Comédie en vers et en prose
Les Fées.
Représentée pour la première fois le 24 septembre 1699 au Château de Fontainebleau.
Personnages
- LA FÉE qui préside aux Spectacles
- UNE FÉE des Plaisirs
- UN SUIVANT de la FÉE des Plaisirs
- LA SAGESSE
- LÉPINE, son valet
- Plusieurs Suivants et Suivantes de la Fée des Plaisirs
À MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Prince, que pour notre bonheur La bonté du Ciel a fait naître, Qui par sagesse et par douceur, Du monde entier pourrais te rendre maître, Si ta naissance et ta valeur Ne t'assuraient un jour de l'être. Pardonne à la témérité D'un Auteur fier de ton suffrage, Qui d'un accueil favorable flatté, Ose t'adresser son Ouvrage ; Par ton Ordre je l'entrepris, Plein d'une heureuse confiance, Que l'ardeur de te plaire échauffant mes esprits, Me servirait et d'art et de science. De cette noble ardeur épris, Je me suis fait un sort qui passe mon attente, Et de mes envieux confondus et surpris, J'ai vu la troupe mécontente Me rechercher d'un doux souris. À tes bontés, je dois cet avantage, Reçois-en mes remerciements, Et pour d'autres succès anime mon courage, Par de nouveaux commandements. À tes plaisirs ainsi ma Muse consacrée Se rendra digne un jour de chanter tes exploits. Et je saurai former sa voix, Pour des chansons d'éternelle durée, Par qui sera plus d'une fois Ta gloire en tout lieu célébrée. Pour m'attacher à toi, le ciel m'a destiné Dès le moment qu'au jour il ouvrit ma paupière. Quel présage heureux d'être né Ce même jour (1) si fortuné, Où tu vis aussi la lumière ! Mais de tous temps il était ordonné Qu'en cet instant les plus savantes Fées, Attentives aux soins de travailler pour toi, Formeraient à plaisir tes hautes destinées, Et n'auraient pas le temps de rien faire pour moi. Répare un peu leur négligence, PRINCE, de tous leurs dons si dignement orné, Et fais tomber sur moi qu'elles ont peu soigné, Quelque part de ce tout immense, Que leur sagesse t'a donné. Tes faveurs, il est vrai, ne me sont pas nouvelles, Et ma jeune famille (2) en ressent les effets. À ce doux souvenir leurs mémoires fidèles Le conserveront à jamais. Tu les favorisas dès l'âge le plus rendre, Permets-moi de le publier. Que sur nous tes bienfaits puissent toujours s'étendre, Et tous nos soins suffire à les justifier.(1) Le premier Novembre 1661.
(2) Monseigneur a reçu les deux filles de l'Auteur dans la Troupe des Comédiens du Roi, l'une à quatorze ans et demi, j'autre à treize.
PROLOGUE.
SCÈNE I.
LA FÉE qui préside aux Spectacles paraît seule sur le Théâtre, aussitôt que l'ouverture est finie, et elle récite les Vers suivants
Par quel étrange destinée, Moi, Souveraine des plaisirs, Moi, de tous les mortels, l'amour et les désirs, Me trouvai-je seule et presque abandonnée ? Quoi, la Scène est sans ornements ? Suis-je donc cette même Fée, Qui tant de fois aux yeux de la Cour étonnée, Y fis briller mille agréments ? Hélas ! Dans ces heureux moments, Du plus grand des héros j'étais favorisée ; Et quand pour travailler à ses amusements, Ma puissance est presque épuisée, Ose-t-on publier que j'en suis méprisée ? Par les soins importants qu'il doit à l'Univers, Il est vrai, près de lui, ma place est usurpée, À dompter cent monstres divers, À tenir la Discorde aux fers, Sa grande âme est toute occupée : Mais parmi la tranquillité, Dont on jouit sous sa puissance, Le Héros glorieux qui lui doit la naissance, Commet à mon expérience, Le soin de quelque nouveauté, Dont l'agrément ou la magnificence, Contente avec éclat sa curiosité, Et soit digne de la présence, De sa jeune postérité. Quel temps à leur plaisir puis-je mieux consacrer, Que celui d'une paix profonde, Qu'un Roi toujours vainqueur vient de nous assurer ? Comme lui quelque jour chargés du soin du monde, Et jaloux comme lui de s'en faire adorer, Tantôt parmi le bruit des armes, Avides de lauriers qu'ils voudront moissonner, Tantôt soigneux au retour des alarmes, D'éterniser la paix qu'ils viendront de donner, Sans cesser d'estimer mes charmes, Ils se verront forcés de les abandonner. Profitons des moments que la gloire leur laisse, Pour goûter d'innocents plaisirs. À leur en faire naître occupons-nous sans cesse, Et jouissons longtemps de leurs heureux loisirs. Vous, mes soeurs, filles fortunées, Qui comblez les mortels des plus rares faveurs, Esprits divins, savantes fées, D'un nouveau zèle animez les Auteurs, Choisissez d'excellents Acteurs, Rassemblez tout ce qui peut faire Les délices des Spectateurs ; Sur tous également versez les dons de plaire, Aux applaudissements disposez tous les coeurs, Qu'à vous seconder tout s'empresse, Que les Jeux, les Plaisirs amènent les Amours, Qu'ils viennent amuser cette auguste Jeunesse, Et, s'il se peut, qu'ils la suivent toujours.Quand la Fée des Spectacles a cessé de parler, plusieurs Instruments de Musique se font entendre, et jouent un air qui donne le temps aux Fées des Plaisirs et à leur suite de se placer sur le Théâtre.
SCÈNE II. La Fée des Spectacles, La Fée des Plaisirs, Suite de la Fée des Plaisirs.
UNE FÉE DES PLAISIRS, chante
La voix de notre Souveraine Nous appelle en des lieux charmants, Et nous obéissons sans peine À de si doux commandements.LE CHOEUR
La voix de notre souveraine Nous appelle en des lieux charmants, Et nous obéissons sans peine À de si doux commandements.LA FÉE
Dans ces lieux la raison rassemble, Les plus augustes demi-Dieux. Tendres Plaisirs, aimables Jeux, Accourez tous, unissez-vous ensemble Venez habiter avec eux Un séjour si délicieux.LE SUIVANT de la Fée des Plaisirs
Ne songeons qu'à nous réjouir. Aux Plaisirs tout nous convie. Les plus doux charmes de la vie, Sont si prompts à s'évanouir. Ah, quelle folie, De n'en pas jouir ! Laissons à d'innocents désirs, Emporter sur nous la victoire, Nous donnerons un jour tous nos soins à la gloire, Donnons quelques temps aux plaisirs.Les Fées et leur suite témoignent par leurs danses le penchant qu'ils ont à suivre le projet qu'on leur propose : ils sont troublés par l'arrivée de la Sagesse.
SCÈNE III. La Sagesse, La Fée des Spectacles, La Fée des Plaisirs, Suite.
LA SAGESSE
Arrêtez, troupe téméraire, En vain par des charmes flatteurs, Vous croyez ici pouvoir plaire : Offrez à de plus faibles coeurs, Vos attraits enchanteurs ; Un coeur à qui la gloire est chère, N'est point sensible à vos douceurs.LA FÉE des Plaisirs
Pourquoi murmurez-vous, trop savante Sagesse ? Nous n'offrons en ces lieux que des jeux innocents : S'ils savent enchanter les sens, Ils n'inspirent jamais une indigne faiblesse.LE SUIVANT de la FÉE des Plaisirs
Nous ne pouvons assujettir, Les coeurs soumis à votre empire. Quand les charmes ne peuvent nuire, Pourquoi s'en vouloir garantir ? Nous ne cherchons point à séduire, Nous ne voulons que divertir.Les Fées et leur suite font leur cour à la sagesse, et ils tâchent de la fléchir en leur faveur.
LA SAGESSE
Les plus simples amusements, Sont les plus propres à surprendre : En vain je cherche à me défendre De vous donner quelques moments ; Je sens un plaisir extrême, À demeurer avec vous. Que le penchant doit être doux, Qui force la Sagesse à céder elle-même ?Les Fées et leur suite continuent de chercher à plaire à la Sagesse, et ils la persuadent enfin de leur être favorable.
LA FÉE des Plaisirs ET LE SUIVANT de la Fée
Chantez peuples, chantez le Héros glorieux, Dont votre bonheur est l'ouvrage, L'exemple qu'il offre à vos yeux, Instruit à faire un innocent usage De nos dons les plus précieux.LA FÉE
Par ses soins vigilants, sa sagesse profonde, On voit le vice en tous lieux abattu. Il a donné la paix au monde, Pour faire en ses États triompher la vertu.LE SUIVANT DE LA FÉE
Nous passons Sous ses lois une heureuse vie, Que tout l'Univers porte envie Au bonheur dont nous jouissons. Des plus agréables sons, Faisons entendre l'harmonie. Unissons Aux charmes de la Comédie, Nos danses et nos chansons.Les Fées et leur suite témoignent par leur danse, la joie qu'ils ont d'être bien avec la Sagesse.
ACTE I
SCÈNE I. Mélisende, Blandonie.
MELISENDE
Non, ma soeur, vous n'avez point de bonnes raisons pour justifier l'irrégularité de votre procédé ; et parmi les Fées comme nous, les règles de la politesse et de la bienséance devraient un peu mieux s'observer.
BLANDONIE
Que vous êtes fatigante, ma soeur, avec vos formalités perpétuelles ! Vous prêchez sans cesse une régularité que vous n'avez point ; et si vous vouliez m'obliger à quelques égards pour vous, il fallait commencer à n'en pas manquer pour moi.
MELISENDE
Je suis la Fée de la Sagesse, et il y a de la subordination entre nous.
BLANDONIE
J'en conviens, ma soeur : mais la supériorité m'appartient. Je suis la Fée des Plaisirs, et...
MELISENDE
C'est un glorieux titre que le vôtre, et qui doit vous donner de grandes prérogatives !
BLANDONIE
Il n'est pas faux, du moins : mais quoique vous affectiez celui de Fée de la Sagesse, la plupart des bons connaisseurs ne vous admettent que pour le Fée de la Pruderie, et cela ne vous met pas fort au-dessus de moi.
MELISENDE
Moi, la Fée de la Pruderie ?
BLANDONIE
Si c'est le mot qui vous offense, je consens à le supprimer : mais vous poussez trop loin la sévérité de votre morale, pour n'en pas craindre un ridicule ; et les sages de votre caractère ne sont pas ordinairement les moins importants personnages qu'on voit dans le monde.
MELISENDE
Vous me poussez furieusement ; et s'il était de la dignité d'une Fée de laisser éclater tout son ressentiment...
SCÈNE II. Mélisende, Blandonie, Darinel.
DARINEL
Hé ! Là, là, Madame, à quoi pensez-vous ?
BLANDONIE
Si vous sortiez du décorum de votre rang, je ne répondrais pas de garder le mien.
DARINEL
Hé ! Fi donc, Madame, vous vous moquez, je pense, cela serait beau, vraiment, que deux Fées se décoiffassent.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
MELISENDE
Je veux, Darinel, que tu sois le Juge de cette affaire.
DARINEL
C'est trop de grâce que vous me faites, Madame, et je vous prie de me dispenser de l'accepter.
MELISENDE
Non, je veux absolument te faire voir que j'ai raison.
DARINEL
Hé, Madame, que vous servira-t-il que j'en sois persuadé ? Que vous peut importer l'opinion d'un homme comme moi ?
BLANDONIE
Darinel s'en défend en vain, et je prétends, comme ma soeur, qu'il décide notre différend.
DARINEL
La peste m'étouffe si j'en sais rien ; il est trop scabreux de se mêler de vos affaires, à vous autres Grands, et je ne veux point me brouiller avec les Puissances.
BLANDONIE
Tu ne te brouilleras pas avec nous.
DARINEL
Pardonnez-moi, je me connais, cela n'est pas possible ; il faut que l'une de vous deux ait tort, assurément, et vous l'avez toutes deux, peut-être ? Je vous le dirais avec franchise, je vous chagrinerais ; et il y a de certaines Fées qui ne sont pas bonnes à chagriner, à ce que j'ai ouï dire ; je vous baise les mains, Mesdames, je ne saurais faire votre affaire.
MELISENDE
Je te donne ma parole de Fée, de n'avoir aucun ressentiment contre toi.
BLANDONIE
Je te promets la même chose.
DARINEL
Assurément ?
MELISENDE
Assurément.
DARINEL
Sur ce pied-là, plaidez, je vous écoute.
Pied : Mesure, base, établissement. Sur le pied où sont les choses, et, absolument, sur ce pied, sur ce pied-là, c'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions.
MELISENDE
Lorsque par l'indiscrète curiosité d'Astur, que l'hymen de la Fée de la Raison, notre soeur fit Souverain de ces contrées, de simple pâtre qu'il était auparavant ; lors, dis-je, que le destin eut forcé cette malheureuse Fée de disparaître aux yeux des hommes, et d'abandonner sa famille...
Pâtre : Celui qui garde, qui fait paître les troupeaux de boeufs, de vaches, de chèvres, etc. [L]
DARINEL
J'en suis bien fâchée, par parenthèse : c'était une bonne pâte de Fée que celle-là, elle n'était point tracassière comme les autres, et son mari y a plus perdu que personne.
MELISENDE
Nous nous chargeâmes, comme tu sais, ma soeur et moi, d'élever les deux filles qui avaient été le seul fruit de son mariage.
DARINEL
Oh pour cela, vous êtes de fort bonnes gouvernantes ; leur éducation vous fait honneur, et je suis fort content de ces deux personnes-là, moi qui vous parle.
MELISENDE
Ce sont elles qui sont aujourd'hui le sujet de notre dispute.
BLANDONIE
Oui ? Et comment donc cela, s'il vous plaît ?
MELISENDE
La Princesse Inégilde est sous ma conduite.
BLANDONIE
Comme la Princesse Cléonide est sous la mienne.
MELISENDE
Vous vous étiez engagée, ma soeur, à me laisser maîtresse absolue de former les moeurs d'Inégilde.
BLANDONIE
Ne m'aviez-vous pas promis, vous, de ne vous point mêler du tout de l'éducation de Cléonide ?
MELISENDE
Et cependant vous avez trouver le secret d'introduire à son service une personne dont la jeunesse, les conseils, l'esprit et la vivacité, ne s'accordent point du tout avec les vues que j'ai pour elle.
DARINEL
C'est cette petite pendarde de Finette, je gage ?
Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
BLANDONIE
J'aurais tort, ma soeur, assurément, et je passerais condamnation pour Finette, si vous n'aviez pas la première trouvé l'art de mettre auprès de Cléonide la plus grande ennemie que je puisse avoir.
DARINEL
Je reconnais Zerbine, c'est elle-même : mais si c'est là tout ce qui vous brouille, il n'y a qu'à les chasser l'une et l'autre, et vous voilà d'accord.
MELISENDE
Si le destin permettait à l'une de nous de détruire ce que fait l'autre, Finette ne demeurerait pas un moment avec Inégilde.
BLANDONIE
Zerbine n'eût pas été longtemps auprès de Cléonide, si la chose eût dépendu de moi.
DARINEL
Hé bien, faut-il faire tant de façon ? Sacrifiez-vous mutuellement ces deux malheureuses, c'est assez la manière des Grands. Allons, ferme, ne vous démentez point.
Démentir : Se contredire. N'être pas conséquent avec soi-même, s'écarter de son caractère ; être en contradiction avec ses principes. [L]
MELISENDE
Non, je n'en aurai point le démenti, et Zerbine demeurera où elle est, absolument.
Démenti : Familièrement. En avoir le démenti, éprouver le désagrément de ne pas réussir en une chose. [L]
BLANDONIE
Finette ne sortira pas, sur ma parole.
DARINEL
Vous avez toutes deux raison.
MELISENDE
Puisque vous avez si peu de complaisance pour moi, ma soeur, attendez-vous pour votre élève à toutes les traverses que je pourrai vous faire.
Traverse : se dit figurément en Morale, et signifie un obstacle à la réussite des affaires qu'on entreprend. [F]
DARINEL, les arrêtant comme elles s'en vont
Je suis ravi, Mesdames, d'avoir eu le talent de vous remettre en si bonne intelligence. Hé ! De grâce, accordez-vous tout au moins, pour me faire quelque petit don en faveur de la bonne intention que j'avais.
MELISENDE
Je te fais don d'être fort sage.
DARINEL
Dispensez-moi donc du ridicule de le trop paraître, je ne veux point renoncer à mon emploi.
MELISENDE
Cela sera comme tu le souhaites.
BLANDONIE
Et moi je te rendrai le plus voluptueux de tous les hommes.
DARINEL
À la nonne heure : mais donnez-moi l'art de le bien cacher ; cela est de conséquence.
BLANDONIE
Voilà qui est fait, je te l'accorde.
SCÈNE III.
DARINEL, seul
Je m'en vais être un joli garçon, sage, et voluptueux tout ensemble : hé bien, tenez, il y a des imbéciles qui s'imaginent que cela est incompatible ; bagatelle, il n'y a que manière de bien tourner les choses.
SCÈNE IV. Darinel, Finette.
FINETTE
Hé, bonjour, Seigneur Darinel, vous me paraissez de bonne humeur, vous serait-il arrivé quelque fortune dont on dût vous féliciter ? Vous savez que naturellement je suis portée d'inclination à m'intéresser à tout ce qui peut faire plaisir.
DARINEL
Je suis fort redevable à votre heureux naturel, charmante Finette : mais je serais bien plus content si quelque sentiment particulier vous faisait prendre part à ce qui me regarde.
FINETTE
Quelque sentiment particulier ! Vous en avez pour moi, apparemment, puisque vous m'en souhaitez pour vous ?
DARINEL
Le respect jusqu'ici m'a fermé la bouche, mais...
FINETTE
Ah ! L'incommode chose que le respect ! Ne me respectez point, Seigneur Darinel, cela est trop gênant de part et d'autre. Seriez-vous amoureux de moi, de moi, par aventure ?
DARINEL
Oui, de tout mon coeur, belle Finette.
FINETTE
Quoi ! Sérieusement ?
DARINEL
Si sérieusement, que je sens bien que je me désespérerai si vous n'aviez quelque pitié de mon amour.
FINETTE
Le pauvre garçon ! Va, va, ne te presse point de te désespérer, cela viendra quelque jour : dans huit ou dix ans je te rendrai réponse.
DARINEL
Dans huit ou dix ans, inhumaine !
FINETTE
Inhumaine, moi ? Tu n'y songes pas. On te permet l'espoir, et on te dispense du respect ; si tu n'es pas content, il faut que tu sois bien difficile.
DARINEL
Un désespoir de huit ou dix ans, cela est bien long, adorable Finette.
FINETTE
Il arrivera quelque incident qui précipitera les événements, peut-être, et je veux bien te donner moi-même les moyens de faire du progrès dans mes bonnes grâces.
DARINEL
Ah ! Il n'y a rien que je ne sois capable d'entreprendre et d'exécuter même pour y réussir ; tu n'as qu'à parler, explique-toi, que faut-il faire ?
FINETTE
Être, comme moi, dans les intérêts de la Princesse Inégilde.
DARINEL
J'y suis déjà, tu ne m'auras point d'obligation de cet article.
FINETTE
Engager le Prince son père, que tu persuades quelquefois mieux qu'un autre en le divertissant, à la marier au plutôt, afin qu'elle ne dépende plus de cette Fée qui la gouverne, qui sous prétexte d'amitié, la rend la plus malheureuse personne du monde.
DARINEL
Inégilde a donc fort envie d'être mariée ?
FINETTE
Qui ne l'aurait pas ? Cette Fée nous désole ; l'autorité d'un mari détruira la sienne : c'est une espèce de liberté que le changement d'esclavage ; et il me semble qu'il vaut mieux dépendre d'un joli mari que d'une Fée maussade.
DARINEL
Oui, assurément, cela est de fort bon sens ; laisse-moi faire, je préviendrai l'esprit du père ; en ce pays-ci la grande affaire est de prévenir, comme tu sais. Voici, je pense, Inégilde : ne te mets pas en peine, tout ira bien, pourvu que tu ne sois pas huit ou dix ans à me rendre réponse.
FINETTE
Si tu réussis, nous abrégerons le roman, je te le promets.
SCÈNE V. Inégilde, Finette.
INEGILDE
Avec qui vous entreteniez-vous là, Finette ?
FINETTE
Avec le Seigneur Darinel, Madame, qui est vraiment un fort galant homme, et dont les services pourraient bien dans la suite ne vous être pas tout à fait inutiles, si vous les aviez agréables.
INEGILDE
Hé, quel service peut-on me rendre, Finette, dans le triste état où je me vois ?
FINETTE
Il faut vous en tirer, Madame, et si le Seigneur Darinel et moi nous nous mêlons une fois de vos affaires, toute la Féerie du monde ne nous empêchera pas de vous rendre heureuse ; j'ai, de bons pressentiments, et le coeur me dit que nous ne tarderons pas à voir quelque révolution dans votre destinée.
INEGILDE
Je l'espère comme toi, Finette, et si tu savais...
FINETTE
Quoi ?
INEGILDE
Les moments que je donne au sommeil ne sont pas les plus tristes de ma vie, chère Finette.
FINETTE
Vous êtes sujette à faire d'agréables songes, je gage ?
INEGILDE
Paix, Finette, il ne faut pas parler de cela ; si la Fée le savait, on m'empêcherait de dormir, peut-être.
Paix : Interjection dont on se sert pour faire faire silence. [L]
FINETTE
Ne craignez rien, je suis discrète. Quel songe avez-vous fait depuis peu ? Çà, voyons si l'on en peut tirer un bon présage : je suis admirable, moi, pour l'explication des songes, et je ne m'y suis jamais trompée.
INEGILDE
Je vais t'ouvrir mon coeur, Finette, n'abuse pas de ma confiance, et regarde comme une faiblesse pardonnable l'attention que je donne à des chimères, pour qui je n'en aurais peut-être pas, si j'avais plus d'usage du monde et de liberté.
FINETTE
Vous moquez-vous ? C'est une des sérieuses affaires des femmes du monde que ces chimères-là ; et après le jeu, l'amour, la bonne chère et l'ajustement, elles n'ont rien qui les occupe davantage que les Devineresses et les songes. Dites-moi donc...
INEGILDE
Mais que veux-tu que je te dise ? Un sommeil léger et tranquille assoupissait ce matin tous mes sens : mais il n'en avait suspendu l'usage que pour les flatter de l'illusion la plus agréable que tu te puisses imaginer. Mes oreilles ont été frappées de l'harmonie la plus douce ; le Palais de mon père m'a paru brillant d'une lumière aussi vive que celle du Soleil ; mille nations différentes disputaient entre elles l'avantage d'y arriver les premières : un jeune Prince, suivi d'une superbe Cour que formait la jeunesse la plus magnifique et la plus enjouée, s'avançait avec empressement du côté de la Princesse ma soeur : elle l'attendait pour le recevoir, mais d'un air sérieux et rebutant, tel que notre fâcheuse Fée voudrait m'obliger à l'avoir. Le Prince, en la voyant, m'a paru demeurer immobile, moins d'étonnement que de chagrins : il hésitait à l'aborder, ou à me venir rendre ses hommages, lorsqu'un enfant, d'une beauté surprenante et d'un éclat merveilleux, est venu le déterminer ; de petites ailes mollement agitées le soutenaient en l'air ; il tenait un arc d'une main, et de l'autre une flèche d'or ; son épaule gauche était ornée d'un carquois : Suivez moi, Prince, lui a-t-il dit, en volant auprès de moi, voilà la Princesse que je vous destine ; ne résistez point à la volonté d'un Dieu qui fait son plaisir de vous rendre heureux. Il finissait à peine, j'ai vu ce Prince à mes genoux ; la cruelle Fée s'efforçait de m'éloigner, et je demeurais malgré elle, parce que l'enfant me retenait avec une force surnaturelle, et que je l'aidais moi-même à me retenir.
FINETTE
Qu'il vous persuadait aisément, Madame !
INEGILDE
Enfin, Finette, il m'a semblé que ce jeune Prince me demandait en mariage à mon père.
FINETTE
En mariage, Madame ?
INEGILDE
Oui, Finette, et la Fée notre mère nous avait été rendue pour en ordonner la cérémonie.
FINETTE
Vous étiez donc bien aise, Madame ?
INEGILDE
Hélas oui, ma chère Finette : mais la Fée était contre nous dans une colère épouvantable ; sa fureur, ses menaces, le bruit qu'elle faisait m'ont éveillée, et mon bonheur s'est évanoui.
FINETTE
Oh, pour cela, Madame, voilà un joli songe, c'est dommage que vous ne l'ayez pas achevé.
INEGILDE
L'heure de mon lever est arrivée, mes femmes sont entrées dans ma chambre ; et quoique j'aie feint d'être malade ; je n'ai jamais pu obtenir de leur complaisance de me rendormir.
FINETTE
Quelle cruauté !
SCÈNE VI. Inégilde, Finette, Lambethie.
LAMBETHIE
Madame, vous nous exposez tous les jours aux ressentiments de la Fée, et vous savez bien l'ordre que nous avons de ne vous point souffrir de conversation particulière avec Finette.
INEGILDE
Le plaisir de quereller vous rend aujourd'hui négligente, et vous êtes bien facile à tromper.
LAMBETHIE
Vous plaît-il, Madame, de rentrer dans votre appartement ? Voici l'heure de prendre vos leçons de prudence et de politique.
INEGILDE
Les ennuyeuses occupations !
FINETTE
Allez, allez, Madame, cela vous endormira, vous achèverez votre songe.
SCÈNE VII. Inégilde, Finette, Lambethie, Zizime.
ZIZIME
Madame, voilà le Prince votre père qui vient vous voir. Il paraît avoir à vous parler de quelques affaires importantes.
FINETTE
Bon, Madame : il prend bien son temps, cela vous sauvera les leçons de politique. Mais que vois-je ? C'est la Princesse votre soeur, Madame.
SCÈNE VIII. Inégilde, Cléonide, Finette.
INEGILDE
Ah, ma soeur ! Quel heureux destin vous conduit ici ? Que je sens de joie à vous embrasser ! Et que cette liberté de nous voir, que l'on commence à nous souffrir, me paraît d'un heureux présage !
CLEONIDE
J'ai bien jugé, ma soeur, que ma présence vous surprendrait agréablement ; et le peu de fréquentation que les Fées nous ont permis depuis que nous vivons sous leur puissance, n'a pas dû vous préparer à la visite que je vous fais.
INEGILDE
On pouvait vous laisser m'en rendre, sans craindre que ma destinée vous fît envie, et j'aurais pu quelquefois partager les douceurs de la vôtre, sans diminuer votre bonheur.
CLEONIDE
Si ce partage eût dépendu de vous et de moi, nous aurions changé d'occupation quelquefois, et je vous ai souvent souhaité à ma place, pour avoir l'agrément d'être à la vôtre.
INEGILDE
Que dites-vous, ma soeur ? Pouvez-vous souhaiter quelque chose au milieu des plaisirs où vous vivez ?
CLEONIDE
Ah, ma soeur, que d'éternels plaisirs sont ennuyeux ! On a beau, pour les varier en cent manières, les faire succéder les uns aux autres, cette apparence de diversité ne suffit pas pour remplir l'inclination naturelle que nous avons au changement : il faut un contraste plus sensible pour former le vrai bonheur de la vie ; et les chagrins, les périls, les malheurs même sont nécessaires, pour mieux faire goûter l'avantage de les avoir évités.
FINETTE
Miracle, Madame, l'usage des plaisirs rend Philosophe : la jolie manière de le devenir !
INEGILDE
Vos sentiments et vos discours m'étonnent plus que votre visite, et je vais croire que c'est un esprit de retraite qui vous conduit aujourd'hui chez moi.
CLEONIDE
C'est un ordre de mon père qui m'y amène, il m'a fait dire de m'y rendre, et il a dessein apparemment de nous entretenir toutes deux ensemble. Mais le voici.
SCÈNE IX. Astur, Inégilde, Cléonide, Finette.
ASTUR
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici : mes Filles, demeurez, et vous Finette, aussi. Comme j'ai à vous parler d'affaires réjouissantes, mes enfants, je suis bien aise de ne voir auprès de vous que des visages qui me réjouissent, et devant qui je ne sois pas obligé de garder une incommode gravité, qui m'a terriblement gêné depuis que la Fée votre mère s'avisa de me faire Souverain.
FINETTE
Oh, pour cela, Seigneur, vous avez bien raison, et je vous sais bon gré de vous dépouiller ainsi quelquefois de l'éclat qui vous environne : un Prince, toujours esclave de sa grandeur, vit moins pour lui que pour les autres ; et c'est un adoucissement à la fatigue d'être Souverain, que la liberté de pouvoir un peu devenir homme dans sa famille.
ASTUR
Finette parle de fort bon sens. Oh çà, mes filles, je vous ai voulu parler à toutes deux ensemble, parce que j'ai le même compliment à vous faire à toutes deux, et que toutes deux apparemment vous le recevrez de la même manière. On vous demande en mariage, mes filles.
INEGILDE et CLEONIDE
Ah, Seigneur !
ASTUR
Bon, fort bien, j'avais bien prévu ce cri : mais dites-moi, je vous prie, si c'est un mouvement de joie ou de répugnance qui vous le fait faire ?
CLEONIDE
Seigneur...
ASTUR
Parlez naturellement, oubliez que je suis votre père, regardez-moi comme votre ami. J'étais Berger avant que d'être Prince : ne vous souvenez de ma dignité, que pour soutenir par votre conduite et par vos manières, l'avantage du rang où le hasard m'a mis, et où le Ciel vous a fait naître. Çà de bonne foi, seriez-vous fâchées d'être mariées ?
INEGILDE
Seigneur...
FINETTE
Ne perdez point le jugement, dites oui, Madame.
ASTUR
Hem, plaît-il ? Quoi ! Vous rougissez ? Vous vous troublez ? Vous soupirez ? Vous riez ? La proposition ne vous déplaît pas. J'ai donc agréé la chose pour vous, et vous ne m'en dédirez pas, à ce que je vois. Vos amants doivent se rendre incessamment ici ; je ne les connais pas mais vos tantes les Fées qui m'en ont parlé, en disent beaucoup de bien, elles les ont choisis comme pour elles.
INEGILDE
Les Fées, Seigneur !
ASTUR
Oui, vraiment, ce sont des connaisseuses, et vous ne serez pas trompées. Celui qu'on te destine, à toi, par exemple, est un garçon mûr, de soixante dix ou quatre-vingts ans tout au plus ; mais pourtant fort jeune, avec cela ; car il est d'un pays où on ne meurt presque point.
FINETTE
D'un pays où on ne meut point ? La belle ressource pour une femme !
ASTUR
C'est un homme réglé, de bonnes moeurs, sans malice, et qui n'a précisément que l'esprit qu'il faut pour être sage.
FINETTE
Ce n'est pas là votre songe, ni votre compte, Madame...
ASTUR
C'est un fort bon parti. Pour toi, on t'en a choisi un d'une humeur toute contraire ; il faut un peu de variété dans les familles. C'est un jeune égrillard, beau, bien fait, de bonne mine, un peu étourdi, beaucoup libertin : mais de fort bonne humeur en revanche, et qu'on dit qui nous réjouira. Pour moi, j'aime les gens qui me réjouissent.
FINETTE
Et nous aussi. Ce libertin-là vaudra mieux que l'autre, Madame.
ASTUR
Tu ne t'ennuieras pas avec lui, c'est un Prince qui vit presque aussi heureusement qu'un homme d'affaires ; l'Amour est son premier Ministre, et c'est la Fortune qui a la Surintendance de ses Finances.
FINETTE
Que c'est bien là ce qu'il vous faudrait !
ASTUR
Enfin, mes filles, nous les verrons, et vous en jugerez par vous-mêmes. Tout ce que je vous recommande, c'est de les recevoir favorablement, et de leur faire un fort bon accueil.
CLEONIDE
Mes sentiments, Seigneur, seront toujours soumis aux vôtres. Si le choix de la Fée se trouve contraire à mes désirs, votre volonté suffira pour me déterminer à les vaincre, et je sacrifierai le bonheur de ma vie, à celui de vous marquer une parfaite soumission.
ASTUR
Hem, comment ?
INEGILDE
Pour moi, Seigneur, je mets toute ma gloire à vous obéir : je me sens incapable de manquer au respect que je vous dois ; et si vos ordres m'imposent la nécessité d'accepter un époux, pour qui mon coeur ait de la répugnance, la mort ne tardera pas à me délivrer de la violence que mon devoir aura su me faire.
ASTUR
Cela me paraît fort bien dit : mais je n'y comprends pas grand-chose. Tant que j'ai vécu Berger, je me suis fort accoutumé à des manières simples et à des discours naturels, que le langage de ma Cour ne m'est presque point intelligible : l'entends-tu mieux que moi, dis Finette ? Que m'ont-elles voulu répondre ?
FINETTE
Que le mariage ne leur déplaît pas : mais que les maris pourraient ne leur pas plaire.
ASTUR
Hé bien, cela est clair, j'entends cela.
SCÈNE X. Astur, Inégilde, Cléonide, Finette, Darinel.
DARINEL
Seigneur, je vous demande pardon... de la liberté que je prends... de vous interrompre : mais...
ASTUR
Qu'est-ce ? Qu'y a-t-il, Darinel ? Te voilà bien essoufflé ?
DARINEL
On ne le peut trop paraître, Seigneur... quand on a le bonheur... d'être le premier à apporter une bonne nouvelle.
ASTUR
Hé bien ? Comment ? Qu'est-ce ? De quoi s'agit-il ?
DARINEL
Seigneur, la Fée des plaisirs se dispose à vous présenter la Prince de l'Île Fortunée, Qu'elle a choisi pour époux de la Princesse Cléonide : comme elle me fait l'honneur d'avoir quelques bontés pour moi, elle m'a chargé de venir vous dire que la suite de ce Prince allait arriver incessamment avec quelques espèces d'Ambassadeurs, et qu'il se mêlera peut-être lui-même parmi la foule, pour avoir le plaisir de considérer la Princesse dans le temps qu'elle recevra les hommages de ses Sujets.
ASTUR
Tu fais fort bien de m'avertir de cela. Il faut reprendre ma gravité ; cette affaire-ci est des plus sérieuses.
On entend un bruit de Musique.
Quelle harmonie est-ce là ?
DARINEL
C'est apparemment la Fée qui nous amène les Envoyés du Prince.
ASTUR
Voilà une fort jolie manière de les annoncer.
À Inégilde.
Où allez-vous, ma fille ?
INEGILDE
Je me retire, Seigneur, et vous voudrez bien me le permettre : cette cérémonie n'est pas pour moi.
ASTUR
Non, demeurez, vous aurez votre tour.
SCÈNE XI. Astur, Inégilde, Cléonide, Finette, Darinel, Zizime.
ZIZIME
Seigneur, une troupe d'Étrangers, qui sont sous la protection de la Fée des plaisirs, demandent qu'on les introduise auprès de vous.
ASTUR
Ils viennent de bonne part, qu'on les fasse entrer. Et toi, Darinel, demeure auprès de moi, tu m'aideras à répondre, en cas qu'ils me haranguent.
PREMIER INTERMÈDE.
Les habitants de l'Ile Fortunée viennent rendre hommage à la Princesse Cléonide que Zirphilin leur Prince, doit épouser.
UNE HABITANTE de l'Île Fortunée
C'est l'Amour qui nous amène, Et la Fortune qui nous suit ; Notre victoire est certaine, Partout où l'on nous conduit, C'est l'Amour qui nous amène, Et la Fortune qui nous suit.L'HABITANTE de l'Île
Par nos soins d'une inhumaine, L'orgueil est bientôt détruit. C'est l'Amour qui nous amène, Et la Fortune qui nous suit.LE PETIT CHoeUR
C'est l'Amour qui nous amène, Et la Fortune qui nous suit.On danse une forlane.
Forlane : Sorte de danse. [L]
UNE HABITANTE de l'Île adresse les paroles suivantes à la Princesse Cléonide
Du Prince heureux qui nous tient sous sa loi, Nous venons vous rendre l'hommage : La Fortune et l'Amour seront ici le gage De sa tendresse et de sa foi : C'est à ces deux Divinités, Qu'il doit sa gloire et sa puissance ; Elles ont mis sous son obéissance, Des climats enchantés, Où l'on jouit en abondance, Des plus rares félicités.HABITANTE de l'Île
L'Amour favorise Nos voeux les plus doux, La Fortune épuise Ses faveurs sur nous. Du bonheur extrême Que nous sentons tous, Dans leur gloire même, Les Dieux sont jaloux.On danse une saltarelle.
Saltarelle : Danse vénitienne à trois temps, qui a beaucoup d'analogie avec la tarentelle. [L]
HABITANT de l'Île
Répondez à notre attente, Venez jouir des biens qui vous sont destinés. Venez, Princesse charmante, Venez régner en des lieux fortunés.HABITANT de l'Île
Un tendre amant quelquefois importune, Quand l'Amour seul offre les voeux, Il deviendrait bientôt heureux, S'il faisait parler la Fortune.HABITANT de l'Île
Jeunes beautés, cédez sans violence, Aimez, aimez à votre tour, Un coeur fait peu de résistance, Dès que la Fortune et l'Amour Sont, pour l'assujettir, tous deux d'intelligence.On danse une contredanse.
Contredanse : Danse de salon où des couples de danseurs placés en vis-à-vis font, à l'opposite les uns des autres, des pas et des figures semblables. La contredanse au XVIIe siècle se dansait à deux personnes ; elle se danse aujourd'hui presque toujours à huit, divisées en quatre couples. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Astur, Inégilde, Finette, Zirphilin, Blandonie.
FINETTE bas
Par ma foi, voilà une jolie manière de demander les filles en mariage, et je voudrais que quelqu'un s'avisât d'en faire autant pour moi.
BLANDONIE
Approchez, Prince, et venez faire les délices d'une Cour où le comble du bonheur vous est préparé.
INEGILDE, bas
Ah ! Finette, c'est lui que j'ai vu cette nuit en songe.
FINETTE
Ne vous troublez point, on vous observe.
ZIRPHILIN
Seigneur, l'honneur de votre alliance est un avantage où je n'oserais aspirer sans la protection de cette illustre Fée, et je ne commencerai de m'en croire digne que lorsque vous m'aurez permis d'y prétendre.
ASTUR
Prétendez-y, Prince, je vous en trouve digne, et très digne. Le rang où vous me voyez ne me fais pas oublier où je me suis vu ; et comme je suis un Prince de fortune de la façon de feue ma femme, vous me faites beaucoup d'honneur de vouloir devenir mon gendre. Tenez, voilà la Princesse qu'on m'a demandée pour vous.
ZIRPHILIN
Seigneur...
FINETTE
Le Prince vous regarde, il soupire, il est embarrassé, Madame.
ASTUR
Que tardez-vous, Prince ? Hé, qui vous retient ? Je parle avec sincérité ; je vous accorde Cléonide, et vous pouvez compter sur ma parole.
ZIRPHILIN
Madame, je n'abuserai point de l'aveu d'un père, c'est à vous seule que je veux devoir le bonheur de vous posséder. J'y renoncerais plutôt, que de ne vous pas obtenir de vous-même ; et j'espère que le temps, mes respects et mes soumissions vous engageront un jour à me rendre heureux.
CLEONIDE
Tant de respects, Seigneur, ne marquent pas une ardeur bien vive : la délicatesse d'une amante aurait de quoi s'en offenser. Pour moi, je vous l'avoue, je ne suis pas si susceptible de ressentiment, et je rends grâce à votre politesse qui me donnera le temps de vous connaître, et la liberté de régler à mon choix votre destinée et la mienne.
ASTUR
Elle a l'esprit joli : on l'a fort bien élevée ; à la vérité je ne m'en suis pas mêlé. Vous aurez le loisir de juger de ses bonnes qualités, et avant les noces mêmes. Nous attendons un Prince comme vous, pour épouser la Princesse sa soeur que vous voyez.
ZIRPHILIN
Hélas !
ASTUR
Et je serai bien aise de faire en un même jour la cérémonie de ces deux mariages, pour épargner un peu la dépense.
ZIRPHILIN
Madame... vos intérêts et vos sentiments règleront mon impatience, et le bonheur de cette journée deviendra plus sensible pour moi, par l'espoir de le partager avec vous.
INEGILDE
Cette journée ne nous rendra pas tous également heureux, Seigneur, et vous seriez peu content de votre sort, s'il était conforme à ma destinée.
ASTUR
Elle se plaint toujours ; je ne sais pas ce qu'on lui a fait. Ma belle-soeur la Fée, que n'égayez-vous un peu son tempérament ? Vous qui aimez tant la joie, donnez-lui du goût pour les plaisirs. Allons.
FINETTE
Ce n'est pas le goût qui nous manque, Seigneur, c'est la liberté de nous en servir.
BLANDONIE
Je m'intéresse à la rendre heureuse autant qu'il m'est permis de le faire : et voilà Finette...
FINETTE
J'y travaille, Madame : mais la Fée votre soeur, est terrible, avec sa mauvaise humeur, qu'elle veut qu'on appelle Sagesse.
ASTUR
Qu'on prenne bien garde de ne la point fâchée ; c'est la plus sage et la plus vertueuse Fée... mais en revanche, c'est bien la plus emportée et la plus violente... Elle me fait quelquefois trembler ; et je la trouve encore plus méchante et plus acariâtre que feue ma femme ; aussi, feue ma femme n'était pas si sage et si vertueuse que celle-ci.
BLANDONIE
Nos talents sont bornés, Seigneur, et notre art ne peut nous soustraire à la tyrannie des passions qui nous dominent : mais vous ne songez pas que le Prince a fait un long voyage, et qu'il a besoin de repos ; conduisons-le à l'appartement que je lui ai fait préparer, et nous tâcheront d'occuper tous ses moments des plaisirs les plus agréables que pourra fournir l'union de la Cour avec la vôtre.
SCÈNE II. Inégilde, Finette.
FINETTE
Vous ne les suivez pas, Madame ? Vos surveillantes sont en défaut, la Cour est en joie : profitons de l'occasion, venez.
INEGILDE
Zirphilin en conduisant Cléonide, a toujours les yeux attachés sur Inégilde.
Non, demeurons, Finette.
FINETTE
Les yeux du Prince ont peine à vous quitter, Madame, il vous en veut, je suis bonne physionomiste.
INEGILDE
Que tu es extravagante, Finette, avec tes idées !
FINETTE
Je ne suis point extravagante, et je sais bien les moyens d'éclaircir la chose. Holà, Darinel.
SCÈNE III. Inégilde, Finette, Darinel.
INEGILDE
Quel est ton dessein ? Que veux-tu faire ?
FINETTE
Ne vous mettez pas en peine.
DARINEL
Je différais à m'éloigner, parce que j'ai bien jugé que vous auriez peut-être quelque chose à me dire.
FINETTE
Le Seigneur Darinel a bon esprit, Madame, et sa pénétration ne nous sera pas inutile. Oh çà, que te semble de ce jeune Prince que nous venons de voir ?
DARINEL
C'est un petit Seigneur aussi bien tourné qu'il s'en trouve, et qui a mille bonnes qualités : nous nous connaissons un peu. Je vous assure que la princesse qui l'aura, ne sera pas malheureuse.
INEGILDE
Ma soeur lui est destinée, Darinel.
DARINEL
Oui : mais je ne regarde pas encore cette union-là comme une chose bien assurée.
INEGILDE
Et qui peut t'en faire douter ?
DARINEL
De certaines petites circonstances, des bagatelles que j'ai remarquées.
INEGILDE
Et quelles ?
FINETTE
Qu'as-tu remarqué ? Dis vite.
DARINEL
Que le Prince n'a pas de goût pour elle.
INEGILDE
À quoi le juges-tu ?
DARINEL
À tout ce que j'ai vu, Madame ; au compliment qu'il lui a fait, à la manière dont il lui a donné la main, au peu d'attention qu'il avait pour elle, et à celle qu'il avait ailleurs : il regardait avec plaisir d'un certain côté...
INEGILDE
Hé, de quel côté, encore ? Dis.
DARINEL
Du mien, Madame.
INEGILDE
Du tien, Darinel ?
DARINEL
Oui, Madame : à la vérité j'étais auprès de vous, et j'ai bien observé tout cela.
FINETTE
Je l'ai remarqué comme lui, Madame ; et vous, ne vous êtes-vous aperçue de rien ?
DARINEL
Je n'y faisais pas attention.
INEGILDE
C'est aussi ce que j'ai remarqué, et vous avez fort bien fait, Madame, il ne faut pas qu'une personne comme vous prenne garde à ces choses-là.
FINETTE
Non, sans doute : mais on n'est pourtant pas fâchée de les savoir, et il est bon d'avoir un espion qui ait l'esprit d'en rendre compte. Tu voudras bien continuer à nous en servir, peut-être ?
DARINEL
De tout mon coeur.
INEGILDE
Mais, à quoi bon, Finette...
FINETTE
Par curiosité, Madame : laissez-nous faire, et qu'il tâche seulement à pénétrer les sentiments du Prince, et à découvrir la situation de son coeur et de son esprit.
INEGILDE
Mais, tout cela, Darinel, d'une manière qui ne lui donne aucune pensée...
DARINEL
Laissez-moi faire, Madame : je suis, grâce au Ciel, assez bon Courtisan ; Je l'aborderai par manière de devoir, j'entrerai par manière d'acquit dans sa confidence : et comme ce n'est que par curiosité que vous vous y intéressez, je vous en informerai seulement par manière de conversation. Adieu, Finette : au moins...
FINETTE
Adieu, adieu, Darinel : je te rendrai bientôt réponse, si tu continues.
SCÈNE IV. Inégilde, Finette.
FINETTE
Je n'ai pas mauvaise opinion de cette affaire, et nous en aurons bonne issue.
INEGILDE
La Fée serait bien en colère, Finette. La voici, je pense ?
FINETTE
C'est elle-même, vous avez raison : elle m'aura peut-être entendue. Je me sauve, Madame.
SCÈNE V. Mélisende, Inégilde, Finette.
MELISENDE
Arrêtez, Finette, arrêtez.
FINETTE
Madame !
MELISENDE
Je vous avais fait dire, à ce qu'il me semble, de ne vous point trouver seule avec Inégilde ?
FINETTE
Je m'éloignais aussi, Madame, c'est vous qui me dites de demeurer.
MELISENDE
Vous ne vous éloigniez, que pour éviter ma présence.
FINETTE
Je vous respecte, Madame, et je vous crains, comme vous voyez.
MELISENDE
Vous faites bien, et vous ferez mieux encore, de ne vous pas exposer davantage à gâter l'esprit d'Inégilde par vos conversations ridicules.
FINETTE
Nous ne parlons jamais que de vous, Madame.
MELISENDE
Ôtez-vous de mes yeux, insolente, et ne vous présentez jamais devant moi.
FINETTE
Oh ! De tout mon coeur, Madame. Qu'il y a de plaisir à vous obéir !
SCÈNE VI. Mélisende, Inégilde.
MELISENDE
Vous avez-là ma nièce, auprès de vous, une aussi dangereuse petite personne...
INEGILDE
Ne vous mettez point en colère, Madame.
SCÈNE VII. Mélisende, Inégilde, Lambethie.
LAMBETHIE
Zerbine demande à vous entretenir, Madame.
MELISENDE
Qu'elle entre dans mon cabinet, je vais la joindre. Et vous, ma nièce, venez vous disposer à recevoir un Prince que j'ai choisi pour votre époux, et que j'aurai soin de vous présenter tantôt moi-même.
INEGILDE, à part
Ah ! Finette, Finette, tous nos projets sont renversés, et mes malheurs ne finiront qu'avec ma vie.
SCÈNE VIII.
DARINEL, seul
Ce n'est pas un endroit commode, que la Cour, pour traiter secrètement une affaire, et je voudrais bien trouver moyen de parler en particulier au Prince de l'Île Fortunée. Bon, le voici, je pense ; il est seul comme je le souhaite, et j'ai prudemment fait de je venir attendre ici.
SCÈNE IX. Zirphilin, Darinel.
ZIRPHILIN
Engagement funeste ! Voyage malheureux !
DARINEL
Il parle tout seul.
ZIRPHILIN
Ô Amour ! Où m'as-tu conduit ?
DARINEL
Il apostrophe l'Amour, il n'est pas content de lui.
ZIRPHILIN
Pourquoi révoltes-tu mon coeur contre le choix qu'a fait la Fée ? Et vous, aveugle Fée, que ne consultiez-vous l'Amour, sur le choix que vous aviez à faire ?
DARINEL
Il s'embarrasse dans des réflexions, je lui ferai plaisir de le tirer de là. Vous voulez bien permettre, Seigneur...
ZIRPHILIN
Ah : C'est toi, Darinel.
DARINEL
J'attendais à vous rendre mes respects, que vous fussiez débarrassé de la foule, pour n'être pas confondu parmi les Courtisans du commun. Le secret de me distinguer est de me présenter seul ; et vous remarquerez, s'il vous plaît, Seigneur, que je suis le dernier à vous faire compliment sur votre mariage.
ZIRPHILIN
Hélas, Darinel !
DARINEL
Vous soupirez, Seigneur ? Vous avez dans la tête quelque chose qui vous embarrasse.
ZIRPHILIN
Moi ?
DARINEL
Oui, il y a quelque secret qui vous pèse, et vous mourez d'envie d'en faire part à quelqu'un.
ZIRPHILIN
Non, je t'assure.
DARINEL
Oh, si fait, si fait. Tenez-vous un peu, s'il vous plaît. Ah ! Que voilà bien une physionomie qui marque que je m'en vais devenir votre confident. Parlez, Seigneur ; ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons ; j'ai toujours été bon à mille choses, et je me suis encore bien appris, depuis que vous ne m'avez vu, j'ai presque toujours vécu parmi des femmes.
Si fait : Populairement. loc. adv. Au contraire, quand on veut affirmer ce qu'un autre nie. [L]
ZIRPHILIN
Tu es donc devenu bien habile ?
DARINEL
Cela passe l'imagination ; et je m'en vais gager que je devine la raison qui vous fait venir rêver ici plutôt qu'ailleurs.
ZIRPHILIN
C'est le hasard qui m'y conduit.
DARINEL
Cela est admirable ! C'est le hasard aussi qui m'a fait deviner que vous y viendriez, et que je ferais bien de vous y venir attendre.
ZIRPHILIN
Tu as deviné cela ?
DARINEL
Oui vraiment ; et vous n'êtes pas fâché que je sois si pénétrant.
ZIRPHILIN
Hé, ne pénètres-tu que cela, Darinel ?
DARINEL
Oh que pardonnez-moi. C'est en ce lieu que vous avez vu les deux Princesses : vous n'avez suivi qu'avec peine celle que l'on vous destine, vous quittiez l'autre avec regret ; j'ai jugé que vous reviendriez ici ; vous y revenez, vous êtes rêveur, vous soupirez, je ne me suis pas trompé, vous êtes amoureux d'Inégilde.
ZIRPHILIN
Je ne veux point avoir de secret pour toi, mon cher Darinel : que tu devines juste !
DARINEL
Je vous le disais bien : j'ai étudié dans de bonnes écoles, et je vous avertis qu'Inégilde est presque aussi pénétrante que moi.
ZIRPHILIN
Qu'elle est charmante ! Qu'elle est adorable ! Si je pouvais seulement avoir quelques moments d'entretien avec elle...
DARINEL
Pourquoi non ? Cela ne sera pas impossible ; et voici justement Finette, qui est sa favorite, et qui n'aura pas de répugnance à vous rendre ce bon office.
SCÈNE X. Zirphilin, Darinel, Finette.
FINETTE
Les voici tous deux ensemble, nous allons savoir des nouvelles. Ah, ah ! Déjà Darinel en conversation avec le Prince ? Je ne m'étonne pas s'il a des amis, il est ardent à faire sa cour.
DARINEL
C'est la tienne que je faisais : j'assurais le Prince que s'il avait besoin de tes soins, de tes lumières et de ton crédit en ce pays-ci...
FINETTE
Je suis fort peu de chose, mais je suis toute à son service. En quoi lui pourrais-je être utile ?
ZIRPHILIN
Aimable Finette, si par ton moyen je pouvais m'entretenir un seul moment avec Inégilde...
FINETTE
Comment faire ? Je ne puis quasi pas lui parler moi-même. La Fée vient de me défendre encore tout à l'heure de me trouver jamais seule avec elle ; je n'oserais hasarder ce que vous me proposez.
DARINEL
Qui le peut mieux que toi ?
ZIRPHILIN
Charmante Finette, rien ne saurait jamais payer le service que tu me peux rendre, je le sais : mais porte ce bracelet, je te prie, pour gage seulement de ma reconnaissance.
FINETTE
Ce bracelet, Seigneur ? Ah, que vous avez des manières dangereuses !
ZIRPHILIN
Ce brillant sera mieux encore à ta main qu'à la mienne ; accepte-le, je t'en conjure.
FINETTE
Que vos discours sont séduisants ! Je fais tout ce que vous voulez.
ZIRPHILIN
Que je voie Inégilde, que je lui parle...
FINETTE
Cela ne sera pas bien difficile ; la Fée n'y est pas, Inégilde m'a fait signe de venir ici, elle ne tardera pas à s'y rendre.
ZIRPHILIN
Ah, que je te suis redevable !
FINETTE
Éloignez-vous de quelques pas, et faites semblant de vous promener en rêvant dans quelqu'une de ces galeries, vous nous aborderez quand je vous ferez signe. La voici, je pense ; éloignez-vous, et me laissez faire.
SCÈNE XI. Inégilde, Finette.
INEGILDE
Ma chère Finette, je suis perdue ; cet époux dont on me menace vient d'arriver, la Fée l'est allée recevoir : que deviendrai-je ?
FINETTE
Je m'en vais vous le dire. Il y avait une fois un Roi et une Reine...
INEGILDE
Ah, Finette, à quoi songes-tu ? Dans la pressante extrémité où je me trouve, est-il temps de t'amuser à me faire un conte ?
FINETTE
Ce n'est point un conte, c'est un petit trait d'histoire assez joli, Madame, écoutez seulement. Cette Reine mourut, et laissa deux filles pour qui le Roi choisit des maris qu'elles n'aimaient pas.
INEGILDE
Qu'elles étaient à plaindre, Finette !
FINETTE
Oui, cela est intéressant, n'est-ce pas ? Elles avaient chacune un amant, qui faute d'occasion ne s'étaient pas encore déclarés, et qu'elles aimaient en secret pourtant. L'occasion s'offrit, les amants parlèrent : l'aînée reçut le sien avec fierté, lui défendit de lui parler jamais de son amour il se le tint pour dit, il se rebuta, et la pauvre Princesse fut obligée de prendre, en enrageant, ce mari qu'elle n'aimait point.
INEGILDE
On n'aimait guère dans ce temps-là, Finette, de se rebuter si facilement.
FINETTE
On aimait dans ce temps-là comme on n'aime à cette heure ; une beauté fière est souvent la dupe de l'aventure. La cadette fut plus raisonnable et plus heureuse : l'amant lui plaisait, il fut bien reçu ; la Cour en parla, le Roi le sut et l'approuva, et le prétendu mari qu'il avait fait venir fut honnêtement congédié.
INEGILDE
Ah que cette histoire est jolie, Finette, et que je suis ravie de la savoir !
FINETTE
Elle est fort instructive, faites-en votre profit. Voici le Prince que Darinel vous amène.
INEGILDE
Ah ma chère Finette, je tremble !
SCÈNE XII. Zirphilin, Inégilde, Darinel, Finette.
DARINEL
Allons, ferme, point de vaine timidité, Seigneur.
FINETTE
Vous êtes la cadette, Madame, ne vous avisez pas de faire comme fit cette aînée.
ZIRPHILIN
Le respect que je vous dois, Madame, cède à l'amour qui me domine, et ce Dieu porte avec lui l'excuse de tout ce qu'il fait entreprendre. Je vous adore, et je crains moins de vous le dire, que de vous le laisser ignorer. Ma mort est certaine, si je perds l'espoir de vous posséder ; et qu'ai-je à faire de la vie, si vous ne me permettez pas vous-même de vous en consacrer tous les moments ?
INEGILDE
Seigneur, je ne sais de quelle manière je dois recevoir la déclaration que vous me faites de vos sentiments ; peut-être faudrait-il m'en effaroucher, vous témoigner de la colère : mais je n'en ai point, je vous l'avoue ; et la seule chose qui me fait peine, est de ne pouvoir bien répondre à un langage qui m'est si nouveau.
DARINEL
Le langage est nouveau : mais on ne laisse pas l'entendre.
ZIRPHILIN
Mon sort dépend de vous, Madame. Autorisez d'un tendre aveu l'ardent amour que vous avez fait naître, et les obstacles les plus puissants s'opposeront vainement à mon bonheur. Je romprai toutes les mesures qu'on a prises ; je vous obtiendrai du Prince votre père, j'engagerai la Fée qui me protège à nous devenir favorable, je réduirai la vôtre à la nécessité de ne nous être pas contraire, et l'assurance de vous plaire me fera trouver tout possible.
FINETTE
Voilà de beaux projets. Allons, Madame, la situation où vous êtes veut une prompte résolution ; il n'y a point à hésiter, il faut finir le songe.
INEGILDE
Suivez, Prince, les conseils que l'amour vous donne : obtenez l'aveu de mon père, faites-y souscrire les Fées, et n'appréhendez point d'avoir à surmonter d'autres obstacles.
ZIRPHILIN
Ah, Madame, souffrez...
INEGILDE
Que faites-vous ? Voilà la Fée.
SCÈNE XIII. Zirphilin, Inégilde, Mélisende, Finette, Darinel.
MELISENDE
Que veut dire ceci, ma nièce ? Et vous, Finette, je vous vois encore avec elle dans le moment que je viens de vous défendre...
FINETTE
Vous m'avez défendu de m'y trouver seule, Madame, je lui ai amené compagnie.
MELISENDE
Prince, il est assez surprenant que vous visitiez Inégilde, sans m'en avoir fait avertir : si vous croyez que l'union prochaine de vous et de sa soeur vous autorise à lui rendre quelques devoirs, il faudrait vous en acquitter avec moins de transport, et vos civilités me paraissent un peu trop outrées.
DARINEL
C'est un Prince fort poli, Madame.
SCÈNE XIV. Astur, Mélisende, Inégilde, Zirphilin, Finette, Darinel.
ASTUR
Qu'est-ce que c'est donc, ma belle-soeur ? Quelle espèce de mari avez-vous fait venir pour Inégilde ?
MELISENDE
Quelle espèce de mari ! C'est le Souverain de ce pays où tout le monde est sage, le Prince de l'Île Inconnue dont je vous ai parlé.
ASTUR
Le Souverain du pays où tout le monde est sage, est un vieux fou de songer à se marier ; il paraît avoir plus de cent cinquante ans. Je ne sais pas si ma fille s'en accommodera : mais pour moi je ne veux point d'un gendre comme celui-là, je vous en avertis.
FINETTE
Bon, Madame, il prend bien la chose.
MELISENDE
Vraiment, Seigneur, il vous sied bien de vous rendre si difficile, vous qui n'étiez qu'un simple berger lorsque ma soeur eut la faiblesse...
ASTUR
La faiblesse, Madame ? Je n'étais qu'un berger, d'accord ; mais jeune, beau, bien fait, je le suis encore : et votre soeur, qui était la Fée de la Raison, n'a pas fait ma fortune sans savoir pourquoi.
MELISENDE
La Fée de la Raison s'égarait quelquefois.
ASTUR
Elle s'égarait ! Ma foi, je ne sais ; mais depuis que nous l'avons perdue, on s'en aperçoit furieusement dans la famille. Quelle bizarrerie ! Faire venir un vieux mari de par delà les Indes !
MELISENDE
Ne vous ai-je pas dit que c'était un sage ?
ASTUR
Hé bien, un sage ; pourquoi l'aller chercher si loin ? N'en pouvait-on trouver plus près ? Et faut-il pour être sage, avoir vécu près de deux siècles ?
MELISENDE
C'est un choix que vous avez approuvé vous-même, lorsque je vous l'ai proposé.
ASTUR
Je l'ai approuvé sur ce que vous m'avez dit : mais depuis que je l'ai vu de loin seulement...
MELISENDE
C'est par vos yeux que vous en jugez ? Donnez-vous le temps de le connaître autrement, n'autorisez point Inégilde à ne pas rendre justice au mérite et à la vertu d'un Prince que j'ai choisi pour son époux, et qui ne peut manquer de l'être, puisque c'est moi qui l'ai résolu.
ASTUR
Ouais, vous le prenez là sur un ton bien impérieux. Hé bien là, voyons, voyons, je me suis trompé peut-être.
MELISENDE, va parler à Lambethie
Holà quelqu'un.
INEGILDE
Ah, Seigneur, ne vous laissez point surprendre, vos premiers sentiments ne peuvent être que justes, ils sont sacrés pour moi, et je suis incapable d'en avoir d'autres.
ASTUR
Oui, tu as raison, nous le renverrons, laissez-moi faire.
SCÈNE XV. Astur, Mélisende, Inégilde, Zirphilin, Darinel, Finette, Lambethie.
LAMBETHIE
Je vais leur dire d'approcher, Madame, ils attendaient avec impatience le moment d'être présentés.
ASTUR
Ne vous éloignez pas, Prince, je suis bien aise que vous voyiez ce que c'est qu'un sage ; vous nous en direz votre pensée.
SECOND INTERMÈDE.
Les habitants de l'Île Inconnue accompagnent Astibel leur Souverain, qui doit épouser la Princesse Inégilde, et ils vantent l'avantage de leur sagesse sur celle des autres Peuples.
LE CHOEUR
Que le sort d'un sage est charmant ! Que la sagesse plaît à qui sait la connaître ! Pour devenir sage aisément, Il faut chez nous apprendre à l'être.UN HABITANT de l'Île Inconnue
Nous habitons d'inconnus climats, Où la sagesse la plu pure Instruit à suivre pas à pas Les douces lois de la nature.UNE HABITANTE de l'Île Inconnue
Une aimable tranquillité, Règne toujours sur notre heureux rivage, L'intérêt et la vanité, N'en ont point encore écarté, L'innocence du premier âge.PETIT CHoeUR
Savoir jouir des vrais plaisirs, N'avoir ni besoin, ni richesse, C'est le seul but de nos désirs, Et l'objet de notre sagesse. Heureux, heureux un coeur, Qui sait goûter un tel bonheur.L'HABITANTE de L'ÎLE
Sans épines dans nos plaines, La rose naît en tout temps, Et l'Amour donne aux Amants, Ses plus doux plaisirs sans peines.HABITANT de L'ÎLE
Toujours contents de nos Destins, Parmi les jeux et les fêtes, Nous voyons, loin des tempêtes, Mûrir nos bleds et nos raisins.HABITANT de l'Île
Jeunes coeurs, que le plaisir touche, Et qui ne le trouvez que dans l'emportement D'un dangereux dérèglement, La sagesse vous effarouche. Vous en jugeriez autrement, Si sous ses propres traits vous la voyiez paraître. Pour devenir sage aisément, Il faut chez nous apprendre à l'être.ACTE III
SCÈNE I. Astur, Astibel, Mélisende, Inégilde, Finette, Zirphilin, Cléonide.
ASTUR
Vraiment, voilà des Sages qui dansent bien, je les trouve d'assez belle humeur ; ils ne sont pas beaux, mais leurs maximes sont de fort bon sens.
ASTIBEL
Les Sages de chez nous ne sont pas sans mérite ; et c'est ce qui me fait espérer, Seigneur, que vous voudrez bien approuver l'alliance où cette sage Fée m'a fait l'honneur de m'appeler.
ASTUR
Écoutez, si la Fée le veut absolument ; mais ma fille, qui a plus de résolutions que moi, s'y opposera peut-être davantage : convenez de vos faits, voyez.
MELISENDE
Elle mettrait obstacle à mes desseins ! Et les soins que j'ai pris de son éducation, les bienfaits dont je l'ai comblée, recevraient d'elle cette récompense !
INEGILDE
Je sais, Madame, ce que je dois à vos bontés : mais puisque celles de mon père m'autorisent à parler avec sincérité, je ne chercherai point de vains discours, et je vous dirai naturellement que je ne me résoudrai jamais à prendre l'engagement que vous avez projeté.
MELISENDE
Ah, quelle audace !
ASTUR
Ce discours est plus clair que celui de tantôt, Finette.
FINETTE
C'est qu'il est plus naturel et plus vrai, Seigneur.
MELISENDE
Inégilde ! Est-ce là le fruit de mes instructions ? Vous sortez avec bien de la confiance, du respect et de l'obéissance que vous me devez.
INEGILDE
C'est un des droits de la sagesse, que la liberté : trouvez bon que j'en jouisse, Madame. J'aime à suivre, comme ce Prince, les douces lois de la nature : elle ne m'inspire que de l'estime pour son mérite, et point d'amour pour sa personne ; et il est trop sage et trop raisonnable, pour exiger une chose qui ne peut dépendre de moi.
ASTUR
Moi, Madame, je ne prétends point faire de violence à votre coeur : on m'a mandé, je suis venu, je ne vous plais pas, je m'en retourne ; et une de nos meilleures maximes, à nous autres Sages, est de nous engager à aimer, qu'autant que nous sommes sûrs de ne pas déplaire.
ASTUR
Parbleu, ces Sages-là sont de fort bon esprit : allons, tâche de t'en accommoder, il paraît bon homme, et il vient de loin, cela mérite attention.
Parbleu : interj. Sorte de jurement. [L]
INEGILDE
Hé, mon père !
ASTUR
Tu n'en veux point ? Fais comme tu voudras, ce sont tes affaires.
ASTIBEL
Les ordres de la Fée m'ont fait venir ici ; les vôtres m'en écartent, Madame : je serai prompt à m'éloigner.
MELISENDE
Non, vous demeurerez, et je n'aurai pas en vain entrepris de vous unir avec ma nièce : donnez-moi votre main, Prince. Inégilde, je vous commande par tout le pouvoir que j'ai sur vous, par celui que mon art me donne...
INEGILDE
Il est borné, Madame, une puissance au-dessus de la vôtre, me dérobe à cette contrainte.
Elle disparaît.
SCÈNE II. Astur, Astibel, Mélisende, Finette, Zirphilin, Cléonide.
ZIRPHILIN
Ah, Ciel !
CLEONIDE
Quelle aventure !
FINETTE
Emmenez-moi donc avec vous, Madame.
SCÈNE III. Astur, Mélisende, Zirphilin, Astibel, Finette.
ASTUR
Hé bien ma belle-soeur ? Voilà une fille égarée ; et quelque Fée qui en fait qui en fait plus que vous, se mêle apparemment de nos affaires ?
MELISENDE
Je demeure immobile et muette d'étonnement et de douleur. Mon pouvoir céderait à celui de quelque autre ! Non, non, cela n'est pas possible. Allons, Prince, courrons chercher Inégilde, et mettons tout en usage pour la ravir à qui nous l'enlève.
ASTIBEL
Je vous demande pardon, Madame, il ne serait pas du caractère d'un Sage de courir après une femme. Faites de votre côté vos diligences, je vais du mien rêver tranquillement à ce que j'aurai à faire, en cas qu'elle se retrouve.
MELISENDE
Allez, et soyez sûr que je ne tarderai pas à vous la rendre.
SCÈNE IV. Astur, Zirphilin, Finette, Darinel.
ASTUR
Vous ferez fort bien. Par ma foi, toutes ces Fées-là sont des extravagantes qui ne servent qu'à faire enrager des gens raisonnables.
DARINEL, à Zirphilin
L'amour n'est pas favorable à votre rival, il ne possédera point Inégilde.
ZIRPHILIN
Il ne la possédera point : mais je la perds comme lui, que deviendrai-je ?
FINETTE
Ne vous chagrinez point, Seigneur, je ne vous quitterai point que nous ne l'ayons trouvée. Allons, venez.
SCÈNE V. Astur, Cléonide, Zirphilin, Darinel.
CLEONIDE
Arrêtez, Prince, et recevez un aveu de mes sentiments qui puisse autoriser ceux que vous ne pouvez vous empêcher de laisser paraître pour Inégilde.
ASTUR
Comment, pour Inégilde ?
ZIRPHILIN
Pour Inégilde, Madame ? Qui vous a dit...
DARINEL
Ils sont fort pénétrants dans cette famille-là.
ASTUR
Justifiez-vous, Prince, et hâtez-vous de la rassurer contre ses soupçons.
ZIRPHILIN
Seigneur...
CLEONIDE
Ne vous troublez pas, Prince, et ne prenez pas pour un reproche ce que je vous dis de ma soeur. Comme je ne suis pas faite pour être méprisée, on ne m'a pas instruite à être jalouse.
ZIRPHILIN
Madame...
CLEONIDE
Prince, parlons avec sincérité ; la dissimulation n'est pas faite pour des personnes de notre rang et de notre humeur. Je ne vous aime point, vous aimez ma soeur, je lui cède sans murmure et sans répugnance tous les droits que j'avais sur vous. C'est apparemment quelque Fée de vos amies qui vient de l'enlever à votre rival : courez la trouver, et ne craignez point d'être rebutée ; elle ne doit pas se faire une affaire de s'enrichir de mes refus.
ZIRPHILIN
Je n'osais me flatter, Madame, que la Princesse Inégilde pût recevoir favorablement les offres de ma foi : mais des voeux formés par votre ordre, ne peuvent manquer d'être écoutés ; et dans l'espoir que vous me donnez d'apprendre les lieux où elle est, vous voulez bien, Seigneur, me permettre de chercher à lui rendre au plutôt un hommage qu'on se fait un plaisir de lui renvoyer.
ASTUR
Quoi, moi ? Mais écoutez donc, Prince, il y a des circonstances... où il serait à propos de réfléchir sur la manière... par exemple... dans la primeur de ma Souveraineté... ce n'est pas par rapport pour certain que jadis... c'est pour vous dire ; et voilà Darinel qui vous dira par merveilles... Oh parbleu, mettez-vous à ma place, vous trouverez que des Filles et des Fées sont des animaux fort embarrassants.
ZIRPHILIN
Je finirai votre embarras, Seigneur, et je vais tâcher de vous rendre une tranquillité parfaite, si elle peut dépendre de moi.
SCÈNE VI. Astur, Cléonide, Darinel.
ASTUR
Il est piqué de ce que tu lui as dit, au moins, et ce n'est pas le moyen de retenir un amant, que de lui donner son congé aussi cavalièrement que tu viens de faire. J'ai pourtant fait ce que j'ai pu pour lui faire entendre raison : mais dans des affaires sérieuses, ordinairement je ne sais ce que je dis : tu devrais m'aider un peu quelquefois, toi, Darinel.
DARINEL
Vous venez de vous exprimer fort élégamment, Seigneur.
ASTUR
Tout de bon ?
DARINEL
On ne peut rien de mieux, vous avez beaucoup d'esprit.
ASTUR
Je ne m'en étais pas encore aperçu. Oh çà ; çà, Inégilde se trouvera, point de chagrin ; c'est quelque Fée qui en va prendre soin. Ah, que pour la réputation c'est un pays commode que le pays des Fées ! Un enlèvement de plus ou de moins ne fait jamais tort à une fille.
SCÈNE VII. Astur, Blandonie, Cléonide, Darinel.
BLANDONIE
Hé bien, Seigneur, Inégilde n'est donc plus au pouvoir de la Fée qui prenait des soins si judicieux pour former son coeur et son esprit ?
ASTUR
Ne serait-ce point un coup de votre façon ? Vous êtes assez capable d'une pareille malice, et ce Prince que vous avez fait venir est un peu mêlé là-dedans, à ce qu'on m'a dit.
BLANDONIE
Le Prince de l'Île Fortunée ?
CLEONIDE
Oui, Madame, il aime Inégilde ; et malgré les préceptes de la Fée, ma soeur, je crois, n'est pas insensible.
BLANDONIE
Plût au Ciel qu'il fût vrai, je les servirais de tout mon pouvoir ? Et j'ai des vues pour vous, ma nièce, qui vous empêcheraient de regretter l'époux que vous déroberait Inégilde.
CLEONIDE
Moi, regretter un époux, Madame ?
ASTUR
Fi donc, nous n'avons point de ces faiblesses-là dans notre famille ; je n'ai presque pas regretté ma femme, moi.
BLANDONIE
Vous n'êtes pas sensible, Seigneur ; et vous ne paraissez pas aussi fort chagrin de la perte de votre fille.
ASTUR
C'est que j'ai l'esprit fort ; le chagrin fait mal, Un Prince de bon sens n'en doit jamais prendre. Ma fille est perdue, elle n'est pas seule, on nous la ramènera quelqu'un de ces jours ; tout ce que je puis, c'est de la faire chercher moi-même dans toute l'étendue de mes États. Viens, Darinel, comme ils ne sont pas grands, la visite en sera bientôt faite.
SCÈNE VIII. Blandonie, Cléonide.
BLANDONIE
Cléonide ?
CLEONIDE
Madame.
BLANDONIE
Nous triomphons, ma nièce ; et cette superbe fée qui vantait tant ses instructions et ses manières, qui condamnait si hautement les nôtres...
CLEONIDE
Ne cherchons point à nous flatter, Madame, tout l'avantage est de son côté, ma soeur m'enlève mon amant. Quand il s'agit d'un attachement sérieux, les plaisirs ont moins de charme que la sagesse.
BLANDONIE
Vous prenez la chose fort à coeur.
CLEONIDE
Je vous l'avoue, Madame : toujours nourrie dans les plaisirs, c'est ici le premier chagrin que je souffre ; et l'essai que j'en fais aujourd'hui, contre mon attente, me paraît dur à supporter.
BLANDONIE
Si vous avez la faiblesse d'en prendre, évitez du moins la confusion de le laisser paraître, et je prendrai soin de l'adoucir ; attendez avec tranquillité je dénouement de l'aventure, je vais travailler à le rendre heureux, et vous pouvez compter par avance qu'il vous fournira de nouveaux plaisirs.
SCÈNE IX.
CLEONIDE, seule
Il n'en est qu'un où je suis sensible, et c'est celui d'avoir la force de renoncer à tous les autres, pour goûter les douceurs d'une vie tranquille. Mais voici le Prince de l'île Inconnue.
SCÈNE X. Cléonide, Astibel.
ASTIBEL, à part
Ah que j'ai fait un impertinent voyage ! Et que la sagesse de ce pays-ci est différente celle du nôtre !
CLEONIDE, à part
Ma soeur m'enlève mon Amant, serait-ce une perfidie de me saisir du sien ?
ASTIBEL, à part
Je ne vois rien ici qui me convienne, tout m'y paraît faux et affecté.
CLEONIDE, à part
Dans la résolution où je suis, il me conviendrait mieux qu'aucun autre.
ASTIBEL, à part
Le trouble règne dans tous les coeurs, une fausse tranquillité masque les visages ; et peu soigneux de corriger les vices, on se contente de les savoir cacher.
CLEONIDE, à part
Quelle pénétration ! Et qu'il connaît bien le faible de la sagesse !
ASTIBEL, à part
Quel séjour étranger pour moi ! Et que je serais surpris et charmé d'y trouver seulement un coeur sincère, digne de l'attachement d'un Sage !
CLEONIDE
Vous êtes mal prévenu pour nous, Seigneur, nous avons intérêt de vous détromper.
ASTIBEL
Je vous demande pardon, Madame, je croyais être seul, et je n'aurais pas parlé comme j'ai fait, si j'avais présumé qu'on eût pu m'entendre.
CLEONIDE
Vos discours et vos réflexions n'ont rien du tout qui m'intéresse ; je connais, comme vous, le ridicule de cette morale, si sévère en apparence, et si relâchée quelquefois en secret ; et plus j'ai d'horreur pour ceux qui la suivent, plus j'ai de goût pour la vraie sagesse.
ASTIBEL
Vous, Madame ?
CLEONIDE
Oui, Seigneur : élevée par la Fée des Plaisirs, ennuyée d'en avoir fait un trop long usage, outrée d'un moment de chagrin que je viens d'avoir, je forme le projet d'une vie heureuse, où l'on tienne un milieu si juste entre les plaisirs et les peines, qu'en ne s'attachant jamais trop aux uns, on soit toujours exempt des autres.
ASTIBEL
Est-ce une simple mortelle qui me parle ? Ah Ciel que d'attraits ! Que de charmes ! Quelle puissance invisible me force de les adorer ! Quelle agitation ! Qu'est-ce que je sens ? Le coeur d'un Sage est-il si faible ? Et que va devenir ma liberté ?
SCÈNE XI. Mélisende, Cléonide, Astibel.
MELISENDE
Prince, on sait où est Inégilde, le destin que j'ai consulté vient de me promettre qu'elle nous sera bientôt rendue.
ASTIBEL
Je m'en réjouis, Madame, et n'y prends point de part pour moi. Le Ciel ne nous a pas formés l'un pour l'autre, et l'amour soumet pour toujours mon coeur aux lois de cette charmante Princesse.
MELISENDE
Ah, quelle indignité ! Quelle faiblesse ! Une Princesse élevée par la Fée des Plaisirs ?
ASTIBEL
Notre morale est moins farouche que la vôtre, et les plaisirs et la vertu ne sont pas si fort incompatibles.
MELISENDE
Je souffrirais un tel affront avec tranquillité ! Non, cette union ne se fera point, et je cesserai plutôt moi-même d'être la Fée de la Sagesse.
SCÈNE XII. Astur, Cléonide, Mélisende, Astibel.
On entend un bruit sourd de Timbales, de Trompettes, et d'autres Instruments.
CLEONIDE
Ah, Ciel ! Je tremble. Quel événement nous annonce ce bruit terrible et mélodieux tout ensemble !
ASTUR
Au secours, à moi, miséricorde.
CLEONIDE
Seigneur, qui peut vous effrayer ainsi ?
ASTUR
Tout est perdu, sauvons-nous, ma fille : voilà la Fée votre mère qui revient.
MELISENDE
Que dites-vous, Seigneur ?
ASTUR
Ah ! Je suis bien né pour être persécuté des Fées. N'est-ce pas assez de deux qui restent ici pour me faire enrager ? Faut-il que la troisième s'avise de revenir.
Le bruit précédent se fait entendre plus distinctement que la première fois.
SCÈNE XIII. Astur, Cléonide, Mélisende, Blandonie, Astibel.
BLANDONIE
Quelle vaine erreur occupe vos esprits, Seigneur, et vous fait appréhender de revoir une Fée que vous avez si tendrement chérie ?
ASTUR
Sa mémoire m'est toujours fort chère : mais j'aime mieux son souvenir que sa présence.
BLANDONIE
Ne craignez rien, le retour de la Fée de la Raison ne peut présager que des événements heureux ? La voici.
SCÈNE XIV. Astur, Logistille, Mélisende, Cléonide, Blandonie, Inégilde, Zirphilin, Astibel, Darinel, Finette.
MELISENDE
C'est elle-même, et qui nous ramène Inégilde : ah ! Quelle divinité favorable nous permet encore de vous posséder ?
LOGISTILLE
Astur, rassurez-vous, et rendez grâces avec mes soeurs au destin qui me permet de venir ici pour terminer leurs différents, et pour réunir par ma présence et par mes conseils, les coeurs que mon éloignement avait séparés.
ASTUR
Le destin est fort obligeant, et vous avez pris bien de la peins : mais vous auriez pu nous écrire, et...
LOGISTILLE
Quoi ! Ma vue vous fait de la peine ?
ASTUR
Non, non, non, je suis fort aise de vous revoir ici ; y êtes-vous pour longtemps ?
LOGISTILLE
Il ne m'est permis d'y demeurer que pour donner moi-même à mes filles les époux que le Ciel a choisis pour elles.
ASTUR
Bon, fort bien, dépêchons-nous donc, le temps est précieux, il n'en faut point perdre.
INEGILDE
Vous m'avez fait espérer, Madame, que je ne serais plus malheureuse ; et si le Ciel se déclarait pour un autre que pour le Prince de l'île Fortunée...
LOGISTILLE
Non, ma fille, c'est pour vous conserver à lui que je vous ai tantôt fait disparaître. Recevez Inégilde de ma main, Prince, et soyez sûr de toute la félicité possible.
ZIRPHILIN
Ah ! Madame...
MELISENDE
Quoi ! Vous autorisez une union que je déteste ? Un Prince nourri dans les délices ?
LOGISTILLE
Arrêtez, ma soeur, tant d'emportement ne sied pas bien à la Fée de la Sagesse. L'austérité de votre humeur et de vos préceptes a lassé le coeur d'Inégilde, il faut que le mélange des plaisirs le remette dans l'état auquel il doit être pour goûter un parfait bonheur. Pour Cléonide...
BLANDONIE
Je vous entends, ma soeur : trop de plaisirs l'ont jusqu'à présent occupée, vous voulez qu'un Prince sage lui donne ce juste tempérament qui fait le bonheur et la tranquillité de la vie : je ne m'oppose point à vos désirs, et je ne serai jamais assez aveugle pour résister aux conseils de la Fée de la Raison.
ASTIBEL
Oserais-je me flatter, Madame...
BLANDONIE
Oui, Prince, je sais les sentiments que vous avez pour Cléonide ; c'est moi qui vous les ai si soudainement inspirés : puissiez-vous être à jamais heureux.
DARINEL
Et de Finette et de moi, qu'en faites-vous, Madame ? Elle est un peu folle, je suis fort sage ; ne croyez-vous pas que l'assortiment de nos deux humeurs pourrait faire une union parfaite ?
LOGISTILLE
Nous nous intéresserons toutes trois à la rendre heureuse.
FINETTE
Sur ce pied-là, j'y consens de bon coeur. Que nous allons faire un bon petit ménage !
ASTUR
Hé bien, cela est fort bien, vous voilà tous d'accord. Mais qu'est-ce que je dis à tout cela, moi ? On ne demande point mon avis, je suis le maître pourtant.
LOGISTILLE
Vous êtes trop juste, trop sage et trop raisonnable pour ne pas souscrire à ce que nous faisons.
ASTUR
Oh oui, puisque j'ai tant de belles qualités, je souscris à tout, voilà qui est fini : mais à condition que je ne verrai plus de tracasserie, et que les Fées seront mieux d'accord.
LOGISTILLE
Ne vous inquiétez point, j'en fais mon affaire, et je prendrai soin désormais de les entretenir l'une et l'autre dans une parfaite intelligence.
ASTUR
À la bonne heure ? Allons, que nos sujets et nos amis viennent en foule honorer les noces, et hâtons-en la cérémonie, afin que feue ma femme s'en retourne : car elle a des affaires en l'autre monde.
TROISIÈME INTERMÈDE.
Les Fées et les Plaisirs, attirés par la Fée de la Raison, viennent honorer les noces des deux Princesses. Les Peuples de l'Île Fortunée et ceux de l'Île Inconnue se réjouissent de voir la Fée de la Sagesse en bonne intelligence avec celle des Plaisirs.
DARINEL
Que de toutes parts on s'assemble Pour célébrer ce jour heureux. La Raison met d'accord ensemble, La Sagesse, et les plus doux Jeux.UNE FÉE des Plaisirs
Quittez, Bergers, vos retraites, Venez dans ce charmant séjour ; Au milieu des douceurs parfaites, Il règne un air dans cette Cour, Aussi pur qu'aux lieux où vous êtes.UNE HABITANTE de l'Île Fortunée
Coeurs enivrés des délices De la Fortune et de l'Amour, Craignez leurs trompeurs artifices, Venez jouir dans cette Cour, D'un sort exempt de leurs caprices.DARINEL
Tout ici-bas aux mortels est soumis, Tout au monde est fait pour leurs plaire, Et tout plaisir devient permis, Par l'usage qu'on en sait faire.TRIO
La Sagesse est trop sévère, Le Plaisir trop dangereux ; Quand la Raison les modère, Qu'ils ont de charmes tous deux !CHACONNE.
Chaconne : Air de Musique, ou danse qui est venue des Mores, dont la base est de quatre notes, qui procèdent par degrés conjoints, sur laquelle on fait plusieurs accords et plusieurs couplets qui ont un même refrain. [F]
294 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0