Comédie en vers et en prose
La Foire de Besons
Représentée pour la première fois le 14 Août 1695 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR GRIFFARD, Financier
- MARIANE, fille de Monsieur Griffard
- CHOUCHETTE, filleule de Monsieur Griffard
- CLITANDRE, neveu de Monsieur Griffard
- MONSIEUR GUILLEMIN, Notaire
- MADAME GUILLEMIN, femme de M. Guillemin
- LE CHEVALIER
- L'ABBÉ
- CIDALISE, femme de Clitandre
- ÉRASTE, Amant de Mariane
- MADAME ARGANTE, vieille Coquette, Amoureuse d'Éraste
- FROSINE, intrigante
- L'OLIVE, Valet d'Éraste
- LE TABELLION
- LE NOURRICIER
- TROUPE de PAYSANS et de PAYSANNES, etc
LA FOIRE DE BESONS
SCÈNE I.
CLITANDRE, seul
Éraste me fait bien attendre, et il n'a guères d'empressement pour un homme aussi passionné qu'il paraît l'être.
SCÈNE II. Clitandre, l'Olive.
CLITANDRE
Ah ! Te voilà, l'Olive ! Où est ton maître ?
L'OLIVE
Il m'envoie vous prier de ne vous point impatienter, Monsieur ; il va venir aussitôt qu'il sera débarrassé de Madame Argante.
CLITANDRE
Sa Madame Argante est avec lui ?
L'OLIVE
Vraiment oui, Monsieur, ce sont des animaux tenaces que de vieilles coquettes, on ne les quitte pas comme on veut ; cependant comme il est sans façon avec elle, il la plantera là toute seule au premier endroit : nous l'aurons bientôt ici, le voilà, je pense.
Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants. Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]
SCÈNE III. Clitandre, Éraste, l'Olive.
ÉRASTE
Mille pardons, mon cher Clitandre, j'abuse de toute manière des bontés que tu as pour moi.
CLITANDRE
Laissons-là les compliments, s'il te plaît, et venons au fait. Voilà la maison de mon oncle.
L'OLIVE
Vous avez tort d'être brouillé avec lui, vous seriez bien logé en ce pays-ci.
CLITANDRE
Il y est depuis deux jours, sa fille est avec lui. Tu es amoureux d'elle ; mon oncle est un homme extraordinaire qui ne la mariera point dans les formes ; il faut se servir, pour te rendre heureux, du petit stratagème que nous avons imaginé.
ÉRASTE
Toutes nos mesures sont prises pour cela : mais l'exécution m'en paraît un peu difficile.
L'OLIVE
Point du tout, Monsieur, c'est ce qui vous trompe : l'occasion de la Foire autorise la mascarade ; et pour donner plus d'apparence à la chose, j'ai engagé deux ou trois paysans des plus gros Bourgeois du Village, à être de la partie, tout ira bien.
CLITANDRE
Ton aimable parente, Cidalise, a mis le moins scrupuleux petit Notaire de Paris dans ses intérêts ; nous l'avons amené avec nous. Mon oncle est amoureux de Cidalise à la fureur, elle le fera donner dans tous les panneaux qu'elle voudra lui tendre.
ÉRASTE
Mais toi, qui aimes Cidalise, consentiras-tu, sans quelque répugnance, qu'elle flatte du moindre espoir l'extravagante passion de ton oncle ? Et la délicatesse de ton amour...
CLITANDRE
Il faut te parler confidemment : prends garde que quelque curieux ne vienne point nous écouter, l'Olive. Nous sommes trop bons amis pour avoir des secrets l'un pour l'autre, et je me reproche de t'en avoir fait un, depuis six jours, de mon mariage avec Cidalise.
ÉRASTE
Quoi, Cidalise !
CLITANDRE
Elle a consenti à mon bonheur, nous nous intéressons à faire le tien. Tu seras heureux, j'ose t'en répondre.
ÉRASTE
Et ton oncle, ne sait-il rien de cette affaire ?
CLITANDRE
Je suis si mal avec lui depuis longtemps, et il en use si mal avec sa famille, que j'ai cru pouvoir me dispenser...
L'OLIVE
Monsieur, je viens d'apercevoir Frosine qui se promène ici près toute seule. Monsieur est mal avec son oncle, je n'y suis pas bien, moi ; nous n'avons personne pour commencer l'intrigue, voulez-vous que je la mette de notre partie ?
ÉRASTE
Elle est des amies de Madame Argante, prends garde...
L'OLIVE
Elle aime l'argent plus que toutes choses, je vous réponds d'elle.
CLITANDRE
Fais-la venir, que nous lui parlions, je suis fort de ses amis, moi.
L'OLIVE
Je vous l'amène... Oh, par ma foi, il n'est plus temps, Madame Argante s'en est emparée : les voilà qui viennent de ce côté.
ÉRASTE
Retirons-nous ; et toi, l'Olive, trouve quelque moyen pour éloigner Madame Argante de cet endroit-ci, nous en aurons besoin pour notre mascarade.
L'OLIVE
Je m'en charge, et d'engager Frosine à vous rendre service, laissez-moi faire.
SCÈNE IV. Madame Argante, Frosine.
MADAME ARGANTE
Ah, quelle cohue, ma pauvre Frosine ! Quelle cohue que cette Foire de Besons !
FROSINE
C'est une espèce de bal de campagne, où on laisse entrer tous les masques, comme vous voyez.
MADAME ARGANTE
Le cruel bal, et les vilains masques ! Je suis bienheureuse de t'avoir rencontrée. Il n'y a ici que moi de femme de qualité, je pense. En vérité je suis confuse de la complaisance que j'ai pour Éraste : il faut l'aimer autant que je le fais, pour ne pas rompre toutes les ridicules parties où il m'engage.
Femme de qualité : Noblesse distinguée. Un ancien gentilhomme d'une maison illustrée se nomme un homme de qualité. [L]
FROSINE
Nous l'avons perdu dans la foule, et cela vous inquiète, à ce qu'il me semble : avouez de bonne foi la chose, Madame, c'est la jalousie plutôt que la complaisance qui vous fait être de ces parties : il ne vous a pas trop pressée pour celle-ci ; au contraire.
MADAME ARGANTE
Jalouse, moi ! Moi jalouse ! Oh, je ne le suis point du tout, je t'assure : quand on est faite comme moi, et qu'on se connaît, la jalousie est une passion qu'on ne connaît guères.
FROSINE
Il est vrai, Madame, que vous avez tous les sujets du monde de vous louer de la nature.
MADAME ARGANTE
Franchement, Frosine, ma figure lui fait honneur, et depuis qu'on s'est avisé de porter des visages dans le monde, il n'y a guères que le mien qu'elle puisse se vanter d'avoir fait.
FROSINE
Vous êtes bien contente de votre grosse personne, Madame ?
MADAME ARGANTE
Tout ce qu'on peut l'être, ma chère Frosine : je suis belle, riche, et jeune encore, malgré la médisance : car il y a des mal intentionnées dans le monde.
FROSINE
Oui, cela est vrai, des ridicules qui enragent de vieillir, et qui veulent que tout le monde vieillisse à proportion : quand il y a quarante ou cinquante ans qu'ils connaissent une femme, ils s'imaginent qu'elle a cet âge-là.
MADAME ARGANTE
Le monde est si plein d'impertinents : car pour très jeune, je le suis, te dis-je.
FROSINE
Hé, à qui le dites-vous, Madame ? Je le sais mieux qu'un autre ; vous n'étiez qu'un enfant quand ma grand-mère fut mariée.
MADAME ARGANTE
Et avec tous ces avantages de la beauté et de la jeunesse, j'ai ceux aussi d'une naissance distinguée, d'une alliance considérable.
FROSINE
Ah, Madame, qu'il y a de malignité dans le monde !
MADAME ARGANTE
Comment donc, Frosine ?
FROSINE
Le mérite et la vertu sont bien persécutés dans ce siècle-ci ! J'ai entendu dire à mille personnes que vous n'avez jamais eu ni père, ni mère, ni de mari même, quoique vous soyez veuve.
MADAME ARGANTE
Mais en vérité, cela est trop plaisant, Frosine, cela est trop plaisant. Que le monde est extravagant ! Comme si l'on ne connaissait pas ma famille. J'ai deux jeunes garçons au Collège, une petite nièce dans le Couvent.
FROSINE
Oh, pour des enfants, et des espèces de nièce, on ne vous dispute point cette famille-là : mais pour un mari et des ancêtres, ce sont des parents qu'on ne vous connaît point, à ce que j'ai ouï dire.
MADAME ARGANTE
Il y a là-dedans un excès de ridicule qui me réjouit.
FROSINE
Je vous demande pardon, Madame, de vous dire si naturellement...
MADAME ARGANTE
Tu ne me fâches point, mon enfant ; je suis femme de bon esprit, je me mets au-dessus des discours du peuple, j'ai du bien, de l'argent comptant.
FROSINE
De l'argent comptant ?
MADAME ARGANTE
Oui, Frosine.
FROSINE
Ah vraiment, je ne m'étonne plus que vous vous moquiez de tout ce qu'on peut dire, et que vous n'en preniez point de chagrin. Le chagrin et l'argent comptant ne doivent point loger en même maison.
MADAME ARGANTE
J'ai du goût pour Éraste, il m'aime, cela suffit, je suis à la veille de l'épouser.
FROSINE
Écoutez, Madame, on est dans le goût de vous disputer vos mariages, on pourrait bien vous disputer ce mari-ci. En temps de guerre les hommes sont rares, c'est à qui en aura.
MADAME ARGANTE
Non, Frosine, il ne tient qu'à moi d'épouser Éraste, te dis-je, et cela ne tardera pas à se faire.
SCÈNE V. Madame Argante, Frosine, Cidalise.
CIDALISE
Ah Ciel ! Que vois-je ? L'heureuse rencontre ! Madame Argante à la Foire de Besons ! Hé, c'est vous, charmante personne !
MADAME ARGANTE
Cidalise ! Quoi, Cidalise ! Ah, quelle prédestination ! Te trouver ici, mon incomparable ! Tu n'y es pas seule, apparemment ? Et ces sortes de parties...
CIDALISE
Elles se font toujours en bonne compagnie, la mienne est assurément une des plus gaillardes. Clitandre m'a engagée d'y venir avec un Abbé, une fille d'Opéra, et un Notaire.
FROSINE
Ne serait-ce point le mariage de l'Abbé que vous venez faire en ce pays-ci ? C'est une Foire pour ces sortes de mariages, que la Foire de Besons, Madame.
CIDALISE
Ah ! Te voilà, Frosine. Tu es toujours aussi folle que de coutume.
FROSINE
Fort à votre service, Madame.
MADAME ARGANTE
Où as-tu laissé ta compagnie ?
CIDALISE
Elle s'est dispersée de côté et d'autre. En sortant du bac, cinq ou six femmes à bonne fortune se sont emparées de Monsieur l'Abbé ; à cinquante pas plus loin, un gros d'ivrognes a accosté la fille d'Opéra, et Monsieur le Notaire est ici proche en affaire sérieuse.
MADAME ARGANTE
En affaire sérieuse à la Foire de Besons ?
CIDALISE
Oui vraiment, et très sérieuse, même. Le pauvre petit tabellion en faveur du voyage avait arboré le plumet et l'épée pour imposer aux clercs et aux courtauts.
Courtaut : Terme Injurieux, pour dire un garçon de boutique.
Tabellion : qui ne se dit à la rigueur que d'un notaire dans une seigneurie, ou justice subalterne, pour recevoir les actes qui se passent sous scel authentique, et non royal, et qu'on ne prétend ne porter point d'hypothèque hors du ressort de la seigneurie. [F]
FROSINE
Cela aura produit un effet tout contraire je gage.
CIDALISE
Justement, Frosine, tu l'as deviné. Ils l'ont reconnu, il a pris querelle ; et ils achevaient de le battre quand je l'ai quitté, parce que je ne pouvais plus m'empêcher d'en rire.
MADAME ARGANTE
Et toi, tu n'as point trouvé d'aventure ?
CIDALISE
Une des meilleures de toute la Foire. Un joli Mousquetaire de dix-huit ans, qui m'a offert la collation, et de ma remener en croupe à Paris. Ce ne sont pas là des bagatelles, Frosine.
FROSINE
Fi, en croupe, Madame ?
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
CIDALISE
Oh, il me proposait d'aller en deux jours, pour éviter la fatigue du voyage.
FROSINE
Diantre, cela mérite réflexion.
Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
MADAME ARGANTE
Et voilà, Frosine, à quoi l'on est exposé dans ces sortes de plaisirs-ci ; et sérieusement, je me fais fort mauvais gré d'y être venue.
FROSINE
Ah, Madame ! Vous n'avez rien à craindre, et vous êtes à couvert d'aventures ; ce n'est qu'à de petites étourdies comme Madame, à qui on ose faire des propositions si téméraires. Mais il n'y a point de jeune homme, quelque déterminé qu'il puisse être, qui ose vous insolenter de cette manière-là.
Insolenter : Traiter avec insolence. [F]
SCÈNE VI. Madame Argante, Frosine, Cidalise, Monsieur Guillemin.
CIDALISE
Ah ! Vous voilà, Monsieur Guillemin. Hé comment avez-vous pu vous débarrasser de cette foule de frappeurs qui vous entourait ?
MONSIEUR GUILLEMIN
J'en suis venu à bout, Madame : et grâce au Ciel, m'en voilà quitte.
MADAME ARGANTE
N'est-ce pas là ton petit Notaire ?
CIDALISE
Oui, lui-même.
MONSIEUR GUILLEMIN
Il arrive toujours quelque histoire plaisante dans ces promenades-ci, c'est la coutume, il faut s'y attendre.
CIDALISE
Je ne sais pas où vous trouvez le plaisant de celle-ci, et elle me paraît assez triste pour vous.
MONSIEUR GUILLEMIN
Point du tout, Madame, ce n'est qu'une bagatelle.
FROSINE
Oh, Monsieur Guillemin est fait à ces sortes d'incidents-là, Madame ; il y a longtemps que nous nous connaissons, c'est un petit homme à bonne fortune.
Bonne fortune : On appelle en termes de galanterie, bonne fortune, les dernières faveurs d'une jolie dame ; être heureux auprès des femmes. Ce galant est fort bien fait, il est homme à bonne fortunes. [F]
MONSIEUR GUILLEMIN
Ah ! C'est toi. Serviteur, Frosine.
FROSINE
Qu'il soit à Paris, ou à la campagne, il ne passe point de jour sans quelque aventure.
MADAME ARGANTE
Cela est heureux, et je l'en félicite.
CIDALISE
Comment, ma charmante ; savez-vous bien que Monsieur Guillemin est en commerce avec ce qu'il y a de plus agréables libertines dans le monde ?
Libertine : Qui prend, qui se donne trop de libertés ; qui ne veut pas s'assujétir aux lois, aux règles du bien vivre, telles qu'elles sont prescrites à un chacun suivant l'état où il se trouve. [F]
MONSIEUR GUILLEMIN
C'est bien de l'honneur que vous me faites, Madame.
FROSINE
Tout Notaire qu'il est, il ne se fait pas une affaire de disputer le coeur d'une coquette à un Prince, et à un Financier même.
MONSIEUR GUILLEMIN
Il y a une manière pour se faire aimer, que ces Messieurs-là ne connaissent pas mieux que d'autres.
CIDALISE
Il est toujours le préféré, vous dis-je.
MADAME ARGANTE
Je n'ai pas de peine à le croire.
MONSIEUR GUILLEMIN
Je ne m'en vante jamais, et cela se fait d'ailleurs, Madame.
FROSINE
Oh, pour cela oui, ses affaires finissent toujours avec éclat. Il prend ordinairement querelle avec ses rivaux ou avec ses maîtresses, cela lui arrive des disputes avec les domestiques ; ces marauds-là sont insolents, il faut les battre, ou être battu quelquefois. Il y a toujours des coups donnés dans le dénouement des aventures de Monsieur Guillemin ; ce sont des espèces de Tragédies.
MONSIEUR GUILLEMIN
Je n'y joue pas le plus mauvais personnage, Frosine.
FROSINE
Vous êtes souvent lésé dans la catastrophe.
CIDALISE
Que ne souffre-t-on point pour les Dames ; il aime le beau sexe, c'est sa folie.
MONSIEUR GUILLEMIN
Ah, Madame !
FROSINE
Lui, Madame ! Vous n'y songez pas. Il a la plus jolie femme de France, qu'il n'aime point du tout.
MONSIEUR GUILLEMIN
Fi, aimer sa femme, cela est-il permis à un galant homme ? Et se marie-t-on pour cela dans le monde ? À moins que d'être du dernier bourgeois...
CIDALISE
Monsieur Guillemin est un notaire de qualité, au moins ; c'est lui qui fait valoir tout l'argent comptant des petits-maîtres de la Cour, Madame.
Petit-Maître : C'est un nom qu'on a donné aux jeunes Seigneurs de la Cour. La qualité de petits-maîtres tombe dans le mépris à mesure qu'elle se communique à la Bourgeoisie, et qu'on dit les petits-maîtres des Tuilleries,etc. (St Evremond) [T]
MONSIEUR GUILLEMIN
Je ne me suis donné une femme que pour la forme, c'est une bonne personne qui ne sort point de chez elle, qui ne voit âme qui vive, et qui fait aller mon ménage pendant que je me divertis, et que je me promène.
CIDALISE
Vous êtes bien prédestiné, Monsieur Guillemin, d'avoir une si bonne femme.
SCÈNE VII. Madame Argante, Frosine, Cidalise, Monsieur Guillemin, l'Abbé.
CIDALISE
Nous nous retrouverons tous à la fin. Voici Monsieur l'Abbé, je pense.
L'ABBÉ
Nous l'avons échappé belle, Madame. Et l'aventure qui vient d'arriver...
MONSIEUR GUILLEMIN
Comment ? Quelle aventure ?
L'ABBÉ
On ne vous l'a pas encore dite ?
FROSINE
Nous ne savons ce que c'est.
L'ABBÉ
Le même bac qui nous a passé vient de s'ouvrir en abordant de ce côté-ci, il y avait dedans plus de trois cents personnes.
MADAME ARGANTE
Au secours, au secours, miséricorde ! Hé ! N'y a –t-il personne de noyé ?
L'ABBÉ
Non, Madame, la plupart n'ont pris que le demi-bain même ; à la vérité il y a quelques chapeaux et quelques fontanges qui prendront le bain tout entier, et qui pourront bien aller jusqu'à Rouen porter des nouvelles du naufrage.
Fontange : C'est un noeud de ruban que les femmes, qui se mettent proprement, portent sur le devant de leur coiffure, et un peu au-dessus du front, et qui lie la coiffure. Ce mot vient de Mademoiselle de Fontange qui la première porta ce noeud, lorsqu'elle commença de paraître à la Cour. [T]
MADAME ARGANTE
Ces pauvres chapeaux ! Ces pauvres fontanges !
SCÈNE VIII. Madame Argante, Frosine, Cidalise, Monsieur Guillemin, l'Abbé, Le Chevalier ivre.
LE CHEVALIER, à l'Abbé
Bonjour, mon ami.
L'ABBÉ
Voilà un jeune homme qui se porte bien. Bonjour, Chevalier.
LE CHEVALIER
Serviteurs, Mesdames. Allons vite, votre manteau, Monsieur l'Abbé.
L'ABBÉ
Mon manteau ! Tu te moques, je pense.
LE CHEVALIER
Je ne me moque point, tôt, dépêche.
MADAME ARGANTE
Comment donc, est-ce qu'on vole ainsi les manteaux à la Foire de Besons ?
CIDALISE
Cela est fort commode.
LE CHEVALIER
On ne les vole point, Madame, on les emprunte aux Abbés officieux, pour envelopper les baigneuses du bac, en attendant que leurs habits sèchent.
FROSINE
Il faut avouer que ces Messieurs les Abbés sont d'une grande ressource pour les Dames.
L'ABBÉ
Mais je suis bien aise de savoir à qui mon manteau...
LE CHEVALIER
Hé, donne, te dis-je, la petite personne qui s'en servira mérite bien qu'on lui fasse plaisir ; elle est d'humeur reconnaissante, et tu ne seras point fâché de l'avoir obligée.
L'ABBÉ
Mon caractère m'engage à être charitable, il n'y a pas moyen de m'en défendre.
LE NOTAIRE
Que Monsieur l'Abbé est bienfaisant, Mesdames !
LE CHEVALIER
Il me faudrait encore une jupe. Allons Madame, faites bien les choses.
MADAME ARGANTE
Comment ? Qu'est-ce à dire ?
LE CHEVALIER
C'est une petite Bourgeoise des plus jolies, qui m'avait ici donné rendez-vous : il lui arrive un accident, je ne puis pas avec bienséance la ramener chez elle toute nue. Allons, Madame.
MADAME ARGANTE
Mais, qu'est-ce que cela signifie ? Je n'ai que faire de votre petite Bourgeoise, moi.
CIDALISE
Il faut avoir quelques égards pour son prochain, Madame.
L'ABBÉ
Monsieur le Chevalier est fort joli homme, au moins, ce n'est pas un ingrat ; et quand une personne de mérite lui rend service, il a sa revanche de la bonne manière.
FROSINE
Est-ce que vous voudriez être mois charitable que Monsieur l'Abbé, Madame ?
MADAME ARGANTE
Hom, il faut avoir des complaisances...
Hom : Interj. Qui exprime le doute, la défiance. [L]
FROSINE
Voilà une Dame bien obligeante.
LE CHEVALIER
La petite Bourgeoise viendra vous remercier, je vous l'amène dans ce moment même.
SCÈNE IX. Monsieur Guillemin, Cidalise, Madame Argante, l'Abbé.
MONSIEUR GUILLEMIN
Voilà un naufrage du bac qui causera du désordre dans plus d'un ménage.
CIDALISE
Oui, on verra bien que les habits mouillés ne viendront pas de visites sérieuses.
MADAME ARGANTE
Oh, pour moi, je ne passerai point de bac assurément, on fera faire un pont si on veut que je m'en retourne.
L'ABBÉ
Il faut vous établir en ce pays-ci, Madame, le Bailli de Besons est veuf ; si vous voulez, c'est un mariage à faire.
Bailli : Officier Royal d'épée, au nom duquel la Justice se rend dans un certain ressort. Il se dit aussi d'un Officier de robe-longue, dont les apellations ressortissent immédiatement au Parlement ou d'un Juge qui rend la Justice au nom d'un Seigneur, comme les Baillis des Pairies, etc. [FC]
MADAME ARGANTE
Un bailli de Besons, Monsieur l'Abbé ! Un Bailli... Regardez-moi bien, ai-je l'air d'une Baillive... Je vous trouve admirable.
L'ABBÉ
Vous vous emportez, je quitte la place.
À Cidalise et au Notaire.
Nous savons où nous retrouver : sans adieu, Madame.
MADAME ARGANTE
Voilà un Abbé bien impertinent avec son Bailli de Village. Je ne sais qui me tient...
SCÈNE X. Madame Guillemin, Monsieur Guillemin, Le Chevalier ivre, Frosine, Madame Argante, Cidalise.
MADAME GUILLEMIN
Je ne sais à qui j'ai l'obligation de l'ajustement où me voilà ; mais on m'a fait si grand plaisir, que je ne puis remercier assez...
MONSIEUR GUILLEMIN
Que vois-je ? Ventrebleu, c'est ma femme ?
MADAME GUILLEMIN
Ah ! Monsieur le Chevalier, voilà mon mari, je suis perdue.
LE CHEVALIER
Son mari !
MONSIEUR GUILLEMIN
Comment malheureuse !
LE CHEVALIER
Doucement, Monsieur, point de violence.
MONSIEUR GUILLEMIN
Qu'est-ce à dire ? Point de violence !
FROSINE, à Monsieur Guillemin
Vous le disiez bien, Monsieur, voilà un petit naufrage qui causera du désordre.
MONSIEUR GUILLEMIN
Oui je vous en réponds, et vous verrez de quelle manière...
MADAME ARGANTE
Est-ce ainsi que votre femme fait aller le ménage, pendant que vous vous promenez, Monsieur le Notaire ?
MONSIEUR GUILLEMIN
Morbleu.
CIDALISE
Cette aventure est plus triste que la première. M'en croirez-vous ? Je suis votre amie, avalez doucement la pilule. Si vous teniez chez vous compagnie à votre femme, elle n'en viendrait pas chercher à la Foire.
MONSIEUR GUILLEMIN
Quoi, Madame !
FROSINE
Hé fi, Monsieur, vous faites comme le chien du Jardinier ; vous n'avez pas pris votre femme pour l'aimer, et vous ne voulez pas que d'autres l'aiment.
MONSIEUR GUILLEMIN
L'aimera qui voudra : mais ce ne sera pas chez moi, je vous jure ; et je m'en vais tout de ce pas la remener chez son père.
MADAME GUILLEMIN
Hélas ! Vous le pouvez, Monsieur, vous m'y avez prise : mais comme le carrosse de Monsieur le Chevalier m'a prise au logis, il faut auparavant qu'il m'y remène.
MONSIEUR GUILLEMIN
Quoi ! Vous avez encore l'effronterie...
MADAME ARGANTE
Ce qu'elle propose est dans les règles, il n'y a pas le petit mot à dire.
MONSIEUR GUILLEMIN
J'enrage.
LE CHEVALIER
Allons point de bruit, Monsieur le Notaire, votre femme se met à la raison, il faut aussi que vous vous y mettiez ; vous la remènerez demain chez son père, et je la remènerai ce soir chez vous, moi. Nous allons toujours faire collation en attendant que ses hardes sèchent ; il n'y paraîtra pas, je vous assure.
MONSIEUR GUILLEMIN
Je ne vous quitterai pas, vous avez beau faire.
LE CHEVALIER
Hé bien, venez, vous êtes le maître : mais point de mauvaise humeur surtout, ou nous vous mettrons dehors, je vous en avertis.
CIDALISE
Vous n'êtes pas heureux à la Foire de Besons, Monsieur Guillemin, je ne vous conseille pas d'y revenir l'année prochaine.
MONSIEUR GUILLEMIN
Si l'on m'y rattrape de ma vie...
LE CHEVALIER
Donnez la main à votre épouse, Monsieur Guillemin : faites bien les choses.
MADAME GUILLEMIN
Sans rancune au moins, mon petit mari.
MONSIEUR GUILLEMIN
Hom ! Carogne.
Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]
LE CHEVALIER
Tout cela s'accommodera, Mesdames ; avec nous autres gens de qualité, il faut bien qu'un Notaire soit bon homme.
SCÈNE XI. Frosine, Cidalise, Madame Argante.
FROSINE
Jusqu'au revoir, Monsieur Guillemin. On va vous envoyer la petite fille d'Opéra, afin que la partie soit quarrée.
Partie carrée : Familièrement. Partie carrée, partie de plaisir faite entre deux hommes et deux femmes. [L]
CIDALISE
Épargne-le, Frosine : il est de mes amis, et il a assez de chagrin.
FROSINE
Bon, Madame, il ne s'est donné une femme que pour la forme, et il n'est fâché que pour la forme, je vous assure.
MADAME ARGANTE
Il n'a pas fait un heureux voyage.
SCÈNE XII. Madame Argante, Cidalise, Frosine, l'Olive.
L'OLIVE
Ah ! Madame, que je vous trouve bien à propos !
MADAME ARGANTE
À qui en as-tu donc ? Te voilà bien essoufflé.
L'OLIVE
On le serait à moins. Bonjour, Frosine.
FROSINE
Bonjour, l'Olive.
L'OLIVE
Il y a une heure que je galope toute la prairie pour vous chercher, Madame.
MADAME ARGANTE
Que me veux-tu ?
L'OLIVE
Ah ! La maudite Foire, Madame, la maudite Foire ! Vous aviez un bon pressentiment de vouloir rompre cette partie-là.
MADAME ARGANTE
Qu'y a-t-il donc ?
L'OLIVE
Ce qu'il y a, Madame ?
FROSINE
Est-il arrivé quelque chose à Éraste ?
MADAME ARGANTE
À Éraste ?
L'OLIVE
Oui, Madame.
CIDALISE
Que peut-il lui être arrivé ? Éraste n'a point de mauvaises affaires.
L'OLIVE
Pardonnez-moi, vraiment, il connaît je ne sais combien de femmes.
MADAME ARGANTE
Il a pris querelle pour des femmes ?
L'OLIVE
Non pas, Madame, il n'est pas si bête : ce sont des femmes qui ont pris querelle pour lui !
FROSINE
Des femmes qui ont pris querelle pour lui ! Que veut-il dire ?
L'OLIVE
Vraiment, oui. Est-ce que vous ne savez pas que c'est à la Foire de Besons, que les curieuses de Paris se fournissent pour l'Automne, en attendant le retour de la campagne ?
CIDALISE
Comment donc, l'Olive ?
L'OLIVE
Il y a des Foires pour les chevaux, et pour les bêtes à cornes : Madame, il est bien juste qu'il y en ait une pour les soupirants. Les Dames, qui veulent faire emplettes, viennent ici dans la prairie voir danser, sauter, gambader, trotter, galoper ce qu'il y a de jeunes gens, et quand il s'en trouve quelqu'un beau, bien fait, et de bonne mine... Je me donne au diable, je l'ai échappé belle, moi qui vous parle, la bonne marchandise est de défaite en ce pays-ci.
Défaite : Débit d'une marchandise, facilité de placement. [L]
MADAME ARGANTE
Qu'est-ce à dire ? Ce sont donc des femmes à ce compte, qui sont amoureuses de lui ?
L'OLIVE
Justement, Madame. Ce garçon-là est d'assez belle encolure, et il ne trotte pas mal comme vous savez. Elles sont cinq ou six curieuses à qui il a donné dans la vue.
MADAME ARGANTE
Cinq ou six, ma pauvre Frosine !
FROSINE
Voilà un grand nombre de rivales ! On vous disputera ce mari-là, je vous l'avais bien dit.
L'OLIVE
Oh, pour cela oui, Madame, je vous en réponds. L'une veut le mener à Clichy, l'autre à Nanterre, celle-ci à Asnières celle-là à Colombes ; il y a la femme d'un Sous-fermier, qui est une connaisseuse confirmée, celle-là, qui veut à toute force qu'il aille souper à Argenteuil avec elle.
Sous-fermier : Celui, celle qui prend des biens ou des droits à sous-ferme. [F]
CIDALISE
Il faut que vous rompiez ces parties-là, ma charmante.
L'OLIVE
Il faut donc se hâter, Madame : la scène ne se passe qu'à cent pas d'ici sous ces premiers Saules. L'une le tire d'un côté, l'autre de l'autre, on le démembre peut-être à l'heure que je vous parle. Est-ce que vous souhaitez cela, Madame ?
MADAME ARGANTE
Non vraiment, je ne le souffrirai pas. Ne viendras-tu pas avec moi, ma chère bonne ?
CIDALISE
Volontiers.
L'OLIVE, bas à Cidalise
Défaites-vous de cette vieille masque-là, c'est une cassade que je lui donne.
Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
Cassade : Bourde qu'on invente, mauvaise excuse, défaite. [L]
CIDALISE
Mais il faudra que je vous quitte pour rejoindre ma compagnie.
MADAME ARGANTE
Ne m'abandonne pas, toi, Frosine.
FROSINE
Non, Madame.
L'OLIVE
Nous allons vous suivre, Madame. Je suis bien aise que Frosine vienne avec moi, pour me défendre des curieuses. Un homme seul à la Foire de Besons court de grands risques, comme vous voyez.
SCÈNE XIII. Frosine, l'Olive.
FROSINE
Oh, par ma foi, je suis votre servante : mais je ne vous aime pas assez pour vous garder, Monsieur de l'Olive.
L'OLIVE
Tu prends la chose au pied de la lettre ; un peu de patience, mon enfant : j'ai quelques propositions à te faire de la part d'Éraste.
FROSINE
Veut-il que je presse son mariage avec Madame Argante ?
L'OLIVE
Ce n'est pas cela : tout au contraire, il n'est pas content d'elle, il cherche condition.
Condition : se dit aussi de la servitude domestique. Ce laquais est sorti, il avoit une bonne condition, il cherche condition. [F] ici, sens figuré.
FROSINE
Comment donc ?
L'OLIVE
Elle ne fait pas bien les choses.
FROSINE
Elle est pourtant bien en argent comptant, à ce qu'elle dit.
L'OLIVE
Bagatelles. Elle s'en vante pour attraper quelque jeune sot : mais nous ne sommes pas dupes, nous autres. Elle a eu du goût l'année dernière pour un Colonel de Dragons qui a furieusement dérangé ses affaires : il a fallu remonter un Régiment, et le quartier d'Hiver a été rude.
FROSINE
Elle s'attendait bien à épouser ce Colonel-là.
L'OLIVE
Bon, épouser ! Sont-ce des épouseurs que les Officiers, et les Officiers de Dragons encore ?
FROSINE
Il est vrai, la plupart de ces messieurs-là s'imaginent que leur profession leur donne des droits sur les femmes des autres, ils n'en veulent point prendre en leur nom.
L'OLIVE
N'ont-ils pas raison ? Au retour d'une campagne ils ne sont pas fâchés de trouver chez des Madame Argante, toutes les commodités de la vie. Ils regardent cela comme une espèce d'auberge ; bonne table, bon équipage ; crédit chez les Marchants, bourse bien garnie. Tant que cela dure, on a des empressements pour elles ; soins, complaisances, égards, assiduités, rien ne manque : le Printemps vient, le mois de Mars arrive, le dénouement approche, il est question d'épouser, ohé, ohé, l'amour s'envole, le Cavalier décampe, et la Dame enrage. Oh ça, le mariage est une espèce de conclusion qu'on ne connaît point parmi les Troupes, et la plupart des jolies femmes ne s'embarrassent pas de le supprimer.
FROSINE
Mais Éraste n'est point dans les Troupes, et Madame Argante n'est point jolie femme.
L'OLIVE
C'est ce qui fait qu'on a d'autres visées. Tiens, vois-tu cette première maison à côté de ces grands arbres ?
FROSINE
Cette maison neuve ? Hé bien ?
L'OLIVE
C'est une forteresse qui renferme une fille fort jolie, un vieux financier qui est son père, et cent mille écus d'argent comptant.
FROSINE
Mort de ma vie, voilà une bonne place à assiéger, si on était sûr de la prendre.
Mort de ma vie : Autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
L'OLIVE
Mon maître est amoureux de la fille.
FROSINE
J'ai compris cela tout d'abord.
L'OLIVE
Il a aussi une passion très forte pour les cent mille écus.
FROSINE
Cela n'est pas difficile à croire.
L'OLIVE
Et de mon côté, moi, j'ai une vieille rancune contre le Financier.
FROSINE
Pour quel sujet ?
L'OLIVE
Pour une bagatelle. Il y a deux ou trois ans que j'eus besoin d'argent ; il m'arriva de faire une méprise, je signai son nom au lieu du mien sur un papier qui n'était pourtant pas de conséquence ; je suis fort étourdi, moi, de mon petit naturel.
FROSINE
Hé bien ?
L'OLIVE
Hé bien, mon enfant, il eut le crédit de me faire faire à la Justice des excuses publiques de mon étourderie ; et la Justice eut la bizarrerie de me faire porter en plein jour un flambeau tout allumé dans les rues de Paris. Cela m'a donné un petit ridicule dans le monde ; et je suis engagé d'honneur à me venger du Financier, comme tu vois.
FROSINE
Je vois bien que tu as tes raisons, ton maître a les siennes. Mais les miennes à moi ?
L'OLIVE
Oh, pour les tiennes, elles se trouveront dans la bourse d'Éraste ; le voici le plus à propos du monde.
SCÈNE XIV. Frosine, l'Olive, Éraste.
ÉRASTE
Hé bien, l'Olive, où en sommes-nous ? As-tu fait confidence à Frosine...
L'OLIVE
Je commençais à lui expliquer la chose, Monsieur ; mais elle fait déjà quelques petites difficultés.
ÉRASTE
Comment donc ?
FROSINE
Non, Monsieur, je ne suis point intéressée, je vous assure ; il va peut-être vous faire entendre...
L'OLIVE
Non, Monsieur, ce n'est point l'intérêt qui la domine ; mais enfin il faut un motif aux personnes de mérite pour les faire agir. Et... allons, Monsieur, faites bien les choses.
ÉRASTE
Je n'ai sur moi que vingt pistoles, les voilà, ma chère Frosine.
FROSINE, en prenant l'argent
Et, fi donc, Monsieur, vous me faites rougir.
ÉRASTE
Ce n'est qu'un échantillon de ce que je veux faire pour toi, si le dessein que j'ai peut réussir.
FROSINE
Il ne tiendra pas à moi, je vous assure.
ÉRASTE
Il n'y a que Madame Argante qui m'embarrasse en ce pays-ci.
FROSINE
Pour quoi l'ameniez-vous ?
ÉRASTE
A-t-il été possible de faire autrement ? Elle était chez moi dès six heures du matin, je n'ai pu me défaire d'elle.
L'OLIVE
J'ai bien envie de vous en débarrasser en passant le bac, moi, Monsieur ; il m'a pris une légère tentation de lui donner un petit coup de coude, et de la noyer adroitement, cela lui aurait épargné bien des chagrins dans la suite.
FROSINE
Voilà un garçon bien charitable.
ÉRASTE
Où est-elle enfin ? Qu'est-elle devenue ?
L'OLIVE
Je l'ai envoyée vous chercher de ce côté-là, parce que je savais bien que vous étiez de l'autre.
ÉRASTE
Elle reviendra, comment ferons-nous ?
L'OLIVE
Ne vous inquiétez point, elle est en bonne main, Cidalise la promène, elle tâchera de la perdre comme un animal incommode. Et Clitandre, qu'en avez-vous fait ?
ÉRASTE
Il cherche un habit de Paysan pour se déguiser avec nous, il veut être du divertissement.
L'OLIVE
Et les Musiciens, les Danseurs, sont-ils arrivés ?
ÉRASTE
Je ne sais point encore.
L'OLIVE
Où leur avez-vous donné rendez-vous ?
ÉRASTE
Au premier Cabaret du Village, à la Croix blanche.
L'OLIVE
Au Cabaret ! Ils y sont dès le matin, sur ma parole. Oh diable ! Pour ces sortes de rendez-vous-là la Musique et la dansez sont d'une exactitude admirable. Allez-vous-en leur dire de se tenir prêts, pendant que j'achèverai d'expliquer à Frosine ce qu'il faut qu'elle fasse.
ÉRASTE
Mais...
L'OLIVE
Hé, ne perdez point de temps, allez vite ; je m'en vais vous joindre.
SCÈNE XV. Frosine, l'Olive.
L'OLIVE
Oh çà, Mademoiselle Frosine, maintenant que vous avez vos raisons en poche.
FROSINE
Me voilà prête à entrer en action, de quoi s'agit-il ? Que faut-il faire ?
L'OLIVE
Fort peu de chose ; tendre cette lettre à Mariane, premièrement.
FROSINE
Ce ne sera pas bien difficile.
L'OLIVE
Si je n'étais pas trop connu du Financier, je t'en aurais épargné la peine.
FROSINE
Et est-ce une intrigue à entamer, ou si la connaissance est déjà faite ?
L'OLIVE
Oh, vraiment oui, la connaissance est déjà faite ; et sans la vigilance du Financier, elle serait peut-être bien avancée.
FROSINE
Comment nommes-tu ce Financier ?
L'OLIVE
Monsieur Griffard.
FROSINE
Monsieur Griffard ! Je connais cet homme-là, c'est un de mes intimes.
L'OLIVE
Tout de bon !
FROSINE
Oui, te dis-je.
L'OLIVE
À la bonne heure, cela se rencontre le mieux du monde.
FROSINE
Cela se rencontre fort mal au contraire ; et je ne puis en conscience, moi, donner les mains au bernement d'un Financier de ma connaissance.
L'OLIVE
Ah, ah, fort bien, la conscience de Frosine, qui a des égards pour un Financier ! Cela est nouveau. Savez-vous bien que vous n'y songez pas, au moins, mignonne ?
FROSINE
Qu'est-ce à dire, je n'y songe pas ?
L'OLIVE
Tu baisses furieusement, je ne te connais plus, moi, qui te parle ; et où est ce feu, cette vivacité, cette ardeur exempte de scrupule que j'au toujours vue jusqu'à présent ? Quoi, cette illustre Frosine, qui a elle-même enrôlé son mari pour avoir le plaisir d'être plutôt veuve : cette héroïne, qui, pour s'approprier le petit bien de sa famille, a fait mettre son frère aux petites-maisons, et a envoyé son oncle aux galères ? Je ne parle point de sa nièce qu'elle a très avantageusement mariée à un riche Magistrat, qui n'est pourtant pas veuf encore... Cette même Frosine...
Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un Hospital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
FROSINE
Oh, oh, oh, tais-toi donc l'Olive ; si tu me piques d'honneur, tu me feras faire tout ce que tu voudras ; voilà qui est fini, tu n'as qu'à parler.
L'OLIVE
Rends la lettre à Mariane, et persuade à ton intime qu'il est fort aimé de Cidalise ; on ne te demande pas autre chose.
FROSINE
Je vais y travailler tout de ce pas, laisse-moi faire.
L'OLIVE
On ouvre la porte, quelqu'un sort, je vais trouver mon maître.
SCÈNE XVI. Frosine, Chouchette.
CHOUCHETTE
Il en arrivera ce qu'il pourra ; puisqu'on ne me mène point promener en ce pays-ci, j'irai fort bien me promener toute seule.
FROSINE
Voilà une petite personne dont le visage ne m'est point inconnu.
CHOUCHETTE
Tout le monde se réjouit, tout le monde danse à la Foire ; il ne sera pas dit, assurément, que je ne danse pas comme les autres.
FROSINE
C'est la petite nièce de Madame Argante, je pense ?
CHOUCHETTE
J'ai vu cette femme-là chez ma tante, à ce qu'il me semble.
FROSINE
Je la reconnais, c'est elle-même.
CHOUCHETTE
Hé, bonjour, ma chère Frosine.
FROSINE
Quoi ! C'est vous, Mademoiselle Chouchette ? Et d'où sortez-vous ?
CHOUCHETTE
De chez mon parrain.
FROSINE
Est-ce que Monsieur Griffard est votre parrain ?
CHOUCHETTE
Oui, je demeure chez lui depuis que ma tante a fait semblant de me mener au Couvent.
FROSINE
Elle dit à tout le monde que vous y êtes : mais à ce que je vois, c'est votre parrain qui a soin de vous.
CHOUCHETTE
N'allez point vous imaginer que c'est mon père, au moins. Tout le monde le croit : mais ma tante dit bien que cela n'est pas vrai.
FROSINE
Il faut en croire votre tante, elle doit le savoir mieux qu'un autre.
CHOUCHETTE
Oui vraiment, c'est elle qui est ma mère ; mais je ne fais pas semblant d'en rien savoir.
FROSINE
La petite rusée ! Vient-elle voir votre parrain, quelquefois ?
CHOUCHETTE
Qui ; ma tante ? Non, elle ne sait pas qu'il a cette maison-ci, seulement ; il se cache d'elle et de tout le monde, mon parrain : il est amoureux d'une personne qui venait quelquefois chez ma tante, et il voudrait bien qu'elle l'aimât, afin de l'épouser sans qu'on en sût rien.
FROSINE
N'est-ce point Cidalise ?
CHOUCHETTE
Vous l'avez deviné justement. Il a une grande fille qu'on appelle Mademoiselle Mariane, qui voudrait bien aussi se marier sans le dire à son père ! Ils sont fort secrets, dans cette famille-là.
FROSINE
Hé, qui vous a dons dit tous leurs secrets, à vous ?
CHOUCHETTE
Mademoiselle Mariane ! Nous sommes bonnes amies : elle me dit tout ce qu'elle pense. Et quoique je ne sois qu'une petite fille, elle trouve que j'ai de l'esprit.
FROSINE
Oui ?
CHOUCHETTE
Il y a un jeune Monsieur qu'on appelle Éraste, qu'elle aime à la folie : tenez, elle l'aime presque autant que nous haïssons mon parrain.
FROSINE
Hé, pourquoi le haïssez-vous ?
CHOUCHETTE
Il ne veut point que Mademoiselle Mariane ait des amants, elle le hait pour cette raison-là, elle : quand je serai plus grande, il ne voudra peut-être pas que j'en aie, moi ; je le hais par avance.
FROSINE
Voilà un enfant qui promet beaucoup. Hé, où est-elle à présent, Mademoiselle Mariane ?
CHOUCHETTE
Dans le logis.
FROSINE
Que fait-elle ?
CHOUCHETTE
Elle achève de s'habiller en paysanne, à cause de la Foire : c'est elle qui m'a coiffée, comme vous voyez, et qui m'a mis ma robe neuve.
FROSINE
Cela vous sied fort bien, vous êtes fort jolie.
CHOUCHETTE
Nous nous mettons un peu de bon air aujourd'hui, parce que nous nous attendons de voir Éraste. Il doit venir en masque, et il avait promis d'envoyer des violons, mais on n'a point eu de ses nouvelles. Les hommes sont si traîtres ! Oh, s'il ne venait point, Mademoiselle Mariane serait bien fâchée contre lui.
FROSINE
Faites-moi parler à elle, Mademoiselle Chouchette.
CHOUCHETTE
Je m'en vais la chercher : elle sera bien aise de vous connaître, et que vous la voyiez ; car elle est bien belle. Hé, tenez, la voilà qui vient d'elle-même.
SCÈNE XVII. Mariane, Chouchette, Frosine.
MARIANE
Vous sortez toute seule, Chouchette, vous ne serez pas mal grondée.
CHOUCHETTE
Hé là, là, ma bonne, ne faites point tant la fière, on vous gronde aussi souvent que moi ; et pour être plus grande, vous n'êtes pas plus exempte de la mauvaise humeur de mon parrain.
MARIANE
Qui est cette Dame à qui vous parlez ?
CHOUCHETTE
C'est la meilleure personne du monde, ma chère bonne.
FROSINE
Mademoiselle, je suis votre très humble servante.
MARIANE
Je suis bien la vôtre, Madame.
CHOUCHETTE
Elle venait presque tous les jours chez ma tante, et elle m'apportait tant de confitures ; elle prenait toujours mon parti contre elle, quand elle me grondait.
MARIANE
Je ne m'étonne pas que tu sois si fort de ses amies.
CHOUCHETTE
Faites connaissance avec elle, croyez-moi, ma bonne ; elle vous aidera, si vous voulez, à faire endêver mon parrain. C'est une fort bonne femme, elle veut bien qu'on ait des amants, elle ; elle connaissait tous ceux de ma tante.
Endêver : Avoir grand dépit de quelque chose. Faire endêver quelqu'un, le faire enrager, le dépiter. [L]
MARIANE
Ta tante a donc des amants, Chouchette ?
CHOUCHETTE
Tant qu'elle veut, ma bonne, elle n'a point de père.
MARIANE
Qu'elle est heureuse ! On ne la contraint point.
FROSINE
Vous regardez donc la liberté comme un grand bonheur, Mademoiselle ?
MARIANE
Je ne conçois rien de plus agréable, Madame.
CHOUCHETTE
J'aime à faire tout ce que je veux, je suis déjà comme elle.
FROSINE
Et vous serez bien aise de ne plus dépendre d'un père ?
MARIANE
Oui, je vous l'avoue.
CHOUCHETTE
Ne vous ai-je pas dit qu'elle meurt d'envie d'être mariée ?
FROSINE
Comment, petite fille, vous avez l'indiscrétion...
MARIANE
Ne vous alarmez point, votre secret est en sûreté, j'en sais plus qu'elle ne m'en peut dire, et je cherchais, quand je l'ai trouvée, à vous parler de la part d'Éraste.
MARIANE
Paix, parlez bas. De la part d'Éraste !
CHOUCHETTE
Je vous le disais bien qu'elle était bonne femme.
FROSINE
Voilà un billet qu'il vous envoie.
MARIANE
Il n'est donc pas ici ?
FROSINE
Il ne tardera pas à s'y rendre ; voyez, en attendant ce qu'il vous écrit.
MARIANE
Chouchette ?
CHOUCHETTE
J'entends bien ce que vous me voulez dire. Hé, la, la, ma bonne, faites vos petites affaires, je m'en vais amuser mon parrain, afin qu'il ne vienne point vous surprendre.
SCÈNE XVIII. Mariane, Frosine.
FROSINE
La petite filleule de Monsieur Griffard a de grands talents pour entrer dans le monde ! Elle y fera fortune, sur ma parole.
MARIANE
Qu'Éraste m'écrit tendrement ! Mais qu'il agit avec lenteur ! Pourquoi ne pas me demander en mariage à mon père ?
FROSINE
Il appréhende d'être refusé ; Monsieur votre père est un bizarre qui ne se gouverne pas comme un autre ; il a ses caprices, le bonhomme.
MARIANE
Vous le connaissez donc, à ce que je vois, Madame ?
FROSINE
Si je le connais ?
MARIANE
Hé, mon_Dieu, n'allez pas lui dire que j'aime Éraste, je ne lui en ai point parlé, je serais perdue.
FROSINE
Ne craignez rien.
MARIANE
Il ne veut pas que je fasse la moindre chose sans l'avertir : cela est bien gênant, Madame, n'est-il pas vrai ?
FROSINE
Bon c'est à lui de le vouloir, et à vous de n'en rien faire : le ridicule ! Est-ce que pour aimer un joli homme, il faut qu'une fille demande permission ? Et combien y en a-t-il dans le monde qui se marient tous les jours incognito, même ?
MARIANE
Se marier incognito ! Et se marie-t-on beaucoup comme cela, dites ?
FROSINE
Très souvent. À la vérité ces mariages-là ne durent pas tant que les autres ; mais ils sont bien plus à la mode.
MARIANE
Je suis très humble servante à la mode, je n'épouserai point Éraste de cette manière ; car je veux que notre mariage dure toujours.
FROSINE
Oh, pour le vôtre, nous le ferons de la bonne sorte, ne vous mettez pas en peine.
MARIANE
Vous ferez mon mariage, Madame ?
FROSINE
Nous ne sommes ici que pour cela, et ce ne sera pas incognito, votre père sera de la noce.
MARIANE
Vous plaisantez peut-être ? Je veux être mariée sérieusement, moi, je vous en avertis.
FROSINE
Vous le serez sérieusement aussi.
MARIANE
Et vous y ferez consentir mon père ?
SCÈNE XIX. Mariane, Cidalise, Frosine.
CIDALISE
Il faudra bien qu'il y consente, puisque tu le veux si sérieusement.
MARIANE
C'est vous, ma chère Cidalise ? Vous me surprenez ainsi ? Je vous le pardonne, et je n'ai point de secrets pour vous.
FROSINE
Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous vous connaissez, à ce que je vois ?
CIDALISE
Oh, çà, Mariane, tu aimes toujours Éraste, et tu seras bien aise de l'épouser, apparemment ?
MARIANE
Il est votre parent, l'ami de Clitandre. C'est vous qui me l'avez fait connaître dans le Couvent où nous étions, vous l'avez vu me jurer cent fois qu'il m'aimerait toute sa vie, je lui ai promis de l'aimer éternellement, je lui tiendrai parole, je vous assure.
FROSINE
La pauvre enfant ! Cela m'attendrit. Mort de ma vie, Madame, il faut que Monsieur Griffard consente au mariage ou que le diable l'emporte, car j'y ai regardé.
MARIANE
Cidalise n'a qu'à vouloir être ma belle-mère, elle lui fera faire tout ce qu'elle voudra.
CIDALISE
Moi, ta belle-mère ? Je t'aime trop pour cela, et c'est une chose qui n'est plus faisable. Tout ce que je puis pour ton service, c'est de faire bonne mine à Monsieur Griffard tout aujourd'hui. Que Frosine lui dise que je suis ici, que c'est pour le voir que je suis venue même, qu'elle flatte son imagination de tout l'espoir qu'il voudra prendre, je l'avouerai de ce qu'elle aura dit.
FROSINE
Je ne gâterai rien, allez : si je lui promets quelque chose de trop, je lui tiendrai parole pour vous, laissez-moi faire.
MARIANE
Mais où cela nous mènera-t-il ?
CIDALISE
À le faire donner plus aisément dans une fourberie que nous lui préparons pour faciliter ton mariage.
MARIANE
Vous voulez lui faire une fourberie ?
CIDALISE
Oui, de concert avec toi-même.
MARIANE
Avec moi ?
FROSINE
Avez-vous quelque répugnance à le tromper, dites ?
MARIANE
Hé, non vraiment, je n'en ai point. Qui ne trompe-t-on pas pour être mariée ?
SCÈNE XX. Chouchette, Cidalise, Mariane, Frosine.
CHOUCHETTE
Hé, vite, vite, rentrez, ma chère bonne, voilà mon parrain qui va venir.
MARIANE
Quoi, tout à l'heure ?
CHOUCHETTE
Oui, je pense. Afin de vous donner le temps de causer avec Frosine, je lui avais caché sa perruque ; mais il l'a retrouvée, il va venir, vous dis-je. Ah, ah ! Vous voilà donc aussi, vous. Toutes mes connaissances se rassemblent. Bonjour, Madame.
CIDALISE
Bonjour Chouchette ?
CHOUCHETTE
Vraiment, je suis bien aise que vous soyez ici, cela mettra mon parrain de bonne humeur, peut-être.
CIDALISE
Je ne veux pas qu'il me voie avant que tu lui aies parlé, Frosine.
FROSINE
Allez-vous-en donc trouver Éraste, il est à l'entrée du Village, à la Croix blanche.
CIDALISE
C'est où j'ai donné rendez-vous à mon petit Notaire et à Clitandre : viens, viens-t-en avec moi, Mariane.
MARIANE
J'en ai bien envie, mais je n'ose.
CHOUCHETTE
Hé, menez-moi avec vous, ma chère bonne, nous rentrerons par la porte de derrière, que je viens d'ouvrir, et je dirai à mon parrain que j'aurai toujours été avec vous dans le jardin. Il me croira : car, Dieu merci, il ne m'a point encore attrapée en menterie, et je lui en dis pourtant très bien tous les jours.
CIDALISE
Chouchette a plus d'esprit que tous tant que nous sommes. Allons, viens.
MARIANE
Vous me menez où est Éraste, je n'ai pas la force de m'en défendre.
SCÈNE XXI.
FROSINE, seule
Il fallait autrefois avoir de l'expérience pour bien conduire une affaire amoureuse ; aujourd'hui les filles naissent avec tant d'esprit, que la plus jeune est quelquefois la plus habile. Mais voici notre Monsieur Griffard : qu'il me paraît rêveur ! Il doit avoir fait cette nuit quelque mauvais songe.
SCÈNE XXII. Monsieur Griffard, Frosine.
MONSIEUR GRIFFARD
Est-il possible que je puisse être un seul moment sans songer à cette inhumaine de Cidalise.
FROSINE
Est-il possible que parmi tant de monde, je ne trouverai point quelqu'un qui puisse me dire, où est la maison de Monsieur Griffard ?
MONSIEUR GRIFFARD
C'est à moi à qui l'on en veut.
FROSINE
Aurais-je le chagrin de retourner à Paris, sans avoir rendu mes petits devoirs à cet honnête homme-là ?
MONSIEUR GRIFFARD
Hé, c'est Frosine, je pense ! Bonjour, Frosine.
FROSINE
Bonjour, Monsieur, ne pourriez-vous point m'enseigner...
MONSIEUR GRIFFARD
Hé, c'est moi-même, me voilà, c'est moi que tu cherches.
FROSINE
Comment gouvernez-vous les petites paysannes de Besons ? Vous êtes un compère, et du vivant de la défunte (c'était par droit de représailles, peut-être), mais je vous ai vu bien alerte.
MONSIEUR GRIFFARD
J'ai quelquefois fait des miennes, oui, Frosine.
FROSINE
C'était le bon temps, Monsieur : Vous souvient-il de cette jeune Avocate, au mari de qui vous donniez à plaider toutes les causes de la Ferme, et qui venait déjeuner avec vous, pendant que le pauvre diable s'égosillait au Palais ?
MONSIEUR GRIFFARD
Ce petit Avocat-là m'a donné de la peins, il était furieusement jaloux.
FROSINE
Ce sont d'incommodes personnages que ces Avocats ! Parce qu'ils savent les anciennes lois, ils prétendent que leurs femmes les observent, et ils ne veulent point souffrir qu'elles suivent la nouvelle coutume ; cela est bien ridicule.
MONSIEUR GRIFFARD
Nous l'avions pourtant mis sur le bon pied.
Mettre sur le bon pied : Fig. Mettre quelqu'un sur un bon pied, lui procurer de grands avantages. En un sens tout différent. Mettre quelqu'un sur le bon pied, l'obliger à faire son devoir. [L]
FROSINE
Et ce Commissaire à qui vous aviez prêté de l'argent pour payer sa charge ? Son épouse ne vous haïssait pas encore.
MONSIEUR GRIFFARD
C'était un fort honnête homme, que ce commissaire-là.
FROSINE
Oui, vous avez raison, un homme d'ordre, son quartier était toujours bien réglé, mais en revanche sa femme ne l'était guères.
MONSIEUR GRIFFARD
Oh, oh, oh, Frosine.
FROSINE
Je ne médis de personne : mais pendant que Monsieur le Commissaire courait la ville pour faire observer les Ordonnances de la Police, Madame sa femme tenait chez elle une petite police, où Monsieur le Commissaire lui-même était souvent condamné à l'amende.
MONSIEUR GRIFFARD
Tu es toujours mordicante, Frosine, tu ne changes point.
Mordicant : Fig. et familièrement. Qui aime à mordre, à railler. [L]
FROSINE
Vous n'aimez point qu'on vous reproche vos fredaines, cela vous chagrine ; laissons-là le passé, parlons du présent.
MONSIEUR GRIFFARD
Ne parle point de cela Frosine, tout cela est fini, j'ai bien autre chose dans la tête : je suis véritablement amoureux, ma pauvre Frosine
FROSINE
Bon, amoureux ! Vous n'avez jamais été que libertin.
MONSIEUR GRIFFARD
Je n'ai été que libertin dans mon jeune âge, je crève d'amour sur mes vieux jours ; l'amour ne perd point ses droits, c'est la règle.
FROSINE
Mort de ma vie ! Je suis bien fâchée que vous ayez le coeur occupé de cette manière-là.
MONSIEUR GRIFFARD
J'en suis plus fâché que toi, je t'assure.
FROSINE
Je suis venue me promener à la Foire avec une fort jolie personne, qui me paraît avoir du goût pour vous, et si vous n'étiez point prévenu d'une passion si forte...
MONSIEUR GRIFFARD
Une jolie personne qui a du goût pour moi !
FROSINE
Oui, une de vos voisines de Paris.
MONSIEUR GRIFFARD
Que tu appelles ?
FROSINE
Cidalise.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment, Cidalise ? Tu te moques, je pense.
FROSINE
Je ne me moque point, je vous dis vrai.
MONSIEUR GRIFFARD
Et c'est elle dont je suis si fort amoureux, ma pauvre Frosine.
FROSINE
Est-il possible ?
MONSIEUR GRIFFARD
Oui, te dis-je.
FROSINE
Vous ne lui en avez donc jamais rien dit ?
MONSIEUR GRIFFARD
Si fait, vraiment, et c'est ce qui me met au désespoir. Elle m'a traité d'une manière...
Si fait : Sorte d'adverbe qui veut dire "pardonnez-moi oui" et qui a cours dans le bas style.
FROSINE
La petite dissimulée ! Ah ! Que les filles sont traîtresses, Monsieur ! Oh, bien, bien, elle est folle de vous, je vous en avertis.
MONSIEUR GRIFFARD
Folle de moi ?
FROSINE
La Foire de Besons n'est qu'un prétexte qu'elle a pris pour venir ici vous rendre une visite sans conséquence.
MONSIEUR GRIFFARD
Ma pauvre Frosine !
FROSINE
Elle n'a fait que me parler de vous pendant tout le chemin.
MONSIEUR GRIFFARD
De moi ? Et, que disait-elle ?
FROSINE
Que vous étiez le plus honnête homme du monde.
MONSIEUR GRIFFARD
Tout de bon ?
FROSINE
Qu'elle était charmée de votre seule physionomie.
MONSIEUR GRIFFARD
Sérieusement ?
FROSINE
Sérieusement. Et n'avez-vous jamais remarqué que depuis quelque temps, elle est presque toujours à ses fenêtres pour vous voir passer ?
MONSIEUR GRIFFARD
Non, je ne me suis point aperçu de cela.
FROSINE
C'est que vous avez la vue basse : mais elle n'en bouge : elle vous aime à la fureur, je vous assure.
MONSIEUR GRIFFARD
Tu me fais grand plaisir de me le dire, Frosine ; car la peste m'étouffe, à ses manières, je ne l'aurais jamais deviné.
FROSINE
Elle va venir ici, c'est à vous à prendre vos mesures ; la voici, je pense. Je suis fâchée qu'elle me surprenne avec vous, elle se doutera de ce que je vous ai dit.
MONSIEUR GRIFFARD
Je suis tout hors de moi-même, quand je la vois seulement, Frosine.
SCÈNE XXIII. Cidalise, Monsieur Griffard, Frosine, Le Nourricier.
CIDALISE
Oui, cela me fera plaisir ; je le veux bien, mon pauvre Nourricier : mais amenez donc ici toute la noce, il y a moins de monde que partout ailleurs, et nous y danserons plus à notre aise.
LE NOURRICIER
Je m'en vas vous les amener, Madame.
CIDALISE
Ah, te voilà ! Je te croyais perdue, Frosine.
FROSINE
Vous me trouvez en bonne compagnie, Madame.
CIDALISE
Avec Monsieur Griffard ! Ah ! Perfide, vous m'avez fait une trahison : mais vous vous en repentirez.
FROSINE
Moi, Madame ?
MONSIEUR GRIFFARD
Non ne craignez rien, belle personne, ne craignez rien, je n'abuserai point de la confidence qu'elle m'a faite, ni de l'heureuse sympathie...
CIDALISE
Ne croyez pas tout ce qu'elle vous a dit, au moins, Frosine est une fausse personne, je vous en avertis.
MONSIEUR GRIFFARD
Que je suis heureux d'avoir une maison en ce pays-ci, pour jouir de l'avantage de vous y recevoir !
CIDALISE
Frosine vous fait entendre peut-être qu'on venait exprès pour vous ? Elle ment bien fort, prenez-y garde.
FROSINE
Bon, bon, voilà de belles façons. Vous aimez : Monsieur il n'est pas cruel, il vous aime aussi : à quoi bon faire mystère des choses ?
MONSIEUR GRIFFARD
Elle a raison.
FROSINE
Ces chiennes de Coquettes, elles en sont toutes logées-là, pour se faire valoir ! C'est leur rage. Il faut encore qu'on les prie, et qu'on leur ait obligation de ce qu'elles souhaitent le plus quelquefois.
MONSIEUR GRIFFARD
Ne nous contraignons point, Madame, ne nous contraignons point. Puisque nos coeurs sont si bien d'accord, pourquoi chercher à se faire de la peine ?
CIDALISE
L'indiscrétion de Frosine vous a appris des choses que je vous aurais peut-être cachées toute ma vie.
MONSIEUR GRIFFARD
Madame ! Madame !
FROSINE
Le pauvre bon homme !
CIDALISE
Mais, je vous demande en grâce de ne me point parler d'amour de toute la journée ; ne songeons qu'à nous divertir, je vous prie.
MONSIEUR GRIFFARD
Que puis-je faire qui vous fasse plaisir ?
CIDALISE
Être de bonne humeur, danser, chanter, rire, et faire figure à une noce où je vous invite.
MONSIEUR GRIFFARD
Volontiers. Et quelle noce est-ce ?
CIDALISE
C'est le fils de ma nourrice qui épouse une petite fille du Village. Ils font aujourd'hui leurs fiançailles ; ils vont venir danser ici, nous danserons avec eux, s'il vous plaît, et ce soir vous donnerez à souper à la compagnie.
MONSIEUR GRIFFARD
De tout mon coeur. Hé ! Plût au Ciel, Madame, que cette noce put vous mette en goût de faire bientôt la nôtre.
FROSINE
Ne la pressez point, cela viendra : donnez-vous patience.
On entend une symphonie champêtre.
CIDALISE
J'entends des violons. Voilà le marié et la mariée qu'on promène en cérémonie. C'est apparemment la mode du Village.
MONSIEUR GRIFFARD
Ma chère Frosine, dis, je te prie, qu'on fasse venir ma fille et ma filleule, il faut qu'elles soient de la noce.
FROSINE
Assurément, la fête ne serait pas complète sans elles.
SCÈNE XXIV. Monsieur Griffard, Cidalise, l'Olive en Marinier, Clitandre et Éraste en Paysans, Le Tabellion, et plusieurs personnages de la noce.
L'OLIVE
Allons, Monsieur le Tabellion, jarnigué trémoussez-vous donc ? Faites votre charge : est-ce que ce Contrat n'est pas encore bâti ? À quoi tient-il que je ne le signions ? Je sommes ici pour ça.
Jarnigué : Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]
LE TABELLION
Oh, doucement, s'il vous plaît, n'engendrons point de chaleur de foie, il faut rendre l'honneur à qui il appartient Monsieur le Marinier.
Chaleur du foie : Fig. Mouvements de colère, emportements. [L]
L'OLIVE
Hé bien morgué, rendez-le donc, cet honneur, afin sue j'en soyons quittes, et que je commençions le prélude de la noce.
LE TABELLION
Vous aviais promis à votre Nourricier, Madame, que vous prendriais la peine de bouter-là votre paraphe.
CIDALISE
Priez Monsieur de signer le premier, je signerai ensuite.
L'OLIVE
Si Monsieur a assez de bonté que de vouloir bian nous faire st'honneur-là ; quoique je n'en sois pas daignes...
MONSIEUR GRIFFARD
Oui da, donnez, donnez, il suffit que ce soit le fils de la Nourrice de Madame.
L'OLIVE
Tatigué, elle vous a fait une belle nourriture, n'est-ce pas ?
MONSIEUR GRIFFARD
Je signerai quand vous voudrez notre contrat de mariage aussi aveuglément que celui-là.
CIDALISE
Vous ne hasarderiez pas plus qu'à signer celui-ci, je vous assure.
SCÈNE XXV. Monsieur Griffard, Cidalise, Clitandre, Éraste, Mariane, Chouchette, Frosine, l'Olive, Le Tabellion, etc.
FROSINE
Voilà ces Demoiselles que je vous amène, Monsieur.
L'OLIVE, bas à Frosine
Tout va bien. Va-t-en vitement avertir Madame Argante de ce qui se passe, et nous l'envoie ici, nous aurons besoin d'elle pour le dénouement.
FROSINE
Il faudra qu'elle soit bien égarée, si je ne trouve.
SCÈNE XXVI. Monsieur Griffard, Cidalise, Clitandre, Éraste, Mariane, Chouchette, l'Olive, Le Tabellion, etc.
CHOUCHETTE
Vous nous envoyez quérir pour être de la noce. Et est-ce que vous vous mariez, mon parrain ?
MONSIEUR GRIFFARD
Non, c'est vous qu'on va marier ; faites la signer aussi, Monsieur le Tabellion. Là, signez, petite fille.
CHOUCHETTE
Volontiers ; je ne me fais pas prier, comme vous voyez. Et ne signez-vous-vous pas, ma chère bonne ?
MONSIEUR GRIFFARD
Oui, oui, elle signera.
MARIANE
Moi, mon père ?
MONSIEUR GRIFFARD
Oui, vous-même, signez, vous dis-je.
MARIANE
À moins que vous ne me le commandiez absolument, mon père...
MONSIEUR GRIFFARD
Hé oui, oui, le vous le commande. Que de façons ! Quand ce serait vous qu'on marierait, vous n'en feriez pas davantage. Et le marié et la mariée ne signet-ils pas, eux ?
L'OLIVE
Ils signeront une autre fois : vela assez d'écritures pour un Contrat de Village ; je n'y voulons pas tant de façons, nous autres. Allez vous-en sarrer ça, Monsieur le Tabellion, et puis vous viandrez boire un coup. J'allons toujours commencer en vous attendant, faites vite.
À Monsieur Griffard.
Votre parmission, Monsieur, j'ons le coeur en joie, excusez si je prenons la libarté...
MONSIEUR GRIFFARD
Vous faites fort bien, mes enfants, réjouissez-vous, et tâchez de divertir cette aimable personne, vous ne me sauriez faire plus de plaisir. Allons ; qu'on apporte du vin et des sièges, et qu'on fasse comme il faut les honneurs de la Foire et de la noce.
L'OLIVE
Du plus gaillard, Messieurs les ménétriers, vive la joie.
Ménétrier : Homme qui joue du violon pour faire danser. [L]
SCÈNE XXVII. Monsieur Griffard, Cidalise, Mariane, Clitandre, Éraste, Chouchette, Madame Argante, l'Olive.
MADAME ARGANTE
Qu'est-ce que c'est donc que tout ceci ? Frosine vient de me conter de jolies choses.
ÉRASTE
Frosine ! L'Olive !
L'OLIVE
Oui, Monsieur, c'est de mon Ordonnance.
MADAME ARGANTE
Où est-il ce scélérat, que je le dévisage !
Dévisager : Déchirer le visage avec les ongles ou les griffes. [L]
MONSIEUR GRIFFARD
Madame Argante en ce pays-ci, Quel contretemps !
MADAME ARGANTE
Oh, ce n'est pas à vous à qui j'en veux, ne craignez rien.
MONSIEUR GRIFFARD
À qui en voulez-vous donc, Madame, et pourquoi venir troubler un divertissement ?
MADAME ARGANTE
La bonne dupe que vous êtes, avec votre divertissement !
MONSIEUR GRIFFARD
Comment donc dupe ? Que voulez-vous dire ?
MADAME ARGANTE
Savez-vous bien quel Contrat vous venez de signer, vieux fou ?
MONSIEUR GRIFFARD
Madame Argante ?
MADAME ARGANTE
Le Contrat de votre fille, et d'un perfide qui vous fourbe.
MONSIEUR GRIFFARD
Le Contrat de ma fille ! Vous ne savez ce que vous dites, laissez-nous en repos avec vos visions, que diable...
MADAME ARGANTE
Je ne sais ce que je dis ! N'est-ce pas là Éraste ? Réponds, traître, réponds ?
ÉRASTE
Hé bien, oui, Madame, je suis Éraste.
MADAME ARGANTE
Et tu as l'insolence de m'amenez ici pour me trahir à ma barbe, petit vilain ?
ÉRASTE
Vous y êtes venue malgré moi, Madame ; et je ne vous trahis point, je ne vous ai jamais aimée.
MADAME ARGANTE
Ah ! Je suis morte.
MONSIEUR GRIFFARD
Que veut dire ceci, Mariane ?
MARIANE
Je ne sais, mon père, vous m'avez commandé de signer, je me suis fait un devoir de vous obéir.
MONSIEUR GRIFFARD
Ah, je suis trahi ! Je le vois bien.
L'OLIVE
Allez, allez, Monsieur, ce n'est qu'une bagatelle, et cela ne doit pas vous empêcher de continuer la noce. Sans rancune, venez vous en danser les tricotets ; Madame Argante.
Tricotet : Espèce de dance gaie. [F]
MADAME ARGANTE
Ah ! Tu t'en mêles aussi, pendart.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment ? Et c'est mon coquin de l'Olive, je pense ?
L'OLIVE
Vous l'avez deviné, Monsieur, c'est moi-même : mais je n'ai pas signé pour vous cette fois-ci, vous avez bien signé vous-même.
MONSIEUR GRIFFARD
Ah ! Cidalise, vous avez aidé à me tromper, mais je vous pardonne tout, pourvu que vous consentiez à m'épouser.
CIDALISE
Volontiers, Monsieur, je ne demande pas mieux ; mais il faut attendre que je sois veuve.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment veuve ! Vous êtes donc mariée ?
CIDALISE
Depuis huit jours je suis votre nièce, je ne puis pas sitôt devenir votre femme.
MONSIEUR GRIFFARD
Ma nièce !
CLITANDRE
Vous ne pouvez désapprouver le choix que j'ai fait, mon oncle, puisqu'il est si fort de votre goût.
MONSIEUR GRIFFARD
Ôte-toi de mes yeux, misérable, ôte-toi de mes yeux.
MADAME ARGANTE
Nous sommes les dupes de tout ceci, Monsieur Griffard, et je ne sais pas comment vous l'entendez.
L'OLIVE
Ma foi vous êtes faits l'un pour l'autre, associez vos chagrins et vos infortunes, c'est le meilleur parti que vous puissiez prendre.
MONSIEUR GRIFFARD
Le voulez-vous, Madame ? Je donnerai tout mon bien à ma filleule.
MADAME ARGANTE
Voilà qui est fait, Monsieur, j'y consens pour faire enrager votre famille.
L'OLIVE
En attendant l'effet de vos menaces, profitons du temps présent nous autres ; et continuons de nous réjouir, puisqu nous avons réussi dans notre entreprise.
CHANSONS DU DIVERTISSEMENT.
L'OLIVE, chante
Haut le pied, belle Alison, Pour gambader, rire et boire, Vive la Foire De Besons. On y danse, On s'y balance Sur le gazon. L'amour y fait un doux commerce, Fille qui tombe à la renverse N'en a pas plus mauvais renom Vive la foire de Besons. L'Olive et Alison dansent ensemble, après quoi Chouchette, une petite Espagnolette, et une autre petite fille dansent une Gigue, et ensuite l'Espagnolette danse seule une Sarabande.UN MARINIER, chante
Que l'amour qu'on fait au Village, Est un amour doux et plaisant ! Les soupirs n'y sont point en usage ; Et quand on veut tâter du mariage, Le contrat s'y fait brusquement. Non, non, rien n'est si charmant Que l'amour qu'on fait au Village.Cette chanson est suivie d'une entrée de Dame Gigogne, qui danse seule ; ensuite de quoi une petite batelière s'avance au bord du Théâtre entre l'Olive et un Marinier.
Entrons tous deux belle Isabeau, Dans ton bateau, Et nous irons chercher sur l'eau Quelque anguille, ou quelque barbeau : Tout doit se rendre À tes attraits, Tu n'as qu'à tendre Tes filets. Si les poissons s'échappent de tes rets, Les coeurs s'y viendront prendre.Barbeau : Poisson d'eau douce qui est de la figure des carpes, mais molasse et peu estimé. [F]
L'OLIVE, chante
Quand on est gaillarde et gentille, Il ne faut point d'autre hameçon. Bien souvent la plus jeune fille Attrape le plus vieux poisson.Deux petits garçons vêtus en Bergers dansent un Menuet avec Chouchette et la petite Espagnolette. Le Menuet fini, tous les Acteurs et Actrices se prennent par la main, et dansent en rond sur les chansons suivantes.
TOUS
Filles qui cherchez des maris, Ici l'on en achète. Ils sont aussi bons qu'à Paris. Filles qui cherchez des maris, Souffrant chez eux les Favoris D'une Femme coquette, Filles qui cherchez des maris, Ici l'on en achète.LE MARINIER, chante
Les vieillards n'y sont point admis, Filles qui chez des maris, Ils sont loups-garous et rigris, De mauvaise défaite. Filles qui cherchez des maris, Ici l'on en achète.Rigri : Ancien terme injurieux chez le petit peuple de Paris. Un vilain, un ladre. [L]
Défaite : Excuse, échappatoire, prétexte. Mais enfin si c'était quelque sotte défaite... [L]
L'OLIVE, chante
Il en est des grands, des petits, Filles qui cherchez des maris, Et que l'on donne à juste prix, Venez en faire emplette. Filles qui cherchez des maris, Ici l'on en achète.Tous les Acteurs et les Actrices de la Comédie et du Divertissement sortent du Théâtre en dansant, et en se tenant par la main.
L'OLIVE, adresse ce dernier couplet à L'assemblée
Vous qui deviendrez maris, Qui croyant prendre, serez pris, À caution dans ce pays Les filles sont sujettes. Vieillards qui deviendrez maris, Mettez bien vos lunettes.AUGMENTATION DES AIRS DE LA COMÉDIE DE LA FOIRE DE BESONS.
Maris, que Vénus domine, Craignez le sort de Vulcain. Tel qui se lève du matin Pour courir après sa voisine, Trouve souvent en son chemin Que sa femme est plus libertine, Qu'il n'est libertin. Maris, que Vénus domine, Craignez le sort de Vulcain.LE CHEVALIER
Ah, morbleu, que j'ai du chagrin ![TOUS.]
Hé pourquoi, Chevalier ! Vous êtes si bien avec Madame Guillemin ?
Nous n'aurons point de bon vin. Plaignons, plaignons notre cruel destin Tin, tin, tin, tin. Tirelin tin, tin. Tirelin tin, tin. La vigne a des engelures, Que ferons-nous cet hiver ? Notre vin sera trop vert, Et nos filles seront trop mûres, Robin turelure, lure.COUPLETS ajoutés, sur l'air : Filles, qui cherchez à plaire.
107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0