Comédie en prose
Le Galant Jardinier
Représentée pour la première fois le 20 Octobre 1704 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR DUBUISSON, père de Lucile
- MADAME DUBUISSON
- LUCILE, fille de M. Dubuisson
- MONSIEUR CATON
- MONSIEUR BAVARDIN
- MONSIEUR ORGON, père de Léandre
- LÉANDRE, Amant de Lucile
- LUCAS, jardinier
- MATHURINE, femme de Lucas
- LA MONTAGNE, valet de Léandre
- MARTHON, suivante de Lucile
- LA BOHÉMIENNE
- Un garçon rôtisseur
- TROUPE DE MASQUES
SCÈNE I. Monsieur et Madame Dubuisson.
MADAME DUBUISSON
Oh ! Pour cela, monsieur Dubuisson, vous prenez bien mal votre temps pour faire ce mariage.
MONSIEUR DUBUISSON
Taisez-vous, ma femme, je sais bien ce que je fais. Quand on a des filles d'un certain âge, d'un certain esprit, d'une certaine tournure, on ne peut trop se hâter de les marier, et il n'y a point de contretemps pour s'en défaire.
MADAME DUBUISSON
Il n'y a rien à craindre de la vôtre. Une jeune enfant, qui a passé toute sa vie dans un couvent, qui n'en sort que depuis quinze jours...
MONSIEUR DUBUISSON
C'est justement ce qui fait que je m'en défie ; cela ne connaît point le monde, cela meurt d'envie de faire connaissance ; et il n'y a point d'oiseaux si faciles à attraper que ceux qui sortent tout nouvellement de la cage. En un mot, nous l'avons tirée du couvent pour la marier, elle sera mariée, et tout au plus vite.
MADAME DUBUISSON
Mais, mon fils, quand je l'ai été chercher en Lorraine, d'où nous arrivons, vous aviez pour elle un autre parti que celui que vous lui voulez donner.
MONSIEUR DUBUISSON
Cela est vrai. Sur la proposition de mon frère l'avocat, je m'étais résolu de la donner au fils de monsieur Orgon, un de mes anciens camarades de collège, homme fort riche, qui n'a que ce fils-là : nous étions en paroles pour cela, monsieur Orgon et moi ; mais outre que ce fils-là ne m'est point connu, c'est qu'il me revient de plusieurs endroits que c'est un libertin, qui s'est fait capitaine malgré son père, grand dissipateur de biens, homme de plaisirs, de bonne chère, et aimant les femmes.
MADAME DUBUISSON
Le grand malheur ! Vous étiez bien pis que tout cela quand nous nous mariâmes, et si ma famille y avait regardé de si près...
MONSIEUR DUBUISSON
Il y a encore autre chose. Ce fils de monsieur Orgon devait être rendu à Paris il y a trois semaines, pour terminer l'affaire. Son père lui avait écrit d'y venir pour cela, et l'on n'en a ni vent ni nouvelle ; cela me fait comprendre que c'est un jeune homme qui craint de prendre un engagement. Il a de la répugnance pour le mariage, et cela m'en fait prendre pour lui donner ma fille. Enfin, ma femme, voulez-vous que je vous dise ? Si je me hâte de la marier à ce monsieur Caton, qui ne me plait guères, c'est que je suis prévenu que l'autre me plairait encore moins, et que je me veux mettre hors d'état d'être persécuté par monsieur Orgon, qui, comme l'on m'a dit, ne songe à marier son fils que pour le tirer du libertinage, et je ne veux point que ce soit ma fille qui ait cette peine-là.
MADAME DUBUISSON
Mais, savez-vous bien que votre fille hait à la mort ce monsieur Caton que vous voulez qu'elle épouse.
MONSIEUR DUBUISSON
Ma fille n'a pas tort, c'est un vilain homme ; mais il est fort riche, et en chemin de le devenir davantage ; cela fera une bonne maison ; c'est un homme qui ne dépenserait pas une pistole mal à propos.
MADAME DUBUISSON
Tenez, mon fils, c'est un vilain, un ladre, un vieux coquin, qui a vécu jusqu'ici d'une manière fort serrée, et qui, faute d'expérience, se répandra au premier jour en des dépenses excessives pour le première guenon qui lui donnera dans la vue. Je ne dis pas que ma fille ne mérite bien les petites galanteries qu'il fait pour elle : mais, s'il était si raisonnable que vous le dites, il s'abstiendrait de ces bagatelles-là, nous sommes ici à notre maison de campagne.
MONSIEUR DUBUISSON
Je suis venu pour éviter le fracas et la cohue, et pour faire la noce à moindre frais.
MADAME DUBUISSON
Et de quoi s'avise donc votre monsieur Caton, que vous trouvez si économe, de régaler tous les jours tout le village ?
MONSIEUR DUBUISSON
Ce n'est pas lui qui fait ces sottises-là.
MADAME DUBUISSON
De faire tirer des fusées, des feux d'artifice ?
MONSIEUR DUBUISSON
Vous n'y êtes pas.
MADAME DUBUISSON
De donner des violons et de la musique dans les avenues de notre bois ? L'impertinent ! Le sot ! À quoi cela est-il bon ?
MONSIEUR DUBUISSON
Cela ne vient pas lui, vous dis-je : il y a quelque chose là-dessous que je soupçonne, et j'ai mis des gens en campagne pour le découvrir.
MADAME DUBUISSON
Bon, bon ! Quelque chose là-dessous, que pourrait-ce être ?
MONSIEUR DUBUISSON
Le neveu de Lucas m'en rendra bon compte ; c'est un coquin qui n'est pas mal entendu.
MADAME DUBUISSON
Quand s'en va-t-il, cet animal-là ? Il y a déjà dix ou douze jours qu'il est ici à pot et à rôt dans la maison.
Être à pot : être à pot et à rôt dans une maison, être nourri et hébergé dans une maison. [L]
MONSIEUR DUBUISSON
C'est le neveu de notre jardinier, un sergent de milice, qui vient voir son oncle en allant à la garnison.
MADAME DUBUISSON
Je n'ai que faire de cela, je n'aime point si longues visites, quand elles se font à mes dépens. Hom ! Votre jardinier vous en fait bien passer, monsieur Dubuisson.
Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]
MONSIEUR DUBUISSON
À moi ?
MADAME DUBUISSON
À vous-même. Je voudrais bien savoir de quoi ce maroufle s'avise de prendre encore un garçon jardinier de surcroît, quand il y en a deux ici.
MONSIEUR DUBUISSON
Ce sont ses affaires.
MADAME DUBUISSON
Ce sont les vôtres, et tout cela vit aux dépens du maître. Tenez, monsieur Dubuisson, vous êtes trop bon, trop facile, et cela me rend malade. Outre la fatigue du voyage et le mouvement de ce vilain carrosse de voiture, dont je ne saurais me remettre, j'ai une migraine si horrible, un si grand mal de tête...
MONSIEUR DUBUISSON
Allez, ma femme, allez vous remettre sur votre lit, et ne vous inquiétez de rien, laissez-moi faire. Voilà justement le neveu du jardinier avec qui je suis bien aise d'avoir quelque petite conférence.
MADAME DUBUISSON
Je vous laisse, monsieur Dubuisson ; mais, si vous m'aimez, ne vous hâter point de conclure ce mariage.
SCÈNE II. Monsieur Dubuisson, La Montagne.
MONSIEUR DUBUISSON
Eh bien ! Qu'as-tu appris ? Sais-tu quelque chose ? As-tu quelque éclaircissement ?
LA MONTAGNE
Oh ! Vraiment, oui, monsieur, vous avez soupçonné juste : toutes ces fêtes-là, toute cette musique qui nous fait coucher si tard et qui nous éveille si matin...
MONSIEUR DUBUISSON
Eh bien ?
LA MONTAGNE
Eh bien ! Monsieur, c'est quelque joli homme amoureux de mademoiselle votre fille, qui fait toutes ces galanteries-là, assurément.
MONSIEUR DUBUISSON
Cela ne vient donc pas de monsieur Caton ?
LA MONTAGNE
Comment, de monsieur Caton ? Ce vilain monsieur qui est ici depuis quelques jours ? Est-ce que... Mais, par ma foi... Attendez, vous me faites rêver à une chose... Oui, justement... Mais cet animal-là aurait-il l'esprit... Oui da, oui da. Quelque vilain qu'on soit, l'amour donne des manières, quelquefois. Allez, monsieur, je me rappelle des choses ; il faut que ce soit lui, sur ma parole.
MONSIEUR DUBUISSON
Mais sur quoi fonder tes conjonctures ?
LA MONTAGNE
Sur quoi ? Il est fort riche, monsieur Caton.
MONSIEUR DUBUISSON
Oh ! Beaucoup.
LA MONTAGNE
Et passablement fat, à ce qu'il me paraît.
MONSIEUR DUBUISSON
Oh ! Pour cela... C'est ce que...
LA MONTAGNE
C'est lui, monsieur. Il n'y a qu'un homme riche et sot qui puisse faire ces dépenses-là.
MONSIEUR DUBUISSON
Mais qu'as-tu appris dans le village encore ?
LA MONTAGNE
Dans le village, monsieur ? Je ne m'en suis pas tenu là, j'ai été jusqu'à Paris pour être mieux informé.
MONSIEUR DUBUISSON
Jusqu'à Paris ?
LA MONTAGNE
Oui vraiment. Il n'y a qu'une bonne lieue d'ici, et il y envoie lui, deux ou trois fois par jour. Il a trois ou quatre personnes dans le village qui ne font autre chose qu'aller et venir.
MONSIEUR DUBUISSON
L'extravagant !
LA MONTAGNE
J'ai fait connaissance avec ces messieurs-là sans faire semblant de rien. Ils sont partis, je les ai suivis.
MONSIEUR DUBUISSON
Eh bien ? Eh bien ?
LA MONTAGNE
Eh bien ! Monsieur, nous sommes arrivés : l'un a été dans la rue Saint-Honoré, chez des marchants d'étoffes, l'autre chez des marchands joailliers, sur le quai des Morfondus, celui-ci chez Crépi, celui-là chez Lamorlière.
MONSIEUR DUBUISSON
Mais cela ne conclut rien pour Monsieur Caton, et ils ne t'ont point dit que ce fût lui qui les employât.
LA MONTAGNE
Non, vraiment, ce sont des gens fort discrets : mais cela n'empêche pas qu'on ne voie fort bien que des joailliers, des marchands de vins, des rôtisseurs... Il y a bien de la profusion là-dedans, bien du dérangement d'esprit, et je ne crois pas moi, que vous fussiez d'humeur à donner votre fille à un homme comme cela.
MONSIEUR DUBUISSON
Si j'étais sûr que ce fût lui : mais je ne vois rien encore qui me persuade...
LA MONTAGNE
Cela est vrai, il n'y a rien de positif : mais c'est déjà beaucoup que de soupçonner. Ne vous hâtez point de rien conclure, monsieur.
MONSIEUR DUBUISSON
Non, je veux approfondir la chose.
LA MONTAGNE
Vous ne sauriez mieux faire. L'éclaircissement vous éclaircira si...
MONSIEUR DUBUISSON
Je l'attendrai l'éclaircissement. Toi, ne pars point pour ta garnison que ce mystère ne soit découvert.
LA MONTAGNE
Je n'ai garde de vous quitter dans le fort de cette affaire-ci, monsieur.
MONSIEUR DUBUISSON
J'ai pris confiance en toi.
LA MONTAGNE
Vous me faites bien de l'honneur.
MONSIEUR DUBUISSON
Et je reconnaîtrai tes bons offices.
LA MONTAGNE
Je ne suis pas en peine de la reconnaissance, et pour le peu que j'en mériterai de sa part... Mais voici la jardinière.
SCÈNE III. La Montagne, Mathurine.
MATHURINE
Ah ! Vous voilà, monsieur de la Montagne, il y a une heure que votre maître...
LA MONTAGNE
Eh ! Paix, paix, madame Mathurine ; êtes-vous folle de ne me pas appeler votre neveu ?
MATHURINE
Ah ! Vous avez raison, et je n'y songeais pas. Votre maître donc, il y a une heure...
LA MONTAGNE
Encore ? Ah ! Tout est perdu. Avez-vous le diable au corps, ma tante Mathurine ? Est-ce que j'ai un maître, moi ?
MATHURINE
Oui voirement vous en avez un. Ce jeune monsieur qui a baillé de l'argent à notre homme pour être garçon jardinier, n'est pas votre maître ? Que voulez-vous dire ? Est-ce que je suis une bête.
LA MONTAGNE
Oh ! Pour cela oui, très fort. Votre garçon jardinier est un jardinier, et moi je suis votre neveu, sergent de milice. On vous a dit cent fois...
MATHURINE
Ça est vrai, j'ai tort, je n'y serai plus attrapée...
LA MONTAGNE
À la bonne heure ; mais, pour éviter les inconvénients, il ne faut pas que nous ayons longue conversation ensemble. Jusqu'au revoir, ma tante Mathurine.
MATHURINE
Mais songez donc que votre maître... Le garçon jardinier vous cherche pour vous parler, mon neveu de la milice.
SCÈNE IV.
MATHURINE, seule
Ils avont bian faire et bian dire, je ne saurais m'accoutumer à ce qui n'est point. Mais quelle fantaisie a ce monsieur de se faire paysan, et à son homme de chambre de vouloir être le neveu de Lucas ? Le voilà lui-même ; il faut qu'il me dise pourquoi ça se fait.
SCÈNE V. Lucas, Mathurine
LUCAS
Bonjour, Mathurine, je sis bian aise que ce soit toi. Es-tu toute fine seule ?
Fin : se dit aussi quelquefois adverbialement pour donner plus de force à l'expression. Il s'en est allé tout fin seul. [T]
MATHURINE
Eh ! Parguenne tu le vois bian.
Parguenne : interj. Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]
LUCAS
N'y a-t-il personne qui nous écoute ?
MATHURINE
Non voirement.
LUCAS
Ce ne sont pas ici des vétilleries, vois-tu ?
Vétillerie : Chicanerie, raisonnement captieux. [T]
MATHURINE
À qui en as-tu donc, Lucas ? Je ne t'ai jamais vu si étrange.
LUCAS
Je le crois morgué bian : ma fortune est faite.
MATHURINE
Ta fortune, da ? Et la mienne, Lucas ?
LUCAS
Paix, motus, Mathurine, et la tienne itou. Ô çà, acoute, te sens-tu capable de garder un secret bian secrètement ?
MATHURINE
Oh ! Pour ça, oui. Tiens, il m'est arrivé je ne sais combien de choses que je me serais plutôt fait hacher que te les dire à toi-même.
LUCAS
Bon ; il faut toujours faire comme ça : c'est une belle chose que le secret.
MATHURINE
Ne te mets pas en peine, et dis-moi tout au plus tôt...
LUCAS
Aga, tiens, Mathurine, je ne sais pas encore trop bien ce que c'est. Morgué, pourquoi faut-il que je ne sachions pas lire ni l'un ni l'autre ?
Morgué : Sorte de juron de paysan. Altération de mordié. [L]
Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]
MATHURINE
Eh ! Qu'est-ce que ça fait à notre fortune ?
LUCAS
Ce que ça y fait ? Tiens, voilà un papier qui est tombé de la poche de ce drôle que j'appelons notre neveu.
MATHURINE
Eh bien ?
LUCAS
Eh bien ! C'est le factoton de ce jeune capitaine qui s'est fait garçon jardinier.
Factoton : Celui qui se mêle, qui s'ingère de tout dans une maison. Il est du style familier, et ne se dit guère qu'en dénigrement. [Ac 1762]
MATHURINE
Je le sais bien.
LUCAS
Or, ces gens-là, tu sais, remuont l'argent à la pelle ; ils faisont jouer, tu sais, jour et nuit les ménétriers dans le village ; ils tiront, tu sais, des fusées et des artifices sur l'iau. Ils m'ont baillé, tu sais, quinze pièces d'or pour que le capitaine devenît notre garçon, et son homme de chambre notre neveu, tu sais ?
MATHURINE
Eh bien ? Je sais, je sais : si je sais tout ça, pourquoi me le dire ?
LUCAS
Ah ! Morguenne, bellement, Mathurine ; Tredame, t'es bien prompte. Ce que je te dis là, vois-tu, c'est à celle fin de te faire mieux entendre que ce capitaine-là est un homme riche, vois-tu, queuque maltôtier ; que c'est là, vois-tu, queuque bon papier de conséquence, queuque contrat de constitution, vois-tu, queuque lettre de change.
Bellement : Doucement, avec modération. [L]
Tredame : interj. Jurement des femmes dans l'ancienne comédie ; abréviation de Notre-Dame. [T]
MATHURINE
Ça pourrait bien être.
Maltotier : le peuple dit MALTOUTIER, est celui qui exige des droits qui ne sont point dûs, ou qui sont imposés sans autorité légitime. Le peuple appelle abusivement maltoutiers, tous ceux qui lèvent les deniers publics, sans distinguer ceux qui sont bien ou mal imposés, ni les éxactions des contributions légitimes pour les nécessités de l'État. [T]
LUCAS
J'ai marguenne opinion que ça est. Tatigué que d'envieux, que de gens fâchés dans le village, quand ils verront Mathurine et Lucas dans un biau carrosse ! Car, vois-tu, je ne sommes pas pour en demeurer là. Si j'ai une fois de l'argent, crac, je me boute dans les affaires, je me fais partisan, tu seras partisane ; j'achèterons queuque charge de noblesse, et pis, et pis, on oubliera ce que j'avons été, et je ne nous en souviendrons morgué peut-être pas nous-mêmes.
Partisan : est aussi un Financier, un homme qui fait des traitez, des partis avec le Roi, qui prend ses revenus à ferme, le recouvrement des impôts, qui en donne aussi les avis et les mémoires. On établit de temps en temps des Chambres de Justice pour punir les voleries qu'ont fait les Partisans. [F]
MATHURINE
Je deviendrions nobles, Lucas ? J'aurions carrosse ?
LUCAS
Pourquoi non ? Je ne sommes pas les premiers paysans qui aurions fait fortune.
MATHURINE
Mais, acoute, Lucas, n'est ce point voler que de ne pas rendre ce papier à ce monsieur à qui il appartient ?
LUCAS
Bon, voler une feuille de papier, et pis, après tout, il n'y a pas de mal à ça : un paysan prendre à un capitaine, et au fils d'un maltôtier encore, ce n'est pas voler que ça, c'est prendre sa revanche.
MATHURINE
Tu as raison. Montre-moi ce papier, Lucas : donne, Lucas, donne.
LUCAS
Bellement donc, ne va pas le déchirer.
MATHURINE
Eh ! Lucas, c'est de l'écriture dont on écrit les livres, je pense ?
LUCAS
Eh ! Oui, tant mieux, c'est de la meilleure stelle-là, de la plus véritable, de celle qu'on croit davantage... Eh ! Margué, que fais-tu ? T'es mal adroite ; ce n'est pas comme ça que ça se tient, c'est comme ça. J'ons déjà queuque connaissance, vois tu. Tiens, Mathurène, que je te montre ; tout ce qui est blanc, vois-tu, c'est le papier, et tout ce qui est noir, c'est les lettres.
MATHURINE
Tredame, Lucas, tu sais déjà lire.
LUCAS
Tredame, toi-même. N'est-ce pas biaucoup que de savoir faire la différence ? Mais voici nos deux drôles, ils donnont à plein collier dans l'ornière ; car je me doute qu'ils parlont de ça. Retourne-t-en à la cuisine, pendant que je m'en vais les acouter, moi, sans faire semblant de rian. Ah ! Tatigué, que je sis un rusé marle !
Plein collier : Donner à plein collier, tirer vigoureusement ; et, figurément, même sens. [L]
Rusé merle : On dit proverbialement, fin, rusé comme un merle ; ou bien, c'est un fin merle. [FC]
SCÈNE VI. Léandre, La Montagne, Lucas écoutant.
LA MONTAGNE
Il faut finir cette affaire-ci d'une manière ou d'une autre, monsieur ; et si monsieur votre père est encore huit jours sans apprendre de vos nouvelles, je vous le garantis défunt, ou, tout au moins, fou à lier.
LÉANDRE
Il est donc bien en peine de moi ?
LA MONTAGNE
Il en perd l'esprit, vous dis-je, et le bruit court dans le quartier que vous avez été pendu.
LÉANDRE
Maraud...
Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
Mander : Donner un ordre à un inferieur de faire quelque chose. Signifie aussi, écrire à quelqu'un, ou lui envoyer un message pour lui faire savoir quelque chose, pour le prier, le charger, de faire quelque affaire. [F]
LA MONTAGNE
Ce n'est point un conte, monsieur : vous avez mandé, il y a un mois, que vous reveniez ; on vous sait parti d'Allemagne, vous n'arrivez point : tout le monde veut que des chenapans, que nous avons, dit-on, trouvés en chemin, nous aient, vous et moi, greffés tous deux sur quelque vieux chêne.
LÉANDRE
La ridicule imagination !
LA MONTAGNE
Moins ridicule que la vérité : car, enfin, y a-t-il rien de plus bizarre que ce que nous faisons ici ? Vous voilà garçon jardinier, vous qui ne savez pas comme croit une ciboule.
Ciboule : Petit oignon qui a peu de tête, qu'on mange en salade, et dont on fait des sauces. [F]
LÉANDRE
Ne parlons point de cela. Personne ne t'a reconnu à Paris ? Tu t'es informé de tout sans t'exposer...
LA MONTAGNE
Oh ! Pour cela, oui, je vous en réponds ; mais j'ai pourtant été bien tenté de me découvrir.
LÉANDRE
Eh ! Pourquoi ?
LA MONTAGNE
Pourquoi, morbleu ? Tenez, monsieur, voilà les billets que fait courir monsieur votre père ; il y en a même d'affichés au coin des rues. Où diantre aurai-je mis ce billet ? Il sera tombé de ma poche ; vous verrez que je l'aurai perdu.
LUCAS, à part
Et que je l'aurai trouvé, moi. La belle chienne de fortune !
LÉANDRE
Qu'est-ce que c'est que ce billet ? Que veux-tu dire ?
LA MONTAGNE
Je ne sais ce que j'en ai fait ; mais je vous en dirai le sens : Trente pistoles à gagner pour qui donnera, chez monsieur Orgon, des nouvelles d'un jeune officier sur la route d'Allemagne ; le jeune homme, de taille ni petite ni grande, l'encolure déchargée, la jambe sèche et qui porte au vent.
Encolure : Terme de Manège. Partie du cheval depuis la tête jusqu'aux épaules. On dit qu'un cheval est chargé d'encolure, qu'il l'a fausse, qu'il l'a trop épaisse, pour le mépriser ; et au contraire, qu'il l'a fine, bien tournée et bien relevée, pour le louer. On appelle encolure de jument, celle qui est trop effilée, où il y a peu de chair. On dit aussi, déchargé d'encolure... [F]
Jambe sèche : Ce cheval a les jambes sèches, il les a nerveuses, peu chargées de chair. [L]
LÉANDRE
Tu te moques ?
Vent : Porter le nez au vent, ou, elliptiquement, porter au vent, se dit des animaux et surtout des chevaux, quand ils portent la tête haute. Fig. Il se dit d'un homme qui a l'air fier et dédaigneux.[L]
LA MONTAGNE
Je ne me moque point.
LUCAS, à part
Trente pistoles à gagner ! C'est toujours quelque chose. Achevons d'acouter, c'est le moyen d'apprendre.
LÉANDRE
Mon père n'y songe pas : le pauvre bonhomme ! J'admire sa simplicité.
LA MONTAGNE
Dites plutôt son bon naturel. Allons, monsieur, que cela vous touche, arrachez-vous à cette passion extravagante qui vous retient ici.
LÉANDRE
Eh ! Le moyen de m'en arracher ? Regarde ce portrait, mon pauvre la Montagne.
LA MONTAGNE
Voilà une jolie personne, je vous l'avoue.
LÉANDRE
Admire la fatalité de mon étoile : je pars de l'armée dans la résolution d'obéir aux ordres de mon père.
LA MONTAGNE
Ces bons sentiments-là ne vous ont pas duré.
LÉANDRE
Il n'attendait que mon retour à Paris pour me marier.
LA MONTAGNE
C'est ce qui vous fait craindre d'arriver ?
LÉANDRE
On ne peut échapper à sa destinée.
LA MONTAGNE
Vous vous livrez de bonne grâce à la vôtre.
LÉANDRE
Ma chaise se brise au milieu d'un bois.
LA MONTAGNE
Éloigné des postes.
LÉANDRE
Je me vois obligé de prendre place dans le carrosse de Metz.
LA MONTAGNE
Que le hasard fait passer par là tout à propos.
LÉANDRE
J'y trouve une jeune beauté, toute charmante, toute adorable.
LA MONTAGNE
Cela est bien heureux.
LÉANDRE
Que sa mère vient de retirer du couvent.
LA MONTAGNE
Surcroît de charmes et de mérite.
LÉANDRE
Je suis contraint de lui rendre les armes.
LA MONTAGNE
À trente lieues de Paris, qui se serait défié de l'embuscade ? Tous les ennemis ne sont pas au-delà de la frontière, monsieur.
LÉANDRE
Quel ennemi ! Il est d'un sexe à qui les plus grands hommes font gloire de céder.
LA MONTAGNE
Bon, les plus grands hommes ! Morale d'opéra, monsieur, fades discours ; on ne se rend que quand on veut bien ne pas résister. Mais venons-en au fait, s'il vous plaît ; j'ai eu la complaisance de m'accorder à vos visions, il faut continuer puisque j'ai commencé. Vous aimez Lucile ?
LÉANDRE
À la fureur.
LA MONTAGNE
Elle ne sait rien encore de votre amour ?
LÉANDRE
J'attends l'occasion de me découvrir.
LA MONTAGNE
Vous ne tarderez pas à la trouver. Ensuite ?
LÉANDRE
Si mon amour lui plaît, je la demanderai à son père.
LA MONTAGNE
Il a des engagements avec un autre.
LÉANDRE
Il faut les rompre.
LA MONTAGNE
J'ai commencé d'y travailler.
LÉANDRE
Cela n'est rien, si tu n'achèves.
LA MONTAGNE
Il nous faudra le consentement du vôtre.
LÉANDRE
Nous tâcherons de l'obtenir.
LA MONTAGNE
Cela sera difficile.
LÉANDRE
Cela ne sera pas impossible.
LA MONTAGNE
Nous aurons besoin d'argent.
LÉANDRE
Voilà ma bourse.
LA MONTAGNE
Fort bien, monsieur, vous avez réponse à tout. Malepeste, quel embonpoint de bourse ! Celle-là ne se sent point des fatigues de la guerre, et ce n'est pas là la bourse uniforme du régiment.
Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. Malepeste que ce potage est chaud. Malepeste que cet homme est méchant, qu'il est cruel. [F]
LÉANDRE
As-tu fait donner ordre chez Crépi ?
LA MONTAGNE
Ne vous embarrassez de rien, je ruinerai votre rival dans l'esprit de monsieur Dubuisson ; je lui mettrai sur le corps toutes les sottises que vous faites... Présents, bijoux, cadeaux, sérénades ; j'ai pris mes mesures pour toutes choses : voilà de l'argent, laissez-moi faire, les mesures ne manqueront pas, sur ma parole. Songez seulement à découvrir à Lucile...
SCÈNE VII. Léandre, La Montagne, Lucas.
LUCAS
Eh ! Gare ! Gare ! Enfuyez-vous-en : velà monsieur Dubuisson qui viant envars ici ; il soupçonnera queuque chose, s'il vous trouve ensemble.
LÉANDRE
Il a raison, je me retire.
LA MONTAGNE
Et moi de mon côté...
LUCAS
Eh ! Là, là, bellement, ne vous enfuyez pas, vous ; ce n'est pas pour vous qu'il viant, monsieur Du buisson, ce n'est que pour li.
LA MONTAGNE
Comment donc ?
LUCAS
Avec votre permission, mon neveu de la milice, j'ai queuque petite parole à vous dire.
LA MONTAGNE, à part
C'est encore de l'argent qu'il demande ; je n'ai jamais vu de coquin plus intéressé.
LUCAS
Allons, palsangué, boutez dessus ; puisque vous êtes mon neveu, point de çarémonie. Qu'est-ce que c'est donc que ces trente pistoles qu'il y a à gagner pour qui baillera de certaines nouvelles, là...
LA MONTAGNE
Je ne vous entends pas.
LUCAS
Parguenne, je vous ai bian entendu, moi ; je sais tout le contenu de l'affiche que vous avez perdue, et c'est justement moi qui l'ai trouvée.
LA MONTAGNE
Justement ?
LUCAS
Trente pistoles à gagner ! Foin de ma curiosité, je voudrais morgué point biaucoup ne savoir rien de ça, voyez-vous.
LA MONTAGNE
Comment, comment donc ?
LUCAS
Ces trente pistoles-là me feront perdre l'esprit ; oh ! Pour ça, oui, elles me renversont la cervelle, monsieur de la Montagne.
LA MONTAGNE
Eh ! Par quelle raison ?
LUCAS
Il me vient des scrupules.
LA MONTAGNE
Des scrupules à toi ?
LUCAS
Oui, voirement, des scrupules. Vous m'avez donné quinze pistoles.
LA MONTAGNE
Eh bien ! Quinze pistoles : voudrais-tu les rendre ?
LUCAS
Moi, rendre de l'argent ? Vous n'y songez pas ; je sis fillot d'un procureur de Paris.
Fillot : Terme populaire et d'amitié. Fils. [L]
LA MONTAGNE
Mais d'où viennent donc ces scrupules ? Sur ce que pour servir mon maître, tu trompes le tien ?
LUCAS
Oh ! Palsanguenne, non, vous me payez pour ça.
LA MONTAGNE
Eh bien donc ?
LUCAS
Ça n'est rien, ça se passera.
LA MONTAGNE
Mais encore ?
LUCAS
Et, mais, vous m'avez baillé quinze pistoles pour ne rien dire que c'est votre maître qui est ici.
LA MONTAGNE
Eh bien ?
LUCAS
Et son père en promet trente à sti qui li dira où il est : je me fais comme ça des scrupules.
LA MONTAGNE
Voilà un maître maroufle avec ces fantômes.
Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]
LUCAS
Je ne saurais sarvir sti-ci sans tromper sti-là, voyez-vous, et j'ai dans l'imagination que ce serait blesser ma conscience, si je ne sarvais pas sti qui promet le plus, au préjudice de sti qui baille le moins.
LA MONTAGNE
Oui da, oui da, il y a quelque chose à dire à cela.
Bas.
Le dangereux coquin !
LUCAS
Conseillez-moi un peu là-dessus, monsieur de la Montagne, vous qui êtes un si honnête homme.
LA MONTAGNE
Je vois bien ce qu'il y a à faire : tiens, voilà encore quinze louis d'or pour mettre les choses dans l'équilibre.
LUCAS
Tatigué, que vous êtes de bon conseil, monsieur de la Montagne ! Mais, attendons un peu... Oui... tout juste, me voici un peu plus embarrassé qu'auparavant.
LA MONTAGNE
Comment ? Tu rêves. Serait-ce encore quelque scrupule ?
LUCAS
Palsangué, oui, je ne suis plus queu parti prendre avec votre peste d'équilibre. Pour que la balance penche de queuque côté, il faut du poids de plus, monsieur de la Montagne.
Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]
LA MONTAGNE
Voilà encore quatre louis, seras-tu content ?
LUCAS
On ne peut pas plus. Je vous sarvirons comme vous nous payez, à bonne mesure.
LA MONTAGNE
Oui ? Tu nous es d'un grand secours, vraiment.
LUCAS
Morguenne, vous ne savez pas ce que je risque, si monsieur Dubuisson ou madame sa femme venont à savoir que je me suis baillé pour compagnon de jardinage un jardinier qui n'est pas jardinier.
LA MONTAGNE
Et qui diantre veux-tu qui le lui dise, gros animal ?
LUCAS
Et que sais-je, moi ? Mademoiselle Lucile elle-même, peut-être : elle est fille et jaseuse, elle dégoisera queuque chose ; et sa suivante, mademoiselle Marthon, qui est itou une babillarde, et pis velà tout justement comment les choses se découvriront, monsieur de la Montagne.
LA MONTAGNE
Va, ne crains rien : elles n'ont garde de parler ni l'une ni l'autre, et Mademoiselle Lucille ne sait encore rien de la passion de mon maître, elle ne le connaît pas pour ce qu'il est.
LUCAS
Eh ! Fi donc, vous m'en baillez à garder ; queu peste de conte ! Si alle ne le connaissait pas, lui aurait-elle baillé sa portraiture ?
LA MONTAGNE
Paix, tais-toi, ne parle point de cela. Il ne faut pas qu'elle sache que mon maître a son portrait ; nous ne l'avons eu que par surprise.
LUCAS
Et comment, par surprise ? Expliquez-moi ça, monsieur de la Montagne. Effectivement, ça est bien surprenant.
LA MONTAGNE
Pas trop. Elle passe quelquefois des heures entières sur le grand balcon du côté de la rue ; un peintre de nos amis a trouvé le moyen de tirer le portrait que mon maître porte au bras, et que le hasard t'a fait voir.
LUCAS
Tatigué, l'habile peintre ! J'ons vu le portrait, ça lui ressemble comme deux gouttes d'iau.
LA MONTAGNE
Souviens-toi de n'en point parler.
LUCAS
Mais, velà bien des secrets à garder, monsieur de la Montagne : c'est une nouvelle augmentation de peine. Ne faudrait-il point encore queuque petit salaire pour cette peine-là ?
LA MONTAGNE
On te paiera tout à la fin, si nos projets peuvent réussir.
LUCAS
Ils réussiront dès que ne serez pas épargnant ; car, voyez-vous, ce n'est pas pour me vanter, mais je sis un drôle qui aime bian l'argent, je vous en avertis.
LA MONTAGNE
J'en suis convaincu. Mais, dis-moi un peu une chose : ne soupe-t-il pas aujourd'hui quelqu'un avec monsieur Dubuisson ?
LUCAS
Et, palsanguenne, oui. Ils sont un tas de bourgeois et de bourgeoises, qui avont chacun envoyé leur plat, parce qu'ils savont que notre maître est un tantinet ladre. Oh ! Parguenne, il y a de quoi manger ; j'avons morgué deux cochons de lait, trois longes de viau, un gros aloyau, quatre gigots et une tarrinée de boeuf à la mode.
Aloyau : Piece de boeuf qu'on coupe le long des vertèbres au haut bout du dos de cet animal. On dit, un aloyau de la première, de la seconde, de la troisième piece. Quand il n'y a de la chair que d'un côté, on l'appelle une charbonnée. [F]
Terriné : Ce qui est contenu dans une terrine. On a donné une grande terrinée de pois aux pauvres. Cette fille a une grande terrinée de linge à savonner. [F]
LA MONTAGNE
Voilà une petite chère bien délicate. Allons, allons, nous la leur ferons faire meilleure qu'ils ne pensent, et nous en feront honneur à monsieur Caton.
LUCAS
Hem, plaît-il ? Que dites-vous ?
LA MONTAGNE, bas
Rien. Va-t-en voir ici près à l'Épée-Royale s'il n'y est point encore arrivé trois carrossées d'hommes et de femmes à qui j'ai donné rendez-vous.
LUCAS
Trois carrossées ! Velà bien du monde : qu'est-ce que vous voulez faire de tout ça ?
LA MONTAGNE
Tu le sauras : va vite, et viens me rendre réponse.
LUCAS
Oui, oui, je m'en vas vite, allez.
Bas.
Mais j'irai plus loin que l'Épée-Royale, et je gagnerai l'argent de l'affiche.
SCÈNE VIII. Léandre, La Montagne.
LÉANDRE
Mon pauvre la Montagne, voici Lucile et Marthon qui viennent de ce côté-ci ; elles parlent ensemble : je me flatte d'avoir entendu quelque chose qui me regarde ; je voudrais bien en savoir davantage, comment faire ?
LA MONTAGNE
Achevez d'écouter, et suivant ce que vous entendrez, prenez occasion de vous déclarer ou de vous taire. Voici un endroit tout propre à vous cacher, mettez-vous sur ce gazon et faites semblant de dormir : il est assez naturel qu'un garçon jardinier s'endorme sur l'herbe au lieu de travailler.
LÉANDRE
Les voici. Que Lucile est belle, et que je suis amoureux !
LA MONTAGNE
Tout ira bien. Écoutez, parlez à propos, et me laisser faire le reste.
SCÈNE IX. Léandre, Lucile, Marthon.
MARTHON
Mort de ma vie, mademoiselle, vous n'êtes pas de bonne foi ; vous ne me dites point naturellement ce que vous avez dans l'âme.
LUCILE
Mais, que veux-tu que je te dise ?
MARTHON
Ce que vous avez.
LUCILE
J'ai du chagrin, Marthon.
MARTHON
Du chagrin ! Vous voilà fraîchement sortie du couvent, où je sais bien que vous enragiez d'être ; on va vous marier, et vous avez du chagrin ? Je ne comprends pas...
LUCILE
Hélas ! Marthon.
MARTHON
Vous soupirez, vous levez vos yeux au ciel ; oh ! Je comprends à présent : vous êtes amoureuse, mademoiselle.
LUCILE
Ah ! Marthon, ne va pas t'imaginer...
MARTHON
Je n'imagine rien que de juste, et je gage que ce n'est pas du mari qu'on vous destine que vous êtes amoureuse. Vos parents ont fait un choix pour vous sans vous consulter ; vous en avez fait un autre, vous, en votre petit particulier, sans prendre leur avis, et vous n'avez pas grand tort ; leur monsieur Caton est bien le plus vilain mâtin, le plus disgracié mortel, avec son tic et son bégaiement ; je ne connais que votre cousin, monsieur l'avocat, qui soit encore aussi ridicule.
LUCILE
Ah ! Ma chère Marthon, que tous les hommes ne sont-ils faits comme ces deux-là ?
MARTHON
Fort bien, je vous entends. Si tous les hommes étaient faits comme eux, votre petit coeur serait moins agité, n'est-ce pas ?
LUCILE
Parle bas, ma pauvre Marthon.
MARTHON
Eh bien ! Oui, volontiers ; mon dessein n'est pas de vous nuire. Hé bien ?
LUCILE
Hé bien ! Marthon, je n'ai rien à te dire.
MARTHON
Je m'en vais parler haut.
LUCILE
Eh ! Non, non, doucement.
MARTHON
Vouloir qu'on parle bas, et ne rien avouer, cela me révolte. Vous rougissez, c'est une manière de s'expliquer dont je vous sais gré. La pudeur sied à merveille sur le visage d'une jeune personne, c'est dommage que le mode en passe. Oh ! Ça, ça, remettez-vous ; je sais bien qu'un aveu tendre coûte à faire à une fille qui sort du couvent, mais cela viendra ; le mot d'amour vous effarouche à présent, mais l'usage adoucira le mot et la chose, et vous ne l'aurez pas entendu prononcer cinq ou six fois, que vous en aurez pris l'habitude.
LUCILE
En effet, Marthon, tu es une personne admirable, et tes discours me donnent une certaine confiance. Je me sens plus de résolution... Mais, non, je n'aurai jamais la force de te le dire.
MARTHON
Quoi dire ?
LUCILE
Qu'il est vrai, Marthon, que je crois que j'ai de l'amour.
MARTHON
Eh, mort de ma vie ! C'en est fait, le voilà tout dit. Avouez que vous voilà bien soulagée ; car, après l'aveu de la chose, celui des circonstances est compté pour rien. Il ne faut pas demander si le chevalier que vous aimez a beaucoup de mérite.
LUCILE
Oh ! Tant, Marthon.
MARTHON
Je m'en doute bien. S'il est jeune, galant, bien fait.
LUCILE
Tout des plus galants, des plus jeunes, des mieux faits.
MARTHON
La pauvre enfant ! Il ne faut plus chercher de qui sont les fêtes galantes qui se donnent ici depuis quelques jours ; c'est ce jeune amant, sans doute ?
LUCILE
Hélas ! Non, Marthon, ce n'est point lui ; il ignore où je suis, mon nom même ne lui est peut-être pas connu.
MARTHON
Comment donc, vos affaires ne sont pas plus avancées que cela ?
LUCILE
Il n'a pas tenu à lui ni à moi, ma chère Marthon, et si j'en crois ses yeux et mon coeur...
MARTHON
Ses yeux et mon coeur ! Comment, diantre, voilà du style le plus tendre, le plus délicat. S'expliquer ainsi en sortant du couvent ! Ah ! Nature ! Nature !
LUCILE
Mais ma mère, qui, comme tu sais, est venue me chercher à Metz elle-même, nous a si fort observée l'un et l'autre pendant toute la route...
MARTHON
Comment donc, pendant toute la route ? C'est donc une aventure de carrosse que celle-ci ?
LUCILE
Hélas ! Oui, Marthon.
MARTHON
La pauvre enfant ! Que je la plains !
LUCILE
Je sais combien je suis à plaindre. Je me suis dit tout ce qu'on se peut dire ; je sens tout le ridicule de ma passion ; mais elle est telle, chère Marthon, que je ne suis plus maîtresse de la vaincre, et que je serai malheureuse toute ma vie.
MARTHON
Oh ! Pour le coup, je suis bien fâchée de n'avoir pas été du voyage. Mais ne savez-vous point à peu près qui est ce jeune homme ?
LUCILE
Un Officier qui revenait d'Allemagne : sa chaise de poste rompit en chemin, il prit place dans le carrosse, je fus surprise en le voyant ; il me parut embarrassé comme moi, et tant que nous avons pu nous voir, nous n'avons point cessé de nous regarder l'un l'autre que quand ma mère nous regardait.
MARTHON
Les pauvres enfants !
LUCILE
Il me donnait la main quand nous descendions du carrosse, et il me la serrait avec tant d'ardeur...
MARTHON
Vous serriez la sienne ?...
LUCILE
Non, Marthon, je n'osais pas encore.
MARTHON
Cela est bien modeste. Et ne vous a-t-il point dit quelque bagatelle, glissé quelque petit mot ?
LUCILE
Oui, Marthon ; mais si adroitement, si spirituellement...
MARTHON
Et comment, encore ?
LUCILE
Il y avait dans notre même carrosse une jeune fille qui n'avait point de mère.
MARTHON
Qu'elle était heureuse ! Eh bien ?
LUCILE
Eh bien ! Marthon, il lui disait les plus jolies choses, les plus tendres, les plus amoureuses, et tout cela, Marthon, en me regardant toujours. Oh ! Je voyais bien que c'était à moi que cela s'adressait.
MARTHON
Par bricole ; fort bien. Au bout du compte ?
Bricole : Tromperie, mauvais expédient. Tenir à demi sa parole. [L]
LUCILE
Au bout du compte, nous sommes arrivés à Paris ; la fin du voyage nous a séparés ; il n'a point eu depuis de mes nouvelles, ni moi des siennes.
MARTHON
Voilà une passion qui aura de belles suites ! Allez, mademoiselle, le meilleur parti que vous puissiez prendre, c'est d'oublier ce jeune homme là, et de ne pas penser que vous l'ayez vu.
LUCILE
Je ne saurais, Marthon, je l'ai trop regardé ; je crois le voir à tous moments, je cherche ses traits, son air, son regard, ses manières dans tout ce qui s'offre à mes yeux.
MARTHON
Vous ne trouvez rien qui lui ressemble, je gage ?
LUCILE
Si fait, Marthon ; mais je n'ose te le dire.
MARTHON
Parlez, parlez, ne craignez rien.
LUCILE
Ce nouveau jardinier qui est ici depuis quelques jours...
MARTHON
Qui, Colin ?
LUCILE
Il me paraît qu'il lui ressemble un peu.
MARTHON
Mais, vraiment, il n'est pas mal tourné, ce jeune drôle-là.
LUCILE
Je lui trouve quelques-uns de ses traits, le même air à peu près, les yeux un peu moins vifs à la vérité ; mais...
MARTHON
Vous regarde-t-il de même ?
LUCILE
Ah ! Pas si amoureusement, Marthon.
MARTHON
Ce n'est donc pas lui. Le voilà qui dort sur ce gazon, taisons-nous.
LUCILE
Ah, ciel ! Marthon, que je serais fâchée qu'il m'eût entendue !
Entendue : Une personne entendue ; pour dire, intelligente et habile. [T]
MARTHON
Il n'y a rien à craindre, ces manants-là dorment d'un trop bon somme.
LUCILE
Ah ! Marthon, si c'était lui et qu'il sentît ce que je sens, il ne dormirait pas si tranquillement.
MARTHON
Oh ! Je le crois bien. Mais que vois-je ? Quel bijou pend au bras de monsieur Colin ?
LUCILE
Un bijou, dis-tu ?
MARTHON
Oui, vraiment, un bijou.
LUCILE
Prends donc garde, tu vas l'éveiller.
MARTHON
Comment donc, c'est un portrait, je crois ?
LUCILE
Un portrait ?
MARTHON
Mademoiselle, c'est le vôtre.
LUCILE
Mon portrait ? Tu n'es pas sage. Et comment, mon portrait ! Ah, ciel ! Que vois-je ?
MARTHON
Ah ! Par ma foi, monsieur Colin est un paysan de la façon de l'amour. C'est lui, mademoiselle, c'est votre joli homme.
LUCILE
Ah ! Ma chère Marthon, mon coeur, mes yeux, mon portrait, tout me le persuade. Mais qui m'assurera que ses desseins sont légitimes ? Qui me sera garant...
LÉANDRE, se levant de dessus le gazon
Moi, charmante personne.
LUCILE
Ah !
MARTHON
Colin ne dormait pas, sur ma parole.
LÉANDRE
Moi qui brûlais de me découvrir à vous, moi qui ne respire et qui ne veux vivre que pour vous, qui n'adore que vous et qui n'ait point d'autre objet, point d'autre passion que d'être à vous tour ma vie !
MARTHON
On vous en offre autant de ce côté-ci.
LUCILE
Ah ! Ma chère Marthon, quelle surprise !
MARTHON
Il n'est point question de faire la fière ; monsieur Colin a tout entendu.
LÉANDRE
Oui, mon adorable Lucile, vos sentiments me sont connus ; ne doutez point, je vous en conjure, de la vivacité, de la sincérité des miens.
MARTHON
Ah ! Mademoiselle, voilà votre père et ce vilain monsieur Caton.
LUCILE
Ah, ciel !
LÉANDRE
Ne faites semblant de rien, demeurez.
SCÈNE X. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton, Lucile, Léandre, Marthon.
MONSIEUR DUBUISSON
Ah ! Ah ! Que veut dire ceci ? Un garçon jardinier aux pieds de ma fille.
MONSIEUR CATON, bégayant
Monsieur Dubuisson...
LÉANDRE, contrefaisant le langage paysan
Comprenez-vous bian, mademoiselle ? Velà le corps de logis, la terrasse est comme là, le potager envars ici, et partant, vous voyez bian... Eh ! Vous velà, monsieur, je vous demande pardon, c'est que...
MONSIEUR DUBUISSON
Que fais-tu là ?
LÉANDRE
Rian, rian, monsieur : c'est que j'expliquais à ces madames que si vous vouliez, j'aurais dessein de prendre votre potager pour mettre en parterre.
MONSIEUR DUBUISSON
Le beau dessein ! Et de quoi te mêles-tu ?
LÉANDRE
De rian, monsieur. C'est que de cette manière-là, il ne manquerait plus rian à votre jardin.
MONSIEUR DUBUISSON
Oui ; mais tout manquerait à ma cuisine.
LÉANDRE
En ce cas, nan pourrait d'un autre côté...
MONSIEUR DUBUISSON, en colère
D'un autre côté ? Va-t'y en, toi, d'un autre côté. Et vous, mademoiselle, allez tenir compagnie à votre mère. Mettre mon potager en parterre, le beau projet ! Et que mettre dans ma soupe ? Des tulipes ?
SCÈNE XI. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton,
MONSIEUR CATON, bégayant
Il n'a pas tort, c'est une belle chose qu'un beau parterre.
MONSIEUR DUBUISSON
Oui, fort bien, vous vous découvrez trop. Écoutez, monsieur Caton, j'avais dessein de vous donner ma fille, parce que je vous croyais un homme réglé, grand ménager, bon économe ; et par vos discours et vos actions, vous me paraissez tout autre.
MONSIEUR CATON
Moi ?
MONSIEUR DUBUISSON
Vous : on dit que toutes ces dépenses ridicules qui se font depuis quelque temps dans le village sont de votre façon.
MONSIEUR CATON
Non, ma foi.
MONSIEUR DUBUISSON
N'avez-vous point de honte ?
SCÈNE XII. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton, Mathurine.
MATHURINE
Eh ! Qu'est-ce que c'est donc que ça, monsieur ? Est-ce drès aujourd'hui que vous faites la noce ?
MONSIEUR DUBUISSON
Comment ?
MATHURINE
Il viant d'arriver là-bas quatre hottées de volailles et gibier, avec six charges de bouteilles de vin, quatre grands marmitons et cinq ou six petits, qui, pour vous accommoder à souper, s'établissont dans votre cuisine aussi familièrement qu s'ils étiont chez eux.
Hotté : Plein une hotte, ou ce qu'on porte à chaque voyage dans une hotte. Il faut tant de hottées de raisin pour emplir cette cuve. il y a tant de hottées de terre en une toise cube. [F]
MONSIEUR DUBUISSON
Qu'est-ce que cela veut dire ?
MATHURINE
Ils aviont ôté les gigots et les longes de viau que j'avais mis à la broche ; ils aviont été chercher du bois et du charbon dans la cave, qui était ouverte, et ils faisiont des feux de reculée ; ils boutiont tout par écuelle, et ils disiont comme ça qu'il ne vous en coûtera rien, qu'on les laisse faire.
Elle sort.
Reculé : Action par laquelle on se retire en arrière. On le dit surtout en cette phrase : Faire un feu de reculée, qui oblige à se reculer. [F]
SCÈNE XIII. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton,
MONSIEUR DUBUISSON
Je n'y comprends rien, monsieur Caton.
MONSIEUR CATON
Ça est pla... plaisant.
MONSIEUR DUBUISSON
Oui, fort plaisant, fort plaisant. Eh ! Le vieux fou !
SCÈNE X.V. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton, Un Rôtisseur.
LE ROTISSEUR, à Monsieur Caton
Monsieur, voilà le mémoire du soupé. Votre homme de chambre a dit que si on ne le trouvait pas ici, qu'on vous le donnât à vous-même.
MONSIEUR CATON
À moi, mon homme de chambre ?
LE ROTISSEUR
Oui, monsieur. Vous n'avez qu'à le voir, c'est lui qui payera.
MONSIEUR CATON
Va, va, tu te méprends.
MONSIEUR DUBUISSON
Parbleu voyons, ce mémoire nous éclaircira peut-être.
Il lit.
Mémoire du soupé porté chez monsieur Dubuisson par ordre de monsieur son gendre.
De mon gendre ? Oh ! Par la ventrebleu il ne l'est pas encore.
Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
MONSIEUR CATON
Si je sais ce que c'est, monsieur Dubuisson...
MONSIEUR DUBUISSON
Eh ! Fi, fi, monsieur, c'est se moquer. L'incident est trop naturel. Vous aimez la bonne chère, monsieur Caton.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
MONSIEUR CATON
C'est une pièce qu'on me fait, monsieur Dubuisson.
Pièce : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, comparé à une pièce de théâtre ; car c'est ainsi que s'explique l'emploi du mot en ce sens. [L]
MONSIEUR DUBUISSON, lit
Deux potages, huit entrées. Fort bien. Un marcassin, six perdrix, une douzaine de cailles, quatre gelinottes de bois. Quel mémoire ! Voyons la somme. Cent quatre-vingt-deux livres dix sous. Hé bien ! Voilà un fort bon ordinaire bourgeois ; une femme ne mourrait pas de faim avec vous, si cela pouvait continuer.
Galinotte : Petite poule engraissée dans une bassecour. GELINOTTE DE BOIS. Poule sauvage qui ressemble à la perdrix, et qui est fort délicate à manger. [F]
MONSIEUR CATON
Je vous jure que...
MONSIEUR DUBUISSON
Allez, vous êtes un vieux fou.
SCÈNE XV. Monsieur Dubuisson, Mathurine.
MATHURINE
Monsieur ?
MONSIEUR DUBUISSON
Qu'est-ce encore ? Le dîner de demain ?
MATHURINE
Non, monsieur, c'est ste madame qui est toujours si claire, si luisante.
MONSIEUR DUBUISSON
Que veux-tu dire ?
MATHURINE
Et là, je m'entends bian ; cette grande madame sèche, qui se boute du varnis sur le visage.
MONSIEUR DUBUISSON
Madame_la_Marquise. C'est une vieille qui n'a ni enfants ni héritiers, allons la recevoir. La peste !
MATHURINE
Il y a itou votre cousin monsieur l'avocat qui est venu avec elle.
MONSIEUR DUBUISSON
Oh ! Pour cet animal-là, je me passerais bien de sa visite. Que diantre vient-il faire ici ce grimacier-là, avec son baragouin ?
Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
Baringouin : Langage corrompu ou inconnu qu'on n'entend pas. Ce mot vient de bara, qui signifie pain en Bas-Breton, et qui vient de bar Hébreu, qui signifie la même chose, et de guin, qui signifie vin aussi en Bas-Breton, et qui apparemment vient de vinum, parce que ces mots de pain et de vin sont les premiers qu'on apprend des langues étrangères. [F]
MATHURINE
Il dit qu'il viant voir monsieur Caton votre gendre, qu'il n'a jamais vu. Le voilà.
SCÈNE XVI. Monsieur Dubuisson, Monsieur Bavardin,
MONSIEUR DUBUISSON
Ah ! Ah ! C'est vous, j'en suis bien aise. Bonjour, monsieur Bavardin, bonjour, soyez le bienvenu : quand vous en retournez-vous ?
MONSIEUR BAVARDIN, bégayant
Je viens... je viens...
MONSIEUR DUBUISSON
Vous venez, vous venez pour voir monsieur Caton. Voyez-le, et lui tenez compagnie, pendant que je vais recevoir madame la marquise. Je ne tarderai pas à vous rejoindre.
SCÈNE XVII. Monsieur Bavardin, Monsieur Caton.
MONSIEUR BAVARDIN, bégayant
Je mou... mourais d'envie de vous saluer.
MONSIEUR CATON
Et moi de vous voir. Votre répu... putation m'est co connue.
MONSIEUR BAVARDIN, bas
Monsieur Ca... Caton se moque de moi, je pense, voyons un peu s'il continuera.
Haut.
Je suis ravi que vous épousiez Lu... lucile. Vous serez cou cou cousin germain de ma mère.
MONSIEUR CATON, bas
Pa pa parbleu, il me contrefait. Voyons jusqu'où cela ira.
Haut.
Ce sera bien de l'ho l'honneur pour moi d'être allié à un homme comme vous, qui est un fou foudre d'éloquence.
MONSIEUR BAVARDIN
Et un grand bonheur à la famille de vous vous avoir, vous qui êtes un fa un fa favori de la fortune.
MONSIEUR CATON
Vous avez tous les talents et toute la physionomie d'un Cu d'un cu Cujas.
Cujas : Jurisconsulte français, brillant représentant de l'École historique du droit romain.
MONSIEUR BAVARDIN
Quelque dépense que vous fassiez, on on sait bien que vous sortez de le cai de la cai de la caisse moins d'argent que vous n'y faites entrer.
MONSIEUR CATON, bas
Cet homme-là cherche à m'in m'insulter.
MONSIEUR BAVARDIN, bas
Cet animal-là se moque de moi.
MONSIEUR CATON
Monsieur Ba bavardin, vous êtes un mau mauvais plaisant, je vous en avertis.
MONSIEUR BAVARDIN
Et vous un plat plat bou bouffon, monsieur Caton.
MONSIEUR CATON
Vous poussez trop la la raillerie, monsieur Bavardin.
MONSIEUR BAVARDIN
Vous me tu tu turlupinez mal à propos, monsieur Caton.
Turlupiner : Se moquer de quelqu'un, le tourner en ridicule. On a appellé de ce nom un Comédien fameux de Paris, dont le talent était de faire rire par de méchantes pointes et des équivoques insipides qu'on a appelées Turlupinades. [T]
SCÈNE XVIII. Monsieur Bavardin, Monsieur Caton, Marthon.
MARTHON
Eh ! Qu'est-ce donc que ceci, messieurs ? À qui en avez-vous ? Déjà de la mésintelligence ? On voit bien que vous allez devenir parents.
MONSIEUR CATON
De quoi ce vi visage-là s'avise-t-il de me contrefaire ?
MONSIEUR BAVARDIN
Morbleu, vi visage vous-même ; cela n'est pas vrai, c'est vous qui me con contrefaites.
MARTHON
Ah ! Ah ! La plaisante aventure ! Allez, messieurs, point de rancune, vous ne vous contrefaites ni l'un ni l'autre, et ce sont de petites manières de parler, des agréments de la nature que vous posséder en commun.
MONSIEUR CATON, embrassant Monsieur Bavardin
Ah ! Ah ! C'est tout autre chose. Je vous demande par pardon, monsieur Bavardin.
Ils s'embrassent.
MONSIEUR BAVARDIN
Je suis votre valet, monsieur Caton.
SCÈNE XIX. Monsieur Dubuisson, Bavardin, Monsieur Caton.
MONSIEUR DUBUISSON
Mais, parbleu, monsieur Caton, je ne vous comprends pas : avez-vous absolument perdu l'esprit ? Il faut être fou à lier pour faire les choses que vous faites.
MONSIEUR CATON
Co-comment donc ?
MONSIEUR DUBUISSON
Cela est étrange ! Je ne suis pas le maître dans ma maison depuis que vous y êtes. Ce ne sont que des cadeaux, des festins, des mascarades.
MONSIEUR BAVARDIN
Il n'est bruit ici que de votre gal galanterie.
MONSIEUR CATON
Je veux être pen pendu, si je sais ce que c'est.
SCÈNE XX. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton, La Montagne.
LA MONTAGNE
Venez donc voir, monsieur, comment vous voulez faire avec ces masques-là ? Il n'y a pas moyen de faire sortir ceux qui sont entrés, ni d'empêcher d'entrer ceux qui sont dehors.
MONSIEUR DUBUISSON
Voilà un bel embarras que vous nous causez là ! Et je donnerais ma fille à un fou comme vous ?
MONSIEUR CATON
Monsieur Dubuisson...
SCÈNE XXI. Monsieur Dubuisson, Monsieur Caton, Monsieur Bavardin, Mathurine, La Montagne.
MATHURINE
Dame, monsieur, venez donc mettre ordre à ça, il n'y a plus moyen d'y tenir ; il faudra déserter, si vous ne faites agrandir la maison.
MONSIEUR DUBUISSON
Ah ! J'enrage : des masques chez moi qui forcent ma porte ?
MONSIEUR BAVARDIN
Je vais mettre ordre à cela.
Il sort.
MONSIEUR DUBUISSON
Voilà ma maison au pillage.
MATHURINE
Non, non, ne craignez rian ; ce sont d'honnêtes gens, ils se recommandent tretous de monsieur Caton.
MONSIEUR DUBUISSON
Oui, justement, voilà l'affaire. Ah ! L'extravagant personnage !
MONSIEUR CATON
Que la peste...
MONSIEUR DUBUISSON, en colère
Que la peste t'étouffe...
LA MONTAGNE
Oui, vous avez raison, c'est un tour de son imagination ; et il y a parmi la mascarade une joueuse de gobelets, qui chante, qui danse, qui fait des tours. Elle m'a avoué que tout ceci était de l'invention d'un homme qui voulait faire à mademoiselle votre fille des présents de noces d'une manière galante.
MONSIEUR DUBUISSON
C'est cela, c'est lui-même.
SCÈNE XXII. Monsieur et Madame Dubuisson, Monsieur Caton, Lucile, La Montagne, Marthon.
MADAME DUBUISSON
En vérité, monsieur Dubuisson, vous avez bien peu de complaisance ; je vous avais prié de différer vos préparatifs de noces, et vous commencez par donner le bal pendant que je me meurs. Le beau remède contre ma migraine, qu'une cohue de masques et de violons !
MONSIEUR DUBUISSON
Tenez, madame, c'est monsieur Caton à qui il faut vous en prendre, c'est lui...
MADAME DUBUISSON
Monsieur Caton est un sot, et je ne consentirai point à donner ma fille à un extravagant comme lui...
MONSIEUR CATON
Je ne m'en pen pendrai pas.
MARTHON
Place, place, voici les folies de monsieur Caton qui s'avancent en musique.
MONSIEUR CATON
Je ne suis pas seul amoureux de Lucile.
LA MONTAGNE
Rira bien qui rira le dernier, n'est-ce pas ?
MONSIEUR CATON
Oui, oui, oui, oui.
Marche de plusieurs jardiniers et paysannes, de Scaramouches, Srlequins et autres. Les jardiniers portent sur leurs têtes des corbeilles garnies de fleurs. Après la marche une paysanne chante.
Scaramouche : Personnage bouffon de l'ancienne comédie italienne habillé de noir de la tête aux pieds. [L]
LA MONTAGNE, à Monsieur Caton
Lucile ? C'est pour elle que la fête se fait.
MONSIEUR CATON
Oui, oui, oui.
LA PAYSANNE, recommence
Sous cet agréable feuillage Lucile vient souvent rêver. Quand vous la verrez arriver, Vous qui dans votre doux ramage Des charmes de l'amour savez si bien parler, Petits oiseaux de ce bocage, Prenez soin de lui révéler Les plaisirs d'un coeur qui s'engage.Entrée de jardiniers qui portent leurs corbeilles à Lucile.
MONSIEUR DUBUISSON
Cela est fort bien chanté, monsieur Caton...
MONSIEUR CATON
Cela est vrai, cela est vrai, mon monsieur Dubuisson.
MARTHON
Pour moi, ce que j'en estime le plus, ce n'est pas la musique. Voyez la propreté de ces corbeilles, la beauté de ces fleurs : encore faut-il bien que je me fasse un bouquet.
En ouvrant une corbeille.
Ah, ciel !
LA MONTAGNE
Comment ? Aurais-tu trouvé là quelque serpent caché sous ces fleurs ? Tu ne serais pas la première nymphe...
MARTHON
Ah ! L'ingénieuse imagination ! Ce ne sont vraiment pas des serpents que ces fleurs cachent.
MADAME DUBUISSON
Qu'est-ce que c'est donc ? Qu'as-tu trouvé ?
MARTHON
Des étoffes magnifiques, madame, et qui se soutiennent d'or, voyez. Ah ! Monsieur Caton, que vous êtes un royal homme !
MONSIEUR DUBUISSON
Que ces gens-là remportent leurs étoffes. Vous êtes bien heureux, monsieur Caton, d'avoir affaire à des personnes raisonnables.
MARTHON
Ah ! Monsieur, avant qu'on les emporte, laissez-nous du moins le plaisir de la vue. Apparemment cette autre manne renferme la petite oie ?
Manne : Panier d'osier plus long que large, où l'on met le linge, la vaisselle. [L]
MONSIEUR DUBUISSON
La bile me monte, et ces impertinences-là me mettent dans une colère...
LA MONTAGNE
Ah ! Point d'humeur, voyons jusqu'au bout. Où est la joueuse de gobelets ? Qu'on apporte une table.
LA BOHÉMIENNE, chante
Chacun fait ici-bas des tours de gobelets. Aux champs, à la cour, à la ville, au palais, À qui mieux mieux chacun s'abuse : Pour se fourber les mortels semblent faits, Il n'en est point que la feinte n'amuse ; La vérité pour eux a moins d'attraits Que l'adresse et la ruse. Pour se fourber les mortels semblent faits ; Aux plus trompeurs l'usage sert d'excuse ; Chacun fait ici-bas des tours de gobelets. Aux champs, à la cour, à la ville, au palais, À qui mieux mieux chacun s'abuse.LA MONTAGNE
La morale est fort bonne : mais elle est ennuyeuse. Allons, amusons-nous plus agréablement, et donnez-nous quelque joli tour de votre métier.
LA BOHÉMIENNE
Très volontiers. Je ne suis ici que pour cela.
Elle chante en jouant des gobelets.
Prenez bien garde à mes manches, À ma baguette, à ma main ; Disant trois fois prelin pin pin, Ces trois boulettes blanches Se vont changer soudain. Celle-ci, beauté brillante, Qui savez tout charmer, Est un livre qu'on vous présente, Le grand art de se faire aimer.Elle présente à Lucile un livre, qu'elle fait trouver sous un de ses gobelets.
LUCILE
Un livre à moi ?
MARTHON
Donnez, donnez, j'aime la lecture. Voyons un peu.
En l'ouvrant.
Ah ! Madame, le beau livre ! Que le style en est riche ! Qu'il est brillant ! Ce ne sont que pierreries, des bagues, des boucles d'oreilles, des pendants, un esclavage. Ah ! Monsieur Caton, qu'il est doux de porter vos chaînes !
LUCILE
Des pierreries ! Mon père, il faut renvoyer tout cela.
MARTHON
Oui, mademoiselle : mais je m'en vais toujours les serrer, sauf à rendre.
LA MONTAGNE
Eh ! Attends, attends, ne te presse point, il faut voir la métamorphose des autres boulettes.
LA BOHÉMIENNE, chante
Celle-là, sans que j'y touche Que du petit bout de mon bâton, C'est l'art d'adoucir la Marthon La plus fière et la plus farouche.MARTHON
On me dédie aussi des livres à moi ! L'art d'adoucir la Marthon.
Elle ouvre le livre.
LUCILE
Voyons ce que c'est. Il est plein de louis ! Garde-toi bien de prendre cela, Marthon...
MARTHON
Je vous demande pardon, mademoiselle, des livres ne se refusent point, j'aime la lecture, et celui-là ne sera point rendu sur ma parole. Ah ! Monsieur Caton, que vous écrivez noblement ! Dédiez-nous souvent de vos ouvrages. Le second tome ne vaut pourtant pas le premier, mais il ne laisse pas d'avoir son mérite, et j'aimerais assez une bibliothèque toute dans ce goût-là. Voyons le troisième.
LA BOHÉMIENNE, chante
Voici le plus difficile Et le plus beau de mon art ; Voyez si je suis habile, Et si le tour est gaillard : Q'il ne soit pas inutile, Chacun y peut prendre part.La table sur laquelle la bohémienne a joué des gobelets, se change en une table garnie de corbeilles de fruits et de soucoupes garnies de liqueurs.
LUCILE
Oh ! Pour ce dernier tour-là il me fait plaisir ; j'en suis, et l'on ne saurait donner une collation d'une manière plus galante.
MARTHON
Oh ! Par ma foi, l'auteur se dément, son style baisse, et les premiers tours sont les plus jolis à ma fantaisie : mais il n'importe, tirons-en partie, tout coup vaille.
Tout coup vaille : Tout coup vaille, loc. adv. qui signifie, à de certains jeux, qu'en attendant la décision de ce qui est en contestation, on ne laissera pas de jouer. Fig. À tout hasard. [L)
SCÈNE XXIII. Monsieur et Madame Dubuisson, Monsieur Orgon, Monsieur Caton, Léandre, Lucile, Lucas, Mathurine, La Montagne.
LUCAS
Laissez faire, monsieur, si je ne le trouvons pas là, je le trouverons... Il est morgué ici, ne vous boutez pas en peine.
LA MONTAGNE
Comment, diantre, que vois-je ? Le père de mon maître !
LUCAS
Tenez, voilà déjà son valet, n'est-ce pas ?
MONSIEUR ORGON
Eh ! Oui, justement, c'est lui-même.
MONSIEUR DUBUISSON
Madame Dubuisson, c'est monsieur Orgon, je pense.
MONSIEUR ORGON
Monsieur et madame Dubuisson, par quelle aventure vous trouvé-je ici ?
MONSIEUR DUBUISSON
Eh ! Vraiment, il n'y a point là d'aventure, nous sommes chez nous, Monsieur Orgon.
MONSIEUR ORGON
Ah ! Je vous demande pardon, je savais bien que vous aviez une maison auprès de Paris ; mais je ne savais pas qu'elle fût de ce côté-ci.
MONSIEUR DUBUISSON
Quel hasard, ou quelle raison vous y amène, vous ?
LA MONTAGNE
Monsieur a su qu'il y avait bal ici, il aime la joie, il vient prendre part à la fête. Allons, allons, de la joie.
MONSIEUR ORGON
La fête finira mal pour toi ; tu es un coquin qui débauche mon fils, apparemment.
MONSIEUR DUBUISSON
Votre fils ?
MONSIEUR ORGON
Oui, mon cher monsieur Dubuisson ; cet honnête paysan est venu m'avertir qu'il était ici déguisé en jardinier, amoureux d'une jeune personne, à qui il donnait tous les jours de nouvelles fêtes.
LA MONTAGNE, à Lucas
Ah ! Bourreau, tu as fait là de belles affaires.
LUCAS
J'ons gagné les trente pistoles de l'affiche. Je ferai morgué une bonne maison, n'est-ce pas ?
MONSIEUR DUBUISSON
Que veut dire tout ceci, monsieur Orgon ? Votre fils déguisé ici en jardinier et amoureux d'une personne à qui il donne des fêtes. Madame Dubuisson !
MADAME DUBUISSON
Mon fils !
LUCAS
Eh ! Morgué, ne faut pas tant rêver, c'est de mademoiselle Lucile qu'il est amoureux.
MADAME DUBUISSON
De ma fille ?
MONSIEUR ORGON
De votre fille ?
MONSIEUR CATON
Voi, voi, voilà le fait, Monsieur Dubuisson.
MONSIEUR ORGON
Mais, vraiment, ce serait une chose fort plaisante que le hasard eût ainsi prévenu nos projets !
LA MONTAGNE
Comment, comment vos projets ? Entendons-nous un peu, s'il vous plaît.
MONSIEUR ORGON
Quand j'ai fait revenir ton maître d'Allemagne, c'était pour le marier avec la fille de monsieur.
LA MONTAGNE
Quoi ! Tout de bon ?
MONSIEUR DUBUISSON
Je n'ai retiré ma fille du couvent, moi, que pour ce mariage-là.
LA MONTAGNE
Cela est admirable : Point de tricherie, au moins !
MONSIEUR DUBUISSON
On te dit vrai.
LA MONTAGNE, à Léandre
Oh bien ! En ce cas-là, démasquez-vous, monsieur le jardinier, tout est découvert.
LÉANDRE, se mettant à genoux
Mon père, je vous demande mille pardons.
MONSIEUR ORGON, en l'embrassant
Ah ! Mon fils, mon cher enfant, je t'ai cru mort, je te retrouve, je te pardonne tout. Monsieur Dubuisson ?
MONSIEUR DUBUISSON
Je suis tout prêt à vous tenir ma parole ; mais cependant j'hésitais à donner à monsieur Caton, à cause des dépenses excessives dont je le soupçonnais, et c'est notre faux jardinier qui les faisait.
MONSIEUR ORGON
Que cela ne vous inquiète point, quelques dépenses qu'il puisse faire, j'ai assez de bien pour les soutenir.
MATHURINE
On a servi, monsieur.
MONSIEUR DUBUISSON
Allons nous mettre à table, remettons le bal après le souper.
MONSIEUR CATON
Je viens, ma foi, de l'échapper belle.
LUCAS
Et moi, palsanguenne, j'ai fait un biau coup. Avouez tretous, que je sis un habile homme.
41 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0