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Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose

L'Eté des Coquettes

Dancourt· créée en 1690, imprimée en 1754· 20 vers· 10 personnages

Représentée pour la première fois le 12 juillet 1690 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • ANGÉLIQUE
  • LISETTE, suivante d'Angélique
  • CIDALISE, amie d'Angélique
  • DES SOUPIRS, maître à chanter
  • L'ABBÉ CHEVREPIED
  • LA COMTESSE DE MARTIN-SEC
  • MONSIEUR PATIN, financier
  • CLITANDRE
  • JASMIN, laquais d'Angélique
  • LA FLEUR, laquais de Monsieur Patin

L'ÉTÉ DES COQUETTES

SCÈNE I. Angélique, Lisette.

LISETTE

Oh çà, Madame ; parlons un peu raison, s'il nous est possible.

Çà : Interjection familière pour exciter, encourager. [L]

ANGÉLIQUE

Oh, ma chère enfant, laisse-moi en repos, je te prie ; le seul mot de raison me fait mourir à mon âge. Faite comme je suis, je passerais pour folle dans le monde, si l'on me soupçonnait seulement de savoir ce que c'est que la raison.

LISETTE

Hé bien, soit, parlons donc caprice, puisque le terme de raison vous effarouche. Comment vous accommodez-vous de celui qui a pris à Madame votre mère de vouloir vous faire épouser votre vieux cousin ?

ANGÉLIQUE

Le mieux du monde. Ma mère me passe tant de bagatelles ; je serais bien injuste de ne lui pas souffrir au moins la liberté de vouloir certaines choses.

LISETTE

Quoi ! Vous l'épouserez ?

ANGÉLIQUE

Nullement.

LISETTE

Et Madame votre mère ?

ANGÉLIQUE

Je serai toujours complaisante et soumise à ses volontés, je me ferai un devoir de lui obéir aveuglément ; mais, je prendrai si bien mes mesures, que Monsieur mon cousin ne voudra point de moi.

LISETTE

Il n'y a rien de mieux imaginé.

ANGÉLIQUE

Je ne regarde le mariage qu'avec frayeur, ce que j'en entends dire me fait frémir, c'est un engagement que mille personnes se repentent d'avoir pris, et dont aucune n'est satisfaite. Il n'est point de femmes qui s'en louent, et les plus modestes croient beaucoup faire de ne pas s'en plaindre.

LISETTE

Ma foi, je ne suis pas de votre sentiment ; ce que j'entends dire du mariage ne m'en dégoûte point du tout ; et ce que j'en imagine, me paraît tout à fait joli.

ANGÉLIQUE

Tu feras bien de t'en tenir à l'imagination pour n'être pas détrompée.

LISETTE

Vous n'avez pas toujours été dans ce goût-là, et Clitandre...

ANGÉLIQUE

Le temps du départ est venu bien à propos ; sans le voyage d'Allemagne, j'aurais peut-être fait l'extravagance de l'épouser.

LISETTE

Mais vous l'aimez ?

ANGÉLIQUE

Je ne sais. Il ne m'ennuie pas tant qu'un autre, je lui trouve plus d'esprit, des manières plus tendres et plus insinuantes, la conversation plus enjouée, le coeur mieux fait...

LISETTE

Vous aviez du plaisir à le voir ?

ANGÉLIQUE

Oui.

LISETTE

Vous receviez ses lettres avec joie ?

ANGÉLIQUE

Oui.

LISETTE

Son absence vous fait peine ?

ANGÉLIQUE

D'accord.

LISETTE

Les dangers où il peut être exposé vous cause de l'inquiétude ?

ANGÉLIQUE

Beaucoup, je te l'avoue.

LISETTE

Et vous ne savez si vous l'aimez ?

ANGÉLIQUE

Non, il me semble que je n'aime personne.

LISETTE

Mort de ma vie ! La voix publique est donc bien injuste !

Mort de ma vie : (...) serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]

ANGÉLIQUE

Comment ?

LISETTE

Elle vous accuse d'aimer tout le monde.

ANGÉLIQUE

Non, de bonne foi, je n'aime personne ; mais je suis ravie d'être aimée, c'est ma folie, j'en demeure d'accord.

LISETTE

C'est celle de toutes les jolies femmes ; et vous êtes folle à meilleur titre que pas une.

ANGÉLIQUE

Cependant je ne suis point coquette, et tout ce que je fais n'est que simple curiosité.

LISETTE

Curiosité !

ANGÉLIQUE

Oui, je me plais à connaître les différents effets que l'esprit et la beauté peuvent produire dans les coeurs.

LISETTE

N'entre-t-il point aussi un peu de malice dans votre fait ?

ANGÉLIQUE

Quelquefois. Mon Maître à chanter, par exemple ; je ne serai point contente que je ne l'aie fait mettre aux Petites-Maisons.

Les Petites-Maisons avaient été ainsi nommées, parce que ce furent en effet de petites maisons bâties sur l'emplacement de la maladrerie de Saint-Germain des Prés à Paris, et où l'on plaçait les aliénés. [L]

LISETTE

Vous lui fîtes passer dernièrement une bonne nuit sous vos fenêtres.

ANGÉLIQUE

Si la pluie n'avait cessé, je ne lui aurais donné audience qu'à onze heures du matin.

LISETTE

Ma foi, Madame, vous n'avez point de conscience. Il était percé jusqu'aux os.

ANGÉLIQUE

Ne suis-je pas heureuse, de savoir me divertir de toutes sortes d'originaux ?

LISETTE

Oui vraiment, et je commence à connaître qu'une fille d'esprit n'a jamais le loisir de s'ennuyer.

ANGÉLIQUE

Il est bon de s'accommoder aux temps et aux situations où l'on se trouve.

LISETTE

Vous avez raison.

ANGÉLIQUE

Tant que durera la guerre, si l'on ne s'humanisait un peu, on mourrait d'ennui tout l'été.

LISETTE

Assurément !

ANGÉLIQUE

Il faut se faire une occupation dans la vie.

LISETTE

Il n'y a rien de plus louable.

ANGÉLIQUE

J'y trouve une espèce de mérite même, on polit un homme de Robe, on apprend à vivre à un Abbé, on met un jeune homme dans le monde, l'hiver vient insensiblement, et l'on se trouve dans son centre.

LISETTE

Que la conduite est une belle chose !

SCÈNE II. Angélique, Lisette, Jasmin.

JASMIN

De la part de Monsieur Patin, Madame.

ANGÉLIQUE

Qu'on fasse entrer. Il m'envoie l'argent que je lui gagnai hier au soir. Ton Maître est bien exact.

SCÈNE III. Angélique, Lisette, La Fleur.

LA FLEUR

Il serait venu lui-même, Madame, mais il a eu ce matin des affaires au grand Bureau.

ANGÉLIQUE, lit

Vous m'avez ruiné, Madame, et je ne puis payer comptant que deux cent pistoles. Je vous envoie, pour nantissement des cents autres, un diamant que vous avez trouvé beau, et que je reprendrai pour mille écus toutes fois et quantes. Fait à Paris, en mon Bureau, l'an de grâce 1690, et du Bail courant le troisième.

César-Alexandre Patin.

Nantissement : Sûreté gage que donne un débiteur à son créancier en meubles ou autres effets pour le paiement de son dû. Les usuriers ne prêtent rien que sous bons gages et nantissements. [F]

Bureau : se dit aussi des Assemblées des Juges qui travaillent à juger des procès, ou à régler des affaires, Consessus judicum ad causas disceptandas. On rapporte à la Chambre des Comptes les grandes affaires au grand Bureau, et tous les comptes au second Bureau. La grand'Chambre du Parlement fait deux Bureaux. Les procès partis se vont rapporter au second Bureau. [T]

Quantes : Il n'a guère d'usage que dans ces façons de parler familières. Toutes et quantes fois. Autant de fois qu'on l'exigera, ou que l'occasion s'en présentera. [Ac. 1762]

LISETTE

Les beaux noms pour un financier !

ANGÉLIQUE

Voilà des manières tout à fait galantes.

LISETTE

Et très solides. Il y a peu de gens qui puissent écrire aussi noblement.

ANGÉLIQUE

Prenez cette bourse, Lisette, et donnez dix louis à ce Valet de chambre.

LA FLEUR

Voilà le diamant, Madame.

ANGÉLIQUE

Dis à ton maître que je veux souper ce soir avec lui. S'il ne vient pas, nous nous brouillerons ensemble.

LISETTE

César-Alexandre Patin est un financier fort bon à décrasser, Madame.

Décrasser : Fig. Donner à quelqu'un une certaine instruction dont il ne peut manquer sans honte. On le mit quelque temps au collège pour le décrasser. Former aux habitudes du monde. Il faut bien un peu décrasser un pédant. [L]

ANGÉLIQUE

C'est à moi qu'il est redevable du peu de Noblesse qu'il commence à mettre dans ses manières.

LISETTE

Hé, Madame, voilà Cidalise. Il y a mille ans que vous ne l'avez vue.

SCÈNE IV. Angélique, Cidalise, Lisette.

ANGÉLIQUE

Hé bonjour, mon aimable petite, et d'où sortez-vous ?

CIDALISE

J'aurai tout le temps de vous le dire ; je viens passer avec vous toute la journée.

ANGÉLIQUE

J'en suis ravie !

LISETTE

Nous ne nous ennuierons pas aujourd'hui.

CIDALISE

Nous dînerons aux bougies premièrement ; j'ai des chagrins que je veux dissiper par quelque plaisir extraordinaire.

ANGÉLIQUE

Tu seras contente. Es-tu mariée ?

CIDALISE

Le Ciel m'en préserve !

ANGÉLIQUE

Et ton vieux tuteur est-il mort ?

CIDALISE

Non, c'est un tuteur éternel.

ANGÉLIQUE

Te veut-il toujours épouser ?

CIDALISE

Il me persécute plus que jamais.

ANGÉLIQUE

Me hait-il toujours ?

CIDALISE

En perfection. Il est pour vous, ce que votre mère est pour moi.

ANGÉLIQUE

Ma mère est à la campagne.

CIDALISE

Et mon persécuteur aussi.

LISETTE

L'heureuse rencontre !

CIDALISE

Lisette, donne cette pistole à mes porteurs ; tant qu'elle durera, qu'ils ne sortent point du cabaret.

LISETTE

Cela est de fort bon sens.

SCÈNE V. Angélique, Cidalise.

ANGÉLIQUE

Hé bien, ma chère enfant, comment vont tes affaires ?

CIDALISE

Tout à fait mal, et je suis à la veille de prendre le parti d'un couvent.

ANGÉLIQUE

Le parti d'un couvent !

CIDALISE

Quand on ne peut vivre heureusement au monde, n'est-ce pas être sage d'y renoncer ?

ANGÉLIQUE

Hé qui t'empêche d'être heureuse ?

CIDALISE

Le testament de mon père qui m'attache à ce que je hais, et qui ne me permet pas d'être à ce que j'aime.

ANGÉLIQUE

Quoi ! Tu t'amuses à aimer ? Es-tu folle ? À ton âge aimer ! Tu n'y songes pas ?

CIDALISE

Comment donc ?

ANGÉLIQUE

Je ne m'étonne pas que tu te trouves malheureuse !

CIDALISE

Est-ce que tu n'aimes pas, toi ?

ANGÉLIQUE

Non, vraiment. Je souffre qu'on m'aime ; et quand je ne me fâche point de me l'entendre dire, je prétends qu'on m'a grande obligation.

CIDALISE

Nous ne nous ressemblons donc guère ; car pour moi je sais toujours gré aux personnes qui m'aiment ; et de tous ceux qui me l'ont dit, je n'ai jamais haï que mon Tuteur.

ANGÉLIQUE

Tu as donc grand nombre d'Amants ?

CIDALISE

Oui, mais je n'en aime qu'un ; et s'il m'aime toujours, je l'aimerai toute ma vie.

ANGÉLIQUE

Hé quel est cet heureux mortel ?

CIDALISE

Tu ne le connais pas ?

ANGÉLIQUE

Peut-être, on le nomme ?

CIDALISE

Je n'ai rien de caché pour toi, on l'appelle Clitandre.

ANGÉLIQUE

Clitandre, dites-vous ?

CIDALISE

Tu le connais ?

ANGÉLIQUE

Il n'est pas impossible qu'il y ait plus d'un Clitandre dans le monde.

CIDALISE

Celui que je connais est le vrai Clitandre : mais son nom m'a paru vous embarrasser, vous le connaissez assurément.

ANGÉLIQUE

C'est un jeune homme assez bien fait ?

CIDALISE

Tout des mieux faits.

ANGÉLIQUE

Spirituel et de bon goût ?

CIDALISE

Plein d'esprit et de délicatesse.

ANGÉLIQUE

D'une conversation agréable ?

CIDALISE

Qui ne m'a jamais ennuyée.

ANGÉLIQUE

Il est de famille de Robe ?

Famille de robe : La profession des gens de judicature. La noblesse de robe. [L]

CIDALISE

Oui, mais il ne laisse pas d'aller à l'armée.

ANGÉLIQUE

Volontaire ?

CIDALISE

Vous le connaissez ; c'est lui-même. Parlez, m'est-il fidèle ? Ne me déguisez rien. Me trompe-t-il ? Vous le savez.

ANGÉLIQUE

Mais, vraiment, à ce compte, il faut qu'il trompe l'une de nous deux.

CIDALISE

Ah ! Je suis malheureuse, il vous aime.

ANGÉLIQUE

Il me le jurait encore la veille de son départ.

CIDALISE

La veille de son départ !

ANGÉLIQUE

Il n'y a guère plus d'un mois.

CIDALISE

Un mois, dites-vous ? Ah ! Je respire. Vous êtes la plus trompée ; il n'y a que quinze jours qu'il s'en est allé.

ANGÉLIQUE

Comment ?

CIDALISE

Tout le monde le croyait parti comme vous ; mais il a été quelque temps caché dans une maison voisine de la nôtre, dont les fenêtres répondaient aux miennes.

ANGÉLIQUE

Cela est fort passionné. Et que faisait-il, dans cette maison ?

CIDALISE

Il passait les jours à m'écrire, et les nuits à m'entretenir.

ANGÉLIQUE

Ah ! Je n'en appelle plus. Je suis la sacrifiée ; voilà filer le parfait amour.

CIDALISE

Tu vas être en colère contre moi ?

ANGÉLIQUE

Moi, mon enfant ? Je donnerais tous les hommes du monde pour une amie. Un Amant de moins n'est pas une affaire, et ma Cour n'est que trop nombreuse.

CIDALISE

Que tu es heureuse !

SCÈNE VI. Angélique, Cidalise, Lisette.

LISETTE

Voilà votre petit Maître-à-chanter, Madame.

ANGÉLIQUE

Je ne prendrai point de leçon aujourd'hui.

LISETTE

Ah ! Madame, ne lui faites pas perdre son étalage. Il est paré, poudré, beau comme un Adonis ; il a du blanc, du rouge, et des mouches.

Adonis : Dans la mythologie, nom d'un jeune homme célèbre par sa beauté et qui fut aimé de Vénus. Ironiquement, jeune homme qui fait le beau et qui est très soigneux de sa parure. [L]

Mouches : Petit morceau de taffetas noir, préparé, que les Dames se mettent sur le visage. [FC]

CIDALISE

Ah ! Ma bonne, en faveur du rouge et des mouches, il ne faut pas le renvoyer. Il nous réjouira.

LISETTE

Ce serait un petit homme à s'aller pendre.

ANGÉLIQUE

Mais je ne suis point en humeur de chanter, Lisette.

LISETTE

Qu'importe. Il vous fredonnera quelques airs nouveaux.

CIDALISE

Je serai ravie de l'entendre.

ANGÉLIQUE

Les coeurs tendres sont pour la musique : qu'il entre.

CIDALISE

Clitandre te tient au coeur : quelque mine que tu fasses, tu es fâchée contre moi.

ANGÉLIQUE

Hé, fi, fi, tu te moques ; moi, fâchée pour la perte d'un soupirant ! J'en ai tous les jours une vingtaine de renvoi dans mon antichambre. Approchez, Monsieur des Soupirs, approchez.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

SCÈNE VII. Angélique, Cidalise, des Soupirs, Lisette.

CIDALISE

Ah ! Ma bonne, quel excès de magnificence ! Je croyais que la danse seule pouvait suffire à de si grands airs.

ANGÉLIQUE

La danse a tenu quelque temps le haut du pavé ; mais Monsieur des Soupirs fait prendre le pas devant à la musique.

LISETTE

Ah ! Cela n'est-il pas juste ? C'est la musique qui fait aller la danse, mais la danse ne fait point chanter la musique.

CIDALISE

C'est une vérité incontestable.

LISETTE

Assurément ; et par toutes sortes de raisons, les Chevaliers de Ce Sol Ut doivent l'emporter sur les Marquis de la Capriole.

Capriole : en termes de Manège, c'est un saut que fait le cheval sans aller en avant, en sorte qu'étant en l'air, il montre les fers, et il détache des ruades : ce qu'on appelle réparer, et nouer l'aiguillette. Est aussi un saut en l'air que font les Danseurs ordinaires et les sauteurs. [F]

DES-SOUPIRS

Je me suis donné un carrosse depuis quelques jours, Madame.

ANGÉLIQUE

Un carrosse, Monsieur des Soupirs ! Voilà une manière belle pour la médisance. Combien de femmes vont être soupçonnées d'avoir part à cet équipage !

DES-SOUPIRS

Vous ne sauriez croire, Madame, tous les contes qui s'en font déjà, et les plaisanteries qu'on m'en dit à moi-même.

CIDALISE

Elles n'ont rien de désavantageux pour vous, et vous êtes toujours le Héros de tous les contes qu'on peut faire.

DES-SOUPIRS

Madame !

LISETTE

Mais, vous ne parlez point à Monsieur, de son teint. Où le prend-il, Madame ? On peut dire qu'aussi bien que les mouches, il est assurément de la bonne faiseuse.

ANGÉLIQUE

Tais-toi donc, folle.

LISETTE

Monsieur des Soupirs est bon prince, Madame : il entend raillerie autant qu'homme du monde.

CIDALISE

Mais voyez donc, Madame, qu'il est bien fait et qu'il a bon air !

DES-SOUPIRS

Madame !

CIDALISE

Qu'il soutient spirituellement tous les compliments qu'on lui fait.

DES-SOUPIRS

Madame !

ANGÉLIQUE

Comment, ma chère ; c'est son moindre talent que la musique.

DES-SOUPIRS

Madame !

CIDALISE

Qu'il y a de délicatesse dans tout ce qu'il dit !

LISETTE à part

Voilà un pauvre petit diable en bonne main !

DES-SOUPIRS

À vous parler naturellement, Madame, je n'ai jamais regardé la musique que comme un amusement.

ANGÉLIQUE

N'a-t-il pas raison ?

DES-SOUPIRS

J'étais né pour toute autre chose ; mais je ne me repends point du parti que j'ai pris, puisqu'il me donne quelquefois les moyens d'être auprès de Madame.

CIDALISE

Ah ! Voilà du plus tendre et du plus délicat !

ANGÉLIQUE

Malgré la guerre et la saison, je ne manque pas de fleurettes, comme tu vois.

ANGÉLIQUE

Ah ! Que cela est joliment tourné !

CIDALISE

C'est un impromptu, je crois.

Impromptu : Tout ce qui se fait sur-le-champ et sans préparation. Il se dit particulièrement de quelque petite pièce de poésie faite sur-le-champ, madrigal, chanson et même pièce de théâtre. [L]

DES-SOUPIRS

Oui, Madame.

ANGÉLIQUE

Climène, c'est moi apparemment ?

DES-SOUPIRS

Oui, Madame.

CIDALISE

Je ne croyais pas que Monsieur des-Soupirs fît des vers.

LISETTE

Cela vous étonne ? Fou, musicien et poète, qui dit l'un, dit l'autre ; c'est la même chose.

CIDALISE

Poète et musicien ! Il pourrait faire tout seul un Opéra.

ANGÉLIQUE

Ne pensez pas railler ; il réussirait mieux qu'un autre.

CIDALISE

Je ne raille point.

ANGÉLIQUE

Allons, Monsieur des Soupirs, chantez-nous quelque air nouveau, je vous prie, de votre composition.

DES-SOUPIRS

Voulez-vous prendre votre théorbe, Madame ?

Théorbe (téorbe) : Instrument à cordes pincées, de la famille des luths, inventé au commencement du XVIe siècle par un musicien italien, nommé Bardella. [L]

ANGÉLIQUE

Je ne saurais.

DES-SOUPIRS

Vous ne chanterez pas, Madame ?

ANGÉLIQUE

Non, je vous prie de m'en dispenser.

LISETTE

La voix de Madame a la migraine. Chantez.

LISETTE

Ma foi, vous fûtes pourtant bien mouillé ; et le Soleil, ou un fagot, ne vous aurait point incommodé.

DES-SOUPIRS

Cet endroit n'exprime-t-il pas bien le chagrin qu'on a de quitter ce qu'on aime ?

Et le Soleil par son retour, M'a forcé de m'éloigner d'elle.

ANGÉLIQUE

Cela est parfait.

DES-SOUPIRS

Les paroles, que vous en semble ?

CIDALISE

Elles sont d'une grande beauté.

ANGÉLIQUE

Et tout à fait dans la nature.

DES-SOUPIRS

Elles sont vraies du moins, et je sais la chose d'original.

CIDALISE

Je l'entends, il en est l'auteur et le sujet.

DES-SOUPIRS

Madame...

ANGÉLIQUE

Avec quelle modestie il s'en défend ! Au moins, Monsieur des Soupirs, je veux que vous me donniez cet air.

DES-SOUPIRS

Quand il vous plaira, Madame.

CIDALISE

J'en retiens un ; mais je veux savoir l'aventure.

ANGÉLIQUE

Entrez dans mon cabinet, et faites-en deux copies en attendant qu'on nous serve. Vous dînerez avec nous.

DES-SOUPIRS

Madame !

ANGÉLIQUE

Conduisez-le dans mon cabinet, Lisette, il y trouvera tout ce qu'il lui faut.

LISETTE

Allons, venez, petit fripon. Cela est plus heureux qu'un honnête homme.

SCÈNE VIII. Angélique, Cidalise.

CIDALISE

Tu n'es pas bonne, au moins.

ANGÉLIQUE

Te crois-tu meilleure que moi ?

CIDALISE

Je n'ai fait que te seconder.

ANGÉLIQUE

Tu vois les plaisirs innocents que je me donne pendant l'absence du beau monde ?

CIDALISE

Ils sont innocents, il est vrai. Mais penses-tu qu'on les regarde du bon côté ? Ces petits Messieurs sont fanfarons, ils ont trop peu d'esprit pour s'apercevoir qu'on les raille, et trop bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'on les aime. Ils se font un honneur de le publier, et ne trouvent que trop de personnes qui par bêtise, ou par malice, sont faciles à persuader.

ANGÉLIQUE

Ah ! Que la morale a bonne grâce dans ta bouche, et que tu fais bien des réflexions ! Nous verrons, l'hiver qui vient, de tes maximes sur les écrans.

Écran : Petit meuble qui sert à se parer de la trop grande ardeur, ou de la lumière du feu. [T]

CIDALISE

Fort bien, et l'on verra peut-être un tableau d'almanach de tes aventures.

Almanach : Calendrier populaire. Il n'y aurait pas grand chose à dire de ce mot s'il n'entrait dans quelques expressions familières. Faire des almanachs, des prédictions. [FC]

ANGÉLIQUE

J'en serais ravie, cela me ferait connaître à mille gens qui ne savent pas que je suis au monde.

SCÈNE IX. Cidalise, Angélique, Lisette.

LISETTE

Monsieur des Soupirs est content comme un petit Roi, Madame. Il est entré mystérieusement dans votre cabinet, comme si je l'eusse fait cacher, et je gagerais qu'il prend ceci pour une aventure dans les formes.

CIDALISE

Tu vois que mes réflexions sont assez justes.

ANGÉLIQUE

Je viens d'entendre arrêter un carrosse.

LISETTE

C'est Monsieur l'Abbé, je l'ai vu par la fenêtre.

CIDALISE

Quoi ! Tu donnes dans les Abbés, ma bonne, toi qui ne les pouvais souffrir ?

ANGÉLIQUE

Veux-tu que je demeure seule ? Faute de meilleure compagnie, on s'accoutume à ces Messieurs-là.

LISETTE

Oh, celui-ci n'est pas comme un autre, il n'a point de Bénéfices, et il n'a pris le petit collet, que pour ne point marcher à l'Arrière-ban.

Bénéfice : Charge spirituelle, accompagnée d'un certain revenu, que l'Église donne à un homme qui est tonsuré ou dans les ordres, afin de servir Dieu et l'Église. [L]

Collet : Cette partie de l'habillement qui est autour du cou. On appelle famil. les Ecclésiastiques, Petits collets, Gens à petit collet, à cause qu'ils portent un collet plus petit que les autres. [Ac. 1762]

ANGÉLIQUE

Tais-toi donc, il va venir.

Arrière-ban : Assemblée de ceux qui tiennent des fiefs, ou qui, sans tenir de fief, sont Gentilshommes, convoquée par le Prince, pour le servir à la guerre. [Ac. 1762]

LISETTE

Bon, bon, Madame, avant qu'il ait consulté son petit miroir de poche, mordu ses lèvres, arrangé les boucles de sa perruque, et pris l'avis de tous les laquais sur sa parure, il en a pour un bon quart d'heure sur l'escalier.

CIDALISE

La plupart des jeunes Abbés sont fous de leur ajustement.

LISETTE

Jeune, Madame ? Celui-ci a cinquante bonnes années, et je ne désespère pourtant pas qu'au premier jour, pour toucher le coeur de Madame, il n'arbore le plumet, et ne se fasse Cornette de Cavalerie, s'il ne peut d'abord être Capitaine.

Cornette : l'officier qui portait l'étendard dans chaque compagnie de cavalerie et de dragons ; son poste dans un combat était à la tête de l'escadron. [L]

ANGÉLIQUE

Veux-tu te taire ? Le voici.

CIDALISE

Ah ! Ma chère enfant, c'est le frère de mon tuteur.

ANGÉLIQUE

Sauve-toi vite dans ma chambre. Il ne t'a point vue, je ne tarderai pas à m'en débarrasser. Hé bien, Lisette, vous n'avez donc point dit là-bas que je ne voulais pas être au logis, et l'on me laisse monter tout le monde ?

LISETTE

C'est Monsieur l'Abbé Chèvrepied, Madame.

ANGÉLIQUE

Je ne dis plus rien, et l'ordre n'était pas pour lui.

SCÈNE X. Angélique, Lisette, L'Abbé.

L'ABBÉ

Je me donnerais cet ordre à moi-même, si je croyais que ma présence vous fût importune, Madame.

ANGÉLIQUE

Oh pour cela, Monsieur l'Abbé, vous êtes bien persuadé qu'elle fait plaisir, qu'on ne vous voit jamais autant de temps que l'on voudrait. Mais quelle métamorphose ! Je ne m'étonne pas si je vous ai d'abord méconnu ; cette perruque allongée, le justaucorps violet bleu, la veste brodée ; vous allez à la campagne apparemment ?

L'ABBÉ

Non pas, Madame.

ANGÉLIQUE

Quoi, pour demeurer à Paris vous vous mettez en habit de chasse ?

L'ABBÉ

Ce n'est point un habit de chasse, Madame.

LISETTE

Et ne voyez-vous pas bien, Madame, que c'est son habit à bonnes fortunes.

Bonnes fortunes : On appelle en termes de galanterie, Bonne fortune, les dernières faveurs d'une Dame, qui d'ailleurs passe pour prude. [L]

ANGÉLIQUE

Vous perdez l'esprit, Lisette.

L'ABBÉ

Hé laissez-la dire, Madame ; ces petites libertés font plaisir.

LISETTE

Mais aussi, n'ai-je pas raison ? Il faut être tout un, ou tout autre. Monsieur l'Abbé dans cet équipage n'a l'air ni d'un bénéficier, ni d'un homme d'épée, et il n'y a personne qui ne le prenne pour un animal amphibie.

L'ABBÉ

Vous voyez par là, Madame, que je tâche de m'accommoder à votre goût, et je m'éloigne autant qu'il m'est possible du petit collet et du manteau.

ANGÉLIQUE

Vous ne sauriez me faire plus de plaisir.

LISETTE

Ma foi, Madame, le petit collet et le manteau ne gâtent rien. On se repent quelquefois de s'en être défait ; et c'est une espèce de housse, qui fait souvent honneur à ceux qui la portent.

L'ABBÉ

Lisette est franche, Madame, et il serait à souhaiter pour moi, que vous fussiez aussi sincère.

ANGÉLIQUE

Vous doutez que je le sois, Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ

Vos sentiments sont impénétrables, Madame. On ne sait jamais comme on est avec vous.

ANGÉLIQUE

Est-il si difficile de vous en apercevoir ? Et ne voyez-vous pas que vous y êtes autant bien qu'une personne de votre caractère y doit être ?

L'ABBÉ

Une personne de mon caractère ! Ah ! Madame, je n'ai point encore de caractère.

LISETTE

C'est un jeune enfant, qui ne sait à quoi se déterminer.

L'ABBÉ

Oui, Madame, j'attends vos réflexions pour prendre les miennes. Expliquez-vous, je vous prie... Vous ne dites mot, mes beaux yeux, mes beaux sourcils, ma belle Reine.

LISETTE

Monsieur l'abbé a raison, Madame. Reprendra-t-il la housse ? Voulez-vous qu'il se fasse Mousquetaire ? Il ne tient qu'à vous d'arracher un coeur à la mollesse, et de donner un guerrier de plus à l'État.

ANGÉLIQUE

Ah ! Les belles Malines, Lisette.

Malines : Dentelle très fine qui s'est fabriquée originairement dans la ville de Malines en Flandre. [L]

LISETTE

Ah ! Que la réponse est juste !

ANGÉLIQUE

Que je mes voie de près, Monsieur l'abbé, je vous prie.

L'ABBÉ

Elles sont assez bien choisies.

ANGÉLIQUE

Ah Ciel !

L'ABBÉ

Qu'avez-vous ?

ANGÉLIQUE

Ah ! Je n'en puis plus. Un fauteuil.

L'ABBÉ

Ma belle Reine ?

ANGÉLIQUE

Un fauteuil, je me meurs. Ah ! Ah !

LISETTE

Madame ?

L'ABBÉ

Quel mal imprévu !

ANGÉLIQUE

Éloignez-vous de moi, Monsieur l'Abbé, vous avez des odeurs. Ah !

L'ABBÉ

Ce n'est que de la poudre de Chypre, Madame.

Pourdre de Chrypre : (...) se fait de mousse de chêne, de farine de fèves ; de la poudre d'iris, de violette, etc. On s'en sert pour mettre sur les cheveux. [F]

ANGÉLIQUE

Et c'est un poison qui me fait mourir. Sortez d'ici, je vous prie. Ah !

L'ABBÉ

Mais il me semble que...

LISETTE

Eh, les vilains Abbés avec leur poudre ; ils en portent exprès pour donner des vapeurs aux Dames.

L'ABBÉ

Mais, vraiment j'en ai toujours, et ce n'est que d'aujourd'hui que Madame m'en fait reproche. Je m'étonne pour moi...

LISETTE

Le beau sujet d'étonnement ! Les femmes sont capricieuses, ne faut-il pas que leurs vapeurs le soient aussi ?

ANGÉLIQUE

Ah ! Me voilà malade pour quinze jours. Ah ! Monsieur l'Abbé, vous êtes un cruel homme. Eh sortez, encore une fois, si vous m'aimez.

L'ABBÉ

Mes beaux yeux, je suis au désespoir.

LISETTE

Eh sortez, vous vous désespérerez dans la rue.

L'ABBÉ

Que je suis malheureux !

LISETTE

Sans cela, nous allions peut-être savoir les sentiments qu'elle a pour vous.

L'ABBÉ

Voilà un accident qui me passe !

ANGÉLIQUE

Ah ! Ah !

LISETTE

Eh, sortez donc, Monsieur, vous empester cet appartement. Voulez-vous donner des vapeurs à tout le monde. Ah ! Ah !

L'ABBÉ

La maudite poudre ! Je n'en mettrai de ma vie.

SCÈNE XI. Angélique, Lisette.

LISETTE

Vous ferez fort bien. Adieu, allez prendre l'air dans la plaine.

ANGÉLIQUE

Est-il parti ?

LISETTE

Oui, Madame.

ANGÉLIQUE

Va-t-en le dire à Cidalise.

LISETTE

Ah ! Ah ! Et les vapeurs sont-elles passées ?

ANGÉLIQUE

Les vapeurs ! Ah, que tu es bonne ! Est-ce que je suis sujette aux vapeurs ? Et m'en as-tu jamais vu ?

LISETTE

Quoi, la poudre de Chypre ?

ANGÉLIQUE

Il fallait se débarrasser de cet importun. L'idée des vapeurs m'est venue, je m'en suis servie.

LISETTE

La jolie chose que l'esprit d'une femme ! Par ma foi, j'ai si bien cru vos vapeurs véritables, qu'il a pensé m'en prendre par compagnie.

SCÈNE XII. Angélique, Lisette, Jasmin.

JASMIN

Madame_la_Comtesse de Martin-sec, Madame ?

ANGÉLIQUE

Ah ! L'ennuyeuse créature.

LISETTE

Elle ne nous ennuiera qu'autant que vous voudrez, et un petit trait de vapeurs vous en fera raison.

ANGÉLIQUE

Va, va-t'en avertir Cidalise.

SCÈNE XIII. Angélique, La Comtesse.

LA COMTESSE

Eh, bonjour, ma mignonne. Eh, bon Dieu, quel abandonnement ! Quelle disette de compagnie ! Avec plus de mérite que femme du monde, on vous trouve aussi esseulée qu'un favori disgracié.

ANGÉLIQUE

Vous voyez les tristes effets de la guerre, Madame.

LA COMTESSE

Mais, vraiment si elle continue, je prévois que pour ne pas s'ennuyer tout l'été, il faudra prendre le parti de faire un voyage sur la frontière.

ANGÉLIQUE

Où aller servir volontaire dans quelque régiment de faveur : cela serait-il de votre goût, Madame ?

LA COMTESSE

Vous pensez railler ; mais, si sans choquer la bienséance, on pouvait prendre un habit d'homme, je vous jure que je serais déjà partie.

ANGÉLIQUE

Vous avez un coeur de Héros.

LA COMTESSE

Ah ! Voilà Cidalise.

SCÈNE XIV. Angélique, Cidalise, La Comtesse.

CIDALISE

Quelle heureuse rencontre pour moi, Madame !

LA COMTESSE

Ma chère enfant, que j'aie de joie à vous voir !

ANGÉLIQUE

Je vous croyais à la campagne, Madame.

LA COMTESSE

J'en suis revenue d'hier au soir ; et désert pour désert, j'aime autant Paris que mon château.

ANGÉLIQUE

On dit que c'est un si beau lieu, Madame.

LA COMTESSE

Oui ; mais les lieux ne me paraissent charmants, qu'autant que j'y vois ce que j'aime.

CIDALISE

Ah ! Qu'elle a bien raison !

LA COMTESSE

Ma maison n'a plus d'agrément pour moi. Il est parti, le pauvre enfant ; et jusqu'à son retour, qui est le temps que nous avons pris pour nous épouser, je n'aurai point de vrai plaisir dans la vie.

ANGÉLIQUE

Ah ! Je ne m'étonne plus, Madame, que vous soyez dans le goût d'aller visiter la frontière. Votre amant est à l'armée, selon toutes les apparences.

LA COMTESSE

Il n'y peut pas encore être arrivé. Malgré son devoir, l'amour l'a retenu longtemps auprès de moi. Il n'est parti que d'hier après-midi.

CIDALISE

Il n'est parti que d'hier, Madame ?

LA COMTESSE

Que d'hier ! C'est ce qui m'a fait prendre le dessein de revenir ici.

ANGÉLIQUE

Nous profiterons de son absence.

CIDALISE

Se mettre si tard en campagne, c'est un peu sacrifier sa gloire à son amour.

LA COMTESSE

Je demeure d'accord que ce garçon-là m'aime extraordinairement.

ANGÉLIQUE

Il paraît dans sa conduite autant de prudence que de passion.

LA COMTESSE

Comment ?

ANGÉLIQUE

Il a pris des mesures fort justes, et pour peu qu'il fasse diligence, il arrivera tout à propos pour voir séparer l'armée.

CIDALISE

C'est peut-être lui qui porte les ordres pour la faire entrer en quartier d'hiver.

LA COMTESSE

Vous êtes toujours de la même humeur, et pour ne pas perdre un bon mot, vous sacrifieriez toute la terre : mais, vous changeriez bien de langage et de sentiments si je vous avais dit qui c'est.

ANGÉLIQUE

Nous le connaissons donc, Madame ?

LA COMTESSE

Pour Cidalise, je ne sais ; mais pour vous, vous ne connaissez autre.

ANGÉLIQUE

Trop de curiosité serait indiscrète.

LA COMTESSE

Pourquoi ? Ce n'est point un mystère, et nos affaires sont dans une situation à n'être pas longtemps secrètes. C'est Clitandre.

CIDALISE

Clitandre, juste Ciel !

ANGÉLIQUE

Clitandre !

LA COMTESSE

Lui-même : d'où vient votre étonnement ?

CIDALISE

Jamais surprise ne fut pareille à la mienne. Clitandre !

LA COMTESSE

Oui, oui, Clitandre. Qu'y a-t-il donc là de si surprenant ?

CIDALISE

Je n'en puis revenir.

ANGÉLIQUE

Moi, je ne puis m'empêcher d'en rire. Nos fortunes sont pareilles à ce que je vois.

LA COMTESSE

Comment, comment donc, qu'est-ce que cela signifie ?

ANGÉLIQUE

Que vous vous confiez à vos rivales, Madame.

LA COMTESSE

À mes rivales !

ANGÉLIQUE

Ne vous en fâchez point, Madame, ce serait à nous de nous plaindre. Depuis un mois il est parti pour moi. Il y a quinze jours qu'il fit ses adieux à Cidalise ; et ce n'est que d'hier qu'il prit congé de vous. Il semble que vous n'êtes pas la plus maltraitée.

LA COMTESSE

Je ne comprends rien à ce que vous me dites.

ANGÉLIQUE

Ce petit gentilhomme fera une belle campagne cette année.

LA COMTESSE

Assurément, il fera une belle campagne ; et je n'ai rien épargné pour son équipage.

ANGÉLIQUE

Pour son équipage, Madame ?

LA COMTESSE

Oui vraiment, pour son équipage.

ANGÉLIQUE

Pour son équipage ? Ah ! Il n'y a pas le mot à dire ; et ce n'est pas sans raison qu'il a quitté Madame la dernière.

LA COMTESSE

Je ne donne point dans vos plaisanteries, et je sais ce qu'il faut que j'en pense.

ANGÉLIQUE

Il n'est peut-être pas encore bien parti, et dans quinze jours, je ne désespère pas que quelqu'une de nos amies ne nous vienne apprendre de ses nouvelles. C'est un petit volontaire qui sert les Dames par quinzaine.

CIDALISE

Non, je déteste les hommes, et je n'en verrai de ma vie que pour les mépriser et me moquer d'eux.

SCÈNE XV. Angélique, Cidalise, La Comtesse, Lisette.

LISETTE

Voilà Monsieur Patin, Madame.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que ce Monsieur Patin, ma mignonne ?

LISETTE

C'est un soupirant d'été, Madame, qui ne va point sur la Frontière.

SCÈNE XVI. Angélique, Cidalise, La Comtesse, Lisette, Monsieur Patin.

MONSIEUR PATIN

Vous ne m'attendiez que ce soir, Madame, mais je me dérobe à mes affaires pour me donner tout entier au plaisir d'être auprès de vous.

ANGÉLIQUE

Vous venez fort à propos, Monsieur Patin, et notre petit cercle avait besoin d'un chapeau.

Chapeau : signifie quelquefois un homme. Il y avait plusieurs femmes à cette assemblée, mais il n'y avait pas un chapeau. [F]

MONSIEUR PATIN

Je suis ravi de trouver si bonne compagnie ; et ces Dames, je crois, voudront bien être de la partie que je viens vous proposer.

LA COMTESSE

Quelle partie ? Il faut savoir auparavant ce que c'est.

MONSIEUR PATIN

C'est un petit régal que j'espère ce soir avoir l'honneur de donner à Madame dans ma maison de campagne, qui n'est qu'à demi lieue d'ici.

ANGÉLIQUE

Quoi ! Toujours régal sur régal ; tous les jours des cadeaux ; et des présents même. Je ne parle point de ce que vous perdez au jeu ; mais en vérité, Monsieur Patin, vous vous jetez dans une dépense effroyable, et il faut être ce que vous êtes pour la soutenir.

MONSIEUR PATIN

Vous moquez-vous, Madame ? Ce ne sont-là que des bagatelles.

LISETTE

Hé, Madame, ces Messieurs les Financiers entendent bien leurs affaires ; et s'ils font en été si grosse dépense avec les Dames, ils ont pendant l'hiver en revanche tout le temps de se ménager.

MONSIEUR PATIN

Oh, pour moi, l'hiver et l'été, je vais toujours le même train.

CIDALISE

Vous êtes heureux d'y pouvoir suffire.

SCÈNE XVII. Angélique, Cidalise, La Comtesse, Monsieur Patin, Lisette, Jasmin.

JASMIN

Madame, il y a là-bas un Monsieur dans une chaise qui demande si vous êtes au logis.

ANGÉLIQUE

Tu ne le connais point ?

JASMIN

Il a le nez dans un manteau, et il prend grand soin de se cacher.

ANGÉLIQUE

Voyez ce que c'est, Lisette.

SCÈNE XVIII. Angélique, Cidalise, La Comtesse, Monsieur Patin.

LA COMTESSE

C'est quelque aventure d'été, ma mignonne.

ANGÉLIQUE

Je le voudrais, nous nous en réjouirions, et cela tirerait peut-être Cidalise de sa mauvaise humeur.

CIDALISE

Ne m'en fais point la guerre, elle ne durera pas, je t'en réponds, et j'aurai bientôt pris mon parti.

SCÈNE XIX. Angélique, Cidalise, La Comtesse, des Soupirs, Monsieur Patin.

DES-SOUPIRS

Madame, voilà les deux copies que vous m'avez demandées.

MONSIEUR PATIN

Ah ! Ah ! Eh, voilà Monsieur des Soupirs ! Il sera des nôtres, Madame, ne le voulez-vous pas bien ?

ANGÉLIQUE

De tout mon coeur, dans un repas rien ne me fait tant de plaisir que la musique.

MONSIEUR PATIN

Nous en aurons, Madame, et de la meilleure.

DES-SOUPIRS

J'ai fait un air sur les paroles que vous m'avez envoyées, Monsieur.

MONSIEUR PATIN

Hé bien, est-il joli, est-il joli ?

DES-SOUPIRS

Vous allez en juger si vous voulez, et Madame peut-être voudra bien l'entendre.

ANGÉLIQUE

Volontiers. Aussi bien ces Dames sont rêveuses. La conversation languit, une chanson leur fera plaisir.

DES-SOUPIRS

Vous qui faites tous vos plaisirs De régner dans le coeur des belles, Il faut pour vous faire aimer d'elles Autres choses que des soupirs. Sans cadeaux et sans promenades, L'Amour les tient peu sous ses lois ; Et sans Crenet et la Guerbois, Ce Dieu n'a que des plaisirs fades.

Crenet : Nom génevois du courlieu [qui est] un oiseau aquatique bon à manger.[L]

Guerbois (gerboise) : Genre de mammifères rongeurs, à pattes de devant fort courtes et à queue garnie de longs poils à son extrémité. [L]

MONSIEUR PATIN

Hé bien, Mesdames, cette chanson est de bon sens ; qu'en dites-vous ?

ANGÉLIQUE

Elle est fort de mode, je vous assure.

LA COMTESSE

Et elle donne de l'appétit, même.

CIDALISE

Oui, Crenet et la Guerbois, cela est de bon goût.

SCÈNE XX. Angélique, Cidalise, La Comtesse, des Soupirs, Monsieur Patin, Lisette.

ANGÉLIQUE

Hé bien, Lisette... Oh, parlez haut, je ne hais rien tant que le mystère.

LISETTE

Hé bien, Madame, c'est Clitandre qui arrive de l'armée incognito.

LA COMTESSE

Clitandre, dit-elle ?

ANGÉLIQUE

Vous l'aviez deviné, Madame, c'est une aventure d'été. Je vous disais bien qu'il n'était pas tout-à-fait parti.

CIDALISE

En vérité, c'est pousser l'impudence un peu trop loin, et pour moi je ne le veux point voir.

LA COMTESSE

Oh, si c'est lui, je veux l'attendre, moi, pour le dévisager.

LISETTE

Que vous a-t-il donc fait, Madame ?

MONSIEUR PATIN

Quel est cet incident, je vous prie ?

ANGÉLIQUE

Vous l'allez savoir. Lui avez-vous dit qu'il y avait compagnie ?

LISETTE

Non, Madame.

ANGÉLIQUE

À la bonne heure. Entrez tous dans ma chambre, et n'en sortez que bien à propos. Faites-le monter, Lisette, et ne l'avertissez de rien.

CIDALISE

Mais, quel est ton dessein ?

LA COMTESSE

Je ne sais ce que vous voulez faire ; mais si c'est Clitandre, je ne prétends pas qu'il m'échappe.

ANGÉLIQUE

Vous serez contente, faites seulement ce que je vous dis. Passez vite, Monsieur des Soupirs.

MONSIEUR PATIN

Faut-il me cacher aussi, moi, Madame ? Je suis de taille difficile à cacher.

ANGÉLIQUE

Entrez, Monsieur Patin, vous aurez votre part de la Comédie. Ah ! Fourbe, fourbe, tu m'as trompée ; tu te livres bien heureusement à la vengeance que j'en veux prendre.

SCÈNE XXI. Angélique, Clitandre, Lisette.

ANGÉLIQUE

Quoi, Clitandre, c'est vous ! Quitter l'armée pour me venir voir ? Cet empressement me devrait faire plaisir ; mais je n'aime pas qu'aux dépens de votre gloire, vous me donniez des marques de votre tendresse.

CLITANDRE

Il m'était impossible de vivre plus longtemps sans vous voir. Un mois entier éloigné de vous ! Si vous saviez avec quelle impatience l'amour m'a fait voler ici... Que vous dirai-je, Madame, il semblait qu'il m'eût prêté ses ailes, et j'ai fait une diligence incroyable.

ANGÉLIQUE, à part

Il n'est pas permis de mentir si effrontément.

CLITANDRE

Que dites-vous, Madame ?

ANGÉLIQUE

Serez-vous longtemps à Paris ?

CLITANDRE

Je n'y puis demeurer plus de quatre jours.

ANGÉLIQUE

Quatre jours ! Faire tant de chemin pour être si peu avec vos amis !

CLITANDRE

Que ne ferais-je pas, Madame, pour être un instant avec vous ?

ANGÉLIQUE

Que n'y faites-vous donc un plus long séjour ? Regardez-moi, Clitandre, ne méritais-je pas bien ma quinzaine comme une autre.

CLITANDRE

Que me dites-vous là, Madame ?

ANGÉLIQUE

Vous êtes un adroit fripon, Clitandre, puisque vous m'avez trompée.

CLITANDRE

Madame !

ANGÉLIQUE

Je vous le pardonne : allez, à cela près vous êtes un fort joli homme, et je veux bien encore être de vos amies. Mais toutes les femmes ne sont pas bonnes comme moi, et je suis fâchée pour vous, que le hasard fasse rencontrer chez moi Cidalise.

CLITANDRE

Cidalise, Madame !

ANGÉLIQUE

Dites-lui qu'elle vienne, Lisette, et que Clitandre brûle d'impatience de la voir.

CLITANDRE

Moi, Madame !

LISETTE à part

Je commence à démêler l'aventure.

ANGÉLIQUE

Quoiqu'il n'y ait que quinze jours que vous l'avez quittée, elle ne sera point surprise de votre retour ; et en quinze jours on fait bien des choses.

CLITANDRE

Me voilà pris comme un fat, et sans un peu d'effronterie, j'aurai peine à sortir d'intrigue.

Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]

ANGÉLIQUE

Il ne faut point perdre contenance : quand on a de l'esprit, on se tire aisément d'un mauvais pas.

CLITANDRE

Ma foi, Madame, puisque vous êtes si bonne, je vous avouerai tout ingénument ; mais pardonnez-moi cette bagatelle, ou ne m'empêchez pas du moins de me justifier près de Cidalise.

ANGÉLIQUE

Moi ! Vous en empêcher ? Je veux vous aider à la tromper, au contraire.

CLITANDRE

Êtes-vous de bonne foi, Madame, et ne me trahirez-vous point ?

ANGÉLIQUE

Vous connaîtrez ma sincérité. La voici.

SCÈNE XXII. Angélique, Clitandre, Cidalise, Lisette.

CLITANDRE

L'Amour est un bon guide, Madame, je vous aurais cherchée vainement chez vous, et c'est lui qui m'a fait entendre que je vous trouverais ici.

CIDALISE

Vous n'y seriez pas venu si l'Amour vous avais donné de bons avis.

CLITANDRE

Qu'aurait-il pu me dire, Madame, qui m'eût fait craindre de vous voir ? Parlez, vous a-t-on prévenue contre moi, et quinze jours d'absence me feront-ils vous retrouver infidèle.

CIDALISE, à part

Le scélérat !

Haut.

Qu'avez-vous fait Monsieur, depuis que vous m'avez quittée ?

CLITANDRE

Moi ! Madame, j'ai joint l'armée ; j'ai vu l'ennemi, je me suis fait voir à nos généraux, j'ai fait le coup de pistolet, pris quelques officiers prisonniers ; l'Amour m'a rappelé vers vous, je suis revenu sans réflexion.

ANGÉLIQUE

On ne peut pas rendre un compte plus juste, et tu dois être satisfaite.

CIDALISE

Oh je n'y puis plus tenir, en vérité, et j'ai trop d'horreur pour l'imposture.

CLITANDRE

Madame...

CIDALISE

C'en est fait, Clitandre, rompons sans bruit et sans éclaircissement. Je vous connais trop, pour vous aimer encore, et je vous estime trop peu, pour avoir du ressentiment contre vous.

CLITANDRE

Madame ?

ANGÉLIQUE

Elle s'explique net ; et pour elle comme pour moi, vous aurez de la peine à vous faire croire innocent.

CLITANDRE

Lisette ?

LISETTE

Monsieur ?

CLITANDRE

Qu'est-ce que tout cela signifie ?

LISETTE

Je n'en suis pas trop informée ; mais autant que j'en puis juger, on a fait entendre à ces Dames que depuis votre dernier départ vous avez toujours été en garnison dans le château de Martin-sec.

CLITANDRE

Dans le château de Martin-sec ! Et qui peut avoir fait ces contes ?

SCÈNE XXIII. Angélique, Clitandre, Cidalise, La Comtesse, Lisette.

LA COMTESSE

C'est moi, monstre, qui les ai faits. Oseras-tu me démentir ?

LISETTE

Allons, ferme, Monsieur, il faut sauter le fossé.

CLITANDRE

Madame ?

LA COMTESSE

Réponds, réponds, réponds donc.

CLITANDRE

Moi, Madame, je n'ai rien à répondre ; que voulez-vous que je vous dise ? Le respect me ferme la bouche, et je m'en vais prendre la poste.

LA COMTESSE

Non, traître ; et puisque tu n'es pas parti, tu ne partiras point, sur mon honneur.

SCÈNE XXIV. Angélique, Clitandre, Cidalise, La Comtesse, Monsieur Patin, des Soupirs, Lisette.

MONSIEUR PATIN

Hé bonjour, Monsieur, serviteur.

CLITANDRE

Ah ! Monsieur Patin, votre valet.

MONSIEUR PATIN

Hé bien, vous revenez de l'armée, quelle nouvelle ?

CLITANDRE

Tout le monde revient, et les bourgeois n'ont qu'à déguerpir, Monsieur Patin.

DES-SOUPIRS

Avez-vous bien tué des Allemands, Monsieur ?

CLITANDRE

Mon pauvre Monsieur des Soupirs, pour tout exploit, j'ai fait donner des étrivières à un maître-à-chanter qui faisait le mauvais plaisant.

Etrivières : Courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Au plur. Coups d'étrivières. Recevoir les étrivières. Fig. Tout mauvais traitement qui humilie ou déshonore. [L]

DES-SOUPIRS

Il avait tort.

CIDALISE

Il est brutal, et n'aime pas qu'on le plaisante.

ANGÉLIQUE

Il a raison.

CLITANDRE

Vous êtes bonne, Madame, et je connais votre sincérité ; je la reconnaîtrai, sur ma parole.

ANGÉLIQUE

Oh ! Ne prenez point votre sérieux. De quoi vous plaignez-vous ? Vous nous avez jouées les premières, demeurons bons amis, et ne parlons plus du passé.

LA COMTESSE

Comment, Madame, ne parlons plus du passé ?

ANGÉLIQUE

Ne vous emportez pas, Madame, on vous le cède ; et il vous demeurera pour l'équipage.

SCÈNE DERNIÈRE. Angélique, Clitandre, Cidalise, La Comtesse, Monsieur Patin, des Soupirs, Lisette, Jasmin.

JASMIN

Madame, on a servi.

ANGÉLIQUE

Allons nous mettre à table, nos différents s'y termineront mieux qu'ici, et nous irons tous ensemble souper ce soir chez Monsieur Patin.

CLITANDRE

Sans rancune, Madame.

ANGÉLIQUE

Donnez la main à la Comtesse, vous avez intérêt à la ménager.

LA COMTESSE

Moi ? Je ne lui pardonnerai qu'à condition, qu'il ne partira point.

CIDALISE

On prendra soin de le retenir, Madame.

LISETTE

Ma foi, vivent les femmes de bon esprit, toutes les saisons leur sont égales, rien ne les chagrine, et jusqu'aux moindres bagatelles tout leur fait plaisir.

20 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0