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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en Trois Actes

Les Fonds Perdus

Dancourt· créée en 1686· 3 actes· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 28 juin 1686 au Château de Versailles.

Personnages

  • MONSIEUR ORONTE
  • VALÈRE, fils d'Oronte
  • MADAME GÉRANTE
  • ANGÉLIQUE, fille d'Angélique
  • MERLIN, valet de Valère
  • LISETTE, suivante d'Angélique
  • LE BÈGUE, valet de Madame Gérante
  • UN NOTAIRE BÈGUE
  • UN JEUNE NOTAIRE

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Merlin.

MERLIN

Enfin donc, quoi qu'il en puisse arriver, vous voulez voir Angélique ?

VALÈRE

Oui, mon pauvre Merlin, je veux savoir d'elle sa destinée et la mienne, et je ne saurais plus vivre dans la contrainte où nous sommes depuis si longtemps l'un et l'autre.

MERLIN

Vous allez rompre toutes les mesures que nous avons prises, si l'on vous voit avec Angélique.

VALÈRE

Que je suis malheureux. J'aime, je suis aimé de la plus aimable personne du monde, mon père s'avise d'en devenir amoureux ; et, pour comble de disgrâce, je donne malheureusement de l'amour à la mère de celle que j'aime.

MERLIN

Tout cela est vrai mais, raisonnons un peu là-dessus.

VALÈRE

Et suis-je en état de raisonner, dans le chagrin où je me trouve, lorsque mon amour ?...

MERLIN

Ma foi, Monsieur, votre amour n'est qu'une bête, puisqu'il vous empêche de raisonner. Je voudrais bien savoir d'où diantre il peut venir ce chagrin où vous des si mal à propos. Une veuve, un peu sur le retour à la vérité, est amoureuse de vous ; le grand malheur ! Elle est assez folle pour se persuader que vous l'aimez aussi quel accident ! Dans cette pensée, elle vous donne la meilleure partie de son bien ; cela est fort chagrinant ! Grâce aux petits soins que je prends, vous n'avez, pas seulement la peine de souhaiter cela est bien rude ! Sans faire la moindre démarche qui paraisse intéressée, vous voyez pleuvoir chez vous les donations ; quelle affliction ! L'argent comptant ; le moyen de résister à ces affaires-là ! Les pierreries ; voilà de quoi s'aller pendre ! Hé morbleu, que vous ne savez guère bien user de votre fortune ! Combien y a-t-il de jeunes gens à Paris, des mieux bâtis et des plus huppés, qui sous de pareilles conditions voudraient toute leur vit : être obligés de faire assidûment leur cour à Mélusine et à Urgande même, si elles vivaient encore.

Mélusine : fée célèbre dans les romans de chevalerie et dans les traditions du Poitou, descendait selon les légendes ; d'un certain Elenas, roi d'Albanie.

Urgande : fée, en chanterese, poétesse, personnage d'Amadis de Gaule.

VALÈRE

Ali ! Mon pauvre Merlin, qu'ils en seraient bientôt dégoûtés, s'ils étaient dans le même état où je suis aujourd'hui.

MERLIN

Donnez-vous un peu de patiente, nous allons examiner le reste. Premièrement, je tombe d'accord avec vous qu'une vieille amoureuse est un très fâcheux animal. Mais enfin, Madame Gérante n'est pas si fort avancée dans la carrière elle n'a que quarante-cinq, ou quarante-huit ans tout au plus, et ce n'est à proprement parler, qu'une demi-vieille. Il est vrai qu'elle est un peu pressante, elle veut que vous l'épousiez aujourd'hui ; cela est violent, et je ne vous conseille pas de le faire.

VALÈRE

Ah ! Je n'ai pas attendu tes conseils pour prendre ma résolution.

MERLIN

Je n'en suis point surpris. Venons à Mademoiselle sa fille, que vous aimez ; vous avez raison, la fille est plus jeune que la mère ; mais enfin, vous êtes bien persuadé que cette fille vous aime, et ce n'est pas là ce qui vous chagrine apparemment ? Il est vrai que Monsieur votre père l'aime aussi, qu'il se ruine pour l'enrichir. Il y aurait quelque chose a dire à cela, si Madame Gérante ne vous donnait pas merveilleusement bien votre revanche, et qu'elle ne fit pas les mêmes choses pour vous. Mais, Dieu merci.

VALÈRE

Ah ! Morbleu tu m'as engagé là dans une affaire qui ne va point aussi vite que je l'avais espéré ; nous restons longtemps dans un certain milieu, dont mon impatience ne me permet pas d'attendre la fin ; et outre la répugnance naturelle que j'ai pour les moyens dont tu te sers, je ne vois pas bien encore comment tu prétends parvenir au but que tu t'es proposé.

MERLIN

Non ?

VALÈRE

Non.

MERLIN

Oh bien j'ai donc plus d'esprit que vous ; car je vois clairement moi, que pourvu que vous me laissiez faire, et que vous ne traversiez point mes desseins par vos impertinents scrupules, je vois, dis-je, Monsieur votre père et Madame Gérante dans la nécessité de faire tout ce que nous voudrons.

VALÈRE

Mais, elle me presse de l'épouser.

MERLIN

Promettez tout ; ce sera moi qui ferai dresser les articles.

VALÈRE

Oh bien ! Fais donc ce que tu voudras mais, je veux voir Angélique, et tout à l'heure.

MERLIN

Oh ! Voilà justement à quoi je ne consens point.

VALÈRE

Quoi ! Je n'aurai pas un moment ? Quoi cette vieille folle ?...

MERLIN

Doucement, Monsieur, doucement, nous sommes ici chez elle et quoiqu'elle soit sortie, elle a un certain maraud de valet bègue, qui a beaucoup de peine à parler ; mais on entend merveilleusement bien tout ce qu'on dit, et qui est toujours au guet pour écouler.

VALÈRE

Hé bien, Merlin, je me tairai, pourvu que tu me fasses parler à Angélique.

MERLIN

Vous dites toujours la même chose. Remettons la partie à une autre fois j'ai pour vos affaires quelque dessein dans la tête que vous m'allez gâter, si Madame Gérante vous trouve ici.

VALÈRE

Et quel est ce dessein, dis-moi ?

MERLIN

C'est une petite entreprise utile et nécessaire pour tirer de la bonne dame certains deux mille écus qu'elle a reçus depuis peu, et qui seront beaucoup mieux dans nos coffres que dans les siens.

VALÈRE

Mon pauvre Merlin, je vois Angélique.

MERLIN

Ah ! J'enrage.

SCÈNE II. Angélique, Valère, Lisette, Merlin.

VALÈRE

Ah ! Madame, que je vous suis redevable de me donner vous-même les occasions de vous entretenir que ce bonheur me récompense bien de tous les moments que j'ai passés sans oser vous parler J'ai maintenant mille choses à vous dire, Madame.

MERLIN

Monsieur, parlez en abrégé, s'il vous plaît, le temps nous presse un peu.

ANGÉLIQUE

Et moi, Valère, j'ai de bien fâcheuses nouvelles à vous apprendre. Votre père me persécute pour me faire consentir à l'épouser ; il demanda hier l'aveu de ma mère, et vous jugez bien qu'il l'a obtenu. Elle ne m'a donné que cette seule journée pour me préparer.

VALÈRE

Que je suis malheureux ! Hélas, Madame votre mère me fit hier aussi la même proposition.

MERLIN

C'est apparemment la même lune qui gouverne la cervelle de ces deux bonnes gens-là.

VALÈRE

Merlin, mon pauvre Merlin, tu vois l'embarras nous sommes.

MERLIN

Bon, bon, vous voilà bien malades d'épouser Madame Gérante, vous ; et vous, Monsieur Oronte. C'est le pis qu'il en puisse arriver.

VALÈRE

Que tu me fais passer de fâcheux moments !

MERLIN

Ne serez-vous pas bien aise de devenir le beau-père de Monsieur votre père ? Je ne trouve rien de plus drôle que cela, moi.

ANGÉLIQUE

Quelle extravagance !

MERLIN

Hé ! Madame, votre mère deviendra votre fille, à vous ; cela sera tout à fait plaisant, oui.

VALÈRE

Et de grâce, Merlin, point de plaisanteries à contre-temps achevé, s'il se peut, de nous rendre service, et sois assuré d'une parfaite reconnaissance, si tu viens à bout, de celle affaire.

MERLIN

Oh ! Pour cela oui, j'en viendrai à bout, pourvu que vous soyez raisonnables, et que, vous continuiez toujours d'avoir beaucoup de complaisance, vous pour Monsieur Oronte, et vous pour Madame Gérante ; que vous n'alliez point effaroucher leurs esprits par des refus ; mais que vous vous serviez au contraire du faible qu'ils ont, pour obtenir un délai, et pour vous approprier leurs dépouilles. Par exemple, vous, qui vous empêche de vous faire faire par le bonhomme une bonne donation dans les formes d'un certain contrat du trente mille écus qui lui restent ? Lisette conduira fort bien celle affaire, et elle est venue à bout de choses bien plus difficiles : c'est une illustre, Madame.

LISETTE

Oh ! Monsieur Merlin, cela vous plaît à dire.

MERLIN

Pour moi, je vous promets foi d'honnête homme, de ruiner absolument Madame votre mère ; c'est tout ce que je puis pour voire service et quand vous serez une fois les maîtres de tout, vous pourrez cesser de vous contraindre, et vous leur déclarerez, alors vos véritables sentiments.

ANGÉLIQUE

Cela me paraît un peu rude, Valère.

MERLIN

Oh ! Ventrebleu Madame, point de scrupules.

VALÈRE

Si la tendresse la plus vive peut mériter...

MERLIN

Et vous, Monsieur, point de compliments remettez, s'il vous plaît, toutes vos tendresses pour une autre saison. Il y a longtemps que nous jasons ici, il est temps de nous séparer.

VALÈRE

Quel supplice de nous quitter sitôt !

ANGÉLIQUE

Je ressens autant de peine que vous.

LISETTE

On le voit assez, sans que vous preniez la peine de le dire.

MERLIN

Je suis dans des appréhensions mortelles.

VALÈRE

Quand vous reverrai-je, Madame ?

ANGÉLIQUE

Le plus tôt qu'il me sera possible, si vous aimez à ma faire plaisir.

SCÈNE III. Lisette, Merlin.

LISETTE

Nous en voilà débarrassés.

MERLIN

Ma foi, j'avais terriblement peur que la mère ne survint : nous étions gâtés franchement.

LISETTE

Oh ça, de quoi s'agit-il ? Car, après ce que j'ai déjà fait, quand il est question d'achever, je ne prétends point demeurer ici les bras croisés.

MERLIN

Ah ! Ah ! Tu prends donc cette affaire avec beaucoup de chaleur.

LISETTE

Assurément ; et depuis que je m'en mêle, j'ai tiré pour Angélique en diverses fois plus de dix mille écus de Monsieur Oronte.

MERLIN

Et moi, de Madame Gérante, près de quarante mille francs pour mon maître.

LISETTE

Voilà de l'argent bien placé ! Il y a des gens bien fous dans le monde.

MERLIN

Il n'y a point d'extravagance que de vieilles gens amoureux ne soient capables de faire.

LISETTE

Et si, il faut voir avec quelle indifférence Angélique a reçu tous ces présents-là.

MERLIN

La pauvre enfant ! Et mon maître, lui, n'a jamais pris qu'avec chagrin tout ce que Madame Gérante lui a donné.

LISETTE

Le pauvre garçon ! Cela est bien dur aussi d'être obligé comme cela de ruiner son père et sa mère, pour leur faire entendre raison.

MERLIN

Ils ont bien de la peine à s'y résoudre.

LISETTE

Oui ; mais les choses sont déjà bien avancées, et il est un peu tard de s'aviser de reculer, quand on n'a plus qu'un pas à faire.

MERLIN

Au bout du compte, il n'y a pas grand mal à tout cela, et le bien ne sort point de la maison.

LISETTE

Non vraiment, et c'est proprement comme l'argent du jeu, qui passe seulement d'une main dans une autre.

MERLIN

Fort bien, et nous avons le profit des cartes, nous.

LISETTE

Cela est vrai. Mais voici Madame qui revient, il faut changer de style.

SCÈNE I.. Madame Gérante, Lisette, Merlin.

MADAME GÉRANTE

Bonjour, Merlin.

MERLIN

Madame, je vous souhaite le bonjour.

MADAME GÉRANTE

Que fait ton maître ? Comment se porte-t-il ?

MERLIN

Ma foi, Madame, je ne sais pas trop bien, je crois ; le pauvre garçon n'a pas ferme l'oeil de toute la nuit, il n'a fait que se tourmenter dans son lit.

MADAME GÉRANTE

Ah voilà pour le faire malade et sur le matin encore, ne s'est-il point endormi ?

MERLIN

Je croyais qu'il reposerait toute la matinée. Il commençait même de s'assoupir ; mais comme vous savez, Madame, le matin... c'est le temps des songes ordinairement. J'étais dans sa chambre à préparer ses habits, quand je l'ai entendu grommeler quelque chose entre ses dents ; je me suis bien douté de ce que c'était ; car il rêve tout haut le plus souvent. Il pensait à Vous dans ce moment-là.

MADAME GÉRANTE

À moi, Merlin ? Oui vraiment, il me l'a dit quand il a été éveillé.

MADAME GÉRANTE

Est-il possible ? Belle demande Est-ce que je voudrais mentir.

LISETTE

Bon, Merlin vous le dirait-il, s'il n'était vrai ?

MERLIN

Oh non demandez à Lisette, elle sait fort bien que je ne mens jamais.

MADAME GÉRANTE

As-tu entendu quelque chose de ce qu'il disait ?

MERLIN

Ah ! Il disait les choses du monde les plus tendres.

MADAME GÉRANTE

Et quoi encore ?

MERLIN

Des choses dont vous allez être charmée.

LISETTE

Dépêche-toi de le dire.

MERLIN

Il vous appelait son coeur.

MADAME GÉRANTE

Sérieusement ?

MERLIN

Sa belle enfant.

MADAME GÉRANTE

Tout de bon ?

MERLIN

Son aimable mignonne.

MADAME GÉRANTE

Lisette !

MERLIN

Son aimable mignonne.

MADAME GÉRANTE

Lisette !

MERLIN

Son adorable petite femme.

LISETTE

Madame !

MERLIN

Je voudrais que vous eussiez été la pour l'entendre.

MADAME GÉRANTE

Cela m'aurait bien fait plaisir, Merlin.

MERLIN

Oh ! S'il ne s'était pas éveillé, la suite vous en aurait fait bien davantage.

MADAME GÉRANTE

Ce pauvre garçon ! Cela est bien obligeant au moins, Lisette, de faire des songes de moi dans ces termes-là.

LISETTE

Assurément, Madame, ce jeune homme-là vous aime terriblement.

MADAME GÉRANTE

Et ne s'est-il point rendormi pour rêver encore.

MERLIN

Non, Madame : il s'est habillé le plus vite qu'il a pu, et il est venu ici pour vous voir ; mais ne vous trouvant point, il est tombé dans une mélancolie épouvantable, et il s'en est allé sans nous rien dire. Pour moi, Madame, j'ai cru qu'il était de mon petit devoir de vous attendre ici pour vous faire part des agréables rêveries de mon maître.

MADAME GÉRANTE

Je te tiendrai compte du plaisir que tu m'as fait.

MERLIN

Je vais le chercher, et lui dire que vous êtes ici.

MADAME GÉRANTE

Fais-le venir le plus tôt qu'il pourra.

MERLIN

Je vous l'amènerai moi-même, si je le trouve.

SCÈNE V. Madame Gérante, Lisette.

MADAME GÉRANTE

Angélique est-elle habillée ?

LISETTE

Bon, elle n'est peut-être pas encore coiffée seulement. Ne faut-il pas qu'elle soit toujours trois heures devant un miroir, et qu'elle passe toute la matinée à ajuster des choux, des souris, des palissades, des nonpareilles ?... Je ne sais pas de qui elle tient ; car vous êtes la diligence même, vous ; et depuis que les maux de tête vous ont obligée de faire couper vos cheveux, vos coiffures sont toujours montées pour plus de quinze jours, et vous n'êtes pas plus de temps à les mettre que si c'était une perruque cela est fort commode au moins.

Choux, souris, palissades, nonpareilles : coiffures.

MADAME GÉRANTE

Oui vraiment, outre que c'est un remède souverain contre les maux de tête, cela vous met en droit de choisir la couleur des cheveux qui vous plaît le plus, et qui vient le mieux à l'air de votre visage.

LISETTE

Le châtain clair vous sied admirablement bien, Madame.

MADAME GÉRANTE

Et le blond, Lisette ?

LISETTE

Ah ! Quand vous mettez du blond, vous êtes comme ces petits anges de cire.

MADAME GÉRANTE

Le noir ne me va pas trop mal aussi.

LISETTE

Comment ? Vous êtes charmante en toutes manières mais les cheveux noirs, surtout, ne servent pas peu à faire paraître la blancheur de votre teint.

MADAME GÉRANTE

Comment l'ai-je aujourd'hui, Lisette ?

LISETTE

Ah ! Bons Dieux ! Tout de lys et de roses.

MADAME GÉRANTE

Plus de quatre personnes me l'ont déjà dit.

LISETTE

Vous seriez bien folle de l'avoir autrement ; et en teint comme en cheveux, il faut toujours prendre les plus belles couleurs.

MADAME GÉRANTE

Parlons d'autres choses, Lisette.

LISETTE

Ah, Madame ! Voyez Monsieur Oronte. Quelle propreté ! Il ne parait pas quarante ans avec cet habit-la, et le voilà rajeuni de plus de la moitié.

SCÈNE VI. Madame Gérante, Monsieur Oronte, Lisette.

MONSIEUR ORONTE

Très humble serviteur à mon aimable bru.

MADAME GÉRANTE

Comment, mon gendre, vous avez l'air tout à fait conquérant aujourd'hui.

LISETTE, à part

Son gendre ! Sa bru ! Comme ils s'accommodent ? Hum, qui compte sans son hôte, compte deux fois.

MONSIEUR ORONTE

Vous trouvez donc, Madame, que j'ai quelque mine avec cet habit-là ?

MADAME GÉRANTE

La meilleure du monde ! Et je vous assure que si ma liberté n'était engagée, vous lui donneriez un terrible assaut.

MONSIEUR ORONTE

À Dieu ne plaise. Madame, que je fisse un pareil chagrin à mon fils.

LISETTE

Il serait beau vraiment que vous lui coupassiez l'herbe sous le pied.

MONSIEUR ORONTE

Ce n'est point mon dessein, Lisette. Mais vous, Madame, vous voilà plus belle que jamais.

MADAME GÉRANTE

Je ne sais comment cela se fait car je ne prends aucun soin pour cela.

LISETTE

Oh ! Non, assurément.

MONSIEUR ORONTE

Que je serais heureux, Madame, d'être aussi digne des affections d'Angélique, que vous l'êtes de la tendresse de Valère !

LISETTE

Oh ! Par ma foi, les choses sont bien égales, je vous en réponds.

MADAME GÉRANTE

Angélique a de trop bons yeux, Monsieur, pour ne pas rendre justice a tout ce que vous valez.

LISETTE

Mais en effet, vous me paraissez charmants l'un et l'autre. Tenez-vous un peu, regardez-moi, là prenez-vous par la main, que je vous vois marcher. Le joli couple que voilà ! Par ma foi, il n'y a point de jeunes gens qui vous valent, et sans y chercher tant de façons, vous devriez vous marier ensemble.

MONSIEUR ORONTE

Valère n'y consentirait jamais.

MADAME GÉRANTE

Angélique serait au désespoir.

LISETTE

Qu'elle va être aise. Madame, de le voir comme cela !

MADAME GÉRANTE

Va t'avertir, Lisette, que Monsieur est ici : allons l'attendre dans ma chambre.

SCÈNE VII.

LISETTE, seule

Tout est merveilleusement bien disposé pour ce que nous souhaitons. Ces bonnes gens-là sont plus fous et plus amoureux que jamais. Allons avertir Angélique.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Lisette.

LISETTE

Mais vous n'y songez pas de vous dérober ainsi pendant que Monsieur Oronte est dans le cabinet de Madame votre mère. Que deviendra-t-il, quand il ne vous trouvera plus ? Vous l'allez mettre au désespoir.

ANGÉLIQUE

En vérité, Lisette, je ne pouvais plus y tenir, je mourais de chagrin ; et ma mère m'a bien fait plaisir d'avoir quelque chose de particulier à lui dire.

LISETTE

Je ne sais ce que ce peut être ; mais je me doute que Valère et vous vous avez bonne part à leur entretien.

ANGÉLIQUE

Ah ! Que je crains qu'ils ne prennent des mesures trop justes, et que nous n'espérions en vain de les rompre.

LISETTE

Bon, bon, que les mesures de vieux fous comme cela peuvent-ils prendre, que le bonheur des jeunes gens, et l'adresse de ceux qui les servent, ne rendent facilement inutiles ? Soyez-en repos là-dessus. Mais à propos, comment le trouvez-vous aujourd'hui, Monsieur Oronte ?

ANGÉLIQUE

Ah ! Ne me fais pas souvenir de lui, je te prie, il ne m'a jamais paru si fatigant et si ennuyeux.

LISETTE

Vous lui faisiez une triste mine, franchement, et ce n'est guère là le moyen de faciliter notre entreprise : je vous j'avais tant dit.

ANGÉLIQUE

Et quelle mine veux-tu que je fasse à un homme qui me dit cent extravagances plus impertinentes les unes que les autres, cent fades puérilités ?

LISETTE

Il fait tout ce qu'il peut pour paraître jeune. Mais voici Monsieur Oronte : montez vite dans votre chambre, et me laissez seule avec lui.

SCÈNE II. Monsieur Oronte, Lisette.

LISETTE

Vous avez beau dire, et beau me prier, j'aimerais mieux mourir que d'en avoir rien fait.

MONSIEUR ORONTE

C'est Lisette.

LISETTE

Je lui conseillerai plutôt le contraire.

MONSIEUR ORONTE

Que dit-elle là ?

LISETTE

Cela est horrible.

MONSIEUR ORONTE

Hem.

LISETTE

En agir ainsi avec Monsieur Oronte !

MONSIEUR ORONTE

C'est moi qu'elle nomme.

LISETTE

Le meilleur et le plus honnête homme du monde ? J'enrage.

MONSIEUR ORONTE

Holà Lisette, qu'est-ce qu'il y a ?

LISETTE

L'amener a cet excès d'amour !

MONSIEUR ORONTE

À qui en as-tu ?

LISETTE

Pour lui mettre le pied sur la gorge !

MONSIEUR ORONTE

Mais, réponds-moi donc ?

LISETTE

Et lui faire faire les choses malgré qu'il en ait !

MONSIEUR ORONTE

Est-ce que l'emportement te rend aveugle ?

LISETTE

Ah ! Ah ! Ah ! Monsieur, je vous demande pardon. Je suis si fort irritée....

MONSIEUR ORONTE

Qu'est-il donc arrivé ?

LISETTE

C'est une petite folle.

MONSIEUR ORONTE

Comment ?

LISETTE

Une petite ridicule.

MONSIEUR ORONTE

Qui donc ?

LISETTE

Mademoiselle Angélique, Monsieur, qui prend des résolutions extravagantes, qui se met déjà en tête de faire des lois aux gens ; je lui conseille vraiment.

MONSIEUR ORONTE

Eh bien ! Qu'est-ce ? De quoi s'agit-il ?

LISETTE

Vous avez vu sa mine qu'elle vous a faite, elle vous a quitté brusquement pour venir me dire qu'elle ne voulait point entendre parler de mariage, si vous ne lui faites...

MONSIEUR ORONTE

Eh bien ! Si je ne lui fais... Quoi ?

LISETTE

De grands avantages, dit-elle ; elle parle de contrats, de donations, que sais-je, moi ?

MONSIEUR ORONTE

De donations ?

LISETTE

Oui.

MONSIEUR ORONTE

Il faut que je lui parle un peu.

LISETTE

Prenez garde à ne rien gâter.

MONSIEUR ORONTE

Est-elle seule ?

LISETTE

Oui, Monsieur, vous pouvez monter dans sa chambre ; mais, songez à ne la point aigrir.

MONSIEUR ORONTE

Non, non.

LISETTE

Tout serait perdu.

MONSIEUR ORONTE

Ne crains rien. Ah ! Que c'est une terrible chose que d'aimer. Je vais la voir un peu.

LISETTE

Allez, Monsieur, allez. Cela prend un assez bon train, à ce qu'il me semble. Voici Madame.

SCÈNE III. Madame Gérante, Lisette.

MADAME GÉRANTE

Où donc est Angélique ?

LISETTE

Elle est là-haut avec Monsieur Oronte.

MADAME GÉRANTE

Avec Monsieur Oronte ! Il m'avait dit qu'il allait chez son notaire.... La Verdure.

SCÈNE IV. Madame Gérante, Lisette, Le Bègue.

LE BÈGUE

Que vous plaît-il, Madame ?

MADAME GÉRANTE

Allez dire a Monsieur Oronte...

LISETTE

Il n'en est pas besoin, Madame, il ne fera pas long séjour avec Mademoiselle votre fille ; car, elle se plaint d'un mal de tête épouvantable.

MADAME GÉRANTE

Elle prend bien son temps pour être malade.

LISETTE

Comme s'il dépendait d'elle de se bien porter : Monsieur Oronte l'étourdit trop aussi, et ses discours éternels d'ardeurs, de feux, de flamme, tout cela échauffe terriblement au moins.

MADAME GÉRANTE

Angélique est-elle fort contente de ce mariage ?

LISETTE

Bon, quelle raison pourrait-elle avoir pour ne le pas être ? Quoi, cette grande inégalité d'âge qui est entre elle et Monsieur Oronte, qu'est-ce que cela ? Elle a un si bel exemple devant les yeux ; car enfin, cette inégalité n'est guère moindre entre vous et Valère, et cependant vous ne laissez pas d'en être contente.

MADAME GÉRANTE

Il m'inquiète, Valère et je suis surprise qu'il ne soit point encore ici.

LISETTE

On ne t'aura pas trouvé pour lui dire que vous êtes revenue.

MADAME GÉRANTE

Mais, penses-tu, Lisette, qu'il m'aime autant qu'on me le dit ?

LISETTE

Le beau doute ! Vous êtes si aimable, et vous lui donnez tant de sujets pour vous aimer.

MADAME GÉRANTE

La plupart des hommes sont ordinairement si volages et si peu reconnaissants.

LISETTE

Oh Valère n'est pas fait comme les autres ; et tenez, voilà Monsieur Merlin, qui vous en peut répondre encore mieux que moi.

SCÈNE V. Madame Gérante, Lisette, Merlin.

MERLIN

Ah ! Je n'en puis plus. Je me suis mis tout hors d'haleine à force de courir.

MADAME GÉRANTE

As-tu trouvé ton maître ?

MERLIN

Monsieur Oronte est-il ici, Lisette ?

LISETTE

Il ne fait que de sortir.

MERLIN

Bon... Que je suis misérable ! Où pourrais-je le rencontrer ?

MADAME GÉRANTE

Qu'as-tu donc ? Qu'est-il arrivé ? Te voilà tout ému.

MERLIN

Ah ! Madame, on le serait a moins ; mais, dites-moi de grâce, où pourrais-je trouver Monsieur Oronte ?

MADAME GÉRANTE

Eh qu'as-tu donc de si pressant à lui dire ?

MERLIN

Ne vous informez point de cela, Madame, on m'a défendu de vous en parler.

MADAME GÉRANTE

Serait-il arrivé quelque chose à ton maître ?

MERLIN

Vous ne saurez rien de tout cela, vous dis-je, que les affaires ne soient accommodées.

MADAME GÉRANTE

Ah Lisette, je suis perdue. Il est arrivé quelque malheur à ce pauvre garçon. Soutiens-moi.

MERLIN

Monsieur Oronte, Lisette, n'a-t-il point dit où il allait ?

LISETTE

Chez son notaire, je crois.

MERLIN

Eh ! Dis vite, sais-tu où il demeure ?

LISETTE

Non vraiment, je n'en sais rien.

MERLIN

Il n'importe, je m'en vais le chercher de notaire en notaire. Je serai bien malheureux si je ne le rencontre.

MADAME GÉRANTE

Attends un peu, Merlin, je t'en conjure, écoute un mot avant de t'en aller.

MERLIN

Oh ! Que je n'ai pas le temps de m'arrêter. Ces affaires-ci pressent diablement ; et ce sont des jeux d'enfants, au moins.

MADAME GÉRANTE

Tire-moi de l'inquiétude où tu m'as mise je suis toute hors de moi-même ; et tes discours m'ont si fort alarmée, qu'à l'heure qu'il est, il ne tient qu'à moi de m'évanouir.

LISETTE

Que cette envie-là ne vous prenne point, Madame : vous nous donneriez ici de l'occupation.

MADAME GÉRANTE

Qu'il me dise donc ce qu'il y a.

MERLIN

Vous prendriez l'affaire trop à coeur et je sais bien moi-même que si je vous le disais, je vous mettrais dans un si terrible état, qu'il ne tiendrait qu'à vous de mourir.

LISETTE

C'est bien pis que l'évanouissement.

MADAME GÉRANTE

Je le promets, Merlin, de ne me point, trop affliger.

MERLIN

Vous n'en serez pas la maîtresse, Madame, je vous connais, vous avez le coeur tendre.

LISETTE

Eh ! Va, va, elle l'a dur quand elle veut ; dis vite.

MERLIN

Mais promettez-moi donc, Madame, que mon maître ne saura rien de tout ceci.

LISETTE

Et sommes-nous gens à lui aller dire ?

MERLIN

Il me mettrait dehors avec cent coups.

MADAME GÉRANTE

Que cela ne t'inquiète point, parle.

MERLIN

C'est que mon maître...

MADAME GÉRANTE

Ah ! Ah !

MERLIN

N'avais-je pas bien dit que je lui donnerais trop de chagrin ?

LISETTE

Eh ! Dis tout aussi sans barguigner !

Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. [F]

MADAME GÉRANTE

Achevé, je te prie. Ton maître ?

MERLIN

Il est aimé d'une fille qui veut l'épouser malgré qu'il en ait.

MADAME GÉRANTE

L'épouser malgré qu'il en ait !

MERLIN

Oui, madame.

MADAME GÉRANTE

Comment donc, est-ce qu'on prend les gens à force ?

MERLIN

C'est ce que j'ai dit d'abord ; mais il lui a fait autrefois une promesse de mariage.

MADAME GÉRANTE

Une promesse de mariage !

MERLIN

Oui vraiment, et c'est là le diable.

MADAME GÉRANTE

Une promesse de mariage ! Il était donc amoureux d'elle.

MERLIN

Point du tout, Madame, ce n'était que par manière de conversation ; et cependant, voyez la malice, on s'en sert aujourd'hui pour l'inquiéter, et pour traverser la passion qu'il a pour vous.

MADAME GÉRANTE

Le malheureux garçon ! Pourquoi ne m'a-t-il pas avertie de cette affaire !

MERLIN

Il pensait bien à cela, vraiment ; il ne prévoyait rien moins que l'affront qu'on vient de lui faire.

MADAME GÉRANTE

Comment ? Que dis-tu ? Quel affront ?

MERLIN

Est-ce que vous ne voyez pas où tout cela conduit ? Une fille amoureuse d'un jeune homme qui se va marier, de qui elle a une promesse de mariage, cela va tout droit au Châtetet.

Châtelet : On nommait ainsi deux forts, situes, l'un sur la rive droite de la Seine, à l'entrée de la rue Saint-Denis du côté du Pont au Change, l'autre sur la rive gauche, à l'extrémité du Petit-Pont aprèS de l'Hôtel-Dieu. Les deux ont servi de prison ; Le premier fut détruit en 1802 pour donné le nom à la Place du Châtelet, et l'autre en 1782. [B]

MADAME GÉRANTE

Au Châtelet !

MERLIN

Oui vraiment au Châtelet et une preuve convaincante de ce que je vous dis-là, c'est qu'on vient d'y conduire mon maître.

LISETTE

Ton maître est prisonnier ?

MERLIN

Oui, Lisette.

MADAME GÉRANTE

Valère en prison !

MERLIN

Oui, Madame, et je viens de le voir y faire son entrée.

MADAME GÉRANTE

Le pauvre garçon ! Et comment l'a-t-on mené-là ?

MERLIN

Je vous tirerais des larmes si je vous en faisais le récit.

MADAME GÉRANTE

Il n'importe, je veux tout savoir.

MERLIN

Vous me commandez de renouveler mes douleurs ; mais en revanche, je vais terriblement aigrir les vôtres.

LISETTE

Ah ! Ah !

MADAME GÉRANTE

Ah ! Ah !

MERLIN

Oh ! Madame, ne vous avisez point de pleurer comme cela quand j'aurai une fois commencé ; car, je n'aime pas qu'on m'interrompe. J'avais rejoint mon maître, et je vous l'amenais comme vous me l'aviez dit, lorsqu'un certain gros maroufle a passé tout proche de lui, et lui a arraché son épée. J'ai voulu courir tout aussitôt, dans la pensée que c'était un filou, quand vingt coquins comme le premier nous ont entourés. Il y avait une chaise à porteurs qui suivait : ils ont prié mon maître d'y entrer ; mais civilement, Madame, et avec des manières si pressantes, qu'il n'a jamais pu s'en défendre.

MADAME GÉRANTE

Ils l'ont mené en chaise ?

MERLIN

Oui, Madame.

LISETTE

Cela est bien honnête, vraiment.

MERLIN

Les porteurs qui avaient le mot, ont enfilé la vallée de misère, et je me suis mis à suivre comme les autres, pour voir un peu tout ce que cela deviendrait : nous sommes arrivés à la petite porte d'un grand hôtel, on a ouvert une barrière pour nous faire plus d'honneur. Mon maître est sorti de la chaise, deux de ces honnêtes personnes qui l'avaient amené, l'ont pris par la main, et lui ont servi d'écuyers. Il ne s'était jamais vu un si beau train.

MADAME GÉRANTE

Eh bien ?

MERLIN

Eh bien ! Madame, il est entré, je l'ai voulu suivre mais on m'a fait attendre dans une petite antichambre, un peu obscure à la vérité. Quelques amis de mon maître, qui ont appris cette nouvelle-là, sont venus pour le voir, et nous avons tous de compagnie attendu qu'il fût visible. Enfin, un des officiers de la maison nous a fait entrer, et nous l'avons trouvé qui se désespérait.

MADAME GÉRANTE

Ah ! Ah !

MERLIN

Il m'a conté toute son affaire, et m'a dit d'aller, au plus vite, chercher Monsieur son père, afin qu'il y mit ordre mais ; ce qu'il m'a le plus recommandé, c'est de ne vous parler de rien, tant il a peur de vous chagriner.

MADAME GÉRANTE

Le pauvre garçon ! Eh ! Que fait-il là-dedans encore ?

MERLIN

Je l'ai laissé dans le plus triste état du monde : ses amis ont envoyé à la galère.

MADAME GÉRANTE

Comment ? Que dis-tu à la galère ?

MERLIN

Oui, Madame, chez Rousseau.

MADAME GÉRANTE

Qu'est-ce que c'est que Rousseau ?

MERLIN

C'est un fort honnête homme, chez lequel on boit de fort bon vin.

MADAME GÉRANTE

De fort bon vin ?

MERLIN

Oui, Madame. Ils en ont fait apporter une douzaine de bouteilles.

MADAME GÉRANTE

Une douzaine de bouteilles ?

MERLIN

Oui, Madame, avec un grand plat de rôt.

LISETTE

Avec un grand plat de rôt ?

MERLIN

Oui, Lisette.

LISETTE

Le pauvre garçon !

MERLIN

Mon maître s'est mis à table avec eux.

MADAME GÉRANTE

Il s'est mis à table ?

MERLIN

Oui, Madame. Il y avait une moitié d'agneau qui avait une mine admirable, à quoi il n'a pas touché.

MADAME GÉRANTE

Il n'a point voulu manger ?

MERLIN

Pardonnez-moi, Madame ; mais, fort peu de chose, un poulet de grain seulement, un dindon et un lapereau.

MADAME GÉRANTE

Le pauvre garçon !

MERLIN

Enfin, ils ont tous résolu de boire toute l'après-diner.

MADAME GÉRANTE

De boire toute l'après-diner.

MERLIN

Oui, Madame, pour se désennuyer.

MADAME GÉRANTE

Et demeurera-t-il là longtemps, Merlin ?

MERLIN

C'est selon )a manière dont on s'y prendra pour l'en tirer.

MADAME GÉRANTE

Et comment faudrait-il s'y prendre ? Dis.

MERLIN

Vous l'allez savoir tout à l'heure. En sortant de chez lui...

LISETTE

Comment, en sortant de chez lui ?

MERLIN

Oui, de son nouveau domicile, j'ai rencontré notre partie ; un honnête pousse-cul m'a fait la grâce de me la montrer ; car, je ne la connaissais point. D'abord, je lui ai dit que cela était fort vilain d'en agir comme elle faisait elle m'a répondu qu'elle avait raison de le faire. Je lui ai dit que non, elle m'a dit que si ; et nous avons eu comme cela une petite conversation de démentis, qui s'est pourtant terminée fort aimablement.

MADAME GÉRANTE

Mais enfin, qu'avez-vous conclu ?

MERLIN

J'ai conclu, moi, que mon maître ne rait l'épouserait jamais et elle a conclu, elle, qu'il l'épouserait, qu'il était à elle ; mais, j'ai bien vu pourtant qu'elle ne serait pas fâchée de le revendre. Son procureur était là, qui est un des plus honnêtes procureurs de tout le Châtelet, je l'ai tiré à part, je l'ai prié de chercher un biais pour accommoder cette affaire. Il a été lui proposer ; il est venu me reparler ; il est retourné à elle ; il est revenu à moi enfin, après bien des allées et des venues, on est tombé d'accord que moyennant deux mille écus, elle rendrait la promesse de mariage, et qu'on ne parlerait plus de rien.

MADAME GÉRANTE

Deux mille écus, Merlin ?

MERLIN

Oui, Madame.

MADAME GÉRANTE

Et Valère sortira-t-il tout aussitôt ?

MERLIN

Oui, Madame, pourvu qu'ils aient achevé de dîner ; mais, c'est un petit vilain qui ne les vaut pas, les deux mille écus, et je ne sais pas qui les voudrait donner ; car, pour lui, je suis sûr qu'il aimerait mieux demeurer là six mois, et dépenser vingt mille francs à plaider, que de donner un sol a cette fille-là, après le tour qu'elle vient de lui jouer. Pour Monsieur son père, je crois qu'il aura bien de la peine à se résoudre de payer les folies de son fils. Je m'en vais pourtant le trouver pour lui en faire la proposition. Ah ! Mon pauvre maître ! Est-il possible qu'on aurait la dureté de te laisser coucher en prison ? Adieu, Madame.

MADAME GÉRANTE

Merlin.

MERLIN

Plaît-il, Madame ?

MADAME GÉRANTE

Viens çà.

MERLIN

Qu'y a-t-il pour votre service ?

MADAME GÉRANTE

Je crois que j'ai deux mille écus là-haut dans mon cabinet.

MERLIN

Je le savais bien.

MADAME GÉRANTE

Que dis-tu ?

MERLIN

Eh bien ! Madame, vous avez deux mille écus ?

MADAME GÉRANTE

Oui, il faut les porter à cette fille.

MERLIN

Oh ! Madame, mon maître serait trop en colère, si je faisais un coup comme celui-là il verrait bien que je vous aurais conté l'histoire, outre qu'il ne vous a déjà que trop d'obligations.

MADAME GÉRANTE

Je serai bien aise, Merlin, qu'il m'ait encore celle-ci.

MERLIN

Cela vous empêcherait peut-être de faire pour lui quelque chose qui lui serait plus avantageux.

MADAME GÉRANTE

Point, point, va.

MERLIN

Mais, comment ferions-nous, Madame ? Car, de porter cet argent-là vous-même, cela n'aurait point bonne grâce, à ce qu'il me semble.

MADAME GÉRANTE

Je m'en fierai bien à toi.

MERLIN

Je vous rend grâces, Madame ; mais encore un petit mot, s'il vous plaît. Comme nous n'avons pas besoin de Monsieur Oronte dans cette affaire, il ne sera que mieux, je crois, de ne lui en point parler du tout.

MADAME GÉRANTE

Tu as raison : entendez-vous, Lisette ?

LISETTE

Oui, madame.

MADAME GÉRANTE

Viens prendre cet argent, je vais te le compter.

MERLIN

Au moins, Madame, c'est sans préjudice du reste.

MADAME GÉRANTE

Ne te mets en peine de rien.

LISETTE

Par ma foi, voilà une bonne femme à qui l'argent sied bien ; car, elle fait un bon usage.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Lisette, Merlin.

LISETTE

Ah ! Ah ! C'est toi ; où est ton maître ?

MERLIN

Il n'a pas encore achevé les douze bouteilles.

LISETTE

Tu railles. Mais, je te trouve bien hardi de revenir ici sans lui.

MERLIN

Pourquoi donc ?

LISETTE

Pourquoi ? Et il me semble que pour ses deux mille écus, Madame Géronte est en droit de te le demander.

MERLIN

Il est vrai ; mais, je suis en droit, moi, de lui répondre, et en possession, Dieu merci, de lui faire croire ce que je veux.

LISETTE

Je crains que cela ne dure pas, et tu la fourbes un peu trop souvent.

MERLIN

Je ne me soucie pas aussi que cela dure, pourvu que cela aille vite.

LISETTE

Et les deux mille écus, les as-tu mis en lieu de sûreté ?

MERLIN

Je viens de les scrrer avec la plus grand dévotion du monde.

LISETTE

Que dit Valère de tout ceci ?

MERLIN

Ne sais-tu pus bien qu'il a coutume de dire ? Rien n'est capable de lui faire plaisir que le présence d'Angélique ; il ne saurait penser qu'à elle, et il faut qu'il parle d'elle, ou qu'il ne dise rien.

LISETTE

Mais sérieusement, que fait-il maintenant ?

MERLIN

Il est ici avec un jeune notaire de nos amis, que nous ménageons en cas de besoin, et qui a nos affaires toutes prêtes.

LISETTE

À propos de notaire, Monsieur Oronte a tantôt passé chez le sien, et je crois qu'il doit venir ici aujourd'hui.

MERLIN

Fi, cela ne vaudrait pas le diable. Il ne faut point que des visages inconnus se mêlent de nos affaires.

LISETTE

C'est à quoi j'ai songé d'abord.

MERLIN

Il est donc revenu, Monsieur Oronte ?

LISETTE

Oui.

MERLIN

Eh bien ?

LISETTE

J'ai fait quelque petite tentative.

MERLIN

A-t-elle produit son effet ?

LISETTE

Oui, ma foi.

MERLIN

J'en suis vraiment bien aise.

LISETTE

J'ai diantrement embarrassé le bonhomme ; et quand je l'ai vu suffisamment ébranlé, je l'ai envoyé à Angélique, qui a achevé de le battre en ruine : un seul regard a terminé son irrésolution, et il a promis de signer aveuglément tout ce qu'on voudrait.

MERLIN

Voilà un fort honnête, et si Madame Gérante est aussi raisonnable, les affaires seront bien faites.

LISETTE

Cependant Angélique est diablement embarrassée de n'avoir plus de prétexte pour différer.

MERLIN

Il ne faut point que cela l'embarrasse, nous mettrons bientôt ordre à tout.

LISETTE

Ma foi, si j'etais à sa place, les seuls transports de Monsieur Oronte seraient capables de me désespérer.

MERLIN

Comment donc ?

LISETTE

Comment ? Il fait là-haut cent extravagances, il lui a déchiré ses gants pour lui baiser la main.

MERLIN

La peste !

LISETTE

Il a rompu son éventail, parce qu'elle s'en cachait le visage.

MERLIN

Tudieu !

LISETTE

Il lui a mordu le bout des doigts.

MERLIN

Oh ! Pour cela, tu te moques ? Est-ce qu'on a de quoi mordre à son âge ?

LISETTE

Enfin, il semble qu'elle soit déjà sa femme.

MERLIN

Oui ? Oh ! Je vois bien qu'il n'y a point de temps à perdre, il faut se dépêcher. Monsieur Oronte signera tout ce qu'on voudra : Madame Gérante est une bonne femme aussi, et elle fera de même ; j'ai pris mes mesures pour cela. Allons, mettons les fers au feu. N'est-elle pas là-haut ?

LISETTE

Oui, dans de grandes impatiences de revoir Valère.

MERLIN

Voici de quoi l'amuser, en attendant qu'il vienne.

LISETTE

Va donc : pour moi, je vais donner les ordres qu'il faut pour éloigner le notaire de Monsieur Oronte. Voici le Bègue tout à propos. Hé, la Verdure ?

SCÈNE II. Lisette, Le Bègue.

LE BÈGUE

Que voulez-vous ?

LISETTE

Écoute. Il doit venir ici un notaire, qui demandera Monsieur Oronte m'entends-tu ?

LE BÈGUE

Oui.

LISETTE

Dis-lui qu'il revienne une autre fois.

LE BÈGUE

Et comment est-il fait un notaire ?

LISETTE

Il est fait, il est fait comme un honnête homme.

LE BÈGUE

Et comment est fait un honnête homme ?

LISETTE

Oh ma foi, je ne sais, je ne t'en saurais faire le portrait. Qui diantre s'imaginerait qu'un maroufle comme cela ferait une question aussi embarrassante ? Mais pour plus de sûreté, dis à tout le monde qu'il n'y a personne.

SCÈNE III.

LE BÈGUE, seul

Cela vaut fait. Voilà la plus jolie fille du monde, j'en suis fou ; mais quand je lui veux dire que je l'aime, elle a le temps de s'enfuir avant que j achève. Il faut pourtant que j'apprenne à parler plus vite. Allons, essayons un peu pour voir Madame Lisette, je vous aime de tout mon coeur. Hé bien, ne voilà-t-il pas ? Elle serait déjà à une lieue d'ici ; j'enrage. Ah ! Ah ! Voilà quelqu'un qui est fait comme un honnête homme, ce pourrait bien être le notaire.

SCÈNE IV. Le Notaire, bègue, Le Bègue.

LE NOTAIRE, bègue

N'est-ce pas ici le logis de Madame Gérante ?

LE BÈGUE

Oui, Monsieur.

LE NOTAIRE, bègue

Je crois que ce maraud-là me contrefait voyons un peu s'il continuera. Monsieur Oronte est-il ici ?

LE BÈGUE

Non, Monsieur, il n'y a personne.

LE NOTAIRE, bègue

Comment, coquin ? Tu te moques de moi, je crois ?

LE BÈGUE

Monsieur, je ne me moque point de vous, il n'y a personne assurément.

LE NOTAIRE, bègue

Si tu me fais prendre un bâton, je t'étrillerai comme il faut.

LE BÈGUE

Si vous m'étrillez, ma foi, je me revancherai.

LE NOTAIRE, bègue

Coquin !

LE BÈGUE

Au secours.

SCÈNE V. Le Notaire, Le Bègue, Lisette.

LISETTE

Holà, donc ! Holà ! Qu'est-ce que c'est que ce bruit-là ?

LE BÈGUE

C'est cet homme-là qui vient me battre, parce que je lui dis qu'il n'y a personne.

LISETTE

Pourquoi le maltraitez-vous, Monsieur ? Il vous dit vrai, il n'y a personne ici.

LE NOTAIRE

C'est un insolent qui me contrefait.

LISETTE, riant

Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

LE NOTAIRE

Monsieur Oronte m'a-t-il fait venir ici pour se moquer de moi ?

LISETTE

Personne ne se moque de vous, et ce garçon-là ne peut pas parler autrement.

LE NOTAIRE

Cela n'est pas vrai, il parle bien quand il veut.

LE BÈGUE

Mordi cela n'est pas vrai, vous-même ; c'est vous qui parlez bien quand vous voulez, et vous vous êtes moqué le premier.

LE NOTAIRE

Pendard !

LE BÈGUE

Et je devais aussi vous battre le premier.

LE NOTAIRE

Coquin !

LISETTE

Monsieur, il ne faut point faire ici tant de bruit. Vous demandez Madame, ou Monsieur Oronte, n'est-ce pas ? Ils n'y sont ni l'un ni l'autre.

LE NOTAIRE

N'importe, je saurai bien où les trouver, pour me plaindre de votre insolence : vous verrez, vous verrez.

SCÈNE VI. Lisette, Le Bègue.

LISETTE

L'aventure est tout a fait drôle.

LE BÈGUE

Vraiment, il m'a roué de coups.

LISETTE

Tais-toi, et va voir là-haut si j'y suis : voici Merlin avec Madame, il ne faut point les troubter.

SCÈNE VII. Madame Gérante, Merlin.

MERLIN

Oui, Madame, on m'a apporté près d'une douzaine de billets comme celui-là, que je n'ai jamais voulu rendre à mon maître mais enfin, comme on m'a dit que celui-ci était de conséquence, j'ai été bien aise de vous le faire voir, pour vous demander si je le lui dois donner.

MADAME GÉRANTE

Je te suis obligée, Merlin.

MERLIN

Madame, si j'osais vous prier de lire haut ; car enfin, je suis bien aise de savoir un peu les affaires de mon maître.

MADAME GÉRANTE

Fort volontiers.

MERLIN

Voyons ce que cela dira.

MADAME GÉRANTE

"Je vous ai écrit, et vous m'avez assez dédaignée, pour ne me point faire de réponse."

MERLIN

Vous voyez bien, Madame, que ce n'est pas la première fois.

MADAME GÉRANTE

Oui.

Elle lit.

"Un juste ressentiment me dit que je devrais vous oublier ; mais, mon coeur ne saurait l'en croire, et l'excès de ma passion m'oblige à vous écrire encore."

MERLIN

Voilà une personne qui écrit bien tendrement !

MADAME GÉRANTE

"On dit que vous devez épouser aujourd'hui Madame Gérante ; elle a moins de jeunesse et moins de beauté que moi, et ne peut avoir tant d'amour." Hum !

MERLIN

Voilà qui est fort impertinent. N'en lisez pas davantage, Madame.

MADAME GÉRANTE

Je veux voir ce qui reste.

Elle continue.

"Si vous voulez rompre l'engagement que vous avez avec elle, j'ai deux cent mille francs de bien, dont je vous ferai absolument le maître. La Marquise des Fontaines."

MERLIN

Une marquise, deux cent mille francs ! Oh ! Oh ! Cela me fait ouvrir les oreilles.

MADAME GÉRANTE

Connais-tu cette personne-là, Merlin ?

MERLIN

Non, mais elle écrit fort bien et ce dernier article-là n'est point tant sot. Rendez-moi mon billet, s'il vous plaît, Madame.

MADAME GÉRANTE

Qu'en veux-tu faire ?

MERLIN

Le porter à mon maître, avec votre permission, afin que nous examinions cette proposition-là.

MADAME GÉRANTE

Quoi ! Tu me trahirais ainsi ?

MERLIN

Oui, Madame, assurément ; il faut prendre ses avantages où on les trouve. Deux cent mille francs ma foi, quelque tendresse que nous ayons pour vous, si les deux cent mille francs sont en belles et bonnes espèces, nous pourrons bien devenir marquis des Fontaines.

MADAME GÉRANTE

Écoute, Merlin, si tu me faisais un tour comme celui-là...

MERLIN

Et comment voulez-vous que je fasse, Madame ? Je vois mon maître à la veille de n'avoir rien. Monsieur son père donne tout son bien à Mademoiselle votre fille, je ne sais pas si vous le savez ; mais on vient de me le dire tout à l'heure.

MADAME GÉRANTE

Il donne tout son bien à Angélique ?

MERLIN

On le dit comme cela, du moins. Si vous faisiez de même encore pour mon maître, passe, nous nous verrions quelque chose d'assuré ; mais, sans cela, vous voyez bien que deux cent mille francs sont bons à gagner, franchement. Rendez-moi mon billet, je vous prie.

MADAME GÉRANTE

Je ne te le rendrai point.

MERLIN

Eh bien, je le dirai par coeur, j'ai la mémoire bonne : Madame_la_Marquise_des_Fontaines, n'est-ce pas ?

MADAME GÉRANTE

Arrête, Merlin, j'aime mieux donner à ton maître tout ce que je possède, que de m'exposer au chagrin de le voir à une autre.

MERLIN

C'est quelque chose encore : j'aime à entendre parler comme cela.

MADAME GÉRANTE

Je signerai tout ce qu'il voudra.

MERLIN

Eh bien ! Je ne dirai donc rien des deux cent mille francs : voilà cependant près de vingt mille écus que nous perdons à ce marché-là.

MADAME GÉRANTE

J'ai dit à Monsieur Oronte de faire venir ici son notaire.

MERLIN

Fi, Madame. Il vous faut un jeune notaire pour dresser votre contrat, les jeunes portent bonheur ; ne vous mettez en peine de rien, j'aurai soin de vos affaires et de celles de Monsieur Oronte. Je vais de ce pas chercher ce qu'il vous faut, et voilà mon maître tout à propos, qui vous tiendra compagnie en mon absence.

À Valère.

Tout va bien, Angélique sera bientôt notre femme.

SCËNE VIII. Madame Gérante, Valère.

MADAME GÉRANTE

Ah ! Valère, que vous m'avez donné de chagrin et d'inquiétude !

VALÈRE

J'ai bien querellé ce maraud-là, Madame, et je lui avais bien recommandé de vous l'épargner.

MADAME GÉRANTE

Je ne m'en souviens déjà plus depuis que je vous vois.

VALÈRE, à part

Que je suis heureux ! Je vois Angélique !

SCÈNE IX. Angélique, Madame Gérante, Monsieur Oronte, Valère, Lisette.

Ah ! Lisette, c'est mon bon destin qui m'amène ; je vois Valère.

LISETTE

Ne faites semblant de rien.

MONSIEUR ORONTE

J'ai passé chez mon notaire, Madame, et nous l'aurons bientôt ici.

MADAME GÉRANTE

Il n'en sera pas besoin, je crois ; et Merlin en est allé chercher un qui nous portera bonheur, dit-il, parce qu'il est jeune.

LISETTE

Oh ! Il n'y a point de doute à cela.

VALÈRE

Vous allez donc être ma belle-mère, Mademoiselle ?

Et vous mon beau-père, Monsieur ?

SCÈNE X. Madame Gérante, Angélique, Lisette, Monsieur Oronte, Valère, Un Notaire, Merlin.

MERLIN

Allons, allons, de la joie, voici de quoi est le triomphe ; allons, Monsieur, donnez-moi, que je signe, s'il vous plaît.

VALÈRE

Quoi ? Que veux-tu signer ?

MERLIN

Un contrat pour Lisette et pour moi, afin de vous montrer comme il faut faire. Signe, toi : allons, morbleu, vive l'amour ; il ne faut point tant, de façons ! À vous, maintenant.

LE NOTAIRE

Par devant les notaires garde notes, etc.

MONSIEUR ORONTE

Il n'est pas besoin de cela, Monsieur.

MERLIN

Monsieur n'y entend pas plus de finesse que moi.

MONSIEUR ORONTE

Oui, Monsieur, je signe tout aveuglément.

MADAME GÉRANTE

Et j'en veux faire autant.

MERLIN

Dépêchez-vous voilà deux plumes, signez-en chacun un.

MADAME GÉRANTE

Signez donc maintenant, vous.

MERLIN

Oh ! C'est de tout leur coeur, n'est-ce pas ? Il y a longtemps qu'ils attendaient ce moment-là que les voilà aises ! Je vous l'avais bien promis que cela arriverait, moi. Allons, à vous, Monsieur. Eh bien ! Que dites-vous de ces deux jeunes gens-là ?

LE NOTAIRE

Monsieur aurait eu peine à faire un meilleur choix.

MONSIEUR ORONTE

Comment ? Qu'est-ce que cela veut dire c'est ma femme à moi.

LE NOTAIRE

Pardonnez-moi, Monsieur.

MONSIEUR ORONTE

Comment, pardonnez-moi ? Je vous dis que c'est ma femme !

LE NOTAIRE

Vous vous moquez, Monsieur, cela ne se peut pas.

MONSIEUR ORONTE

Je vous dis que cela est.

LE NOTAIRE

Cela ne se peut pas, vous dis-je.

MONSIEUR ORONTE

Ouais !

MERLIN

Que diantre voulez-vous disputer contre Monsieur ? Il le sait mieux que vous, c'est lui qui a fait le contrat, une fois.

MADAME GÉRANTE

Qu'est-ce que c'est donc ?

VALÈRE

Monsieur veut que ce soit Mademoiselle votre fille que j'épouse.

LE NOTAIRE

Assurément je viens de marier Monsieur avec Madame, et vous avec Mademoiselle.

MONSIEUR ORONTE

Ce n'est pas cela. Oh ! Il y a du malentendu.

MADAME GÉRANTE

Vous vous êtes mépris, Monsieur.

LE NOTAIRE

Pardonnez-moi, Madame, je ne me suis point mépris, cela ne peut pas être autrement. Quoi ! Vous, épouser un jeune homme, et Monsieur une jeune fille ?

MERLIN

Vous avez raison, l'on ferait charivari à leurs noces.

Charivari : Bruit confus que font des gens du peuple avec des poêles, des bassins et des chaudrons pour faire injure à quelqu'un. [F]

LE NOTAIRE

Je n'ai garde de faire des mariages comme ceux-là, tous mes confères se moqueraient de moi.

MADAME GÉRANTE

Valère !

VALÈRE

Puisque Monsieur le veut, Madame, j'en suis content pour moi.

MONSIEUR ORONTE

Mademoiselle.

ANGÉLIQUE

Je trouve, Monsieur, que Valère a raison.

LISETTE

Est-ce que vous voulez que Monsieur ait la peine de récrire tout cela ?

MERLIN

Oui, allez, Monsieur, vous n'avez plus que faire ici.

MONSIEUR ORONTE

Oui vous nous jouez ainsi ? Oh vous n'aurez pas un sol de moi.

MADAME GÉRANTE

Ni de moi, je vous assure.

MERLIN

Oh vous venez de signer le contraire.

MONSIEUR ORONTE

Comment ?

MERLIN

En bonne forme, demandez à Monsieur.

MADAME GÉRANTE

Fourbe !

MONSIEUR ORONTE

Coquin !

MERLIN

La, la, la, la, ne vous fâchez point, la colère fait mal ; vous avez mis votre bien à fonds perdu pour vous mais, il ne l'est point pour la famille vos enfants sont honnêtes gens, ils auront soin de vous et des enfants qui vous viendront.

MONSIEUR ORONTE

J'enrage !

MADAME GÉRANTE

Je suis au désespoir !

MERLIN

Eh bien, ne vous ai-je pas tenu parole ? Voilà Monsieur votre père et Madame votre mère mariés ensemble, lorsqu'ils s'y attendaient le moins ; qu'ils consomment le mariage, si bon leur semble. Songeons à ce qu'il faut faire pour le vôtre, et rendez grâce au ciel, que les extravagances de vos parents ne soient point sorties de leurs familles.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0