Comédie en vers et en prose
Les Fêtes Noctunes du Cours
Représentée pour la première fois, en l'année 1714.
Personnages
- ORONTE, tuteur de Clitandre
- CLITANDRE, amant de Célide
- MONSIEUR DE BUTORVILLE, amoureux de Cidalise
- MONSIEUR DESMINUTES, amoureux de Lucile
- CYNOEDOR, génie du Bal
- L'OLIVE, valet de Clitandre
- CIDALIE, aimée de Butorville
- CÉLIDE, amoureuse de Clitandre
- ARAMINTE, Mère de Lucile
- LUCILE, aimée de Monsieur Desminutes
- MARTON, suivante de Cidalise
- FINETTE, suivante
- TROUPE DE MASQUES et DE JOUEURS D'INSTRUMENTS
AU PRINCE ROYAL ET ÉLECTORAL DE SAXE
Digne Fils d'un Auguste Père, Race de tant de demi-Dieux Qui parcourant l'Europe entière, Fais éclater son mérite en tous lieux, C'est à bon titre qu'elle espère Te voir un jour plus grand encor que tes aïeux. Ce juste espoir que tu lui donnes, Sur tous les coeurs te donne aussi des droits, Et sur ta tête assure les Couronnes Des Nations où l'on règne par choix, Chez qui la vertu fait les Rois. Que dans ta Gloire il te souvienne De l'hommage qu'en France aux rives de la Seine, Une Muse comique rend À tes Vertus plus qu'à ton Rang. Qu'en sa faveur son zèle te prévienne : Content des soins que pour plaire elle prend, En foule tout Paris au Spectacle se rend ; À la voix du Public daigne joindre la tienne, Tu lui peux assurer le succès le plus grand, En l'honorant d'un glorieux suffrage. Rien ne la flatte jamais tant ; De tes bontés c'est tout ce qu'elle attend. Pour l'immortaliser que faut-il davantage ?DANCOURT.
PROLOGUE DES FÊTES DU COURS. Choreda, Cynoeror.
CHOREDA
Près de la plus superbe Ville Que couvre la route des Cieux, Dans un séjour délicieux Que baigne une eau pure et tranquille, Lieu charmant et digne des Dieux, L'Amour a choisi son asile.CYNOEDOR
Tandis que l'horreur de la Guerre Mettait en feu toute la Terre, Ce sont ces beaux lieux que la Paix Avait choisi pour son Palais.ENSEMBLE
Les soins du plus grand Roi du monde Ont mis Bellone dans les fers, Et par sa sagesse profonde La Paix pour son séjour a le vaste Univers.Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.
ENSEMBLE
Les ris, les jeux, viennent prendre la place Qu'elle occupait dans ces heureux climats, Favoris du Dieu de la Thrace, Venez, volez, accourez sur leurs pas, Qu'ici le plaisir vous délasse De la fatigue des Combats ; Et que l'Amour lui-même en chasse Tout ce qui ne lui convient pas.Dieux de la Thrace : Les Dieux des Thraces étaient, Bendis ou Diane qu'ils appellaient encore Orthésie, Bacchus, Mars, Mercure, Musée Poète leur compatriote, Odrysus duquel ils croient descendre, Orphée, Plestôre et Zamolxis ; mais ils honoraient sur tout Mars. Les Thraces étaient braves et belliqueux. [T]
CHOREDA
Vénus vous appelle Dans ce beau réduit, Pleins d'ardeur pour elle Le Dieu Mars la suit : Et près de vos belles L'Amour vous conduit, Son Flambeau vous luit ; Discrets et fidèles Venez-y sans bruit.Mars : Se dit aussi d'un grand guerrier, d'un brave. [F] Mars eut pour soeur Bellonne, Déesse de la Guerre. [T]
CYNOEDOR
Vénus en colère A dit à l'Amour Qu'en certain mystère On craint le grand jour ; Jadis à Cythère En flagrant délit, Phébus la surprit, L'Amour pour lui plaire Prend ici la nuit.Cythère : C'était autrefois le nom d'une île du Péloponèse, vis-à-vis de Crète. [T]
Phébus : Dieu fabuleux de l'Antiquité, qui est le même qu'Apollon et le Soleil, frère de Diane. C'est le Dieu du Parnasse et des Muses, qui a aussi inventé la Médecine. [T]
CHOREDA
Ici Vénus veille Pour ses Favoris, Le Dieu de la treille Endort les Maris, Tous les Dieux ensemble Prêtent leurs secours Au Dieu des Amours, Pour ceux qu'il assemble Cette nuit au Cours.Dieu de la treille : Les poètes appellent Bacchus le père de la treille, le Dieu de la treille. Ils appellent aussi le vin, le jus de la treille. [T]
SCÈNE I. Araminte, Cidalise, Marton, Lucile, Desminutes, Finette.
ARAMINTE
Voilà le plus heureux présage du monde, en arrivant on nous promet que l'Amour et les Dieux s'intéressent pour nous : la partie ne saurait manquer d'être heureuse.
FINETTE
Il n'y a personne d'arrivé à Chaillot que le Fiacre, deux Cuisiniers, et la provision ; mais Clitandre ni l'Olive n'y sont point encore.
CIDALISE
Ils arriveront : point d'impatience, peut-être sont-ils dans les allées qui nous cherchent.
LUCILE
La foule paraît si grande qu'on n'y peut aborder, et si par hasard ils y étaient, nous aurions de la peine à les joindre.
DESMINUTES
Le principal objet de la partie est le réveillon ; ils viendront d'abord à la maison qu'ils nous ont marquée.
ARAMINTE
Pour moi, c'est le plaisir du bal qui m'amène : j'aime la danse à la folie, je voudrais que vous m'eussiez vue dernièrement danser le Cotillon avec Monsieur Oronte. Nous devions bien l'amener le pauvre petit bonhomme.
Cotillon : C'est le nom d'une contre-danse. Les cotillons se dansent à quatre ou à huit personnes, et chacun fait son personnage à son tour. [T]
LUCILE
Il y a deux jours que nous ne l'avons vu, Madame, il me paraît que ses assiduités pour vous diminuent.
ARAMINTE
Cela est vrai, je crois m'apercevoir qu'il me néglige ; mais patience : il en soupirera six mois davantage, et je ne dirai oui qu'à bonnes enseignes.
À bonnes enseignes : avec assurance et considération. [O]
MARTON
Hé mort de ma vie, pourquoi tant tarder à conclure votre mariage ? Ce devrait être une chose faite.
Mort de ma vie : Serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
ARAMINTE
Je pense quelquefois comme toi, ma pauvre Marton ; mais c'est un caractère si singulier que ce Monsieur Oronte ; il me rend des soins, il m'aime, je n'en saurais douter, mais il n'est pressant que quand je suis fière, quand je me radoucis, je l'embarrasse. Oh ! Ces manières-là me déconcertent, je vous l'avoue.
FINETTE
Elles en déconcerteraient bien d'autres, vous avez raison.
ARAMINTE
Allons Mesdemoiselles ; Monsieur Desminutes, cherchons les endroits où il y a des violons : le bal est mon centre, et je m'en vais danser jusqu'à demain matin.
LUCILE
Prenons garde de ne nous point séparer.
CIDALISE
On se rejoindra dans les Champs Élysées.
MARTON
À Chaillot, Mesdames ; c'est le rendez-vous le plus sûr que celui de la table ; c'est là qu'il se faut rendre : remontons en carrosse. Allons-y d'abord, nous, Madame, car ce n'est ni le bal ni la promenade qui vous attirent ici.
SCÈNE II. Cidalise, Marton.
CIDALISE
Veux-tu que je te parle naturellement, ma chère Marton ? Je sens l'inconvénient qu'il y a d'aimer quelqu'un, et j'appréhende de m'y livrer.
MARTON
Je l'appréhende aussi, moi, Madame.
CIDALISE
Je me sens assez folle pour pouvoir quelque jour aimer Clitandre.
MARTON
Je me trouve assez bonne connaisseuse pour être persuadée que vous l'aimez déjà.
CIDALISE
Je ne m'en défends point trop, cela pourrait être ! Les soins sérieux qu'il rend à Célide, un certain relâchement d'assiduité pour ma maison, les difficultés qu'il a d'abord faites de venir à cette fête, et de nous donner au retour un réveillon ; tout cela m'a piquée, je te l'avoue, et je me suis presque aperçue qu'il ne m'est pas indifférent.
MARTON
Il vous doit l'être, il aime Célide.
CIDALISE
Je veux les brouiller, j'y réussirai, c'est dans cette vue que j'ai fait avertir Célide de notre partie, et que j'ai commencé, moi, depuis quelques jours, à me brouiller avec mon banquier d'Amiens.
MARTON
Vous avez tort, Madame ; c'est un fort bonhomme que Monsieur Butorville.
CIDALISE
Je lui ai renvoyé son portrait.
MARTON
Mais vous avez gardé la boîte ?
CIDALISE
Elle est garnie de brillants, Marton.
MARTON
Fort bien, vous n'êtes curieuse que de bijoux, et vous n'aimez pas les tableaux.
CIDALISE
C'est un bon benêt que Monsieur Butorville ; je ne l'ai reçu chez moi que pour le ruiner : l'affaire est finie, que faire de lui ?
MARTON
Mais êtes-vous sûre qu'il soit bien achevé ?... Là…
CIDALISE
Il y a plus d'un mois qu'il n'a plus ni argent, ni crédit, Marton.
MARTON
Sur ce pied-là, voilà un homme fort inutile dans le monde ; vous auriez dû vous en défaire plutôt.
Sur ce pied là : C'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions. [L]
CIDALISE
Je n'y ai pas songé, mon enfant : l'amour dérange l'esprit quelquefois.
MARTON
On m'avait dit qu'il en donnait.
CIDALISE
Il en donne à ceux qui n'en ont point, et déconcerte celui des autres ; c'est son plaisir de métamorphoser les caractères ; j'ai toujours eu pour le mariage une antipathie des plus parfaites.
MARTON
Hé bien, Madame.
CIDALISE
Hé bien, Marton. Je ne suis occupée que de cela maintenant, j'ai la fureur d'être mariée : j'ai rêvé la nuit dernière que je l'étais.
MARTON
Ah ! Le mauvais rêve ; il vous arrivera quelque malheur.
SCÈNE III. Cynoedor, Marton, Cidalise.
CINOEDOR
Bonjour, charmante Cidalise, serviteur aimable Marton. Je vous connais, Masques, comme vous voyez.
CIDALISE
Je n'ai pas l'honneur, moi, de vous connaître.
MARTON
Ni moi, Masque, je vous assure.
CINOEDOR
Vous êtes pourtant de mes meilleures pratiques, et je suis, moi de vos meilleurs amis.
CIDALISE
Nous vous en sommes fort redevables. Mais expliquez-nous plus clairement qui vous êtes.
CINOEDOR
Basque de naissance, on m'appelle Cynoedor : je suis le génie du Bal, le Dieu des Fêtes nocturnes, le Diable de la Danse, et le Protecteur de tous les Masques.
MARTON
Voilà une des belles directions qu'il y ait dans les affaires du monde. Il faut que vous soyez bien au Bureau pour avoir cet emploi-là.
CINOEDOR
Je m'en acquitte avec distinction, et cependant je suis à la veille d'être révoqué.
MARTON
Hé, pourquoi donc ?
CINOEDOR
Pour avoir trop bien déguisé les masques dans un des derniers Bals qu'on donnait ici.
MARTON
Hé, comment cela ?
CINOEDOR
On y prit des grisettes pour des Dames de conséquence, et des Bourgeois pour des Seigneurs ; cela dérangea les parties faites : cela en forma de bizarres qu'on avait intérêt de cacher, et qui furent découvertes.
Grisette : vêtement d'étoffe grise de peu de valeur. [L]
Conséquence : signifie aussi, grande importance ou considération. C'est un homme de conséquence, d'un grand mérite. [T]
MARTON
Voilà de grands inconvénients !
CINOEDOR
Ce n'est pas tout, je m'avisai sur la fin du Bal de dérober une mule à chaque Dame qui s'avisa de s'asseoir sur l'herbe : je les rendis ensuite à l'aventure ; la plupart des chaussures furent dépareillées, et cela fit faire de mauvaises conjectures. Asmodée se fâcha de la plaisanterie, et notre République m'envoie dans les pays étrangers pour arranger les esprits, les moeurs et la conduite sur le pied de ce pays-ci. Nous trouvons tous que c'est la meilleure forme qu'on y puisse donner pour notre profit.
CIDALISE
Il est triste de ne faire connaissance avec vous, qu'à la veille de votre départ.
CINOEDOR
Profitez du peu de temps que nous pouvons passer ensemble, et de la bonne volonté que j'ai de vous faire plaisir. Je ne me manifeste à vous aujourd'hui que pour assurer votre fortune, et pour redresser votre cervelle qui commence à se déranger.
CIDALISE
Comment, comment donc ?
MARTON
Le Génie n'a pas tort, Madame, vous avez envie de vous marier ; vous songez les nuits de mariage : cela vise furieusement à la folie.
CIDALISE
Marton est une des plus folles créatures…
CINOEDOR
C'est une des plus sages : je la connais mieux que vous, et qu'elle-même. Croiriez-vous bien que c'est moi qui vous l'ai adressée ?
CIDALISE
Vous ?
MARTON
Ah, ah ! Voici qui est plaisant.
CINOEDOR
N'est-ce pas une Marquise de Valogne qui vous l'a donnée ?
CIDALISE
Justement.
MARTON
Qui est ma marraine.
CINOEDOR
Et qui vous a élevée toute jeune ?
MARTON
Hé, vraiment oui. Je n'ai jamais connu ni père ni mère.
CINOEDOR
Je le sais bien. Elle est fille d'un Diable Gascon de mes intimes, et d'une vieille Sorcière de basse Normandie. Il n'est pas surprenant qu'elle ait de l'esprit, comme vous voyez.
MARTON
Je vous suis bien obligé vraiment, de m'apprendre ainsi des nouvelles de ma famille, et voilà une belle généalogie.
CINOEDOR
Nous savons d'étranges secrets, nous autres, et les Bals donnent ordinairement occasion à tant de naissances équivoques…
MARTON
Il n'y a personne qui ne s'en doute.
CINOEDOR
L'Amour m'a prié pour ce soir…
MARTON
L'Amour est de vos amis ?
CINOEDOR
S'il est de mes amis ? Il est de nos confrères. Je suis son substitut, moi qui vous parle, et c'est à sa prière que j'ai inspiré presque à tout Paris du goût pour cette nouvelle manière de Fêtes nocturnes.
CIDALISE
Vous vous mêlez de mariages ?
CINOEDOR
Oui ; quand les Amours ont embarqué une affaire, nous achevons souvent de la conduire à sa perfection.
MARTON
Les Diables se mêler de faire des mariages ! Je croyais que leur intérêt était de les empêcher ou de les brouiller du moins quand ils étaient faits.
CINOEDOR
Votre pénétration est en défaut. Il n'y a presque pas de moyens imaginables dont nous ne nous servions pour étendre notre domination sur tout tant que vous êtes : le jeu, le vin, l'amour, voilà les premiers pièges que nous tendons aux hommes. L'envie, l'ambition, l'avarice, sont pour le second ordre : cela les dispose pour ce que nous souhaitons. Nous les marions à un certain âge, et c'est ce qui achève de les faire donner à tous les Diables. Oh ! Il y a bien de la règle, et bien de la conduite parmi nous autres.
CIDALISE
Mais sur ce pied-là, Marton, me voilà dégoûtée de mes idées de mariage, je n'y songe plus.
CINOEDOR
Oh ! Vous vous marierez pourtant.
MARTON
Et avec qui, s'il vous plaît ? Ce sera avec Clitandre, Madame.
CINOEDOR
Non, ce sera avec un bon Picard qu'elle a congédié mal-à-propos, et avec qui je veux qu'elle renoue. Sa mère est morte, il n'en sait rien, c'est un bon homme fort riche encore, il faut qu'elle l'épouse.
CIDALISE
Que j'épouse un sot, moi ?
CINOEDOR
Parbleu, je vous défie d'en épouser jamais d'autre.
CIDALISE
Non, cela ne sera pas. J'aime l'esprit, le goût, l'entendement, la politesse ; et j'ai une si grande aversion pour les imbéciles, que je ne voudrais point d'un sot qui fit ma fortune.
CINOEDOR
Il n'y a pourtant qu'un sot qui vous la puisse faire, et il vaut mieux que ce soit celui-là qu'un autre.
CIDALISE
Je ne m'y résoudrai point, je vous assure.
CINOEDOR
Et je vous assure que cela sera, moi. J'ai bien d'autres assortiments plus bizarres à faire ici, à quoi les Parties ne s'attendent pas. Voyez-vous au bout de cette allée, ce Masque vêtu en Docteur ; le reconnaissez-vous ?
CIDALISE
En aucune façon.
MARTON
Il faudrait avoir la vue bonne.
CINOEDOR
C'est Monsieur Oronte. Il fait le passionné d'Araminte ; il est effectivement amoureux de Lucile, et le voilà avec une de vos rivales.
MARTON
Ne serait-ce point Célide, Madame ?
CINOEDOR
C'est elle-même, qu'il faut détromper de l'impression qu'on lui a donné de Clitandre ; c'est une commission que je vous donne, Mademoiselle Marton.
MARTON
À moi, Madame ?
CIDALISE
Je souscris volontiers à tout ce qu'il veut, tu n'as qu'à faire.
MARTON
Mais de quelle manière ?…
CINOEDOR
Je te communique pour toute la soirée, mes facultés et mes talents, et je te souffle une partie de mon esprit.
MARTON
Miséricorde ! L'esprit du Diable !
CINOEDOR
Cela ne changera pas beaucoup le tien. Célide approche ; venez avec moi dans une maison de ma connaissance où votre réveillon s'apprête, et où tu nous amèneras Célide.
MARTON
Mais, je ne la connais point ; comment m'y prendre ? Que ferai-je ?
CINOEDOR
Ce que t'inspirera ton génie secondé du mien ; tu ne saurais manquer de réussir.
MARTON
Il ne tiendra pas à moi. Commençons d'abord à connaître la situation du coeur de Célide, pour prendre des mesures plus justes.
SCÈNE IV. Oronte, Célide.
ORONTE
Je ne sais pas, Madame, quel gré vous me saurez de la Mascarade ; mis il faut que vous ayez bien du pouvoir sur moi, pour m'engager à venir passer la nuit au Cours dans l'équipage où me voilà.
CÉLIDE
Vous y trouverez peut-être Lucile, et vous n'êtes pas si fort ennemi des plaisirs que vous le voulez paraître, Monsieur Oronte. Je sais vos affaires…
ORONTE
Madame…
CÉLIDE
Mais, indépendamment de ce qui vous regarde, vous devez m'aider à éclaircir les soupçons que j'ai de Clitandre.
ORONTE
Ils me paraissent sans fondement. Il n'est pourtant pas impossible qu'avant de s'attacher à vous, il ait eu quelque liaison de société avec quelques femmes du grand monde : quelques-unes d'elles aura pris, peut-être, contre les règles et l'usage de le fine coquetterie, un véritable attachement pour lui. Elle sait qu'il en a pour vous, on veut vous brouiller : voilà d'où viennent les avis qui vous mettent si fort en mouvement, et je gagerais que la partie se trouvera fausse.
CÉLIDE
J'y vois peu d'apparence ; Clitandre n'est point chez lui, on l'en a vu sortir en carrosse ; il a passé chez la Guerbois, il a pris le chemin du Roulle, le carrosse de Cidalise, et un autre qui le suivait, ont fait la même route. La moitié de l'avis se trouve déjà vrai, il est question d'approfondir l'autre.
SCÈNE V. Marton, Célide, Oronte.
MARTON
Bonjour, beau Masque, vous me voyez à visage découvert, et vous ne me connaissez pas ? Vous êtes masquée, et je vous connais, moi.
CÉLIDE
Cela n'est pas impossible.
MARTON
Hé ! Voilà aussi notre bon ami, Monsieur Oronte. Qu'il est bien déguisé ! Un âne en Docteur. Il n'y a pas de mascarade plus parfaite.
ORONTE
C'est Marton, je pense ? Lucile et Cidalise sont ici.
MARTON
Pour vous, Madame, vous êtes une façon de Junon, une déesse jalouse, qui venez chercher ici votre Jupiter, que vous croyez qu'une Nymphe de ma connaissance vous enlève.
Junon : La Déesse Junon était fille de Saturne et de Rhée. Elle était Déesse des Royaumes et des Empires, des richesses, des mariages (...). Elle était encore la Déesse de la propreté et des ornements, et c'est pour cela que ses statues avaient les cheveux frisés et disposés très proprement, et avec grand soin. [T]
Jupiter : Dieu souverain du ciel et de la terre, et comme ils disent souvent, le père des Dieux et le Roi des hommes. Jupiter était fils de Saturne et d'Opis, ou de Rhée, et frère jumeau de Junon, qu'il épousa. [T]
CÉLIDE
Vous êtes dans l'erreur, et vous me connaissez mal, je vous assure.
ORONTE, à Célide
C'est la suivante de Cidalise.
CÉLIDE
On pousse l'insulte, comme vous voyez ; la chose n'est que trop véritable, je suis outrée de chagrin.
MARTON
Ces fêtes du Cours sont des plaisirs mêlés d'amertume, tout le monde ne s'y réjouit pas également.
CÉLIDE
Ils sont instructifs, du moins, s'ils ne sont pas réjouissants ; et c'est savoir en tirer parti, que de régler sa conduite et ses affaires selon les incidents qu'on y découvre.
MARTON
On est souvent la dupe de ce qu'on y croit voir : prenez-y garde.
CÉLIDE
Je suis si vivement piquée…
MARTON
C'est le moyen d'être trompée. Voulez-vous faire un petit marché avec moi ?
CÉLIDE
Hé ! Quel ?
MARTON
Je vous guérirai de votre passion, ou je vous détromperai de l'erreur où vous êtes, de croire Clitandre infidèle.
CÉLIDE
Je n'ai point de passion, je vous assure.
MARTON
Plus que vous ne voulez qu'on vous en croie.
CÉLIDE
Non, sérieusement.
MARTON
Plus même que vous ne vous en croyez.
CÉLIDE
Ah ! Je vous jure…
MARTON
Vous tachez de vous la cacher à vous-même, mais elle est trop vive, et sans cela vous ne seriez pas ici…
CÉLIDE
Simple curiosité d'approfondir le caractère des hommes.
MARTON
Curiosité dangereuse.
CÉLIDE
Mais nécessaire pour assurer notre repos.
MARTON
Et qui le trouble souvent, au contraire.
CÉLIDE
Cela n'est que trop vrai.
MARTON
Tranquillisez-vous, la vôtre ne vous causera point de chagrin, et je suis chargée de vous faire connaître que Clitandre n'aime que vous véritablement.
CÉLIDE
Que je vous aurais d'obligation !
MARTON
Cela ne me sera pas bien difficile, j'ai pour le reste de la nuit seulement une façon de toute-puissance dans ces promenades, dont je prétends me servir utilement pour le bonheur de bien des Amants.
ORONTE
Si tu voulais t'intéresser au mien, Marton.
MARTON
Pourquoi non ?
ORONTE
Je n'en serais point ingrat, je t'assure.
MARTON
Je le crois ; mais avec des soupirants de votre âge, il faut que la reconnaissance précède le bienfait, je vous en avertis.
ORONTE
Hé bien, soit. J'ai dans ma bourse trente louis d'or, je te les promets.
MARTON
Le terme de promettre n'engage point, il n'y a que celui de donner qui détermine.
ORONTE
Je te les donne ; rends-moi service, et dispose le coeur.
MARTON
Le coeur de Lucile. Elle est ici. Je sais ce qu'il vous faut ; laissez-moi faire. Mais comme l'Amour ne s'intéressera guères à vos affaires, il faudra tâcher que le diable s'en mêle ?
CÉLIDE
Comment ! Que le diable s'en mêle ?
MARTON
Oui, Madame, lui ou moi, c'est à peu près la même chose. Je suis un diable en fait d'intrigues, et il n'y en a point que je ne fasse réussir ; laissez-vous conduire, et venez avec moi seulement.
CÉLIDE
Et Monsieur Oronte ?
MARTON
Qu'il demeure ici ; qu'il tâche de rencontrer l'Olive ou Clitandre, et qu'il vienne m'en donner avis ici près, à Chaillot, dans ce grand pavillon couvert d'ardoise.
ORONTE
Je vois cela d'ici. Je ne manquerai pas de m'y rendre.
SCÈNE VI. L'Olive, Oronte.
L'OLIVE entre en chantant
En attendant le réveillon, Je viens de prendre mon bouillon Landerirette ; Je serais mieux au lit qu'ici, Landeriri.Morbleu, que de tumulte dans ces promenades ? Quelle affluence de badauds ? Depuis quelques jours on y rencontre que des Masques ; et de toute la soirée, je n'ai encore pu parler à aucun visage.
Landerirette : mot de fantaisie qui se trouve dans le refrain de certaines chansons. [L]
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
ORONTE
Voici un drôle qui me parait avoir tout le son de la voix et toute l'encolure du valet de Clitandre. Ne serait-ce point lui ?
L'OLIVE
Voilà une façon de Bourgeois déguisé, qui s'attache à m'observer ; prenons garde à n'être point reconnu.
ORONTE
C'est lui-même, assurément. Hé, l'Olive.
L'OLIVE
Plaît-il, Monsieur ?
ORONTE
Ah ! C'est donc toi, je te reconnais.
L'OLIVE
Pardonnez-moi, Monsieur, je ne suis pas moi, vous vous méprenez.
ORONTE
Tu n'es pas l'Olive ?
L'OLIVE
Non, Monsieur. Je suis Masque d'honneur, un petit Maître… de nouvelle fabrique, à la vérité, mais… Hé ! Attendez un peu, s'il vous plaît. Vous me paraissez un novice de Bal, tout vieux que vos êtes.
À part.
C'est Monsieur Oronte, le tuteur de mon Maître. Célide saura notre partie.
ORONTE
Je vous connais, Masque, vous avez beau faire.
L'OLIVE
Je vous connais aussi. Nous avons tous deux de mauvaises connaissances.
ORONTE
Je crois que vous êtes un certain fripon.
Fripon : Méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont affaire à lui ; qui fait des gains illicites au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]
L'OLIVE
Je pense que vous êtes un certain honnête homme. Oh ! Nous nous méprenons, comme vous voyez.
ORONTE
Je ne me méprends point, tu es l'Olive.
L'OLIVE
Hé bien ! L'Olive, oui. Mais fripon, non, entendez-vous ?
ORONTE
Que fais-tu ici ? Avec qui ton Maître y a-t-il rendez-vous ?
L'OLIVE
Avec des Dames de votre connaissance.
ORONTE
Cidalise et Lucile, sans doute ?
L'OLIVE
Araminte, moi et Marton ; voilà la partie.
ORONTE
Oh bien ! Ton maître est un impertinent, d'avoir fait cette partie-là ; elle pourrait bien lui faire manquer le mariage de Célide. Sans adieu, l'Olive.
L'OLIVE
Je l'en ai averti, ce sera sa faute. Le voici, je pense.
SCÈNE VII. Clitandre, L'Olive.
CLITANDRE
Je ne puis reconnaître personne sous le masque. Est-ce toi, l'Olive ?
L'OLIVE
Oui, Monsieur, c'est moi-même.
CLITANDRE
As-tu vu ces Dames ?
L'OLIVE
Non, Monsieur. Je n'ai vu que Monsieur Oronte, qui sait votre partie avec Cidalise, et qui dit que cela vous brouillera avec Célide.
CLITANDRE
Il en arrivera ce qui pourra. J'ai fait la partie en enrageant ; mais je ne saurais plus m'en dédire.
L'OLIVE
Le mariage de Damon avec Célide n'est pas bien rompu encore, ni le vôtre bien arrêté. Cidalise est une dangereuse personne ; elle vous aime tout de bon.
CLITANDRE
Plaisant amour, que celui d'une coquette ! Tu te moques, je pense.
L'OLIVE
Monsieur, Monsieur, quand ces Dames-là, qui n'aiment pas ordinairement, se mettent en tête d'aimer quelqu'un, c'est cent fois pis que d'honnêtes femmes : celle-ci nous jouera quelque tour, prenez-y garde.
CLITANDRE
Je ne la crains point ; fais hâter le repas, tâche de trouver Monsieur Oronte, et propose-lui d'en être : cela est de conséquence.
L'OLIVE
Il ne se fera pas prier, je vous en réponds.
SCÈNE VIII.
CLITANDRE, seul
Je n'ai jamais fait de plaisir dont je me sois promis si peu de plaisir que celle-ci. Je suis vraiment amoureux de Célide, sans être fort sûr d'en être aimé. J'ai à combattre un rival riche, aimable, Damon, qu'elle estime, et qui mérite d'être heureux ; Et dans cette situation, je fais une partie de nuit au Cours, avec des coquettes de profession, qui m'aiment peu, que je n'estime guères. Pourquoi le fais-je ? Si j'en sais rien, que la peste m'étouffe. Sottise de jeune homme ; air ridicule de bonne fortune ; pure impertinence ; envie de donner matière à parler. On parlera ; je chagrinerai Célide ; j'enragerai ; il faudra des éclaircissements. L'agréable amusement que je me fais-là ! Ma foi, à commencer de compter par moi-même, la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui sont de ridicules personnages.
SCÈNE IX. Marton, Clitandre.
MARTON
Voilà Clitandre comme on me l'a dépeint, et je ne saurais m'y méprendre. Bonjour, Masque. Je sais qui vous êtes.
CLITANDRE
Je le sais bien aussi, je vous en réponds, et je me le disais tout à l'heure à moi-même.
MARTON
Comment donc ?
CLITANDRE
Je rendais justice à mon étourderie.
MARTON
Et à quel propos ?
CLITANDRE
Je trouvais que nous sommes de grandes dupes, de la mode et des fantaisies de certaines Dames, de venir ici nous ennuyer pendant la nuit à une promenade, qui devient cohue.
MARTON
Je vous reconnais encore mieux à vos réflexions. Oui, justement, vous êtes Damon.
CLITANDRE
Moi, Damon ?
MARTON
Oui, vous-même. Je ne me méprends point, Monsieur l'Irrésolu. Voilà mon homme qui va partout en enrageant ; qui arrangerait de n'y pas aller ; qui ne sait jamais ni ce qu'il voudrait faire, ni ce que les autres veulent ; que le plaisir entraîne sans le contenter ; que la raison gourmande, et qu'elle n'assujettit point ; esclave de ses passions, sans croire en avoir ; heureux en apparence, et malheureux par tempérament. Est-ce vous, Damon ? Vous connaît-on, Masque ?
CLITANDRE
Ce peut-être là mon portrait ; mais je ne suis point Damon, je vous assure.
MARTON
Vous êtes fort sur la négative : il faut vous approfondir, et vous détailler pour vous réduire.
CLITANDRE
Les détails sont longs, et je cherche ici compagnie.
MARTON
Vous la trouverez, elle y est ; je sais qui c'est.
CLITANDRE
Vous vous tromper encore. Adieu, Masque.
MARTON
Je ne me trompe point. Je viens de la quitter ; c'est Célide.
CLITANDRE
Célide, dites-vous ?
MARTON
Ah, ah ! Ce nom vous émeut. Vous n'êtes pas Damon ; j'étais dans l'erreur ; l'amour vous trahit. Adieu, Masque. Je n'en veux pas savoir davantage.
CLITANDRE
Attendez, je vous prie. Célide a donné ici rendez-vous à Damon ?
MARTON
Vous n'êtes pas Damon ; je n'ai rien à vous dire.
CLITANDRE
Un mot, de grâce.
MARTON
Non, je croyais parler à Damon. Je parle à un inconnu, qui ne prend aucune part à Célide : à quoi bon l'entretenir ?
CLITANDRE
La cruelle situation ! Je suis ce que vous voulez, Masque. Je m'intéresse à Célide, j'en conviens ; je sais qu'elle est ici : mais ce n'est point pour le malheureux Damon qu'elle y vient. Elle aime Clitandre.
MARTON
Fi donc.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
CLITANDRE
Il se flatte de l'épouser.
MARTON
Belle marque d'amour !
CLITANDRE
Y en a-t-il de plus forte ?
MARTON
En savez-vous de moindre ?
CLITANDRE
Je suis sûr de mon malheur, je suis au désespoir.
MARTON
Vous êtes facile à désespérer.
CLITANDRE
Clitandre touche au moment d'être heureux.
MARTON
Il touche au moment d'être dupe.
CLITANDRE
Masque…
Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
MARTON
Damon…
CLITANDRE
Quelle certitude avez-vous que Clitandre ne soit point aimé de Célide ?
MARTON
Elle l'épouse ; que faut-il davantage ?
CLITANDRE
Ah, ah ! Voici qui est plaisant.
MARTON
Il ne l'aime pas trop lui-même, puisqu'il veut bien devenir son mari.
CLITANDRE
Il l'adore, je le sais ; elle l'aime, si elle l'épouse, je n'en puis douter ; je connais la vertu de Célide ; je réponds du coeur de Clitandre.
MARTON
Il est dangereux d'être sa caution.
CLITANDRE
Hé ! Le connaissez-vous ?
MARTON
Qui ne le connaît pas ? C'est le plus grand fou, le plus impertinent personnage…
CLITANDRE
Doucement, de grâce. Je suis son rival, mais je vous prie de l'épargner.
MARTON
Hé ! Mérite-t-il qu'on le fasse ; un extravagant qui a vingt fois manqué sa fortune, faute de conduite ; et qui peut-^être serait véritablement aimé de Célide, s'il savait mériter de l'être ?
CLITANDRE
Que trouvez-vous donc en lui qui l'en rende indigne ?
MARTON
Sa conduite, ses inégalités, sa perfidie. Dans le moment qu'il jure qu'il l'adore, il vient ici avec d'autres Dames, qu'il y régale.
CLITANDRE
Et Célide en est informée ?
MARTON
Ce sont elles qui l'en ont fait avertir.
CLITANDRE
Voilà d'indignes procédés.
MARTON
Oui de part et d'autre, n'est-il pas vrai ?
CLITANDRE
Et cela rompra le mariage de Célide avec Clitandre ?
MARTON
Tout au contraire, elle l'épousera pour s'en mieux venger.
CLITANDRE
Je ne conseillerais pas à qui que ce fût d'être de moitié de la vengeance.
MARTON
Une jolie femme ne manque pas de vengeurs en ce pays-ci.
CLITANDRE
Hé ! Qui oserait s'exposer à la juste fureur de Clitandre ?
MARTON
Qui ? Moi.
CLITANDRE
Vous ?
MARTON
Oui, moi-même. Je connais Clitandre ; je sais que je lui parle, et je me moque de lui.
CLITANDRE
Ah ! C'en est trop, et je connaîtrai…
MARTON
Vous connaîtrez un Masque qui est bien fâché de ne pouvoir être votre rival.
CLITANDRE
Que vois-je ? C'est toi, Marton, qui me parle ainsi de Célide ?
MARTON
Et par ordre de Cidalise. Célide et elle sont ensemble.
CLITANDRE
Célide est ici ?
MARTON
Avec Monsieur Oronte ; fort fâchée de votre partie, et du mystère qu'on lui en fait.
CLITANDRE
Voilà tout ce que je craignais.
MARTON
Ne vous inquiétez point, on l'apaisera.
SCÈNE X. L'Olive, Clitandre.
L'OLIVE
Je vous retrouve à propos, Monsieur. Je vous avais bien dit que c'était une méchante masque que votre Cidalise.
CLITANDRE
En as-tu quelque nouvelle preuve ?
L'OLIVE
Oh, vraiment oui. Célide et elle sont ensemble, et elles ont troqué d'habit de masque pour vous mieux tromper. Je les ai vues sans qu'elles me vissent : on vous prépare quelque trahison, prenez-y garde.
CLITANDRE
J'en sais assez pour me tirer d'affaires. Où sont-elles ?
L'OLIVE
Dans quelqu'une de ces allées.
CLITANDRE
Ne me suis point, je vais tâcher de les y joindre.
SCÈNE XI.
L'OLIVE, seul
Il a raison de ne me pas mener. Elles le rosseront, si elles le reconnaissent. Mais voici un Masque qui me tourne et qui paraît m'en vouloir, à moi. Sur quel ton le prendre ?
SCÈNE XII. Marton, L'Olive.
MARTON
Que voilà un jeune homme bien fait et de bonne mine.
L'OLIVE
C'est la voix d'une femme ; il ne faut pas manquer cette bonne fortune-là, elle se présente de trop bonne grâce.
MARTON
C'est un homme de condition, sans doute.
Homme de condition : La classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession. [L]
L'OLIVE
Elle se connaît en gens d'aujourd'hui, de condition ou en condition, c'est à peu près la même chose.
MARTON
Il cherche ici quelque aventure.
L'OLIVE
Vous vous trompez, Masque, je n'en cherche point. J'en ai plus d'une douzaine tout assurées : mais il ne tiendra qu'à vous de me les faire manquer toutes, je vous en assure.
MARTON
Ah, le bon traître ! Cela est bien obligeant vraiment.
L'OLIVE
J'aime les affaires imprévues : les coups de hasard me font plaisir, et je préférerais une simple petite Grisette, qui ne s'attendrait pas à l'honneur de me voir, à vingt Marquises des mieux apprêtées.
MARTON
Ah, que vous êtes bien dans le vrai, mais cependant, Monsieur, si l'entretien des Grisettes est tout ce qui vous charme, nous n'aurons pas longue conversation ensemble, et je ne suis pas votre affaire.
L'OLIVE
Mille pardons, mon adorable, ne vous offensez point du terme : il y a Grisette et Grisette, et j'en sais bien faire la différence.
MARTON
Je suis une Grisette de condition, moi, afin que vous le sachiez.
L'OLIVE
Et moi un Grison de même, ma chère enfant. Vous verrez que nous nous convenons à merveilles.
Grison : Homme de livrée que l'on faisait habiller de gris pour l'employer à quelque mission secrète ; c'étaient des valets qui ne portaient pas de couleurs. [L]
MARTON
Non, croyez-moi, nous ne nous convenons point, Monsieur de l'Olive, vous êtes un maroufle de valet qui cherchez fortune.
Maroufle : Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. Il se dit aussi d'un homme qu'on n'estime pas. [L]
L'OLIVE
Et vous une masque de chambrière qui ne seriez pas fâchée de la trouver.
Chambrière : Ce mot est bas et presque entièrement hors d'usage. Mrs. de l'Académie disent que c'est une Servante de personnes de petite condition. On peut ajouter qu'il n'y a que le peuple qui se serve de ce mot, même en parlant de cette espèce de servantes. [FC]
MARTON
Je suis bien aise de savoir de quoi vous êtes capable, Monsieur le faquin.
Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
L'OLIVE
Et moi ravi de connaîtrez vos allures, Madame la… Il ne faut pas dire d'injures à une femme.
MARTON
Vous en contez à la première guenon.
Guenon : On dit par injure d'une laide femme, que c'est une guenon, un visage de guenon, une vieille guenon. [Ac. 1762]
L'OLIVE
Il est vrai ; je t'ai reconnu pour cela. Mais vous agacez, vous, le premier Magot.
Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]
MARTON
J'en conviens ; je t'ai attaquée de conversation, mais pour t'éprouver ; je savais bien qui tu étais, et je t'ai vu parler à ton maître.
L'OLIVE
Oh bien, pour moi, je suis de bonne foi. J'étais dans l'erreur, et je croyais avoir trouvé une bonne fortune.
MARTON
Et voilà les hommes.
L'OLIVE
Et voilà les femmes. Va, va, pardonne-moi cette petite faiblesse ; tu auras peut-être quelque jour besoin que je t'en passe d'autres.
MARTON
Ce n'est qu'à cette condition-là que je te pardonne, au moins. Mais j'ai à chercher ici Monsieur Butorville, et voici des gens de notre compagnie qui se rapprochent : va-t'en hâter le réveillon, dépêche.
L'OLIVE
Je cours faire mettre le couvert. Sans adieu, ma charmante.
SCÈNE XIII. Lucile, Monsieur Desminutes.
LUCILE
Ah, que vous êtes incommode Monsieur Desminutes ! Avec vos doléances perpétuelles. Les Amants plaintifs ont toujours tort : plus ils se plaignent, plus ils deviennent à plaindre, et l'on n'en a jamais pitié.
DESMINUTES
Après plus de trois années que je m'attache à rendre tous les services imaginables à vous et à Cidalise ?
LUCILE
On vous en a obligation, nous ne sommes point ingrates.
DESMINUTES
Je ne suis pas content de la reconnaissance.
LUCILE
C'est que nous ne sommes pas convenus de prix, vous surfaites et nous rabattons.
SCÈNE XIV. Finette, Lucile, Monsieur Desminutes.
FINETTE
Quel marché faites-vous-là ? Vous ne me paraissez pas bien d'accord.
LUCILE
Tu viens fort à propos, Finette, pour être juge de notre différend. Monsieur Desminutes veut absolument que je l'aime : qu'en dis-tu ?
FINETTE
Je dis que Monsieur Desminutes a bien raison, et que vous êtes assez aimable pour lui inspirer une forte envie d'être aimé.
DESMINUTES
Finette se déclare pour moi, comme vous voyez.
FINETTE
Assurément, j'approuve fort la passion que vous avez pour Mademoiselle.
DESMINUTES
Qui ne l'approuverait pas ?
FINETTE
Mais j'approuve bien plus encore Mademoiselle de n'y pas répondre.
DESMINUTES
Ah, ah ! Mademoiselle Finette, après m'avoir dit vingt fois, à moi-même, que vous me trouviez fait pour l'amour.
FINETTE
Je ne m'en dédis point, je le répète encore : vous êtes fait pour en prendre, et point du tout pour en donner.
DESMINUTES
Trois années de soins, d'assiduités, et de complaisance doivent tenir lieu de quelque mérite.
LUCILE
C'est quelquefois ce qui le diminue, l'amour ne plaît qu'autant qu'il est jeune, et le vôtre n'est rien moins qu'enfant, Monsieur Desminutes.
DESMINUTES
Ce n'est qu'au moment que je vous ai vue, qu'il a pris naissance dans mon coeur.
FINETTE
Hé ! De quoi diantre s'est-il avisé, d'aller naître là ? Tenez, Monsieur, un amour qui se place si mal en naissant, est un petit monstre qu'il faut étouffer dès le berceau, ou le faire du moins crever de chagrin quand on l'a trop laissé vivre.
DESMINUTES
Vous n'êtes pas de mes amis, Mademoiselle Finette.
FINETTE
Je ne masque que mon visage, et point du tout mes sentiments, comme vous voyez.
DESMINUTES
Quand vous m'empruntez de l'argent, vous n'êtes pas toujours si sincère.
FINETTE
Je vous ai rendu ce que je vous dois, j'ai racheté mes droits de sincérité, je ne flatte plus.
SCÈNE XV. Araminte, Monsieur Desminutes, Lucile, Marton, Finette.
ARAMINTE
Mais laissez-moi donc, Masque. Vous êtes trop pressant. À mon secours, Marton.
MARTON
C'est moi, Madame ?
ARAMINTE
Vous m'avez quittée bien mal à propos, vous autres.
DESMINUTES
Est-ce quelque insulte qu'on vous fait ?
ARAMINTE
Non pas à ma personne, mais à ma pudeur.
LUCILE
Qu'y a-t-il donc, Madame ?
ARAMINTE
On m'attaque trop vivement, on me trouve trop de mérite, trop de charmes ; on exige que je me démasque.
MARTON
Gardez-vous bien de le faire, Madame, cela est trop de conséquence.
ARAMINTE
Oui, la vivacité augmenterait ; l'amour triompherait ; le vainqueur s'emporterait à des excès peut-être, et dans une aussi nombreuse assemblée cela donnerait matière à la médisance.
FINETTE
Si vous craignez ces inconvénients-là, démasquez-vous, Madame. Vos traits triompheront de ceux de l'Amour, et vous ferez taire la médisance.
ARAMINTE
Non, non. Ne m'abandonnez pas, je vous prie, voilà mon persécuteur qui me cherche, je ne veux point du tout contenter sa curiosité.
FINETTE
Cela est fort judicieux.
SCÈNE XVI. Butorville, Araminte, Marton, Finette, Lucile, Monsieur Desminutes.
BUTORVILLE
Ne vous offensez pas de mon empressement belle Masque. Je vous connais, vous dis-je, et si je vous connaissais moins, je vous serais moins importun, sans doute.
ARAMINTE
Vous ne m'importunez point : mais vous me pressez trop ; cela est indiscret : demeurons-en là, demeurons-en là.
MARTON
Un peu de ménagement pour les Dames, de la complaisance et de la politesse, Masque.
BUTORVILLE
Je n'en manque point. Je sais à qui je parle, je connais toute la compagnie : vous êtes Marton, vous, Lucile, vous Finette ; Madame est Cidalise.
MARTON
C'est le benêt que je cherche, Monsieur de Butorville.
BUTORVILLE
C'est pour elle que je suis ici.
MARTON
Tout de bon ?
BUTORVILLE
C'est moi qui donne les violons dans ce canton des Champs-Élysées.
FINETTE
Vous avez bien choisi votre emplacement.
BUTORVILLE
J'ai su que Cidalise devait s'y trouver.
MARTON
Vous vous méprenez, ce n'est point elle.
BUTORVILLE
C'est elle-même, et mon coeur me le dit.
FINETTE
Votre coeur est en défaut aussi bien que votre esprit quelquefois.
BUTORVILLE
Elle m'a renvoyé mon portrait, elle ne veut plus me voir en face : mais je lui en parlerai en masque tout du moins.
MARTON
Ce n'est point elle, vous dit-on, c'est Araminte : démasquez-vous, Madame, pour contenir ce furieux-là. Il n'y aurait pas moyen sans cela d'en venir à bout.
ARAMINTE
Vraiment, Monsieur, vous êtes un sot masque, et un impertinent visage, de me prendre pour une autre, et de me confondre avec Cidalise : on ne se changerait pas pour elle.
BUTORVILLE
Madame…
ARAMINTE
Allez, mon ami, l'instinct vous conduisait mieux que le discernement, vous êtes une bête.
BUTORVILLE
Il est vrai, je le vois bien, vous n'êtes pas Cidalise, elle n'est pas si ridicule.
ARAMINTE
Le vilain masque avec sa méprise !
BUTORVILLE
La sotte masque avec sa colère !
MARTON
J'ai quelque affaire pour mon compte avec ce masque là, regagnez le carrosse et le lieu du réveillon, et laissez-nous quelque temps ensemble.
SCÈNE XVII. Marton, Butorville.
MARTON
Hé que diantre ! Monsieur de Butorville, est-il possible que vous vous mépreniez si grossièrement ?
BUTORVILLE
Tout ce que je vois me paraît Cidalise : je suis plus fou que jamais Mademoiselle Marton.
MARTON
Vous l'avez pourtant furieusement été.
BUTORVILLE
Oui, j'en ai pensé perdre l'esprit.
MARTON
Ce n'est pas là la plus grande perte que vous eussiez pu faire. Je me souviens toujours du temps que vous arrivâtes d'Amiens en deuil de la mort de votre père.
BUTORVILLE
Je vins à Paris avec plus de vingt mille écus, tant en argent qu'en billets de change.
MARTON
Cela est vrai ; vous arrivâtes en bonne compagnie.
BUTORVILLE
Je fis d'abord connaissance avec votre charmante maîtresse.
MARTON
Et d'une manière bien gracieuse.
BUTORVILLE
Je donnais de grands repas, des concerts, des bals, des cadeaux, toutes sortes de réjouissances.
MARTON
Oui, je m'en souviens, j'étais de tout cela.
BUTORVILLE
Des présents, des bijoux, des diamants, mille petites drôleries.
MARTON
Oh ! Voilà de quoi je n'ai point été, et c'est peut-être une des fautes que vous avez faites.
BUTORVILLE
Je dépensai plus de dix mille écus pour la disposer à croire que je l'aimais, avant que de lui parler de mon amour seulement.
MARTON
Vous parlâtes à la fin ?
BUTORVILLE
J'ai bien fait pis, je lui en ai écrit.
MARTON
Hé bien.
BUTORVILLE
Cela l'a fâchée ; elle ne veut croire, ni la parole, ni l'écriture.
MARTON
Voilà une femme bien difficile à persuader !
BUTORVILLE
Oui, elle veut toujours douter, et moi, je veux toujours convaincre. Je lui ai écrit, je lui ai reparlé, j'ai consommé le reste des vingt mille écus sans avoir de réponse. Oh ! Il y a une grande obstination là-dedans.
MARTON
Assurément, et je ne sais qui est le plus obstiné de vous deux.
BUTORVILLE
Oh parbleu, c'est moi, je vous en réponds. Je suis d'Amiens ; nous sommes têtus, nous autres : je n'en démordrai point ; je veux voir une fin.
MARTON
Vous avez déjà vu celle de votre argent, et Madame vous a donné votre congé ; en voilà assez à ce qu'il me semble.
BUTORVILLE
Oh ! Non, elle ne m'a point parlé, elle m'a renvoyé mon portrait seulement, elle m'a fait dire par un de mes amis qu'elle ne voulait plus voir l'original.
MARTON
Mais de cette manière-là cela me paraît fini.
BUTORVILLE
Oh ! Oui, de sa part, peut-être ; mais non pas de la mienne. Oh ! Je ne suis pas si facile à rebuter.
MARTON
Vous vous voulez donc renouer avec elle ?
BUTORVILLE
J'ai emprunté depuis quatre jours mille pistoles pour me rapprocher en bon équipage.
MARTON
Vous êtes bien conseillé.
BUTORVILLE
Et j'attends encore la succession de ma bonne femme de mère qui est bientôt presque morte.
MARTON
Oh ! Vous vous raccommoderez, je prévois cela. Voulez-vous que dès cette nuit je vous fasse faire réveillon avec elle ?
BUTORVILLE
Hé ! Je vous en conjure.
MARTON
Vous lui reparlerez sur le champ de votre amour ; entre deux vins vous serez plus hardi, on viendra dire à table que vous êtes orphelin, il n'y a pas de meilleur moment pour avoir réponse.
BUTORVILLE
Je la paierai bien, je vous assure.
SCÈNE XVIII. Célide, Marton.
CÉLIDE
Est-ce vous, Marton ? Cidalise vous cherche.
MARTON
Ne perdons point de temps, allons la joindre.
SCÈNE XIX. Célide, Cynoedor.
CÉLIDE
Votre conversation est tout à fait gracieuse, Seigneur Cynoedor, et vous êtes assurément le Génie du meilleur commerce.
CINOEDOR
Je ne cherche qu'à faire plaisir, et vous pouvez vous fier à moi.
CÉLIDE
Vous paraissez de meilleur foi que tous les gens du monde ; et à raisonner juste sur tout ce que vous m'avez fait remarquer dans toutes ces allées, on ne doit absolument faire aucun fonds sur la fidélité des hommes.
CINOEDOR
Un tant soit peu plus que sur celle des femmes, mais de guères.
CÉLIDE
Tout le monde se trompe donc aujourd'hui ?
CINOEDOR
Non, au contraire, on ne se trompe plus ; on se trompait autrefois, parce qu'on avait de la confiance ; mais à présent on met tout au pis : on s'attend à tout ; om compte là-dessus, et on ne peut être dans l'erreur, comme vous voyez.
CÉLIDE
Voilà des moeurs bien perverties !
CINOEDOR
Elles sont à la mode, il faut s'y faire.
CÉLIDE
On a bien à souffrir, quand on a le coeur trop bon.
CINOEDOR
Quand on a le coeur trop bon, il faut le troquer contre un bon esprit ; c'est ce qu'il y a de plus nécessaire.
CÉLIDE
Vous établissez là d'étranges maximes.
CINOEDOR
Elles se sont établies toutes seules : le plaisir, l'intérêt, l'ambition ; voilà les mobiles du commerce du monde. On feint d'aimer une Dame, parce qu'elle est riche : on aime effectivement une autre, parce qu'elle est aimable ; et l'on en épouse une troisième, par raison de famille : on ménage celle-ci par intérêt ; on voit celle-là par plaisir, et on prend l'autre par convenance.
CÉLIDE
Les grands scélérats que sont les hommes !
CINOEDOR
Cela se pratique aussi parmi les femmes ; c'est la même manoeuvre.
CÉLIDE
Quelle dépravation ! Quels caractères !
CINOEDOR
Ce sont les moins déraisonnables et les plus d'usage : le siècle courant est un Bal continuel ; les passions s'y déguisent et tout le monde s'y masque.
CÉLIDE
C'est-à-dire que Clitandre est peut-être masqué pour moi ?
CINOEDOR
Masquez-vous pour lui, rendez –lui le change.
CÉLIDE
Je l'ai fait ; j'ai cru ne pas l'aimer, je le feignais, du moins : la jalousie m'a démasquée ; je l'aime de bonne foi, je ne saurais plus feindre.
CINOEDOR
Le voici qui vient de ce côté, il ne vous reconnaîtra point : éprouvons un peu s'il vous aime de même.
SCÈNE XX. L'Olive, Clitandre, Célide, Cynoedor.
L'OLIVE, à Clitandre
Elles ont troqué d'habit, Monsieur ; c'est là Célide ?
CLITANDRE, bas
Je ne serai pas la dupe de l'aventure.
Haut.
Masque à bonnes fortunes, je trouble mal à propos votre tête à tête ; mais je suis le premier en date, et c'est à moi que cette Dame avait donné rendez-vous ici.
CINOEDOR
Masque indiscret, vous vous méprenez, ne continuez pas à vous méprendre.
CLITANDRE
À me méprendre ? Ah ! Je connais trop Cidalise pour prendre le change avec elle.
L'OLIVE, bas à Clitandre
C'est Célide, Monsieur, vous n'y songez pas.
CLITANDRE, bas
Te tairas-tu ?
Haut.
Il ne fallait pas, Madame, m'engager dans cette partie, pour vous y trouver avec d'autres.
CINOEDOR
Vous n'êtes pas malheureux de m'y rencontrer.
CLITANDRE
Je ne sais pas de quelle utilité votre présence me peut-être, à moins que vous ne vouliez faire pour moi les honneurs du réveillon, et que Madame me permette de retourner dans le moment à Paris, où ce très puissantes raisons me pressent de me rendre.
CINOEDOR
Cela serait incivil et bizarre à un galant homme comme vous.
CLITANDRE
Ce n'est ni bizarrerie ni impolitesse, c'est inquiétude. Je me suis engagé dans cette partie comme un étourdi, comme un sot ; achevez-la pour moi, je vous prie : les frais en sont faits, je vous laisse le maître. Adieu, Madame, demeurons amis, et ne nous voyons plus, je vous en conjure.
CINOEDOR
Ah, Masque, que vous êtes amoureux de Cidalise ! Vous êtes jaloux ; mais vous n'avez pas sujet de l'être.
CLITANDRE
Amoureux et jaloux de Cidalise, moi ? Je n'aime et n'aimerai jamais véritablement que Célide.
L'OLIVE, à part
Il le prend bien. Allons, courage.
CLITANDRE
Je me flatte d'en être aimé : cette partie, toute indifférente qu'elle est, peut la chagriner ; elle la fait, peut-être, elle me soupçonne, les apparences sont contre moi, je me reproche tous les moments que je tarde à me justifier.
CINOEDOR
Si vous aimez si fort Célide, venir ici sans elle avec d'autres Dames, c'est une étourderie.
CLITANDRE
Je suis en âge d'en faire, je vous l'avoue ; mais c'est beaucoup de les reconnaître, et de tâcher de les réparer.
CÉLIDE, se démasquant
Cela ne vous sera pas difficile, Clitandre.
CLITANDRE
Que vois-je ! Quelle surprise ! C'est vous, Madame Célide ? Dans le même déguisement que j'ai vu tantôt à Cidalise ?
L'OLIVE
On vous tendait un panneau, Monsieur ; Mais la force de la vérité a de grandes prérogatives.
CÉLIDE
Vous vous reprochez d'avoir donné des soupçons à Célide ; Célide se reproche d'en avoir eu. Je ne puis vous cacher que je vous aime : redites-moi que vous m'aimez, Clitandre, et ne me trompez pas, je vous en conjure.
CLITANDRE
Par quelle heureuse aventure, Madame ?…
CINOEDOR
On vous instruira de tout le verre à la main.
SCÈNE XXI. Cidalise, Cynoedor, Marton, Butorville, Araminte.
CIDALISE
Nous vous cherchons tous de tous côtés ; vous êtes d'accord, apparemment ; le réveillon est prêt, on se mettra à table quand il vous plaira.
CINOEDOR
Il faut auparavant régler les places, et assortir les Masques avec convenances.
MARTON
Comme chacun sait qui vous êtes, et le droit que vous avez de présider ici, on vous laisse le maître des arrangements.
CINOEDOR
Celui de Clitandre et de Célide est déjà réglé, et j'ai parlé de Cidalise pour le bon Monsieur de Butorville.
CIDALISE
Je ne résiste point à vos ordres.
MARTON
Il y a d'heureux moments dans la vie, comme vous voyez.
BUTORVILLE
Je ne me sens pas de joie, Madame, Madame, Madame.
CINOEDOR
Le reste de la compagnie ne sera pas moins heureux.
ARAMINTE
J'ai bien compté là-dessus, et je vous recommande mes intérêts.
CINOEDOR
Ils sont en bonnes mains, et je n'ai pas imaginé ces nouvelles fêtes, pour y faire des mécontents.
MARTON
Tout le monde s'en flatte ; mais voici une bande de violons et quelques Masques qui s'approchent.
CINOEDOR
C'est par mon ordre qu'ils viennent vous régaler d'une petite Musique, que Monsieur Butorville a préparée, et nous irons nous mettre à table.
DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
TOUS
Air.
Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! La Coquette et la plus sage Y viennent également, Écouter le doux langage D'un jeune et nouvel amant. Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! Il n'est dans aucun bocage, Oiseaux de qui le ramage Soit plus doux et plus charmant, Que le séduisant langage D'un jeune et nouvel amant. Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! La liberté règne en ces lieux, On n'y craint point la médisance. Les jaloux et les ennuyeux Y sont dupés par l'apparence Des Argus les plus curieux On y trompe la vigilance. Jolis propos, discours joyeux S'y débitent sans conséquence. L'Amour pour y combler nos voeux Est avec nous d'intelligence. Tel y veut trop ouvrir les yeux, Qui voit souvent plus qu'il ne pense.Air.
Pour faire au Cours des conquêtes nouvelles, L'Amour attire tout Paris ; Au clair de la Lune les Belles Changent souvent de favoris, Et ne sont guère plus fidèles À leurs amants qu'à leurs maris.Air.
Jeunes Fillettes Dissimulez Les ardeurs secrètes Dont vous brûlez : Quand sous son empire Le Dieu des amours A su vous réduire, Cachez bien toujours Ce qu'il vous inspire ; Ou si son martyre Vous force à le dire, Laissez-vous conduire Aux Fêtes du Cours.Air.
Beautés qui voulez qu'on vous aime, Pourquoi vous défendre d'aimer ? Il est malaisé d'allumer Les feux d'amour sans en brûler soi-même.BRANLE EN CONTREDANSE.
Au Cours après la danse Pour les tendres Amants, Il est sans conséquence D'agréables moments. L'Amour pour écarter tout ce qui les traverse Amuse les mamans Longtemps, Il endort les maris Rigris, Et le Diable les berce. Au Bal du cours les Dames Dans la belle saison, Du succès de leurs flammes Causaient sur le gazon, Entre elles les Amours troqueront leur chaussure ; Et ce changement-là Prouva À bon nombre d'époux Jaloux, Quelle était leur coiffure. Ici maint agréable Tout rempli de Bacchus, Vient au sortir de table Faire insulte à Vénus. L'Amour toujours au guet prompt à venger sa mère, Après deux ou trois tours De Cours, Leur décochant un trait, Les fait Tomber dans quelque ornière. Persécuteurs des Dames Jaloux trop curieux, Laissez en paix les armes Dans ces aimables lieux : De soins et de soucis dégageant nos pensées, Sans nous priver du jour L'amour Nous rend comme les Dieux Heureux Dans les Champs-Élysées. Assis près de sa femme Un Avocat au Cours, Méconnaissant la Dame Lui conta ses amours ; Elle pour profiter de son erreur extrême, En tira de l'argent Comptant, Et le pauvre avocat, Bien fat, Se fit cocu lui-même. Une jeune Coquette Femme d'un horlogeur, À certaine amourette Ayant livré son coeur, Tandis qu'à travailler l'époux chez lui demeure, La belle et son galant Souvent S'en vont au Cours exprès, Au frais, Du berger sonner l'heure. Amant dans les ruelles Ne passez plus vos jours, Il est des nuits plus belles Pour vous au Bal du cours, L'Amour vous offre ici des conquêtes aisées, En faveur de la Paix Ses traits Ne forment que des noeuds Heureux Dans les Champs-Élysées. D'une aimable Grisette Certain vieux Brocanteur, Par Contrat fit emplette Sans s'assurer du coeur ; L'exemple d'un Époux dont toute la fortune Venait de trafiquer Troquer, Fit qu'elle trafiqua Troqua… Au Cours, au clair de Lune. Une fille savante En l'art de Cupidon, De ses droits jouissante En usait bien, dit-on : Mal instruit de ses feux, un Tuteur malhabile La crut au Cours la nuit, Et prit Sa femme et son rival Au Bal Au lieu de sa pupille. Le démon de la Danse Pour flatter vos désirs, De toute sa puissance Travaille à vos plaisirs ; De ses empressements il ne veut pour salaire Que l'honneur de pouvoir Vous voir En foule ici témoins Des soins Qu'il prendra pour vous plaire.Argus : Personnage auquel la Fable donnait cent yeux. Fig. et familièrement, avoir des yeux d'argus, être fort vigilant, fort difficile à tromper. |L]
Rigri : Ce mot est injurieux, et du petit peuple de Paris. C'est un rigri, c'est-à-dire, une espèce de vilain et de ladre.
Horlogeur : Celui qui fait, qui répare les horloges, les pendules, les montres. Ménage recommande de ne pas dire horlogeur, qui était usité de son temps et dans le siècle précédent. [L]
Berger : Fig. Dans la poésie pastorale, amant, amante. [L]
233 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0