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un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Les Eaux de Bourbon

Dancourt· créée en 1695, imprimée en 1697· 81 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois le 04 Octobre 1695 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • LE BARON DE SAINT-AUBAIN
  • MONSIEUR GROGNET, Médecin
  • MADAME GUIMAUVIN, veuve d'Apothicaire
  • LA PRÉSIDENTE
  • LE CHEVALIER DE LA BRESSANDIÈRE
  • LA MARQUISE DE FOURBANVILLE
  • BABET, fille de Monsieur Grognet
  • BLAISE, paysan de Bourbon
  • VALÈRE, fils du Baron de Saint Aubin
  • LA ROCHE, valet de chambre de Valère
  • JASMIN, petit laquais
  • Plusieurs Musiciens et Danseurs

SCÈNE I.

BLAISE, seul

Palsanguenne, il faut avouer que je sis un grand fou de me mêler des affaires d'un homme aussi fou que ce vieux Monsieur_le_Baron de Saint Aubin qui loge cheux nous. Il viant ici prendre des yaux pour se rétablir le foie, et il y deviant estropié par la cervelle ; les Médecins le guarissont d'une façon, et les femmes le rendont malade d'une autre. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il est amoureux de tretoutes, mais il n'y en aura pas une qui devienne amoureuse de ly. Le vela qui viant ici. Queu peste de figure !

Palsangué : ou Palsanguienne, interj. Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie.

SCÈNE II. Le Baron, Blaise.

LE BARON

Me voilà quitte de mes petites fonctions de la matinée ; j'ai bu mes eaux, pris mon bouillon, rendu mon remède, et mangé ma petite soupe, je me sens comme un pinson. Hé bien, mon pauvre Blaise, as-tu songé...

BLAISE

Oui, Monsieu : mais, ne vous en déplaise, vous n'y songez pas, vous. Courir les rues dans l'équipage où vous vela ?

LE BARON

Pour quoi non ? C'est ici un pays de liberté où l'on vit sans façon et sans contrainte. Ah l'aimable séjour ! On donne une partie du temps au soin de sa santé, et le reste au plaisir et à la galanterie. Les malades se divertissent mieux à Bourbon, que les gens bien sains ne font ailleurs. Oh que j'ai été bien conseillé de venir aux Eaux cette année !

BLAISE

Oui da, il y a bonne compagnie, n'est-il pas vrai ?

LE BARON

Tous gens d'esprit, de goût, de plaisir, de bonne chère. Cette Présidente, par exemple, à soixante-dix ans, quelle humeur de femme !

BLAISE

C'est une gaillarde, oui.

LE BARON

Et ce Chevalier qui est si beau joueur, et qui me gagne tous les jours mon argent : l'agréable homme !

BLAISE

Oui da, il aime itou bian ce pays-ci, stilà ; il viant aux yaux deux fois l'année, et l'an ne sait pour queu maladie. Morgué, s'il a la goutte, ce n'est pas au bout des doigts, je vous en avartis.

LE BARON

C'est encore un bon original que ce vieux Intendant qui amène ici sa femme pour avoir des enfants.

BLAISE

Alle n'en aura point de ce voyage-ci, c'est moi qui vous le dis.

LE BARON

Elle n'en aura point ! Comment sais-tu cela ?

BLAISE

Bon, tatigué, est-ce que je n'avons pas l'expérience. Tenez, Monsieur, quand des maris amenont ici leurs femmes pour ça, les yaux n'y font rian : quand les femmes venont toutes seules, les yaux opéront que c'est des marveilles.

LE BARON

Elles sont admirables ; et depuis que j'en prends, je me sens le corps et l'esprit tout rajeunis.

BLAISE

C'est ce que je disais tout seul tout à l'heure, vous devenez aussi fou qu'un jeune homme.

LE BARON

Quand on veut plaire à une jeune fille, il faut avoir des manières jeunes, mon enfant.

BLAISE

Vous voulez plaire à une jeune fille, Monsieu ?

LE BARON

Et je lui plairai, je t'en réponds. Je ne m'y prends pas mal, et les petits régals que je lui donne...

BLAISE

Quoi, c'est pour ça que vous faites tant de sottises ?

LE BARON

Comment, des sottises ? Ce maraud-là...

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

BLAISE

Dame, accoutez, je vous demande pardon, je sommes francs en ce pays-ci. Mais qui est cette jeune file, s'il vous plaît ? Je connaissons tout le monde, et je vous dirai bian si elle sera assez ridicule.

LE BARON

Pour m'aimer, n'est-ce pas ?

BLAISE

Oui, Monsieu.

LE BARON

Ce ne sont pas là tes affaires. M'as-tu amené ces flûtes, ces Musiciens...

BLAISE

Ils attendont votre commodité tout ici proche.

LE BARON

Fais-les venir, et apporte-moi une chaise. Je suis si faible, que j'ai toutes les peines du monde à me tenir sur mes jambes.

BLAISE

Tatigué que vela des manières bien jeunes.

SCÈNE III.

LE BARON, seul

Voici la maison de mon Médecin, Monsieur Grognet : les fenêtres de l'aimable Babet Grognet sa fille donnent sur cette place-ci justement, je vais me mettre tout vis-à-vis, afin qu'elle me voie. Ah, qu'elle va être aise d'entendre de la musique faite exprès pour elle ! Voilà comme on les attrape. Oh, pour cela je sais bien faire l'amour, c'est grand dommage que je vieillisse, je suis un joli homme.

SCÈNE IV. Le Baron, Blaise, des Musiciens, etc.

BLAISE

Tenez, Monsieu, vela une chaise pour vos jambes, et de la Musique pour vos oreilles. Je fais tout ce que vous me dites, comme vous voyez.

LE BARON, s'assied à un des bouts du théâtre

Allons, enfants, ce trio de flûtes, et cet air Italien seulement. Nous verrons tantôt la petite mascarade que je vous ai commandée pour le bal de ce soir.

Mascarade : Troupe de personnes masquées qui vont danser et se divertir, surtout en la saison du Carnaval. [F]

SCÈNE V. Le Baron, Monsieur Grognet, Blaise, les Musiciens.

MONSIEUR GROGNET

C'est une chose étrange que la manie de ce pays-ci ! Toujours des flûtes, des hautbois, des violons, de la musique ! Cela me fera renoncer à la médecine. Le grand plaisir d'avoir des malades qui ne font rien moins que leur métier, et qui ne songent qu'à se divertir !

BLAISE

Le Médecin Grognet n'aime pas la joie.

MONSIEUR GROGNET

Est-ce toi, gros coquin, qui m'amène ici ces canailles-là faire leur charivari ? Qui est le sot qui les paie ?

Charivari : Concert ridicule, bruyant et tumultueux de poêles, de chaudrons, de sifflets, de huées, etc. qu'on donne en certaines localités aux femmes veuves et âgées et aux veufs qui se remarient, et aussi à des personnages qui ont excité un mécontentement. [L]

BLAISE

C'est Monsieu que vela, qui viant dormir en musique, pour plaire à une jeune fille : ne serait-ce pas la vôtre ?

MONSIEUR GROGNET

C'est Monsieur_le_Baron de Saint Aubin, je pense ?

LE BARON, s'éveillant

Qu'est-ce que c'est ? Qu'y a-t-il ! Ils ont déjà fini ?

MONSIEUR GROGNET

Hé, à quoi songez-vous donc, Monsieur_le_Baron ? Puisque vous avez envie de dormir, vous seriez mieux dans votre lit que dans la rue.

LE BARON

Dans mon lit, Monsieur Grognet ? Quand on donne un petit régal de Musique à quelque Belle, la règle est qu'on soit sous les fenêtres.

BLAISE

Oui : mais la règle n'est pas qu'on y dorme.

MONSIEUR GROGNET

Vous avez de l'émotion.

LE BARON

Le moyen de n'en pas avoir, je suis tout feu, Monsieur Grognet.

MONSIEUR GROGNET

Entrez chez moi pour vous reposer.

LE BARON

Très volontiers, j'ai mes raisons pour m'y trouver mieux qu'en lieu du monde.

BLAISE

C'est à Babet Grognet qu'il en veut, je gage.

LE BARON

Allez, enfants, voilà qui est bien ; tantôt sur le soir ne manquez pas de venir aux Fontaines, et que la Mascarade soit jolie, nous y danserons, nous y danserons.

SCÈNE VI. Monsieur Grognet, Le Baron.

MONSIEUR GROGNET

Vous prenez trop sur vous, Monsieur_le_Baron, et vous me débauchez tous mes malades ; vous n'y songez pas, au moins. Leur donner le bal ! Vous m'en ferez crever plus de la moitié.

LE BARON

La joie et le plaisir ne font jamais de mal, Monsieur Grognet ; demandez à Madame la Présidente que voilà, c'est bien la femme la plus enjouée que je connaisse.

SCÈNE VII. La Présidente, Monsieur Grognet, Le Baron, Blaise.

LA PRÉSIDENTE

Oh, cela est bien changé, mon pauvre Monsieur_le_Baron, je n'en puis plus ; les eaux me sont mortelles, et l'on m'enterrera ici, je pense.

MONSIEUR GROGNET

J'ai passé chez vous ce matin sur les dix heures, Madame : mais vous n'étiez pas encore éveillée.

LA PRÉSIDENTE

Je venais de me coucher, Monsieur Grognet ; nous avons joué toute la nuit à la bassette.

Bassette : jeu de cartes qui a été fort commun ces dernière années. Il se joue avec un jeu entier de cartes (...) Chacun des joueurs choisit une carte, sur laquelle il couche ce qu'il veut. Les banquiers tirent deux cartes à la fois. Quand elles se rencontrent pareilles à celles où on a couché de l'argent, la première fait gagner de l'argent, la seconde le fait perdre. [F]

LE BARON

Joué toute la nuit, Madame la Présidente ?

LA PRÉSIDENTE

Rien ne fait tant de bien, Monsieur_le_Baron. Avez-vous vu ma soeur aînée, Monsieur Grognet, Madame_la_Comtesse de la Ratatinière, qui arriva hier, et qui vient prendre des eaux pour son inflammation de poitrine ?

MONSIEUR GROGNET

Elle dormait aussi, Madame, sans cela j'aurais eu l'honneur...

LA PRÉSIDENTE

Vraiment, je le crois bien, qu'elle dormait. Cette vieille folle, malade comme elle est, qui s'enivra hier de vin de Canarie.

BLAISE

Tatigué, que vela de biaux régimes de vie, pour de vieilles malades !

Tagitgué : ou tétigué, interj. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

LA PRÉSIDENTE

On dit que vous donnez le bal aujourd'hui, Monsieur_le_Baron ?

LE BARON

Oui, Madame.

LA PRÉSIDENTE

Il n'est pas mal aisé de deviner pour qui la fête se fait : vous êtes amoureux, petit badin.

Badin : Qui est folâtre, peu serieux, qui fait des plaisanteries. [F]

LE BARON

Ça toujours été votre faible et le mien, ma chère Présidente.

LA PRÉSIDENTE

Oh çà, dites-moi donc, Monsieur Grognet, que faut-il que je fasse pour mes maux de tête, et pour ce rhumatisme ; car je m'en meurs, je vous en avertis.

MONSIEUR GROGNET

Je vous l'ai déjà dit, Madame, la diète est une des choses qui contribuera le plus...

LA PRÉSIDENTE

À propos de diète, nous faisons cette nuit médianox chez le Chevalier de la Bressandière ; il vous l'a fait dire, Monsieur_le_Baron ?

Médianox : ou médianoche, Repas en gras, qui se fait après minuit sonné, particulièrement lorsqu'un jour gras commence à la suite d'un jour maigre (médianoche était le terme de la cour, tandis que réveillon était celui de la ville). [L]

LE BARON

Oui, Madame.

LA PRÉSIDENTE

C'est un joli homme, que ce Chevalier. La tête me fend, Monsieur Grognet, vos Eaux de Bourbon me rendent plus malade que je ne l'étais, quand je suis arrivée.

BLAISE

Morgué, la vieille Présidente crèvera de débauche, et les yaux de Bourbon en auront le blâme.

Morgué : interj. Sorte de juron de paysan. [L]

MONSIEUR GROGNET

Entrez au logis, Madame ; nous y parlerons de votre maladie, et nous prendrons des mesures...

LA PRÉSIDENTE

Donnez-moi donc la main, Monsieur_le_Baron.

BLAISE

Pargué, le bal de tantôt sera drôle. Vela déjà deux bons Mascarades. Qui est celle-ci, encore ?

Pargué : Parguenne, parguienne, Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

SCÈNE VIII. La Marquise, Jasmin, Blaise.

LA MARQUISE avec une servante, et un petit laquais portant des hardes

Allez, petit garçon, allez ; vous savez bien où j'ai coutume de loger, menez-y cette fille.

JASMIN

N'est-ce pas là-bas, en tournant du côté gauche ?

LA MARQUISE

Oui, chez la veuve de cet apothicaire, là, auprès de la Fontaine ; qu'on vous donne les mêmes chambres que j'avais l'année passée.

JASMIN

Je lui dirai, Madame.

SCÈNE IX. La Marquise, Blaise.

BLAISE

Hé pargué, c'est encore une buveuse d'yau de notre connaissance.

LA MARQUISE

C'est toi, Blaise ? Hé, bon jour, mon enfant.

BLAISE, en l'embrassant

Votre valet, Madame la Marquise ; hé ; comment vous en va ?

LA MARQUISE

Tu vois, je reviens encore en ce pays-ci.

BLAISE

J'avons le bonheur de vous y voir tous les ans ; c'est une rente : mais ce n'est pas les yaux que vous venez prendre cette fois ici, peut-être ?

LA MARQUISE

Non, mon enfant.

BLAISE

Tant mieux pour vous. Cet abcès que vous aviais à la hanche, est donc refarmé pour le coup ?

LA MARQUISE

Oui, ne parle point de cala, je te prie. Je me porte à merveilles.

BLAISE

À marveilles ! Bon, j'en sis bien aise, et je comprends ce qui vous amène ; c'est queuque mari ou queuque galant que vous venez charcher à Bourbon ? Acoutez, je n'avons quasi que des malingres cette année, et j'ai bian peur que vous ne trouviais pas votre affaire.

LA MARQUISE

Tu me crois donc bien difficile ?

BLAISE

Oui. Vous avez la meine d'une connaisseuse, il vous faut de bonne marchandise, je gage : mais votre hôtesse, Madame Guimauvin, vous aidera à charcher : c'est une habile femme.

LA MARQUISE

Pour une personne de Province, elle a autant d'esprit et de savoir-vivre...

BLAISE

Oh, morguenne, oui ; pour ce qui est d'en fait d'en cas de ça, c'est la parle du pays : aussi, alle a fait ses études à Paris, et dans le faubourg saint Germain, encore. Tatigué, que n'an dit que c'est une bonne école !

En fait de : En fait de, loc. prép. En ce qui concerne. [L]

LA MARQUISE

La voilà, je pense.

BLAISE

Vous pensez bian, c'est elle-même. Jusqu'au revoir, morgué dépêchez-vous, je vous en prie, j'ai itou queuque chose à lui dire.

SCÈNE X. Madame Guimauvin, La Marquise.

MADAME GUIMAUVIN

Je ne me trompe point, c'est la Marquise de Fourbanville.

LA MARQUISE

C'est moi-même, Madame Guimauvin : que j'ai de joie de te revoir, et de t'embrasser !

MADAME GUIMAUVIN

Vous arrivez apparemment ?

LA MARQUISE

Je descends de carrosse, et je viens d'envoyer mes hardes chez toi.

MADAME GUIMAUVIN

Que vous vous portez bien à présent ! C'est plus par habitude que par nécessité, que vous venez à Bourbon, n'est-ce pas ?

LA MARQUISE

J'y viens, j'y viens faire comme beaucoup d'autres, changer de plaisir et d'occupation ; respirer un autre air que celui de Paris, faire quelque nouvelle connaissance pour passer l'hiver agréablement ; et que sait-on ce qui peut arriver ? Avec un peu d'esprit, quelque agrément, des manières tendres, engageantes...

MADAME GUIMAUVIN

Je vous entends : c'est une dupe que vous venez chasser en ce pays-ci : il s'y en rencontre quelquefois de bonnes ; et si vous étiez arrivée trois jours plutôt seulement, il y avait un vieux goutteux de quinze mille livres de rente, dont on aurait tâché de vous mettre en possession : c'est un Gentilhomme de Quimpercorentin, Seigneur Banderet de Kergrohinizouarne, qui vous aurait fort accommodée.

LA MARQUISE

Je serais partie plutôt de Paris, sans une partie de lansquenet, qui a duré huit jours plus que nous ne pensions.

MADAME GUIMAUVIN

Une partie de lansquenet qui dure huit jours !

LA MARQUISE

Oui, mon enfant ; un petit Chevalier de la rue saint Denis, et un jeune orphelin de la huitième des Enquêtes, se sont adonnés chez moi pour se mettre dans le monde.

Enquêtes : Il y a dans les Parlemens des Chambres qu'on appelle Les Chambres des Enquêtes, qui sont celles où l'on juge les appellations des Sentences rendues sur procès par écrit ; et on les appelle quelquefois absolument, Les Enquêtes. Son procès est à la première, à la seconde des Enquêtes. Les Enquêtes ont demandé l'assemblée des Chambres. Président aux Enquêtes. Doyen de la première, de la seconde des Enquêtes. On monte des Enquêtes à la Grand'Chambre. [L]

Adonner (s') : S'apliquer à quelque chose. [R]

MADAME GUIMAUVIN

C'est une des plus belles portes par où l'on y puisse entrer, Madame, à ce que j'ai ouï dire.

LA MARQUISE

Nous avons été près de trois semaines à leur gagner cinq ou six cents mauvaises pistoles qu'ils avaient. Tant que leur argent a duré, il aurait été de mauvaise grâce de ne leur pas tenir compagnie.

MADAME GUIMAUVIN

Que vous êtes complaisante, Madame : pourquoi ne les pas expédier plus vite ? J'ai vu le temps qu'une bagatelle comme celle-là n'aurait pas tenu vingt-quatre heures.

LA MARQUISE

Tout dépérit à Paris, ma chère enfant : nous n'avons presque plus de beaux joueurs ; les meilleurs même, sont en Province ; à Turin, à Lyon, à Chambéry. Depuis la paix de Savoie, nous avons de gros détachements sur la route.

MADAME GUIMAUVIN

Il y a ici, depuis quelque temps aussi, un Chevalier de votre connaissance, et qui fait vraiment bonne figure.

LA MARQUISE

Qui donc ?

MADAME GUIMAUVIN

Hé, là, celui qui faisait l'Abbé l'année passée.

LA MARQUISE

Ah ! Vraiment oui, je le connais ; c'est son département, que les Eaux de Bourbon, il en rend quelque chose à la bourse commune ; il y a deux ans qu'il y était encore en Officier Suisse.

MADAME GUIMAUVIN

Je m'en souviens, vous avez raison ; il faisait l'hydropique, si je ne me trompe.

LA MARQUISE

Justement, c'est lui-même.

MADAME GUIMAUVIN

J'ai aussi quelque idée de l'avoir vu faire le Marchand de boeufs dans le coche d'Auxerre.

LA MARQUISE

Cela n'est pas impossible. Et sur quel prétexte vient-il aux Eaux cette année ? Quel nom s'est-il donné ?

MADAME GUIMAUVIN

On l'appelle Monsieur le Chevalier de la Bressandière : il est ici pour une jambe qu'il a eu cassée en Catalogne, par un parti de Miquelets, à ce qu'il dit, à la descente d'une montagne, mais...

Miquelets : Sorte de bandits qui vivent dans les Pyrenées. [Ac 1762]

LA MARQUISE

Il ne ment que dans les circonstances. La jambe cassée n'est pas un conte : mais ce fut à Paris, dans la rue de l'Université, par un parti de laquais, à la descente d'une fenêtre, par où les maîtres l'avaient prié de sortir. Il est un peu sujet aux aventures d'éclat, c'est un de ces fripons de distinction.

MADAME GUIMAUVIN

Le voilà, Madame.

LA MARQUISE

Oui, je le reconnais, c'est lui-même.

SCÈNE XI. Le Chevalier, Madame Guimauvin, La Marquise.

LE CHEVALIER

Madame la Marquise de Fourbanville encore à Bourbon cette année !

LA MARQUISE

J'y trouve Monsieur l'Abbé Trafiquet changé en Chevalier de la Bressandière !

MADAME GUIMAUVIN

Vous venez souvent ici l'un et l'autre : mais ce ne sont pas les mêmes raisons qui vous y amènent.

LA MARQUISE

La fortune y conduit les uns, et l'amour y attire les autres.

LE CHEVALIER

Pour moi, malheureusement, une vraie blessure...

LA MARQUISE

Ces canailles-là vous maltraitèrent bien.

LE CHEVALIER

La guerre est vive en Catalogne, j'étais poursuivi, je me trouvai sur une éminence.

MADAME GUIMAUVIN

Au premier étage, peut-être ?

LE CHEVALIER

Oui, justement, de la hauteur d'un premier étage... Je franchis le péril avec intrépidité, je tombai dans une embuscade...

MADAME GUIMAUVIN

Quelque troupe de laquais qui vous guettait, apparemment ?

LE CHEVALIER

Non, de Miquelets, Madame, de Miquelets, en Catalogne, que diable ?

MADAME GUIMAUVIN

Je confonds, Monsieur, je vous demande pardon ; c'est que Madame la Marquise me contait dans le moment une aventure de la rue de l'Université, à peu près...

LE CHEVALIER

De la rue de l'Université ! Ah ! Vous tirez sur vos amis, cela b'est pas bien, Madame la Marquise ; et l'on pourrait par représailles...

LA MARQUISE

Ne vous fâchez pas, elle est discrète.

LE CHEVALIER

Elle est discrète ! J'en suis bien aise. Il n'y a donc pas d'inconvénient à lui dire que Madame votre mère est la Bouquetière de la pointe saint Eustache.

LA MARQUISE

Que vous êtes badin, Chevalier !

MADAME GUIMAUVIN

Ce sont des choses que vous me permettez, Monsieur...

LE CHEVALIER

Ne vous a-t-elle jamais parlé de Monsieur son frère la jambe de bois, ce fameux ouvreur d'huîtres ?

LA MARQUISE

Vous êtes un petit ridicule ; je me fâcherai, à la fin.

LE CHEVALIER

C'est encore un joli petit Seigneur, que Monsieur votre cousin le Valet de chambre, Madame la Marquise ?

LA MARQUISE

Oh ! Finissez donc, je vous prie.

LE CHEVALIER

Ne vous chagrinez pas, elle est discrète.

MADAME GUIMAUVIN

Ce Chevalier-là est dangereux, croyez-moi, Madame, passez-lui sa jambe de Catalogne, et qu'il laisse en repos votre famille. Il me paraît que vous avez ici tous deux intérêt d'être bien ensemble.

LA MARQUISE

Ce petit étourdi-là prend si mal les choses, et il est si poquant...

MADAME GUIMAUVIN

Laissons cela, parlons d'autre chose. Vous avez ici vos vues l'un et l'autre : au lieu de vous détruire, ne pourriez-vous point travailler ensemble à frais communs, pour...

LA MARQUISE

J'aurai peut-être une confidence à lui faire...

LE CHEVALIER

J'ai déjà nombre de choses à vous dire ; et si nous étions en lieu de pouvoir...

MADAME GUIMAUVIN, à la Marquise

Vous voilà ben embarrassée. Je vous ai fait garder votre appartement, allez y conduire Madame, Monsieur le Chevalier ; aussi bien, voici un de mes compères qui veut me parler ; car depuis le matin l'on m'a dit qu'il me cherche

LA MARQUISE

Nous avons besoin de toi, Madame Guimauvin.

MADAME GUIMAUVIN

Ne vous inquiétez point, et allez m'attendre.

SCÈNE XII. Madame Guimauvin, Blaise.

BLAISE

Ah, ah, ce Monsieur le Chevalier qui en sait si long, est itou de votre connaissance, ma commère l'Apoticaresse ? Oh, morgué, vos meilleures pratiques ne sont pas celles qui avont affaires des drogues de la boutique, sur ma parole.

Apoticaresse : Mot valise inventé par Dancourt ; féminin propable d'apothicaire.

MADAME GUIMAUVIN

Si l'on ne faisait ses petites affaires qu'avec les personnes qui ont vraiment besoin de prendre des Eaux...

BLAISE

Je ne gagnerions pas de quoi boire de l'yau nous-mêmes.

MADAME GUIMAUVIN

Il faut bien se prêter un peu à l'humeur et au tempérament de certains malades.

BLAISE

Et aux nécessités de ceux qui se portont bian, n'est-ce pas ? Morgué, que les filles et les femmes qui venont de ce Paris avont d'esprit, et qu'elles sont futées !

MADAME GUIMAUVIN

N'est-il pas vrai ?

BLAISE

Accoutez, il m'est avis que celles de ce pays-ci commençont à faire de même ; alles se dégourdissont. Il y a notte Madame la Baillive, par exemple.

MADAME GUIMAUVIN

Hé bien, Madame la Baillive ?

BLAISE

Alle loge depuis quelque temps cheux alle de certains drôles de malades qui avons plus de santé que Monsieur le Bailly, sur ma parole ; il ne leur faut morgué point d'iaux à ceux-là, et la femme le sait bian, da : mais stanpandant ils ne laissons pas d'en boire pour attraper l'homme.

Stanpandant : Stapendant est pour ce temps pendant, ou pendant ce temps-là. [T]

MADAME GUIMAUVIN

Madame la Baillive n'est pas sotte.

BLAISE

Hé voirement non, c'est le Bailly qui l'est, je savons bian ça. Vela encore la fille de Monsieur Grognet qui n'est qu'une morveuse, celle-là.

Morveuse : Petite fille qui a de la morve au nez. Petite fille qui fait quelque petite sotise. Jeune fille qui n'a nulle experience et qui n'est pas capable de grande chose. [R]

MADAME GUIMAUVIN

Babet Grognet, la fille du Médecin ?

BLAISE

Oui, c'est pour elle que je vous charche : mais motus, au moins.

MADAME GUIMAUVIN

Non, ne crains rien. De quoi s'agit-il ?

BLAISE

Morgué, il y a du dégourdissement dans son affaire ; si alle n'était pas d'ici encore, n'an la mènerait aux Iaux : mais comme alle est des Iaux, ça est chagrinant ; où diable la mèneront-je ?

MADAME GUIMAUVIN

Tu es un fou, tu ne sais ce que tu dis.

BLAISE

La vela elle-même. J'ons tous deux de l'esprit ; voulez-vous que je l'y tirions les vars du nez ?

SCÈNE XIII. Madame Guimauvin, Babet, Blaise.

BABET

Ah ! Que je te rencontre à propos, ma chère Madame Guimauvin ! Je suis accablée de chagrins.

MADAME GUIMAUVIN

Accablée de chagrins, vous ? À moins que ce ne soit l'amour qui vous les donne, je ne vois pas...

BABET

Ah ! Ma chère Madame Guimauvin ?

BLAISE

Ah, morguenne, oui, c'est le mal d'amour qui la tiant, sur ma parole.

MADAME GUIMAUVIN

Ne craignez point de vous expliquer, il n'y a rien que nous ne fassions pour vous rendre service.

BABET

Je vous bouterais pargué dans ma chemise, moi, pour vous faire plaisir.

MADAME GUIMAUVIN

Parlez. Quel est le sujet de vos chagrins ? Et que peut-on faire pour y remédier ?

BABET

Mon père veut me marier, Madame Guimauvin.

MADAME GUIMAUVIN

Il veut vous marier, et cela vous afflige ?

BABET

Si vous saviez le mari qu'il me destine, et les engagements où je suis...

MADAME GUIMAUVIN

Il veut vous donner un magot, et vous aimez quelque joli homme, peut-être ?

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

BABET

Tu connais ce vieux Baron de Saint Aubin, qui est à Bourbon depuis trois semaines, et vous vous souvenez tous deux de ce petit homme qui a été tout le printemps ici à prendre des eaux ?

MADAME GUIMAUVIN

Qui, Valère ? Ce jeune Officier de Dragons ?

BLAISE

Si je nous en souvenons, il logeait cheux nous, et Monsieur de la Roche son valet de chambre était l'amoureux de la commère.

MADAME GUIMAUVIN

C'est ce petit homme-là qui vous tient au coeur, apparemment ? Et je vous en ai vue vivement éprise, si je ne me trompe.

BABET

Il y a plus que tout cela, Madame Guimauvin : je suis sa femme.

BLAISE

Comment, sa femme ? Ce ne sont morgué pas là des jeux d'enfants, au moins.

MADAME GUIMAUVIN

Et la Roche ne m'a jamais parlé de cela, est-il possible ?

BLAISE

Mais pargué votre père a tort de vous vouloir marier, ly, puisque vous vous mariez si bian toute seule.

BABET

Juge de l'embarras où je suis, Madame Guimauvin.

MADAME GUIMAUVIN

Si Valère était ici, encore...

BABET

Il y devrait être, il y a quinze jours que je n'ai reçu de ses nouvelles.

MADAME GUIMAUVIN

Quinze jours ! Être si longtemps sans vous écrire !

BABET

Je ne sais à quoi l'imputer.

BLAISE

À quoi ? À ce que vous êtes sa femme. Si vous n'étiais que sa maîtresse...

SCÈNE XIV. La Roche botté, Blaise, Babet, Madame Guimauvin.

LA ROCHE

Ohé, ohé, ohé. Ah la maudite voiture que la Poste, cela n'est bon que pour les lettres, ouf.

BLAISE

Oh palsangué, vela des nouvelles, c'est Monsieu de la Roche en parsonne.

LA ROCHE

Votre serviteur, Monsieur Blaise.

BABET

C'est toi, la Roche. Hé bien, mon enfant, où est ton maître ? Vient-il ? Est-il arrivé ? Quand le verrai-je ? N'as-tu rien à me dire ?

LA ROCHE

Sa chaise de poste vient de rompre à demi lieue d'ici, Madame, il est au désespoir ; il m'a dit de prendre les devants pour...

BABET

Tu veux me flatter, mon pauvre la Roche : il n'a pas tant d'empressement que tu le dis.

LA ROCHE

Il n'a pas tant d'empressement ! Je me donne au diable, si sur toute la route nous n'avons pas crevé trois chevaux, et près de deux Postillons. La peste, en revenant de l'armée, nous autres amoureux, nous sommes bien plus pressés que quand nous y allons.

BABET

Il va trouver en arrivant des chagrins qu'il n'a pas prévus.

LA ROCHE

Comment, des chagrins ! Qu'est-ce à dire ? Monsieur le Médecin saurait-il quelque chose ? Le mariage n'a pas eu l'indiscrétion de se déclarer de lui-même, peut-être ? Et vous voilà encore d'assez belle taille, à ce qu'il me semble.

BABET

Voici mon père, éloigne-toi, va te débotter, et reviens ici parler à Madame Guimauvin, ou à moi ; on a des choses de conséquence à te dire.

LA ROCHE

Je ne tarderai pas à vous rejoindre.

SCÈNE XV. Monsieur Grognet, Babet, Madame Guimauvin.

MONSIEUR GROGNET

Qui étiez-vous donc là, mademoiselle ma fille ! Vous avez toujours quelque affaire que je ne sais pas : voilà qui est étrange.

BABET

Je suis avec Madame Guimauvin, mon père.

MONSIEUR GROGNET

Avec Madame Guimauvin, et avec un maître fripon, que je connais pour le valet de chambre de ce petit Officier qui vous muguetait ce printemps, et que je vous ai défendu de voir.

Mugueter : Courtiser, comme fait le muguet. [L]

BABET

Mon père...

MADAME GUIMAUVIN

Il en a quelque air, Monsieur cela est vrai, vous avez raison : mais il me semble pourtant que ce n'est pas lui ; l'autre a le nez plus grand et la barbe plus longue.

MONSIEUR GROGNET

La barbe plus longue ! Oh bien, pour éviter les querelles que nous pourrions avoir là-dessus, je vous marie dès demain ? Je vous en avertis.

BABET

Dès demain, mon père !

MONSIEUR GROGNET

Et de grand matin, même. Monsieur_le_Baron va vous donner le bal, une vingtaine de mes malades, avec qui nous ferons médianox, signeront le Contrat que je vais faire dresser, et vous serez mariée en sortant de table

BABET

Quelle extrémité !

MADAME GUIMAUVIN

Il n'y a rien de mieux concerté. Que Monsieur votre père prend bien ses mesures !

MONSIEUR GROGNET

Ce Monsieur_le_Baron de Saint Aubin est un homme riche, sans enfants, qui lui assure la moitié de son bien, et qui n'a pas deux mois à vivre.

MADAME GUIMAUVIN

Quelle trouvaille ! Une demie douzaine de mari comme cela, seulement : voilà une fortune faite au bout de l'année.

MONSIEUR GROGNET

N'est-il pas vrai ?

MADAME GUIMAUVIN

Assurément.

BABET

Je suis contente de la mienne, je n'en veux point d'autre, et je me donnerai plutôt la mort que de consentir à ce mariage.

MONSIEUR GROGNET

Comment, insolente ?

MADAME GUIMAUVIN

Ne vous emportez pas, Monsieur, et laissez-moi lui parler en particulier, je la réduirai, je vous en réponds.

MONSIEUR GROGNET

Oui, tu as de l'esprit, tâche de lui faire entendre raison, je te prie.

MADAME GUIMAUVIN

Je le ferai, je vous assure ; je vous la garantis mariée, moi : vous pouvez compter là-dessus, c'est une affaire faite.

MONSIEUR GROGNET

Si tu viens à bout de la persuader, je reconnaîtrai ce service-là, je te le promets.

MADAME GUIMAUVIN

Ce n'est point l'intérêt qui me fait agir, Monsieur, et...

MONSIEUR GROGNET

Tu as chez toi de vieilles drogues gâtées je les ferai toutes consommer à mes malades, je t'en donne ma parole.

SCÈNE XVI. Madame Guimauvin, Babet.

BABET

Que devenir ? Comment faire, Madame Guimauvin ?

MADAME GUIMAUVIN

Le bonhomme est pressant, cela est incommode.

BABET

Conçois-tu rien de plus embarrassant que l'état où je suis ?

MADAME GUIMAUVIN

L'arrivée du petit Officier nous tirera d'intrigue. On ne peut se marier en secondes noces, avant que d'être veuve, une fois ; et les maris ne sont pas comme les amants, on ne les prend que les uns après les autres.

SCÈNE XVII. Madame Guimauvin, Babet, La Roche.

LA ROCHE

Me voilà débotté, Madame, et en disposition de recevoir vos ordres. Çà, de quoi s'agit-il ? Voyons.

MADAME GUIMAUVIN

Il s'agit de faire entendre raison à Monsieur Grognet.

LA ROCHE

Cela sera difficile : et à propos de quoi, s'il vous plaît, fait-il le ridicule ? Et trouve-t-il mauvais que nous ayons pris une alliance secrète dans sa famille ?

BABET

Il ne sait rien de cette alliance : mais il veut m'en faire prendre une autre.

LA ROCHE

Quoi ! Ce n'est que cela ? Voilà une belle bagatelle !

BABET

Tu traites cela de bagatelle ?

LA ROCHE

Oui, Madame, la polygamie est un cas pendable, à la vérité : mais à cela près, elle a son mérite ? Et moi, qui vous parle, moi, dans toutes nos villes de quartier d'hiver, je ne manque jamais de faire quelque alliance : c'est ma folie.

MADAME GUIMAUVIN

Oh, cesse de plaisanter, la Roche ; on n'est point dans une situation assez tranquille, pour...

LA ROCHE

Je me donne au diable si je plaisante, cela est comme je vous le dis. Je suis un garçon fort réglé, moi, j'aime à tenir ménage partout où je me trouve.

MADAME GUIMAUVIN

Fort bien. Si le maître et le valet sont de même caractère, vous avez beau jeu, Madame.

LA ROCHE

Oh, diablezot, c'est un petit poli, que mon maître, un fidèle, un pasteur... Sans la fureur qu'il a pour le vin, le jeu, et les femmes, ce serait bien le garçon le mieux morigéné...

Diablezot : On [le] dit aussi ironique aux hableurs, pour montrer qu'on ne croit riende ce qu'ils disent. Il y a apparence que cela vient d'une imprécation tronquée, et qu'on a voulu dire Allez au diable. [F]

Morigéner : Bien instruit, celui ou celle qu'on a bien élevé en lui formant les moeurs. [R]

BABET

Je meurs de peur que mon père revienne, et qu'il ne le voie encore avec nous.

MADAME GUIMAUVIN

Voilà un beau ménagement. Ne faudrait-il pas bien qu'il sache vos affaires ?

BABET

Qu'il les sache du moins le plus tard qu'il sera possible. Allons chez moi, Madame Guimauvin.

MADAME GUIMAUVIN

Très volontiers. Allons, aussi bien y a-t-il des gens qui m'y attendent.

BABET

Demeure ici, la Roche, pour attendre ton maître ; et sitôt qu'il sera venu, dis-lui qu'il nous vienne trouver, je te prie.

LA ROCHE

Je n'aurai pas la peine de lui dire deux fois, je vous assure.

SCÈNE XVIII.

LA ROCHE, seul

Voici pourtant une affaire assez délicate ; et si Monsieur mon maître, par aventure, était las de son mariage, comme ce n'est qu'un mariage à la dragonne, nous pourrions bien...

Dragonne : A la dragonne, loc. adv. D'une façon hardie, leste, égrillarde. [L]

SCÈNE XIX. Le Baron, La Roche.

LE BARON

J'ai promis à monsieur Grognet... N'est-ce pas là ce pendart de la Roche ?

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]

LA ROCHE

Voilà Monsieur_le_Baron, je pense ?

LE BARON

C'est le valet de chambre de mon coquin de fils, c'est lui-même.

LA ROCHE

Qu'est-ce que le bonhomme vient faire ici ? Lui aurait-on donné quelque avis de notre mariage ?

LE BARON

Hé, la Roche, la Roche ?

LA ROCHE

Comment c'est vous, Monsieur ? Quelle surprise ! À Bourbon, vous ! Qui diantre vous y amène ?

LE BARON

Tu ne t'attendais pas de m'y voir, n'est-ce pas ? Mais j'y suis venu pour vivre longtemps, et pour vous faire enrager tous tant que vous êtes, à force de santé.

LA ROCHE

Nous faire enrager à force de santé ! Hélas, Monsieur, vous n'en sauriez tant avoir qu'on vous en souhaite ; et vous en crèveriez, que nous en serions ravis, je vous assure.

LE BARON

Tu es un bon maraud. Et qui te fait venir ici toi ? Que fait ton maître à présent ? Où est-il ? Dis.

LA ROCHE

À présent, Monsieur, il est dans sa chaise de poste.

LE BARON

Voilà une plaisante réponse, dans sa chaise de poste.

LA ROCHE

Oui, Monsieur ; et si vous en voulez savoir davantage, sa chaise de poste est dans une ornière : mais j'espère qu'elle en sortira, et qu'ils arriveront bientôt ici tous deux ce compagnie.

LE BARON

Il vient à Bourbon ?

LA ROCHE

Oui, Monsieur.

LE BARON

Le fâcheux contretemps ! Écoute, va dire à ton maître que je suis ici, que je ne l'y veux point voir, entends-tu ?

LA ROCHE

Cela ne l'empêchera pas d'y venir, Monsieur. Au contraire, il n'a point d'argent, et nous vous trouvons le plus à propos du monde.

LE BARON

Oui, oui, je lui en donnerai, il n'a qu'à s'y attendre. Écoute, s'il s'avise de se renommer de moi, ni de dire à personne que je suis son père...

LA ROCHE

Il ne manquera pas, sitôt qu'il sera arrivé, Monsieur...

LE BARON

Je ne le veux point voir, te dis-je.

LA ROCHE

Vous le verrez, je vous l'amènerai moi-même.

LE BARON

Je le déshériterai si je le vois ; et je te ferai donner cent coups d'étrivières, à toi, si tu me l'amènes.

LA ROCHE

Adieu donc, Monsieur, sur ce pied-là je me tiens dispensé de la visite.

SCÈNE XX.

LA ROCHE, seul

Ouais, que veut dire ceci ? Je n'y comprends rien. Comme on nous traite !

SCÈNE XXI. Blaise, Valère, La Roche.

BLAISE

Tenez, Monsieur, alle était ici tout à l'heure, et vela encore Monsieur de la Roche qui vous dira...

VALÈRE

Que viens-je d'apprendre en arrivant, mon pauvre la Roche ?

LA ROCHE

Vous ne savez que la moitié des nouvelles, Monsieur. On veut marier votre femme, cela n'est rien ; votre père est ici, c'est le diable.

VALÈRE

Mon père est ici ! L'as-tu vu ?

VALÈRE

Oui, vraiment, et nous nous sommes parlé même.

VALÈRE

Que t'a-t-il dit ?

LA ROCHE

Que vous êtes un coquin, que je suis un pendart ; qu'il vous déshériterait, et qu'il me ferait donner les étrivières.

VALÈRE

Il est donc instruit, apparemment ?

LA ROCHE

Non, Monsieur, c'est par abondance de coeur ce qu'il en dit, un petit fond d'estime et d'amitié qu'il vous conserve.

VALÈRE

Que je suis malheureux ! Et la charmante Babet, l'as-tu vue ? T'a-t-elle expliqué le dessein de son père ? Sais-tu...

LA ROCHE

Il veut la marier, c'est tout ce que j'en sais, elle est au désespoir.

BLAISE

Je le crois bien. Alle perdrait au change, vous valez mieux au bout de votre petit doigt, que sti que n'an ly veut bailler ne vaut en tout son corps. Vous le varrez tantôt, il loge itou cheux nous, c'est Monsieu le Baron de saint Aubin qu'on l'appelle.

VALÈRE

Le Baron de saint Aubin !

BLAISE

Vous le connaissez peut-être ?

VALÈRE

La Roche, mon pauvre la Roche.

LA ROCHE

Oh, par ma foi en voici bien d'une autre ; je ne m'étonne plus qu'il soit fâché de nous savoir ici, il ne veut pas que nous soyons de la noce.

VALÈRE

Mon père, se vouloir marier à son âge !

BLAISE

Quoi, ce vieux Baron, c'est Monsieur votre père.

VALÈRE

Lui-même.

BLAISE

Palsangué, votre père est un vilain marle.

VALÈRE

Quelles mesures prendre, mon pauvre la Roche.

LA ROCHE

Aucunes. Monsieur votre père ne saurait épouser votre femme, premièrement.

BLAISE

Oh parguenne non ; on ne baille point de dispense pour ça, il aura biau faire.

VALÈRE

Mais pour empêcher son mariage, il faudra déclarer le mien.

LA ROCHE

Sans doute ; et comme la grande affaire est de le déclarer bien à propos, j'en fais la mienne. Mademoiselle Babet vous attend chez Madame Guimauvin, qui est une femme de conseil et d'expédition : allez prendre langue avec elle, et me laissez ici attendre le bonhomme de pied ferme.

Prednre langue : aller aux renseignements, s'informer. [L]

VALÈRE

Je ne sais où demeure Madame Guimauvin.

BLAISE

Je m'en vais vous y mener, c'est ma commère.

SCÈNE XXII.

LA ROCHE, seul

Le vieux penard qui vient Eaux de Bourbon épouser sa bru : il n'y aurait ma foi, qu'à le laisser faire, nous verrions de belles choses.

Penard : terme injurieux qu'on donne quelquefois aux hommes âgés. [F]

SCÈNE XXIII. La Marquise, Le Chevalier, La Roche.

LA MARQUISE, au Chevalier

Voilà qui est fait, cela se rencontre le mieux du monde.

LE CHEVALIER

Exécutons de bonne foi les conditions au moins ; à moi l'argent comptant, à vous la dupe et ses dépendances.

LA ROCHE

Voici deux personnes de ma connaissance ; quel marché font-ils ensemble ?

LE CHEVALIER

Hé voilà l'homme dont nous parlions tantôt, Madame, le cousin valet de chambre. Serviteur, Monsieur de la Roche.

LA ROCHE

Ton valet, Lépine. Bonjour, ma cousine la Marquise.

LA MARQUISE

Bonjour, Monsieur, bonjour... Ne vous avisez pas au moins de faire connaître ici que...

LA ROCHE

Non, non, je suis bon Prince, je sais vivre, ma cousine.

LE CHEVALIER

Prends garde aussi, je te prie...

LA ROCHE

Ne te mets point en peine. Je n'ignore pas aussi le respect que je te dois devant le monde, pourvu que tu le paies.

LE CHEVALIER

Je suis en fonds, nous ferons bien les choses.

LA ROCHE

Cela va donc comme il faut ? Y a-t-il ici bien des dupes d'amour et de jeu cette année ?

LA MARQUISE

Il ne s'y en est jamais moins trouvé, je pense. Nous sommes tous deux obligés de nous attacher à la même personne.

LA ROCHE

Voilà un heureux mortel, il faut qu'il ait bien du mérite, ce gentilhomme-là, pour s'attirer ainsi une préférence si avantageuse. Hé ! Qui est-il, par parenthèse ? Ne pourrai-je point aussi de mon côté... Quand nous serions trois à travailler sur le même sujet, les choses n'en iraient pas plus mal, à ce qu'il me semble.

LE CHEVALIER

C'est un certain vieux Baron de Saint Aubin.

LA ROCHE

Monsieur de Saint Aubin ! Vous en revenez-là : vous avez donc rompu avec le grand page ?

LA MARQUISE

Je ne feignais d'aimer celui-là, que pour animer la passion de l'autre, et pour le déterminer au mariage.

LA ROCHE

Votre dessein a réussi, il va se marier : mais à la vérité, ce n'est pas vous que cela regarde.

LA MARQUISE

Il va se marier ?

LE CHEVALIER

À la fille du Médecin, je gage ? Ne vous disais-je pas bien que j'en soupçonnais quelque chose ?

SCÈNE XXIV. Blaise, La Marquise, La Roche, Le Chevalier.

BLAISE

Hé vite, hé tôt, dépêchez-vous, on a affaire de vous cheux la commère Guimauvin, Monsieur de la Roche...

LA MARQUISE

Chez Madame Guimauvin ? Quelles liaisons...

LA ROCHE

C'est un petit conseil que nous allons tenir contre le mariage de Monsieur de Saint Aubin, apparemment ; vous y pouvez venir si vous voulez, vous ne serez point suspecte.

LA MARQUISE

Je prends trop d'intérêt à la chose pour ne pas être du conseil. Allons.

SCÈNE XXV. Blaise, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Voici Monsieur Grognet et le Baron.

BLAISE

Ils ne s'attendont pas à la pièce pue n'an leur va faire.

SCÈNE XXVI. Monsieur Grognet, Le Baron, Le Chevalier, Blaise.

MONSIEUR GROGNET

Oui, ma fille signera tantôt, je vous en réponds, on s'est chargé de lui faire entendre raison là-dessus.

LE BARON

Ah ! Vous voilà, Monsieur le Chevalier ?

LE CHEVALIER

Vous voulez bien, Messieurs, qu'on vous félicite l'un et l'autre de l'heureuse alliance que vous contractez.

LE BARON

Comment donc, nous ne venons que de signer le Contrat, et vous savez déjà la chose ?

BLAISE

Si n'an la sait ? Tous les petits enfants du pays se préparont à faire charivari à votre noce. Queu tintamarre !

SCÈNE XXVII. Le Baron, Monsieur Grognet, Le Chevalier, Blaise, La Présidente.

LA PRÉSIDENTE

Ah ! Les petits dissimulés, qui viennent ensemble de signer au Contrat de mariage, et qui ne m'en avaient rien dit.

MONSIEUR GROGNET

Le secret est éventé, mon gendre : mais il n'importe.

LA PRÉSIDENTE

Vous êtes bien content de vous, Monsieur_le_Baron ?

LE BARON

Je ne me pas d'aise, Madame ; et le ravissement où je suis me fait oublier que je suis malade.

LE CHEVALIER

Il faudra pourtant vous ménager, et dans un avénement...

Avénement : Venue, arrivée, Vieillit en ce sens. [L]

LE BARON

Oui, vous avez raison, je ne me porte pas bien. Si nous faisions commencer notre mascarade de bonne heure ? J'ai un petit somme à faire avant le médianox.

BLAISE

Hé, pargué ; vous n'avez qu'à dire, je m'en vas charcher le violoneux, et avartir tout le monde : ne vous boutez pas en peine.

Violoneux : Violonneux : mot pejoratif pour désigner . un joueur de violon.

SCÈNE XXVIII. La Présidente, Le Baron, Le Chevalier, Monsieur Grognet.

LA PRÉSIDENTE

Ne seriez-vous pas d'avis que nous nous masquassions aussi, pou vous divertir ?

LE BARON

Oui da, cela n'est pas mal imaginé. Qu'en dites-vous, Monsieur le Chevalier ?

LE CHEVALIER

Moi ! Je ferai tout ce qu'on voudra : je suis la complaisance même.

MONSIEUR GROGNET

Hé, comment nous masquer ?

LE BARON

Comment ? Vous en Cupidon, par exemple, Monsieur le Chevalier en Chauve-souris, Madame la Présidente en Satyre, et moi en Bergère.

LE CHEVALIER

J'ai des habits pour Madame et pour moi, laissez-nous faire. Allons, Madame.

SCÈNE XXIX. Madame Guimauvin, Babet, Monsieur Grognet, Le Baron.

MADAME GUIMAUVIN

Vivat, Monsieur, j'ai persuadé : mon éloquence est triomphante. Voilà Mademoiselle votre fille qui vient de signer le Contrat, je l'ai menée moi-même chez le Notaire.

BABET

Oui, je me soumets à vos volontés, mon père, et je n'ai qu'à vous remercier du choix que vous avez bien voulu faire

MONSIEUR GROGNET

Je vous l'avais bien dit, Monsieur_le_Baron, qu'elle serait raisonnable.

LE BARON

Je suis le plus heureux mortel...

SCÈNE XXX. Le Baron, Monsieur Grognet, La Présidente, Blaise.

BLAISE

Tatigué, que j'allons nous divartir, vela toute l'infirmerie de Bourbon que je vous amène : des poumoniques qui jouons de la flûte, des enrhumés qui chantont, et des boiteux qui faisont la capriole.

LE BARON

C'est la manie du siècle : chacun veut faire ce qui ne lui convient point.

BLAISE

Morgué, c'est vrai. Vous qui épousez une jeune parsonne, par exemple... Mais n'an vous corrigera Vous n'y êtes pas encore.

LE BARON

Que veut donc dire ce faquin-là ?

Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]

BLAISE

Hé, morgué, ne vous fâchez pas, vela de la joie.

SCÈNE XXXI. Le Baron, Monsieur Grognet, La Roche, La Présidente, Valère, Madame Guimauvin, Blaise, Babet.

Marche de la Mascarade.

TOUS LES ACTEURS ET ACTRICES de la Mascarade chantent en se plaçant

Buvons tous rasade de ces eaux, On dit que c'est un remède à tous maux.

LE BARON

Voilà une petite drôlerie assez bizarre : et cela n'est pas mal troussé pour la Province.

LA ROCHE, déguisé

Oh diable ! Fines gens s'en sont mêlés aussi ; Et voilà Monsieur votre fils qui a bien voulu lui-même se donner la peine...

MONSIEUR GROGNET

Comment, son fils ?

LE BARON

Ah, pendart que tu es ! Ne t'avais-je pas défendu...

LA ROCHE

Oui, Monsieur, les visites sérieuses : mais comme tout le monde est bienvenu au bal, nous avons pris l'occasion de vous venir rendre nos devoirs en masque.

VALÈRE, ôtant son masque

Je ne puis assez vous témoignez, mon père, la joie que me donne le nouvel établissement que vous voulez faire en ce pays-ci, et je vous assure que bien loin de m'opposer...

LE BARON

Je n'ai que faire de votre compliment, ni de votre aveu, Monsieur mon fils, et...

LA ROCHE

J'ai pourtant ouï dire que si, moi, Monsieur ; et je ne crois pas que sans notre permission...

LE BARON

Qu'est-ce à dire ? Je voudrais bien...

MADAME GUIMAUVIN

Ils vous la donneront, ne vous fâchez point. Tenez, Monsieur, ne serez-vous pas ravi d'avoir une belle-mère aussi aimable que cette charmante personne ?

VALÈRE

Ma belle-mère, elle ? Tu rêves ! Madame Guimauvin : cela ne se peut pas, c'est ma femme.

LE BARON et MONSIEUR GROGNET

Sa femme !

BLAISE

Vous ne saviez pas stila ; il y a plus de six mois que l'affaire est faite.

MONSIEUR GROGNET

Qu'est-ce que cela signifie ?

MADAME GUIMAUVIN

Ils n'étaient mariés que sous seing privé, je pense : mais le Contrat que vous venez de faire, ratifie la chose.

Seing privé : Signature qui n'a point été faite en présence d'un officier public. [L] Un billet sous seing privé ne porte point d'hypothèque jusqu'à ce qu'il foit reconnu. [F]

Seing privé : Signature qui n'a point été faite en présence d'un officier public. [L] Un billet sous seing privé ne porte point d'hypothèque jusqu'à ce qu'il foit reconnu. [F]

LE BARON

Comment donc, le Contrat que nous venons de faire ?

LA ROCHE

Oui, Monsieur, ils l'ont signé aussi, c'est une chose réglée.

MONSIEUR GROGNET

Mais, c'est à Guillaume Évariste de Saint Aubin que j'ai marié ma fille, moi.

LA ROCHE

Hé bien, justement, voilà l'affaire, le père et le fils portent le même nom, et nous profitons de la ressemblance.

LE BARON

Oui... mais je ne prétends pas, moi...

BLAISE

Morgué, ly a du malentendu là-dedans : vous prétendez seigner comme mari, et ils prétendons que vous avez seigné comme père.

LE BARON

Oh, je leur ferai bien voir...

MADAME GUIMAUVIN

Vous perdrez votre procès, Monsieur, ils ont six mos d'avance.

LE BARON

Ah ! Je crève, j'enrage ; et voilà de quoi déranger tout le bien que les Eaux de Bourbon m'auraient pu faire.

BLAISE

Jusqu'au revoir. Allez vous coucher, Monsieur_le_Baron, vous avez un petit somme à faire.

BABET

C'est avec la dernière confusion, mon père...

MONSIEUR GROGNET

Les choses ont mieux tourné que tu ne mérites : va, je te pardonne.

VALÈRE

Et moi, Monsieur, puis-je espérer aussi...

MONSIEUR GROGNET

Vous avez pris la place de votre père, faites pour lui les honneurs de la noce.

MADAME GUIMAUVIN

Il les fera mieux que personne.

BLAISE

Allons, Messieux des Yaux de Bourbon, vive la joie : ce que n'an se baille de plaisir dans la vie fait morgué plus de bian que toutes les yaux du monde.

DIVERTISSEMENT.

UN DES ACTEURS du Divertissement s'avance au bord du Théâtre, avec trois flûtes, et chante l'air suivant

On trouve dans cette fontaine La source de la santé ; Et son eau guérit sans peine, Le mal dont on est tourmenté ; Elle ramène La jeunesse et la beauté.

UN PANTALON prend la place de l'Actrice, et chante

Heureux malades de Bourbon, Chantez, dansez, bannissez la tristesse : Contre la maladie, est-il rien de si bon, Qu'une prise d'allégresse ?

Entrée d'une petite Pantalonne, et de deux petits apothicaires.

Pantalon : Nom d'un personnage bouffon du théâtre italien, qui porte une culotte longue et qui représente les vieillards. [L]

Pantalonne : feminin de Pantalon cité ci-dessus comme personage bouffon. [L]

UNE ACTRICE du Divertissement, avec une robe rouge de Médecin, une bouteille à la main

De par la Faculté, je viens défendre l'eau ; Contre le mal qui vous possède, Je vous apporte pour remède Un petit doigt de vin nouveau. L'eau n'est qu'une liqueur ingrate, Qui mène tout droit au tombeau ; Les meilleurs juleps d'Hippocrate, Sont ceux qu'on prend dans le tonneau.

Entrée d'un Officier avec des béquilles, d'un malade dans une chaise, et d'un cul-de-jatte.

Médecin, fermez boutique : Si l'on nous permet le vin ; Ce jus divin Fait rire un mélancolique, Et danser un paralytique. Médecin, fermez boutique. Si l'on nous permet le vin.

I. Entrée d'un Flamand et d'une Flamande.

Julep : Terme de pharmacie. Potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n'entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est composée simplement d'eau distillée et de sirops. [L]

Hippocrate : Nom propre d'un célèbre Médecin Grec. [T]

UN PANTALON et UN POLICHINELLE chantent

Quel bien devez-vous attendre De la rhubarbe et du séné ? On veut vous surprendre, Quand on fait prendre, Un tel récipé. Un bon lavement, Est toujours un tourment, Qui nous fait pousser bien des cris, Qu'il faut rendre quand on l'a pris. Que le remède est précieux, Qui plaît au goût, ainsi qu'aux yeux ! De-là, je conclus que le vin, Malgré Galien, est le vrai médecin.

II. Entrée du Flamand et de la Flamande.

Polichinelle : Nom d'un personnage des farces napolitaines représentant un paysan balourd qui dit de bonnes vérités. [L]

Rhubarbe : Nom collectif deplusieurs racine employées en médecine, qui toutes appartiennent au genre rheum, polygonées. [L]

Séné : Arbrisseau qui croît au Levant, et dont on nous apporte les feuilles, que l'on nomme aussi Séné. C'est un grand purgatif. [Ac. 1762]

Récipé : Terme de Medecine. C'est une ordonnance qui contient le remede que doit prendre un malade. [F]

Galien : Nom propre d'homme. Galenus. C'est le nom d'un Médecin célèbre, et non pas d'un Empereur. Galien était de Pergame en Asie ; et florissait sous Trajan et sous Hadrien. Il était fils du plus habile Architecte de la ville. Il étudia la Médecine sous Satyron et Pélops, tous deux très habiles Médecins. Il se fit connaître à Athènes, puis à Aléxandrie, et enfin à Rome, où il écrivit beaucoup. On dit qu'il composa deux cents volumes. Il mourut l'an 140. de J. C. âgé de 70 ans. [T]

81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0