Comédie en prose
La Fête de Village.
Représentée pour la première fois le 13 Juillet 1696 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR NAQUART, Procureur de la Cour
- MONSIEUR BLANDINEAU, Procureur au Châtelet
- LE COMTE
- LOLIVE, Valet du Comte
- LE MAGISTER
- MADAME BLANDINEAU
- LA GREFFIÈRE
- L'ÉLUE
- MADAME CARMIN
- ANGÉLIQUE, amoureuse du Comte
- LISETTE
- CLAUDINE
- UN LAQUAIS
- Plusieurs Paysans et Paysannes chantants et dansants
ACTE I
SCÈNE I. Monsieur Naquart, Le Tabellion.
NAQUART
Cela ne reçoit pas la moindre difficulté, Monsieur le Tabellion ; et dès que toute la famille en est d'accort avec moi, cette petite supercherie n'est qu'une bagatelle.
Tabellion : Officier public qui faisait les fonctions de notaire dans les juridictions subalternes et seigneuriales. Il fut fait défense aux greffiers, notaires et tabellions, de passer des actes obligatoires entre chrétiens et juifs. [L]
LE TABELLION
Hé bien soit, vous le voulez comme çà, je veux itou : vous êtes Procureur de Paris, et je ne suis que Tabellion de Village ; comme votre charge vaut mieux que la mienne, je serais un impertinent de vouloir que ma conscience fût meilleure que la vôtre.
Procureur : Se dit aussi d'un Officier créé pour se présenter en Justice, et instruire les procès des parties qui le voudront charger de leur exploit, ou de leur procuration. [F]
NAQUART
Il ne s'agit point de conscience là-dedans, et entre personne du métier…
LE TABELLION
Cela est vrai, vous avez raison, il ne peut pas agir d'une chose qu'on n'a pas : mais tout coup vaille, il ne m'importe, pourvu que je sois bien payé, et que vous accommodiais vous-même toute cette manigance-là, je ne dirai mot, et je vous laisserai faire, il ne vous en faudra pas davantage.
Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. [L] Fig. À tout hasard. [L]
NAQUART
Je vous réponds de l'événement, et des suites.
LE TABELLION
Hé bien, tope, vela qui est fait. Je m'en vas vous attendre ; aussi bien velà Monsieur Blandineau, qui, m'est avis, veut vous dire queuque chose.
SCÈNE II. Monsieur Blandineau, Monsieur Naquart.
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous voilà en grande conférence avec notre Tabellion ? Ce n'est pas moi qui vous interromps peut-être ?
NAQUART
En aucune façon. Vous m'avez promis votre consentement pour ce mariage, et…
MONSIEUR BLANDINEAU
Oui, je vous le donne de tout mon coeur : mais je ne vous promets pas que mon consentement détermine ma belle-soeur à vous épouser. Elle est un peu folle, comme vous savez ; et je m'étonne que tous les travers que vous lui connaissez, ne vous corrigent pas de l'envie que vous avez d'en faire votre femme.
NAQUART
C'est un voeu que j'ai fait, Monsieur Blandineau, de rendre une femme raisonnable, et plus je la prendrai folle, plus j'aurai du mérite à réussir.
MONSIEUR BLANDINEAU
Et plus de peine à en venir à bout. C'est une chose absolument impossible. Ma femme n'est pas à beaucoup près si extravagante que sa soeur, et toutes les tentatives que j'ai faites pour régler son esprit et ses manières, n'ont jusqu'à présent servi de rien ; je serai réduit, je pense, pour éviter les altercations que nous avons tous les jours ensemble, à prendre le parti d'extravaguer avec elle, puisqu'il n'y a pas moyen qu'elle soit raisonnable avec moi.
NAQUART
Que pouvez-vous faire de mieux ? Vous avez du bien, vous n'avez point d'enfants, votre femme aime le faste, la dépense, c'est là, je crois sa plus grande folie, laissez la faire ; au bout du compte, l'argent n'est fait que pour s'en servir.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oui, mais il t aurait un ridicule à un simple Procureur du Châtelet comme moi…
NAQUART
Procureur tant qu'il vous plaira, quand on gagne du bien, il en faut jouir. Il y aurait un grand ridicule à ne le pas faire.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais autrefois, Monsieur Naquart…
NAQUART
Autrefois, Monsieur Blandineau, on se gouvernait comme autrefois. Vivons à présent comme dans le temps présent ; et puisque c'est le bien qui fait vivre, pourquoi ne pas vivre selon son bien ? Ne voudriez-vous point supprimer les mouchoirs, parce qu'autrefois on se mouchait sur la manche ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Pourquoi non ? Je suis ennemi des superfluités, je me contente du nécessaire, et je ne sache rien au monde de si beau, que la simplicité du temps passé.
NAQUART
Oui, mais si comme au temps passé on vous donnait trois sols parisis, ou deux carolus pour des écritures que vous faites aujourd'hui payer trois ou quatre pistoles, cette simplicité-là vous plairait-elle, Monsieur Blandineau ?
Carolus : Monnaie du règne de Charles VIII, qui était marquée de son nom et d'une croix couronnée d'une fleur de lis à ses quatre branches ; elle valait dix deniers d'argent. [L]
Denier : Ancienne monnaie française d'argent. Le denier était la deux-cent-quarantième partie d'une livre d'argent, VOLT. Moeurs, 19. [L]
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh, pour cela non, je vous l'avoue. Ce ne sont pas nos droits que je veux simples, ce sont nos dépenses.
NAQUART
Il faut régler les unes par les autres, Monsieur Blandineau, à la sotte vanité près. Les manières de votre femme sont très bonnes, les ridicules que vous lui trouvez ne sont que dans votre imagination ; plus vous prétendez les corriger, plus ils augmenteront ; vous la contraindrez, vous vous ferez haïr. Croyez-moi, il vaut mieux pour vous et pour elle que vous vous accommodiez à ses fantaisies, que de prétendre la soumettre aux vôtres.
MONSIEUR BLANDINEAU
C'est là votre sentiment, mais ce n'est pas le mien. Que je serai ravi de vous voir le mari de ma belle-soeur la Greffière ! Nous verrons si vous raisonnez aussi de sang-froid.
NAQUART
C'est un plaisir que vous aurez ; et puisque vous approuvez la chose, j'emploierai, pour la faire réussir, des moyens dont je ne me servirais pas sans votre aveu.
MONSIEUR BLANDINEAU
Et qu'est-ce que c'est, que ces moyens ?
NAQUART
Je vous les communiquerai. La voici, proposez-lui l'affaire ; selon la réponse qu'elle vous fera, nous réglerons les mesures que nous aurons à prendre ensemble.
MONSIEUR BLANDINEAU
Sans adieu, je ne tarderai pas à vous rendre réponse.
SCÈNE III. Monsieur Blandineau, La Greffière, Lisette.
LA GREFFIÈRE
Je ne saurais me tranquilliser là-dessus, ma pauvre Lisette, cette journée-ci sera malheureuse pour moi, je t'assure ; j'ai éternué trois fois à jeun, j'ai le teint brouillé, l'oeil nébuleux, et je n'ai jamais pu ce matin donner un bon tour à mon crochet gauche.
Crochet : Petite mèche de cheveux frisés, arrondie et collée sur le front ou sur les tempes. [L] On dit aujourd'hui accroche-coeur.
MONSIEUR BLANDINEAU
Ah ? Vous voilà, ma soeur, j'allais monter chez vous.
LA GREFFIÈRE
Chez moi, mon frère ! Et à quel dessein ? Je n'aime point les visites de famille, comme vous savez.
MONSIEUR BLANDINEAU
Celle-ci ne vous aurait pas déplu. Il s'agit de vous marier, ma soeur.
LA GREFFIÈRE
De me marier, mon frère, de me marier ? Cela est assez amusant, vraiment : mais qu'est-ce que c'est que le mari ? C'est ce qu'il faut savoir.
MONSIEUR BLANDINEAU
Un vieux garçon fort riche : Monsieur Naquart, Procureur de la Cour.
LA GREFFIÈRE
Un vieux garçon à moi ? Un Procureur, Lisette ? Monsieur Naquart ! Je serais Madame Naquart, moi ? Le joli nom que Madame Naquart ! C'est un plaisant visage que Monsieur Naquart de songer à moi.
LISETTE
Hé fi, Madame, il faut faire châtier cet insolent-là.
MONSIEUR BLANDINEAU
Comment donc ; hé, qui êtes-vous, s'il vous plaît ? Fille d'un Huissier qui était le père de ma femme, ma belle-soeur à moi, qui ne suis que Procureur au Châtelet, veuve d'un Greffier à la Peau, que vous avez fait mourir de chagrin. Je vous trouve admirable, Madame la Greffière.
Greffier à la peau : Autrefois, greffier à peau ou à la peau, le commis greffier qui écrivait sur parchemin les expéditions des sentences. [L]
LA GREFFIÈRE
Greffière, Monsieur ? Supprimez ce nom-là, je vous prie. Feu mon mari est mort, la charge est vendue, je n'ai plus de titre, plus de qualité, je suis une pierre d'attente, et destinée sans vanité à des distinctions qui ne vous permettront pas avec moi tant de familiarités que vous vous en donnez quelquefois.
Pierre d'attente : Pierres d'attente, en maçonnerie, pierres qui avancent d'espace en espace, à l'extrémité d'un mur, pour en faire la liaison avec celui qu'on a dessein de bâtir auprès. Fig. Chose qui sert de commencement. [L]
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous êtes destinée à devenir tout à fait folle, si vous n'y prenez garde. Écoutez, Madame ma belle-soeur, il se présente une occasion de vous donner un mari fort riche et fort honnête homme : si vous ne l'épousez, vous pouvez compter que je ne vous verrai de ma vie.
LA GREFFIÈRE
Vous devez bien aussi vous attendre, quand je serai Comtesse, et vous Procureur, que nous n'aurons pas grand commerce ensemble.
MONSIEUR BLANDINEAU
Comment Comtesse ! Allez, vous êtes folle.
LA GREFFIÈRE
Je débute par là, c'est assez pour un commencement : mais cela augmentera dans la suite ; et de mari en mari, de douaire en douaire, je ferai mon chemin, je vous en réponds et le plus brusquement qu'il me sera possible.
MONSIEUR BLANDINEAU
Il faudra la faire enfermer.
LA GREFFIÈRE
Holà ho, laquais, petit laquais, grand laquais, moyen laquais, qu'on prenne ma queue. Avancez, Cocher, montez, Madame. Après vous, Madame : hé non, Madame, c'est mon carrosse. Donnez-moi la main, Chevalier, mettez-vous-là, Comtin, touche, Cocher. La jolie chose qu'un équipage ! La jolie chose qu'un équipage !
Comtin : Diminutif de Comte.
SCÈNE IV. Monsieur Blandineau, Lisette.
MONSIEUR BLANDINEAU
Voilà un équipage qui la mènera aux Petites-Maisons. Elle a tout à fait perdu l'esprit, Lisette ; je vais me hâter d'une manière ou d'une autre, de la faire au plutôt déloger de chez moi, pour ne pas donner à ma femme un exemple aussi ridicule que celui-là.
Petites-maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un Hospital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
LISETTE
Vous n'avez rien à craindre, Monsieur ; Madame votre femme est raisonnable, elle ne tient point du tout de la famille.
MONSIEUR BLANDINEAU
Elle est raisonnable ?
LISETTE
Assurément, et vous devez lui en savoir bon gré ; car il ne tient qu'à elle d'être aussi folle que pas une autre : elle a tous les talents qu'il faut pour cela, je vous en réponds.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh, vraiment, je sais bien qu'elle les a, de par tous les diables, et s'en sert souvent, c'est le pis que j'y trouve.
LISETTE
Paix, taisez-vous, la voilà, Monsieur, ne la chagrinez point.
SCÈNE V. Madame Blandineau, Monsieur Blandineau, Lisette.
MADAME BLANDINEAU
À quoi vous amusez-vous donc, Mademoiselle Lisette ? Il y a une heure que je vous fais chercher. Allons vite, mes coiffes et mon écharpe.
LISETTE
Laquelle, Madame ? Celle à réseau ou celle à frange ?
MADAME BLANDINEAU.p
Non, celle de gaze ou celle de dentelle, Mademoiselle Lisette ; les autres sont des housses, des caparassons qu'on ne saurait porter. Ah ! Vous voilà, Monsieur Blandineau, je suis bien aise de vous trouver icI. Donnez-moi de l'argent, je n'en ai plus.
Caparasson : Ce mot, substitué à celui de housse, s'appliquait également aux hommes et aux chevaux. [SP]
MONSIEUR BLANDINEAU
De l'argent, Madame ? Vous aviez hier vingt-cinq louis d'or.
MADAME BLANDINEAU
Cela est vrai, Monsieur. J'ai joué, j'ai perdu, j'ai payé, je n'ai plus rien ; je vais rejouer, il m'en faut d'autre en cas que je perde.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais, ma femme.
MADAME BLANDINEAU
Hé fi donc, Monsieur Blandineau, que de façons. Au lieu de me remercier d'en prendre du vôtre.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous remercier !
MADAME BLANDINEAU
Oui, vraiment, c'est un bien mal acquis qui ne fait point de profit ; je perds tout ce que je joue.
MONSIEUR BLANDINEAU
Hé, pourquoi jouer, Madame Blandineau ?
MADAME BLANDINEAU
Pourquoi jouer, Monsieur ? Pourquoi jouer ? Je vous trouve admirable. Que voulez-vous donc qu'on fasse de mieux, et à la campagne surtout ? J'ai la complaisance de venir avec vous dans une chaumière bourgeoise avec votre ennuyeuse famille : il se trouve par hasard dans le Village des femmes d'esprit, des personnes du monde, de jeunes gens polis ; il se forme une agréable société de plaisir et de bonne chère ; c'est le jeu qui est l'âme de toutes ces parties : et je ne jouerai pas ? Non, Monsieur, ne comptez point là-dessus, et donnez-moi de l'argent, s'il vous plaît, ou j'en emprunterai : mais ce sera sur votre compte.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh bien, Madame, voilà encore dix louis d'or : mais si vous les perdez…
MADAME BLANDINEAU
Si je ne les perds pas je les dépenserai, ne vous mettez pas en peine. À propos, c'est aujourd'hui la fête du Village, nous sommes les plus considérables, on soupe ici ce soir, je crois que vous en êtes bien et dûment averti ?...
MONSIEUR BLANDINEAU
Quoi votre dessein ridicule continue, et malgré tout ce que je vous en ai dit ?...
MADAME BLANDINEAU
Ce sont vos discours, Monsieur, vos remontrances, qui ont achevé de me déterminer.
MONSIEUR BLANDINEAU
Madame Blandineau, vous me pousserez à des extrémités…
MADAME BLANDINEAU
Monsieur Blandineau, vous me ferez faire des choses…
MONSIEUR BLANDINEAU
Je vous défie, Madame Blandineau de faire pis que vous faites.
MADAME BLANDINEAU
Comment donc, Monsieur, suis-je une libertine, une coquette ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous êtes pis que tout cela, Madame me femme. Quelle extravagance de rassembler huit ou dix femmes plus ridicules l'une que l'autre, qui ne sont assurément pas de vos amies, pour leur donner à souper ? Leur faire manger notre bien ?
MADAME BLANDINEAU
Que vous avez l'âme crasse, Monsieur Blandineau ! Que vous avez l'âme crasse, et que vous savez peu vous faire valoir ! J'aime à paraître, moi, c'est là ma folie.
MONSIEUR BLANDINEAU
Et vous devriez vous cacher d'être si peu raisonnable…
MADAME BLANDINEAU
Vous voyez, Monsieur, comme vous vous révoltez contre le souper : oh bien, nous aurons les violons, de la musique, un petit concert, le bal, et une espèce d'Opéra même, si vous continuez à me contredire.
MONSIEUR BLANDINEAU
Ah, quel abandonnement ! Quel désordre ! Mais quand vous seriez la femme d'un Traitant, vous ne feriez pas plus d'impertinences.
MADAME BLANDINEAU
C'est ma soeur qui fait cette dépense-là, ne vous chagrinez pas.
MONSIEUR BLANDINEAU
La malheureuse !
SCÈNE VI. Monsieur et Madame Blandineau, Lisette.
LISETTE
Voilà votre écharpe, Madame.
MADAME BLANDINEAU
Adieu, mon ami, appelez Cascaret qu'il vienne porter ma queue.
MONSIEUR BLANDINEAU
Votre queue, Madame Blandineau ! Vous, vous faire porter la queue ?
MADAME BLANDINEAU
Oui, Monsieur Blandineau, moi-même, puisque j'ai eu la complaisance de prendre une queue toute unie, je me la ferai porter, s'il vous plaît, pour ne pas figurer avec la populace.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais, ma femme…
MADAME BLANDINEAU
Mais, mon mari, point de dispute. Quantité de bougies dans la salle, et surtout, que le couvert soit propre, Lisette.
LISETTE
Oui, Madame.
MADAME BLANDINEAU
Jasmin et Cascaret rinceront les verres, le filleul et le cousin de Monsieur verseront à boire, et le Maître Clerc mettra sur table.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mon Maître Clerc ? Il n'en fera rien.
MADAME BLANDINEAU
Il le fera, mon ami, je l'en ai prié ; il n'est pas si impoli que vous, il n'oserait me contredire.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais, Madame Blandineau, songez…
MADAME BLANDINEAU
Ne vous gênez point, mon fils, si la compagnie ne vous plaît pas, nous n'avons que faire de vous, on vous dispense d'y être.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh, parbleu, j'y serai, je vous en réponds, et vous verrez…
Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
SCÈNE VII. Monsieur Blandineau, Lisette.
LISETTE
Voilà une maîtresse femme, Monsieur, et qui met votre maison sur un bon pied. Faire une espèce de Maître d'hôtel d'un Maître Clerc ? Cela est délicatement imaginé, au moins.
MONSIEUR BLANDINEAU
Il ne fera point cette sottise-là, j'en suis sûr.
LISETTE
Il la fera, Monsieur, Madame et lui sont fort bons amis, il fait tout ce qu'elle veut.
MONSIEUR BLANDINEAU
Ne trouves-tu pas que cette femme-là devient un peu folle, Lisette ?
LISETTE
Non, Monsieur, je la trouve de fort bon esprit, au contraire ; elle prend ses commodités et ses plaisirs, et vous avez la peine et les chagrins de tout. Qui est le plus fou de vous deux ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh, c'est moi, sans contredit : mais j'ai opinion que c'est sa soeur qui la gâte ; et je voudrais bien être débarrassé de cette folle-là, sans être obligé de quereller avec ma femme, c'est pour cela que je la voudrais marier à Monsieur Naquart.
LISETTE
Que vous importe à qui, pourvu qu'elle soit mariée ? Tenez, Monsieur, je la soupçonne de quelque dessein, dont elle aura peine à ne me pas faire confidence. Laissez-moi sonder un peu ses sentiments, j'aurai soin de vous en rendre compte.
MONSIEUR BLANDINEAU
Hé bien, fais, Lisette : mais dépêche-toI. Je vais trouver Monsieur Naquart, et nous attendrons ensemble de tes nouvelles.
LISETTE
Allez, Monsieur, vous ne tarderez pas à en avoir, laissez-moi faire. Ce Monsieur Blandineau, il est à plaindre. Mais, voici une petite personne qui l'est encore plus que lui, quoique son malheur soit d'une autre nature.
SCÈNE VIII. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Quoi, te voilà seule, Lisette, et tu ne viens pas me trouver ? Que tu es cruelle de m'abandonner à mes chagrins, et de ne pas être avec moi le plus souvent qu'il t'est possible !
LISETTE
Je ne puis pas suffire à toute la famille, c'est à qui m'aura. Madame Blandineau, pour pester contre son mari, le mari pour se plaindre de sa femme : Madame la Greffière, pour m'entretenir de son ajustement et de sas charmes : et vous, pour parler de votre amant. Voilà bien de l'occupation dans un même ménage.
ANGÉLIQUE
Que mes tantes sont folles, Lisette, et que je suis malheureuse de me trouver sans bien, sans autres parents qu'elles seules, avec autant de faiblesse pour un amant aussi perfide.
LISETTE
Oh, pour moi, je ne comprends pas comment depuis huit jours que nous sommes ici, vous n'avez point eu de ses nouvelles : il faut qu'il soit mort ou malade.
ANGÉLIQUE
Il est pis que cela, Lisette, il est inconstant. Quelques jours avant notre départ, il te souvient que nous le vîmes dans ta chambre ; il s'y rendit une heure plus tard que de coutume, il y demeura beaucoup moins, il était chagrin, inquiet, interdit, embarrassé : il commençait à ne me plus aimer, Lisette, et l'absence l'a fait m'oublier tout à fait.
LISETTE
Si cela est, ce sont vos tantes qui en sont cause.
ANGÉLIQUE
Que je les hais, Lisette !
LISETTE
L'une avait assez de penchant pour lui, à la vérité : mais elle ne voulait pas qu'il en eût pour vous.
ANGÉLIQUE
Oui, cela est vrai, ma tante la Greffière, n'est-ce pas ? Je crois qu'elle était amoureuse de lui.
LISETTE
Justement, et c'en est assez pour faire déserter un joli homme ; outre que Madame Blandineau, de son côté, qui ne veut point vous voir plus grande Dame qu'elle, a fait aussi ce qu'elle a pu, pour l'éloigner à force de brusqueries : c'est ce qui l'a rebuté sur ma parole.
ANGÉLIQUE
Quelle injustice ! Et que je l'aime bien plus qu'il ne m'aimait ! Plus on me défendait de le voir et de lui parler, plus sa présence et sa conversation me causaient de joie et de ravissement, ma pauvre Lisette.
LISETTE
Il y a là-dedans plus d'opiniâtreté que de constance.
ANGÉLIQUE
Non, je t'assure.
LISETTE
Oh, si fait, si fait ; vous êtes fille, et le plaisir de contredire, fait quelquefois plus de la moitié de nos passions, à nous autres.
Si fait : Populairement. Au contraire, quand on veut affirmer ce qu'un autre nie. [F]
ANGÉLIQUE
Ah ! Ma chère Lisette, voici Lolive. Son maître n'est point inconstant. Que je suis heureuse !
LISETTE
Le Ciel en soit loué, j'en suis ravie.
SCÈNE IX. Angélique, Lisette, Lolive.
LOLIVE
Je suis bienheureux, Mademoiselle, de vous trouver ainsi d'abord en arrivant, avant que personne…
ANGÉLIQUE
Donne-moi tes lettres, dépêche.
LOLIVE
Je n'ai point de lettres à vous donner, Mademoiselle.
ANGÉLIQUE
Tu n'as point de lettres à me donner ? Qui t'amène donc ici ? Que fait ton maître ?
LOLIVE
La plus mauvaise manoeuvre du monde. C'est un traître, un chien qui ne mérite pas de vivre, un homme à pendre, Mademoiselle.
LISETTE
Voilà un bel éloge !
ANGÉLIQUE
Que veux-tu donc dire ?
LISETTE
T'envoie-t-il ici pour nous dire cela ?
LOLIVE
Non, mais il y va venir, lui, pour le justifier.
ANGÉLIQUE
Il va venir ici ? Quoi faire ?
LOLIVE
Une très haute sottise : épouser votre tante.
ANGÉLIQUE
Épouser ma tante, Lisette !
LISETTE
Épouser votre tante ! Cela ne se peut pas.
LOLIVE
Si fait vraiment, ce n'est pas celle qui a son mari, c'est celle qui est veuve, Madame la Greffière ; et j'ai ici une lettre pour elle que je m'en vais lui rendre au plus vite.
ANGÉLIQUE
Une lettre pour elle ! Je la verrai, donne.
LOLIVE
Non, Mademoiselle, vous ne la verrez point. J'ai déjà eu cent coups de pied dans le ventre, pour cette affaire-ci ; il est bon de m'en tenir là. Qu'il ne s'aperçoive pas, je vous prie, que je vous ai avertie de rien.
SCÈNE X. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Ma tante est-elle devenue folle, de vouloir épouser Monsieur_le_Comte ?
LISETTE
Non, c'est Monsieur_le_Comte qui est devenu fou de vouloir épouser votre tante.
ANGÉLIQUE
Cela ne sera point, Lisette, c'est un prétexte qu'il, prend pour s'approcher de moI. Il trompe ma tante ; ma tante aime à se flatter, cela tournera tout autrement que tu te l'imagines.
LISETTE
Vous aimez à vous flatter vous-même.
ANGÉLIQUE
Il n'importe, ne me détrompe point, ma chère Lisette ; je vais attendre Monsieur_le_Comte à l'entrée du Village, je veux lui parler la première, je saurai ses sentiments par lui-même, et je ne le quitterai point qu'il ne m'ait promis de n'épouser que moi.
LISETTE
Vous ferez fort bien de vous emparer de luI. On reprend son bien où on le trouve, une fois.
ANGÉLIQUE
Assurément. Viens avec moi, ma pauvre Lisette.
LISETTE
Non, prenez quelque petite fille du village, et me laissez parler à votre tante. J'en tirerai quelque confidence, qui ne vous sera pas inutile.
ACTE II
SCÈNE I. La Greffière, Le Magister.
LA GREFFIÈRE
Que cela soit bien tourné, Monsieur le Magister ; que cela soit bien tourné.
LE MAGISTER
Ne vous boutez pas en peine, partant que les garçons ne manquiont pas de vin et les filles de tartes, et que vous nous bailliais ces vingt écus que vous m'avez dit pour les ménétriers et pour ces petites chansonnettes que je fourerons par-ci par-là, nan ragaillardira votre soirée de la belle façon, je vous en réponds.
LA GREFFIÈRE
Voilà six louis d'or, Monsieur le Magister, ce sont dix francs plus que les vingt écus.
LE MAGISTER
Bon, tant mieux ; je vous baillerons queuque petit par-dessus pour ça ; et comme j'ai quelque doutance que vous allez vous remarier, j'aurons soin de faire votre épitra… votre épitra…
LA GREFFIÈRE
Mon épitaphe ?
LE MAGISTER
Hé, morgué, nenni, c'est tout le contraire, votre épitralame, je pense, je ne sais pas bian comme ça s'appelle : mais ce seront des vars à votre louange, toujours.
Morgué : Sorte de juron de paysan. [L]
Epitralame : Pour épitalame, Sorte de Poésie qui se fait à l'ocasion d'un mariage et à la louange des nouveaux mariés. [FC]
LA GREFFIÈRE
Ne manquez pas, surtout, d'y bien marquer les agréments de la fin du siècle, il est si fortuné que moi, si fortuné, que je veux que ma reconnaissance en soit publique.
LE MAGISTER
Oh, tatigué, laissez-moi faire, j'en sis du moins aussi content que vous. J'ai perdu ma femme, et puis j'avons cette année bon vin, bonne récolte, je sommes tretous si aises. Allez, je chanterons à pleins gosiers, et je remuerons le jarret de la belle magnière.
Tatigué : interj. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]
LA GREFFIÈRE
Oui, mais c'est pour ce soir, Monsieur le Magister ; et ces vers à ma louange…
LE MAGISTER
Oh ! Que ça fera biantôt bâtI. Il n'est pas malaisié de vous louer : vous êtes belle, vous êtes bonne, vous êtes riche.
LA GREFFIÈRE
Je suis jeune aussi, Monsieur le Magister.
LE MAGISTER
Voulez-vous que je mette itou ça ; hé bien, volontiers, tout coup vaille : mais vous baillerez queuque chose pour l'âge.
LA GREFFIÈRE
Gardez-vous bien de l'oublier.
LE MAGISTER
Vous avez raison. Je daterons la chanson, et cela vous sarvira de baptistaire. Adieu, Madame, je sis content de vous, vous serez contente itou de la date, sur ma parole.
LA GREFFIÈRE
Adieu, Monsieur le Magister, votre très humble servante. Ah ! Que je suis ravie ! Que j'envisage un charmant avenir ! Quels heureux moments ! Quels heureux moments ! Je ne me sens pas de joie.
SCÈNE II. La Greffière, Lisette.
LISETTE
Comment donc, Madame, on dit que vous mettez en joie tout le Village ? Est-ce à cause de la Fête, ou si vous avez quelque sujet particulier de vous réjouir ?
LA GREFFIÈRE
Les mauvais présages de ce matin sont évanouis, ma pauvre Lisette, j'ai reçu les plus agréables nouvelles…
LISETTE
Il y aurait de l'indiscrétion, peut-être, de vous demander ce que c'est, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Qu'on blâme les Devineresses tant qu'on voudra, je suis contente de la du Verger, pour moi.
LISETTE
Comment donc, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Nous y voilà parvenues, ma pauvre Lisette, nous y touchons du bout du doigt, ma chère enfant.
LISETTE
Hé, à quoi, Madame ?
LA GREFFIÈRE
À cet heureux temps que la du Verger m'a tant promis à la fin du siècle, et à mon bonheur.
LISETTE
Hé, qu'a de commun la fin du siècle avec votre bonheur, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Je n'ai pas eu de grands plaisirs pendant le cours de celui-ci ; mais je vais passer l'autre agréablement, sur ma parole.
LISETTE
Voilà de beaux projets !
LA GREFFIÈRE
Je suis déjà veuve, premièrement.
LISETTE
Cela promet, vous avez raison.
LA GREFFIÈRE
Et je ne le serai pas longtemps, encore.
LISETTE
Comment donc, Madame ?
LA GREFFIÈRE
C'est la saison des révolutions, que la fin des siècles, et tu vas voir d'assez jolis changements dans ma destinée.
LISETTE
Hé, quels changements, encore ?
LA GREFFIÈRE
Je serai dès aujourd'hui femme de condition.
Femme de condition : Absolument, noblesse. Ceux qui comptent plusieurs degrés, sans illustration extraordinaire, forment l'homme et la femme de condition. [L]
LISETTE
Femme de condition ! Cela ne me surprend point, vous êtes taillée pour cela, et vous en avez toutes les manières.
LA GREFFIÈRE
C'est sans affectation, cela m'est naturel.
LISETTE
Hé ! Quel heureux petit Seigneur aura le bonheur de vous faire femme de condition ?
LA GREFFIÈRE
Le petit Comte, ma chère Lisette, le petit Comte.
LISETTE
Qui, le petit Comte ? Celui qui était amoureux de votre nièce ?
LA GREFFIÈRE
Dis, qu'il feignait de l'être pour s'approcher de moi.
LISETTE
Ah, le petit fourbe !
LA GREFFIÈRE
Nous avons bien conduit cela, n'est-ce pas ?
LISETTE
Hé, qu'était-il besoin de conduire là-dedans, vous ne dépendez que de vous.
LA GREFFIÈRE
L'agrément du mystère, mon enfant, l'agrément du mystère, j'avais même dessein qu'il m'enlevât : oh ! Je crois que c'est un grand plaisir, d'être enlevée.
LISETTE
Oui, cela a son mérite, assurément.
LA GREFFIÈRE
Nous nous serions mariés en cachette, incognito, sous seing privé, pour éviter les manières Bourgeoises.
LISETTE
Cela était noblement pensé.
LA GREFFIÈRE
Mais le plaisir de faire enrager de près mon beau-frère le Procureur, qui est un fort impertinent personnage, la joie que j'aurai d'être témoin du dépit de ma soeur et de ma nièce, et de jouir par mes propres yeux du désespoir de toutes les femmes de ma connaissances, nous a fait prendre la résolution de faire ce mariage à leurs barbes. Oh, cela est bien satisfaisant, je te l'avoue.
LISETTE
Il n'y a rien de plus gracieux, vous avez raison.
LA GREFFIÈRE
Le petit Comte va arriver, et en poste, même ; son valet de chambre est déjà ici, cette affaire-là sera bientôt publique.
LISETTE
Ne le serait-elle point déjà, Madame ? Voilà votre soeur et votre cousine qui me paraissent bien échauffées.
SCÈNE III. Madame Blandineau, La Greffière, l'Élue, Lisette.
MADAME BLANDINEAU
Qu'est-ce que c'est, donc, ma soeur ? Il se répand un bruit dans le Village qui ma paraît des plus surprenant.
L'ÉLUE
Et à moi des plus ridicule.
LA GREFFIÈRE
En quoi, donc, ridicule ? Et qu'est-ce que c'est que ce bruit, s'il vous plaît, Mesdames ?
MADAME BLANDINEAU
Que vous allez épouser Monsieur_le_Comte, un homme de qualité, un petit étourdi qui n'a rien. Oh ! Je ne trouve point cela vraisemblable.
LA GREFFIÈRE
Cela n'est pas moins vrai, ma soeur, me voilà Comtesse ; et grâces au Ciel, nous ne figurerons plus ensemble.
MADAME BLANDINEAU
Comtesse, vous ? Vous Comtesse, ma soeur ?
LA GREFFIÈRE
Dites, Madame, Madame Blandineau, et Madame tout court, entendez-vous ?
MADAME BLANDINEAU
Madame, tout court ! Ah ! Je n'en puis plus. Ma soeur Comtesse, et moi Procureuse ! Un siège, et tôt, dépêchez, Lisette.
LISETTE
Madame, Madame ; holà donc, Madame.
L'ÉLUE
Vous seriez Comtesse, vous, ma cousine la Greffière ?
LA GREFFIÈRE
Ah ! Plus de cousinage, Madame l'Élue, plus de cousinage.
L'ÉLUE
Un fauteuil aussi ; tôt, du secours ; à moi Lisette.
LISETTE
Oh, par ma foi, donnez-vous patience.
L'ÉLUE
Je m'affaiblis, je suffoque, j'agonise, et je m'en vais mourir de mort subite.
MADAME BLANDINEAU
Écoutez, ma soeur, il n'y a qu'un mot qui serve. Vous voulez le porter plus beau que moi, parce que vous êtes mon aînée, ç'a toujours été votre fureur : mais je me séparerais d'avec mon mari, s'il fallait avoir ce déboire-là. Vous verrez de belles oppositions, laissez faire.
L'ÉLUE
Il ne faut pas que la famille demeure les bras croisés, dans cette affaire-ci, il faut agir, il faut se remuer, ma cousine.
LA GREFFIÈRE
Oh, remuez-vous, remuez-vous, je me remuerai aussi, moi, je vous en réponds.
LISETTE
Mort de ma vie, que de mouvement ! Voilà une famille bien sémillante !
Mort de ma vie : Autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
LA GREFFIÈRE
Mais, vraiment, je les trouve admirables, elles m'empêcheront de m'élever, de faire fortune : ces Bourgillonnes-là sont si ridicules…
Bourgillonne : Mot inventé à partir de bourge diminutif de bourgeois et suffixe illon ou illonne pour dévaloriser une personne bourgeoise come on dit avocaillon, écrivaillon, curaillon.
MADAME BLANDINEAU
Bourgillonnes, Madame l'Élue, Bourgillonnes !
L'ÉLUE
Ah, Ciel ! Bourguillonne, moi qui suis, par la grâce de Dieu, fille, soeur et nièce de Notaire, et femme d'un Élu, ma cousine.
MADAME BLANDINEAU
Et moi, ma cousine, qui ai eu plus de treize mille francs en mariage, tant en argent comptant, qu'en nippes et bijoux. Je suis dans une colère…
L'ÉLUE
Et moi dans une rage.
LA GREFFIÈRE
Oh, je deviendrai furieuse, moi, je vous en avertis, prenez-y garde.
LISETTE
Hé, là, là, Mesdames, un peu de modération, voulez-vous donner à rire à tout le Village ? Voilà cette grosse Marchande de laine de la rue des Lombards, qui, comme vous savez, n'est pas une bonne langue.
SCÈNE IV. Madame Blandineau, La Greffière, l'Élue, Madame Carmin, Lisette.
MADAME CARMIN
Bonjour, ma chère Madame Blandineau.
MADAME BLANDINEAU
Madame Carmin, votre très humble servante.
MADAME CARMIN
Je ne puis pas être de votre souper, je m'en retourne à Paris, je viens prendre congé de vous, mes chers enfants.
LA GREFFIÈRE
Ah ! Ne partez que demain, je vous prie, vous ne me refuserez pas d'être témoin…
MADAME CARMIN
Je ne puis différer mon départ. Je viens de recevoir des nouvelles d'une affaire dont j'attendais la conclusion avec impatience ; elle est finie, il faut que je parte.
L'ÉLUE
Hé, quelle affaire, Madame Carmin ; sont-ce des laines d'Hollande, d'Angleterre, qui vous arrivent ?
MADAME CARMIN
Ah ! Fi donc : rien moins que cela, Mesdames. Je quitte le négoce, je m'y suis enrichie, cela est au-dessous de moi à l'heure qu'il est ; j'achète une Charge à mon mari, je me fais Présidente.
MADAME BLANDINEAU
Vous, Présidente, Madame Carmin ?
MADAME CARMIN
Moi-même.
L'ÉLUE
Madame Carmin Présidente !
MADAME CARMIN
Oui, Madame.
LA GREFFIÈRE
Et moi, Comtesse, Madame Carmin.
MADAME CARMIN
Vous, Comtesse, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Oui, Madame la Présidente.
MADAME CARMIN
J'en suis ravie, Madame_la_Comtesse.
MADAME BLANDINEAU
Et moi, je suffoque, je n'en puis plus.
L'ÉLUE
Il y a pour en mourir, je n'en reviendrai point.
LISETTE
Voilà de belles fortunes. Hé, Madame Carmin remplira bien cette place là.
MADAME CARMIN
Oh, ce ne sera pas moi qui exercerai, ce sera mon mari : mais je lui recommanderai certaines affaires.
LA GREFFIÈRE
Il sera bon d'être de vos amies.
MADAME CARMIN
Ce n'est qu'une Charge de campagne, à la vérité, et dans une Élection d'une très petite Ville du côté d'Estampes : mais il y a de grands agréments, de grandes prérogatives.
L'ÉLUE
Hé, quelles prérogatives, Madame ?
MADAME CARMIN
On est maître absolu dans le pays, premièrement : il n'y a, je crois, dans toute la Juridiction, ni Procureurs, ni Avocats, ni Conseillers même, et Monsieur le Président peut se vanter qu'il est lui seul toute la Justice ; cela est fort beau, Mesdames.
MADAME BLANDINEAU
Oui, cela est fort beau de voir Monsieur Carmin juger tout seul, lui qui ne sait ni latin, ni Pratique, ni lire, ni écrire, peut-être.
Pratique : La manière de procéder devant les tribunaux, et, en général, tout ce qui est relatif aux actes que font les officiers de justice, et notamment les avoués et les huissiers. [L]
MADAME CARMIN
Oh, je vous demande pardon, Madame Blandineau, il signera son nom fort librement, et avec un paraphe, encore, à cause de sa Charge.
L'ÉLUE
Mais ce n'est pas assez de savoir signer, il faut juger auparavant.
MADAME CARMIN
Belle bagatelle ! Il y a dans la Ville un Tabellion qui règle tout, moyennant trente ou quarante francs par année ; et puis quand on a bons sens, bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre, c'en est assez pour des gens de Province.
Juger à la rencontre : Juger selon les personnes que l'on rencontre, c'est presque juger à la tête dxu client.
LISETTE
Assurément, et les Juges les plus habiles ne sont pas toujours les plus équitables.
MADAME CARMIN
Au bout du compte, ce n'est pas mon affaire. Je ne veux qu'un rang, moi, cela m'en donne un qui me distingue. Monsieur Carmin est un bon homme qui aime la retraite, la campagne : il jugera comme il pourra. Il vivra content dans sa petite Ville, et moi à Paris, comme une Présidente.
LA GREFFIÈRE
Et moi, comme une Comtesse. Nous nous retrouverons, Madame la Présidente.
MADAME CARMIN
Adieu, ma chère Madame Blandineau ; à mon retour nous ferons ensemble quelque partie de plaisir.
MADAME BLANDINEAU
Adieu, Madame Carmin, bon voyage.
MADAME CARMIN
Votre très humble servante, Madame.
L'ÉLUE
Vous m'avez vendu des laines éventées, que je vous renverrai, Madame la Présidente.
MADAME CARMIN
On vous les changera, Madame l'Élue. Adieu, mon agréable Comtesse.
LA GREFFIÈRE
Adieu, ma chère Présidente.
LISETTE
Quelle politesse il y a parmi les femmes de qualité ! Au bout du compte, voilà de belles fortunes ! Une femme placée, une femme en Charge.
MADAME BLANDINEAU
Je n'y puis plus tenir, je suis au désespoir ; Monsieur Blandineau en achètera une qui m'ennoblisse, ou je ne le veux voir de ma vie.
L'ÉLUE
Monsieur l'Élu cessera de l'être, ou je trouverai moyen de n'être plus sa femme.
SCÈNE V. La Greffière, Lisette.
LISETTE
Courage, Madame, voilà le champ de bataille qui vous demeure, et il faut qu'il crève une douzaine de Bourgeoise de cette affaire-ci.
LA GREFFIÈRE
C'est mon beau-frère à qui j'en veux le plus. Il m'a tantôt traité de folle, quand je lui parlais de devenir Comtesse, je veux qu'il devienne fou, lui de voir que je lui ai dit vrai.
LISETTE
Le voilà qui vous amène Monsieur Naquart.
LA GREFFIÈRE
Ah, tu vas voir comme je le recevrai.
SCÈNE VI. Monsieur Blandineau, Madame Naquart, La Greffière, Lisette.
MONSIEUR BLANDINEAU
Hé bien, ma soeur, avez-vous réfléchi sur la proposition que je vous ai tantôt faite ? Quel est le fruit de vos réflexions ?
LA GREFFIÈRE
Que c'est un animal bien persécutant qu'un beau-frère, Monsieur Blandineau !
NAQUART
C'est sous les auspices de Monsieur, Madame, que je prends la liberté…
LA GREFFIÈRE
Bonjour, Monsieur Naquart, bonjour. Vous m'aimez, on me l'a dit, je le crois. Je ne vous aime point, je vous le dis, vous pouvez m'en croire.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais, ma belle-soeur…
LA GREFFIÈRE
Mais, mon beau-frère, ne m'en parlez pas davantage. C'est une affaire jugée en dernier ressort dans mon imagination ; il n'y a point d'appel à cela. Quand j'ai pris une fois mon parti, je n'en reviens jamais, demandez à Lisette.
LISETTE
Oh, pour cela non, c'est une des plus grandes perfections de Madame.
NAQUART
J'avais cru, Madame…
LA GREFFIÈRE
Vous êtes un malcréant, Monsieur Naquart.
NAQUART
Que vous ayant adressé autrefois mes premiers hommages.
LA GREFFIÈRE
Les temps sont changés, Monsieur Naquart, j'étais une sotte, une enfant, une imbécile : il est vrai, je m'en souviens, j'avais pour vous une heureuse faiblesse ; et si j'en avais été crue, je serais veuve de vous à l'heure qu'il est.
NAQUART
Veuve de moi, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Oui, vraiment, il était de mon étoile d'être veuve dans le temps que je le suis devenue, et je ne crois pas qu'en votre faveur mon étoile en eût eu le démenti.
MONSIEUR BLANDINEAU
Ce premier danger est passé, laissez courir à Monsieur Naquart les risques d'un second.
LA GREFFIÈRE
Oh, pour cela non, qu'il ne s'y joue pas, je ne lui conseille pas d'insister là-dessus, mon étoile est terrible pour les maris ; et selon le calcul que j'en ai fait faire, elle en doit exterminer trois ou quatre, et en très peu de temps, et de qualité même : voyez combien durerait un pauvre diable de Procureur.
LISETTE
Quoi, Madame, vous aimez Monsieur_le_Comte, et vous avez la dureté de l'exposer à la malignité influence ?
LA GREFFIÈRE
Oui, pour la combattre, ma pauvre Lisette. C'est un jeune homme qui lui résistera davantage.
LISETTE
Vous avez raison, il n'y a pas le mot à dire.
NAQUART
Je n'aurai donc pas le bonheur de vous posséder, Madame ? De vous être quelque chose ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous êtes plus fou qu'elle, Monsieur Naquart.
LISETTE
Voilà un bon homme qui vous aime à la rage.
LA GREFFIÈRE
Qu'il est embarrassant d'avoir trop de mérite ! Mais si vous avez tant d'envie de m'appartenir, Monsieur Naquart, épousez ma nièce Angélique, c'est une autre moi-même, je vous la donne.
LISETTE
Ah, ah ! En voici bien d'un autre.
NAQUART
Parlez-vous sérieusement, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Oui, sans doute, et vous me ferez plaisir même. La pauvre enfant ! Il faut bien faire quelque chose pour elle. Je lui enlève Monsieur_le_Comte, qui était son amant ; je l'épouse ce soir, plus par vanité, que par amour, moins pour son mérite, que pour sa qualité, car je ne veux qu'un nom, moi, je ne veux qu'un nom, c'est ma grande folie.
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous épouseriez ce jeune homme qui était amoureux d'Angélique ?
LA GREFFIÈRE
Oui, vous dis-je, je lui vole son amant : Monsieur Naquart est le mien, je le renvoie à elle, ce ne sera qu'une espèce de troc : et tu lui feras entendrez, Lisette, que je lui donne plus que je ne lui dérobe.
LISETTE
Vous devriez demander du retour. Je vais la chercher au plus vite pour lui apprendre cette bonne nouvelle : que je vais la réjouir !
SCÈNE VII. Monsieur Blandineau, Monsieur Naquart, La Greffière.
NAQUART
Songez bien à quoi vous vous engagez, Madame.
LA GREFFIÈRE
À vous donner ma nièce, Monsieur Naquart.
NAQUART
Quand il sera question de signer, n'allez pas vous aviser de vous dédire.
LA GREFFIÈRE
Me dédire, moi, Monsieur Naquart, moi me dédire, une Comtesse manquer de parole ! Ah ! Ne craignez pas cela. Vous avez l'usage des affaires, faites au plutôt dresser votre contrat et le mien, nous les signerons dans le moment que nous aurons ici Monsieur_le_Comte.
MONSIEUR BLANDINEAU
Mais ce Monsieur_le_Comte…
LA GREFFIÈRE
Écoutez, ne vous avisez pas de me manquer de respect devant lui, Monsieur Blandineau. Adieu, Messieurs les Procureurs, Madame_la_Comtesse est votre très humble servante.
SCÈNE VIII. Monsieur Blandineau, Monsieur Naquart.
MONSIEUR BLANDINEAU
Son extravagance est au plus haut point, et je vous avertis que je ne souffrirai point qu'elle épouse ce jeune homme-là.
NAQUART
Elle ne l'épousera point, laissez-moi faire.
MONSIEUR BLANDINEAU
C'est un homme ruiné qui n'a pas le sol.
NAQUART
Je sais mieux ses affaires que personne, je suis son Procureur et son Curateur tout ensemble, et il ne fera rien que je n'y donne les mains. Demeurez en repos.
Curateur : Celui qui est élu ou nommé pour avoir soin des biens et des affaires d'une personne émancipée, ou interdite. [F]
SCÈNE IX. Monsieur Blandineau, Monsieu Naquart, Claudine.
CLAUDINE
Hé, venez vite, Monsieur, parler à Madame. La voilà qui étouffe, et qui va mourir, parce que Madame la Greffière va être Comtesse.
MONSIEUR BLANDINEAU
Autre extravagante.
CLAUDINE
Madame l'élue est avec elle qui fait tout comme elle ; elles s'asseyent, elles se lèvent, elles se tourmentent, elles se lamentent ; elles m'ont donné chacune deux soufflets, parce que je ne pouvais m'empêcher de rire.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh, quel embarras, Monsieur Naquart ! On ne voit que des folles de quelque côté qu'on se tourne.
NAQUART
Elles deviendront sages ; et si vous voulez m'en croire, nous jouirons de notre bien, Monsieur Blandineau, et nous leur remettrons aisément l'esprit, en nous accommodant pour quelque temps du moins, à leur ridicule et à leurs faiblesses, que nous corrigerons tout à fait dans la suite.
ACTE III
SCÈNE I. Angélique, Le Comte.
ANGÉLIQUE
Monsieur_le_Comte, vous me désespérez.
LE COMTE
Charmante Angélique, je vous adore.
ANGÉLIQUE
Et vous croyez me le persuader en devenant le mari de ma tante ?
LE COMTE
Mais, que voulez-vous que je fasse ? Vous êtes sans bien, je n'ai ni emploi, ni revenu ; un procès que je viens de perdre, achève de me ruiner absolument, ma naissance et ma qualité me sont même à charge dans la situation où je me trouve. Me pardonnerais-je à moi-même de vous associer à mon malheur ?
ANGÉLIQUE
Oui, j'aime mieux être malheureuse avec vous, que de vous voir heureux avec ma tante.
LE COMTE
Je ne le serai point du bout, je vous assure : ce n'est point elle, c'est son bien que j'épouse, pour le partager avec vous.
ANGÉLIQUE
Je n'en veux point, Monsieur, je n'ai que faire de bien, je ne veux que vous.
LE COMTE
Ah ! Soyez sûr de tout mon coeur, il ne sera jamais qu'à vous ; je vous chérirai, je vous aimerai, je vous adorerai toute ma vie.
ANGÉLIQUE
Et vous ne m'épouserez point ? Je ne veux point de cela.
LE COMTE
Que vous êtes cruelle ! Laissez-moi céder pour un temps à notre mauvaise fortune, pour nous en assurer une meilleure ; Nous sommes jeunes l'un et l'autre, votre tante n'a que très peu de temps à vivre.
ANGÉLIQUE
Et vous croyez que pour vous avoir j'aurai la patience d'attendre qu'elle meure ? Non pas, s'il vous plaît, je veux que vous m'épousiez la première ; ma tante a déjà été mariée, c'est à elle d'attendre.
LE COMTE
Mais que ferons-nous ? Que devenir ? Comment vivre ?
ANGÉLIQUE
Nous nous aimerons, Monsieur_le_Comte, et je serai contente : cela ne nous suffira-t-il pas comme à moi ?
LE COMTE
Charmante Angélique, adorable personne !
SCÈNE II. Angélique, Le Comte, Lisette.
ANGÉLIQUE
Ne me dites point tant de douceurs, et aimez-moi davantage, Monsieur_le_Comte. Ah te voilà, ma chère Lisette ! Viens m'aider à le rendre raisonnable : il s'obstine à vouloir épouser ma tante, pour faire fortune.
LISETTE
Hé bien, mort de ma vie, laissez le faire, et épousez quelqu'un qui fasse la vôtre. Monsieur Naquart est plus riche que votre tante, il ne tiendra qu'à vous de devenir sa femme.
LE COMTE
Elle épouserait Monsieur Naquart, mon procureur ?
LISETTE
Pourquoi non ? Ce Procureur-là s'est emparé d'une partie de votre bien, il peut bien s'emparer aussi de votre maîtresse. La tante et lui sont déjà d'accord, cela ne dépend plus que de Mademoiselle.
ANGÉLIQUE
Oui ? Oh bien, bien, Monsieur, épousez ma tante, vous n'avez qu'à le faire, Monsieur Naquart m'en vengera.
LE COMTE
Vous consentiriez à cette union ?
ANGÉLIQUE
Ne faut-il pas céder à la mauvaise fortune ? Nous sommes jeunes l'un et l'autre, et je serai veuve aussitôt que vous, pour le moins.
LISETTE
Oh pour cela oui, j'en réponds.
LE COMTE
Je vous verrais entre les bras d'un autre ?
ANGÉLIQUE
Nous nous retrouverons, Monsieur, je vous donne rendez-vous quand nous serons tous deux devenus riches.
LE COMTE
Angélique, vous me mettez au désespoir.
ANGÉLIQUE
C'est vous, Monsieur, qui avez commencé à m'y mettre.
LE COMTE
Conservez-vous toute à moi, de grâce.
ANGÉLIQUE
Conservez-vous à moi vous-même. Mais voyez un peu pour quoi je n'aurais pas le même privilège que lui ! Cela est admirable.
LISETTE
Il faut que cela soit égal de part et d'autre, il n'y a rien de plus juste.
LE COMTE
Hé bien, je n'épouserai point votre tante, je vous le proteste.
ANGÉLIQUE
Et si vous ne vous hâtez de m'épouser, moi j'épouserai Monsieur Naquart, je vous le promets.
LE COMTE
Je l'empêcherai bien. Le voici, nous allons voir…
ANGÉLIQUE
Ah, qu'il est vilain, ma pauvre Lisette !
SCÈNE III. Monsieur Naquart, Le Comte, Angélique, Lisette.
NAQUART
Ah ! C'est vous que je cherche, Monsieur_le_Comte : on vient de me dire que vous étiez arrivé.
LE COMTE
Je suis ravi de vous rencontrer aussi, Monsieur, pour vous dire…
NAQUART
Comme je suis occupé à une affaire qui vous regarde, je suis bien aise de vous entretenir quelques moments avant de la mettre en état d'être terminée.
LE COMTE
Avant de finir cette affaire comme vous la proposez, Monsieur, il faut que vous trouviez les moyens de m'ôter la vie.
NAQUART
Cela est violent.
ANGÉLIQUE
Je suis aussi mêlée dans cette affaire, à ce qu'on dit, moi, Monsieur ?
NAQUART
Oui, Mademoiselle.
ANGÉLIQUE
Oh bien, Monsieur, ce ne sera pas de mon aveu qu'elle se fera ; et à moins que Monsieur_le_Comte n'ait l'impertinence d'épouser ma tante, je ne ferai pas la sottise de vous épouser, moi, vous pouvez comptez là-dessus.
LISETTE
Voilà une déclaration fort obligeante.
NAQUART
Elle devrait me rebuter : mais j'ai fait serment de vous rendre heureuse, et je veux que ce soit Monsieur_le_Comte lui-même qui vous porte à faire ce que je souhaite.
LE COMTE
Moi, Monsieur ?
ANGÉLIQUE
Oh, pour cela, je suivrai son exemple, qu'il prenne bien garde à ce qu'il fera.
NAQUART
Laissez-moi lui parler, et allez nous attendre avec Lisette chez le Tabellion du Village ; vous y trouverez presque toute votre famille. Si les contrats que je fais dresser vous conviennent, on les signera, sinon…
ANGÉLIQUE
Ils ne me conviendront point, Monsieur, je vous en réponds.
NAQUART
On vous y fait des avantages qui vous feront peut-être ouvrir les yeux.
ANGÉLIQUE
Plus je les ouvrirai, Monsieur, et moins je voudrai de vous, j'en suis sûre.
NAQUART
On ne prétend pas vous faire violence, ayez seulement la complaisance de passer chez le Tabellion.
ANGÉLIQUE
Je n'y veux point aller sans Monsieur_le_Comte.
LISETTE
Hé, pourquoi non ? Allons, venez, on ne vous fera pas signer par force.
ANGÉLIQUE
Au moins, Monsieur_le_Comte, ne vous laissez pas persuader d'épouser ma tante, j'épouserais Monsieur par dépit, moi, je vous en avertis.
SCÈNE IV. Monsieur Naquart, Le Comte.
NAQUART
Oh çà, Monsieur, nous voici seuls, parlez-moi sincèrement. Que venez-vous faire ici ?
LE COMTE
Chercher un asile contre la misère où je prévois que le mauvais état de mes affaires me va réduire.
NAQUART
Et cet asile est la maison de Madame la Greffière que vous venez épouser, à ce que l'on m'a dit ?
LE COMTE
On vous a dit vrai, c'est mon dessein. Elle a des rentes, des maisons, vingt mille écus d'argent comptant dont je deviendrai le maître, je me mettrai dans les affaires.
NAQUART
Un homme de votre qualité dans les affaires ?
LE COMTE
Pourquoi non ? Les gens d'affaires achètent nos terres, ils usurpent nos titres et nos noms même ; quel inconvénient de faire leur métier, pou être quelque jour en état de rentrer dans nos maisons et dans nos Charges ?
NAQUART
Je vous y ferai rentrer d'une autre manière, si vous voulez suivre mes conseils.
LE COMTE
Hélas ! Monsieur Naquart, ce sont vos conseils qui m'ont perdu : on me proposait un accommodement avantageux, vous m'avez empêcher de l'accepter, j'ai perdu mon procès.
NAQUART
Vous le deviez gagner tout d'une voix : mais il ne se trouve que de jeunes Juges à une audience, et nous plaidons contre une jolie femme, le moyen d'avoir raison !
LE COMTE
Ces réflexions sont aussi tristes qu'inutiles, il n'y a point de retour, la seule chose qui me reste à faire, est de chercher les moyens de ne pas vivre misérable. Une riche veuve me tend les bras, il faut m'y jeter sans réflexion.
NAQUART
Mais vous êtes aimé d'Angélique, vous l'aimez tendrement ?
LE COMTE
Hélas ! Monsieur, je mourrai de douleur peut-être, de ne pouvoir la rendre heureuse.
NAQUART
Il, faut trouver des moyens pour cela. Voici Madame la Greffière, entretenez-la dans les sentiments où elle est pour vous, et venez me joindre chez le Tabellion, où je vais vous attendre avec Angélique.
LE COMTE
Je m'y rendrai, Monsieur, le plutôt qu'il me sera possible.
SCÈNE V. Le Comte, La Greffière, Lolive.
LOLIVE
Il aura d'abord été chez vous en arrivant, Madame, il sera bien fâché de ne vous avoir pas rencontrée.
LA GREFFIÈRE
Mais quel chemin aura-t-il pris ? Je l'attendait du côté de la petite ruelle : outre que c'est le plus court et le plus commode, la sympathie l'y devait attirer, mon pauvre Lolive.
LOLIVE
La sympathie se sera trouvée en défaut, Madame.
LA GREFFIÈRE
Hé ! Le voilà.
LE COMTE
Madame.
LA GREFFIÈRE
C'est donc vous que je vois, mon cher Comtin ? Vous me cherchiez, je vous cherchais, nous nous cherchions tous deux ; l'amour nous conduit l'un vers l'autre, l'hymen va nous unir : quelle félicité ! La sentez-vous bien, mon cher petit Comte, et m'aimerez-vous toujours autant que vous m'avez fait l'honneur de me l'écrire ?
LE COMTE
Vous ne pouvez sans me faire tort, Madame, douter de la continuation de mes sentiments ; ils dureront autant que vos charmes.
LA GREFFIÈRE
Autant que mes charmes ? Ah ! Comtin, qu'ils soient éternels, je vous prie.
LE COMTE
Ils le seront, je vous le promets, Madame.
LOLIVE
Oui, chaque fois que vous renouvellerez d'attraits, Monsieur renouvellera d'amour, Madame.
LA GREFFIÈRE
Mais veillai-je ? N'est-ce point un songe ? Suis-je bien moi-même ? Est-il possible que j'aie soumis un petit coeur fier comme celui-là ?
LE COMTE
Il ne dépend pas de moi de ne me point attacher à vous, Madame ; une nécessité indispensable m'y réduit.
LA GREFFIÈRE
Mon cher Comtin ! Oh il y a de l'étoile dans mon fait, et la du Verger me l'a toujours dit.
LE COMTE
Lolive ?
LOLIVE
Monsieur ?
LE COMTE
Voilà une maîtresse folle, dont je suis déjà bien fatigué.
LA GREFFIÈRE
Que dites-vous, aimable Comtin ?
LE COMTE
Je dis, Madame…
LOLIVE
Il dit que le voyage l'a bien fatigué.
LA GREFFIÈRE
Cela est vrai, le voilà tout je ne sais comment, il a l'air abattu.
LOLIVE
Oh cela se remettra, Madame, cela se remettra.
LA GREFFIÈRE
Oh que oui. Je m'en vais lui faire prendre de bons consommés, de bons potages, et j'ai déjà dit qu'on lui fît de la ptisanne ; de la ptisanne, Comtin.
Ptisane : Nom, chez les Grecs, de l'orge pilée, avec laquelle on faisait une décoction qu'on administrait aux malades soit non passée et avec le grain, soit passée. [L]
LE COMTE
De la ptisanne à moi, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Oui, Comtin, pour vous rafraîchir. Laissez-moi gouverner votre santé, vous savez combien je m'y intéresse.
LE COMTE
Je vous suis bien redevable, Madame. Maugrebleu de l'extravagante, avec sa ptisanne.
Maugrebleu : interjection. Espèce de juron. Mau pour mal, gré, et bleu par euphémisme pour Dieu : mauvais gré de Dieu. [L]
LOLIVE
Pour moi, Madame, comme ma santé ne vous est pas si chère, il me faudra du vin, s'il vous plaît, et en quantité, pour me rafraîchir.
LA GREFFIÈRE
Tu ne manqueras de rien, ne te mets pas en peine.
SCÈNE VI. La Greffière, Le Comte, Le Magister, Lolive.
LE MAGISTER
Madame, vela les filles et les garçons du Village, avec les ménétriers qui s'assemblont sous l'Orme, et qui s'en allont faire un petit essaiement de cette petite sottise que vous m'avez dit de faire. Hé parguenne, venez-vous-en voir ça.
Essaiement : Essai. [SP]
LA GREFFIÈRE
Non, qu'ils viennent ici, Monsieur le Magister.
Magister : Maître d'école de village qui enseigne à lire aux jeunes paysans. Il aide aussi à faire l'office au vuré et au vicaire. [F]
LE MAGISTER
Ici, soit. Je m'en vas vous les amener. Ça ne sera peut-être pas bian drès l'abord, mais je tâcherons de mieux faire dans la suite.
LA GREFFIÈRE
Qu'on nous apporte ici des sièges. Allons, mon cher Comtin, prenez place.
LE COMTE
Comment, Madame, qu'est-ce que c'est que ceci ?
LA GREFFIÈRE
C'est une petite Fête galante dont je veux régaler votre arrivée, un Divertissement de Village que je vous ai fait préparer
LE COMTE
Pour moi, Madame ?
LA GREFFIÈRE
Pour vous, pour moi, pour tous tant que nous sommes icI. La fin du siècle m'est heureuse, je me fais un plaisir de la célébrer.
LE COMTE
Cela est d'une belle âme assurément ; et pendant que vous donnerez vos soins aux préparatifs de votre Fête, permettez-moi d'aller aussi donner les miens à une petite affaire qui m'in quiète, et qui ne me laisse pas l'esprit dans une entière liberté.
LA GREFFIÈRE
Allez donc, Comtin : mais ne tardez pas à revenir, je vous prie.
LE COMTE
Non, Madame. Suis-moi, Lolive.
LA GREFFIÈRE
Adieu, Comtin.
LOLIVE
Adieu, Comtine.
Comtine : Diminutif de Comtesse.
SCÈNE VII.
LA GREFFIÈRE, seule
Le joli petit homme ! Il est fait pour moi, je suis faite pour lui : c'est l'amour assurément qui nous a tous deux faits l'un pour l'autre.
SCÈNE VIII. Madame Blandineau, La Greffière.
MADAME BLANDINEAU
Ma chère soeur, que je vous embrasse, je n'ai plus de chagrin, plus de rancune contre vous. Je vous félicite de devenir Comtesse, félicitez-moi d'être Baronne.
LA GREFFIÈRE
Vous êtes Baronne, ma chère soeur ?
MADAME BLANDINEAU
Oui, ma chère Comtesse, c'est une affaire faite. Monsieur Blandineau vend sa Charge, et il donne quarante mille francs de la Baronnie de Boîtortu ; je ne suis plus Madame Blandineau, je suis la Baronne de Boîtortu à l'heure que je vous parle.
LA GREFFIÈRE
Mais cela est fort joli, cela est fort gracieux, ma soeur. Ma soeur la Baronne, votre soeur la Comtesse en est ravie, et voilà notre famille fort illustrée au moins.
MADAME BLANDINEAU
Notre cousine l'Élue mourra de chagrin, Madame la Substitue s'en pendra, nous aurons ce soir à notre souper des visages bien tristes.
LA GREFFIÈRE
Il faut tenir son rang, s'il vous plaît, Madame_la_Baronne. Aujourd'hui fait, plus de familiarité avec cette bourgeoisie-là, je vous le demande en grâce.
MADAME BLANDINEAU
Oh voilà qui est fini, je vous l'accorde, Madame_la_Comtesse.
LA GREFFIÈRE
Monsieur Naquart épouse Angélique, si nous pouvions aussi le faire quitter : c'est un fort bon homme, et qui mérite assez de devenir de qualité.
Faire quitter : Quitter son métier et son statut de bourgeois pour devenir un homme de qualité : un noble.
MADAME BLANDINEAU
Il en sera, je vous en réponds. Il est en marché d'un marquisat, lui.
LA GREFFIÈRE
D'un Marquisat, ma soeur ! D'un Marquisat ? Monsieur Naquart Marquis ! Monsieur_le_Marquis Naquart, cela serait fort plaisant : mais ce nom-là, ma soeur, n'est point fait pour avoir un titre.
On entend une symphonie.
SCÈNE IX. Madame Blandineau, La Greffière, Le Magister.
LE MAGISTER
Tout notre monde est là, Madame ; mais comme vela Monsieu le Tabellion qui viant avec une grosse compagnie vous apporter à signer queuque chose ; afin de n'être pas interrompus, et de pas interrompre, j'attendrons que cela soit fait, si bon vous semble.
LA GREFFIÈRE
Cela ne tardera pas à l'être, dépêchons.
SCÈNE X. Monsieur et Madame Blandineau, Monsieur Naquart, La Greffière, Angélique, Le Comte, Lisette, Le Tabellion, Le Magister.
LA GREFFIÈRE
Cela est-il comme il faut, Monsieur Naquart ?
NAQUART
J'ai fait pour vous comme pour moi, Madame. Vous n'avez qu'à lire, Monsieur le Tabellion.
LE TABELLION, lit
Par devant Bastien Trigaudinet…
LISETTE
Hé, fi donc, lire, voilà du temps bien employé vraiment ! Que vous avez peu d'impatience, Madame ! Vous serez Comtesse une heure plus tard.
NAQUART
Pour moi, Madame, l'empressement que j'ai d'être votre neveu…
LE COMTE
L'excès de mon amour me fait souffrir avec chagrin le moindre retardement, je vous l'avoue.
LA GREFFIÈRE
Ce cher mouton ! Oh, il ne sera pas dit que je sois moins vive que vous, mon cher Comtin, je vous réponds. Donnez, donnez, Monsieur le Tabellion. Allons' à vous, Comtin. Signez, Monsieur Naquart.
NAQUART
Je n'y entends pas plus de finesse que vous, je signe aveuglément, Madame.
LA GREFFIÈRE
Vous risquez beaucoup, vraiment. Dépêchez ma nièce.
ANGÉLIQUE
Je n'examine point, ma tante. Il suffit que ce soit me conformer à vos volontés.
LA GREFFIÈRE
Vous prenez le bon partI. Çà, ne signez-vous pas aussi, Monsieur_le_Baron de Boîtortu ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Je n'ai garde de refuser de signer des mariages qui sont si fort selon mon goût, et il y avait longtemps que je souhaitais vous voir la femme de Monsieur Naquart, et de donner Angélique à Monsieur_le_Comte.
LA GREFFIÈRE
Oh bien, Monsieur, puisqu'il est ainsi, ne signez donc pas, je vous en avertis ; car cela est tout autrement que vous ne souhaitez. C'est Angélique qui est Madame Naquart, et c'est moi qui suis Madame_la_Comtesse.
LE TABELLION
Nenni, nenni, Madame, ça n'est pas comme çà. Quoique je ne soyons que Notaire de Village, je ne faisons point de si grosse bévue.
LA GREFFIÈRE
Comment, cela n'est pas comme cela ? Vous êtes un sot, Monsieur le Tabellion, cela est comme je vous le dis.
LE TABELLION
Hé non, Madame, la peste m'étouffe.
LA GREFFIÈRE
Ouais, voici qui est admirable ! Lisette ?
LISETTE
Vous avez tort de disputer, Madame, il le sait mieux que vous ; c'est lui qui a fait les Contrats, une fois.
LA GREFFIÈRE
Monsieur Naquart ?
NAQUART
C'est un quiproquo, Madame, une méprise, et cela sera difficile à rectifier.
LA GREFFIÈRE
Difficile tant qu'il vous plaira, Monsieur_le_Comte, ni moi, nous ne serons pont les dupes d'un quiproquo, sur ma parole : n'est-ce pas, Comtin ?
LE COMTE
Non, Madame, je n'en serai point la dupe : mais j'en profiterai, s'il vous plaît.
LA GREFFIÈRE
Comment vous en profiterez, petit perfide ? Est-ce en profiter que de me perdre ?
NAQUART
Je ne compte pas comme cela, moi, Madame, et je ferai tout mon bonheur de vous posséder.
LA GREFFIÈRE
Oh, vous ne me posséderez point, Monsieur Naquart ; Vous avez beau faire, vous ne me posséderez point, je vous en réponds.
MONSIEUR BLANDINEAU
Vous venez de signer le contraire.
LISETTE
Est-ce que vous voudriez que Monsieur le Tabellion eût l'embarras de réécrire tout cela, Madame.
LE TABELLION
Ce serait bien de la peine, au moins. Madame Naquart, ce serait bien de la peine.
LA GREFFIÈRE
Madame Naquart ! On m'appellerait Madame Naquart ? J'aimerais mieux être morte.
NAQUART
Si ce n'est que le nom qui vous chagrine, on vous appellera Madame_la_Comtesse, si vous voulez. La Terre de Monsieur_le_Comte est à moi, je la lui rends après ma mort ; je lui assure tout mon bien : vous avez assuré le vôtre à votre nièce, ils peuvent bien vous céder un titre qui vous fait plaisir.
LE COMTE
Très volontiers, Monsieur, vous êtes le maître.
LA GREFFIÈRE
C'est un accommodement qui change la chose, et pourvu que j'aie un équipage, et que vous ne soyez plus Procureur…
NAQUART
Vous serez contente, Madame.
LA GREFFIÈRE
Je veux trois grands laquais des mieux faits de Paris.
NAQUART
Vous en prendrez quatre, si bon vous semble.
LA GREFFIÈRE
Nous logerons ensemble, Madame_la_Baronne.
MONSIEUR BLANDINEAU
Et nous prendrons un Suisse à frais communs, Madame_la_Comtesse ?
LA GREFFIÈRE
Oh, pour cela oui, très volontiers. Je le savais bien que je serais de qualité, et que je ferais figure. Vous me regretterez, petit vilain, vous me regretterez : mais je serai bientôt veuve. Allons, Monsieur le Magister, voyons votre petite bagatelle, en attendant le souper ; et quand on aura servi, que le Maître d'hôtel de ma soeur la Baronne nous avertisse en cérémonie.
DIVERTISSEMENT.
Plusieurs Paysans et Paysannes, conduits par le Magister, viennent répéter la Fête que Madame la Greffière a commandée.
PREMIÈRE PAYSANNE
Célébrons l'heureuse Greffière, Qui lorsque le siècle prend fin, Se fait, pour le siècle prochain, Comtesse de la Naquardière. Le beau destin ! Que de noblesse ! Que de jeunesse ! De quelle vitesse Greffière Comtesse Fera son chemin ? Entrée de quatre Paysannes.UN PAYSAN
Que la fin de ce siècle est belle Pour quiconque a bonne moisson ! De bon vin, Maîtresse fidèle ; Et des pistoles à foison.Entrée de Paysans et de Paysannes.
Bourgeoises charmantes, Ne croyez pas Être moins brillantes En simples damas : De jeunes fillettes, Aimables, bien faites, Autant que vous l'êtes, Font dans leurs grisettes Bien plus de fracas Que de vieux appas En or de ducats.Entrée de Paysans.
Damas : étoffe faite de soie, qui a des parties élevées qui représentent des fleurs, ou autres figures. [F]
Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. Des gens de qualité s'amusent souvent à frequenter des grisettes. Les Dames ont aussi mis à la mode des habits de petite étoffe grise, qu'elles appellent des grisettes. [F]
Ducat : Monnaie d'or fin dont la valeur varie de dix à douze francs, selon les pays ; il porte ordinairement d'un côté la tête du prince dans les États duquel il a été frappé, et de l'autre côté ses armes. [L]
PREMIÈRE PAYSANNE
Que sur notre simplicité Chacun se forme et se modèle ; Toute notre félicité Vient de cette simplicité : Parure, attrait, gloire et beauté, Nous trouvons toujours tout en elle. Que sur notre simplicité Chacun se forme et se modèle ;LE PAYSAN
Que les maris seraient contents De voir leurs femmes en grisettes ! Le bon exemple ! Ô l'heureux temps ! Que les maris seraient contents Moins les habits sont éclatants, Plus les fredaines sont secrètes. Que les maris seraient contents De voir leurs femmes en grisettes !SECONDE PAYSANNE
Si l'on ne vous eût pas quitté, Modeste ornement de nos mères, Vertugadin, collet monté, Si l'on ne vous eût pas quitté, On eût gardé la pureté De leurs moeurs et de leurs manières, Si l'on ne vous eût pas quitté, Modeste ornement de nos mères, Du ridicule ici traité Paris fournit mainte copie ; Chacun ressent la vérité Du ridicule ici traité : Tout est orgueil et vanité Dans la plus simple bourgeoisie. Du ridicule ici traité Paris fournit mainte copie.Vertugadin : Vieux mot. C'était une pièce de l'habillement des femmes, qu'elles mettaient à leur ceinture pour relever leurs jupes de quatre ou cinq pouces. Il était fait de grosse toile tendue sur de gros fil de fer. Il les garantissait de la presse, et était fort favorable aux filles qui s'étaient laissé gâter la taille. [F]
Collet : Partie de l'habillement qui joint le cou, qui se met autour du cou. On le dit premièrement du haut d'un pourpoint qui entoure le cou. Un collet de chemise. Un collet de manteau, est un morceau de drap qui règne sur le manteau le long des épaules. Est aussi un ornement de linge qu'on met sur le collet du pourpoint pour la propreté. À l'égard des hommes, on l'appelle rabat. À l'égard des femmes, elles n'en portent plus, mais elles avaient ci-devant des collets montés qui étaient soûtenus par des cartes, de l'empois, et du fil de fer. On appelle encore une vieille femme critique, un grand chaperon, un collet monté. [F]
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0