Comédie en prose
Second Chapitre du Diable Boiteux
Représentée pour la première fois le 10 Octobre 1707 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE DIABLE
- MONSIEUR SIMON
- THÉRÈSE
- SANCHETTE
PROLOGUE DU DIABLE BOITEUX
SCÈNE I. Le Diable, Monsieur Simon.
LE DIABLE
Hé bien, Monsieur Simon, comment vous trouvez-vous du voyage et de ma compagnie ?
MONSIEUR SIMON
Parfaitement bien, Monsieur le Diable, je n'ai jamais été si gai et si gaillard que depuis que vous vous mêlez de mes affaires ?
LE DIABLE
Vous avez fait la tournée de votre département assez à votre aise, et vous n'avez pas dû vous ennuyer.
MONSIEUR SIMON
Vous êtes le Diable le plus amusant et le plus agréable que je connaisse ; il n'y a ni société ni compagnie à laquelle je ne préférasse la vôtre, et je ne puis assez vous remercier de m'avoir défait de votre camarade Monsieur Pillardoc, qui m'obsédait depuis plus de trente ans, et de vouloir bien à sa place, me prendre sous votre protection.
LE DIABLE
Il y avait longtemps que je lui en devais. En lui disputant le Partisan Manceau, j'avais eu du dessous autrefois ; j'en boite encore, comme vous voyez ; mais cette fois-ci j'ai bien eu ma revanche.
Partisan : Anciennement. Celui qui faisait des partis ou sociétés pour la levée de certains impôts. [L]
Manceau : Originaire ou habitant de la ville du Mans.
MONSIEUR SIMON
Je fus un peu effrayé d'abord, quand je vous vis aux prises, et je me trouvais fort intrigué de voir sur le grand chemin d'Orléans, deux Diables se battre à qui m'aurait.
LE DIABLE
Cela est bien glorieux pour vous au moins. Aussi êtes-vous un des meilleurs sujets qu'il y ait.
MONSIEUR SIMON
Je vous suis bien obligé de penser si avantageusement de moi, Monsieur Asmodée.
LE DIABLE
Je ne me serais pas battu si vigoureusement pour tout autre.
MONSIEUR SIMON
Vous fûtes un peu malmené dans le commencement ; mais vous reprîtes courage.
LE DIABLE
Malepeste ! L'honneur de votre présence, et l'avantage de posséder un Héros comme vous, sont de terribles aiguillons pour un Diable qui aime tant soit peu la gloire ; et puis, j'avais bien pris mon champ de bataille en l'attaquant auprès d'Orléans, Monsieur Pillardoc n'avait pas beau jeu.
MONSIEUR SIMON
Comment donc ?
LE DIABLE
J'aurais, en cas de besoin, pu rassembler dans un moment trois ou quatre régiments de mes confrères ; c'est le pays des Boiteux que ce pays-là.
MONSIEUR SIMON
Vous avez raison.
LE DIABLE
Je suis un Diable de prévoyance, et je sais prendre mes avantages ; mais baste, cela s'est bien passé. Il m'avait autrefois cassé une jambe, en m'enlevant un Partisan Manceau, je lui enlève un sous-traitant Limosin, et je lui crève un oeil, je suis bien vengé, me voilà content.
Sous-traitant : Celui qui traite des fermes, et particulièrement de celles du Roi, ou du recouvrement de ses deniers dans une province, qui les prend des mains des Traitans ou Fermiers généraux. [T]
Limosin : ou LIMOUSIN, c'est ainsi qu'on prononce ; mais nos Géographes écrivent Limosin, s. m. Nom propre d'une Province de France, renfermée dans le Gouvernement général de la Guyenne. [T]
MONSIEUR SIMON
Quoi ! Le pauvre Monsieur Pillardoc est éborgné de cette affaire-là ! Quel accident pour lui, Monsieur Asmodée !
LE DIABLE
Le grand malheur ! Le bon homme Plutus, le Dieu des richesses est bien aveugle ; il n'y a pas grand inconvénient que le Diable de la Finance soit borgne, il en verra plus clair de l'oeil qui lui reste.
Plutus : Terme de la religion gréco-romaine. Le dieu qui présidait à la distribution des richesses et que l'on représentait aveugle. [L]
MONSIEUR SIMON
J'en suis fâché, je vous l'avoue ; c'était un bon Diable, et je ne lui ai pas peu d'obligation ; il m'avait amené de chez nous à Paris tout petit garçon, comme vous savez.
LE DIABLE
Oui, mais contez-moi un peu les suites de votre voyage. Tout Diable que je suis, comme j'ai été longtemps à Madrid, enfermé dans la fiole du Magicien, il m'est échappé bien des choses dont je n'ai tout au plus que des idées confuses ; rendez-les plus nettes, remettez-moi au fait. En arrivant à Paris, qu'est ce que mon confrère Pillardoc fit de vous d'abord ?
MONSIEUR SIMON
Il me mit page chez un homme d'affaires.
Page : Jeune garçon attaché au service d'un roi, d'un prince, d'un seigneur. [L] Ce qui exclut d'être page pour un homme d'affaires.
LE DIABLE
Page chez un homme d'affaires ? Voilà un beau début !
MONSIEUR SIMON
Oui, oui, Page : je portais la queue de Madame, qui était bien jolie, et qui avait bien des amants.
Queue : extrémité d'un manteau, d'un robe traînante. [L]
LE DIABLE
Je me souviens de cela, je l'ai fort connue, elle était une de mes élèves.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, s'il vous en souvient, vous vous souvenez donc bien aussi que les intrigues de Madame rapportaient beaucoup, et qu'outre cela, pour récompense, on me fit portier en sortant de Page.
Portier : Celui, celle qui garde la porte d'une maison. [L]
LE DIABLE
Cela est bien noble ! Portier, en sortant de Page ! Voilà passer par tous les grades.
MONSIEUR SIMON
Cela me valut de l'argent. Ceux qui avaient affaire de Monsieur, ceux qui avaient affaire à Madame, il m'en venait de tous côtés ; je me trouvai au bout de trois ans, plus de huit mille livres, Monsieur le Diable ; et le Seigneur Pillardoc les mit entre les mains d'un Agent de Change, qui avait été Page comme moi, et qui, en me rendant quinze et demi pour cent, y trouvait encore autant de profit pour lui, à ce que j'ai su depuis, par l'expérience que j'en ai faite.
LE DIABLE
Voilà d'heureux commencements, Monsieur Simon.
MONSIEUR SIMON
Ce n'est rien que cela, les suites ont été bien meilleures.
LE DIABLE
Hé bien ?
MONSIEUR SIMON
Il y a d'heureux incidents, d'heureuses conjonctures dans la vie. Le mari de Madame s'avisa de devenir jaloux d'un autre Financier plus riche que lui ; il me défendit de le laisser entrer, et ne me donna rien pour cela : le Financier me donnait, il entra toujours : le mari le sut ; et par bonheur pour moi, voyez quelle étoile, il me donna cent coups de bâton, et me mit à la porte. Voilà ce qui a fait ma fortune, Monsieur le Diable.
LE DIABLE
La fortune se sert de toutes sortes de moyens pour favoriser les gens qu'elle aime.
MONSIEUR SIMON
Depuis ce temps-là, pour faire enrager le mari, l'Amant me prit en amitié ; il me fit son Commis, me mit dans une affaire où je gagnai beaucoup, puis dans une autre, où je gagnai davantage ; et puis encore dans d'autres, tant qu'à la fin je me trouvai dans une où j'étais l'associé du mari de Madame. Il en enrageait, et moi je le morguais, je faisais le gros dos pour le braver, mais il n'osait plus frapper dessus.
Morguer : Regarder fixement un prisonnier, afin de le reconnaître. Signifie aussi, braver par des regards fiers, fixes et méprisants. [F]
Faire le gros dos : se dit des chats lorsqu'ils relèvent leur dos en bosse, ce qui arrive le plus souvent lorsqu'on les caresse en leur passant la main sur le dos, dans le sens de la tête à la queue, et aussi lorsque l'animal est en colère. Fig. et familièrement. Faire le gros dos, ou faire gros dos, faire l'important, l'homme capable. [F]
LE DIABLE
Je le crois bien. Et êtes-vous encore son associé, Monsieur Simon ?
MONSIEUR SIMON
Je suis devenu bien pis, je suis devenu son gendre.
LE DIABLE
Cette jeune coquette que vous m'avez dit qui vous fait tant enrager, c'est sa fille ? Hé, dites-moi un peu, Monsieur Simon, quel usage faites-vous de tout ce bien que vous avez gagné dans les affaires ?
MONSIEUR SIMON
Quel usage ? Je m'en sers pour en gagner d'autre, je n'ai jamais dépensé un sol mal à propos pour mon plaisir. Je travaille jour et nuit à faire travailler mon argent, afin qu'il augmente : le Seigneur Pillardoc ne me prêchait autre chose.
LE DIABLE
Le coquin ? Le malheureux ! Savez-vous bien que si je ne vous avais tiré des pattes de cet indigne Diable-là, vous seriez mort un de ces jours au milieu de vos richesses, sans avoir eu le bonheur de goûter votre travail, et les avantages de votre fortune ? N'avez-vous point de honte à votre âge ?
MONSIEUR SIMON
Je n'ai que soixante quatre ans, Monsieur le Diable : quand j'aurai amassé encore quelque chose de plus, je songerai à me retirer, je me divertirai, je jouirai de la vie.
LE DIABLE
Est-ce la saison d'en jouir, que celle que vous prenez, malheureux ? Regardez Monsieur Marsouin, votre confrère, qui fait bâtir un Palais superbe, pour y vivre à la manière des Satrapes, dans le luxe et la mollesse. Voyez d'un autre côté le jeune Oronte, qui n'est qu'un nouveau Financier, et qui promet déjà autant que les plus consommés. Quelle chère fait-il ? Quelle dépense ? Quelle magnificence dans sa maison ? Quel nombre de valets ? Quels équipages pour lui, pour Madame ? Il a acheté la maison d'un Seigneur, et elle est trop petite pour le contenir : il y faut ajouter deux ailes, et abattre aux environs vingt maisons bourgeoises qu'il a achetées pour faire un jardin. Ce sont des hommes, que cela : voilà des gens qui savent vivre. Leurs femmes ne les font point enrager, elles les adorent ; et si par hasard elles en aiment d'autres quelquefois, ce n'est que par représailles, du moins, par amusement, pour n'être pas en reste avec leurs maris, et pour éviter les manières bourgeoises. Mais vous…
Satrape : Gouverneur de province chez les anciens Perses. [T]
MONSIEUR SIMON
Ce n'est pas de ma faute, Monsieur Asmodée, j'ai toujours eu bien envie de faire comme ces Messieurs-là : mais Pillardoc m'en empêchait, et il m'a toujours soufflé un esprit d'avarice et de bassesse, dont je sens bien que votre fréquentation me pourra guérir.
LE DIABLE
Oh ! Je vous en réponds, j'y veux travailler sérieusement ; et pour commencer, il faut vous faire voir ce qui se passe chez vous pendant votre absence, depuis qu'on vous croit mort, surtout.
MONSIEUR SIMON
On me croit mort chez moi ?
LE DIABLE
C'est un bruit que j'ai fait courir depuis quelque temps.
MONSIEUR SIMON
Mais j'ai écrit tous les jours à Madame Simon.
LE DIABLE
Elle n'a point reçu vos lettres, je les ai enlevées.
MONSIEUR SIMON
Elle est donc bien en peine et bien affligée, la pauvre femme ?
LE DIABLE
Je vous rendrai témoin de sa douleur et de son affliction, et j'espère que cela n'aidera pas peu à vous corriger.
MONSIEUR SIMON
Et comment ferons-nous, s'il vous plaît ?
LE DIABLE
Je vous porterai dans votre maison, je vous y rendrez invisible pour tous ceux qu'il ne faudra pas qui vous voient, et je ne vous laisserai connaître que quand il sera temps de vous découvrir.
MONSIEUR SIMON
Je ne sais ce que c'est, Monsieur le Diable ; mais voilà une proposition qui ne me flatte point ; je ne suis pas curieux, je meurs de peur de savoir quelque chose qui me fâche, et je m'accommode mieux du doute que de la certitude.
LE DIABLE
Si quelque chose vous fâche, on vous consolera ; et afin de vous donner quelque idée gracieuse de la manière de vivre que je veux vous faire prendre, il faut que vous fassiez connaissance avec une Dama que je protège. C'est une virtuose que j'ai amenée d'Espagne avec sa fille ; et dans le dessein que j'ai de leur faire faire gaiement leur fortune, je les fais passer par tous les grades de la coquetterie, je les ai mises à l'Opéra. C'est ici qu'elles logent, sachons ce qu'elles ont fait pendant mon absence, voyons si vous pourrez prendre quelque goût pour l'une ou pour l'autre : elles ont besoin d'un bon protecteur, et j'ai jeté les yeux sur vous pour cela, Monsieur Simon.
MONSIEUR SIMON
Je suis tout à votre service et au leur, Monsieur le Diable, vous n'aurez qu'à dire.
LE DIABLE
Holà, quelqu'un ?
SCÈNE II. Sanchette, Le Diable.
SANCHETTE
Qui est-ce ? Ah ! C'est vous, Monsieur le libertin, qui nous amenez à Paris, et qui nous plantez-là, sans qu'on sache ce que vous êtes devenu. Ma bonne maman est bien en colère contre vous, Monsieur Asmodée.
LE DIABLE
Elle en aura plus de joie de me revoir. Avertissez-la que je suis ici, Sanchette, avec un jeune Seigneur de ma connaissance, que je lui amène.
SANCHETTE
Et où est-il, ce jeune Seigneur ?
LE DIABLE
Le voilà devant vous, vous ne le voyez pas ?
SANCHETTE
Ce Monsieur-là ? Vous vous moquez de moi, il n'a l'air ni jeune ni Seigneur, je m'y connais bien.
LE DIABLE
Il l'aura, quand nous l'aurons décrassé ; c'est un diamant brut que je veux donner à polir à vous et à votre bonne maman, et qui vous rendra brillantes l'une et l'autre, à mesure que vous le ferez briller dans le monde galant, où mes soins vont bientôt vous mettre.
Décrasser : Fig. Donner à quelqu'un une certaine instruction dont il ne peut manquer sans honte. On le mit quelque temps au collège pour le décrasser. [F]
SANCHETTE
Vous nous ferez plaisir de nous dépêcher ; car nous nous sommes bien ennuyées pendant votre absence.
LE DIABLE
Qu'est-ce à dire ennuyées ? Ennuyées à l'Opéra ? Je vous ai mises dans le plus joli poste qu'on puisse souhaiter pour ne se point ennuyer, où vous devez déjà avoir fait un nombre infini de conquêtes.
SANCHETTE
Oh ! Vraiment oui, nombre de conquêtes : ma bonne maman n'a encore chanté que dans les choeurs, je n'ai point eu d'entrée seule. Quand on est nouvelle à l'Opéra, Monsieur le Diable, on a bien de la peine à s'établir une réputation.
LE DIABLE
Il faut que vous vous y soyez mal prises. Faites-moi venir votre bonne maman, que je sache un peu le fin de cette affaire-là.
SANCHETTE
Voilà une fort jolie petite personne, Monsieur Asmodée.
LE DIABLE
Je la destine à une façon d'Allemand, qui l'épousera dans trois ou quatre ans, quand elle aura un peu plus de monde ; la plupart de ces Messieurs-là sont gens délicats, à qui il faut des femmes d'esprit, des femmes faites. Voilà sa bonne maman ; voyez, elle a peine ç quitter l'habit de son pays, fantaisie de femme.
SCÈNE III. Thérèse, Sanchette, Le Diable, Monsieur Simon.
THÉRÈSE
Soyez le bien venu, Seigneur Asmodée : votre absence m'a beaucoup duré, et je ne sais pas ce que je n'airais point fait, si vous aviez encore tardé quelques jours.
LE DIABLE
Sanchette dit que vous vous êtes ennuyées. Avez-vous manqué de plaisirs ? De compagnie ?
THÉRÈSE
De compagnie ? Non, nous l'avons eu nombreuse, mais mauvaise, et les plaisirs à proportion. Quantité de jeunes gens, des enfants de famille ; l'un plaide contre son tuteur, l'autre souhaite la mort de sa mère ; celui-ci qui a bon crédit, est un avare ; celui-là qui est prodigue, ne trouve point à emprunter ; tel qui a le plus d'esprit et qui pourrait plaire, n'a ni argent ni succession à espérer, et point d'autre mérite que d'être joli homme : il faut que cela soit soutenu ; et les plaisirs, comme vous le voyez, Seigneur Asmodée, ne sont parfaits que dans l'abondance.
LE DIABLE
Comme vous y allez, Madame Thérèse, vous courez d'abord au plus fort. En fait de plaisirs et de fortune, comme en toute autre chose, on n'arrive au période que par degrés, au moins, et je vous trouve bien difficile de n'avoir pu vous accommoder, en attendant mieux, des caractères dont vous me parlez là.
Période : Le plus haut point où une chose, une personne puisse arriver. [L]
THÉRÈSE
Je n'ai goûté de véritable joie que chez une Dame avec qui nous avons fait connaissance, et qui est la plus aimable personne, de la meilleure humeur : ho ! C'est une bonne maison que la sienne !
LE DIABLE
Vous la nommez ?
THÉRÈSE
Madame Simon, une jeune veuve qui ne l'est que depuis huit jours, et qui n'a pas même pris le deuil, parce qu'elle n'est pas tout à fait sûre de l'être.
MONSIEUR SIMON
Madame Simon ! Votre fille d'Opéra connaît ma femme, Monsieur le Diable ?
LE DIABLE
J'en suis fâché, j'ai peur que Madame Simon ne me la gâte.
MONSIEUR SIMON
Comment ? Qu'est-ce à dire ?
LE DIABLE
Elle est bonne femme, Madame Simon : mais ses allures sont vives.
THÉRÈSE
L'agréable Dame, Seigneur Asmodée ! Elle est toute aussi gracieuse, toute aussi charmante, qu'on dit que son mari était vilain.
MONSIEUR SIMON
Vilain, moi ?
LE DIABLE
Le confrère Pillardoc ne vous mettait pas en bonne réputation : mais nous réparerons tout cela.
THÉRÈSE
Nous allons ce soir souper chez elle, il y a grande fête, bal, musique, quantité de Dames et de jeunes Officiers. Oh ! Cette Madame Simon-là fait une belle dépense.
MONSIEUR SIMON
Miséricorde ! Elle me ruine, Seigneur Asmodée.
LE DIABLE
Voilà comme à Paris on porte le deuil d'un mari avare, Monsieur Simon ; ne continuez pas de l'être.
THÉRÈSE
Serait-ce là le mari de Madame Simon, celui qu'elle croit défunt, Monsieur Asmodée ?
LE DIABLE
Oui, Madame Thérèse, c'est un Crésus, un Financier riche d'un demi million, quoiqu'il ne soit que Sous-Traitant.
THÉRÈSE
Riche d'un demi million ! Ah ! L'aimable homme, la jolie figure ! Approchez, Sanchette, faites la révérence à Monsieur Simon, ne le trouvez-vous pas bien fait, bien agréable de sa personne ?
SANCHETTE
Oui, ma bonne maman, je n'ai jamais vu de Seigneur dans ma vie qui eût aussi bonne mine que lui.
LE DIABLE
Vous ne vous êtes jamais entendu dire rien de si flatteur, Monsieur Simon ?
MONSIEUR SIMON
Voilà une jolie enfant, et une mère qui a bien de l'esprit, Monsieur le Diable.
LE DIABLE
Je fais de bonnes écolières, comme vous voyez.
MONSIEUR SIMON
Assurément. Ah ! Pourquoi n'ai-je pas été plutôt sous votre direction ?
LE DIABLE
En cent ans, Monsieur Pillardoc ne vous eût pas donné de si gracieuses connaissances.
MONSIEUR SIMON
Lui ? Il ne me faisait voir que des Usuriers, des fesse-mathieux. J'ai bien du regret au temps passé, Seigneur Asmodée.
Fesse-mathieu : Terme familier. Usurier sordide ; homme qui prête sur gage. [L]
LE DIABLE
Servez-vous bien de celui qui vous reste, Monsieur Simon : votre femme aime le plaisir, faites comme elle, vous vivrez heureux et elle aussi, vous jouirez de votre fortune, vous en ferez part à vos amis, et à mes écolières, surtout.
MONSIEUR SIMON
Oh, pour cela oui ! De tout mon coeur je me sens les inclinations toutes changées : mais pour me déterminer tout à fait à suivre vos bons conseils, voyons un peu ce que fait ma femme, et de quelle manière on se gouverne chez moi, je vous prie.
LE DIABLE
Allons, venez, je vais vous y conduire, et j'y donne rendez-vous à Madame Thérèse et à Sanchette.
ACTE I
SCÈNE I. Lisette, Bertrand.
LISETTE
Oh, çà, Monsieur, voulez-vous que je vous parle franchement ? Vous êtes de trop dans la maison, nous n'avons que faire ici de Médecin ; et ma Maîtresse et les personnes qu'elle voit, sont trop occupées du plaisir, pour avoir le temps d'être malades.
BERTRAND
Ah, ma chère Lisette !
LISETTE
Vous soupirez, Monsieur Bertrand, vous êtes amoureux ?
BERTRAND
Moi ?
LISETTE
Oui, vous, je m'y connais.
BERTRAND
Je t'avouerai, Lisette…
LISETTE
Vous n'avouez rien, Monsieur, je ne veux rien savoir. Vous prendriez bien votre temps, vraiment, pour laisser voir dans cette maison-ci quelques symptômes d'amour ! Il ne faut point que des soupirants, comme vous, s'avisent de paraître au commencement de l'hiver sur notre horizon. Et depuis la chute des feuilles jusqu'au Printemps, ce logis est une espèce de Temple, où l'on ne reçoit que les gens de guerre, et où tout Amant de Ville est proscrit et regardé comme un profane.
BERTRAND
Je m'en aperçois bien ; cependant, Lisette, il est vrai que le bruit de la mort de Monsieur Simon, que je ne crois pourtant pas encore tout à fait certaine, m'avait d'abord donné quelques vues ; mais la conduite extravagante de cette veuve, qui d'ailleurs me paraît aimable, m'en a terriblement dégoûté.
LISETTE
Hé ! Que trouvez-vous donc à redire à sa conduite, s'il vous plaît ?
BERTRAND
Y a-t-il rien de plus condamnable ? Une femme d'une dépense prodigieuse, dont la maison ne désemplit pas de Colonels et de Capitaines, depuis la nouvelle de la mort de son mari ; qui se charge ouvertement du ridicule de loger chez elle un jeune Chevalier dans un appartement à côté du sien. N'a-t-elle point de honte ? La veuve d'un Sous-traitant des Aydes de Tours, faire de sa maison une Auberge d'Officiers ?
LISETTE
Oh, doucement, Monsieur, s'il vous plaît, ma maîtresse peut loger celui-ci en tout bien et en tout honneur. C'est un homme à devenir bientôt son mari ; et du vivant du défunt, Madame le regardait déjà sur ce pied-là.
BERTRAND
Du vivant du défunt ?
LISETTE
Oui. Comme Monsieur le Sous-traitant était déjà vieux et infirme ; Madame la Sous-traitante prévoyait bien qu'elle ne le garderait pas longtemps, et elle était bien aise d'assurer la survivance des Aydes à un jeune homme, dont elle pût faire un époux dans la suite.
BERTRAND
Fort bien, elle prétend en faire son époux : mais il n'en fera jamais que la trésorière, lui, et je gagerais bien qu'il ne la regarde que comme une aventure de quartier d'hiver, dont il ne songe qu'à tirer quelques plumes.
LISETTE
À tirer quelques plumes, Monsieur ? Oh, Madame Simon n'est pas femme à de laisser plumer ; il est bien vrai que comme elle va jouir d'un gros revenu, le Chevalier en mangera une partie, et qu'il se servira de l'autre dans le besoin ; mais il n'entamera le fonds qu'au commencement de la campagne, tout au plutôt.
BERTRAND
Au commencement de la campagne ? Elle sera ruinée avant qu'elle finisse.
LISETTE
Hé, quand elle le ferait ? De la manière dont Monsieur le Chevalier fait les choses, il faudrait qu'elle eût l'esprit bien mal fait et bien mal tourné pour le trouver mauvais.
BERTRAND
Comment donc, l'esprit bien mal fait, pour trouver mauvais qu'on la ruine ? Tu extravagues.
LISETTE
Je n'extravague point, c'est un homme qui lui fait faire la plus belle figure, qui lui donne les meilleures connaissances, tous gens de mérite, de plaisirs et de distinction, des femmes si jolies et si spirituelles, ils sont toujours huit ou dix à table : et pour divertir la veuve, et la consoler de la perte du défunt, ils fessent son vin de Champagne à la santé du mort. Oh ! Cela est bien consolant pour une jeune coquette, qui n'a perdu un vieux mari que depuis douze ou quinze jours.
Fesser : Fig. Faire vite, locution qui vient de ce qu'on traite la chose qu'on fait ainsi comme le petit garçon qu'on fouette. Fesser son vin, boire beaucoup. [L]
BERTRAND
Et si ce mari qu'elle croit mort, ne l'était pas ; car enfin, quelle certitude en a-t-on ?
LISETTE
Quelle, Monsieur ? La joie de Madame ; elle a un instinct. Oh ! Si le mort n'était pas mort, je vous réponds qu'elle ne serait pas si gaie, et puis on a reçu des lettres, qui ne laissent pas lieu d'en douter, et Madame attend à toute heure un certificat dans les formes, pour épouser Monsieur le Chevalier.
BERTRAND
L'extravagante ! La belle passion ! Est-elle au logis ?
LISETTE
Oui, Monsieur ; mais il n'est pas encore jour.
BERTRAND
Que veux-tu dire, il n'est pas encore jour ?
LISETTE
Non, vraiment, il n'est encore que quatre heures après midi : elles ne se sont couchées qu'à neuf ce matin, elle et Madame la Présidente.
BERTRAND
Quel dérèglement ! Quel désordre !
LISETTE
Il n'y a point de dérèglement, c'est usage établi. Oh, dame, nous sommes ici comme aux Antipodes, Monsieur, il ne fait jour chez nous que quand il fait nuit partout ailleurs. Du temps de Monsieur Simon, pour se conformer à ses manières bourgeoises, on se couchait le soir, et on se levait le matin, à présent nous avons réformé tout cela : on se couche le matin, et on se lève le soir, c'est la règle.
BERTRAND
C'est la règle ?
LISETTE
Oui, une espèce d'habitude que nous avons prise. Nous ne méprisons rien tant que les choses communes, le Soleil n'a plus pour nous qu'une clarté roturière, dont nous laissons l'usage au peuple. Plaisirs, visites, affaires, promenades, tout se fait ici pendant la nuit ; et nos Dames se proposaient hier de faire avec des lévriers une partie de chasse aux flambeaux ; et s'il n'avait été grand jour quand elles sont sorties de table…
BERTRAND
Ho, les folles, les folles ! Ce qui m'étonne le plus, c'est que leur santé ne soit pas aussi dérangée que leur cervelle.
LISETTE
Oh ! Que Madame n'a garde de tomber malade, elle craint trop d'avoir besoin de vous. Mais, qu'entends-je ? C'est le Major et la Présidente, il faut que Madame soit éveillée, j'entends sa voix, elle s'est levée sans moi ; ils pourraient bien venir ici, et je serais fâchée qu'on nous vît ensemble.
BERTRAND
Je ne veux pas te faire de peine, je sors.
LISETTE
Vous les rencontrerez par là, sortez par le petit escalier dérobé.
SCÈNE II. Madame Simon, Vivarez, La Présidente, Le Major, Lisette.
MADAME SIMON
Voilà comme vous êtes, Madame la Présidente, vous ne vous déterminez point, vous faites cent propositions, vous ne décidez pour aucune. Monsieur le Major, par complaisance, est aussi incertain que vous, et je vois bien que nous ne conclurons rien, que nous n'ayons ici le Chevalier. Holà quelqu'un, qu'on aille un peu… Ah, te voilà, Lisette ? Va voir si le Chevalier est éveillé ; mais non, ne bouge, voici son valet de chambre. Vivarez, que fait ton maître ?
VIVAREZ
Il fait ce qu'il faisait hier, Madame, ce qu'il fera demain, toute la semaine, tout le mois, toute l'année, toute sa vie. Il pense à vous, il vous aime, il vous adore.
LA PRÉSIDENTE
Ah, que Vivarez est galant ! Te serais-tu attendu à cette tirade d'honnêtetés de la part de Vivarez, ma toute bonne ?
MADAME SIMON
Il sert le Chevalier, cela ne suffit-il pas pour lui donner de l'esprit et de la politesse, ma chère ?
LE MAJOR
Oh, ventrebleu il en a, je vous en réponds ; je me donne au Diable s'il y a dans les troupes un plus joli valet que celui-là, c'est lui qui fait toutes les chansons grivoises que son maître vous chante quelquefois. C'est le Poète du Camp, le Pont-neuf de l'armée. Tiens, Vivarez, en faveur du joli compliment que tu as fait à Madame, voilà un demi-louis que je te donne pour boire. Je n'ai pas d'esprit, Mesdames ; mais par la tête-bleu je fais grand cas de ceux qui en ont.
Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
Pont-neuf : Chanson de la nature de celles qui sont dans la bouche des Chantres du Pont-neuf à Paris. L'Auteur du Chef-d'oeuvre d'un Inconnu a choisi, pour fronder les commentateurs, une vieille chanson Françoise, composée de cinq couplets, écrite du style le plus simple et le plus naïf, d'une versification qui n'est rien moins que régulière pour la rime, c'est-à-dire, ce qu'on appelle vulgairement un Pont-neuf. [L]
VIVAREZ
Et moi je ne suis pas libéral ; mais j'aime les gens qui le sont, à la fureur.
LISETTE
L'argent te rend tendre, à ce que je vois ?
VIVAREZ
Oui ; as-tu de quoi te faire aimer ? Tu n'as qu'à dire.
LA PRÉSIDENTE
Mais que ferons-nous aujourd'hui ? Savez-vous bien qu'il est près de six heures ?
MADAME SIMON
Oui, grâces au Ciel, le jour finit. C'est une nouveauté pour moi de l'avoir vu. Il y a longtemps que je ne me suis levé si matin. Ho, laquais, qu'on donne des bougies. Va chercher ton maître, toi, Vivarez.
VIVAREZ
Il va venir, Madame, il achève de s'habiller.
MADAME SIMON
Il s'habille sans toi ? Cela m'étonne.
VIVAREZ
Oui, Madame, ce sont ses laquais qui font mes fonctions aujourd'hui.
MADAME SIMON
Pourquoi donc cela ?
VIVAREZ
Il m'a chassé de sa chambre parce qu'il s'est mis de mauvaise humeur, et qu'il s'est imaginé que je lui avais mis de travers son gras de jambe.
Gras de jambe : est la partie charnue qui est au haut et au derrière de la jambe. On l'appelle aussi en médecine le mollet ou le pommeau de la jambe, en Latin sura. [F]
LE MAJOR
Ah, ah, son gras de jambe de travers ! Oh, palsambleu, c'est celui qui lui fut emporté, il y a trois ans, par un boulet de canon. Il n'en vaut pas moins pour cela, Mesdames, et il n'a jamais reçu que cette seule blessure ?
LISETTE
Voilà un valet de chambre bien discret.
VIVAREZ
Autant que toi. Ne me dis-tu pas l'autre jour que Madame t'a querellée, parce que dans le retroussis de son manteau, on avait oublié de mettre une de ses fesses ?
Retroussis : Partie retroussée du bord d'un chapeau à l'ancienne mode, à la Henri IV. Partie retroussée des pans ou basques d'un uniforme. [L]
MADAME SIMON
Cela est bien impertinent, est-ce que j'ai des fesses postiches ? Vous m'avez vue en jupon, Monsieur le Major ?
LE MAJOR
Oui, Madame, et je ne crois pas que depuis ce temps-là le canon vous les ait emportées.
MADAME SIMON
Vous êtes une plaisante créature, Mademoiselle Lisette.
LISETTE
Mais ne vous fâchez donc point, Madame, voici Monsieur le Chevalier, il va vous rendre votre bonne humeur.
SCÈNE III. Le Chevalier, La Présidente, Madame Simon, Le Major, Vivarez, Lisette.
LE CHEVALIER
Ah, par ma foi, Mesdames, vous me surprenez. J'allais faire un tour à l'Opéra. Je vous croyais encore au lit : vous êtes aujourd'hui bien diligentes, pour vous être couchées si peu matin.
LA PRÉSIDENTE
Nous n'attendons que vous, Chevalier, pour nous déterminer sur le choix des plaisirs que nous pourrons prendre aujourd'hui.
LE CHEVALIER
Oh ! Ne me consultez point là-dessus, Madame la Présidente, ne me parlez point de plaisirs, je n'en trouve qu'à voir, qu'à adorer votre charmante amie. Hors cela, Madame je suis rassasié, fatigué, dégoûté de tout ce qui peut flatter les sens. Hé ! Le moyen ? Nous ne faisons tous les jours autre chose, que de songer à nous divertir, toujours des fêtes, de grands repas…
MADAME SIMON
À propos de repas, que pourrais-je vous donner ce soir, que nous n'ayons point encore eu ? Car pour moi, j'ai le goût tellement usé…
LA PRÉSIDENTE
Et moi donc, je ne sais si vous remarquâtes hier que je fis mon souper de jambon de Bayonne, de saucissons de Boulogne, et de mortadelles, que je trouvai si fades, si fades.
LE CHEVALIER
Pour moi, je ne sens presque plus le montant du vin de Champagne.
Montant : Goût relevé de certaines choses, de la vapeur qui sort de certaines substances. Ce vin a du montant, n'a pas de montant. [L]
LE MAJOR
Corbleu, j'ai encore un peu de goût pour la fenouillette.
Corbleu : Sorte de juron. [L]
Fenouillette : Nom d'une liqueur forte, où il entre du fenouil.. [T]
VIVAREZ
En tout cas nous avons l'eau forte.
Eau : Liqueur qu'on tire des fleurs, des herbes, et d'autres certaines choses. Liqueur qu'on fait par opération chimique, de certaines choses. [R]
MADAME SIMON
Nous parlons tous, et nous ne concluons rien.
LA PRÉSIDENTE
Mais nous sommes en peine de ce que nous ferons, n'est-ce pas aujourd'hui notre jour de bal, ma charmante ?
MADAME SIMON
Oui, ma chère : mais il y a si longtemps qu'on brise nos meubles, allons à notre tour briser ceux des autres : masquons-nous, courons ce soir, et nous viendrons faire réveillon au cabaret en sortant du bal.
LA PRÉSIDENTE
Oui, et nous passerons, en revenant chez le Major, et nous tâcherons d'amener avec nous son épouse ; j'ai une si grande envie de la connaître.
LE MAJOR
Hé morbleu, fi, Madame, vous n'y songez pas, vous verrez une jeune innocente, qui vous ennuiera, une stupide, une petite créature qui ne sait pas le monde, et qui n'ose regarder un homme sans rougir.
MADAME SIMON
C'est une marque qu'elle y entend finesse.
LE MAJOR
Hé, pourquoi diable courir le bal ? C'est une fatigue. Faut-il tant de façons ? Mettons-nous à table, restons-y jusqu'à demain, j'ai un nouveau recueil de chansons bachiques.
LA PRÉSIDENTE
Il a de la voix, Monsieur le Major, et il fait la Musique.
LE CHEVALIER
Le joli caractère d'homme, Madame la Présidente !
LA PRÉSIDENTE
Il se fait aimer, je vous l'avoue, ce n'est pas par sa figure, mais je le trouve tout à fait amusant.
LE MAJOR
Palsambleu, je ne m'ennuie jamais ; mais je ne réponds pas de ne point ennuyer les autres.
Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]
MADAME SIMON
Mais à propos de gens ennuyeux ; devineriez-vous bien une idée qui me passe par la tête ?
LA PRÉSIDENTE
Quelle ?
MADAME SIMON
Divertissons-nous aujourd'hui à nous ennuyer.
LA PRÉSIDENTE
Comment ?
MADAME SIMON
Si nous rappelions pour ce soir seulement, quelqu'une de nos connaissances d'été, quelque amant de la Porte Saint Bernard, quelque soupirant des Tuileries ?
LE CHEVALIER
Vous nous proposez là une mauvaise compagnie, mais il n'importe.
LA PRÉSIDENTE
Mauvaise compagnie, Monsieur le Chevalier ? Il faut bien que nous nous en accommodions la moitié de l'année. Si j'envoyais chercher l'Abbé Poupardin, ma bonne ?
MADAME SIMON
C'est fort bien dit, l'Abbé Poupardin, sa grosse figure me réjouit ; mais ne le retenons pas à souper, il tient lui seul la moitié de la table, et nous n'aurions pas assez de place pour nous autres.
LE CHEVALIER
Parbleu, nous le ferons tenir debout, Madame, il nous versera à boire, et rincera nos verres.
LA PRÉSIDENTE
Faire rincer ses verres par un Abbé, Monsieur le Major ?
LE MAJOR
Par un Abbé, Madame ? Fi donc, il est Abbé comme moi, Monsieur Poupardin. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le connais, c'est le neveu d'une Dame qui a été de mes amies, bon garçon, peu d'esprit, grande ignorance, beaucoup de paresse ; qui avec du goût pour le plaisir et pour le monde, se trouvant sans bien et sans talent pour s'y soutenir, a pris sans droit et sans aveu un petit collet, pour n'être point enrôlé, et un manteau noir pour cacher ses vices. Ne voyons point cet homme-là, je vous en prie, Mesdames.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
Collet : Ornement de linge qu'on mettait autrefois sur le collet du pourpoint, pour la propreté, et qu'on nommait aussi rabat. Les gens du monde le portaient ample et souvent fort orné. Un homme à petit collet, ou, simplement, un petit collet, un homme d'église, ainsi dit à cause de ce collet que les ecclésiastiques portaient plus petit. En mauvaise part, celui qui affectait de porter un petit collet et de se donner des manières dévotes. [L]
SCÈNE IV. Madame Simon, Le Major, La Présidente, Le Chevalier, Lisette.
LISETTE
Il faut, malgré vous, que vous ayez ici le bal cette nuit, Madame ; il y a là-bas vingt laquais qui viennent savoir à quelle heure il commencera. Si vous n'en donnez point, il ne sera pas sûr de rester à la maison, on enfoncera la porte, et on fera du désordre ; ce sont de rudes joueurs que les masques.
MADAME SIMON
Mais cela est étrange, je ne serai pas la maîtresse chez moi ?
LA PRÉSIDENTE
Non, et je vois bien que nous aurons les violons malgré nous : nous avions bien de la peine à choisir notre occupation cette nuit, le goût du Public nous détermine, je n'en suis pas fâchée.
MADAME SIMON
Ni moi non plus : mais déguisons-nous, si nous voulons nous bien divertir.
LE CHEVALIER
Vous avez raison, on est plus libre.
LE MAJOR
Oui, le masque donne une certaine hardiesse, façon d'insolence qui ne me déplaît pas, et qui est assez dans mon caractère.
MADAME SIMON
Comment nous mettrons-nous ?
LA PRÉSIDENTE
Moi, je me mettrai comme j'étais l'autre jour, avec un rideau. On n'a pas renvoyé chez moi ces rideaux de mon lit, dis, Lisette ?
LISETTE
Non, Madame, je les ai fait plier, ils sont dans ma chambre.
LA PRÉSIDENTE
Nous nous en servirons, Monsieur le Major.
LE MAJOR
Volontiers, c'est la mascarade la plus commode.
LE CHEVALIER
Je vous baise les mains, je suis pour la robe de chambre.
MADAME SIMON
Prenez celle de feu Monsieur Simon, Monsieur le Chevalier, j'en ai une qu'il n'avait encore jamais mise, servez-vous-en, je vous en prie, je vous la donne.
LE CHEVALIER
Vos prières sont des lois pour moi, Madame.
LISETTE
Quelle complaisance ?
MADAME SIMON
Et moi, je me servirai d'un manteau, ou de mon habit de chasse, je me mettrai en Diane.
VIVAREZ
Avec le croissant du défunt ?
Croissant : Fig. et par plaisanterie, être logé au croissant, être de la confrérie des maris trompés par leurs femmes. [L]
MADAME SIMON
Quoi ? Que dis-tu Vivarez ?
VIVAREZ
Rien, Madame, je songe à un déguisement pour moi.
SCÈNE V. La Présidente, Madame Simon, Le Chevalier, Le Major, Lisette, Vivarez, un Laquais, Thérèse, Sanchette.
UN LAQUAIS
Voilà Madame Thérèse, et la petite Sanchette.
THÉRÈSE
Comme c'est aujourd'hui jour de Bal chez vous, Madame, nous avons cru pouvoir y venir toutes déguisées
MADAME SIMON
Vous avez fort bien fait, et nous nous disposons à en faire autant. Allez nous préparer nos hardes, Lisette.
LA PRÉSIDENTE
Et qu'on cherche Marton, pour nous habiller. Ne t'en fâche point : mais elle est plus adroite que toi, ma pauvre Lisette.
LISETTE
Je ne me chagrine point de la préférence.
MADAME SIMON
En attendant que tout soit prêt, il faudrait que Madame Thérèse et Monsieur le Major nous fissent le plaisir de chanter ensemble une petite Scène très courte, que j'ai ici toute notée, dont je veux que Monsieur le Chevalier me dise son sentiment. Voilà votre partie à vous, Monsieur le Major, et voici la vôtre, Madame Thérèse.
LE MAJOR
Me faire chanter à livre ouvert, moi ? Vous m'embarrassez fort, Madame, je suis un mauvais Musicien, et vous entendrez une étrange musique.
LA PRÉSIDENTE
La beauté de la voix de Madame Thérèse nous dédommagera du peu d'agrément de la vôtre.
LE MAJOR
C'est elle qui commence, elle me donnera le ton. Allons Madame Thérèse.
THÉRÈSE, chante
Vous vantez partout mes appas, Vous cherchez en tous lieux à m'être nécessaire, En tous lieux vous suivez mes pas ; Quel est votre destin ? Dites-moi ?LE MAJOR
De vous plaire. Et dans un certain repas, L'amour qui ne se peut taire, L'autre jour me dit tout bas, Que je ne vous déplais pas.LE MAJOR
L'Amour est vrai ; Vénus sa mère, Qui dans vos yeux me parle et me sourit, Et qui pour moi vous rend moins fière, M'a confirmé ce que l'Amour m'a dit.THÉRÈSE
Pour un Amant qui persévère, Un tendre coeur peut-il ne se pas enflammer ? Mais en m'aimant, que prétendez-vous faire ?LE MAJOR
Ce que je prétends ? Vous aimer.THÉRÈSE
M'aimer ? Ce n'est pas là l'affaire, Et vous le prenez sur un ton, Dont je ne m'accommode guère : Je crains trop le qu'en dira-t-on. Il faut qu'un bon hymen…LE MAJOR
Qui, moi ? Non. Pour s'assurer un héritage, Signer chez un Notaire bon : Mais à parler sans façon, Quand il s'agit du mariage, Signer chez un Notaire, non.MADAME SIMON
Hé bien ! Qu'en pensez-vous, Monsieur le Chevalier ? Dites ?
LE CHEVALIER
Je dis, Madame, que voilà une Scène qui est tout à fait dans le goût du Major. On a fort bien attrapé son caractère dans ce Dialogue.
MADAME SIMON
Ah ! Chevalier, je crains bien que ce ne soit le vôtre.
LE CHEVALIER
Le mien, Madame ?
MADAME SIMON
Et je n'ai fait chanter ces paroles, que pour vous mettre sur ce chapitre, pour avoir occasion de vous faire expliquer, Monsieur le Chevalier.
LE CHEVALIER
Quelle explication faut-il, Madame ? Je vous adore.
MADAME SIMON
Donnez-moi donc la main, Chevalier, promettez-moi devant vos amis, qu'aussitôt que le certificat que j'attends sera arrivé…
LE CHEVALIER
Je serai votre époux, Madame, et c'est un titre qui fera toute ma félicité, toute ma gloire.
LA PRÉSIDENTE
Il n'y a rien à dire à cela ; voilà qui est dans les formes.
VIVAREZ
Vous voilà remariée, Madame, il n'y manque plus que la cérémonie.
SCÈNE VI. Madame Simon, La Présidente, Le Chevalier, Le Major, Lisette, Thérèse, Vivarez, un Laquais.
LE LAQUAIS
Vos hardes sont prêtes, Mesdames, et Mademoiselle Marton vous attend pour vous habiller.
MADAME SIMON
Allons, dépêchons-nous. Madame Thérèse, qui est toute habillée, voudra bien aussi nous aider.
THÉRÈSE
Volontiers, Mesdames.
ACTE II
SCÈNE I. Lisette, Sanchette.
LISETTE
Écoutez, écoutez, Mademoiselle Sanchette.
SANCHETTE
Que me voulez-vous ? Laissez-moi retourner auprès de Madame, je veux aussi lui aider à s'habiller. Je l'aime bien, au moins, c'est une bonne Dame.
LISETTE
Elle vous aime bien aussi, Sanchette ; et qui ne vous aimerait pas, vous êtes si jolie, si aimable ?
SANCHETTE
Oh ! Je ne le suis pas encore tant que je le deviendrai. Vous verrez dans trois ou quatre ans, Mademoiselle Lisette, je veux rendre tout le monde amoureux ; et nous avons un bon ami, ma bonne maman et moi, qui me donnera de bons secrets pour cela.
LISETTE
Des secrets pour vous faire aimer ! C'est donc un habile homme ? Et qui est-il, s'il vous plaît, ce bon ami-là ?
SANCHETTE
Ce n'est point un homme, Mademoiselle Lisette, c'est le Diable.
LISETTE
Comment donc ! Le Diable est votre bon ami ! Ah, la vilaine petite Sorcière !
SANCHETTE
Ah ! Que vous êtes sotte, Mademoiselle Lisette ! Ce Diable-là n'est pas comme vous croyez, c'est le plus agréable génie de tout l'enfer, le plus poli, le plus obligeant, le plus honnête : il faut que je vous en donne la connaissance.
LISETTE
La connaissance du Diable, à moi ! Je vous en remercie.
SANCHETTE
Allez, allez, quand vous l'aurez connu, et qu'il sera de vos amis, vous me remercierez bien davantage.
LISETTE
Voilà une petite fille qui extravague.
SANCHETTE
Il est ici mon bon ami, il nous y a donné rendez-vous.
LISETTE
Le Diable ici ! Mais que vois-je ! Le mari de Madame, Monsieur Simon en robe ? La petite fille avait raison, c'est bien le Diable.
SCÈNE II. Le Diable, Monsieur Simon, Sanchette, Lisette.
LE DIABLE
Hé bien, que dites-vous de tout ce que vous avez vu, Monsieur Simon ?
MONSIEUR SIMON
Je dis que je n'en veux pas voir davantage, Monsieur le Diable, et que pour rompre le cours de toutes ces parties de plaisirs, il est temps que je me fasse connaître, et que je remette un peu l'ordre dans la maison. Je suis ruiné, pour peu que cela continue.
LE DIABLE
Ne vous pressez point, je vous prie, attendons que le Bal soit commencé. J'ai mes raisons pour cela.
LISETTE
Soyez le bienvenu, Monsieur. Que l'on va être aise de vous revoir ! Madame commençait à ne vous plus attendre.
MONSIEUR SIMON
Ma femme me croit mort, à ce qu'il me paraît, Lisette ?
LISETTE
Vous voyez bien que oui, Monsieur, elle est de l'autre côté, qui en prend le deuil.
MONSIEUR SIMON
Non, non, je ne le suis pas, je me porte bien ; et je lui ferai bien voir à elle, et à son Chevalier.
LISETTE
Oh ! Pour le Chevalier, Monsieur, ce n'est pas sa faute. Madame l'avait déjà retenu quelque temps avant votre voyage, pour devenir son mari, s'il venait faute de vous.
Faute : État de ce qui a failli, privation, absence. [L]
MONSIEUR SIMON
Ma femme l'avait retenu pour être son mari ?
LISETTE
Oui, Monsieur ; mais je ne crois pas qu'elle lui eût encore donné des arrhes.
LE DIABLE
Oh ! Pour cela non, je vous en réponds, Monsieur Simon.
MONSIEUR SIMON
C'est une étrange caution que la vôtre, Monsieur le Diable.
LE DIABLE
Vous pouvez m'en croire. Ne parle point encore à ta maîtresse du retour de Monsieur Simon, entends-tu, Lisette ?
LISETTE
Vous me le défendez, je n'ai garde de le faire.
SANCHETTE
C'est une fort bonne personne, que Mademoiselle Lisette, Monsieur le Diable ; Et je lui ai bien promis que vous seriez de ses amis.
LE DIABLE
Il y a déjà du temps que j'en suis, et que je lui rends service, sans qu'elle le sache. Je suis le patron de toutes les jolies soubrettes, c'est moi qui les fournis d'expédients et de discrétion.
LISETTE
J'entends nos Dames, les voilà qui reviennent, elles sont habillées. Entrez pour quelque temps dans ce cabinet, si vous ne voulez pas encore qu'on vous voie.
LE DIABLE
Nous ne sommes visibles que pour qui bon nous semble.
SCÈNE III. Thérèse, La Présidente, Le Major, Madame Simon, Le Chevalier, Lisette, Sanchette.
MADAME SIMON
Je n'ai pris qu'un manteau, je suis moins gênée.
THÉRÈSE
Vous êtes à merveilles, Madame.
LA PRÉSIDENTE
Les masques ne se pressent pas de venir, que feront-nous en attendant l'heure ?
THÉRÈSE
Si vous voulez pour vous amuser que je vous dise la bonne aventure.
LE MAJOR
Je ne vous crois pas une fort habile devineresse.
LE CHEVALIER
Elle pourrait faire le bonheur de quelqu'un. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle le sache prédire ?
THÉRÈSE
Je ne sais pas si peu pénétrante que je le parais, et vous en jugerez par les événements.
Je sais le sort de bien des gens, Ma science n'est point bornée, Et je lis dans la destinée Mille divers événements. Peu de maris seront contents Pendant tout le cours de l'année, Plus d'une amante surannée Payera pour avoir des galants. Abbés blondins, fades amants, Seront mal avec la finance ; Pour payer leur folle dépense, Belles en proie aux partisans.Surenné : Qui est d'une année précédente. Un committimus ne vaut rien, quand il est suranné. On le dit aussi de ce qui est vieux, ou passé.
MADAME SIMON
Mais vraiment, voilà un enthousiasme de prédictions, qui vaut un almanach tout entier, et j'ai beaucoup de foi pour tout ce qu'elle me dira. Tenez, voilà ma main, belle Bohémienne, voulez-vous que je mette la croix dedans ?
Almanach : Calendrier qui contient tous les jours de l'année, les fêtes, les lunaisons, etc. Faire des almanachs, faire des pronostics.[L]
THÉRÈSE
Non, Madame, je ne suis pas intéressée… Ah, Ciel ! Que de signes de veuvage !
MADAME SIMON
De veuvage, Chevalier !
LISETTE
Il n'y a pas lieu d'en douter à présent.
THÉRÈSE
Il ne sera pas long, ce veuvage-là.
MADAME SIMON
Oh, pour cela non, je vous en réponds, j'y mettrai bon ordre.
LISETTE
L'habile bohémienne ! À quoi connaissez-vous cela, Madame Thérèse ?
THÉRÈSE
À cette ligne coupée que vous voyez, qui va se rejoindre avec cet autre rameau. La coupure marque le veuvage, et le rameau le second mari.
MADAME SIMON
Ah, Chevalier, vous serez le rameau, et moi je suis la ligne coupée.
LE CHEVALIER
Qu'est-ce que c'est que cette grande ligne-là, Madame Thérèse ?
THÉRÈSE
Cette ligne fourchue, c'est celle qui marque les suites du veuvage, Monsieur le Chevalier.
LE MAJOR
On lit ta bonne aventure dans la main d'autrui, Chevalier.
LISETTE
Et cet autre-là qui forme comme un chemin, que dénote-t-elle, Madame Thérèse ?
THÉRÈSE
C'est la ligne de Mercure, qui marque les bonnes ou mauvaises nouvelles. Mais vraiment, vous me faites remarquer aujourd'hui, oui, aujourd'hui, justement…
MADAME SIMON
Hé bien ?
THÉRÈSE
À huit heures trente deux minutes et quatre secondes, vous recevrez une grande nouvelle du côté de la Touraine.
MADAME SIMON
Du côté de la Touraine, une grande nouvelle ! C'est le certificat, Lisette.
LISETTE
Oui, Madame, c'est le certificat, vous l'aurez ce soir, et j'en suis aussi sûre que s'il était déjà dans votre cabinet. Cette Bohémienne-là en sait long, Mesdames.
LA PRÉSIDENTE
Elle ne me lira point dans la main.
THÉRÈSE
Qu'en ai-je à faire ? Je sais lire partout, je lis dans vos yeux, sur votre visage ; dans votre déguisement même.
LA PRÉSIDENTE
Dans mon déguisement ?
THÉRÈSE
Oui, vous avez là des rideaux de lit qui ne sont pas discrets, ils vous feront aujourd'hui quelques affaires
LA PRÉSIDENTE
Oh, je ne crains point l'indiscrétion de mes rideaux, Madame Thérèse, ils n'ont rien à dire.
THÉRÈSE
Nous en saurons bientôt des nouvelles. Les masques commencent à venir, et voilà le reste de votre meuble qui entre, Madame.
LA PRÉSIDENTE
Que veut dire ceci ? Monsieur le Président est à Versailles pour affaires.
THÉRÈSE
Tel qu'on croit en Cour pour affaires, est souvent en Ville pour ses plaisirs.
SCÈNE IV. Lisette, Sanchette, Thérèse, Le Président, La Présidente, Le Major, Le Chevalier, Madame Simon, La Major.
LE PRÉSIDENT
Oh, oh ! Voilà la moitié de mon lit ! Serait-ce ma femme ? On a dit à mon valet de chambre qu'elle était malade.
MADAME SIMON
Qu'et-ce que cet incident, ma bonne ?
LA PRÉSIDENTE
C'est mon mari, je n'en saurais douter.
LE CHEVALIER
Voici une aventure de bal.
LE PRÉSIDENT
C'est elle assurément. Masque, je vous connais, vous êtes au bal de bonne heure ?
LA PRÉSIDENTE
C'est que je ne viens pas de loin, je n'arrive pas de Versailles, moi, Monsieur.
LE PRÉSIDENT
Non, vous avez vos coteries à Paris, je vois bien cela. Comment, Madame, partager mon lit avec vos galants ?
LA PRÉSIDENTE
Je vous trouve admirable, faire part du mien à vos maîtresses ?
LE PRÉSIDENT
Cela n'en demeurera pas là, Madame.
LE MAJOR
Oh, par la ventrebleu ! Doucement, Monsieur, point d'incartades.
LE PRÉSIDENT
Monsieur, Monsieur…
LA MAJOR
Ah ! C'est mon mari ! Monsieur le Président, si vous faites de l'éclat, je suis perdue.
LA PRÉSIDENTE
Mais je saurai qui est ma rivale.
LE PRÉSIDENT
Comment donc, Madame ? Holà, Madame.
LA PRÉSIDENTE
La petite personne est fort jolie ; allez Monsieur le Président, je vous le pardonne.
LE MAJOR
Comment ! Palsambleu, c'est ma femme, à moi ? Je tombe des nues.
MADAME SIMON
Quoi ? C'est là cette petite innocente, qui n'ose regarder un homme sans rougir ?
LE MAJOR
Ah ! Petite coquette.
LA MAJOR
Je vous le conseille, vraiment, Monsieur, de me quereller. Vous me laissez toute seule au logis, vous n'y demeurez point, je vous aime, je vous cherche où vous êtes.
LE MAJOR
Qu'est-ce à dire, où je suis ? Ah ! Je vous apprendrai… Et vous, mon petit Monsieur…
LE PRÉSIDENT
Prenez garde, Monsieur le rodomont…
Rodomont : Terme familier. Fanfaron qui vante sa bravoure, pour se faire valoir et se faire craindre. Celui qui parle, agit avec hauteur comme s'il était au-dessus des autres. [L]
LE CHEVALIER
Point de bruit, Messieurs.
LISETTE
Voilà des rideaux de lit qui vont se déchirer chez vous, Madame.
SCÈNE V. Les mêmes Acteurs, Monsieur Simon, Le Diable.
LE DIABLE
Non, non, ne craignez rien. Je suis ici pour empêcher le désordre.
MADAME SIMON
Qu'est-ce que ce masque-là qui vient au bal avec des béquilles ?
LISETTE
Ce n'est point un masque, ils disent que c'est le diable Boiteux, Madame.
TOUS ENSEMBLE
Le Diable Boiteux !
LE DIABLE
Oui, Mesdames, fort à votre service, et je vous amène une façon de Commissaire qui rendra justice à tout le monde.
MONSIEUR SIMON
Il faut commencer par me la rendre à moi-même. Voilà une robe de chambre qui m'appartient, Monsieur le Chevalier.
MADAME SIMON
C'est Monsieur Simon ? Quel contretemps !
LISETTE
Il faut qu'il soit huit heures trente-deux minutes et quatre secondes, Madame. Voilà le certificat qui arrive de Touraine.
THÉRÈSE
Mes prédictions ne sont-elles pas justes ? Vos rideaux sont des indiscrets, Madame la Présidente.
MADAME SIMON
Que je suis malheureuse !
LE DIABLE
Oh ! Ne vous plaignez point, Madame, je vous ramène Monsieur Simon plus raisonnable et moins avare qu'il ne l'était. Il ne dérangera point vos plaisirs, et vous serez contente. Sans rancune, Messieurs les troqueurs, vous n'avez rien à vous reprocher, vivez bien ensemble. Et vous, Monsieur le Chevalier, soyez toujours des amis de la maison, mais à moins de frais, et associez tous à vos plaisirs et à vos fortunes, ma bonne amie Madame Thérèse et la petite Sanchette.
MONSIEUR SIMON
Vous me le conseillez, je le veux bien, Monsieur le Diable : mais que Monsieur le Chevalier ne s'avise pas d'épouser ma femme de mon vivant.
LE DIABLE
Non, soyez tranquille là-dessus, je vous avertirai si cela arrive. Çà, tandis qu'on dansera dans l'autre salle, que l'on apporte ici la collation. Donnez-nous quelque petit plat de votre métier, Madame Thérèse, et que Monsieur le Major vous seconde, et mette en train la Compagnie.
DIVERTISSEMENT.
THÉRÈSE
Le Printemps fournit des bouquets, Des Jonquilles, des Violettes, Et l'Été pare nos fillettes De Lys, de Roses et d'Oeillets. L'Hiver ramène les Plumets, Les ris, les jeux, les amoureux, Et c'est la saison des coquettes Qui se passent plus aisément De ces belles fleurs que d'amant.Plumet : Particulièrement. Bouquet de plumes que les militaires portent à leur chapeau, à leur casque, etc. Fig. Un jeune militaire. Collectivement, le plumet, les gens de guerre. [L]
LE MAJOR
L'Hiver est le temps des plaisirs, Et c'est pour les tendres désirs La saison la plus favorable. Aux doux soupirs Des jeunes zéphyrs, L'air de ma chambre est préférable. Là, bien assis Près de Doris, Le dos au feu, le ventre à table, Je bois je ris, Et je bannis Soins et soucis. Par les conseils de ce bon Diable, De plaisirs et d'amour seulement occupé, Je ne trouve point de Bergère Qui ne préfère À la fougère Mon canapé.THÉRÈSE
De quoi nous sert la fortune, Si ce n'est pour le plaisir ? Des plus beaux jours l'éclat nous importune, Quand nous n'en savons pas jouir. De quoi nous sert la fortune, Si ce n'est pour le plaisir ?LE MAJOR
Pendant le cours du bel âge, Aimons, buvons nuit et jour, On trouve assez les moments d'être sage : Mais il n'est qu'un temps pour l'amour. Pendant le cours du bel âge, Aimons, buvons nuit et jour.THÉRÈSE
Le Diable Boiteux nous guide, Pouvons-nous nous égarer ? À nos plaisirs que sans cesse il préside, Nous n'aurons rien à désirer. Le Diable Boiteux nous guide, Pouvons-nous nous égarer ?LE MAJOR
La grande affaire est de vivre Ici-bas toujours heureux, Apprenez tous que pour l'être il faut suivre Les avis du Diable Boiteux. La grande affaire est de vivre Ici-bas toujours heureux.108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0