Comédie-ballet en vers et en prose
L'Impromptu de Suresnes
Représentée pour la première fois, devant son Altesse Électorale Monseigneur le Duc DE BAVIERE, à Suresnes, le 2 Mai 1713.
Personnages
- PHILIS
- THERSANDRE
- Troupe de Paysans et de Paysannes
PROLOGUE.
PAYSAN conduisant une troupe de Paysans et de Paysannes
Sur les rivages de la Seine, La Paix que la victoire amène, Revient dans nos charmants réduits, Heureux habitants de Suresnes, Vous en goûtez les premiers fruits.Suresnes : commune à l'ouest de Paris.
THERSANDRE
Depuis que les Dieux sur la terre Ont éteint le feu de la guerre, Le céleste flambeau D'un feu nouveau s'allume, Et plus brillant que de coutume, Il nous promet un jour plus beau.PHILIS
Sensible aux maux de l'univers, Il ne jetait sur lui ses regards qu'avec peine, Sur les coteaux les raisins étaient verts ; Cérès languissait dans la plaine, Le Ciel nous redonne la paix, Nos vins et nos moissons mûriront désormais.THERSANDRE
Loin des hasards Les amours volent De toutes parts, Et nous consolent Des fureurs de Mars. Tous les coeurs s'enrôlent Sous leurs étendards.ENTRÉE.
PHILIS
Dans cet asile L'Onde tranquille À regret semble le quitter ; Et des mers craignant les orages, Elle refuse à leurs rivages Les tributs qu'elle doit y porter.ACTE UNIQUE
SCÈNE I. Bacchus, La Folie.
BACCHUS
Quoi donc la Folie sans l'Amour.
LA FOLIE
Est-ce pour vous une nouveauté, Seigneur Bacchus ? Il est bien vrai que l'Amour ne va jamais sans la Folie ; mais je vais souvent sans l'Amour.
BACCHUS
Je vous croyais inséparables.
LA FOLIE
Hé, vous voilà bien seul aujourd'hui, tout cela me surprend.
BACCHUS
J'ai laissé ma suite dans le Village.
LA FOLIE
Hé, quel sujet vous y amène ?
BACCHUS
L'envie de faire plaisir aux heureux habitants de cette agréable contrée ; je ne suis pas la seule divinité qui s'intéresse à leur bonheur.
LA FOLIE
Je suis instruite de cela.
BACCHUS
C'est un pays de vignoble, il est de mon domaine, je prétends le faire valoir, et lui donner des marques sensibles de ma protection.
LA FOLIE
Cela est fort louable.
BACCHUS
Je veux qu'il y ait cette année une très copieuse et très excellente vendange, qu'on puisse faire passer pour du vin de Champagne.
LA FOLIE
Cela ne sera pas nouveau ; mais ces bienfaits-là ne seront que pour les Vignerons, et il faut que tout le monde se ressente ici de l'honneur de votre présence.
BACCHUS
Il ne tiendra pas à moi, je vous assure.
LA FOLIE
Nous avons deux jeunes filles qui ont grand besoin de votre secours, et nous vous prions, l'Amour et moi, de vous unir avec nous pour les rendre heureuses.
BACCHUS
Très volontiers, vraiment, et qui sont-elles ?
LA FOLIE
L'une est fille d'un vieil usurier de Marchand de vin, qui a fait fortune, et l'autre est la nièce de son associé ; ils ne veulent pas qu'elles épousent deux jeunes gens de Paris, qui les aiment éperdument.
BACCHUS
Sont-elles du village ? Y demeurent-elles ?
LA FOLIE
Oui, dans la maison d'un des deux amants dont le père a loué les caves pour en faire un magasin d'assez bon vin.
BACCHUS
En a-t-il grande provision ?
LA FOLIE
Oui, sans doute.
BACCHUS
Cela est bon, je travaillerai à cela, il en faut faire la consommation, voilà de bonne besogne.
LA FOLIE
Mais c'est au mariage des filles qu'il faut songer plutôt qu'à la consommation du vin.
BACCHUS
Ne vous mettez pas en peine, l'un nous mènera à l'autre : je vais faire un tour dans les vignes, et je me rends ici dans un moment. .
LA FOLIE
Je vous y attends.
BACCHUS
Ayez soin de votre côté d'entretenir les filles et leurs amants dans des sentiments judicieux et raisonnables, tels que vous êtes capable d'en inspirer.
LA FOLIE
Laissez-moi faire, je ne les quitterai point, et je ne me ferai pourtant point connaître à eux, que pour les assurer de votre protection.
SCÈNE II. Éraste, Lucile.
ÉRASTE
Savez-vous bien, ma chère Lucile, que vous me mettez au désespoir ?
LUCILE
Je plains fort l'état où vous êtes. Ma situation n'est pas meilleure.
ÉRASTE
Quoi ! Nous cesserions de nous voir ?
LUCILE
Il faut bien s'y résoudre.
ÉRASTE
Et vous cesserez de m'aimer ?
LUCILE
Je ne vous dis pas cela, mon coeur dépend de moi, je vous l'ai donné, je vous le laisse, ma volonté dépend de celle de mes parents, je la soumets à ce qu'ils me prescrivent.
ÉRASTE
Ah ! Lucile, Lucile ! Que l'amour est faible dans un coeur où le devoir se fait écouter !
LUCILE
Éraste, Éraste que le coeur souffre se s'assujettir au devoir !
ÉRASTE
Hé ! Pourquoi s'en faire l'esclave ? Mon père me défend de m'attacher à vous, il me déshérite si je vous épouse. Ai-je cessé de vous rendre des soins ? Ai-je changé de résolution ?
LUCILE
Non, je n'ai pas lieu de m'en plaindre.
ÉRASTE
Hé ! Ne rougissez-vous point, dites-moi, d'être si timide, quand je marque tant de fermeté ?
LUCILE
Ce qu'on pardonne à votre sexe ; ne serait pas excusable dans le nôtre.
ÉRASTE
En vérité charmante Lucile, vos chimères et vos scrupules me déconcertent, faites pour moi ce que je fais pour vous, ou je croirai que vous ne m'aimez point.
LUCILE
Mais quel parti prendre, et quel espoir nous peut flatter ? Vous êtes homme de famille, vos parents se mésallieraient en consentant à notre mariage, mon père est un bon Bourgeois de Suresnes, qui vient de faire fortune dans son négoce, il ne veut point entrer dans une famille qui mépriserait peut-être la sienne. Ah ! Mon cher Éraste, que notre bonheur est éloigné !
ÉRASTE
Moins que vous ne pensez. Commençons par désobéir, et mettons les choses dans un état qui puisse ôter à nos familles l'espérance de nous désunir.
LUCILE
Il y a de la folie dans votre proposition.
ÉRASTE
Il n'y a que de l'amour, je vous jure.
LUCILE
L'Amour vous donne des idées bien extravagantes.
ÉRASTE
Les plus folles sont quelquefois justifiées par l'événement.
LUCILE
Les idées folles déshonorent, et l'événement ne justifie point.
SCÈNE III. Nérine, Éraste, Lucile.
NÉRINE
Qu'est-ce que c'est, mes enfants, qu'y a-t-il de nouveau ? Vous voilà dans les réflexions dans les grandes phrases, poussez-vous les beaux sentiments ?
ÉRASTE
Venez, charmante Nérine, venez m'aider à persuader votre aimable compagne de ne pas désespérer un amant que vous savez bien qui l'adore
NÉRINE
Comment ? Que parlez-vous de désespoir ? Tu n'y songes donc pas, Lucile ? Un amant désespéré n'est propre à rien : ils sont rares, les amants, et il est important de les ménager, quand on en a de bons.
LUCILE
Mon père vient de me défendre absolument de voir Éraste.
NÉRINE
Le grand malheur ! Tu l'en aimeras davantage.
ÉRASTE
Elle est résolue de lui obéir.
NÉRINE
Voilà une sotte résolution, c'est une imbécile.
LUCILE
Quoi, ru ne penserais pas comme moi ?
NÉRINE
Oui da, le premier mouvement pourrait bien m'inspirer quelque faiblesse, mais la réflexion vient au secours des personnes qui aiment ; et l'esprit sert à bien des choses, par exemple.
Da : On écrivait autrefois Dea. Interjection qui sert à augmenter l'affirmation ou la dénégation : c'est un terme populaire. [F]
LUCILE
Comment, par exemple ?
NÉRINE
Mon oncle vient de me défendre aussi de voir Clitandre.
LUCILE
Quoi tout de bon ?
NÉRINE
Très sérieusement. Pourquoi veux-tu que mon oncle soit plus raisonnable que ton père ?
LUCILE
Ils se sont donné le mot apparemment.
NÉRINE
Ils sont associés pour leur négoce, ils ont voulu faire aussi société de caprice.
LUCILE
Et quel est ton dessein, Nérine ?
NÉRINE
Mon dessein ? Je viens d'envoyer chercher Clitandre tout à l'heure.
ÉRASTE
Vous voyez, Lucile ?
LUCILE
Tu n'y songes pas vraiment.
NÉRINE
Je n'y songe pas ? Il faut bien lui signifier l'ordre et les menaces que l'on m'a faites en cas de contravention.
LUCILE
Vous voyez, Éraste.
NÉRINE
Lui faire bien voit toutes les conséquences qu'il y aurait de ne pas obéir.
LUCILE
Je ne suis pas seule de mon sentiment.
NÉRINE
Afin qu'il m'ait plus d'obligation de n'en rien faire, et que la passion que nous avons l'un pour l'autre s'augmente par les difficultés.
ÉRASTE
On aime plus tendrement que vous, Lucile.
LUCILE
Mais, ma chère Nérine…
NÉRINE
Chacun pense à sa manière ; mon enfant, voilà la mienne.
LUCILE
Et quel objet te proposes-tu ?
NÉRINE
D'aimer et d'être aimée : d'attendre, du temps et de la fortune, un changement à la nôtre ; mériter par la persévérance un bonheur que les obstacles auront rendu plus sensible.
ÉRASTE
Que Clitandre est heureux ! Et que ma destinée est différente de celle de mon ami !
NÉRINE
Oh ! Je vous réponds bien qu'elle sera pareille. Le père et l'oncle défendent de concert, il faut que la fille et la nièce s'entendent de même.
SCÈNE IV. Clitandre, Éraste, Lucile, Nérine.
CLITANDRE
Que vient-on de m'apprendre, ma chère Nérine ?
NÉRINE
Que je voulais vous parler.
CLITANDRE
Pour me dire de ne plus vous voir.
NÉRINE
Non, je ne vous ferez pas ce compliment-là ; c'est le style de mon oncle, mais ce n'est pas le mien : et comme nous pensons différemment, cela fait que nous ne nous exprimons pas toujours de même.
CLITANDRE
Qu'ai-je fait pour m'attirer cette disgrâce de sa part ?
ÉRASTE
Qu'ai-je fait pour m'en attirer autant de la part du père de Lucile ?
CLITANDRE
Comment ?
ÉRASTE
Nous sommes dans le même cas l'un et l'autre, et nous en ignorons le sujet.
NÉRINE
Cela est bien difficile à deviner ! Vous avez paru nous aimer, nous en avons paru contentes : le bonheur d'autrui leur fait peine, ils cherchent à le traverser.
Traverser : Susciter des obstacles pour empêcher le succès de quelque entreprise. [Acad. 1762]
CLITANDRE
Ils ont été les premiers à nous souhaiter dans leur maison.
NÉRINE
Je le crois bien, vous aviez un millier de pistoles à y dépenser, et vous n'en vouliez qu'à la cave. L'espèce vous manque, vous prenez à crédit, et vous vous attachez aux filles ; cela fait une grande différence, voyez-vous.
ÉRASTE
Nous n'obtiendrons jamais leur aveu.
NÉRINE
Nous l'aurons par force ou par adresse.
CLITANDRE
Comment nous y prendre ?
NÉRINE
C'est ce qu'il faudra voir. Le temps et l'Amour travailleront pour nous.
SCÈNE V. La Folie, Lucile, Nérine, Éraste, Clitandre.
LA FOLIE
Et la Folie ne vous sera pas inutile.
LUCILE
La Folie ?
LA FOLIE
Comment donc ? Vous me méconnaissez tous quatre, et vous me regardez à deux fois ? Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que nous avons commerce ensemble.
Commerce : Se dit aussi de la correspondance, de l'intelligence qui est entre les particuliers, soit pour des affaires, soit pour des études, ou simplement pour entretenir l'amitié. [T]
NÉRINE
La Folie, soit. Nous ne nous défendons point d'être de votre domaine. Nous sommes encore d'âge à cela.
LUCILE
Pour moi, je ne sais pas ce que cela veut dire : mais en vous voyant, je me confirme tout à fait dans la résolution d'obéir aux lois de l'Amour, plutôt qu'à celles de mon père.
NÉRINE
J'aurai les mêmes égards pour mon oncle.
CLITANDRE
Il n'y a point d'extrémité où je ne me porte.
ÉRASTE
Il n'y a point de violence dont je ne sois capable.
CLITANDRE
Contre ma famille et la vôtre.
ÉRASTE
Contre toute la terre ensemble.
CLITANDRE
Pour m'unir à l'aimable Nérine.
ÉRASTE
Pour posséder la charmante Lucile.
LA FOLIE
Les jolies gens ! Voilà de mes traits, je me reconnais.
LUCILE
Mais quels moyens mettre en usage…
LA FOLIE
Ne vous inquiétez point, on travaille pour vous.
NÉRINE
Comment ?
LA FOLIE
L'Amour, Bacchus et moi, nous agirons de concert pour vous rendre service.
CLITANDRE
Bacchus, l'Amour et la Folie s'intéressent à notre sort !
LA FOLIE
Cela vous étonne ? Vous êtes deux jolis ivrognes. Vos maîtresses sont faites pour l'Amour ; vous l'êtes tous quatre pour la Folie. Nous cherchons tous trois à vous faire plaisir.
NÉRINE
Ce que c'est que d'avoir du mérite, il ne manque jamais d'être récompensé.
LA FOLIE
Voici Bacchus avec votre père, éloignons-nous : tout en marchant je vous instruirai de ce que vous aurez à faire.
SCÈNE VI. Bacchus, Foret.
BACCHUS
Vous êtes un fripon, Monsieur le Marchand de Vin, d'en faire de si gros magasins pour le renchérir. Voilà une nouvelle manoeuvre ; Mais pour vous punir, je rendrai les vendanges prochaines si abondantes, que vous vous repentirez de votre usurière précaution.
FORÊT
Puissant Dieu des buveurs, pouvais-je mieux marquer mon respect pour vous et pour votre divine liqueur, qu'en la conservant chèrement comme j'ai fait.
BACCHUS
Oui, pour la vendre plus cher de jour en jour, et détruire presque entièrement le culte de ma divinité. Comment diable, depuis près de trois ans je n'ai presque pas remarqué que personne se soit mis en état de me faire véritablement honneur, tant l'avarice des usuriers, comme vous, a pris soin de faire triompher dans le monde mes deux grands ennemis, la soif et la sobriété.
FORÊT
Cela commence à revenir, Seigneur Bacchus, et vous n'avez pas lieu de vous plaindre.
BACCHUS
Qu'est-ce à dire : Je n'ai pas lieu de me plaindre ? Il y a un temps infini qu'on ne voit plus de Bourgeois ivres dans les rues, ni de petits Maîtres entre deux vins rendre hommage au beau sexe dans les bosquets des Tuileries. On ne bat plus le Guet à Paris ; on ne casse plus de lanternes. Quelle honte est-ce là, Monsieur le Vinotier ! Oh, j'y veux mettre ordre.
Guet : Garde qu'on fait pour découvrir quelque chose, ou pour surprendre. Se dit aussi d'une compagnie entière qui fait la patrouille, ou d'un corps de garde qu'on pose sur des passages, soit pour empêcher les surprises des ennemis, soit pour prendre les voleurs, ou ceux qui troublent le repos de la ville. [F]
Petit maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
FORÊT
Ce n'est pas ma faute, je vous assure.
Vinotier : Qui tient une vinoterie ; boutique de marchand de vin. [SP]
BACCHUS
Ce n'est pas votre faute ? Ce n'est pas la seule qu'on vous impute ; vous ne vous contentez pas d'empêcher de boire, vous ne voulez pas qu'on se marie.
FORÊT
Moi, Seigneur !
BACCHUS
Oui, vous. Je sais de vos nouvelles, et vous avez un associé qui est dans le même cas, à ce qu'on m'a dit ; mais je vous corrigerai l'un et l'autre, ou je vous ruinerai tous deux. Je vous en avertis.
FORÊT
Hé ! Ne sommes-nous pas déjà tout ruinés, si vous rendez, cette année, les vignes si fertiles ?
BACCHUS
Oh ! Pour cet article-là, je vous en réponds.
FORÊT
Ah, malheureux que je suis ! Me voilà perdu : que deviendrai-je ? Hé, miséricorde, Seigneur Bacchus, laissez geler les vignes, je vous prie, et ne me refusez pas votre protection, pour me faire débiter le vin vieux qui me reste.
BACCHUS
Ce maraud-là me présente une plaisante Requête ! Voilà comme sont les hommes. Ils ne nous adressent des prières que par rapport à leur intérêt.
FORÊT
Si vous me refusez, j'irai me pendre de désespoir, et vous perdriez un fidèle serviteur.
BACCHUS
Je ne perdrais pas grand-chose, et le Public y gagnerait. Mais il n'importe, je suis bon, j'aime à faire plaisir. Voyons un peu si tu te rendras digne de mes faveurs ; l'as-tu acheté bien cher ce vin vieux ?
FORÊT
Qu'est-il besoin de vous le dire ? La conscience des hommes est-elle inconnue aux Divinités ?
BACCHUS
Non, la conscience de ceux qui en ont : mais comme les Marchands de vin n'en ont guère, je ne saurais lire dans la tienne. Prends garde à ne me pas mentir pourtant.
FORÊT
S'il faut vous dire la vérité ?
BACCHUS
Oui, vraiment.
FORÊT
Depuis trois ou quatre ans, d'intelligence avec les Vignerons et les Courtiers, nous y mettions un prix fort haut, dont on nous donnait des contrelettres.
Contrelettre : Acte qui en détruit un autre, où il y a de la simulation, qui contient une déclaration contraire. [F]
BACCHUS
Fort bien.
FORÊT
Ce prix servait de règle au Bourgeois délicat et au riche gourmet, chacun se pressait d'en avoir ; les aisés se ruinaient, l'artisan souffrait, le malheureux languissait, le Brasseur gagnait, et nous ne perdions pas nous autres.
BACCHUS
Il n'y a rien à dire à cela, tu as profité de l'occasion. Oh bien, pour prix de m'avoir dit la vérité, je te ferai défaire de ton vin vieux.
FORÊT
Que je vous aurai d'obligation ! Mais comment m'y prendre ?
BACCHUS
Cela ne sera pas bien difficile. Ton magasin est dans le Village ?
FORÊT
Oui, Seigneur.
BACCHUS
Dans une grande maison ?
FORÊT
Toutes des plus jolies.
BACCHUS
Beau jardon, cabinets de verdure, chambres, appartements proprement meublés ?
Cabinet de verdure : Petit lieu couvert dans un jardin. [L]
FORÊT
Oui, il y a de tout cela, vous avez raison.
BACCHUS
Laisse-moi faire le reste, je te fournirai un bon Cuisinier, des garçons actifs et vigilants, de jolies servantes : et nous établiront une petite guinguette, où je ne te laisserai pas manquer de pratiques, et j'en serai le maître garçon, moi.
Guinguette : Petit cabaret hors de la ville, où l'on va faire des parties de plaisir, des repas. [FC]
Pratique : chalandise, chaland. Chaland se dit plutôt des marchands, et pratique des Ouvriers. [FC]
FORÊT
Bacchus le maître garçon de ma guinguette ! Il en deviendra bientôt le maître.
Maître garçon : celui qui est le premier entre ses compagnons dans une maison, dans une boutique, etc. [L]
SCÈNE VII. Bacchus, Foret, Claudine.
CLAUDINE
Hé vite, Monsieu, dépêchez-vous.
FORÊT
Qu'est-ce qu'il y a ?
CLAUDINE
Tout est au pillage dans votre magasin.
FORÊT
Comment donc ?
CLAUDINE
Les portes se sont ouvartes d'elles-mêmes ; il y a je ne sais combian de garçons qui tiront le vin dans de grandes cruches, les broches tournent dans toutes les cheminées. Il est tombé dans la maison une nuée d'affamés qui feront la cuisine jusques dans le jardin, et ils disont comme ça, qu'il y en a encore davantage de l'autre côté de l'iau, qui s'apprêtont à venir faire comme eux.
BACCHUS
Voilà des effets de ma protection, Monsieur Foret ; cela ne commence pas mal, comme vous voyez.
FORÊT
Il est vrai, mais…
CLAUDINE
Venez mettre ordre à ça, s'il vous plaît. On ne sait auquel entendre, et ils mettront peut-être le feu à la maison, s'ils ne voyont parsonne à qui parler.
FORÊT
Miséricorde, que faut-il que je fasse ?
SCÈNE VIII. Bacchus, Foret.
BACCHUS
Ne vous embarrassez de rien, c'est mon affaire. Commencez par m'envoyer votre jolie fille et sa camarade, cela contiendra tout. Malepeste, c'est le meuble le plus nécessaire d'une guinguette, que de jolies filles !
Malepeste : espèce d'interjection qui exprime la surprise. Voir Molière l'Etroudi, Acte II scène 5.
FORÊT
Mais Monseigneur ?
BACCHUS
Ne raisonnez point, faites ce qu'on vous dit, et laissez-moi faire.
FORÊT
On me promet une belle fortune, je ne sais pas si on me tiendra parole.
SCÈNE IX. L'Amour, Bacchus, la Folie.
L'AMOUR
Mais où m'emmenez-vous, s'il vous plaît ? Madame la Folie ?
LA FOLIE
À la guinguette, Monsieur l'Amour. Avez-vous oublié notre projet, et que nous y avons affaire ? Il y a un temps infini que nous n'avons pas fait de petite débauche avec notre gros ami le Dieu du vin.
BACCHUS
Ce n'est pas ma faute, mes enfants.
L'AMOUR
Ni la mienne, Seigneur Bacchus.
BACCHUS
Ah, ah ! L'amour n'est plus aveugle, il me reconnaît en m'abordant.
LA FOLIE
Aveugle, lui, est-ce qu'il l'a jamais été ? Ce n'était que pour me faire des tracasseries, qu'il se plaignit à Jupiter que je lui avais crevé les yeux ; et pour pouvoir mettre sur mon compte, en m'obligeant de lui servir de guide, toutes les sottises qu'il est très capable de faire par lui-même.
L'AMOUR
Hé, là, là, Madame la Folie, un peu doucement, s'il vous plaît, vous ne devez pas trop vous plaindre que par malice ou par raison j'aie su vous attacher à moi. Vos plus gracieuses occupations sont celles que je vous donne, et il n'y a guères d'agréables folies que celles que l'amour fait faire.
LA FOLIE
Il n'y en a pas de moins excusables ; ni qui fassent tant murmurer contre moi. N'est-ce pas vous qui m'avez attiré l'indignation de cette famille de robe, dont la grand-mère épousa dernièrement ce joli petit Comte, à qui elle donna tout son bien, et qu'elle a laissé veuf au bout de huit jours ?
Robe : La profession des gens de judicature. La haute robe, se disait autrefois des premiers magistrats. L'ancienne robe, se disait des familles anciennes de la robe. [L]
L'AMOUR
Hé ! De quoi vous embarrassez-vous de l'indignation de la famille de robe, quand vous avez le plaisir d'avoir établi la fortune d'un joli homme, qui par plus de cent autres folies saura vous faire honneur de celle que vous avez fait faire en sa faveur ?
LA FOLIE
Je ne prends point le change, et j'en veux pour juge notre ami ; c'est à vous que le petit homme sait gré de sa fortune, et c'est à moi que l'on se prend de l'extravagance de la vieille.
L'AMOUR
Vous voilà bien malade ; j'ai plus à souffrir que vous des aventures dont nous nous mêlons. Ce jeune Chevalier qu'on croit à l'armée, et qui mange avec des coquettes et des filous le bien de sa mère, dont il ne jouit pas encore, est-ce à vous que l'on se prend de sa conduite ? C'est moi qu'on en accuse, quoique je ne m'en mêle, ni de part, ni d'autre : il n'est point amoureux, il n'est point aimé, la folie seule et la débauche ruinent ses affaires, et c'est pourtant l'Amour qu'on rend responsable de l'événement.
BACCHUS
C'est là notre malheur, à nous autres Divinités ; on nous impute quelquefois des choses où nous n'avons pas la moindre part. Un honnête Procureur de ma connaissance donne tous les jours cent coups de pied dans le ventre de Madame sa femme ; on m'en accuse, on dit qu'il est ivre, il n'est qu'amoureux et jaloux ; ce sont vos affaires, et on en fait les miennes.
LA FOLIE
Rendons-nous justice, Seigneur Bacchus ; il n'arrive guère de sottises dans le monde, dont nous ne soyons cause, ou tous trois ensemble, ou séparément ; et si vous voulez que je vous dise la vérité, nous n'avons pas là-dessus de grands reproches à nous faire.
BACCHUS
Je ne m'en plains pas, et je laisse penser les hommes comme ils veulent.
L'AMOUR
C'est la Folie qui se plaint sans cesse, et qui finit pourtant toute seule quantité d'affaires que nous ne faisons qu'ébaucher.
LA FOLIE
C'est moi qui ai commencé celle qui nous rassemble ; mais ce sera vous qui la finirez, s'il vous plaît.
L'AMOUR
Très volontiers, je m'intéresse au sort des jolies filles.
SCÈNE X. Bacchus, L'Amour, la Folie, Lucile, Nérine.
LA FOLIE
En voici deux que je vous présente.
L'AMOUR
Je les connais, les Grâces me les avaient déjà présentées.
LA FOLIE
Les Grâces ont pris soin de leur enfance ; mais je sais à présent leur gouvernante, moi.
L'AMOUR
Et moi, je me déclare leur protecteur.
BACCHUS
Hé, que leur ferai-je donc, s'il vous plaît ?
LA FOLIE
Le promoteur de leur mariage.
BACCHUS
Cet emploi-là ne sera pas difficile.
LA FOLIE
Voilà de jolies filles de cabaret, au moins.
BACCHUS
Vertu de ma vie, quelle provision pour notre guinguette !
Vertu de ma vie : Mots burlesques, qui est une sorte de serment de femmes du petit peuple. [R]
L'AMOUR
Je dégarnis mes temples pour faire honneur aux vôtres.
SCÈNE XI. L'Amour, la Folie, Lucile, Nérine, Éraste, Clitandre, Bacchus.
L'AMOUR
Voici leurs amants qui se sont faits aussi garçons de cabaret, pour avoir l'honneur de servir sous vos ordres.
BACCHUS
L'imagination me plaît, je leur en sais gré, et voilà deux jeunes drôles qui se présentent bien, au moins. Écoutez, mes enfants, de filles de guinguette à garçon de cabaret, il n'y a que la main ; n'allez pas abuser de la protection qu'on vous donne, et anticiper…
Main : Fig. De telle personne à telle autre il n'y a que la main, se dit pour exprimer le rapport étroit qui existe entre les personnes dont on parle. Voir aussi l'Opéra de village. [L]
ÉRASTE
Nous vous le promettons.
LA FOLIE
Ils auront peine à tenir parole ; l'air de Suresnes est terriblement dangereux pour ces choses-là.
BACCHUS
Point, point ; il y a de la bonne foi parmi les ivrognes, c'est la meilleure qualité de mes sujets.
L'AMOUR
Oui, mais les moeurs de mon empire sont toutes différentes.
LA FOLIE
C'est que vos deux États relèvent des miens ; c'est moi qui en règle la police.
BACCHUS
N'ayons point de dispute là-dessus, et allons prendre possession de la nouvelle guinguette ; comme maître-garçon, j'y ai ma table, et ce ne sera pas la plus mal servie.
L'AMOUR
Nous allons être accablés de monde : il nous faudrait quelqu'un pour écarter un peu la foule, et ne laisser entrer que des masques de connaissances. Car tout le monde est aujourd'hui masqué dans le Village.
BACCHUS
J'ai fait dire au bonhomme Silène de se rendre ici, nous en ferons notre Portier.
L'AMOUR
Du bonhomme Silène, il est toujours ivre !
LA FOLIE
Tant mieux on le prendra pour un Suisse.
Suisse : Portier. Boire comme un Suisse, i.e. beaucoup. [FC]
L'AMOUR
Mais en attendant qu'il soit venu ?
LA FOLIE
J'en ferai les fonctions, moi. Je n'aime point demeurer en place, et je ne me plais à table qu'à la fin des repas.
LUCILE
Ne laissez point entrer mon père, Madame, je vous prie.
NÉRINE
Ni mon oncle de grâce.
LA FOLIE
Oh pour cela il sera bien difficile de les en empêcher ; mais leur présence ne gâtera rien.
CLITANDRE
Les Dieux se mêlent de nos affaires, en pouvons-nous craindre l'événement ?
SCÈNE XII. L'Amour, la Folie, Bacchus, Lucile, Nérine, Éraste, Clitandre, Kerpinot.
KERPINOT en dehors
Holà, ho, quelqu'un, du vin, de la glace, et de l'eau cordiale !
L'AMOUR
Voici déjà un honnête garçon, bien accommodé.
BACCHUS
C'est un de mes favoris, Monsieur de Kerpinot, je le reconnais, tout masqué qu'il est.
LA FOLIE
Oh ! Monsieur Kerpinot n'est point masqué, il est ivre, c'est son naturel.
BACCHUS
Prenez soin de lui, il est en bon état.
LA FOLIE
Je m'en charge, je vous l'enverrai, vous l'achèverez.
SCÈNE XIII. La Folie, Madame Pinterelle, Kerpinot.
KERPINOT
Comment donc ! Vous me voulez quitter, vous m'abandonnez dans l'occasion, mon adorable, ma divine, ma robuste !
MADAME PINTERELLE
Holà donc, doucement, tenez-vous, petit badin, ces sortes d'empressements-là sont trop marqués, un peu de modestie.
LA FOLIE
Il est avec Madame Pinterelle, une de mes intimes : voilà un joli tête à tête.
KERPINOT
Mais, mais, mais parbleu ! Charmante, je ne vous manque point de respect ; et si la vivacité de la passion autorise des mouvements de coeur… qui causent… une palpitation, qu'on n'est pas maître de renfermer dans une imagination toute remplie de vos charmes…
Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
MADAME PINTERELLE
Qu'il parle bien ! Qu'il s'exprime juste ! Un discours poli, bien soutenu !
KERPINOT
Oh ! Pour cela, oui, mon discours se soutient mieux que moi, et si mes résolutions avaient autant de fermeté que ma pénétration a d'agrément… Hé ! Bonjour, ma chère… mon aimable petite folichon.
LA FOLIE
Bonjour, Monsieur de Kerpinot, que vous voilà joli garçon ? Que vous vous portez bien !
KERPINOT
Ma santé ne s'altère point, parce que j'ai soin de boire.
MADAME PINTERELLE
C'est un homme de précaution, que Monsieur de Kerpinot.
KERPINOT
Hé ! Par quelle heureuse aventure… vous n'êtes pas seule ici apparemment ?
LA FOLIE
Oh, vraiment non ; c'est moi qui y ai amené plus de la moitié de la Compagnie.
KERPINOT
Ah ! Que vous avez bien fait ; voici une nouvelle petite guinguette aussi jolie, aussi attirante, je n'ai jamais pu m'empêcher d'y entrer, et si nous venons déjà de faire collation, dans une autre à Passy, Madame et moi, avec mon laquais, sa femme de chambre, notre Fiacre, tous cinq tête à tête. Quand on se trouve à la Ginguette, on n'y fait point tant de cérémonie.
Passy : village hors de Pariau XVIIème siècles, annexé au XVIème arrondissement en 1860.
LA FOLIE
Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous vous connaissez, je sais de vos nouvelles, et Madame Pinterelle est depuis longtemps de vos amies.
MADAME PINTERELLE
Le moyen de n'en pas être, il est si engageant.
KERPINOT
Oh ! Point du tout, mignonne, c'est vous qui êtes aimable ; je suis un ivrogne, un brutal, un cheval de carrosse.
Cheval de carrosse : Fig. et familièrement. Cheval de carrosse, cheval de bât, gros cheval, ou, simplement, cheval, homme rude, grossier, intraitable. [L]
LA FOLIE
Quelle modestie ! Il n'y a point là d'amour-propre. Mais que vous ne vous épousez-vous puisque vous vous aimez tant.
KERPINOT
Hélas ! De tout mon coeur, je ne demande pas mieux, moi, quelquefois. Mais Madame Pinterelle a dans l'esprit des contrariétés…
MADAME PINTERELLE
Il ne sait ce qu'il dit, ma chère, c'est délicatesse… Je ne veux devoir son engagement qu'à lui-même.
KERPINOT
Oui, voilà ce qui fait la difficulté. Mon amour, à moi est une passion qui est la suite d'une autre ; je ne veux épouser Madame que le soir, et Madame ne veut m'épouser que les matins ? Vous comprenez bien la différence ?
MADAME PINTERELLE
Elle est assez grande, comme vous voyez.
LA FOLIE
Point du tout ; du matin au soir seulement, c'est une bagatelle.
KERPINOT
Ne pourriez-vous point trouver quelque milieu à cela, vous qui êtes si ingénieuse ?
LA FOLIE
Cela ne sera pas difficile à accommoder, passez ici la nuit à table.
KERPINOT
Voilà déjà une bonne proposition, cela m'accommode.
LA FOLIE
Comme vous ne serez point couché, le matin vous tiendra lieu du soir, et voilà la difficulté levée.
KERPINOT
Oui, mais ce matin paraîtra aussi le soir à Madame Pinterelle, c'est une délicate qui veut qu'on l'épouse de sens froid, cela ne se peut pas, ce n'est pas la manière du pays, comme vous savez.
LA FOLIE
Je vous ferai changer de sentiment à tous deux.
MADAME PINTERELLE
Je défère beaucoup à vos conseils.
LA FOLIE
Allez-vous-en trouver de ma part Bacchus et l'Amour qui tiennent table au fond de ce petit bois, vous ne sortirez pas d'ici sans être d'accord.
KERPINOT
Le conseil est bon, ma Princesse, il le faut suivre.
MADAME PINTERELLE
L'Amour et le Dieu du vin, voilà bonne compagnie.
KERPINOT
On ne nous encanaille point, allons ma Princesse : que vous m'allez aimer, et que je m'en vais boire.
Encanailler : Mêler, associer avec de la canaille, avec des gens d'un rang bien inférieur. Voir aussi Dancourt, le Retour de officiers. [L]
SCÈNE XIV. La Folie, la Veuve.
LA FOLIE
Voilà une bonne recrue pour la table du Dieu du vin ; mais dans un repas de guinguette, il faut des fous et des folles de toute espèce. En voici une joliment masquée.
LA VEUVE
C'est ici le lieu du rendez-vous, et le Chevalier n'y est point encore.
LA FOLIE
Je la connais, c'est cette riche Veuve que l'Amour et moi avons rendu si folle d'un cadet Gascon dont nous voulons faire la fortune ; elle est ici sans lui, qu'est-ce que cela veut dire ?
LA VEUVE
Hé, bon Dieu ! Madame, que faites-vous ici ? Quoi ! Toute seule à la Guinguette ? Je croyais qu'il n'y avait que moi dans le monde assez folle pour cela.
LA FOLIE
Le pouvoir de la Folie est moins borné que vous ne croyez ; et si vous êtes folle, comme vous le dites, Madame, vous pouvez vous vanter de l'être en bonne compagnie.
LA VEUVE
Je crois l'être, je crois ne l'être pas ; ma folie me parait sage, la sagesse des autres me parait folie. Je ne connais personne sans ridicule, les uns plus outrés, les autres moins. J'ai les miens, j'en suis persuadée ; mais ils me font plaisir, et je craindrais de les connaître, de crainte de m'en corriger.
LA FOLIE
Je ne vous en crois point, moi, Madame, et vous me semblez toute parfaite.
LA VEUVE
Rien moins que cela, Madame, j'ai un entêtement insupportable ; je suis esclave des bienséances. La crainte de la médisance me tient dans une gêne, dans une contrainte effroyable.
LA FOLIE
Quelle simplicité !
LA VEUVE
C'est mon ridicule ; je m'étais flattée que le veuvage me mettrait à portée de jouir un peu des douceurs de la vie, des petits plaisirs innocents que le commerce du monde peut fournir.
LA FOLIE
Cela doit être, c'est la règle.
LA VEUVE
Ce ne l'est pas chez moi. Il y a quinze jours que je suis veuve, et depuis ce temps-là, Madame, nulle satisfaction dans la vie, point de partie de plaisir. Il a fallu renoncer aux Spectacles ; plus d'Opéra ni de Comédie, pas de promenade même ; je n'ai de ressource qu'au Bal, parce qu'on s'y déguise, et quelquefois à le Ginguette, cela est sans conséquence. Oh ! Je suis bienheureuse qu'elle soit à la mode, et que ce plaisir-là n'ait point été connu quand on a fait les règles du veuvage.
LA FOLIE
Vous y venez souvent apparemment ?
LA VEUVE
Hélas ! Si peu, Madame ; Je me refuse à tout, je n'y ai encore soupé que huit ou dix fois depuis quinze jours ; mais je n'étais encore jamais venue dans celle-ci.
LA FOLIE
Ce n'est pas une des moins attirantes, et vous attendez compagnie sans doute.
LA VEUVE
Compagnie ? Non. Dans l'état où je suis, il ne me convient pas de voir grand monde ; et pour ne point m'écarter des règles, je me réduis au tête à tête.
LA FOLIE
Quelle conduite !
LA VEUVE
C'est avec un jeune homme de Province, qui me recherche, et que je prendrai le parti d'épouser, je pense, non pas par amour ni par faiblesse, mais pour changer de nom ; celui du défunt me fait toujours souvenir de la perte que j'ai faite, cela est trop triste.
LA FOLIE
Oui vraiment, et vous ferez bien de vous en défaire tout au plus vite.
LA VEUVE
C'est bien mon dessein. Voici le petit homme de Province.
LA FOLIE
Qu'il est bien fait ! Qu'il a bon air !
LA VEUVE
Nous nous aimons à la folie, et nous avons tous deux raison.
SCÈNE XV. La Folie, la Veuve, le Chevalier.
LE CHEVALIER
Hé, comment donc, la première ici ? Oh pour le coup, je suis un fat, belle personne, et vous n'êtes pas faite pour attendre.
LA VEUVE
Je n'attends pas seule, au moins Chevalier, et l'amant de Madame n'a ni plus de politesse, ni plus d'empressement que vous.
LA FOLIE
Moi, Madame, je n'ai point d'amant, mais on en trouve à la guinguette.
LA VEUVE
Un amant de guinguette ? La jolie chose !
LE CHEVALIER
Hé de grâce, Madame, ne méprisons pas les guinguettes, puisque je leur dois mon bonheur : c'était où nous avons fait connaissance.
LA FOLIE
Le hasard ne vous a pas trop mal adressés l'un et l'autre.
LE CHEVALIER
Sandis, je m'en loue et l'en remercie ; hé, mardis, vive les guinguettes pour prendre des engagements. On s'y connaît, on s'y développe. En arrivant à Paris, je me dis d'abord à moi-même, il te faut une occupation, Chevalier. Gens du pays sans quelque intrigue, sont les Maltôtiers sans patron. Cherchons des belles ; je m'en informe, on me mène au Cours, on y voit les visages qu'au travers des glaces, ce sont des pastels, je n'achète point chat en poche, je veux connaître. Je vais aux Comédies, à l'Opéra ; maintes beautés toutes brillantes ; mais aux chandelles, cela m'est suspect. Que faire ? Il me faut une affaire de coeur absolument. Où la prendre pour n'être point trompé ? Ma bonne fortune me conduit à la guinguette, j'y vois sans glace et sans chandelles cette belle dame en plein jour, j'en étudie l'esprit et le caractère, j'en surprends le coeur, et j'en deviens fou. Voilà l'histoire, ai-je tort, Madame ?
Sandis : Espèce de jurement gascon. [L]
Maltôtier : Celui qui fait la maltôte : impôt levé sous Philippe le Bel, pour la guerre contre les Anglais. Perception d'un droit qui n'est pas dû. Toute espèce de perception d'impôts.
LA FOLIE
Je n'ai garde de trouver cela. Il n'y a rien de si joli qu'une passion de guinguette.
Acheter chat en poche : Conclure une affaire sans examen. [L]
LA VEUVE
Il n'y a que celles-là de bonnes, mais on n'a que faire de dire d'où on se connaît. Oh çà, Chevalier, quand nous marierons-nous ?
LE CHEVALIER
Quand, Madame ? Et quand vous voudrez. Suis-je de taille et de pays à dire non dans une affaire ? Dès ce soir, dès le moment même.
LA VEUVE
Son empressement me charme ; je me fais une idée si gracieuse de vivre avec lui.
LE CHEVALIER
Ah cadédis, laissez-moi faire, je vous attends dans la Province, vous n'y tiendrez pas, vous y mourrez de gloire et de joie.
Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]
LA FOLIE
De gloire et de joie, cela flatte agréablement.
LE CHEVALIER
Gouverneurs, Présidents, Directeurs d'affaires, Commis des postes, Gens de plaisir et de bonne chère ; ce sera belle Dame, à qui nous régalera, j'en suis sûr.
LA VEUVE
Madame ?
LE CHEVALIER
Vous aurez le fauteuil chez l'Intendante, au moins, sans contestation.
LA FOLIE
Quelle prérogative !
LE CHEVALIER
Pour ma famille, je n'en parle pas : le soleil n'a que douze maisons, et nous avons trente châteaux que je parcours toute l'année.
LA FOLIE
Toujours en mouvement, on n'a pas le temps de s'ennuyer.
LE CHEVALIER
Magnificence, grand régal, et de l'argent partout ; nous jouissons entre nous de quatre-vingt-quinze mille livres de rente.
LA VEUVE
Et vous êtes l'aîné, Monsieur le Chevalier ?
LE CHEVALIER
Un Chevalier, l'aîné ? Fi donc, Madame, je suis cadet de treize frères.
Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
LA VEUVE
Mais les aînés chez vous n'ont-ils pas tout le bien ?
LE CHEVALIER
Bonne partie quand on partage ; mais le père et la mère vivent, nous jouissons par indivis ; qui plus en prend, plus en possède, et je prétends vous faire voir que je n'ai pas la main mauvaise : cette vie aisée vous conviendra-t-elle ?
LA FOLIE
Il, faudrait que Madame fût bien difficile. Oh çà, çà, puisque vous voilà si bien d'accord, il faut que vos noces se fassent en bonne compagnie ; l'air de ce pays-ci est admirable pour les mariages.
LE CHEVALIER
Cadédis, oui, je vous en réponds.
LA FOLIE
Allez m'attendre dans ce petit bois, et joignez-vous à la compagnie que vous y trouverez à table avec l'Amour, vous n'y serez point de trop.
LE CHEVALIER
Volontiers, je suis sans façons, et ne refuse ni partie d'amour, ni partie de table, ce sont mes centres.
LA VEUVE
Allons, mon cher Chevalier, je me trouve bien partout où vous êtes.
LA FOLIE
Voilà une noce bien avancée ; mais ne vois-je pas le bonhomme Silène ? C'est lui-même, il est avec le Marchand de vin. Laissons-les ensemble, et allons parcourir un peu tous les échos de la nouvelle guinguette.
Silène : Demi-dieu, fils de Pan et d'une nymphe, père nourricier et compagnon de Bacchus. [L]
SCÈNE XVI. Silène, Foret.
SILENE
Ne vous emportez point, mon ami, un peu de douceur et de tranquillité, il n'y aura point de désordre, je vous en réponds. Moi, je suis le père de Silène. Bacchus m'a donné ordre de faire garder la porte pour éviter les inconvénients ; la pratique donne bien, comme vous voyez, la maison ne désemplit point, on se bat pour entrer.
FORÊT
Il est vrai, on se bat pour entrer ; mais tout le monde sort sans payer. Voilà une bonne chienne de pratique, les bords de l'eau sont pleins d'ivrognes, qui emportent des bouteilles, et qui boivent en chemin à la santé du maître-garçon.
SILENE
N'ont-ils pas raison ? Le maître garçon leur fait crédit, il prend tout sur son compte, ils en ont de la reconnaissance ; voilà d'honnêtes gens, il n'y a rien à dire.
FORÊT
Il prend tout sur son compte ? Mais ce n'est pas le mien.
SILENE
Vous l'y trouverez, ne vous mettez pas en peine, tout votre vin vieux sera consommé, il n'en restera pas une goutte : oh pour cela, il n'y a que Bacchus qui puisse imaginer des choses comme cela.
FORÊT
Maugrebleu de l'imagination.
Maugrebleu : interjection. Espèce de juron. Mau pour mal, gré, et bleu par euphémisme pour Dieu : mauvais gré de Dieu. [L]
SILENE
Paix, paix, taisez-vous, et nous laissez faire, nous rétablirons l'abondance, il faut bien faire renaître le crédit.
FORÊT
Je ne veux point qu'il revive à mes dépens, je n'ai que faire de cela.
SILENE
Fi donc, il serait à souhaiter que vous fussiez crevés tous tant que vous êtes, et que le crédit fût ressuscité. Oh ! Le voilà en bon train.
FORÊT
Et me voilà en train de tout perdre, moi, si cela continue.
SILENE
Oh ! Non, diable ; nous avons affaire à d'honnêtes gens, tous enfants de Paris ; et j'ai bien recommandé qu'on ne laisse entrer que des personnes de connaissance.
FORÊT
On laissera entrer qui on voudra ; mais je vais être le Portier, moi, pour ne laisser sortir personne qu'à bonnes enseignes.
À bonnes enseignes : à bon titre, avec sûreté, en toute garantie. [L]
SILENE
Qu'à bonnes enseignes ? Je ne te le conseille pas, tu t'attireras quelque mauvaise influence.
Enseigne : À bonnes enseignes, à bon titre, avec sûreté, en toute garantie. [L]
FORÊT
Que peut-il m'arriver de pis, que d'être ruiné ?
SILENE
J'ai encore le bras bon, tout vieillard que je suis, il me reste des forces dont tu feras l'épreuve.
FORÊT
On s'expose à tout pour défendre son bien.
SILENE
Je t'abandonnerai aux mécontents, et tu auras cent coups de bâton, prends-y garde.
FORÊT
C'est ce qu'il faudra voir.
SCÈNE XVII. La Folie, Foret, Silène.
LA FOLIE
Qu'entends-je ? Quel bruit fait-on ? Quelle impertinence, quelle audace ? Oser faire du désordre dans notre guinguette ?
FORÊT
Votre guinguette, Madame ? C'est bien la mienne, puisque c'est mon vin qu'on y boit.
LA FOLIE
Ton vin qu'on y boit ! Je t'en félicite, il s'en est fait grande consommation.
FORÊT
La consommation est grande, mais il n'y a point de recette.
LA FOLIE
Cela est écrit sur le livre, il n'y a rien à perdre, à moins que je ne brûle le livre, et cela pourrait bien arriver ; car je suis la Folie, au moins, défie-toi de mes caprices.
FORÊT
La Folie ?
SILENE
Oui, ta patronne, et celle de bien d'autres.
FORÊT
Il a raison, il faut être fou pour confier sa cave au Dieu des ivrognes.
SILENE
Surtout quand la Folie s'en mêle.
FORÊT
D'accord, mais les plus courtes folies…
LA FOLIE
Sont les mauvaises. Les plus suivies sont les meilleures, on s'épargne le moment de la réflexion, Bacchus tient ici table à ses dépens, avec l'Amour. Ne te brouille pas avec eux.
FORÊT
Avec l'Amour ! L'Amour est ici ? Voilà de quoi m'achever de peindre.
Peindre : Fig. S'achever de peindre, se conduire de manière à se compromettre, à ruiner ses affaires. [L]
LA FOLIE
Est-ce que nous allons jamais l'un sans l'autre.
FORÊT
L'Amour, Bacchus, et la Folie, le beau trio pour faire fortune ! Mais, qu'est-ce que j'entends ?
On entend la symphonie.
LA FOLIE
Tu entends d'assez jolies musiques, on a soin de tout, comme tu vois, rien ne manque dans ta guinguette.
SCÈNE XVIII. La Folie, Lucile, Nérine, Foret, Silène, Éraste, Clitandre.
FORÊT
Oh, vraiment non, rien n'y manque, mais il y a quelque chose de trop, de par tous les diables.
LA FOLIE
Que pourrait-ce être ?
FORÊT
Ces deux Messieurs que je vois là-bas avec ma fille, et sa compagne, à qui on avait défendu de les voir.
LA FOLIE
Tu es mal obéi, comme tu vois. Mais pour l'être par de jolies filles, il ne leur faut commander que ce qu'elles souhaitent.
FORÊT
C'est une grande imprudence à elles...
SCÈNE XIX. Bacchus, la Folie, Foret, l'Amour, Lucile, Nérine, Clitandre, Éraste, Silène.
LA FOLIE
Taisez-vous, insolent, vous manquez de respect au maître garçon, c'est lui qui se mêle de cette affaire.
FORÊT
Il n'y a respect qui tienne ; ma fille est ma fille, et il ne sera pas dit…
BACCHUS
Doucement, maraud, c'est moi qui viens de faire ces deux mariages.
FORÊT
Ma fille est mariée sans mon aveu ? Et vous, Nérine, sans celui de votre oncle ?
NÉRINE
Ne suffit-il pas de celui de Bacchus et de l'Amour ?
LUCILE
Le moyen de résister à leurs volontés ?
FORÊT
Oh ! Parbleu, j'y résiste, moi.
CLITANDRE
Cela est inutile, c'est une chose réglée dans le conseil que l'on vient de tenir à table.
FORÊT
Je me moque de ce conseil-là, j'en appelle.
SILENE
Il n'y a point d'appel, mon bon ami, ce sont des Arrêts de guinguette, qui s'exécutent toujours par provision.
Provision : Terme de jurisprudence. Jugement par provision, jugement exécutoire provisoirement, nonobstant le recours dirigé contre lui. [L]
FORÊT
Marier ma fille, et vider mon magasin sans que je reçoive d'argent !
BACCHUS
Tu en recevras, donne-toi patience, et fais les choses de bonnes grâces, tout ton vin vieux sera payé le double de ce que tu l'aurais vendu.
FORÊT
Mon vin vieux sera payé double ; et de quelle manière ?
BACCHUS
Je te donnerai une Lettre de change sur la Fortune, moitié comptant, et le reste après vendanges.
LA FOLIE
Et nous l'endosserons l'Amour et moi.
FORÊT
Les bons endosseurs ! Ce sera là de bon papier !
L'AMOUR
Oui, oui, ce sera de bon papier. Oh ! Il n'y a personne sans vanité qui ait jamais eu dans le monde tant de crédit qu'en ont l'Amour et la Folie.
FORÊT
Il faudra donc s'en contenter.
BACCHUS
Et être de bonne humeur, surtout, ce n'est pas ici une Fête ordinaire, nous faisons cinq noces à la fois, et voilà comme on achalande les Guinguettes.
FORÊT
Comment, cinq noces à la fois ; voudriez-vous aussi me remarier, moi ?
BACCHUS
Te remarier ! Es-tu veuf ?
FORÊT
Morbleu, non ! Mais par votre moyen, avec un de ces Arrêts de Guinguettes, qui s'exécutent par provision, on pourrait toujours en attendant…
BACCHUS
Cela viendra quelqu'un de ces jours, épouse Claudine, ta servante, ce sont les allures des Marchands de Vin ; pour aujourd'hui, célébrons les mariages de ta fille et de sa camarade, avec leurs amants.
L'AMOUR
Celui du Chevalier et de la Veuve.
LA FOLIE
De Monsieur Kerpinot, et de Madame Pinterelle.
BACCHUS
Et le mien avec la Folie ?
LA FOLIE
Voilà qui est fait, je le veux bien, vous n'en ferez pas dédit, et la plus grande folie que la Folie puisse faire, c'est d'épouser le Dieu des ivrognes.
L'AMOUR
Écoutez, voilà bien des mariages, prenez-y garde ; ce n'est pas là le moyen de me garder longtemps parmi vous.
BACCHUS
Vous y demeurerez plus que vous ne croyez. C'est votre élément, que les Guinguettes. Allons, Messieurs de la Symphonie, de la Musique tendre, un peu folle, où il y ait quelque air d'ivresse en ma faveur.
LA FOLIE
Vous serez content. C'est le caractère des Musiciens de la Guinguette.
DIVERTISSEMENT.
PHILIS, L'AMOUR ET THERSANDRE
Avec Bacchus on passe tout le jour, On donne la nuit à l'Amour, Et ce qui fait le charme de la vie, On est avec eux tour à tour Sans jamais quitter la Folie.CHOEUR
Oh, la charmante retraite ! De la félicité parfaite C'est ici l'heureux séjour.PASSE-PIED.
Passe-pied : Danse à trois temps et d'un mouvement très rapide. [L]
PHILIS
Trop de contrainte Dans les beaux jours Révolte toujours ; On en fait sa plainte Au Dieu des Amours, Il vient au secours D'une âme atteinte D'une juste crainte, Et la contrainte Dans les beaux jours Révolte toujours.MENUET.
Passe-pied : Danse à trois temps et d'un mouvement très rapide. Air de cette danse ; il a la mesure du menuet ; mais le mouvement en est plus vif. [L]
LA FOLIE
Sans la Folie Vos plus beaux jours Languiraient toujours ; Sa douce manie Est d'un grand secours Au Dieu des Amours, Quand il s'ennuie Près d'une Silvie. Sans la Folie Vos plus beaux jours Languiraient toujours.RIGAUDON.
Menuet : espèce de danse, dont les pas sont prompts et menus. Il est composé d'un coupé, d'un pas relevé, et d'un balancement. Il commence en battant. Il est de mesure ou mouvement ternaire. [F]
L'AMOUR
La bonne chère Des plus longe jours, En fait les plus courts. Quand Bacchus veut plaire Au Dieu des Amours, Son puissant secours Rend la Bergère Plus vive et moins fière. La bonne chère Des plus longe jours, En fait les plus courts.MENUET.
Rigaudon : Ancienne danse d'un mouvement vif sur un air à deux temps ; elle se dansait à deux personnes. Le pas : les pieds étant assemblés, on plie les genoux, on fait deux jetés successivement du pied droit et du pied gauche, puis on plie, on saute et on retombe en assemblé à la troisième position ; tout cela se fait sur place, sans avancer ni reculer. [L]
KERPINOT, ivrogne
Le Dimanche et les Lundis Je cours de Guinguette en Guinguette, J'y retourne les Mardis Et Mercredis ; Et dans ces douces retraites Je passe aussi les Jeudis Et Vendredis. Amour, serait-ce la peine D'en sortir les Samedis ! Non, comme j'ai commencé la semaine Avec Bacchus je la finis.ENTRÉE.
L'AMOUR
Ne quittons point cet aimable séjour, Aux doux plaisirs tout ici nous convie, Pour plaire à l'Amour Avec la Folie Bacchus s'allie Dans cet heureux jour.BRANLE.
PHILIS
Dans ces lieux l'Amour amène Les plaisirs, les jeux, les ris ; Des plus doux noeuds il enchaîne Les coeurs de ses feux épris, Chacun déserte Paris Pour venir rire à Suresnes.Branle : se dit figurément du commencement d'une affaire, lorsqu'on la met en train d'aller, qu'on lui donne le premier mouvement. [T]
THERSANDRE
Suivons le cours de la Seine Dans cet aimable pays, Le doux penchant qui l'entraîne Vers ces bords des Dieux chéris, Invite à quitter Paris Pour venir rire à Suresnes.L'AMOUR
Qu'aucune Beauté n'y vienne Sans des Amants favoris ; À l'autre bord de la Seine Faisons rester les Maris, Aucun fâcheux n'est admis Dans les plaisirs de Suresnes.FORÊT
Bacchus et le bon Silène Font les honneurs du logis ; Ils versent à tasse pleine Tout mon vin vieux rouge ou gris, Et nous font quitter Paris Pour venir boire à Suresnes.LA FOLIE
Ceux qu'ici l'Amour amène, Ou Céladon ou Cloris, S'exposeraient à la haine De la Reine de Cypris, S'ils retournaient à Paris Sans folâtrer à Suresnes.Céladon : Vert pâle : tafetas, ruban céladon. L'Astrée d'Urfé a enrichi la langue de ce mot, au figuré. On dit, d'un homme à beaux sentiments, en matière de galanterie, que c'est un céladon. [FC]
Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette île était consacrée. [T]
BACCHUS
Par Bacchus tout droit d'aubaine Sur les vins y sont remis ; Les filles sont du domaine De Vénus et de son fils. Morbleu, quittez tous Paris, Venez habiter Suresnes.Vénus : Fausse Divinité des Païens, les Poètes ont feint qu'elle est la mère des Grâces et des Amours. Son fils est Cupidon. [T]
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
LUCILE
Que le passeur du bac prenne Le nom de chaque Adonis, Qui vient avec sa Climène Dans nos aimables réduits, Et sort exprès de Paris Pour venir rire à Suresnes.Adonis : jeune homme d'une beauté remarquable, était, suivant les Grecs,le fruit du commerce incestueux de Cinyras avec sa fille Myrrha. Il fut changé en anémone. [B]
LA FOLIE
Thalie avec Melpomène Dans ces lieux nous ont conduits ; Ces Déesses de la Scène, Des soins que nous avons pris, Nous ont assuré pour prix L'honneur de plaire à Suresnes.Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]
Melpomène : Nom d'une des neuf Muses, à laquelle on attribue l'invention du chant, de l'harmonie musicale et de la tragédie.
TOUS LES ACTEURS ET ACTRICES chantent en refrain ces deux vers
C'est pour nous un digne prix De pouvoir plaire à Suresnes.168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0