aux écoles de Droit, et ce n'est pas le plus mal voulu d'une dizaine de vos soupirants.
ANGÉLIQUE
Ah ! Je n'aime plus rien, ma chère Marton, je n'aime plus rien. La lecture du Diable Boiteux, et la maladie de mon oncle ont fait d'étranges révolutions dans mon coeur et dans mon esprit.
MARTON
Il faut pourtant que ce soit un bon livre ; votre tante me l'a demandé pour le lire au chevet du malade. Mais à propos de votre oncle qui se meurt, et de votre tante qui en est bien aise, n'est-ce point d'eux que le Diable Boiteux fait mention dans la fin du livre ? Il y a un Procureur et une Procureuse.
ANGÉLIQUE
Comment, que veux-tu dire ?
MARTON
Oui, le Procureur rêve qu'il va voir un de ses clients à l'hôpital, la Procureuse songe que son mari chasse un clerc qu'elle aime. Votre oncle a ruiné bien du monde, et il a chassé bien des clercs.
SCÈNE II. Angélique, Marton, un Laquais.
ANGÉLIQUE
Que me veut-on ?
UN LAQUAIS
C'est de la part de Monsieur Léandre, qui m'a dit de vous rendre ce billet, et qui vous prie de lui faire réponse.
ANGÉLIQUE
Voyons ce qu'il m'écrit, donne.
MARTON
Le Diable Boiteux vous regarde.
ANGÉLIQUE
Oh ! Ne me tourmente point, Marton, laisse-moi l'oublier. Qu'il me regarde, soit ; mais qu'il se taise : ce ne sont pas ses yeux, c'est sa langue que j'appréhende.
MARTON
Ah ! Voilà vos craintes dissipées ; la peur du Diable est ce qui dure le moins dans l'esprit d'une jeune coquette.
ANGÉLIQUE
Cela est trop plaisant, Marton. Léandre, qui sait que mon oncle est mourant, et qui me propose d'aller au bal à vingt pas d'ici !
MARTON
Et vous refusez une partie de plaisir ? Vous n'y songez pas.
ANGÉLIQUE
Au bal, moi, quand mon oncle agonise ?
MARTON
Pourquoi non ? Votre oncle agonise, il est vrai ! Mais je sais de science certaine, que cet oncle a fait un testament, par lequel il vus déshérite. Si j'étais à votre place, j'en porterais le deuil, comme Léandre vous le propose.
ANGÉLIQUE
Me le conseilles-tu ?
MARTON
Si je vous e conseille ! Je serai de la partie peut-être ?
ANGÉLIQUE
Il compte là-dessus apparemment ; car il me mande que Monsieur le Greffier en sera.
MARTON
Oh ! Allons-y, il n'y a point à hésiter.
ANGÉLIQUE
Tes conseils sont des lois pour moI. Je vais faire réponse.
SCÈNE III.
MARTON, seule
L'heureuse disposition de fille pour la vie aisée ! Quel dommage que cela ne soit que Bourgeoise, et moi soubrette ! Nous avons bien les manières de qualité. Voici la tante, elle n'a guère moins de talent que nous : mais elle se contraint davantage.
SCÈNE IV. Madame Lucas, Marton.
MADAME LUCAS
C'est un assez sot livre, Marton, que ce Diable Boiteux, les fades plaisanteries ! Les mauvais contes ! Il donne des idées funestes, et j'ai cru voir deux ou trois fois au chevet du lit du malade, ce vilain génie qui s'appelle Flagel, et qui est l'esprit de la chicane.
MARTON
Voilà une triste vision, Madame, un bien mauvais pronostique. Voir le Diable au chevet du lit d'un Procureur malade, c'est une marque qu'il n'en reviendra pas ; il va partir, la voiture est prête. Vous ferez une grande perte, Madame.
MADAME LUCAS
Hélas ! Le pauvre homme, il n'a plus guères à souffrir, du moins les Médecins disent qu'il ne passera pas la journée.
MARTON
Quel dommage ! C'était un si honnête homme, Madame.
MADAME LUCAS
Hélas ! Oui : heureusement son testament est fait et signé, et voilà sa conscience en repos.
MARTON
Et la vôtre aussi, n'est-ce pas, Madame ?
MADAME LUCAS
Sans son grand benêt de neveu Blaise Lucas, qui arriva hier d'Amiens, à pied, toujours chassant, ma conscience serait encore plus tranquille, Marton : cet animal-là m'est venu voler, comme s'il m'avait attendue au coin d'un bois.
MARTON
Le fripon !
MADAME LUCAS
S'il avait tardé vingt-quatre heures, il était déshérité tout à fait, aussi bien que la nièce.
MARTON
Le testament n'est donc pas plus favorable à la nièce qu'au neveu ?
MADAME LUCAS
Hélas ! Mon pauvre mari, que je n'ose encore dire défunt, leur laisse une petite somme en commun, à condition qu'ils se marieront ensemble : mais on dit que je pourrai contester cela, et leur faire quelque chicane. Nous verrons ce qu'il y aura à faire, quand mes premières douleurs seront passées.
MARTON
Il faut bien se donner le loisir de pleurer.
MADAME LUCAS
Je n'aurai plus guère que cela à faire, Marton, et j'ai pris toutes mes mesures d'ailleurs, comme tu sais.
MARTON
Oh ! Pour cela, oui, il n'y aura rien de perdu dans la succession ; et voilà une armoire qui était pleine de belles et bonnes nippes, où il ne reste plus que la robe et le bonnet carré de Monsieur le Procureur, et encore ne les avez-vous laissés que parce qu'ils ne valent pas grand-chose.
Bonnet carré : est le bonnet que portent les gens d'église, les gens de Justice, et les gens de Collège qui sont philosophes, ou gradués [F]
MADAME LUCAS
Il ne faut pas dépouiller un homme de tout avant sa mort, ma pauvre Marton. Adieu, je vais attendre dans mon appartement : qu'on me vienne avertir quand il expirera, afin de lui rendre les derniers devoirs.
MARTON
Vous faites fort bien, Madame ; il ne faut pas se refuser ce plaisir-là.
SCÈNE V. Marton, Lépine.
MARTON
Voilà une pauvre femme qui sera fort affligée, si son mari en revient. Mais que vois-je ? Est-ce lui… mes yeux me trompent… non vraiment, c'est lui-même, c'est Lépine. Personne ne t'a-t-il vu entrer ?
LÉPINE
Non. Pourquoi, ma Reine ?
MARTON
Depuis quand es-tu ici ? Que fait ton maître ?
LÉPINE
Nous arrivons dans le moment, mon ange, Éraste, pour paraître plus beau et plus poli aux yeux d'Angélique, est allé se faire adoniser chez le Baigneur ; moi, qui suis plus vif, et qui ne peux souffrir de retardement, je viens saluer mon adorable, et tu me vois tout frais émoulu de l'armée.
Adoniser : Terme de plaisanterie et de pure conversation, qui ne se dit qu'en parlant du trop grand soin que prend un homme de s'ajuster pour paraître plus jeune ou plus beau. [Ac. 1762]
MARTON
Vous avez mal pris votre temps pour arriver, et il est dangereux qu'on te voie ici.
LÉPINE
Bon, dangereux ! La tante est dans nos intérêts : le Procureur seul n'approuvait pas la recherche de mon maître. On nous a mandé qu'il était presque à l'agonie : j'en suis fâché ; car nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau.
MARTON
Ah ! Pour cela oui, la ressemblance est si bien marquée…
LÉPINE
Que mon maître qui lui en voulait d'ailleurs, comme tu sais, pensa lui donner un jour cent coups de bâton, sous ce prétexte-là. En quel état est-il, le pauvre homme ? Comment va sa maladie ?
MARTON
Le mieux du monde, il ne passera pas la journée.
LÉPINE
Hé bien donc, qu'avons-nous à craindre ?
MARTON
Toutes choses. Pendant la maladie de l'oncle, la tante est devenue plus à craindre qu'il ne l'était lui-même.
LÉPINE
Comment donc ?
MARTON
Elle a défendu à sa nièce de voir Éraste.
LÉPINE
Elle lui a défendu de le voir ? La nièce l'en aimera davantage. Je vais l'amener.
MARTON
Et attends, attends.
LÉPINE
Je m'en vais le chercher, te dis-je, vous n'avez toutes deux qu'à nous attendre.
MARTON
Voilà un retour imprévu, qui pourra bien déranger notre partie de bal.
SCÈNE VI. Marton, Angélique.
ANGÉLIQUE
J'ai mandé que nous irions, Marton, que l'on vînt nous prendre.
MARTON
Oh ! Vraiment oui, que l'on vînt nous prendre. Éraste et Lépine sont arrivés de l'armée.
ANGÉLIQUE
Ils sont arrivés, Marton ? Que je suis à plaindre !
MARTON
J'ai bien aussi mes petites raisons, pour ne pas trop me réjouir du retour de Lépine, et cependant c'est lui qui est le véritable.
ANGÉLIQUE
De quoi s'est avisé mon oncle d'avoir pris en pension chez lui ce jeune étourdi de Dorante ?
MARTON
Oui, que ne le faisait-on d'abord recevoir Conseiller ? Il aurait fait son cours de Droit après, sans nous venir embarrasser de ses études et de sa personne.
Conseiller : Qui donne conseil. Il signifie aussi principalement, Des Juges établis pour rendre justice dans une Compagnie réglée. Conseiller d'État. Conseiller au Parlement, à la Grand'Chambre (...). [Ac. 1762]
ANGÉLIQUE
C'est lui qui fait aujourd'hui ma principale inquiétude, Marton.
MARTON
Et c'est notre Maître Clerc qui est cause de tout mon embarras, à moi.
ANGÉLIQUE
Que pourra penser, que dira Éraste, s'il a seulement lieu de soupçonner que j'ai pu prêter l'oreille aux tendres protestations d'un jeune écolier ?
MARTON
Et si Lépine vient à savoir que j'aie écouté les sornettes d'un Compagnon Procureur.
ANGÉLIQUE
Nous n'avons pas bien fait, Marton.
MARTON
Non, vous avez raison, d'accord ; mais en Été, comment mieux faire ? Les gens de Robe raisonnables sont si rares, les Financiers si brutaux, et les Abbés si fades. Un Clerc et un Écolier sont sans conséquence, il faut s'amuser, cela vaut mieux que rien.
ANGÉLIQUE
Si Éraste n'était point parti pour l'armée.
MARTON
Si Lépine fût demeuré à Paris.
ANGÉLIQUE
Je n'aurais pas seulement regardé Orante.
MARTON
Je n'eusse jamais écouté le maître Clerc.
ANGÉLIQUE
Les absents ont toujours tort, Marton.
MARTON
Oui, ce sont eux qui font la faute, et on nous en rend responsables.
ANGÉLIQUE
Cela est bien injuste.
MARTON
Je ne trouve rien de plus déraisonnable, moi ; et ce qu'il y a de plus chagrinant, plus l'absence dure, plus le tort augmente.
ANGÉLIQUE
Oui, cela est vrai, tu as raison. Hasarderons-nous d'aller au bal ? Si Éraste y vient, et qu'il nous y trouve ?
MARTON
Nous serons déguisées, il ne nous reconnaîtra pas.
ANGÉLIQUE
Quel reproche à me faire, si mon oncle vient à expirer pendant que nous danserons, Marton ?
MARTON
Il en expirera plus gaiement, ce n'est pas là l'affaire.
ANGÉLIQUE
Tu as raison, puisqu'il m'a déshéritée. Mais que vois-je ? C'est Éraste, c'est lui-même, qu'allons-nous faire ?
SCÈNE VII. Éraste, Angélique, Marton, Lépine.
ÉRASTE
Vous voyez, charmante Angélique, un Amant outré d'inquiétude de ce qu'il vient d'apprendre des sentiments de votre tante, et qui n'a d'autre consolation, d'autre espoir que dans la constance des vôtres.
ANGÉLIQUE
Éraste, vous me mettez dans le plus grand embarras… Allez, sortez d'ici, je vous en conjure, vous aurez de mes nouvelles, je vous écrirai tout ce que je pense : allez-vous-en, vous dis-je encore une fois.
ÉRASTE
Quel accueil ! Ah Ciel ! Vous me chassez ! Moi qui ne viens à Paris que pour vous, vous avez la force…
ANGÉLIQUE
Non, je ne l'ai pas, demeurez, Éraste, je me plais trop à vous voir ici : mais il serait important pour mon repos et pour le vôtre, qu'on ne vous vît point de quelque temps.
MARTON
Allons, Monsieur, si vous aimez Mademoiselle, ne l'exposez point…
ÉRASTE
Personne ne nous a vus, Marton.
MARTON
Mais on va vous voir, Monsieur. Hé vraiment oui, tout est perdu ; j'entends quelqu'un : si c'est Madame ?
ANGÉLIQUE
C'est elle assurément. Ah ! Éraste, avez-vous juré ma perte ?
ÉRASTE
Oh, pour cela non, je vous assure. Quels ménagements n'ai-je point pour vous ?
MARTON, bas
Tout est perdu, Mademoiselle : c'est Léandre et Monsieur le Greffier, qui viennent nous prendre pour aller au bal.
ANGÉLIQUE
Ah Ciel !
SCÈNE VIII. Léandre et Griffonnet déguisés en Diables, Éraste, Lépine, Angélique, Marton.
LÉANDRE
Ne perdons point de temps, Mesdames, le bal est commencé, il durera peu. Voici de quoi vous déguiser.
ÉRASTE
Ah, Ciel ! Que veut dire ceci, Angélique ?
MARTON
Cela veut dire, Monsieur, que ce sont des importuns d'Été, dont le retour de l'hiver et le vôtre nous débarrasseront.
LÉPINE
Nous avons eu des Substituts, Monsieur, pendant notre absence.
LÉANDRE
Éraste est ci, Monsieur Griffonnet.
GRIFFONNET
Et Lépine aussi, Monsieur, allons-nous-en.
ÉRASTE
Non, non, Messieurs, approchez ; vous avez tout à fait bon air dans ces habits-là, et la mascarade est bien assortie.
LÉANDRE
Monsieur, il ne faut point… Au moins, Messieurs, la violence et les voies de faits…
LÉPINE
Le Diable a plus peur de nous, que nous du Diable.
ÉRASTE
Votre partie de bal est dérangée, Messieurs, l'oncle d'Angélique agonise, me voilà de retour.
LÉPINE
Oui, Messieurs les Bourgeois, quand il arrive des troupes réglées, c'est à vous d'évacuer la place ; ainsi choisissez de la porte ou de la fenêtre, et remerciez-nous de vous laisser l'alternative.
Troupe réglée : Troupes permanentes, qu'on distingue ainsi des gardes nationales, des milices. [L]
ÉRASTE
Non, non, je veux avoir avec ces Messieurs un petit moment d'entretien, cela m'est important...
MARTON
Hé, laissez-les aller, Monsieur, que diantre voulez-vous faire de ces deux pauvres Diables ?
ÉRASTE
Ce que j'en veux faire ?
ANGÉLIQUE
Quel contretemps, ah, Ciel ! Allez-vous-en, Éraste. Sortez. Messieurs.
SCÈNE IX. Madame Lucas, Marton, Angélique, Éraste, Lépine.
MADAME LUCAS, derrière le théâtre
Ah, quelle cruelle séparation ! Mon cher mari est mort ! Je le veux suivre.
MARTON
C'en est fait, il n'y a plus moyen de sortir, l'oncle est défunt apparemment, la tante vient ici.
ANGÉLIQUE
Comment ferons-nous ? Où les cacher ?
MARTON
Voici la clef de la grande armoire, ils y tiendront bien tous quatre. Entrez vite.
ÉRASTE
M'enfermer avec ces gens-là ? Je n'ai point de ménagement à avoir, moi.
LÉPINE
Messieurs, il faut entrer, il n'y a point de milieu.
MADAME LUCAS, derrière le théâtre
Me voilà donc séparée de toi pour toujours, mon cher époux !
MARTON
Voilà la tante à la porte, mort de ma vie dépêchons.
LÉPINE
Tu nous mets là en mauvaise compagnie, ne nous y laisse pas longtemps, Marton.
MARTON
Le moins qu'on pourra, ne te mets pas en peine. Les voilà sous la clef, tranquillisons-nous.
ANGÉLIQUE
Je ne saurais me soutenir, je suis tremblante.
MARTON
Voici votre tante.
SCÈNE X. Madame Lucas, Marton, Angélique.
MADAME LUCAS
Mon pauvre mari ! Mon cher mari ! Je veux qu'on m'ensevelisse avec toi.
MARTON
Hé, là, là, Madame, ne vous abandonnez point tant à la douleur.
MADAME LUCAS
J'étouffe, je me meurs, je n'en puis plus, Marton.
ANGÉLIQUE
Ma chère tante.
MADAME LUCAS
J'ai tout perdu, mes enfants, un mari qui m'aimait, cela n'est pas concevable…
MARTON
Il vient de vous en donner une assez belle preuve, s'être laissé mourir à son âge ? Cet homme-là pouvait encore vivre trente ans.
MADAME LUCAS
Cela est vrai, je suis inconsolable, et je suis si affligée que je ne saurais pleurer, c'est ce qui m'étonne.
SCÈNE XI. Marton, Madame Lucas, Angélique, Cascaret.
CASCARET
Votre Couturière et le Marchand, Madame, pour des habits de deuil.
MADAME LUCAS
Qu'on les fasse entrer.
MARTON
Hé, passez dans votre chambre, Madame, il y fait plus clair qu'ici, et il faut faire arranger cette salle.
MADAME LUCAS
Hé bien, fais, donnes-y ordre, je te laisse ; dis bien à tout le monde au moins à quel point je suis affligée.
MARTON
Oui, Madame.
SCÈNE XII. Angélique, Marton.
ANGÉLIQUE
Qu'allons-nous faire, Marton ? Léandre et Éraste seront-ils jusqu'à demain dans cette armoire ?
MARTON
J'ai plus d'impatience que vous de les en tirer.
ANGÉLIQUE
Ouvre-leur donc vite, pendant que je ferai le guet… Attends, ne bouge, la voilà qui revient avec un homme de robe.
SCÈNE XIII. Madame Lucas, le Commissaire, Angélique, Marton.
MADAME LUCAS
Un Commissaire chez moi, Monsieur ! Chez la veuve d'un Procureur de la Cour, un Commissaire !
LE COMMISSAIRE
Hé, pourquoi non, Madame Lucas ? Nous allons tous les jours chez des Duchesses et des Présidentes, qui sont d'aussi bonne maison que des Procureuses.
Bonne maison : Maisons où tout est bon et en abondance. [L]
MADAME LUCAS
Oh, je me moque de cela, moi, je n'ai point d'affaires.
LE COMMISSAIRE
Si vous n'en avez point, ne vous en faites pas. Çà, voyons, par où commencerons-nous ?
MADAME LUCAS
Mais, qu'on sache du moins ce que vous venez faire ici.
LE COMMISSAIRE
Y mettre le scellé, Madame.
MADAME LUCAS
Le scellé, Monsieur, le scellé !
LE COMMISSAIRE
Oui, Madame, le scellé, à la requête de Blaise Lucas, habile à succéder pour un tiers à la succession de maître Yves Lucas, Procureur de la Cour, son oncle paternel, décédé sans enfants.
MADAME LUCAS
Oui, sans enfants, Monsieur, mais non pas sans femme. Cela est fort plaisant, vraiment. Blaise Lucas habile à succéder : cet idiot, ce fat, ce benêt, dont la famille n'a jamais pu rien faire, devient habile justement quand il est question d'hériter. Oh, bien, bien, Monsieur ! Vous pouvez dire à Blaise Lucas que malgré son habileté, il n'aura pas un sou de la succession, le défunt a fait un bel et bon testament.
Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde [F]
LE COMMISSAIRE
Je ne suis pas ici, Madame, pour examiner le droit des parties, mais pour y faire le dû de ma Charge. Commençons toujours par sceller cette armoire.
ANGÉLIQUE, bas
Ma pauvre Marton !
MARTON
Mademoiselle !
LE COMMISSAIRE
Qu'est-ce, Mesdames ? Vous me paraissez surprises, inquiètes, embarrassées. Y aurai-il là-dedans quelques bijoux, quelques billets doux, quelques portraits que vous voulussiez retirer ?
MARTON
Non, non, Monsieur, il n'y a point de portraits là-dedans, il n'y a que des originaux, de par tous les diables.
MADAME LUCAS
Non, non, Monsieur, faites le dû de votre Charge ; Il n'y a là-dedans, ni billets doux, ni portraits : vous êtes dans une maison d'honneur ; hélas ! C'est où le pauvre défunt mettait son bonnet et sa robe.
LE COMMISSAIRE
Qu'on se garde bien de toucher là, au moins, l'affaire serait sérieuse ; les femmes quelquefois croient que ce ne sont que des bagatelles.
MARTON
Mais je n'en répondrais pas trop. Si le diable s'en mêle… Sera-t-on longtemps sans lever le scellé, Monsieur le Commissaire ?
LE COMMISSAIRE
Mais, non, six semaines ou deux mois, selon la diligence que feront les personnes intéressées ?
ANGÉLIQUE, bas
Six semaines ou deux mois, Marton !
MARTON
Oh ! Il y a des personnes intéressées qui feront plus de diligence que cela, sur ma parole.
ANGÉLIQUE, bas
Ils crèveront là-dedans, je vais tout découvrir.
MARTON
Ne craignez rien, donnez-vous-en bien de garde.
LE COMMISSAIRE
Ne voulez-vous rien retirer de ce cabinet, Madame ?
MADAME LUCAS
Hé ! Non, non, monsieur, je ne veux rien tirer, il ne sera pas dit que j'aurai détourné la moindre chose.
LE COMMISSAIRE
C'est agir prudemment. Je ne vois plus rien ici passons ailleurs.
SCÈNE XIV. Madame Lucas, Monsieur Corbeau, Angélique, Marton, Cascaret.
CASCARET
Le Juré-Crieur, Madame, pour les funérailles de Monsieur.
Juré-crieur : est aussi un Officier public qui va publier par les carrefours les ordres de la Justice, les règlements, les défenses, les assignations à trois brefs jours. Le Juré Crieur est assisté de trois trompettes, quand il fait un cri public. [F]
MADAME LUCAS
Qu'il vienne. Allez, ma nièce, conduisez Monsieur le commissaire partout où il voudra, je n'ai rien de caché. Demeure ici, toi, Marton, tu nous conseilleras. Ah ! Mon cher Monsieur, vous voyez une pauvre veuve dans une terrible affliction.
MARTON
Hélas ! Oui.
MONSIEUR CORBEAU
Je le crois bien, Madame.
MADAME LUCAS
J'ai tout perdu, Monsieur Corbeau : un mari qui m'aimait si tendrement. Si quelque chose peut m'en consoler, c'est qu'il est bien mort, le pauvre homme.
MARTON
C'est une grande consolation que cette certitude-là.
MONSIEUR CORBEAU
Il y faut encore ajouter celle de lui faire de belles funérailles. Çà, de quoi s'agit-il ? Voyons quelle est votre volonté là-dessus.
MADAME LUCAS
Je n'en ai point d'autre que de faire les choses de la manière la plus honorable qu'il se pourra.
MONSIEUR CORBEAU
Combien ferons-nous de billets, premièrement ?
MADAME LUCAS
Mais combien crois-tu qu'il en faille, Marton ?
MARTON
Huit ou dix mille tout au moins, Madame.
MONSIEUR CORBEAU
Huit ou dix mille !
MARTON
Oui vraiment. Une jeune et jolie veuve comme vous, qui enterre un mari, c'est une femme qui affiche la situation où elle se trouve ; la peut-elle apprendre à trop de gens ?
MADAME LUCAS
Tu as raison, Marton. Cette fille-là est d'un bon conseil, Monsieur Corbeau.
MONSIEUR CORBEAU
Je vois bien que votre dessein n'est pas de rien épargner.
MARTON
Épargner, Monsieur, épargner ? Cela serait beau vraiment ! C'est bien quand il s'agit de rendre les derniers devoirs à un mari, qu'on songe à épargner ! C'est peut-être la dépense que Madame aura faite dans sa vie avec moins de regret.
MADAME LUCAS
Oh ! Pour cela oui, Monsieur Corbeau.
MONSIEUR CORBEAU
Mais vous ne voulez pas aussi rien de trop superbe, rien de trop magnifique ?
MADAME LUCAS
Oh ! Non, Monsieur, quelque chose de simple, une petite façon de mausolée seulement.
MONSIEUR CORBEAU
Un Mausolée, Madame ?
MADAME LUCAS
Oui, quelques figures expressives des bonnes qualités du défunt ; les vertus qui pleurent, par exemple, qui déchirent leurs vêtements, quelques bandes de velours, semées de chiffres et des armes du défunt ; il n'en faudra pas davantage, Monsieur Corbeau, il n'en faudra pas davantage.
MONSIEUR CORBEAU
Parbleu je le crois bien, Madame. Vous vous moquez de moi, je pense ? Des bandes de velours, des chiffres, des armoiries, les vertus qui pleurent à la mort d'un Procureur ! Et fi donc, Madame ; vous n'aurez rien de tout cela, nous avons nos règles.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
MADAME LUCAS
Mais vos règles sont bien bizarres et bien ridicules, Monsieur Corbeau. Une femme qui, pendant tout le cours de sa vie, aura été tendrement chérie de son mari, ne pourra pas, après sa mort, lui donner des marques les plus solides de son affection ?
MARTON
Cela est bien désagréable, je vous avoue, et une tenture sans velours, sans armoiries, cela sera bien simple et bien uni, Madame. N'y aurait-il pas moyen d'égayer cela avec quelques petites prétintailles ; Monsieur Corbeau ?
Prétintaille : Ce mot est en usage depuis quelques années [1721], pour signifier les falbalas, les franges, lés découpures, et autres agréments ou ornements qu'on met depuis quelque temps aux écharpes des femmes. [T]
MONSIEUR CORBEAU
Des prétintailles, ma mie, des prétintailles ? M'a-t-on fait venir ici pour se moquer de moi ? Adieu, Madame, fasse qui voudra les obsèques du Procureur, je ne l'en mêle point. Il ferait beau voir une tenture mortuaire en falbala ? Des prétintailles.
MARTON
Il faut que cet homme-là soit fou au moins : comme s'il n'était pas permis pour son argent de se faire enterrer à sa fantaisie.
SCÈNE XV. Madame Lucas, Marton, Angélique, Cascaret.
ANGÉLIQUE
La Couturière et le Marchand disent qu'ils commencent à s'ennuyer.
MADAME LUCAS
Ils commencent, ma nièce, ils commencent ? Hé bien, qu'on leur dise qu'ils achèvent.
MARTON
Hé, ne les impatientez pas, Madame, vous aurez fait dans un moment ; et quand j'aurai fait arranger la salle, je ne tarderai pas à vous rejoindre.
MADAME LUCAS
Dépêche-toi donc, Marton, je ne puis rester seule, et je crois toujours voir le défunt. A-t-on envoyé quelqu'un chez le Notaire ?
CASCARET
J'en viens, Madame. Il va tout à l'heure apporter ici le Testament.
MADAME LUCAS
Dès qu'il viendra, qu'on m'avertisse.
CASCARET
Oui, Madame.
SCÈNE XVI. Marton, Angélique, Lépine.
MARTON
Hé Lépine ?
LÉPINE, dans l'armoire
Es-tu seule, Marton ?
MARTON
Oui. Comment te trouves-tu d'être sous le scellé ?
LÉPINE
Pas trop mal : tiens, vois, je lève les scellés à merveilles, moi, Marton.
MARTON
Ah, malheureux ! Tu nous vas faire de belles affaires.
LÉPINE
Je n'en ferai que de bonnes ; nous déchirerons le testament, et nous épouserons Mademoiselle.
MARTON
Et comment cela ?
LÉPINE
Ne te mets pas en peine…
ANGÉLIQUE
Tu pourrais…
LÉPINE
Je pourrai tout : allez seulement attendre là-bas que le Notaire vienne, amenez-le dans cette salle, et me laissez faire, vous dis-je ; J'ai dans cette armoire-là deux Diables à ma dévotion…
MARTON
Défie-toi de ces diables-là, Lépine.
LÉPINE
Je ne m'en défie point. Que le plus hardi me désobéisse, d'un porte-respect que j'ai dans ma poche, je lui brûle la cervelle, pour accoutumer le Diable au feu seulement. Tout ce que tu as à faire, toi, Marton, c'est de faire entendre à Madame Lucas, que l'âme de son mari revient ici, qu'elle t'est apparue.
Porte-respect : Arme, surtout canne ou bâton, qu'on porte pour se défendre, et qui impose. [L]
MARTON
Cela ne sera pas difficile à lui persuader, elle est peureuse : mais pourquoi…
LÉPINE
Ne t'en informe pas, tu le sauras. J'entends quelqu'un qui vient, c'est Madame Lucas, je rentre sous le scellé ; raccommode les cachets le mieux que tu pourras, Marton.
MARTON
Va, va, on n'y prendra pas garde de si près.
SCÈNE XVII. Madame Lucas, Marton.
MADAME LUCAS
À qui en as-tu donc, Marton, tu parles toute seule ?
MARTON
Bon, toute seule, plût à Dieu que nous fussions toutes seules.
MADAME LUCAS
Comment ?
MARTON
Est-ce que vous ne voyez rien ?
MADAME LUCAS
Que veux-tu que je voie ?
MARTON
Votre mari.
MADAME LUCAS
Mon mari !
MARTON
Oui vraiment, votre mari ; depuis que vous êtes sortie d'ici, il me lutine d'une manière ; là, là, là, là, ne le voilà-t-il pas derrière vous ?
MADAME LUCAS
Derrière moi ? Miséricorde, ahi, ahi, ahi.
MARTON
Quelle grimace il vous fait ! Hé, ne nous faites point de peur ; si votre âme est en peine, voilà Madame, qui vous a trop aimé pendant votre vie, pour vous refuser quelque chose après votre mort.
MADAME LUCAS
Hélas oui !
MARTON
Hai, hai, hai, il me serre la main, il me serre la main ; la sienne est plus froide qu'un glaçon ! Qui l'aurait cru qu'un Procureur eût si froid après sa mort ?
MADAME LUCAS
Qu'il ne me touche pas, Marton, qu'il ne me touche pas.
MARTON
Ah ! Tenez, tenez, tenez, le voilà qui badine avec les barbes de vos cornettes ?
Cornette : Sorte de coiffure de femme en déshabillé. Sans nuls atours qu'une simple. [L]
Barbe : Bandes de toile ou de dentelle qui pendent à certaines coiffures de femme. [L]
MADAME LUCAS
Ah, ah, ah.
MARTON
Ne craignez point, le voilà qui disparaît.
MADAME LUCAS
Le ciel en soit loué, ne vois-tu plus rien ?
MARTON
Non ; mais il ne tardera pas à revenir. Il faut changer de logis, il fait quitter cette maison-ci, Madame.
MADAME LUCAS
C'est bien mon dessein : mais si c'est à nous que le défunt en veut, il nous viendra chercher partout, Marton.
SCÈNE XVIII. Madame Lucas, Angélique, Marton, Le Notaire, Lépine.
ANGÉLIQUE
Ma tante, voilà, Monsieur le Notaire que je vous amène.
MADAME LUCAS
Soyez le bienvenu, Monsieur Debonnefoi ; ne nous apportez-vous pas le testament ?
LE NOTAIRE
Le voilà, Madame : Mais je puis vous dire que je n'ai jamais signé d'acte en ma vie avec tant de répugnance que celui-là. Frustrer l'héritière légitime pour vous enrichir, c'est une chose criante ; vous devriez vous accommoder et supprimer le testament, Madame.
MADAME LUCAS
Supprimer le testament ? Oh, non pas, Monsieur, il aura son plein et entier effet.
LE NOTAIRE
Vous êtes la maîtresse, Madame : mais quand le pauvre défunt m'a appelé, et qu'il est comparu…
MARTON
Madame, voilà le défunt qui comparaît.
MADAME LUCAS
Ah, ah, ah, ah, Monsieur le Notaire !
LE NOTAIRE
C'est un conte, Madame, je ne vois rien.
ANGÉLIQUE
Ni moi non plus : mais je n'en ai pas moins de frayeur.
MARTON
Vous ne voyez rien : mais je vois, moi.
LÉPINE, dans l'armoire
Madame Lucas, ma chère petite femme !
MADAME LUCAS
Ah ! Je n'en puis plus ! Je me meurs, c'est lui-même, voilà comme il avait coutume de m'appeler : je ne reconnais pas tout è fait sa voix cependant.
MARTON
Oh ! Madame, la mort change bien la voix des personnes.
MADAME LUCAS
Ah, ah, ah ! Je le vois, Marton, je n'en saurais douter ; c'est lui, Monsieur le Notaire.
LE NOTAIRE
Que veut dire ceci ?
MARTON
Ah ! Vous le voyez donc à présent ; n'est-il pas en robe de Palais ?
MADAME LUCAS
Oui, je le vois comme toi.
LE NOTAIRE, bas à Marton
C'est ici un plat de ton métier, Marton ?
Métier : On dit aussi, qu'un homme a servi d'un plat de son métier, a joué d'un tour de son métier, quand il a fait quelque tour d'adresse, quelque fourberie. [T]
MARTON
Il est vrai, Monsieur, ne nous dérangez point.
LE NOTAIRE
Je n'ai garde : mais tu me fais plaisir de m'avouer la chose.
ANGÉLIQUE
Voilà deux Diables qui le suivent, ma tante.
MARTON
Cet homme-là avait des connaissances partout.
LÉPINE
Je suis en peine, ma chère femme.
MARTON
Écoutez, Madame.
LÉPINE
À cause du testament que vous m'avez fait faire.
MADAME LUCAS
Moi, Monsieur Lucas ? C'est vous qui l'avez fait vous-même, je ne me suis mêlée de rien.
MARTON
Vous le disiez bien, Monsieur le Notaire, que ce testament était une injustice criante.
LÉPINE
Les diables même en sont scandalisés, Monsieur le Notaire, et voilà deux honnêtes Messieurs de leur compagnie ; celui que vous voyez à ma droite est le Diable Boiteux.
MARTON
Et l'autre le diable borgne ?
LÉPINE
Non, celui-ci est un diable moderne, que j'ai connu Greffier à la Peau, et qui, pou continuer ses fonctions dans l'autre monde, c'est fait recevoir Diable à la dernière promotion.
Greffier : Fonctionnaire qui tient le greffe, écrit les minutes des jugements, des arrêts, et assiste le juge dans certaines occasions. Greffier civil. Greffier criminel. Le greffier d'une justice de paix. Autrefois, greffier à peau ou à la peau, le commis greffier qui écrivait sur parchemin les expéditions des sentences. [L]
MARTON
Voilà une belle Charge !
LÉPINE
Nous avons ordre, ma chère femme, de demeurer tous trois chez vous en garnison, jusqu'à ce que l'original du testament soit en pièces.
MADAME LUCAS
Déchirer votre testament !
LÉPINE
Je le révoque, ma chère femme, prenez garde à ne pas me contredire.
LE NOTAIRE
Votre résistance pourrait avoir des suites. Déchirai-je, Madame ?
MARTON
Hé donnez, donnez, je le déchirerai, moi, il ne faut pas souffrir que son obstination soit cause de sa perte.
MADAME LUCAS
Hé ! Que fais-tu, Marton ? Ah ! Le vilain défunt ! Je suis ravie de le voir à tous les Diables. Faire déchirer son testament !
LÉPINE
Si ce n'est pas de l'ordre du défunt, c'est de l'imagination des vivants du moins ; et après un si beau coup, Madame, il ne nous reste plus que de faire trouver Éraste dans l'armoire, et son valet Lépine sous le bonnet carré du Procureur.
MADAME LUCAS
Ah ! J'ouvre les yeux, je suis trahie. Vous êtes tous de complot, Monsieur le Notaire ?
LE NOTAIRE
Pour cela, non, Madame, je vous jure : mais l'original du testament est déchiré, le Diable s'en est mêlé, que voulez-vous que j'y fasse ?
MADAME LUCAS
Fourbes !
LÉPINE
Point d'invectives, Madame Lucas : faites enterrer le défunt sans mausolée, puisque la succession vous manque, et laissez-nous nous applaudir d'avoir pu vous prendre pour dupe.
SCÈNE XIX. Les Acteurs du Prologue, et ceux de la Pièce, hors Madame Lucas.
LE DIABLE
Et remerciez le Diable Boiteux de l'heureux succès de vos affaires. C'est moi, Monsieur de Lépine, qui vous ai inspiré l'idée qui a fait déchirer le testament.
LÉPINE
Je m'en suis douté d'abord, et je me sentais plus d'esprit que de coutume.
LE DIABLE
Oh çà, Madame Thérèse, vous venez de voir au naturel ce qui s'est passé chez le défunt Procureur, que vous en semble ?
THÉRÈSE
Il me paraît qu'on a beau voyager, on ne trouve rien de nouveau. Le genre humain est partout le même, et les femmes de Madrid pleurent leurs époux à la manière de ce pays-ci.
LE DIABLE
Mais que dites-vous de la petite nièce, qui, sans consulter ni sens ni raison, épouse sottement un jeune Officier qui n'a rien ? Approuvez-vous fort sa conduite ?
THÉRÈSE
Je ne l'approuve pas, mais je l'excuse : en voici la raison, écoutez.
Air.
Tandis que l'Amour sommeille, La raison nous dit tout bas De n'aimer pas. L'Amour se réveille, Et nous conseille De nous livrer à ses appas. On cède, hélas ! La timide raison ne parle qu'à l'oreille. L'Amour vainqueur S'adresse au coeur.LE DIABLE
Oui, voilà le fait, on peut vous en croire, vous avez été quelquefois dans le cas, mais dites un peu à Monsieur l'Officier ce que vous prévoyez des suites de son mariage.
THÉRÈSE, chante
Mon brave Officier, vous êtes gueux, Et vous prenez femme coquette ; Demandez au Diable Boiteux, Si vous ne faites pas tous deux Une très mauvaise emplette. Voici ce qu'il vous dira, Le bien du défunt vous mènera Tout aussi loin qu'il pourra. Grand chère et beau feu, tant qu'il durera, Le bon temps que ce sera ! Mais ce bon temps passera. Il finira, On enragera, On se haïra, On se le dira, On se maudira, De son côté chacun tirera ; Ainsi se terminera Ce beau mariage-là.Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]
LE DIABLE
Ne vous effarouchez point du pronostic, Seigneur Éraste ; vous êtes aujourd'hui ravi de la prendre, vous serez quelque jour ravi de la quitter.
LÉPINE
Notre mariage pourrait bien tourner à peu près de même. Qu'en penses-tu, Marton.
LE DIABLE
Oh, ce n'est pas de même ; votre revenu n'est qu'en fonds d'esprit, à vous autres, et l'on tire toujours parti de ce fonds-là.
THÉRÈSE, chante
Heureux qui vit du bien d'autrui, Jamais rien ne lui manque ; Dans le commerce d'aujourd'hui, C'est la plus sûre banque. On vit sans procès, sans chagrin, Et sans souci du lendemain. On ne craint orage ni grêle ; Et quand un peu d'esprit s'en mêle, On boit toujours le meilleur vin Chez sa voisine ou son voisin.LE DIABLE
Ce n'est pas la situation de la vie la plus malheureuse. Mais achevez, Madame Thérèse, de faire part à cette belle assemblée de vos réflexions et des petites confidences que je vous ai faites pendant la pièce.
THÉRÈSE, chante
Sans peur des censures Du Diable Boiteux, Que les ris, les jeux, Dans vos galantes aventures, Avec les Amours Vous suivent toujours.SANCHETTE
Ce Diable révèle Ce que chacun fait ; Mais il est discret, Sitôt qu'un tendre Amour s'en mêle, Et trompe avec nous Les yeux des Jaloux.THÉRÈSE
En ce lieu Lisette, Avec son Amant, Est en ce moment ; Et le pauvre époux qui les guette Ouvre de grands yeux, Et n'en voit pas mieux.SANCHETTE
Tel de la satire Qu'on débite ici Ne prend nul souci, Et de son voisin pense rire, Qui prend pour autrui Ce qu'on dit de lui.THÉRÈSE
La vieille Artémise, S'étant ce matin Cru voir un beau teint, Dans une glace de Venise, Est ici ce soir Pour le faire voir.Artémise : reine de Carie, célèbre par son amour pour son mari Mausole.
Glace : On appelle aussi Glace de miroir, une surface unie et polie, soit de verre, de cristal, ou de métal, qui réfléchit la lumière. Lamina cristallina. On dit aussi des glaces de carrosses, qui sont de verres unis et transparents. Les glaces de Venise sont depuis longtemps les plus estimées, à cause qu'elles sont très polies, et qu'elles font par conséquent des miroirs très fidèles. [T]
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0