Comédie en prose· Comédie en un Acte
La Folle Enchère
Représentée pour la première fois le 30 Mai 1690 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MADAME ARGANTE
- ÉRASTE, fils de Madame Argante
- ANGÉLIQUE, maîtresse d'Éraste, déguisée en Cavalier
- LISETTE, domestique de Madame Argante
- MONSIEUR DE BONNEFOY, notaire
- JASMIN, laquais de Madame Argante
- MERLIN, valet d'Éraste
- CHAMPAGNE, valet d'Éraste
- LA FLEUR, valet d'Éraste
PRÉFACE
Cette petite Comédie a extrêmement diverti tous ceux qui en ont vu les représentations ; et je me suis étonné moi-même que sans aucune connaissance des règles du Théâtre, j'aie pu faire quelque chose qui ait mérité du Public une attention favorable. Mais, l'esprit et le bon sens sont les meilleures règles que l'on puisse suivre. Choisir un bon sujet, donner des intérêts pressants à ses Personnages, faire naître des obstacles à leurs desseins, et surmonter ces difficultés ; voilà tout ce que je sais, et je ne crois pas qu'il soit absolument besoin d'en savoir davantage, puisque avec cela j'ai trouvé le secret de réussir. Peut-être suis-je un peu redevable de cet heureux succès à la manière dont ma Comédie a été représentée ; je souhaite qu'elle plaise autant sur le papier que sur le Théâtre, pour me pouvoir flatter de n'avoir obligation qu'à moi-même des applaudissements qu'on lui aura donnés.
SCÈNE I. Merlin, Champagne.
MERLIN
Hé bien, Monsieur Champagne, où diantre venez-vous ? Vous n'avez que faire ici.
Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
CHAMPAGNE
Tu ne me dis pas la moitié des choses.
MERLIN
Allez-vous-en m'attendre où je vous ai dit.
CHAMPAGNE
Mais ce carrosse ?
MERLIN
Il est tout prêt.
CHAMPAGNE
N'y passerai-je point en chemin faisant ?
MERLIN
Non.
CHAMPAGNE
Mon bonnet coiffé, mes fontanges ?
Fontage : Noeud de rubans que les femmes portent sur leur coiffure. Il tire son nom de Madame de Fontange. [FC]
MERLIN
Tout l'équipage est au logis : va-t-en, bourreau, et me laisse ici.
CHAMPAGNE
Si quelque chose manque, Monsieur s'en prendra à moi.
MERLIN
Rien ne manquera, je t'en réponds.
CHAMPAGNE
Adieu donc.
MERLIN
Il faut prendre la Fleur avec toi.
CHAMPAGNE
Je l'amènerai.
MERLIN
Écoute, écoute : ne t'avise pas de laisser ta moustache, au moins.
CHAMPAGNE
Tu as bien fait de m'en avertir, je l'aurais oublié. Voici Monsieur, je vais t'attendre de pied ferme.
SCÈNE II. Éraste, Merlin.
ÉRASTE
Hé bien, verrai-je la fin de tout ceci ? Angélique demeurera-t-elle encore longtemps déguisée sous les apparences trompeuses d'un autre sexe que le sien ? Je suis dans une impatience…
MERLIN
Allons bride en main, s'il vous plaît ; l'impatience la plus violente n'avance pas une affaire du moindre petit moment.
Bride : harnais placé à la tête du cheval et destiné à l'arrêter ou à le diriger, selon la volonté du conducteur. Fig. et familièrement. Aller bride en main, c'est-à-dire agir, procéder avec circonspection. [L]
ÉRASTE
Avec quelle dureté, avec quelle prévention ma mère a refusé de consentir à mon mariage, sans vouloir apprendre même ni le nom ni la famille de la personne que j'aime !
MERLIN
Mais en revanche, Monsieur, avec quelle fermeté, avec quelle grandeur d'âme vous êtes-vous résolu à la fourber ?
Fourber : Tromper adroitement, finement. [F]
ÉRASTE
Quelle raison peut-elle avoir eue ?
MERLIN
Monsieur, elle veut être jeune en dépit de la nature ; en vous mariant, vous la feriez grand'mère, et le titre de grand'mère vieillit ordinairement une femme de quinze bonnes années des plus complètes.
ÉRASTE
Il faudra bien, pourtant…
MERLIN
Oh, assurément il faudra bien qu'elle la devienne ; vertu de ma vie, vous n'êtes ni de taille ni d'humeur à mourir sans héritiers, je vous connais.
Vertu de ma vie : Mots burlesques, qui est une sorte de serment de femmes du petit peuple. [R]
ÉRASTE
Mon pauvre Merlin, je veux tenter aujourd'hui l'exécution de ce que nous avons projeté.
MERLIN
Il faut savoir, au juste, dans quelle situation est le coeur de Madame votre mère pour le petit Comte supposé ?
ÉRASTE
Elle l'aime à la fureur, je t'en réponds ; Angélique est charmante dans ce déguisement.
MERLIN
Elle s'y plaît assez à elle-même, et je ne sais si elle a autant d'empressement que vous de le voir finir.
ÉRASTE
Pour moi, je ne puis vivre dans l'incertitude.
MERLIN
On vous en tirera le plus tôt qu'on pourra, Madame votre mère ne me soupçonne point d'être à vous.
ÉRASTE
Comment le soupçonnerait-elle ? Nous ne venons jamais chez elle, ni toi ni moi, que quand nous sommes sûrs de ne la point trouver.
MERLIN
C'est une étrange mère, franchement ; et la noble aversion qu'elle a pour vous, mérite assez la petite friponnerie que nous allons lui faire.
ÉRASTE
Mais, crois-tu que Champagne ait assez d'esprit ?
MERLIN
Comment assez d'esprit ! C'est un de mes élèves, il fera la fausse Marquise à merveille, ne vous mettez pas en peine. Lisette est dans vos intérêts ?
ÉRASTE
J'ai tout lieu de le présumer.
MERLIN
Assurez-vous-en. Et le Notaire de Madame votre mère ?
ÉRASTE
J'ai vaincu ses scrupules, il ne tient plus qu'à de l'argent.
MERLIN
Il est bon homme.
ÉRASTE
Le meilleur homme du monde ; mais il m'a demandé mille écus pour me rendre un si bon office.
MERLIN
Mille écus, c'est donner les choses pour rien, je tirerai cette somme de Madame votre mère, et quelques chose de plus, même : comme j'avais prévu que nous aurions besoin d'argent, j'ai déjà pris mes mesures, et la machine est toute trouvée. Voici Lisette.
SCÈNE III. Éraste, Lisette, Merlin.
ÉRASTE
Je t'attendais avec impatience. Hé bien, ma chère Lisette, peux-tu me rendre un compte exact des sentiments de ma mère ? T'a-t-elle ouvert son coeur ? Crois-tu sa tendresse assez forte ?
LISETTE
Cela passe l'imagination, et je ne sais pas si vous ne devriez point vous faire conscience d'avoir aidé à la mettre dans l'état où elle est.
MERLIN
Comment conscience ! Une mère, parce qu'elle est maîtresse de tout le bien, se croira en droit de faire enrager Monsieur son fils ; elle lui refusera son consentement pour un mariage honnête ; elle ne voudra lui faire aucunes avances sur sa succession : et moi qui fais profession d'être le vengeur des injustices, je verrai cela d'un oeil tranquille ? Non, je ne ferai point ce tort à ma réputation, et la bonne Dame apprendra à se connaître en gens, sur ma parole.
LISETTE
Un de mes étonnements, est qu'elle s'y connaisse si peu ; car enfin quelque bon air qu'ait Mademoiselle Angélique, quelque peu embarrassée qu'elle soit de son déguisement, une fille n'est point faite comme un homme, et je m'apercevrais fort bien de la différence.
MERLIN
Oh diable, tu es une connaisseuse.
ÉRASTE
Ma pauvre Lisette, garde-toi bien de rien dire qui puisse donner à ma mère aucun soupçon de la vérité.
LISETTE
Ne craignez rien, je suis bonne personne ; mais dépêchez-vous de venir au fait, elle pourrait à la fin s'apercevoir que Monsieur_le_Comte n'est qu'une Comtesse.
ÉRASTE
Elle a raison, il est temps d'agir.
MERLIN
Agissons donc, j'y consens ; allez avertir Angélique de se rendre ici. Le Chevalier de Pharnabasac veut être payé ; elle sait ce que cela signifie. Pour vous, attendez mes ordres chez le Notaire, j'irai vous porter les trois cents louis moi-même. Adieu, voici bientôt les moments qui décideront de votre destinée.
ÉRASTE
Si vous me la rendez heureuse, je vous promets de la partager avec vous.
MERLIN
Les belles paroles ne coûtent rien.
ÉRASTE
Ce ne sont point de simples paroles ; tiens, Lisette, je suis fâché qu'il n'y ait que trente pistoles dans ma bourse, mais achètes-en des fontanges, je te prie.
LISETTE
Voilà le plus heureux présage du monde.
MERLIN
Monsieur ?
ÉRASTE
Que veux-tu ?
MERLIN
Ne trouvez-vous point que j'aurais besoin d'un petit chapeau.
ÉRASTE
Je n'aurai jamais rien qui ne soit à toi, sur ma parole.
SCÈNE IV. Lisette, Merlin.
MERLIN
Te voilà assez bien enfontangée, à ce qu'il me semble.
Enfontangé : Paré d'une fontange. [L]
LISETTE
L'aimable petit homme, que ton Maître !
MERLIN
Tu ne l'avais jamais trouvé si joli.
LISETTE
Moi, je l'ai toujours aimé d'inclination : il faut savoir tous les soins que j'ai pris pour mettre l'esprit de Madame dans la situation dont nous avons besoin pour le succès de notre entreprise.
MERLIN
Et penses-tu qu'il y soit ? Là, parlons sérieusement : donne-t-elle de bonne foi dans le parfait amour ? Est-elle bien persuadée…
LISETTE
Et comment voudrais-tu qu'elle ne le fût pas ? Elle est vieillotte et très coquette : un jeune garçon, ou qui paraît l'être, du moins, tout des plus beaux et des mieux faits, s'attache à lui en conter ; elle serait bien ennemie d'elle-même, si elle ne le croyait pas.
Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants. [R]
MERLIN
Tu as raison.
LISETTE
Il lui dit qu'elle est jeune et jolie : y a-t-il rien de plus facile à persuader ? Elle est bien contente d'elle depuis quelque temps.
MERLIN
Et les miroirs ne troublent-ils point un peu son petit contentement ?
LISETTE
Bon, les miroirs ! Je parierais qu'elle s'est mise en tête que le goût change pour les visages, et que les plus ridés deviennent les plus à la mode.
MERLIN
Mais en effet, il y a mille Coquettes à Paris qui n'en portent point d'autres. Venons au fait. Est-elle prévenue que Monsieur_le_Comte dépend d'un père avare, fâcheux, violent, impérieux, bourru, capricieux, brutal même ? Il était bon d'aller jusques-là.
LISETTE
Comme je sais que c'est toi qui dois faire ce père-là, j'en ai fait un portrait le plus impertinent qu'il m'a été possible.
MERLIN
Fort bien. Lui a-t-on fait entendre que ce père à une fille qu'il aime tendrement, et qu'il veut absolument la voir mariée avant que de souffrir aucun établissement à Monsieur son fils ?
LISETTE
Nous ne l'entretenons d'autre chose.
MERLIN
Fort bien, c'est le noeud de l'affaire. Monsieur_le_Comte a-t-il fait connaître adroitement à Madame Argante qu'il a besoin d'argent ?
LISETTE
Elle en est parfaitement persuadée ; mais la Dame est avare, je t'en avertis.
MERLIN
Il n'importe, elle est amoureuse, je te réponds de tout ; tu n'as qu'à faire la guerre à l'oeil, et à nous seconder Champagne et moi.
Guerre à l'oeil : Faire la guerre à l'oeil, observer avec soin ce qui se fait afin de profiter des conjonctures. [L]
LISETTE
Voici Madame, il serait bon qu'elle ne te vît pas.
MERLIN
Cela ne gâtera rien, au contraire, j'ai une botte à lui porter.
SCÈNE V. Madame Argante, Lisette, Merlin.
MADAME ARGANTE
Ah, ma pauvre Lisette, je me meurs de chagrin !
LISETTE
Comment donc, Madame, qu'y a-t-il de nouveau ?
MADAME ARGANTE
Je n'en puis plus, je suis au désespoir. Qui est cet homme-là ?
LISETTE
C'est…
MADAME ARGANTE
Quoi c'est ? Que veux-tu, mon enfant ? Qui t'amène ici ?
MERLIN
C'est ma Maîtresse qui m'y envoie, Madame.
MADAME ARGANTE
Et qui est-elle ta Maîtresse ?
MERLIN
La Marquise de la Tribaudière, Madame ! J'apportais un billet de sa part à Monsieur_le_Comte.
MADAME ARGANTE
Un billet à Monsieur_le_Comte ?
MERLIN
Oui, Madame ; mais je vais dire à ma Maîtresse que je ne l'ai point trouvé, et que j'ai eu seulement l'honneur de faire la révérence à Madame sa grand'mère
MADAME ARGANTE
Comment, grand'mère, grand'mère, moi, moi, grand'mère ! Mais voyez un peu cet insolent ? Est-ce que j'ai l'air d'une grand'mère ?
LISETTE
On ne peut pas de méprendre plus grossièrement.
MADAME ARGANTE
Il semble que tout soit fait aujourd'hui pour le désespérer.
LISETTE
Que vous est-il donc arrivé ?
MADAME ARGANTE
Je viens de rencontrer le petit Comte dans un carrosse.
LISETTE
Hé bien, Madame.
MADAME ARGANTE
Mon coquin de fils était avec lui.
LISETTE
Quoi, Madame ! Est-ce qu'ils se connaissent ?
MADAME ARGANTE
Je ne crois pas ; mais Éraste aura su que nous nous aimons, il lui va faire cent sots contes de moi.
LISETTE
Oh, Madame ! Il a trop de respect.
MADAME ARGANTE
Lui, du respect ! C'est un petit dénaturé, qui ne veut pas que je me marie.
LISETTE
Le petit ridicule !
MADAME ARGANTE
Il porte exprès des perruques brunes, et il dit partout qu'il a trente cinq ans, pour m'empêcher de paraître aussi jeune que je le suis.
LISETTE
Le méchant esprit ! Il n'en a pas encore vingt, je gage.
MADAME ARGANTE
Assurément il ne les a pas ; et quand je le fis, j'étais si jeune, si jeune, que c'est un miracle que je l'aie fait.
LISETTE
Et le petit ingrat ne vous sait point de gré d'avoir fait un miracle ?
MADAME ARGANTE
Je me vengerai de son ingratitude, et je veux me dépêcher de devenir Comtesse.
LISETTE
Vous ne sauriez prendre un meilleur parti.
MADAME ARGANTE
Tout ce qui m'inquiète, c'est que ce petit Comte est bien joli homme ; et les jolis gens aujourd'hui sont rarement sans beaucoup d'intrigues.
LISETTE
Et quand il en aurait, Madame, il ne devrait vous en paraître que plus aimable. De bonne foi, vous accommoderiez-vous d'un amant qui n'aurait aucun sacrifice à vous faire ?
MADAME ARGANTE
Non ; mais, je ne voudrais point un mari qui me sacrifiât à ses Maîtresses.
LISETTE
Ma foi, Madame, je répondrais bien de celui-ci, et je mettrais ma main au feu qu'il ne vous fera jamais d'infidélité.
MADAME ARGANTE
Tu vois qu'on lui envoie des billets jusques chez moi.
LISETTE
Ce n'est pas sa faute.
MADAME ARGANTE
Je saurai bien des choses avant qu'il soit peu.
LISETTE
Comment donc, Madame ?
MADAME ARGANTE
Il y a une adroite de par le monde, qui depuis quelques jours prend soin d'observer sa conduite.
SCÈNE VI. Madame Argante, Lisette, Jasmin.
JASMIN
Voilà cette grosse Madame qui fut hier longtemps avec vous.
MADAME ARGANTE
C'est elle qui vient m'apprendre des nouvelles. Demeure ici, Lisette ; et si le Comte vient, tu l'amuseras quelques moments.
SCÈNE VII.
LISETTE, seule
Oui par ma foi, tout ceci pourrait bien ne pas tourner aussi heureusement que Monsieur Merlin se l'est imaginé ; cette femme est soupçonneuse, elle cherche à découvrir quelques intrigues de notre petit Comte, et elle découvrira peut-être qu'il ne lui est pas possible d'en avoir ; mais le voici.
SCÈNE VIII. Angélique en habit d'homme, Lisette.
ANGÉLIQUE
Hé ! Non, non, mon enfant, dis à ta maîtresse que cela ne se peut. J'ai d'autres affaires, j'ai d'autres affaires, te dis-je : voilà trente fois que je te le répète ; fais-moi le plaisir de ne me plus importuner.
LISETTE
Vous vous expliquez cruellement, et vous avez, à ce que je vois, plus de bonnes fortunes que vous n'en voulez.
ANGÉLIQUE
Ah ! Le fatigant métier que celui d'un joli homme ! Je ne le suis qu'en apparence, et je n'ai pas un moment à moi, femmes de robe, maltôtières, femmes de qualité, bourgeoises ; on ne sait de quel côté tourner. Il y a la femme d'un banquier qui me persécute ; et partout où je suis, il pleut des grisons et des billets de sa part.
Maltôtier : Celui qui fait la maltôte. [L] Maltôte : On le dit abusivement de ceux qui lèvent les impositions. [FC]
Grison : Homme de livrée que l'on faisait habiller de gris pour l'employer à quelque mission secrète ; c'étaient des valets qui ne portaient pas de couleurs. [L]
LISETTE
Voilà de pauvres femmes bien mal adressées ! Est-il possible que tant de froideur ne rebute point les unes, ou ne fasse point ouvrir les yeux aux autres ? Je m'étonne que quelque rusée n'en devine point la véritable raison.
ANGÉLIQUE
Parbleu, je les défie toutes tant qu'elles sont de la deviner. Arrivée depuis trois mois seulement de la Province la plus reculée, je n'ai commencé à briller dans le beau monde que sous ce déguisement ; et de l'air dont je fais le jeune homme, je donne aux yeux les plus pénétrants à démêler que je ne le suis pas.
Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
LISETTE
Oui, pour les airs de nos jeunes gens, vous les prenez tous à merveille, et il semble que vous les ayez étudies toute votre vie.
ANGÉLIQUE
Je les copie d'un bout à l'autre ; je n'ai de la complaisance que pour moi, des égards pour qui que ce soit, un palsambleu ne me coûte rien devant des femmes de qualité, même je brusque de sang-froid la plus jolie personne du monde. Je suis insolent avec les personnes de robe, honnête et civil pour les gens d'épée ; pour les Abbés, je les désole ; je prends force tabac d'assez bonne grâce, et je serais parfait jeune homme si je pouvais devenir ivrogne.
Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]
LISETTE
Il est vrai, c'est la seule chose qui vous manque ; mais toutes ces perfections ne serviront de rien pour votre affaire, et Madame Argante est peut-être détrompée à l'heure qu'il est.
ANGÉLIQUE
Comment ?
LISETTE
Elle vous a fait épier, et on lui rend compte de tout.
ANGÉLIQUE
Ah ! Je sais ce que c'est, son espion est à nous, on ne lui dit rien que Merlin n'ait dicté, et les soins qu'elle a pris ne serviront qu'à la mieux tromper.
LISETTE
Cela est heureux ! Elle vient de voir Éraste avec vous.
ANGÉLIQUE
Nous l'avons bien voulu.
LISETTE
C'est-à-dire, que nous touchons au dénouement.
ANGÉLIQUE
Je ne l'envisage qu'avec frayeur, et j'aurais voulu pouvoir être heureuse sans le secours de tous les artifices dont nous nous servons.
LISETTE
Ces bons sentiments excusent tout ; c'est une belle chose que l'intention.
ANGÉLIQUE
Merlin ne va-t-il pas venir ?
LISETTE
Apparemment vous êtes instruite de tout ce que vous avez à faire.
ANGÉLIQUE
Je sais mes rôles par coeur.
LISETTE
Songez à vous en bien tirer. Je crois entendre Madame.
ANGÉLIQUE
Tu ne me disais pas qu'elle était au logis. Si elle nous avait écoutées ?
LISETTE
Elle pourrait avoir écouté sans avoir entendu, la salle est grande, et la bonne Dame n'a pas l'oreille fine ; mais pour plus de sûreté, cachez-vous un moment, et me laissez prendre langue. Dépêchez vite, la voici ; elle ne paraît pas de bonne humeur.
Prendre langue : Prendre langue, aller aux renseignements, s'informer. [L]
SCÈNE IX. Madame Argante, Lisette.
MADAME ARGANTE
Hé bien, Lisette ; il n'est pas venu ?
LISETTE
Non, Madame ?
MADAME ARGANTE
Le scélérat ! Il n'a envoyé personne ?
LISETTE
Non, Madame.
MADAME ARGANTE
Petit monstre de perfidie !
LISETTE
Votre chagrin est encore augmenté ?
MADAME ARGANTE
Tu sais les termes où nous en sommes, et tu vois bien par ses manières, qu'il ne tient qu'à moi de l'épouser.
LISETTE
Hé bien, Madame ?
MADAME ARGANTE
Hé bien, Lisette, il est dans la même disposition pour une douzaine d'autres.
LISETTE
Pour une douzaine d'autres !
MADAME ARGANTE
Il y a entre autres une certaine vieille Marquise, avec qui l'on dit qu'il a des engagements très forts.
LISETTE
Hâtez-vous de le prendre, Madame ; il vous échappera, vous n'avez point de temps à perdre : le voici.
MADAME ARGANTE
Ah ! Ma pauvre Lisette, malgré tout ce qu'on m'en a dit, je n'aurai pas la force de le quereller.
LISETTE
La pauvre femme !
SCÈNE X. Madame Argante, Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
En vérité, Madame, il m'a fallu essuyer ce matin une fatigante conversation.
MADAME ARGANTE, bas à Lisette
Mon coquin de fils aura parlé : je l'avais bien prévu.
ANGÉLIQUE
Le plaisant animal qu'une vieille amoureuse !
LISETTE, bas
Le beau compliment à lui faire !
MADAME ARGANTE
Elles ne vous paraissent pas toutes si affreuses, Monsieur, et certaine Marquise entre autres…
ANGÉLIQUE
Oui, Madame, justement ; c'est une Marquise qui m'a tant ennuyé. La vieille folle !
LISETTE
N'est-ce point elle qui vous envoie chercher, jusques ici ?
ANGÉLIQUE
C'est elle-même, apparemment ?
LISETTE
Je ne sais point quel âge elle a ; mais son valet de chambre prend tout le monde pour des grand'mères. Demandez à Madame.
ANGÉLIQUE
Tais-toi, Lisette, on n'a que faire de savoir ces sortes de bagatelles.
ANGÉLIQUE
C'est une femme qui me désole, elle me perd de réputation. Comment, Madame ! Elle publie partout que je suis amoureux d'elle, que je brûle d'impatience de devenir son mari.
MADAME ARGANTE
Il est vrai que toute la terre en parle de la même manière.
ANGÉLIQUE
Ce bruit est venu jusqu'à vous ?
LISETTE
Vraiment, vraiment, il nous en est venu de bien plus terribles.
ANGÉLIQUE
Quoi, Lisette ?
LISETTE
On a fait entendre à Madame, que vous êtes le Héros de la coquetterie.
ANGÉLIQUE
Moi, le Héros ! J'en suis le maître ; et malgré toute la tendresse que j'ai pour vous, je serai forcé de vous quitter, et d'aller faire le reste de la campagne.
MADAME ARGANTE
Le reste de la campagne ! Que dites-vous ?
ANGÉLIQUE
Je suis accablé d'aventures ; la plupart des jeunes gens sont à l'armée, toutes les coquettes de Paris me tombent sur les bras.
LISETTE
Hé mort de ma vie, qu'elles sont folles ! Il y a tant d'autres gens qui ne savent que faire ; et la Robe ne fournit-elle pas d'aussi jolis hommes que l'Épée ? Il me semble, pour moi, qu'un jeune Avocat en été, vaut encore mieux qu'un vieux Colonel pendant le quartier d'hiver.
Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
ANGÉLIQUE
Tu as raison ; mais les femmes du monde raisonnent-elles ? Il n'y a que de l'étoile et du caprice dans tout ce qu'elles font.
Etoile : Destinée, fortune, influence prétendue des astres. [L]
LISETTE
C'est-à-dire que vous êtes à présent l'objet de l'étoile et du caprice.
MADAME ARGANTE
Monsieur_le_Comte, ne vous en allez point, si vous ne voulez me désespérer.
ANGÉLIQUE
Dites-moi donc ce que vous voulez que je fasse.
LISETTE
Hé pourquoi tant hésiter ! Vous vous aimez tous deux ; faut-il faire tant de façons ? Un bon mariage dans les formes guérira Madame de ses soupçons, et pourra vous mettre à couvert des persécutions qu'on vous fait.
MADAME ARGANTE
Vous ne répondez point à cela, Monsieur_le_Comte ?
ANGÉLIQUE
C'est à moi d'attendre que je sache ce que vous en pensez.
MADAME ARGANTE
Lisette me paraît une fille de fort bon conseil.
LISETTE
N'est-il pas vrai ?
ANGÉLIQUE
Mais, Madame, à moins que cette affaire ne soit extrêmement secrète.
MADAME ARGANTE
Elle le sera ; j'ai un Notaire, qui est la discrétion même. Lisette, qu'on fasse dire à Monsieur de Bonnefoi que je le prie de venir ici.
LISETTE
Voilà l'affaire en bon chemin.
SCÈNE XI. Madame Argante, Angélique.
MADAME ARGANTE
Je ne sais que penser, Monsieur ; vous voulez ménager mes rivales, puisque vous voulez éviter l'éclat.
ANGÉLIQUE
Moi, Madame ! Je les méprise toutes ; mais je vous ai parlé cent fois de l'humeur bizarre de mon père, je crains mille obstacles de sa part. Que fais-je si son caprice n'irait point jusqu'à ne pas souffrir ce mariage, quelque avantageux qu'il me puisse être, s'il ne trouvait en mêle temps un parti considérable pour ma soeur ? Vous auriez de la peine à croire quel est son entêtement là-dessus.
MADAME ARGANTE
Je vous aime trop, je crois tout ce que vous me dites, je veux tout ce que vous voulez ; vous n'auriez pas de gloire à me tromper.
SCÈNE XII. Madame Argante, Angélique, Lisette.
LISETTE
Monsieur, voilà un Monsieur de Pharnabasac qui vous demande.
ANGÉLIQUE
Pharnabasac ! Dis-tu, Pharnabasac ?
LISETTE
Oui, Monsieur Pharnabasac.
ANGÉLIQUE
L'étrange homme que Monsieur de Pharnabasac, de me venir rendre visite chez Madame !…
MADAME ARGANTE
Vous êtes le maître, qu'il vienne. Vous connaissez des noms bien hétéroclites, Monsieur_le_Comte !
ANGÉLIQUE
C'est un joueur, une espèce de fripon, même, je vous l'avoue, avec qui je prévois que j'aurai du bruit.
Bruit : Démélé, querelle : "ils ont eu du bruit ensemble". [FC]
MADAME ARGANTE
Comment, du bruit ? Gardez-vous en bien ; je devine ce que c'est, vous lui devez de l'argent.
ANGÉLIQUE
Oui, Madame, une bagatelle, trois cents pistoles, qu'il m'a déjà demandées avec une insolence…
MADAME ARGANTE
Je le crois bien, à son nom seul je gagerais que c'est un brutal : le voici. Quelle physionomie !
SCÈNE XIII. Madame Argante, Angélique, Lisette, Merlin.
MERLIN déguisé
Bonjour, Madame, votre valet.
ANGÉLIQUE, bas à Lisette
Ah ! Lisette, Merlin est ivre, tout est perdu.
MERLIN
J'entre assez librement, comme vous voyez, mais c'est ma manière, et de tout temps les Pharnabasacs ont toujours été sans façon. Bonjour ivrogne, c'est toi que je cherche.
MADAME ARGANTE
Ce Monsieur le Chevalier vient de faire la débauche.
MERLIN
Non, Madame, mais j'ai bien dîné ; et ma passion dominante, à moi, c'est de rendre des visites sérieuses en sortant de table.
ANGÉLIQUE
En vérité, Monsieur de Pharnabasac, vous prenez aussi mal votre temps.
Prendre bien son temps, prendre mal son temps : saisir le moment favorable ou défavorable pour faire quelque chose. [L]
MERLIN
Je prends mal mon temps, dites-vous ? Parbleu, mon cher, il me semble que pour vider les petits comptes que nous avons ensemble, je ne te puis mieux joindre que dans cette maison.
LISETTE, bas à Angélique
Il vient au fait ! Ne vous effarouchez point.
ANGÉLIQUE
Comment donc ! Que voulez-vous dire ? Il semble que vous preniez Madame pour ma trésorière.
MERLIN
Pourquoi non ; si elle ne l'est pas encore, il ne tiendra qu'à elle de la devenir. Voici une occasion des plus favorables, Madame, un petit gentilhomme d'aussi bon air, vaut assez qu'on fasse quelque chose pour lui.
ANGÉLIQUE
Il est ivre, Madame, comme vous voyez.
LISETTE, à Angélique
Son ivresse est de bon sens, laissez le faire.
MADAME ARGANTE
Je le trouve impertinent dans toutes ses manières.
ANGÉLIQUE
Je vais le brusquer, et l'obliger de sortir.
MADAME ARGANTE
Le brusquer ! Non, n'en faites rien.
MERLIN
Quelle petite conversation avez-vous là tous trois, en votre petit particulier ? Vous parlez de moi, sur ma parole.
ANGÉLIQUE
Il faut vous débarrasser de cet ivrogne.
MERLIN
Le beau brin de femme ! Morbleu, le beau brin de femme !
ANGÉLIQUE
Je ne m'attendais point à le voir dans cet état.
LISETTE, à Angélique
Soutenez la gageure, vous dis-je.
Gageure : Soutenir la gageure, accepter la gageure qui est proposée ; et fig. persévérer dans une entreprise. [L]
MERLIN
Je suis dans l'admiration, depuis les pieds jusqu'à la tête.
MADAME ARGANTE
Il a du bon dans ses manières.
MERLIN
Où ce petit fripon-là déterre-t-il les beautés ! Cette Marquise encore, elle est drue, elle est drue.
Dru : On le dit figurément de ce qui est dêjà cru, qui se porte bien. [F]
ANGÉLIQUE
Il ne sait ce qu'il dit.
MERLIN
Et à propos de cette Marquise, tu n'es donc plus dans le goût de l'épouser ? Voilà qui est fini, tu as bien fait si tu ne l'épouses pas ; pourtant tu seras obligé à de grandes restitutions.
MADAME ARGANTE
Comment, Monsieur, des restitutions s'il ne l'épouse point ! Expliquez-vous, s'il vous plaît.
MERLIN
Ils auront quelques petits comptes à faire ensemble.
MADAME ARGANTE
Parlez plus clairement, je vous prie.
MERLIN
Il vous en coûtera quelques milliers de pistoles pour le tirer des mains de cette Marquise.
MADAME ARGANTE
Faites-moi comprendre cette énigme, Monsieur_le_Comte.
ANGÉLIQUE
Je n'y comprends rien moi-même.
MERLIN
Il est engagé, au moins, ce jeune homme ; mais baste, ce n'est pas là ce qui m'amène : parlons d'autres choses. Hé bien ! Qu'est-ce ? Ces trois cents pistoles que tu me dois, n'es-tu point las de me faire attendre ? Madame va-t-elle me les compter ? Veux-tu me donner une lettre de change sur quelqu'une de tes maîtresses ?
MADAME ARGANTE
Sur quelqu'une de ses maîtresses ?
ANGÉLIQUE
Il fait le mauvais plaisant, Madame. Si la patience m'échappe une fois…
MERLIN
Cela m'est indifférent, moi ; çà, dépêchons, je vous prie, j'ai d'autres affaires : allons, Madame, de l'argent.
MADAME ARGANTE
Mais vraiment, Monsieur de Pharnabasac est un voleur de grand chemin.
MERLIN
Vous pourriez vous énoncer plus civilement, Madame ; voleur de grand chemin ! Hé morbleu, je suis chez vous.
ANGÉLIQUE
Écoutez, Monsieur de Pharnabasac, vous n'êtes pas en état qu'on vous parle raison ; si pourtant vous continuez à me fâcher, je vous la ferai entendre d'une manière…
MADAME ARGANTE
Monsieur_le_Comte ; qu'allez-vous faire ?
MERLIN
Il est violent ce petit homme !
LISETTE
Ils s'égorgeront dans votre chambre, si vous n'y mettez ordre.
MADAME ARGANTE
Quel ordre y mettre, à moins de lui donner trois cent pistoles ?
ANGÉLIQUE
Les lui donner, Madame, j'aimerais mieux mille fois…
LISETTE
Hé ! Le petit mutin ! Madame, il n'y a point d'autre parti à prendre.
MERLIN
Non, s'il vous plaît, Madame, je ne les veux pas recevoir de votre main ; je ne prétends pas qu'on dise que je suis un voleur. Mais Monsieur me doit trois cent pistoles ; n'est-il pas juste qu'il me les paie ? La vérité est, que si je ne les ai pas tout à l'heure, d'une façon ou d'une autre, je vous estime et vous respecte, Madame, je ne veux point faire de bruit dans votre maison, mais j'aurai le plaisir de le tuer à votre porte.
MADAME ARGANTE
Le plaisir de le tuer ! Ah ! Juste Ciel !
MERLIN
Je me moque de tout, moi.
MADAME ARGANTE
Monsieur de Pharnabasac, je vais vous chercher de l'argent.
ANGÉLIQUE
Non, Madame, n'en faites rien, je vous en conjure.
LISETTE
Dépêchez-vous, Madame, ce n'est pas lui qu'il en faut croire. Le petit déterminé !
MADAME ARGANTE
Monsieur_le_Comte, venez avec moi ?
LISETTE
Hé ! Allez, allez, Madame, ne craignez rien, je les séparerai s'ils se veulent battre.
MERLIN
Nous battre ! Hé morbleu, pourquoi nous battre, puisque Madame nous accorde ?
MADAME ARGANTE
Vous me promettez d'être sage ?
ANGÉLIQUE
Je souscris à ce que vous voulez, mais je me fais une terrible violence pour vous obéir.
LISETTE
Le petit coeur de lion ! Allez vite, Madame, allez vite.
SCÈNE XIV. Angélique, Lisette, Merlin.
MERLIN
Est-elle partie ?
LISETTE
Oui.
MERLIN
Il me semble que pour un ivrogne, je me suis assez bien tiré d'affaires.
ANGÉLIQUE
Pourquoi donc affecter de le paraître ; tu m'as d'abord fort embarrassée ?
MERLIN
Pourquoi, Madame ? C'est une petite fantaisie qui m'a pris en venant ici ; J'ai plus d'un rôle à jouer dans cette comédie, et l'air et le ton d'un ivrogne déguisent parfaitement un visage.
ANGÉLIQUE
Où est Éraste ?
MERLIN
Où vous l'avez laissé, chez Monsieur de Bonnefoi ; ils m'attendent, avec les trois cents pistoles.
LISETTE
Sans cela, il n'y aurait donc rien à faire ?
MERLIN
Non, mon enfant : point d'argent, point de notaire, c'est la coutume de Paris.
ANGÉLIQUE
Ce commencement n'est pas malheureux.
MERLIN
La Marquise de la Tribaudière attend que le Chevalier de Pharnabasac soit sorti pour venir prendre sa place. Nous ferons faire du chemin à Madame Argante en peu de temps.
ANGÉLIQUE
J'appréhende qu'elle ne se rebute.
MERLIN
Ne le craignez point, j'ai de la pratique, et je connais les femmes. Une jeune personne se résout sans peine à perdre un amant dans l'espoir d'en faire aisément un autre ; mais une vieille amoureuse craint de lâcher prise : ce serait passer pour n'y plus revenir.
LISETTE
La belle morale !
MERLIN
Elle est bien vraie, songez donc…
LISETTE
Songe toi-même à reprendre ton sang-froid. Voici Madame.
SCÈNE XV. Madame Argante, Angélique, Lisette, Merlin.
MERLIN
Oui, je vous le dis naturellement, moi, cette Madame Argante est mieux votre fait qu'aucune autre : une brave femme, belle, bien faite, jeune avec cela ; et qui dans les choses assurément, fait voir que… Ah ! Madame, je vous demande pardon, je disais librement mes petites pensées à ce petit jeune homme, je suis sans rancune. Qu'on me doive de l'argent, je le demande ; quand je suis payé, je n'en demande plus.
MADAME ARGANTE
Il y a trois cent louis d'or dans cette bourse, Monsieur.
Louis d'or, ou, simplement, louis, monnaie d'or ainsi appelée, depuis Louis XIII, du nom des rois qui l'ont fait frapper. Le louis d'or fabriqué en 1640, valait dix francs. [L]
MERLIN
Ce sont des louis neufs, Madame ?
MADAME ARGANTE
Oui, vraiment.
MERLIN
Valant douze livres dix sols pièce ?
MADAME ARGANTE
Douze livres dix sols, je n'en ai point d'autre.
MERLIN
Il serait malhonnête que vous payassiez les gens en vieille monnaie : cela serait suspect, voyez-vous ?
ANGÉLIQUE
Mon cher Monsieur de Pharnabasac, finissons, je vous prie ; vous êtes content, serviteur.
MERLIN
Votre valet, adieu, jusqu'au revoir : voilà la plus obligeante personne que je connaisse.
SCÈNE XVI. Madame Argante, Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Je suis au désespoir de cette aventure, et tout à fait confus de la manière dont elle se termine.
LISETTE
Bon, confus ! Est-ce que les jeunes gens d'aujourd'hui rougissent de cers sortes de choses ? Il faut regarder ces trois cent pistoles, comme un échantillon du présent de noces que Madame vous fait.
MADAME ARGANTE
Monsieur de Bonnefoi va-t-il venir ?
LISETTE
Un de vos laquais est allé chez lui, voulez-vous que j'en envoie encore un autre ? J'ai autant d'impatience que vous, et je voudrais déjà que tout fût signé.
ANGÉLIQUE
Lisette est beaucoup dans mes intérêts.
LISETTE
Vous ne m'en avez pas toute l'obligation, ce n'est que par rapport à Madame. Je suis franche, comme vous voyez.
SCÈNE XVII. Madame Argante, Angélique, Lisette, Jasmin.
JASMIN
Monsieur, il y a là-bas une Dame dans un grand carrosse doré, qui vous demande ?
MADAME ARGANTE
Une Dame, qui vous demande !
LISETTE
Il semble que ce soit ici le bureau d'adresse.
ANGÉLIQUE
Une Dame qui me demande ? Quel contretemps !
MADAME ARGANTE
Que ne disiez-vous que Monsieur n'y était pas, petit animal ?
JASMIN
Oh dame, Madame, je ne savais point que vous ne vouliez pas qu'il y fût.
ANGÉLIQUE
Toutes sortes de malheurs m'arrivent.
LISETTE
Ne devinez-vous point qui ce peut être ?
ANGÉLIQUE
Cela n'est pas difficile, un grand carrosse doré ; c'est la Marquise assurément.
MADAME ARGANTE
Cette Marquise de la Tribaudière ?
ANGÉLIQUE
Oui, Madame.
JASMIN
Elle dit que vous vous dépêchiez de descendre, et que vous ne lui donniez pas la peine de vous venir quérir ?
ANGÉLIQUE
Ma pauvre Lisette, il faut que tu ailles lui parler, je te prie ?
LISETTE
Que lui dirai-je ?
ANGÉLIQUE
Tu lui diras… Il vaut mieux que j'y aille moi-même.
LISETTE
Elle vous enlèvera.
MADAME ARGANTE
Demeurez ici, Monsieur_le_Comte.
ANGÉLIQUE
Hé bien donc, Lisette, tu lui diras…
LISETTE
Ma foi, vous lui direz vous-même. Elle s'est impatientée ; je crois que la voici.
ANGÉLIQUE
C'est elle-même ; comment faire ?
MADAME ARGANTE
Dépêchez-vous de la renvoyer.
SCÈNE XVIII. Madame Argante, Angélique, Champagne déguisé en Marquise, Lisette.
CHAMPAGNE
Ma bonne Dame, votre très humble servante. Sans ce Gentilhomme qui est toujours chez vous, à ce qu'on dit, je ne vous rendrais pas une visite aussi hors d'oeuvre que celle-ci.
Hors d'oeuvre : hors de la place ou du temps accoutumé. [L]
LISETTE, bas
Voilà une Marquise tout à fait honnête ?
ANGÉLIQUE, bas à Madame Argante
Ne la brusquez point, Madame, c'est une extravagante ?
MADAME ARGANTE
J'aurai bien de la peine à m'empêcher de lui dire son fait.
CHAMPAGNE
Hé bien, Monsieur, avez-vous bientôt fini ; viendrez-vous ? Votre père et mon neveu le Chevalier Jumeau, nous attendent.
MADAME ARGANTE
En vérité, Madame vous jouez un étrange personnage : courir après un jeune homme !
CHAMPAGNE
Comment donc, Madame, qu'est-ce que cela signifie ? Ne doit-il pas être mon mari, ce jeune homme ?
MADAME ARGANTE
Votre mari ? Lui, votre mari ?
LISETTE
Bon cela commence fort bien.
MADAME ARGANTE
Monsieur_le_Comte, détrompez Madame, s'il vous plaît.
ANGÉLIQUE ? bas à Madame Argante
La détromper ! C'est là sa folie, ne vous l'ai-je pas dit ?
CHAMPAGNE
Parlez, Monsieur, parlez. Quelles mesures gardez-vous, qui vous empêchent de dire naturellement la vérité ?
ANGÉLIQUE
Que me servirait-il de la dire, Madame ? Ne vous ai-je pas là-dessus expliqué cent fois mes pensées ?
MADAME ARGANTE
Il est vrai qu'il faut être étrangement entêtée de chimères.
CHAMPAGNE
Comment de chimères ! Vous souffrez qu'on m'appelle chimères, Monsieur ?
LISETTE
Si la conversation s'échauffe, la Marquise aura sur les oreilles.
Avoir sur les oreilles : recevoir quelque correction, manuelle ou autre. [L]
CHAMPAGNE
Parlez, Monsieur, parlez. N'ai-je pas la parole de votre père ?
ANGÉLIQUE
Je veux croire qu'il vous l'a donnée.
MADAME ARGANTE
Quoi, Monsieur !
ANGÉLIQUE
C'est pour cela que je vous recommandais le secret.
CHAMPAGNE
Votre soeur ne doit-elle pas épouser mon neveu ?
ANGÉLIQUE
Il me semble que j'en ai ouï parler.
MADAME ARGANTE
Vous ne m'en avez jamais rien dit.
ANGÉLIQUE
À quoi vous entretenir de ces bagatelles ?
CHAMPAGNE
Ne donnerai-je pas à mon neveu le meilleur et le plus beau de mon bien en faveur de ce mariage ?
ANGÉLIQUE
C'est une condition que mon père exigeait de vous.
CHAMPAGNE
Vraiment, s'il ne l'exigeait pas, je me garderais bien de me la faire moi-même. Vous devez, après sa mort, être le maître de tout son bien ? N'est-il pas juste qu'il cherche à assurer la fortune de votre soeur ?
ANGÉLIQUE
Mon père a ses vues, Madame, et j'ai les miennes ?
MADAME ARGANTE
Tout ce qu'elle dit est donc vrai, Monsieur_le_Comte ?
CHAMPAGNE
Oui, Madame, et je ne suis point une chimère, comme vous voyez.
MADAME ARGANTE
Pourquoi me faire un mystère de tout cela ?
ANGÉLIQUE
Par quelle raison vous en importuner ? Ai-je dessein de sacrifier ma tendresse aux intérêts de ma soeur ?
CHAMPAGNE
Ah le dénaturé !
ANGÉLIQUE
Ne suis-je pas prêt à désobéir à mon père ?
CHAMPAGNE
Le petit impie !
ANGÉLIQUE
Et à faire serment à Madame, que je me donnerai plutôt la mort, que de me soumettre à l'épouser.
CHAMPAGNE
L'insolent, à ma barbe oser s'expliquer de la sorte !
LISETTE
Voilà ce qu'on peut appeler un sacrifice dans les formes.
MADAME ARGANTE
Je suis charmée de son procédé.
ANGÉLIQUE
Que je ne veux aimer que vous seule au monde.
CHAMPAGNE
Et là, là, petit garçon, votre père vous rangera ; donnez-vous patience.
ANGÉLIQUE
Mon père est trop raisonnable, Madame, pour me forcer d'être la victime d'un entêtement comme le vôtre.
MADAME ARGANTE
C'est une chose épouvantable, de persécuter de la sorte un enfant, que vous voyez bien qui ne vous aime point.
CHAMPAGNE
Et fi, fi, Madame, vous devriez rougir, de me le débaucher comme vous faites.
MADAME ARGANTE
De vous le débaucher, Madame ? De quels termes vous servez-vous, s'il vous plaît ?
CHAMPAGNE
Je me sers de termes qui conviennent fort au sujet.
MADAME ARGANTE
Je pourrais bien me servir de la seule manière qu'il y a d'y répondre.
ANGÉLIQUE
Ah ! Madame !
LISETTE
Ne vous emportez point, Madame, Monsieur_le_Comte vous vengera lui-même, et Madame sera assez punie de ne le point épouser.
CHAMPAGNE
Je ne l'épouserais pas, moi ? J'aurai tout fait pour lui ? Dis le contraire, petit ingrat ; dis le contraire. Argent comptant, pierreries, et ma vaisselle même ! J'ai sacrifié tout à tes folles dépenses, et je te souffrirais après cela dans les bras d'une autre ?
ANGÉLIQUE
Hé bien, Madame, sont-ce là des titres pour me forcer à devenir votre époux malgré moi ?
LISETTE
Bon ! Si l'on épousait d'obligation toutes celles qui font des extravagances, il y a mille jeunes gens qui auraient plus d'une douzaine de femmes.
CHAMPAGNE
Je n'ai personne ici dans mes intérêts, mais ton père me fera raison de tes perfidies, je vais te l'amener : tu n'as qu'à l'attendre, tu n'a qu'à l'attendre.
SCÈNE XIX. Madame Argante, Angélique, Lisette.
LISETTE
Nous amener Monsieur votre père ; quelle aubade ! On dit que c'est l'homme du monde le plus extraordinaire.
Aubade : Concert qu'on donne dès le matin à la porte ou sous les fenêtres de quelqu'un pour l'honorer, ou pour se réjouir. [F]
ANGÉLIQUE
Voilà ce que j'appréhendais le plus, je vous l'avoue.
MADAME ARGANTE
Quelles mesures prendrons-nous ?
ANGÉLIQUE
Je ne sais où j'en suis.
LISETTE
Il n'y a rien de plus embarrassant.
MADAME ARGANTE
Ne peut-on trouver quelque moyen ?
ANGÉLIQUE
Cherche, invente, ma pauvre Lisette.
LISETTE
Attendez.
MADAME ARGANTE
As-tu imaginé quelque chose ?
LISETTE
Il me roule de petits projets dans la tête : un peu de patience.
MADAME ARGANTE
Dis-nous vite ce que c'est.
LISETTE
Dites-moi un peu, avant toutes choses. Monsieur votre père est-il fort entêté de cette Marquise ?
ANGÉLIQUE
On ne peut pas plus, mais seulement à cause de ma soeur et de ce neveu qui doit l'épouser.
LISETTE
Et du bien que la tante assure au neveu.
ANGÉLIQUE
Justement.
LISETTE
Nous ne réduirons jamais ce père-là.
MADAME ARGANTE
Par quelle raison ?
LISETTE
Par la raison que vous n'avez point de neveu à donner à sa fille. Si Monsieur votre fils était un garçon à faire les choses de bonne grâce, encore, on pourrait raisonner sur ce principe. Je crois que le voici ; c'est le hasard qui vous l'amène.
MADAME ARGANTE
Sa visite me peine autant que celle de la Marquise.
SCÈNE XX. Madame Argante, Angélique, Éraste, Lisette.
ÉRASTE
Il court un bruit dans le monde, Madame, qui ne me paraît point étrange, et je me suis toujours attendu… Mais que vois-je, serait-ce là le beau-père que vous me destinez ?
ANGÉLIQUE
Est-ce vous, Éraste, qui êtes le fils de Madame ?
MADAME ARGANTE
Que cela ne vous surprenne point, quoiqu'il paraisse déjà formé, il n'y a rien de plus jeune.
LISETTE
Et quoique Madame soit sa mère, elle est aussi jeune que Monsieur son fils.
ÉRASTE
Vous faites un bon choix, Madame, je n'aurai pas lieu de m'en plaindre, apparemment ; et le Comte est trop gros Seigneur, pour se laisser gouverner par l'intérêt.
MADAME ARGANTE
Tant que vous serez raisonnable, je ne chercherai point à vous chagriner.
ÉRASTE
J'ai tout lieu de le croire ainsi ; mais la Marquise, Comte, que dira-t-elle ? Vous ne connaissez peut-être pas cette Marquise, Madame, c'est une terrible femme, et qui a de grandes prétentions sur Monsieur_le_Comte.
LISETTE
Nous ne la connaissons pas ? Elle sort d'ici, et Madame votre mère aura grand besoin de vous dans cette affaire.
ÉRASTE
Il n'y a rien que je ne fasse pour l'obliger.
MADAME ARGANTE
C'est une folle, qui ne sait ce qu'elle dit.
LISETTE
Mais outre la nécessité, Madame, s'il ne consent à épouser la soeur, le frère ne sera point pour vous, sur ma parole.
MADAME ARGANTE
Mais à moins que ce ne soit une nécessité indispensable…
LISETTE
Mais outre la nécessité, Madame, en la mariant de cette manière, vous n'aurez pas le chagrin que de petits marmots vous appellent ma grand-maman ; et les enfants de Monsieur votre fils ne seront que vos neveux.
MADAME ARGANTE
Tu as raison.
LISETTE
La rencontre est tout à fait heureuse ; il faut qu'il prenne la place du neveu, vous dis-je.
ÉRASTE
Qu'est-ce que la place du neveu ? Que veux-tu dire ?
LISETTE
Oui, du neveu de Madame de la Tribaudière, par exemple : il faudrait que vous prissiez la peine d'épouser une fort aimable personne, qui est la soeur de Monsieur_le_Comte.
ÉRASTE
La soeur du Comte !
LISETTE
Est-ce que vous la connaissez ?
ÉRASTE
Si je la connais !
LISETTE
Et vous auriez la bonté d'agréer que dans le Contrat, Madame votre mère vous fît une donation de son bien comme à son beau-frère. Auriez-vous bien la force de vous y résoudre ?
ÉRASTE
Pour faire plaisir à Madame, je ferai tout ce qu'elle voudra.
LISETTE
Quelle soumission !
ANGÉLIQUE
Ah ! Voici la Marquise avec mon père.
SCÈNE XXI. Madame Argante, Angélique, Lisette, Merlin déguisé en Vieillard, Champagne déguisé en Marquise.
MERLIN
Hé bien, qu'est-ce, où est-il, ce jeune homme ? Et morbleu, Madame, n'ayons point de bruit ensemble : prêtez-moi mon fils pour une demi-heure.
MADAME ARGANTE
Que je vous le prête, Monsieur ! Je ne sais pas de quels mauvais contes Madame de la Tribaudière vous a prévenu.
CHAMPAGNE
Je vous l'avais bien dit, que je l'amènerais.
MADAME ARGANTE
Mais je ne suis pas cause de tout le mépris que Monsieur votre fils a pour elle.
CHAMPAGNE
Vous voyez, Monsieur, comme on me traite.
MERLIN
Le mépris ne fait rien à la chose, Madame ; qu'on se méprise, qu'on se déteste, on ne laisse pas souvent de s'épouser. On en vit ensemble plus commodément. Allons, petit drôle, qu'on se range à son devoir.
ANGÉLIQUE
Hé de grâce, mon père !
MERLIN
Tu l'épouseras.
ANGÉLIQUE
Ne forcez point mon inclination.
MADAME ARGANTE
Je ne lui fais pas dire, comme vous voyez.
MERLIN
Il l'épousera, Madame, ou je ne suis pas son père.
MADAME ARGANTE
Ne vous rendez pas, Monsieur_le_Comte.
MERLIN
Voici tout à propos Monsieur de Bonnefoi, mon Notaire, comme si je l'avais mandé.
LISETTE
Votre Notaire, Monsieur de Bonnefoi ! C'est bien le nôtre, s'il vous plaît.
Bas à Merlin.
L'affaire est en bon train, ne fais pas trop le difficile.
MERLIN
Tout ira bien, ne te mets pas en peine.
SCÈNE XXII. Madame Argante, Angélique, Éraste, Lisette, Merlin, Champagne, Monsieur de Bonnefoi.
MONSIEUR DE BONNEFOI
À toute l'honorable compagnie, présente et à venir : salut.
MERLIN
Approchez, Monsieur de Bonnefoi, approchez.
MADAME ARGANTE
Comment, Monsieur ? Que voulez-vous faire ?
MONSIEUR DE BONNEFOI
J'allais passer chez vous en sortant d'ici, Monsieur. J'ai sur moi vos Contrats tout dressés ; il n'y a que les noms qui sont en blanc.
MERLIN
Nous ne tarderons pas à les remplir. Avec votre permission, Madame.
MADAME ARGANTE
Comment, Monsieur, vous prétendez passer vos Contrats dans ma maison ? Je ne comprends rien à tout votre procédé.
MERLIN
Cela sera fait dans un petit moment.
MADAME ARGANTE
Monsieur de Bonnefoi, je déchirerai vos papiers.
ANGÉLIQUE
Hé ! Laissez le faire, Madame ; je me tuerai plutôt que de rien signer contre mon sentiment.
MERLIN
Ouais ! Mais voici un petit fripon, qui devient bien rétif.
CHAMPAGNE
Vous en étonnez-vous ? C'est Madame qui le gâte.
ANGÉLIQUE
Hé, mon père ! Rendez justice à votre choix et au mien. Examinez Madame la Marquise ; je lui demande pardon de parler ainsi devant elle, mais enfin elle m'y réduit ; voyez son air et ses manières, et regardez sans prévention les charmes de Madame.
MADAME ARGANTE
Sans vanité, il y a quelque différence.
MERLIN
Oui, Madame de la Tribaudière a le visage plus mâle, à ce qu'il me semble.
ANGÉLIQUE
Si vous m'avez donné la vie, ne me la rendez point insupportable.
MERLIN
Il m'attendrit !
LISETTE
Courage, Monsieur.
ANGÉLIQUE
Hé ! Ne me contraignez point à la passer avec une personne que je ne puis souffrir.
MADAME ARGANTE
Qu'il s'énonce agréablement !
MERLIN
Oui vraiment, il s'explique au net ; qu'en dites-vous ?
CHAMPAGNE
Je dis que tout cela ne m'étonne point. Vous me l'avez promis, je le veux avoir, ou votre fille n'aura ni mon bien, ni mon neveu.
MERLIN
Ah ! Vous l'aurez, Madame, vous l'aurez. Allons, allons, Monsieur de Bonnefoi, j'ai donné ma parole, elle est inviolable. Écrivez.
MADAME ARGANTE
Il fera bien d'aller écrire dans la rue.
ANGÉLIQUE
Hé bien, mon père, si l'établissement de ma soeur est une chose où vous soyez si sensible, il se rencontre ici une aventure merveilleuse.
MERLIN
Comment ?
ANGÉLIQUE
Ma soeur aime tendrement le fils de Madame, que vous voyez.
MERLIN
Ma fille aime Monsieur !
ANGÉLIQUE
Oui, mon père, et Monsieur est passionnément amoureux d'elle.
MERLIN
Ouais ! Mais voici un amour bien prompt, Je n'en avais jamais ouï parler.
MADAME ARGANTE
Ni moi non plus, vraiment.
ÉRASTE
Il y a quelque temps, Madame, que je voulus vous ouvrir mon coeur, vous ne voulûtes pas m'écouter.
MADAME ARGANTE
Quoi ! C'était elle ?…
ÉRASTE
Elle-même, Madame. Nous en avons parlé cent fois le Comte et moi, sans qu'il sût ce que je vous suis, comme j'ignorais les engagements où il était avec vous.
MERLIN
Je ne m'étonne pas que vous les ayez rencontrés tantôt ensemble.
MADAME ARGANTE
Mais vraiment, cela est tout à fait extraordinaire.
MERLIN
Voilà des incidents qui veulent dire quelque chose, Madame la Marquise.
CHAMPAGNE
Ce ne sont que des chansons ; mais que Madame fasse pour Monsieur son fils, ce que je suis prête à faire pour mon neveu. Je lui donne soixante mille écus, en faveur de ce mariage.
LISETTE
Soixante mille écus !
ANGÉLIQUE
Si jamais je vous fus cher, Madame, il est temps de vous déclarer.
MERLIN
Allons, à soixante mille écus ce jeune homme.
MADAME ARGANTE
Et moi je donne deux cent mille francs à Éraste.
Voici la correspondance entre les monnaies : 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
ÉRASTE
Que j'ai de grâces à vous rendre !
MERLIN
À deux cent mille francs, une fois, deux fois ; à deux cent mille francs.
ÉRASTE
Allons, Monsieur de Bonnefoi, remplissez du nom de Madame ; et marquez bien les deux cent mille francs.
CHAMPAGNE
Il me reste pour deux mille écus…
MERLIN
Attendez, Monsieur, voici une enchère. Hé bien, Madame ?
CHAMPAGNE
Oui, j'ai encore pour deux mille écus de pierreries, que je m'oblige de donner à votre fille.
LISETTE
Allons, ferme Madame, il ne faut point laisser aller un si bon marché pour si peu de chose.
MERLIN
À deux cent six mille six cent livres, à cause de la passe des écus.
MADAME ARGANTE
J'en ai pour plus de vingt mille livres, dont je lui donne la moitié.
MERLIN
À deux cent dix mille livres, une fois, deux fois, à deux cent dix mille livres. Écrivez, Monsieur de Bonnefoi, adjugé à la plus offrante. Ne voudriez-vous point y mettre quelque chose de plus ?
CHAMPAGNE
Oui, Monsieur ! C'est ainsi que vous me tenez ce que vous m'avez promis ?
MERLIN
Que voulez-vous que je fasse, Madame ? Je suis engagé de parole avec vous, j'en demeure d'accord ; mais, vous savez que depuis quelque temps, la parole est l'esclave de l'intérêt.
CHAMPAGNE
Vous n'êtes pas encore où vous pensez ; je l'aurai mort ou vif, et le Chevalier Jumeau mon neveu n'est pas homme à souffrir qu'on fasse un affront de la sorte à sa tante de la Tribaudière.
SCÈNE XXIII. Éraste, Lisette, Merlin, Madame Argante, Angélique, Monsieur de Bonnefoi.
ÉRASTE
Elle sort fort irritée.
LISETTE
Vous voilà maîtresse du champ de bataille.
MERLIN
Vous voyez comme je rends justice au mérite.
MADAME ARGANTE
Je n'ai fait tout ceci que pour vous, M. le Comte.
ANGÉLIQUE
J'y prends autant de part qu'Éraste, je vous assure.
MONSIEUR DE BONNEFOI
Il n'y a plus qu'à signer.
MADAME ARGANTE
Allons, Monsieur ?
MONSIEUR DE BONNEFOI
Non, Madame, signez, s'il vous plaît. Ces messieurs ne signeront qu'après la fille.
MERLIN
Oui, Madame, c'est la règle.
MADAME ARGANTE
Vous savez mieux ces choses que moi.
MERLIN
Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine. Hé bien, Monsieur, cela est-il dans les formes ?
MONSIEUR DE BONNEFOI
Il n'est plus question maintenant…
MERLIN
Je vous entends. Holà, Comte, accompagnez Monsieur jusqu'au logis ; faites signer votre soeur, et l'amenez ici.
MADAME ARGANTE
Il vaut mieux que nous l'allions trouver tous ensemble.
MERLIN
Tous ensemble, Madame ? Non pas, s'il vous plaît. Il y a certaines bienséances qu'il est bon d'observer. Je suis rigide en diable, moi, sur la bienséance.
LISETTE, bas à Madame Argante
Ne vous a-t-on pas dit que c'était l'homme du monde le plus bizarre et le plus capricieux ? Laissez le faire, de peur de quelque inconvénient.
MADAME ARGANTE
Il faut vouloir ce que vous voulez ; mais, ne tardez pas, Monsieur_le_Comte.
ANGÉLIQUE
Je serai de retour dans un moment.
SCÈNE XXIV. Madame Argante, Éraste, Lisette, Merlin.
MERLIN
Voilà un petit drôle assez bien tourné, au moins !
LISETTE
On n'a que faire de nous le dire.
MERLIN
Vous n'avez jamais vu sa soeur ?
MADAME ARGANTE
Non, jamais.
MERLIN
C'est encore un petit charme ; elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. N'est-il pas vrai ?
ÉRASTE
C'est la plus adorable personne du monde, et je ne sais, Monsieur, comment vous exprimer…
MERLIN
Le plus joli esprit : vous serez charmée d'avoir une belle-soeur comme elle ; car il ne faudra pas la nommer votre bru.
MADAME ARGANTE
Non, vraiment.
MERLIN
Et je ne prétends pas qu'elle vous appelle sa belle-mère.
LISETTE
Cela serait ridicule.
MERLIN
Le terme de belle soeur a quelque chose de bien plus agréable à l'oreille.
MADAME ARGANTE
Cela me paraît ainsi.
MERLIN
Il y a quelque chose de trop sérieux dans l'autre.
MADAME ARGANTE
Vous avez raison. Que veut cet homme ?
SCÈNE XXV. Madame Argante, Éraste, Lisette, Merlin, La Fleur.
MERLIN
C'est mon Page, Madame. Le voilà bien essoufflé ?
LA FLEUR
Ah, Monsieur !
MERLIN
Qu'as-tu ?
LA FLEUR
Monsieur.
MADAME ARGANTE
Qu'est-ce qu'il y a ?
LA FLEUR
Madame de la Tribaudière.
MERLIN
Qu'a-t-elle fait ?
LA FLEUR
Elle enlève Monsieur_le_Comte.
MADAME ARGANTE
Elle enlève Monsieur_le_Comte ?
LISETTE
L'effrontée, enlever un homme ?
LA FLEUR
Elle a le diable au corps ; elle enlève aussi le Notaire. Elle les guettait au sortir d'ici.
MERLIN
Madame de la Tribaudière enlève mon enfant ! Elle l'épousera.
MADAME ARGANTE
Comment, Monsieur, elle l'épousera ?
MERLIN
Est-ce que vous voudriez l'épouser, vous après un tel affront ?
MADAME ARGANTE
Cela ne déshonore point un jeune homme ; il faut faire vos diligences.
MERLIN
Elles seraient inutiles, Madame. Cette Madame de la Tribaudière est une étrange femme, et je crains bien qu'on n'ait jamais aucunes nouvelles, ni d'elle ni de mon fils.
MADAME ARGANTE
Ah ! Juste Ciel, que dites-vous !
MERLIN
Et je suis si désespéré moi-même, que je crois qu'on n'entendra jamais parler du père.
MADAME ARGANTE
Je meurs de chagrin. Ne m'abandonnez pas, Lisette. Je vais faire informer de tout ceci.
MERLIN
Elle aura peine à trouver des témoins.
ÉRASTE
Que je crains son ressentiment quand elle sera détrompée !
MERLIN
Il faudra bien qu'elle prenne patience : ne songez qu'à votre bonheur. Vous allez posséder Angélique, vous devez être content. Je voudrais de tout mon coeur que la compagnie le fût aussi.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica