Comédie en prose
La Foire Saint Germain
Réprésenté pour la première fois le 10 juillet 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MADEMOISELLE MOUSSET, Marchande de robes de chambre
- LORANGE, Marchand de café, vêtu en Arménien
- MADAME MANON, Marchande de la Foire
- MADAME MIMI, Marchande de la Foire
- MADAME LOLOTTE, Marchande de la Foire
- LE CHEVALIER DE CASTAGNAC, Gascon
- URBINE, soeur du Chevalier
- CLITANDRE, Amant d'Angélique
- LE BRETON, valet de Clitandre
- ANGÉLIQUE, maîtresse de Clitandre
- MADAME ISAAC, gouvernante d'Angélique
- JASMIN, laquais d'Angélique
- MONSIEUR FARFADEL, Financier
- MADAME DE KERMONIN, soeur du Breton
- MAROTTE, petite Grisette
- MADAME BARDOUX, mère d'Angélique
- Plusieurs Acteurs du cercle qui composent le divertissement
Le théâtre représente un des carrefours de la Foire.
SCÈNE I. Mademoiselle Mousset, Lorange, Mesdemoiselles Manon, Mimi, Lolotte dans leurs boutiques.
MADEMOISELLE MOUSSET
De belles robes de chambres, Messieurs ? Des étoffes de la Chine ? Des bonnets à la bénéficière ? Des déshabillés à bonne fortune ? Voyez ici, Mesdames.
Bénéficière : Fille consacrée à Dieu, qui est pourvue d'une prébende, d'un bénéfice, comme les Chanoinesses. [T]
Deshabillé : Toilette, robe de chambre ou autres besognes dont on se sert, quand on est dans son particulier, quand on s'habille, ou quand on se deshabille. [T]
Bonne fortune : Les dernieres faveurs que font les Dames à leurs Amans. Les témoignages seurs de l'amour des Dames. [R]
MIMI
Des rubans d'or ? Des tabliers ? Des fichus ? De belles écharpes, Messieurs.
LOLOTTE
Des tabatières ? Des cannes ? Des cordons de chapeau ? Des noeuds d'épée, Mesdames.
Noeud d'épée : noeud de rubans dont les hommes en habit de parure garnissaient autrefois la garde de leur épée. [L]
MANON, en Turque
Marchandise du Levant, Messieurs ? Eaux de senteur de Constantinople ? Baume de Perse ? Mastic pour les trous de la petite vérole ? Ciment pour recrépir les visages ? Nous avons ce qu'il vous faut, Mesdames.
LORANGE
Café, thé, chocolat ? Vin de saint Laurent ? Vin de la Ciotat ? Vin de Canarie ?
SCÈNE I.. Le Chevalier, Urbine.
URBINE
Venir tant de bonne heure à la Foire Saint-Germain ! Vous n'y portez pas attention, Chevalier ?
LE CHEVALIER
À toutes les heures du jour ; gens de chez nous, ma soeur, pensent à leurs affaires, et font très bien. Nous sommes d'une noblesse tellement ancienne, que tous nos biens en sont usés ; nous n'avons, vous et moi, d'autre patrimoine que le savoir-faire : mais qu'importe ? Les sots doivent tribut aux gens d'esprit, et il y a dans cette Foire Saint-Germain quantité de Bureaux où je me fais payer mes rentes.
URBINE
Hé donc, en venez-vous toucher quelqu'une aujourd'hui ?
LE CHEVALIER
Cadédis, ma chère soeurette, je suis sans cesse à l'affût de la fortune. Je lui ai donné la chasse à la Cour, j'ai cru la tenir par le toupet, la coquine s'est trouvée chauve. À la guerre, je l'ai poursuivie, et je lui ai fait peur, apparemment ; elle s'est tenue close et couverte pour me faire pièce, on ne l'a point vue pendant la campagne. Mais grâces au Ciel, je la retrouve en quartier d'hiver ; et pour ne l'effaroucher pas, en attendant que l'amour m'en fasse absolument raison, je la mine tout doucement ici, et je l'attrape par les menus.
Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]
Faire pièce à quelqu'un : lui faire une malice, en user mal avec lui. [L]
URBINE
Vous seriez amoureux, mon frère ?
LE CHEVALIER
Amoureux, moi ! De richesses, oui ; de femmes, non, je vous proteste. Holà, hé, Mademoiselle Mousset, serviteur ; un mot ici, je vous en conjure.
SCÈNE III. Mademoiselle Mousset, Le Chevalier, Urbine.
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est déjà vous, Monsieur le Chevalier ? On ne sera ici que dans une heure.
LE CHEVALIER
Mais y sera-t-on ? Car je n'ai point de temps à perdre, je ne veux pas qu'on m'amuse.
MADEMOISELLE MOUSSET
On m'a bien promis de s'y rendre.
LE CHEVALIER
As-tu touché la grosse corde, et peut-on appuyer ferme dessus sans la rompre ?
Toucher le grosse corde : Fig. parler de ce qu'il y a de principal dans une affaire. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Toutes choses sont bien disposées, et vous en aurez bonne issue. Ne voulez-vous pas entrer ?
LE CHEVALIER
Non, mon enfant, ta boutique est plus incommode que ce carrefour ; elle est toujours pleine de cent personnes à qui tu crois vendre des robes de chambre, et qui n'ont pas de quoi payer un bonnet.
MADEMOISELLE MOUSSET
Cette Dame est de votre compagnie, apparemment ?
LE CHEVALIER
C'est ma soeur Urbine de Castagnac, ma chère Mademoiselle Mousset.
URBINE
Cette Marchande paraît bien de vos amies, mon frère, je lui suis tant et plus acquise.
MADEMOISELLE MOUSSET
Je suis votre très humble servante, Madame.
LE CHEVALIER
Envisagez bien cette femme-là, ma soeur, c'est une illustre de Paris, au moins.
URBINE
Tant nouvelle je suis à la ville, que je n'en connais pas encore les merveilles.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous en allez faire un des plus beaux ornements, Madame.
URBINE
Hélas, Madame ! J'ai confusion d'être sortie de la Province ; mais je m'y recache dans le moment que j'aurai mis quelque fin à mes affaires.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous avez des affaires en ces pays-ci ?
LE CHEVALIER
Bon, des affaires, c'est moins que rien. Tu connais cet homme, peut-être ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Quel homme, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Un certain Monsieur Farfadel de par le monde.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ce vieillard si riche et si fou, qui en conte à toute la terre ?
LE CHEVALIER
Justement, ce grand épouseur en paroles, ce fameux honnisseur de filles.
Honnisseur : Celui qui honnit [qui veut dire], couvrir de honte, déshonorer. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Il en fait accroire depuis six mois à plus de quatre de ma connaissance.
LE CHEVALIER
Voilà l'homme : il y a quelques mois qu'il vint en Province ; il vit ma soeur Urbine, il prit du goût pour elle ; il lui fit une promesse de mariage par manière de conversation, dit-il ; et parce que je méprise de l'assommer, ma soeur Urbine, par manière d'acquit, le va faire pendre : cela sera bientôt vidé.
Vider : Fig. Réglé, terminé. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Et vous appelez cela moins que rien ?
LE CHEVALIER
Oui, mon enfant, la Comtesse de Méripillerious, notre parente, tient toute la robe dans sa manche ; je vais accompagner ma soeur chez elle pour son affaire, et je reviens dans l'instant ici pour la nôtre.
Robe : La profession des gens de judicature. [L]
SCÈNE IV.
MADEMOISELLE MOUSSET, seule
La soeur Urbine est une trop aimable personne pour la Province, il faut trouver moyen de la fixer à Paris.
SCÈNE V. Mademoiselle Mousset, Lorange en Arménien.
LORANGE
Je donne le bonjour à mon agréable voisine.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ah, ah ! Vous vous en avisez, monsieur l'Arménien ; depuis huit jours que la Foire est ouverte, à peine m'avez-vous fait l'honneur de me saluer. Quel heureux caprice vous porte à chercher à faire aujourd'hui connaissance ?
LORANGE
Parbleu, je ne cherche point à la faire, je cherche à la renouveler, ma voisine.
MADEMOISELLE MOUSSET
À la renouveler ! Nous nous sommes donc connus, à votre compte ?
Compte : se dit adverbialement en ces phrases. Recevez cela à bon compte ; pour dire, À la charge de le déduire sur ce que je vous dois. [T]
LORANGE
Quelquefois un peu par-ci, par-là ; mais cependant, je vous l'avoue, j'ai eu toutes les peines du monde à vous remettre, parce que je ne pouvais me figurer que Madame la Marquise de la Papelardière du Marais, fût devenue Marchande de robes de chambre à la Foire.
MADEMOISELLE MOUSSET
Les fortunes du Marais ne sont pas solides, comme vous voyez.
LORANGE
J'en fais l'expérience par moi-même. Je n'ai pas toujours vendu du Café, et je n'ai d'Arménien que la barbe.
Il ôte sa barbe.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ah, juste ciel ! Quelle surprise ! C'est le Chevalier de Gourdinvilliers, la Coqueluche de la rue Sainte Avoye.
LORANGE
C'est lui-même, ma chère Marquise, toujours fidèle, toujours amoureux de vis charmes.
Il veut l'embrasser.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé ! Qu'as-tu donc fait de ta Chevalerie, mon pauvre Lorange.
LORANGE
Elle est allée tenir compagnie à ton Marquisat, ma chère Marton.
MADEMOISELLE MOUSSET
Tu as fait de grands voyages, à ce que l'on m'a dit, depuis que nous nous sommes vus ?
LORANGE
Comment, morbleu, de grands voyages ? J'ai pensé faire celui de l'autre monde.
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Tu as pensé mourir ?
LORANGE
Oui, vraiment, il y a eu des ordres exprès pour cela, et ils ont été affichés, même ; mais je n'ai pas voulu les suivre ; j'aime à vivre, moi, comme tu sais.
MADEMOISELLE MOUSSET
Tu as raison : mais ne risques-tu rien ici ?
LORANGE
La chose est problématique ; comme enfant de Paris, Écuyer sieur de Lorange, et Chevalier de Gourdinvilliers, les ordres sont précis : mais comme Arménien, naturalisé depuis trois semaines, il n'y a rien à craindre. C'est pourquoi, mon enfant, supprime, s'il te plaît, le nom de Lorange, et ne me nomme que l'Arménien.
MADEMOISELLE MOUSSET
Très volontiers, tu n'es qu'à dire. Mais toi, ne m'appelle point Marton, je te prie.
LORANGE
J'entends bien, il y a aussi quelques ordres expédiés sous ce nom-là, n'est-ce pas ? C'est la même qui nous domine ; nous finirons ensemble de manière ou d'autre.
SCÈNE VI. Clitandre, Mademoiselle Mousset, Lorange.
CLITANDRE
Les valets sont bien nés pour nous impatienter ! À quoi diantre ce maraud-là s'amuse-t-il ?
Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé ! Qu'avez-vous aujourd'hui, Monsieur ? Vous voilà bien sombre !
CLITANDRE
Mon coquin de Breton se moque de moi, ma chère Mademoiselle Mousset : je lui ai dit de me venir rendre réponse, il y a deux heures que je l'attends : je suis sur des épines.
LORANGE
Si vous vouliez, Monsieur, rafraîchir votre impatience de quelque petit verre de liqueurs, j'en ai des meilleures de la Foire.
CLITANDRE
Non, mon enfant, je vous remercie.
SCÈNE VII. Clitandre, Le Breton, Mademoiselle Mousset, Lorange.
CLITANDRE
Ah ! Te voilà, bourreau ?
LE BRETON
Oui, Monsieur, c'est moi-même, qui ne veux plus me mêler de vos affaires, et qui viens vous demander mon congé.
CLITANDRE
Comment, misérable ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé, Monsieur !
CLITANDRE
Hé, quelles nouvelles m'apportes-tu encore ? Çà, voyons.
LE BRETON
Je ne vous en apporte aucune ; il n'y a rien à faire, il faut nous séparer, et vous n'avez qu'à chercher fortune.
Chercher fortune : chercher les occasions qui peuvent procurer ce que l'on désire, biens, honneurs, faveurs de femmes, etc. [L]
CLITANDRE, veut se jeter sur lui
Quoi, pendart !
Pendart : Qui a commis des actions qui meritent la corde, la potence. [F]
LORANGE
Hé, point d'emportement.
LE BRETON
Ne le lâchez pas, au moins, il devient fou, je vous en avertis.
CLITANDRE
Je te ferai mourir sous le bâton.
LE BRETON
Il ne s'en aperçoit pas, lui : mais cela ne laisse pas d'être.
CLITANDRE
Ah ! Je n'en puis plus. Oui, je perds l'esprit, je l'avoue ; mais c'est ce malheureux, qui me fait tourner la cervelle.
MADEMOISELLE MOUSSET
Lui, Monsieur ?
LORANGE
Comment donc ?
LE BRETON
Il ne sait ce qu'il dit, comme vous voyez.
CLITANDRE
Je vous en fais juges vous-mêmes. Depuis un mois, je suis amoureux de la plus aimable personne du monde.
LE BRETON
Vous voyez bien que ce n'est pas moi qui lui gâte l'esprit, que diable !
CLITANDRE
Monsieur le Breton, ce charmant Monsieur le Breton que vous voyez, connaît tout l'excès de mon amour ; il est témoin de tous les tourments que me fait souffrir l'impossibilité d'avoir accès chez cette Belle.
LE BRETON
Oui, je vois de belles choses, assurément.
CLITANDRE
Et le bélître a la constance et la malice de ne pas imaginer aucune chose pour me rendre le moindre service.
Bélître : Gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. Il se dit quelquefois par extension des coquins qui n'ont ni bien, ni honneur. [T]
LE BRETON
Monsieur l'Arménien ?
LORANGE
Oh, vous avez tort, Monsieur le Breton, il faut passer condamnation, cela n'est pas bien.
Passer condamnation : ou subir condamnation, pour dire, acquiescer à la demande ou à la sentence de la partie. On dit aussi ordinairement, Passer condamnation, pour dire, avouer qu'on a tort, et demeurer d'accord de ce qu'on dit au contraire. [F]
LE BRETON
Mademoiselle Mousset ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Je suis contre vous aussi. Vous n'êtes point un valet zélé.
LE BRETON
Je me donne au diable ; vous y seriez bien empêchés, vous autres ; et pourtant les Marchands Forains ne sont pas les moins habiles pour ces affaires-là.
LORANGE
Je gage en deux jours d'emporter l'affaire, quelque difficile qu'elle puisse être.
MADEMOISELLE MOUSSET
Je parie d'y réussir en vingt-quatre heures.
CLITANDRE
Tu vois, infâme.
LE BRETON
Je ne suis point jaloux, Monsieur ; je cède l'entreprise, et je leur servirai de croupier même, en cas de besoin.
Croupier : Celui qui est associé avec un autre auquel il laisse tenir son jeu, parce qu'il ne sait pas si bien jouer que lui, ou qui parie pour lui. [T]
CLITANDRE
Ah ! Mes amis, de grâce, unissez-vous tous trois pour me rendre service. Si vous pouvez y réussir, vous pouvez aussi compter sur une parfaite reconnaissance.
MADEMOISELLE MOUSSET
Il faut commencer par savoir les personnes à qui nous avons à faire.
LORANGE
Cela est de conséquence.
LE BRETON
Je vais vous en informer. Premièrement, la fille est une jeune personne.
CLITANDRE
Toute charmante, toute adorable.
LE BRETON
Oui, toute adorable, d'une physionomie très vive et très coquette.
LORANGE
Cela promet quelque chose.
LE BRETON
La mère est une veuve entre deux âges, un exemple de régularité ; femme très prude, et très rébarbative se son métier.
MADEMOISELLE MOUSSET
Cet article-là rend l'affaire épineuse.
LE BRETON
La suivante est un monstre de laideur, et un dragon de vertu, plus affreuse que le diable, et par conséquent plus méchante.
LORANGE
Cet animal-là sera difficile à apprivoiser.
LE BRETON
Avec cela il y a dans la maison une espèce d'Abbé qui sert d'Intendant, un valet de chambre qui a les gouttes, un cuisinier manchot, un cocher borgne, et trois vieux laquais qui n'ont jamais bu de vin. Le moyen de faire connaissance avec ces gens-là ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Voilà un agréable petit domestique.
Domestique : Il se prend substantivement pour les serviteurs de la maison. Il se prend aussi collectivement pour tous les serviteurs d'une maison. [Acad. 1762]
LE BRETON
Ils sont tous zélés pour la mère, et gardent tous la fille à vue. Les entrepreneurs n'ont qu'à tabler là-dessus, et faire leurs diligences.
MADEMOISELLE MOUSSET
Monsieur l'Arménien ?
LORANGE
Mademoiselle Mousset ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Il faut plus de deux jours pour cette affaire-là.
LORANGE
Vous n'en sortirez pas en vingt-quatre heures.
LE BRETON
Bon, il y a près d'un mois que j'y travaille, et je n'ai pu l'entamer encore.
CLITANDRE
Hé ! Mes chers enfants, ne m'abandonnez pas, je vous en conjure.
MADEMOISELLE MOUSSET
Mort de ma vie, nous sommes trois, il ne faut pas en avoir le démenti.
Mort de ma vie : Autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
LORANGE
Non, assurément.
LE BRETON
Ah ! Monsieur, voilà Mademoiselle Angélique, je pense, elle vient de ce côté-ci, même.
CLITANDRE
Ah ! Mon cher Breton : je n'en puis plus, tous mes sens sont interdits. Par où commencer ? Comment l'aborder ? Que lui dirai-je ?
LE BRETON
Vous ne lui direz rien, s'il vous plaît. Ce sera assez de la regarder ; la maudite suivante, et le maître Laquais sont avec elle.
CLITANDRE
Ah, juste Ciel ?
SCÈNE VIII. Clitandre, Mademoiselle Mousset, Lorange, Le Breton, Angélique, Madame Isaac.
LORANGE, à Clitandre
Éloignez-vous, et me laissez faire, je vous débarrasserai des incommodes.
CLITANDRE
Serait-il possible ?
LORANGE
Éloignez-vous, vous dis-je. Elle vient par ici, n'est-ce pas ?
LE BRETON
Elle va passer, la voilà presque au milieu de la rue.
LORANGE
Vous avez de l'esprit, secondez-moi bien, seulement.
LE BRETON
Il nous quitte et rentre chez lui ; que diantre va-t-il faire ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Je ne puis le deviner, mais il n'est pas bête.
LE BRETON
Angélique et sa suite approchent, nous les manquerons.
LORANGE, derrière le Théâtre
Gare l'eau.
SCÈNE IX. Angélique, Madame Isaac, Mademoiselle Mousset, Le Breton.
ANGÉLIQUE
Ah, juste Ciel ! Qu'est-ce que cela ?
MADAME ISAAC
Comment donc ? Quels insolents ! Quelles canailles ! En pleine Foire, jeter des immondices par les fenêtres ! Un procès-verbal ? Des témoins ? Un honnête Commissaire ?
MADEMOISELLE MOUSSET
À qui en ont-elles, donc ?
LE BRETON
À qui ? Monsieur l'Arménien vient de vider une chocolatière sur le corps de la surveillante.
ANGÉLIQUE
Voilà des choses qui ne sont pas permises.
MADAME ISAAC
Hé, la, la, c'est bien employé, Mademoiselle ; si vous aviez été au Palais, comme Madame votre mère vous l'avait dit, et non pas à la Foire... Hom, hom, voilà comme le Ciel punit vos extravagances.
Hom : interj. Qui exprime le doute, la défiance. [L]
ANGÉLIQUE
Moi ! Je ne me plains point, je n'ai rien eu. Mais vous qui êtes une personne si sage, et si raisonnable, Madame Isaac, qu'est-ce que le Ciel punit en vous, je vous prie ?
MADAME ISAAC
L'impertinence que j'ai eue d'adhérer à vis sottises : mais cela ne m'arrive pas souvent.
SCÈNE X. Angélique, Madame Isaac, Mdemoiselle Mousset, Le Breton, Lorange, Jasmin.
LORANGE
Je viens vous demander mille pardons, Madame, du petit incident de la chocolatière.
ANGÉLIQUE
Ce n'est pas moi, Monsieur l'Arménien, à qui vous devez...
MADAME ISAAC
Oh, vous me paierez mes hardes, si elles sont gâtées.
LORANGE, se retourne brusquement, et donne un coup de tête dans l'estomac de Madame Isaac, et la jette à la renverse
Je suis bien fâché, Madame...
MADAME ISAAC, tombée
Mais voyez-vous ce brutal avec ses excuses ?
LE BRETON, lui marche sur la jambe en feignant de la relever
La fortune m'est bien favorable, Madame, de m'offrir l'occasion d'un petit service.
MADAME ISAAC
Hé, miséricorde, vous me cassez les jambes, vous marchez dessus.
MADEMOISELLE MOUSSET, lui tourne le bras en la relevant
Hé, bon Dieu, Madame, n'êtes-vous point blessée ?
MADAME ISAAC
Ah, juste Ciel ! Vous me déboîtez l'épaule, Madame.
LE BRETON
Vraiment, voilà une vieille Demoiselle qui est bien délicate ?
LORANGE
Nous sommes bien mal adroits tous tant que nous sommes.
MADAME ISAAC
Allons, Mademoiselle, retournons au logis, s'il vous plaît.
ANGÉLIQUE
Que je m'en retourne, moi, Madame ?
MADAME ISAAC
Assurément. Voulez-vous que je demeure dans cet équipage-là ?
LORANGE
Je ne vous le conseille pas, il n'y a pas d'apparence.
LE BRETON
On vous prendrait pour quelque bonne fortune de la rue de la Lingerie.
MADAME ISAAC
Oh, je n'y resterai pas, je vous en réponds.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous ferez fort bien, assurément.
ANGÉLIQUE
Vous êtes la maîtresse, Madame : pour moi qui n'ai point à changer de hardes, et qui ai des emplettes à faire, vous trouverez bon que j'y demeure.
MADEMOISELLE MOUSSET
Si vous voulez prendre un siège en attendant...
ANGÉLIQUE
Je vous suis obligée, Madame.
MADAME ISAAC
Je vous laisserais ici toute seule ?
ANGÉLIQUE
Ah ! Que vous êtes ridicule avec vos manières ! Allez, Madame, il suffit de moi pour me garder, et d'un laquais pour vous rendre compte de mes actions et de mes paroles.
MADAME ISAAC
Ah, ah ! Vous le prenez sur ce ton-là ? Oh bien, bien, je ne reviendrai pas, moi, mais je vais vous envoyer compagnie.
ANGÉLIQUE
Vous me ferez plaisir, je n'en sais pas de plus désagréable que la vôtre.
MADAME ISAAC, à Jasmin
Je te la recommande, ne la quitte pas de vue.
JASMIN
J'ai de bons yeux, ne vous mettez pas en peine.
SCÈNE XI. Angélique, Mademoiselle Mousset, Lorange, Le Breton, Jasmin.
LORANGE
Bon, voilà déjà un de nos espions de parti.
LE BRETON
Je m'en vais bientôt faire décamper l'autre.
ANGÉLIQUE
Ah, que je suis fatiguée de l'esclavage où l'on me fait vivre ! N'en sortirai-je que pour passer dans un autre encore plus rude ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Il ne tiendra qu'à vous d'être heureuse, j'ose vous en répondre.
ANGÉLIQUE
Quoi, Madame !
LE BRETON, à Jasmin
Comment, coquin, tu fouilles dans ma poche ?
JASMIN
Moi, Monsieur ?
LE BRETON
Oui, toi-même.
ANGÉLIQUE
C'est mon laquais, Monsieur.
LE BRETON
C'est un coupeur de bourses, Madame, je l'ai pris sur le fait.
LORANGE
À qui en avez-vous ? Que vous fait-on, Monsieur ?
LE BRETON
On vole, on pille auprès de votre boutique, et vous souffrez cela, Monsieur l'Arménien ?
JASMIN
Messieurs...
LORANGE, en donnant un coup de pied à Jasmin
Hé ! C'est mon fripon de l'autre jour, je le reconnais.
JASMIN
Je suis honnête garçon, ne me frappez pas.
ANGÉLIQUE
Doucement, Messieurs, c'est mon laquais je vous assure.
MADEMOISELLE MOUSSET
Lui, je le connais pour un voleur, Madame.
ANGÉLIQUE
Vous n'y songez pas.
MADEMOISELLE MOUSSET
Il prit encore hier au soir dans la poche d'une vieille Marquise de ma connaissance le portrait d'un jeune Abbé, qu'elle venait de retirer de chez la Frenaye.
ANGÉLIQUE
Jasmin ?
JASMIN
En vérité, Mademoiselle... Cela n'est pas vrai, je vous assure.
LORANGE
Il a coupé, il n'y a que trois jours, à une fort honnête Procureuse de la rue Galande, une Croix de diamants de près de dix pistoles, que deux jeunes Académistes lui avaient donnée.
Académiste : Ecolier qui apprend ses exercices chez un écuyer, à monter à cheval, à faire des armes, à danser, etc. [F]
LE BRETON
Voilà des preuves convaincantes, allons, marchons chez le Commissaire.
JASMIN
Au secours, à la force.
LORANGE
Oh ! Tu as beau crier, tu iras en galère.
ANGÉLIQUE
Mais vraiment, ces violences-là ne se font point. Qu'on prenne garde à ce qu'on fait, c'est mon laquais, encore une fois.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé ! Laissez-le emmener, on a quelque chose à vous dire qu'on ne veut pas qu'il sache.
SCÈNE XII. Mademoiselle Mousset, Angélique.
ANGÉLIQUE
Expliquez-moi ce mystère, Madame.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ne le comprenez-vous pas ? Vous êtes toujours aimable, et l'on écarte les surveillants pour vous découvrir sans contrainte les sentiments que vous faîtes naître.
ANGÉLIQUE
Comment, Madame ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Ne craignez rien.
ANGÉLIQUE, voyant Clitandre
C'est lui, c'est Clitandre : je suis perdue.
SCÈNE XIII. Clitandre, Angélique, Mademoiselle Mousset.
CLITANDRE
Pardonnez, charmante personne, à la violence de mon amour les artifices innocents dont on se sert pour me faciliter les moyens de vous entretenir : depuis longtemps je vous adore, je n'ai pu vous parler que des yeux, et je n'ai rien lu dans les vôtres qui m'ait flatté du moindre espoir. Enfin, j'ose, en tremblant, vous consulter ici moi-même sur ma destinée : mon coeur est tout à vous, avez-vous disposé du vôtre ? Que faut-il faire pour l'obtenir ? Si vous le destinez au plus tendre, au plus fidèle, au plus passionné de tous les amants, aucun autre que moi n'a droit d'y prétendre.
MADEMOISELLE MOUSSET
Cela est bien écrit, au moins, ne faites-vous point de réponse ?
CLITANDRE
Vous refusez de vous déclarer ? Que je suis à plaindre !
ANGÉLIQUE
Quand je vous aurai dit l'état où je suis, vous vous trouverez bien plus malheureux encore.
CLITANDRE
Vous avez un engagement, Madame !
ANGÉLIQUE
Dans quatre jours on me marie.
CLITANDRE
Ah, je suis mort !
MADEMOISELLE MOUSSET
Mort de ma vie ; voilà un homme que vous poignardez, Mademoiselle.
ANGÉLIQUE
Écoutez-moi, Monsieur. Vous me dites que vous m'aimez, vos regards m'en ont assurée, et leur langage s'est fait entendre dès le moment qu'ils m'ont parlé. La liberté de mon procédé va vous étonner, peut-être : mais la situation où je me trouve suffit de reste pour le justifier. On prétend me faire épouser un vieux mari que je déteste. Ma mère est riche, je suis jeune, tout le monde me trouve belle, consultez bien encore votre coeur et vos yeux. Je vous aime, ne me trompez point, si vous m'aimez véritablement, n'épargnez rien pour faire changer les sentiments de ma mère, et trouver les moyens d'assurer ensemble votre bonheur et mon repos.
CLITANDRE
Divine Angélique ! À quel excès de joie...
MADEMOISELLE MOUSSET
Doucement, s'il vous plaît, Monsieur, un peu moins de transport, et plus de réflexion ; nous ne sommes pas ici en place d'avoir de longues conversations : venons au fait. Qui est cet heureux vieillard qu'on veut vous donner, et que vous détestez tant ?
ANGÉLIQUE
Monsieur Farfadel.
MADEMOISELLE MOUSSET
Monsieur Farfadel !
ANGÉLIQUE
Lui-même ; le connaissez-vous ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Et très fort même : il vient ici presque tous les jours. Je sais de ses fredaines ; et votre affaire n'est pas encore si bien conclue, qu'on ne puisse la rompre.
CLITANDRE
Sais-tu des moyens pour cela ?
ANGÉLIQUE
Serait-il possible ?
MADEMOISELLE MOUSSET
S'il ne s'agit que de détromper Madame votre mère, nous en viendrons aisément à bout : mais pour y parvenir, il est bon qu'on ne vous voie point ensemble, et que je ne paraisse pas me mêler de vos affaires même.
ANGÉLIQUE
Elle a raison, séparons-nous. Je vais dans la boutique de Laigu, envoyez-y mon laquais et ma vieille surveillante, en cas qu'elle vienne.
CLITANDRE
Je n'ose vous accompagner, Madame ; mais mon coeur et mon esprit ne vous quittent pas un seul moment, je vous jure.
SCÈNE XIV. Clitandre, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Je vous pardonne d'être si fort amoureux, la petite personne en vaut bien la peine.
CLITANDRE
Puisque tu approuves mon amour, songe donc à me rendre heureux, je te prie.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ne vous mettez point en peine, je connais la mère de votre maîtresse, c'est déjà quelque chose.
CLITANDRE
Quoi, prude comme elle est, tu as des liaisons avec elle.
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est une de mes meilleures pratiques. Nous en aurons raison. Faites-moi chercher l'Arménien et votre Breton, qu'ils lâchent le filou prétendu, et qu'ils se dépêchent de venir ici.
Pratique : La chalandise que les marchands, les artisans, les ouvriers ont pour leur commerce ou pour leur profession. [L]
CLITANDRE
Je vais te les renvoyer, et revenir ensuite chez Laigu, pour y regarder du moins Angélique, s'il ne m'est pas permis de lui parler.
SCÈNE XV.
MADEMOISELLE MOUSSET, seule
Oh ! Que les amants sont fous ! Je suis bienheureuse que l'expérience m'ait corrigée de ces faiblesses. Mais voici Monsieur Farfadel.
SCÈNE XVI. Monsieur Farfadel, Mademoiselle Mousset.
MONSIEUR FARFADEL
Hé, laquais, qu'on ne me suive point.
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est lui-même.
MONSIEUR FARFADEL
Et que mon carrosse aille m'attendre à la petite porte de la rue des Cannettes
MADEMOISELLE MOUSSET
Voilà des ordres qui sentent furieusement la bonne fortune.
MONSIEUR FARFADEL
Bon jour, mon enfant, je ne suis jamais sans cela, comme tu sais.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous êtes le mortel le plus coureur, et le plus couru que je connaisse.
MONSIEUR FARFADEL
Et avec tout cela je n'aime point les femmes, elles sont toutes folles de moi. Je suis un peu coquet de mon naturel ; je les laisse se flatter ; je dis que je veux épouser l'une, je promets de faire la fortune de l'autre ; je donne des régals, des cadeaux, des promenades ; somme totale, je les amuse, et je ne conclus rien. Oh ! Cela me donne un grand relief dans le monde.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous avez raison.
MONSIEUR FARFADEL
Quand quelque petite fortune me donne dans la vue, je donne d'abord de l'emploi à ses frères, ou à ses cousins. Quand j'ai soupé trois ou quatre fois avec elle, crac, je les révoque.
MADEMOISELLE MOUSSET
Chacun se distingue à sa manière.
MONSIEUR FARFADEL
J'ai choisi la bonne, moi. La manière de se distinguer à la guerre est dangereuse ; celle de la robe est trop sérieuse, et trop pénible ; il n'est rien tel que de briller dans la Finance.
MADEMOISELLE MOUSSET
Assurément, cela est bien plus sûr, et bien plus commode.
MONSIEUR FARFADEL
Je n'ai que du plaisir, je ne cours point dans le risque, et je suis pourtant un homme considérable, au moins.
MADEMOISELLE MOUSSET
Et considéré même. Je gage qu'il n'y a point de mère, qui ne soit ravie de vous voir faire les doux yeux à sa fille.
MONSIEUR FARFADEL
Oh, pour cela oui, je t'en réponds. Je suis à la veille d'en épouser une toute des plus jolies.
MADEMOISELLE MOUSSET
Quoi, vous voulez vous marier sérieusement.
MONSIEUR FARFADEL
Oui, mon enfant, j'ai mes raisons. Cette fille est riche, et ce qui fait que je viens ici incognito aujourd'hui, c'est que la mère est une prude qu'il faut ménager ; je ne veux pas manquer cette affaire, elle est sérieuse : mais quand la dupe sera une fois embarquée, je ne suis pas d'humeur à me contraindre, et je me rejetterai dans la bagatelle.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous n'en sortez pas trop, à ce qu'il me semble. Et quel rendez-vous vous attire à la Foire, s'il vous plaît ?
MONSIEUR FARFADEL
J'y en ai deux, Mademoiselle Mousset : un chez toi avec une petite grisette.
Grisette : Jeune fille de petite condition, coquette et galante, ainsi nommée parce qu'autrefois les filles de petite condition portaient de la grisette. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Je n'ai encore vu personne.
MONSIEUR FARFADEL
On viendra, les petites grisettes sont exactes, elles n'ont pas tant d'affaires que les femmes de qualité : en attendant je m'en vais chez Laigu, où se doit trouver une petite bretonne de ta connaissance. Je ne te dis pas adieu, Mademoiselle Mousset.
Qualité : signifie encore, Noblesse distinguée. Se dit aussi Des titres qu'on prend à cause de sa naissance, de sa charge, de sa dignité, de quelque prétention, etc. [Acad. 1762]
SCÈNE XVII.
MADEMOISELLE MOUSSET, seule
Jusqu'au revoir, Monsieur. L'agréable chose qu'un petit libertin sexagénaire : Il trouvera compagnie chez Laigu ; mais ce ne sera pas celle qu'il cherche. Consultons maintenant avec nos deux associés ce que nous pourrons faire pour...
SCÈNE XVIII. Mademoiselle Mousset, Lorange, Le Breton.
LE BRETON
Hé bien, nos amants sont-ils contents l'un de l'autre ? Se sont-ils abouchés ?
LORANGE
Nous leur avons donné tout le temps et toute la commodité de le faire.
MADEMOISELLE MOUSSET
Est-ce que vous n'avez point vu Clitandre ? Il vous cherche.
LE BRETON
À quelle intention ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Pour vous dire de venir ici, et de laisser aller ce pauvre diable.
LORANGE
On a prévenu ses ordres ; l'espion pris en a été quitte pour quelques soufflets, quelques coups de pied dans le ventre, quelques croquignoles ; le tout pour lui apprendre à écouter aux portes.
Croquignole : Espèce de chiquenaude ou de nasarde. C'est un coup qui se donne sur le visage, en lâchant avec violence un doigt qu'on a posé sur un autre.
LE BRETON
Comment s'est passée l'entrevue ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Le mieux du monde. Angélique est presque aussi amoureuse de ton maître, que ton maître est amoureux d'elle.
LORANGE
Est-il possible ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Oui, te dis-je, il n'y a qu'une petite difficulté.
LORANGE
Hé quelle ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Son mariage est conclu avec un autre.
LORANGE
Quoi, ce n'est que cela ! Voilà une belle bagatelle !
LE BRETON
Cela n'est rien, mon enfant, mon maître n'est pas scrupuleux, il l'épousera en sec ondes noces avant qu'elle soit veuve.
MADEMOISELLE MOUSSET
Tu as raison, voilà un accommodement : mais il est bien aise d'épouser en premier.
LORANGE
Il a tort, les mariages en second sont les moins embarrassants, et les moins dangereux pour les suites.
MADEMOISELLE MOUSSET
Laissons-là la plaisanterie, et parlons sérieusement, il faut rompre cette affaire, et assurer la nôtre.
LE BRETON
Comment s'y prendre ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Le rival de ton maître est à la Foire.
LORANGE
Oui.
MADEMOISELLE MOUSSET
Il est allé chez Laigu où il trouvera Angélique.
LE BRETON
Quel homme est-ce ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Un soupirant banal, un petit maître de soixante ans.
LORANGE
De robe, d'épée, ou de finance ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Selon le goût de ses maîtresses ; il n'est rien, et il est tout ; c'est un petit caméléon d'amour, un animal amphibie en qui la finance domine.
LE BRETON
Voilà un bon sujet, Monsieur l'Arménien.
LORANGE
Oui, cela doit bien rendre.
LE BRETON
Il va donner apparemment à son épouse prétendue quelques-uns des divertissements de la Foire, le Cercle, le petit Opéra, les Danseurs de corde ? Ne pourrions-nous point nous servir de cette occasion ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Où cela pourrait-il nous mener ? À ridiculiser le personnage tout au plus.
LE BRETON
Il n'importe : commençons par-là ; c'est toujours quelque chose.
LORANGE
Le garçon qui montre le Cercle est de mes intimes.
LE BRETON
L'Entrepreneur du petit Opéra est le bâtard d'une de mes tantes, et la petite Danseuse de corde, est la maîtresse de mon neveu. Nous sommes en pays de connaissance.
MADEMOISELLE MOUSSET
Qu'est-ce que cela fait ? Que prétends-tu faire ?
LE BRETON
Ne vous mettez pas en peine, je vais toujours en me divertissant préparer un petit régal de Foire, qui finira peut-être agréablement notre intrigue. Songez au dénouement, vous autres.
LORANGE
Mais il faudrait...
LE BRETON
Mais, mais : je vous laisse le soin de l'utile et du nécessaire, et je ne me charge que de l'agréable ; je fais bien les choses comme vous voyez.
SCÈNE XIX. Mademoiselle Mousset, Lorange.
MADEMOISELLE MOUSSET
Que diantre va-t-il faire ? Et de quoi nous peut-il servir, son petit Opéra ?
LORANGE
Ce garçon-là donne furieusement dans la bagatelle, il ne s'attache point au solide ; je ne m'étonne point qu'il ait été si longtemps à entamer l'intrigue de son maître.
MADEMOISELLE MOUSSET
Et toi, qui es plus essentiel et plus habile, dis-moi un peu de quelle manière...
SCÈNE XX. Mademoiselle De Kermonin, Lorange, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Ah ! Ma chère Mademoiselle Mousset, tu vois une fille outrée de désespoir, ma chère enfant.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé ! C'est Mademoiselle de Kermonin, la petite bretonne de Monsieur Farfadel, apparemment.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
La rage me surmonte, je ne saurais parler...
Elle se laisse tomber entre les bras de Lorange.
LORANGE
Ce sont des vapeurs : mais je ne les hais pas, les vapeurs, cela a ses commodités. Allons, Mademoiselle, allons, revenez à vous.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Ne me quittez pas, Monsieur, ne me quittez pas.
LORANGE
Diantre soit des vapeurs, elle m'étrangle.
Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Je crève, le me meurs, je ne saurais parler, je ne saurais parler...
MADEMOISELLE MOUSSET
Cela n'est pas naturel ! Hé, à qui en avez-vous, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Hé ! Ma chère Mademoiselle Mousset, secourez-moi.
MADEMOISELLE MOUSSET
Voilà des vapeurs extraordinaires.
LORANGE
Je me donne au diable si ce sont des vapeurs. C'est une fille qui va devenir mère, ne vous y trompez pas.
MADEMOISELLE DE KERMORIN, revenant
Ah, ah, ah.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé ! La, la, remettez-vous.
LORANGE
Tâchez de reporter cela jusques chez vous, Mademoiselle ; allons, courage.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Quelle trahison ? Que je suis malheureuse ! Quelle perfidie !
MADEMOISELLE MOUSSET
Que vous est-il arrivé qui puisse vous causer un tel déplaisir ?
MADEMOISELLE DE KERMORIN, pleurant
J'en mourrai, Mademoiselle, je ne survivrai point à cet affront-là, ah, ah, ah, ah.
LORANGE
Écoutez, il est fâcheux que cela arrive en pleine Foire, la chose ne sera pas secrète ; vous avez raison : mais au bout du compte...
MADEMOISELLE DE KERMORIN, riant
Ah, ah , ah, ah, ah.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ce sont des vapeurs, assurément.
LORANGE
Oui, elle est folle, sans contredit, elle a les yeux hagards.
MADEMOISELLE DE KERMORIN, donne un soufflet à Lorange
Ah, ah , ah, ah, ah.
LORANGE
Maugrebleu de la masque, avec sa folie.
Maugrebleu : Espèce de juron. [L]
Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
MADEMOISELLE MOUSSET
Je ne sais qu'en croire.
MADEMOISELLE DE KERMORIN, revenant à elle
Où suis-je ? Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ? Ah ! Que j'ai souffert !
MADEMOISELLE MOUSSET
Je le crois bien. Vous êtes à la Foire, Mademoiselle.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Oui, je m'en souviens, je sors de Laigu.
LORANGE
Et vous m'avez donné un soufflet.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Je vous demande pardon, je suis si troublée. Si tu savais, Mademoiselle Mousset, l'indignité que ce vieux singe de Farfadel vient de me faire ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous n'étiez pas seule pour lui chez Laigu, il y avait un autre rendez-vous que le vôtre.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Je l'y attendais depuis une heure ; il y est venu, j'ai été au-devant de lui, il n'a pas fait semblant de me voir, Mademoiselle Mousset ; et il est allé faire mille caresses en ma présence à une guenon, qui ne le regardait presque pas, seulement.
LORANGE
Il fallait lui donner le soufflet que j'ai eu, cela eût été dans l'ordre.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Si je n'avais appréhendé l'éclat...
MADEMOISELLE MOUSSET
Mademoiselle de Kermonin est une personne fort prudente.
LORANGE
Et fort vaporeuse, de par tous les diables.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Il faut qu'il ait perdu l'esprit, car cette personne-là n'est rien moins que jolie.
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est une fille qu'il va épouser, je vous en avertis
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Qu'il va épouser ! Oh ! Je l'en défie, je le tuerai, je le mangerai, je l'assommerai, je le poignarderai, je le dévisagerai, je l'étranglerai. Ah ! Je n'en puis plus, je ne saurais parler.
Dévisager : Blesser quelqu'un au visage, en sorte qu'il en soit défiguré et gâté. [F]
LORANGE
Il ne fait pas bon ici.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ne me quittez pas, Monsieur l'Arménien, il faut bien finir notre affaire.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Il en épouserait une autre que moi ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Est-ce que vous avez ensemble quelques engagements qui l'en empêchent.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Si nous en avons, Mademoiselle Mousset ? Il y a six semaines qu'il me rend visite ? Il a mon portrait en miniature, et j'ai le sien en cire dans ma chambre.
LORANGE
Un portrait en cire ? Ce ne sont pas là des bagatelles.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Il faut que ru m'aides à rompre son mariage.
MADEMOISELLE MOUSSET
De tour mon coeur ; que pourrions-nous faire ?
SCÈNE XXI. Mademoiselle Mousset, Mademoiselle De Kermonin, Marotte, Lorange.
MAROTTE
Bonjour, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Votre servante, Mademoiselle Marotte.
MAROTTE
N'avez-vous point vu Monsieur Farfadel aujourd'hui ?
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Monsieur Farfadel ! Que lui veut-elle ?
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est encore quelqu'une de vos rivales, sur ma parole.
LORANGE
Parbleu, la Foire sera bonne, les marchandes s'amassent.
MAROTTE
Il avait gagé une discrétion contre moi, qu'il serait ici le premier, il a perdu, comme vous voyez.
Discrétion : Ce qu'on gage ou ce qu'on joue sans le déterminer précisément et qu'on laisse à la volonté de celui qui perdra. [L]
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Fais jaser cette petite créature-là, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ce ne sera pas bien difficile.
MAROTTE
Il perd exprès, pour me donner ma Foire, il fait les choses de bonne grâce.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous avez d'étroites liaisons avec lui, apparemment ?
MAROTTE
Oh, tant ! Il y a près d'un mois que nous nous connaissons. Il donne une pension à ma tante, une commission à mon oncle ; il a mis mon frère au Collège, et nous espérons qu'il m'épousera.
LORANGE, à Mademoiselle De Kermonin
C'est un terrible épouseur que cet homme-là.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Le scélérat ! Oh j'en serai vengée.
MADEMOISELLE MOUSSET
Il vous rend de fréquentes visites, sans doute !
MAROTTE
Pas si fréquentes qu'il voudrait.
MADEMOISELLE MOUSSET
Qui peut l'en empêcher ? Il fait tant de bien à la famille.
MAROTTE
Il garde des mesures à cause d'une certaine femme qu'il ne veut pas tout à fait désespérer, et qu'il quitte pour moi. Oh, Monsieur Farfadel a beaucoup de conduite, au moins, c'est un fort honnête homme.
LORANGE
Il en a de toutes les façons.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
C'est un monstre qu'il faut étouffer ; je suis dans une colère...
LORANGE
Prenez garde d'étouffer, vous-même.
MADEMOISELLE MOUSSET
Et qui est cette personne qu'il vous sacrifie !
MAROTTE
Une petite folle, une petite Bretonne, qui a des vapeurs à chaque bout de champ.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Comment ?
MAROTTE
Il dit qu'elle est si ridicule, si ridicule ; il ne peut plus la souffrir depuis qu'il m'a vue.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Quelle petite impertinente est-ce là ?
LORANGE
Gare les vapeurs.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
De qui parlez-vous, s'il vous plaît, ma mie ?
MAROTTE
Hélas ! C'est peut-être de vous, Madame. Je ne connais pas la petite bretonne : mais vous prenez feu d'une manière...
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est elle-même : vous ne songez point à ce que vous dites.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Vous êtes une insolente.
LORANGE
Hé ! Mademoiselle.
MAROTTE
Je vous le disais bien, qu'elle était folle.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé, paix.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Ah ! Je vous apprendrai à parler.
LORANGE
Hé, la, la, la, en pleine Foire ?
MAROTTE
Et moi, je vous montrerai à vous taire.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Vous me ferez taire, moi ? Vous me ferez taire ? Oh, je vous en défie.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ne prenez pas garde à ce qu'elle dit.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Une petite Bourgeoise de Paris.
LORANGE
Doucement.
MAROTTE
Une petite grisette de Bretagne.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Comment, Grisette ? Ah, quel outrage !
SCÈNE XXII. Le Breton, Mademoiselle Mousset, MMademoiselle De Kermonin, Marotte, Lorange.
LE BRETON
Notre petit opéra est disposé à faire merveilles. Je viens maintenant savoir...
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Des Grisettes dans la maison de Kermonin ! Je ne sais qui me tient...
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé, Mademoiselle de grâce.
LE BRETON, regardant Mademoiselle De Kermonin
Je ne me trompe point, c'est elle-même. Ah ! Carogne, comme te voilà brave !
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Ah, juste Ciel ! Quelle rencontre !
MADEMOISELLE MOUSSET
Comment donc, qu'est-ce que cela signifie ?
LORANGE
Des carognes dans la maison de Kermonin ! Vous n'y songez pas, Monsieur le Breton.
LE BRETON
Que diable voulez-vous dire avec votre Kermonin : c'est ma soeur Nicole, qu'il y a quatre ans que je n'ai vue.
MADEMOISELLE MOUSSET
Sa soeur Nicole ?
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Vous me perdez, mon frère.
LE BRETON
Bon, je te perds, je te retrouve, au contraire, et en bon état, même : j'en suis bien aise. Hé, comment diable es-tu fait fortune ?
MAROTTE
Les petites Bourgeoises de Paris valent bien certaines personnes de qualité, Mademoiselle Nicole.
MADEMOISELLE MOUSSET
Oh, point d'invectives, Mademoiselle Marotte, vous deviendrez aussi fille de qualité, quelque jour : l'amour donne des lettres de noblesse.
LE BRETON
Ces Dames ont quelque dispute ensemble ?
LORANGE
Elles n'en étaient encore qu'aux injures, elles s'allaient mettre aux soufflets quand tu es arrivé.
LE BRETON
Que je ne trouble point votre conversation, Mesdames, je ne prétends point vous déranger en aucune manière.
MADEMOISELLE MOUSSET
Non, s'il vous plaît, que les querelles finissent. Elles sont rivales, c'est ce qui les brouille : mais on les trahit l'une et l'autre, il faut que la ressemblance de leur destinée les réconcilie.
MAROTTE
Monsieur Farfadel me tromperait aussi ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Il en trompe bien d'autres.
MAROTTE
Ah ! Le vieux coquin.
LE BRETON
Qu'est-ce que c'est que ce Monsieur Farfadel ?
MADEMOISELLE MOUSSET
C'est notre animal amphibie.
LE BRETON
Je viens de le rencontrer en venant ici, il se promène dans l'autre allée avec Angélique, mon maître les suit pas à pas, et ne les perds pas de vue.
SCÈNE XXIII. Le Chevalier, Urbine, Mademoiselle Mousset, Le Breton, Mademoiselle De Kermonin, Marotte, Lorange.
URBINE
Je reviens vous trouver, Madame, vous me paraissez une personne tant gracieuse.
LE CHEVALIER
Nous voilà retournés de chez la Comtesse. Ton valet, Mademoiselle Mousset.
À Lorange.
Salut, Monsieur l'Arménien.
Au Breton.
Dieu te garde, Breton ; Où est ton maître ?
À Marotte.
Bonjour, la belle enfant.
À Mademoiselle De Kermonin.
Votre très humble serviteur, ma Reine. En gros et en détail, je baise les mains à la compagnie.
MADEMOISELLE MOUSSET
La compagnie est bien votre servante, Monsieur.
LE CHEVALIER
La voilà bonne. Qui la rassemble ? Est-ce l'estime, l'amitié, l'intérêt, le plaisir, les affaires, la conversation, ou le hasard seul qui s'en mêle ? Hé, donc ?
LORANGE
Oh, parbleu, le hasard y a plus de part que le reste. Et voilà Mademoiselle Nicole, qui est la soeur de Monsieur le Breton, par exemple.
Parbleur : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
LE CHEVALIER
Comment, sa soeur ?
LE BRETON
Oui, Monsieur, je l'ai rencontrée par hasard ; elle a fait fortune par aventure, il se trouve, par accident, que ces deux Princesses ont le même adorateur de leurs charmes. Ce galant homme, par cas fortuit, est d'autre part rival de mon maître, nous voudrions bien le berner de dessein formé, et comme le hasard vous conduit ici, vous serez, si vous voulez, de la partie.
LE CHEVALIER
Sandis, très plus que volontiers, nous en prendrons le plaisir. Quel est l'objet du bernement ?
Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L]
LORANGE
Un vieux Seigneur du quartier saint Roch, qu'on appelle Monsieur Farfadel dans le monde.
LE CHEVALIER
Votre Farfadel, ma soeur !
URBINE
Le scélérat ! Il est sans distinction comme sans bonne foi.
MADEMOISELLE MOUSSET
Ce ne sont pas encore là toutes vos rivales, j'en connais bien d'autres.
LE CHEVALIER
Oh, cadedis, vous la danserez tout de long, Monsieur de la Farfadelière.
LE BRETON
Vous connaissez ce Gentilhomme-là, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Et ma soeur Urbine aussi, par tous les diables. Donnez les mains, Mesdames ; augmentation de rivalités, surcroît de consolation ou de colère. Quoi ! Vous en soupirez ? Allons, ferme, point de faiblesse, force d'esprit, résolution : vos causes sont pareilles ; en attendant qu'on le pende en pleine Grève, il faut le berner en pleine Foire.
Donner les mains : Donner les mains à quelque chose, y consentir, y condescendre. [L]
Greve : La place de Grève de Paris est sur le bord de la rivière de Seine. C'est une place publique où se font les feux de joie, les éxécutions des Criminels. On dit figurément d'un homme qui fait de méchantes actions qui méritent le dernier supplice, qu'il prend le chemin de la Grève ; pour dire, qu'il mourra en Grève. [T]
URBINE
Il ne sera rien que je ne fasse pour être vengée de ce misérable.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Et pour moi, je l'étranglerai bien toute seule, il n'y a qu'à me laisser faire.
LE CHEVALIER
La soeur Nicole est vive, Monsieur le Breton. Et la petite personne, qu'en pense-t-elle ?
MAROTTE
Ma tante n'aura plus de pension, elle sera bien fâchée ; mais il n'importe.
MADEMOISELLE MOUSSET
De quelle manière nous y prendrons-nous ?
LORANGE
Veut-t on me donner la conduite de l'affaire ?
LE CHEVALIER
Monsieur l'Arménien paraît entendu. Déférez à ses conseils, Mesdames.
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Je m'y soumets entièrement, qu'il parle.
URBINE
Je lui donne la carte blanche, qu'il fasse.
MAROTTE
Il n'a qu'à dire, je ferai ce qu'il voudra.
LORANGE
Je réglerai vos rôles, ne vous mettez pas en peine, vous nous aiderez d'un petit opéra de votre façon, Monsieur le Breton ?
LE BRETON
Tout est disposé pour cela, Monsieur l'Arménien.
LORANGE
Cela sera le mieux du monde ; et j'y joindrai, moi, de mon côté, une espèce de cercle de mon imagination... Oui... Justement... Il n'est rien tel que de mêler les divertissements de la Foire.
LE BRETON
Assurément. Je vais achever de préparer le mien. Quand vous serez prêt, vous aurez soin...
LORANGE
J'aurai bientôt fait, dépêchez. Vous ne demeurez pas loin d'ici, Mademoiselle Nicole ?
MADEMOISELLE DE KERMORIN
À vingt pas, dans la rue de Tournon.
LORANGE
Dans la rue de Tournon ? Voilà qui est à merveilles. Allons chez vous nous concerter, seulement.
URBINE
Mais il serait besoin...
LORANGE
Allons, vous dis-je, et me laissez faire, je ne gâterai rien, sur ma parole.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous êtes en bonne main, laissez-vous conduire.
SCÈNE XXIV. Le Chevalier, Mademoiselle Mousset.
LE CHEVALIER
Allez et revenez, je vous attends, Mesdames. Cet Arménien me semble alerte et de bon esprit, il devrait être de chez nous.
MADEMOISELLE MOUSSET
Oui, l'esprit et le savoir-faire sont l'apanage des Gascons : vous avez raison.
LE CHEVALIER
N'est-il pas vrai ? Oh, çà, ma chère enfant, pendant que l'Arménien va concerter avec ces Dames pour leurs affaires, concertons-nous un peu pour la nôtre. Elle est lente à venir, cette Dame que nous attendons, et l'amour ne la pointe pas assez, à ce qu'il me semble.
MADEMOISELLE MOUSSET
Elle ne saurait tarder beaucoup encore.
LE CHEVALIER
Je me suis sous main informé d'elle, et je n'ai rien appris qui me flatte. Elle est riche, d'accord ; mais très peu donnante : mauvaise qualité, ma chère, et que nous n'aimons pas, nous autres. Vive la libéralité ; sandis, c'est la folie de la nation.
MADEMOISELLE MOUSSET
Il faut se voir, et convenir de ses faits avant toutes choses.
LE CHEVALIER
Je ne suis pas fort épouseur, moi, de mon naturel ; et sur le pied que sont aujourd'hui la plupart des femmes, la qualité de mari me semble la moins honorante de toutes. Écuyer, Gentilhomme, Intendant, Économe, le bon ami de maison, avec de bons appointements et quelques gratifications, cela vaut mieux. Faisons en sorte que je lui sois sur ce pied-là, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Vous vous expliquerez ensemble, elle vous aime ; et la précaution qu'elle prend de marier sa fille, fait assez voir qu'elle a dessein...
LE CHEVALIER
Elle marie sa fille Angélique ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Et à Monsieur Farfadel, même ; c'est elle dont votre ami Clitandre est amoureux.
LE CHEVALIER
À Monsieur Farfadel ! Quoi ! Farfadel ici, Farfadel là, Farfadel partout ? Quel diable d'homme ! Il épousera tout Paris, si la Police ne s'en mêle.
MADEMOISELLE MOUSSET
Voici la Dame.
SCÈNE XXV. Madame Bardoux, Le Chevalier, Mademoiselle Mousset.
MADAME BARDOUX
Bonjour, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Votre servante, Madame.
MADAME BARDOUX
Je vous ai fait attendre, Monsieur le Chevalier : mais j'ai mes heures marquées, et je me suis fais une règle de vie, que la raison et la bienséance ne me permettent pas de déranger.
Heures marquées : Moments de la journée, par rapport à la manière dont on les emploie. Toutes ses heures sont marquées, chacune de ses occupations a son temps marqué. [L]
LE CHEVALIER
Je me donne au diable, madame, si je sais rien de plus louable que cette régularité dont vous faites profession. Pudeur sur le visage, sages discours sur les lèvres, politique dans la conduite, déguisement dans l'amour-propre, simplicité dans la coiffure, modestie dans l'ajustement ; vous êtes un modèle accompli de perfections morales, ou la peste m'étouffe.
MADAME BARDOUX
Je tâche de me conserver la réputation que les premières années de mon veuvage m'ont acquise.
LE CHEVALIER
Et vous êtes femme d'esprit, il ne faut pas perdre en un jour le fruit de dix ans de contrainte.
MADAME BARDOUX
La démarche que je ais aujourd'hui pourtant de vous donner un rendez-vous à la Foire...
LE CHEVALIER
Cadedis, que vous l'entendez. La Foire est bien choisie, Madame, vous n'êtes pas connue des personnes qui la fréquentent, on ne vous soupçonne point d'y venir ; et tel vous y verrait en face, qui se donnerait au diable que ce n'est pas vous.
MADEMOISELLE MOUSSET
Monsieur le Chevalier a raison, Madame ; vous hasardez moins à la Foire, qu'en lieu du monde.
MADAME BARDOUX
J'ai dit chez moi que j'allais visiter les prisonniers de l'Abbaye.
MADEMOISELLE MOUSSET
Cela est fort prudent ; et supposez même qu'on vous vît ici, ne pourriez-vous pas y être venue faire provision de confitures pour les malades ?
LE CHEVALIER
Femme de jugement, autre ressource, excellent prétexte, Madame !
MADAME BARDOUX
Et avec toutes ces précautions, Monsieur le Chevalier, si l'on me voit avec vous, je hasarde étrangement ma réputation.
LE CHEVALIER
Comment, votre réputation ? Hé donc, Est-ce que dans le temps où nous sommes, un joli homme déshonore les femmes, quelques régulières qu'elles paraissent ? Presque toutes sont des coquettes, on en convient, on leur pardonnez comme défaut de tempérament, et ce n'est que leur bon ou leur mauvais choix qui fait qu'on les méprise, ou qu'on les estime.
MADAME BARDOUX
Qu'il a d'esprit, Mademoiselle Mousset, qu'il a d'esprit, et qu'il s'énonce bien ! Ah, le joli homme !
MADEMOISELLE MOUSSET
Il n'y a point de régularité qui puisse tenir là contre, n'est-il pas vrai ?
LE CHEVALIER
Or sus, venons au fait, et ne barguignons point, Madame : vous avez du goût pour moi, l'on me l'a dit.
Barguigner : Marchander sou à sou quelque chose. Se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. Il ne faut point barguigner à quitter ses folles amours, et les engagements dans le vice. [F]
MADAME BARDOUX
La vertu la plus austère, Monsieur le Chevalier, n'est point à l'épreuve de certains mérites triomphants ; et je veux bien vous avouer que le vôtre a fait sur mon coeur...
LE CHEVALIER
Oui, j'en ai, j'en conviens ; passons...
MADEMOISELLE MOUSSET
Voilà un gentilhomme qui se connaît, Madame.
MADAME BARDOUX
Et trop, peut-être.
LE CHEVALIER
Vous avez donc du goût pour moi, Madame, et j'en ai pour vous, Dieu me damne, tout ce qu'on en saurait avoir ; mais sur quel pied nous aimons-nous ? Épouserons-nous, ou non ? Décidez, vous n'avez qu'à parler.
MADAME BARDOUX
Je ne crois pas, Monsieur, que vous pensiez que je puisse avoir d'autres vues que celles...
LE CHEVALIER
Je m'explique, Madame, entendons-nous, de grâces. Pour épouser, il faut connaître ? Et nous ne nous connaissons pas encore. En attendant le contrat de mariage, Ne peut-on faire un bail de coeur à certaines clauses ?
MADAME BARDOUX
Une personne comme moi ne devrait pas être exposée à entendre des discours si peu respectueux...
LE CHEVALIER
Peu respectueux ! Vous vous cabrez, vous prenez mal les choses ; vertueuse et régulière comme vous êtes, je veux donner le temps à votre pudeur de se résoudre à convoler en secondes noces ; et par excès de régularité, vous voulez précipiter les événements. Hé bien, soit, parlons de mariage, et supprimons le bail de coeur ; c'est une espèce de contrat qui est pourtant bien à la mode.
MADAME BARDOUX
Si vous avez pour moi les sentiments que je souhaite, vous pouvez compter, Monsieur...
SCÈNE XXVI. Clitandre, Le Chevalier, Madame Bardoux, Mademoiselle Mousset.
CLITANDRE
Ah ! Ma chère Mademoiselle Mousset ; je me meurs d'amour, de rage, et de jalousie. Un indigne rival...
LE CHEVALIER
Serviteur à l'agonisant ; je veux te ressusciter, mon ami.
CLITANDRE
Ah ! Mon pauvre Chevalier, tu auras bien de la peine.
LE CHEVALIER
Regarde cette Dame, ce sera un antidote admirable pour toi, sur ma parole.
CLITANDRE, à Mademoiselle Mousset
La mère d'Angélique à la Foire ! Par quelle aventure...
MADAME BARDOUX
Tout se terminera bien, je vais avertir nos gens, donnez-vous patience.
SCÈNE XXVII. Clitandre, Le Chevalier, Madame Bardoux.
MADAME BARDOUX
Quel est ce Gentilhomme, Monsieur le Chevalier ?
LE CHEVALIER
C'est un de mes amis, Madame, qui voudrait bien être votre gendre.
CLITANDRE
Si j'osais espérer, Madame...
MADAME BARDOUX
Mon gendre, Monsieur ! Cela ne se peut pas.
CLITANDRE
Ah, juste Ciel !
LE CHEVALIER
Je rendrai la chose possible.
MADAME BARDOUX
Je suis engagée de parole avec un autre, et le contrat doit être signé demain.
LE CHEVALIER
Monsieur Farfadel, je le sais. Il ne me connaît pas ; mais je le connais, et je vous le ferai connaître.
SCÈNE XXVIII. Clitandre, Le Chevalier, Madame Bardoux, Angélique, Monsieur Farfadel.
MONSIEUR FARFADEL
Quoi, dans les termes où nous en sommes, vous pouvez vous défendre...
ANGÉLIQUE
Non, Monsieur, ni présents, ni régal, je ne recevrai rien de vous, s'il vous plaît.
LE CHEVALIER
Hé ! Le voilà, ce galant homme.
MADAME BARDOUX
Mon gendre et ma fille sont ici !
ANGÉLIQUE
Ah, juste Ciel ! Ma mère !
MONSIEUR FARFADEL
Vous nous surprenez dans une espèce de tête à tête, que votre aveu rend permis, Madame.
MADAME BARDOUX
Je vous croyais au Palais, ma fille ; par quel hasard...
ANGÉLIQUE
Vous deviez aller aux prisonniers, Madame ; par quelle aventure...
MADAME BARDOUX
Oui, mais j'ai eu mes raisons pour...
ANGÉLIQUE
Nous avons changé de sentiments l'une et l'autre, Madame, il n'y a rien de plus naturel ; et vous ne devez point blâmer en moi ce que vous avez fait vous-même.
MADAME BARDOUX
Il y a ici quelque chose que je n'entends pas bien.
LE CHEVALIER
Ce Monsieur Farfadel est dangereux, madame, je vous le garantis ; couru des Belles, et elles l'attraperont à la fin.
CLITANDRE
Que deviendra tout ceci ?
SCÈNE XXIX. Clitandre, Le Chevalier, Madame Bardoux, Angélique, Monsieur Farfadel, Lorange, Le Breton.
LE BRETON, déguisé en Chanteur d'Opéra
Messieurs, le grand Opéra de la foire Saint-Germain ? C'est ici, Messieurs, entrez vite, Mesdames.
CLITANDRE
C'est Breton, c'est lui-même.
LE CHEVALIER
Ne dites mot, et laissez faire.
LORANGE
Voyez ici, Messieurs le Cercle nouveau, des Figures parlantes, aussi hautes que le naturel ; voyez, ici, Messieurs.
LE BRETON
Le Triomphe de Vulcain ! Messieurs ? Le voilà qui va commencer ; entrez vite.
LE CHEVALIER
Le Triomphe de Vulcain ! Cadedis, il faut donner régal aux Dames. Monsieur Farfadel, le Triomphe de Vulcain, c'est un prélude pour vos noces.
MONSIEUR FARFADEL
Je ne demande pas mieux que de faire les honneurs de la Foire.
LE CHEVALIER
Vous les ferez, et très bien même, j'en donne parole. Allons, Mesdames.
CLITANDRE
Où tout cela nous mènera-t-il ?
LE CHEVALIER
Silence.
MADAME BARDOUX
Je ne suis pas femme de spectacle : mais la Foire, et la compagnie...
LE CHEVALIER
De la complaisance, Madame. Qu'on ne nous fasse pas attendre ?
LE BRETON
C'est moi qui chante le Prologue. Allons Messieurs de l'Orchestre, un petit prélude.
SCÈNE XXX. Clitandre, Angélique, Le Chevalier, Madame Bardoux, Monsieur Farfadel, Lorange, Le Breton, Mademoiselle Mousset.
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé, à quoi songez-vous donc, Monsieur du Prologue, de commencer ainsi sans avertir vos camarades ?
LE BRETON
Qu'est-ce qu'il y a pour faire tant de bruit ? À qui tient-il qu'on ne continue ?
MADEMOISELLE MOUSSET
Hé, le moyen ? Mademoiselle Madelon est enfermée dans sa loge avec ce trésorier de la Douane, la servante a emporté la clef ; je m'en vais chercher un Serrurier pour leur faire ouvrir.
LE BRETON
Maugrébleu de ces Trésoriers, Ils font toujours faire quelque impertinence à nos filles d'Opéra. Nous vous demandons bien pardon, Messieurs.
LORANGE
Si ces Messieurs veulent, en attendant, pour ne point perdre de temps, on montrera le cercle.
FARFADEL
Le cercle ? Oui, voyons ce Cercle, c'est ma folie, à moi, que les Cercles.
LORANGE
Vous serez surpris de celui-ci, je vous en réponds.
On ouvre la boutique du fonds du Théâtre, et l'on voit en perspective le portrait de Monsieur Farfadel, environné d'Urbine, de Mademoiselle De Kermonin, de Marotte, et d'autres figures.
FARFADEL
Comment, c'est moi, je pense !
CLITANDRE
La figure de Monsieur Farfadel !
LE CHEVALIER
Oui, par la sandis, c'est lui-même.
MADAME BARDOUX
Que veut dire ceci ?
LE CHEVALIER
Vous avez un gendre de distinction, Madame ; il brille à la foire.
FARFADEL
Monsieur le montreur de Cercle, je vous apprendrai...
LORANGE
Je ne suis que le garçon, Monsieur, c'est une petite Bretonne qui est l'Entrepreneuse.
FARFADEL
Une petite Bretonne ?
LORANGE
Oui, Mademoiselle de Kermonin : vous connaissez cela ?
FARFADEL
On se moque de moi, je pense ; écoutez, je prendrai mon sérieux.
Sérieux : Gravité ; air sage t sévère. [T]
MADEMOISELLE DE KERMORIN
Tu croyais donc me jouer impunément, vieux singe ?
FARFADEL
Quel contretemps !
URBINE
Tu ne t'échapperas pas de moi, scélérat.
FARFADEL
Encore ? Ah, je suis perdu !
MAROTTE
Oh, je te dévisagerai, moi ; je suis aussi méchante que les autres.
FARFADEL
À l'aide ! Elles ont le diable au corps, il en pleut, je pense.
LORANGE
Ce sont des figures parlantes que celles-là.
MADEMOISELLE MOUSSET
Et agissantes même. Voilà un beau Cercle !
MADAME BARDOUX
Cela passe la raillerie, Monsieur le Chevalier.
LE CHEVALIER
Ce n'est point raillerie ; ce sont réalités, madame.
MADAME BARDOUX
Comment ?
LE CHEVALIER
Allons, chantez, Monsieur de Farfadel, vous êtes pris ; chantez, vous dis-je, où je vous fais mener au Châtelet par cette escouade de femmes.
MADAME BARDOUX
Expliquez-moi donc ce mystère ?
LE CHEVALIER
Voilà ma soeur Urbine, Madame, à qui ce faquin a fait une promesse de mariage.
Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]
MONSIEUR FARFADEL
Hé, je suis tout prêt à l'épouser, tirez-moi d'affaires.
LE CHEVALIER
Je le prends sous ma protection ; voilà qui est fini.
MADEMOISELLE DE KERMONIN et MAROTTE
Comment, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Point de bruit, Nicole ; doucement, Grisette : il nous revient un petit Opéra qu'il ne faut pas perdre ; Mais réglons auparavant nos petites affaires. Donnez votre soeur Nicole à l'Arménien, Breton, Clitandre aura soin de leur fortune. Vous épouserez la Grisette, vous ; le beau-frère Farfadel continuera la pension de la tante, et il vous fera sous-fermier au premier jour.
Au premier jour : très prochainement. [L]
LE BRETON
Oui, mais sans conséquence, au moins.
MONSIEUR FARFADEL
Ils s'entendaient tous comme larrons en Foire.
LE CHEVALIER
De vous à moi, nous sommes à peu près d'accord, Madame ; donnez Angélique à mon ami, vous m'en trouverez plus traitable.
MADEMOISELLE MOUSSET
Et moi, qui ne me marie point, je dresserai les articles.
Article : se dit aussi d'Une des petites parties d'un écrit, composé de divers chefs, tel qu'est un traité, un contrat, un compte. [Acad. 1762]
MADAME BARDOUX
Et moi, Monsieur le Chevalier, je ferai tout ce que vous me conseillerez de faire.
CLITANDRE
Ah ! Madame.
LE CHEVALIER
Hé, trêve de remerciements. Chose ennuyeuse, la Foire Saint-Germain est aujourd'hui pour nous la Foire aux mariages. Voyons le petit Opéra, et nous irons tous souper ensemble.
DIVERTISSEMENT.
LE BRETON, chante
Ô que la Foire Saint-Germain Grossit la Cour de Vulcain ! L'Amour y met en étalage Ce que son art a de plus fin. Les présents y sont en usage : Et telle femme y vient fort sage, Qui l'est bien moins le lendemain. Ô que la Foire Saint-Germain Grossit la Cour de Vulcain !Tous les acteurs et actrices rentrent en chantant les deux derniers vers, après quoi huit petites Figures du cercle dansent un Passe-pied : quand il est fini, l'Acteur qui montre le Cercle chante la chanson suivante.
TOUS
Amants sans délicatesses, Qui changez soir et matin, Venez prendre des maîtresses À la Foire Saint-Germain. Mille beautés, peu tigresses Font ici commerce de tendresses. En amour Les marchés n'y durent qu'un jour.Les mêmes Figures du Cercle qui ont dansé le Passe-pied, dansent une espèce de Bourrée qui est suivie de cette chanson.
Chaque saison a sa Divinité. L'Hiver est soumis à Borée, Au Printemps, Flore est adorée, Cérès domine sur l'Été, Et Bacchus en Automne est le Dieu respecté. Dans l'Empire de l'hyménée Vulcain règne toute l'année.LE BRETON, chante
Le soir aux chandelles Tout brille en ces lieux. Souvent les moins belles Y charment les yeux. Un coeur prompt à se rendre Peut s'y laisser prendre : Mais sitôt qu'il est jour, Adieu le charme de l'amour.Deux des petites Figures du Cercle, dansent une Gigue, le Breton et l'Acteur qui montre le cercle chantent ensemble.
TOUS
Vive l'amour, vive la bonne chère, Est-il rien qui soit plus doux ? Bannissons tous Ces vieux hiboux, Ces loups-garous, Ils sont jaloux De nous voir faire Ce qu'ils faisaient avant nous. Avec Bacchus et l'Amour et sa mère, Il est un temps pour être fous. Vive l'amour, vive la bonne chère, Est-il rien qui soit plus doux ?Entrée d'un Gille.
LE BRETON, chante les couplets suivants, que tous les Acteurs répètent
L'amour est un Dieu commode, Qui s'est fait Marchand Forain. La marchandise à la mode, Se prend dans son magasin ; Et si l'on ne s'en accommode, On peut le changer le lendemain. Quand l'Amour donne en partage Des attraits, des grâces à foison, On en fait un doux usage Par plaisir et par raison : Mais, qui vend au Printemps de l'âge, Achète dans l'arrière saison. Que l'emplette est bonne et belle D'une aimable fille de quinze ans ; Mais si l'on la veut fidèle, Il faut la chercher longtemps ; Marchandise de ce modèle, Ne se trouve pas chez nos Marchands. Boutique la mieux garnie, N'est pas celle où vont plus de gens ; Pour attirer compagnie, Il faut de certains talents. Marchande coquette et jolie, N'a jamais eu faute de chalands. Au seul bonheur de vous plaire, Nous bornons nos voeux et nos talents ; À cette importante affaire, Nous donnons tous nos moments. Si nous pouvions encore mieux faire, Nous serions heureux, et vous contents.76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0