Comédie en vers· Pour la Comédie de l'Inconnu
Nouveau Prologue, et Nouveaux Divertissements
Représentée pour la première fois le 20 Août 1703.
Personnages
- THALIE, Muse
- CRISPIN
- MADEMOISELLE MIMY
- MADEMOISELLE DESMARRES
- MONSIEUR PONTEUIL
- MONSIEUR SALLÉ
- LA COMTESSE
- OLIMPE, aimée du Chevalier
- LE MARQUIS, Amant de la Comtesse
- LE CHEVALIER, Amant d'Olimpe
- LE VICOMTE, Amant de la Comtesse
- LA MONTAGNE, Valet de Chambre du Marquis
- VIRGINIE, Suivante de la Comtesse
- MÉLISSE, Suivante d'Olimpe
- DEUX ENFANTS, représentants l'Amour et la Jeunesse
- CASCARET, Laquais de la Comtesse
PROLOGUE.
SCÈNE I.
THALIE, seule
Quelle favorable puissance A rétabli les agréments, La pompe et la magnificence D'un Théâtre que mon absence Avait laissé sans ornements ? Moi, qu'on nomme en tous lieux la divine Thalie ; Moi, Muse de la Comédie, L'amour des plus rares esprits, Je n'ai donc pu par leurs écrits Soutenir l'honneur de la Scène ? J'ai pris une inutile peine, Malgré les efforts que j'ai faits, On a déserté mes Palais : Depuis un temps une juste colère M'a fait abandonné ces lieux ; Un retour de tendresse, un désir curieux, De voir ce que sans moi l'on y peut encore faire Me fait y reporter et mes pas et mes yeux : Je reviens, je n'y vois rien qui ne doive plaire. Une foule de connaisseurs, Par le bon goût au spectacle appelée, Me fait penser que l'une de mes Soeurs À ma place s'en est mêlée. Se pourrait-il qu'à mon emploi Elle réussit mieux que moi !Muse : Chacune des neuf déesses qui présidaient, suivant les anciens, aux arts libéraux (on met une majuscule). Clio, Muse de l'histoire ; Calliope, Muse de l'éloquence et de la poésie héroïque ; Melpomène, Muse de la tragédie ; Thalie, Muse de la comédie ; Euterpe, Muse de la musique ; Érato, Muse de la poésie amoureuse ; Terpsichore, Muse de la danse ; Polymnie, Muse de la poésie lyrique ; Uranie, Muse de l'astronomie. [L]
SCÈNE II. Thalie, Crispin.
CRISPIN
Dieu vous garde, Madame Thalie. Hé ! Depuis quand à Paris de retour ? Je vous croyais en Italie, Où vous aviez dit-on, fixé votre séjour.CRISPIN
Lui-même. Crispin cadet, fils de Crispin l'aîné, Sous une heureuse étoile né S'il pouvait se flatter de la gloire suprême D'être autant de vos favoris Que feu son père en fut jadis ; Car il en fut beaucoup, à ce que j'entends dire.THALIE
Je l'ai favorisé, j'ai connu les talents Qu'il eût du Ciel pour faire rire, Et pour plaire aux honnêtes gens : Mais enfin depuis quelque temps, En termes assez bons on m'a parlé des vôtres, Et l'on m'en a tant dit…CRISPIN
À d'autres, Comme toujours de la Profession L'amour propre fut l'apanage, Ne me louez qu'avec précaution, Je n'ai que trop de pente à la présomption, Ne m'en donnez pas davantage.CRISPIN
On s'est passé de vous, Et pour peu qu'on nous applaudisse, Nous redoublons nos soins, enfin nous sommes tous Fort contents de Paris, quand Paris l'est de nous.CRISPIN
Troupe, Madame ! On dit à présent Compagnie. Malepeste ! Sur un bon pied Nous avons mis la Comédie ; Et si par quelque heureux génie Le théâtre était appuyé… Car voyez-vous, j'ai l'âme la plus ronde, Et ne sais point faire le fin. Vous nous voyez aujourd'hui bien du monde, Nous n'aurons personne demain.Malepeste : Espèce d'interjection qui exprime la surprise. [L]
CRISPIN
C'est que… Comprenez bien ce que je vais vous dire. Une première fois par curiosité… On vient voir en foule un ouvrage. Quand… la première fois… on en est dégoûté, On n'y revient pas davantage.CRISPIN
On en parle différemment. L'Auteur aux Acteurs l'impute Les Acteurs parlent autrement, Le Parterre ordinairement Est le Juge de la dispute ; Et comme il juge sainement, Il juge souverainement : Ce qu'il a jugé s'exécute.CRISPIN
Oh ! Beaucoup, presque autant que de nouveaux Auteurs. Que l'un de nous quitte ou trépasse, Il en viendra quatre à sa place.THALIE
Cela vous fait plaisir.THALIE
Le proverbe est très véritable. Mais, dites-moi de grâce, à ces Acteurs nouveaux Le parterre est-il favorable ?CRISPIN
S'il ne leur était pas, ce serait bien le diable. Nous n'avons presque plus de ces originaux, Que vous aviez formés vous-même. Grand changement d'un temps à l'autre y a ; Et quand on n'a pas ce qu'on aime, Il faut bien aimer ce qu'on a. Nous nous formons sur le meilleur modèle. À vous faire la cour tous ardents comme moi, Nous avons tous le même zèle, Pour réussir chacun dans son emploi.THALIE
Avec succès je crois que chacun s'en acquitte ; Si par hasard la chose est autrement, Le zèle tient lieu de mérite ; Et le public qui de l'orgueil s'irrite, Aux modernes Acteurs se prête bonnement ; Quoi qu'il en soit, faites-les-moi connaître, Je prétends les encourager ; Et suivant ce qu'ils pourront être, Je m'engage à les protéger.THALIE
Non, qu'ils viennent.SCÈNE III. Thalie,Crispin, et Plusieurs Acteurs et Actrices.
THALIE
Melpomène ma soeur m'en a déjà parlé. N'avez-vous pas le fils de la Thorillière ?Melpomène : Muse de la tragédie.
La Thorillière (Pierre Le Noir de) : Excellent comédien qui avait débuté en 1684, et qui après avoir joué longtemps quelques rôles tragiques, et les Amants comiques, commença en 1693, après le mort de Raisin, à jouer ceux de valets, et les autres comiques que cet acteur remplissait de son vivant, et y excella. Après avoir fait beaucoup d'années l'agrément du théâtre, il mourut en 1731, âgé de soixante-quinze ans, et doyen des comédiens du Roi. [Leiris]
CRISPIN
Tant mieux. La famille a peuplé, En voici de la jeune espèce. Vous aimiez fort aussi, dit-on, la Champmeslé ?Champmeslé (le demoiselle) : Cette illustre comédienne se nommait Marie DESMARES ; elle était petite-fille d'un président au parlement de Rouen, qui avait déshérité son fils, parce qu'il avait fait un mariage opposé à sa volonté : elle naquit dans cette ville en 1641, et débuta au théâtre du Marais en 1669. Elle avait épousé Champmélé, qu'elle suivit aux différents théâtres où il fut, et mourut au village d'Auteuil le 15 mai 1698, peu de temps après avoir quitté la scène. Elle avait joué sur trois théâtres, et a été célébrée par Despréaux, dans son épître à Racine, qui, dit-on en fut longtemps amoureux, et faisait exprès des rôles pour elle ; et par La Fontaine, dans les prologues de ses allégories de Belphégor et de Philémon. [Lziris]
THALIE
Assurément.THALIE
J'aime à voir dans cette jeunesse, Des Acteurs que j'aimais avec tant de tendresse, Le mérite renouvelé.MIMY
À cet éclat, à cet air noble et tendre, Je connais bien une Divinité : Mais sans savoir son nom oserai-je prétendre Qu'elle reçoive avec bonté Les hommages qu'on vient lui rendre ?CRISPIN
Allons gaiement, la Muse est gaillarde et folâtre Et le Comique est son emploi.Entrée des Acteurs et des Actrices qui viennent saluer Thalie.
CRISPIN
Fi donc ! Vous vous moquez, je crois ? Ce n'est pas là danser, c'est marcher en cadence.Fi : Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]
CRISPIN
Pour chanter non. Il est vrai que parfois Ils vous prennent un ton tendrement énergique, Demi gaillard, demi tragique, Une façon de réciter, Qu'on prendrait pour de la Musique, Quand le tour du Vers est Lyrique, Ce diable de ton-là ne se peut éviter. C'est un grand défaut au Comique.THALIE
Cette manière de récit Sera pour moi toute nouvelle, Et peut-être me plaira-t-elle ; La nouveauté quelque fois réussit. Messieurs, que l'on me fasse entendre Ceux en qui ce défaut est le moins vicieux.CRISPIN
Allons, Monsieur Sallé, du grand, du beau, du tendre, De l'enjoué, du sérieux, Quelque chose qui touche l'âme. C'est assurément lui, Madame, À qui sans contredit ce défaut sied le mieux.CHANSON DE Monsieur Sallé.
Sombre forêt, aimable solitude, Votre ombre impénétrable à la clarté du jour, Ne l'est pas à l'inquiétude Que me cause un funeste amour. De l'inhumaine que j'adore L'image me suit en tous lieux, Et le cruel Amour la présente à mes yeux Plus belle qu'elle n'est encore.CRISPIN
Deux soit, n'allez pas jusqu'à trois ; Car c'en serait trop à la fois. Allons, Messieurs du Chromatique, De l'enjouement avec du pathétique, Et puis à peu près, là, sur le ton qu'ils prendront, Pour ne pas rester à rien faire, Les autres Acteurs marcheront, Ou par-devant, ou par derrière, Tantôt de biais, tantôt en rond.CHANSON DE M. Sallé et Ponteuil.
Ô l'heureux jour ! Muse adorable : Que ton retour Nous est favorable ! Qu'il charme nos sens ! Vous qui de nos jeux innocents, Faites un usage agréable, Venez seconder nos désirs, Venez partager nos plaisirs, Approuvez nos efforts, approuvez notre zèle, Et nous favorisez comme elle.THALIE
Vous récitez très galamment, Et marchez tous légèrement. J'approuve fort cette manière, Et sans aucun secours d'une main étrangère, Vous pourriez assez aisément Mettre des Pièces d'agrément.MADEMOISELLE DESMARRES
Pourquoi donc ? Nous venons de remettre Psyché, Avec tout le succès qu'on s'en pouvait promettre.CRISPIN
Oui : mais au double il a fallu la mettre, Et le Public s'en est presque fâché. Demandez, demandez, hem…MADEMOISELLE DESMARRES
Malgré sa colère, En foule il est venu la voir, Et nous sortions bienheureux d'en avoir Une qui pût autant lui plaire.CRISPIN
Où la prendre ? Où l'aller chercher ? Si ce n'est par bonne fortune Que Madame Thalie en indique quelqu'une, Qui de loin seulement paraisse s'en approcher.THALIE
Je me souviens autrefois d'avoir vu Réussir certain INCONNU : Il ne serait pas mal je pense, Après l'avoir si longtemps négligé, D'essayer sans trop de dépense Si le goût du Public ne serait point changé.MADEMOISELLE DESMARRES
Oui, l'Inconnu, la Pièce est toute préparée, Et je crois que déjà les Rôles en sont sus.MIMY
Un de nos Musiciens en a fait de nouvelles, Qui ne sont pas sans agrément ; De ces sortes de bagatelles Il s'acquitte assez galamment.MADEMOISELLE DESMARRES
Le conseil de la Muse assure le succès.CRISPIN
Elle ne nous a pas conseillé la dépense, De crainte d'accident ne faisons pas grands frais. Ne prendra-t-on que le prix ordinaire, Ou le double, comme à Psyché ?THALIE
Non, le simple.DIVERTISSEMENT DU PREMIER ACTE.
SCÈNE I. La Comtesse, Olimpe, deux enfants représentants l'Amour et la Jeunesse, Virgine, Mélisse, Valet More.
L'AMOUR
Vous voyez l'Amour et la Jeunesse Qui viennent admirer la charmante Comtesse, Et lui dire à l'envi, qu'être de ses plaisirs Fait l'unique bonheur qui flatte leurs désirs.LA COMTESSE
Et qui les a conduits ?VIRGINE
Cet homme qui jargonne Certains mots, qui ne sont entendus de personne ; Et sont tous deux entrés, demandant à vous voir.OLIMPE
C'est encor l'Inconnu.LA COMTESSE
Nous allons le savoir.L'AMOUR
Nous n'avions pas besoin que l'on nous vînt conduire ; Et d'eux-mêmes jusqu'à ce jour, Jamais dans aucun lieu la Jeunesse et l'Amour N'ont eu de peine à s'introduire.OLIMPE
L'aimable couple !LA COMTESSE
Il n'est rien de si beau.DIALOGUE. De l'Amour et de la Jeunesse.
LA JEUNESSE
Moi vous céder ! Et pourquoi, je vous prie ? Si vous avez des charmes assez doux Qui plaisent en coquetterie, Je me fais aimer plus que vous. Jamais je ne quitte personne, Qu'on ne s'en fasse un dur tourment. Hélas, dit-on, faut-il si promptement Que la Jeunesse m'abandonne ? Mais quand le noir chagrin de vos transports jaloux, Force deux coeurs à la rupture, On y trouve un repos si doux, Qu'on vous laisse aller sans murmure ; Et je ne sache que les fous, Qui, mal guéris de leur blessure, Veuillent renouer avec vous.LA JEUNESSE
C'est un miracle dont le bruit Vient rarement à mes oreilles : Mais regardons le dégoût qui le suit Ce n'est pas comme la Jeunesse, Qui se trouve aimable en tous temps. Vous n'avez point d'agrément qui ne cesse, Pour peu que vous alliez au-delà du Printemps. Quand l'âge vient, la belle chose Que les soupirs de deux amants barbons ! À quoi peuvent-ils être bons, Qu'à plaindre leur métamorphose ? Ce n'est plus en douceurs qu'ils passent tout le jour. L'un dort tandis que l'autre gronde ; Et jamais on ne vit au monde, Rien de si sot qu'un vieil amour.LA JEUNESSE
On la ferait à moins. Partout je saute aux yeux, On me nomme partout des beautés la première, Et c'est en quoi sur vous je l'emporte encore mieux ; Car enfin pour me vaincre employez ruse, adresse, Cherchez artifice, détours, Il n'est point de laide Jeunesse : Mais il est de vilains Amours.L'AMOUR
Vous n'êtes qu'un enfant, c'est ce qui vous rend vaine ; Mais je me vengerai dans peu sur votre coeur.LA JEUNESSE
Vos traits ne me font point de peur. Mais finissons un discours qui vous gêne.Fin du Dialogue.
SCÈNE III.
L'AMOUR
Approchez, notre conducteur, C'est à vous d'entrer sur la Scène.Air Italien, chanté par un Indien qui a conduit l'Amour et la Jeunesse.
UN INDIEN
Dalle sponde del mar D'ove l'Aurora, Nasce ad indorar Odorosi Campi di Flora. Vengo per mirar La beltà che'l mondo adora. Ad un ciglio Fiammegiante Ad un occhio Fulminante Nò, nò, nò, Nò resister non si puo. Venite amori, In tutti i cuori Spirate ardori.LA COMTESSE
Ignorant qui me les adresse, Ce sont d'assez vaines ardeurs. Mais tâchons d'accorder l'Amour et la Jeunesse.LA JEUNESSE
Aucun de nous n'est d'humeur à céder.LA JEUNESSE
La louer, ce n'est point mon fait, Je ne pourrais assez élever son mérite, Et j'aime mieux en être quitte Pour ma guirlande et ce bouquet. Prenez, d'une Déesse il n'est rien qu'on refuse.L'AMOUR
Pour moi qui cherche à voir tous les coeurs sous mes lois, Je sais comme il faut que j'en use, Et veut mettre à ses pieds mon arc et mon carquois.OLIMPE, reprenant le carquois de l'Amour, d'où elle tire un billet parmi les flèches
Qu'il est bien fait ! Mais Dieux ! À l'aimable Comtesse. Madame, c'est à vous que ce billet s'adresse.LA COMTESSE
Lisons.LA COMTESSE
Il n'est rien plus galant.Elle lit.
Quoique ma passion extrême Me fasse un souverain bonheur Du plaisir de vous dire à quel point je vous aime, Permettez que l'Amour vous parle en ma faveur, Avant que je parle moi-même. J'ose attendre beaucoup d'un entretien si doux. Hé ! Qui sait mieux que ce que je sens pour vous.LA COMTESSE
On dit plus qu'on ne sent : mais je veux à mon tour Faire un présent à la Jeunesse.La Comtesse lui donne un diamant.
L'AMOUR
Par lui-même l'Amour trouve à se contenter ; Et tant qu'il se fait écouter, Il n'est pas mal dans ses affaires.L'Amour et la Jeunesse s'en vont avec le Maure.
OLIMPE
On les a bien instruits.DIVERTISSEMENT DU SECOND ACTE.
SCÈNE I. La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Le Marquis, Virgine, Mélisse.
LE CHEVALIER
Quoique j'ignore encor quel spectacle on apprête, Je puis vous préparer à quelque grande fête, Madame, dans ce bois j'ai vu des gens épars, Qui pour vous la donner viennent de toutes parts. Ils s'avancent vers vous.SCÈNE II. La Comtesse, Le Marquis, Le Chevalier, Olimpe, La Montagne représentant Comus, Virgine, Mélisse, Suite de Comus.
COMUS
Madame, par hasard, si Comus est un Dieu Qui soit de votre connaissance, Vous le voyez en moi qui paraît en ce lieu Pour vous jurer obéissance. Je suis un grand Maître en Festins, À les bien ordonner on connaît mon génie : Et l'Amour, dont le goût fut toujours des plus fins, Voulant en bonne compagnie Vous donner un régal approchant des divins, M'a fait Maître d'Hôtel de la Cérémonie. C'est un Dieu quoique très petit, À qui l'on peut céder sans honte. Marchez sous sa conduite, et rendez-vous plus prompte À faire tout ce qu'il vous dit, Vous y trouverez votre compte.LA COMTESSE
Sur l'espérance des douceurs Dont l'Amour doit combler nos coeurs, Quand une fois il s'en empare, Je suivrais volontiers ses pas : Mais comme il est enfant, j'ai peur qu'il ne s'égare, Et j'aime à ne me perdre pas.COMUS
Avancez, il est temps ; vite, que l'on commence.Plusieurs Paysans apportent des corbeilles pleines de fruits.
OLIMPE
N'épargner ni peine ni dépense, Pour fournir des plaisirs toujours en abondance, C'est là ce qui s'appelle aimer.COMUS
Madame, il ne faut point différer davantage ; Quand l'Amour, dont je prends ici les intérêts, Par ce régal vous rend un tendre hommage, Vous connaissez à quel usage En sont destinés les apprêts.LE MARQUIS
Vous vous moquez, je crois ?LA COMTESSE
Non, vous me conduirez.LE MARQUIS
Hé ! Madame.LA COMTESSE
Hé ! Marquis, Sans façon, croyez-moi, faites ce que je dis. Vous vous montrez plus jaloux que vous n'êtes.LE MARQUIS
Justement.LA COMTESSE
Je connais votre coeur mieux que vous, Et c'est si rarement que le trouble y peut naître…LE MARQUIS
Oui, Madame, j'ai tort de paraître jaloux, Car je n'ai pas sujet de l'être.Le Marquis sort.
SCÈNE III. La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Virgine, Mélisse, Comus, Suite de Comus.
COMUS
Tandis que vous ferez une épreuve agréable Des douceurs que ces fruits offrent aux curieux, L'Amour qui m'emploie en ces lieux, M'a fait chercher ce qu'il a cru capable De pouvoir attacher vos yeux. Allons, faites de votre mieux, Et qu'à l'envie chacun de montre infatigable.La Comtesse s'avance, avec Olimpe et le Chevalier, vers les corbeilles de fruits. Les Paysans et Paysannes dansent, pendant que la Comtesse et sa compagnie font collation.
MADEMOISELLE DESMARRES en Jardinière
L'âme la plus fière Aux traits des amours, Follement espère Résister toujours : On fuit, on échappe À leurs premiers coups ; Si l'un ne nous frappe, L'autre nous attrape : Ces petits libertins sont tous Tôt ou tard les maîtres de nous. L'âme la plus fière Aux traits des amours, Follement espère Résister toujours. Aux coeurs sans défense Leur empire est doux, Trop de résistance Souvent les offense. Ces petits libertins sont tous, Tôt ou tard les maîtres de nous. L'âme la plus fière Aux traits des amours, Follement espère Résister toujours.MONSIEUR PONTEUIL en Jardinier
S'il faut tôt ou tard que l'on aime, Si les traits des amours ne peuvent se parer, N'est-ce pas une erreur extrême De s'obstiner à différer, S'il faut tôt ou tard que l'on aime,MONSIEUR SALLÉ en Jardinier
Tous les moments que l'on diffère Sans éteindre nos feux contraignent nos désirs, L'amour est un mal nécessaire, Et l'on dérobe à ses plaisirs Tous les moments que l'on diffèreLA COMTESSE
Leur danse, leur voix, tout m'enchante.LE CHEVALIER
On aurait peine à mieux chanter.LA COMTESSE
La beauté de la Fête a passé mon attente.COMUS
Hé bien, pour toucher votre coeur Comus a-t-il su satisfaire, En Dieu d'importance et d'honneur, À tout ce que l'Amour l'avait chargé de faire !LA COMTESSE
Comus peut s'assurer partout de son bonheur, Si Comus s'en fait un de plaire. Mais comme en terre quelquefois La divinité s'humanise, Le Dieu Comus pourrait m'apprendre à qui je dois Le divertissement dont il me voit surprise.COMUS
C'est un secret qu'à conserver Ma qualité de Dieu m'engage. Et de ses soins l'Amour, qui veut vous éprouver, Peut espérer quelque avantage, Il m'attend dans le Ciel où je le vais trouver, Employez-moi pour le message.COMUS
Ma suite a disparue, et je suis seul ici. Bonsoir : vivez en espérance De sortir bientôt de souci.VIRGINE
J'avais cru par l'un d'eux en lui parlant tout bas, Développer ce stratagème ; Mais après quelques mots que peut-être moi-même En les disant n'entendait pas, Il a d'une vitesse extrême Pour s'éloigner doublé le pas.LA COMTESSE
Pour moi, je ne sais plus qu'en dire.LA COMTESSE
Il faut tâcher d'en rire, En attendant que ce temps soit venu.Fin du Divertissement du second Acte.
DIVERTISSEMENT DU TROISIÈME ACTE.
SCÈNE I. La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Chevalier, Virgine, La Montagne représentant un bohémien, Troupe de bohémiens.
Ils entrent tous au bruit des Castagnettes et des Tambours de Biscaye.
LA COMTESSE
Pour des bohémiens, cet équipage est beau.LA COMTESSE
Rien n'est si propre qu'eux.LE CHEVALIER
La bande est fort complète.OLIMPE
Elle vaut bien la voir.LA COMTESSE
J'en suis très satisfaite.LA MONTAGNE
Nous ne faisons qu'arriver de Paris, Où pour avoir dit des nouvelles Assez agréables aux Belles, On nous a fait présent de ces riches habits : Mais rien n'approche là de ce qu'on voit paraître, Où vos divins attraits cessent d'être cachés. Comme de tous les coeurs leur éclat se rend maître, Souffrez qu'en l'admirant, nous vous fassions connaître Combien nous en sommes touchés.Toute la troupe de Bohémiens donne des marques d'admiration, par une figure qu'elle fait en regardant la Comtesse.
LA COMTESSE
La figure est galante.OLIMPE
Et fort bien ordonnée, Partout où vous irez, le prix vous est certain. Mais voyez cette belle main, Et nous dites à qui l'Amour l'a destinée.LA COMTESSE, donnant la main
Puisque vous le voulez, il faut y consentir.LA MONTAGNE
Comme nous sommes gens de qui la connaissance Sut toujours de l'erreur se garantir, C'est sur nous seuls qu'on doit prendre assurance, Les autres ne font que mentir. Dans vos plus grands projets vous serez traversée ; Mais en vain contre vous la brigue emploiera tout, Vous aurez le plaisir de la voir renversée, Et d'en venir toujours à bout. Vous avez quelquefois de flatteuses manières, Qui seraient pour l'espoir un motif bien pressant, Si pour les balancer vous n'en aviez de fières, Qui le font mourir en naissant. Cette ligne qui croise avec celle de vie, Marque pour votre gloire un murmure fatal ; Sur des traits ressemblants on en parlera mal, Et vous aurez une copie Qui vous fera croire l'original. D'un honneur ennemi de la Cérémonie, N'en prenez pas trop de chagrin ; Si notre gaillarde figure, Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure, Un tour de ville y mettra fin, Et vous rirez de l'aventure. Votre coeur est brigué par quantité d'amants ; Mais le premier de tous pourrait s'en rendre maître, Si le dernier, sans se faire connaître, Ne vous inspirait pas de tendres sentiments : Cependant vous aurez beau à faire, Même prix, même gloire est acquise à leurs feux, Vous les épouserez tous deux, C'est du destin, un décret nécessaire.LA COMTESSE
Tous deux ?OLIMPE
Si pour constant ce décret est tenu, Madame, du Marquis nous demandons la vie, Il vous a le premier servie : Quand vous serez veuve de l'Inconnu, Vous pourrez l'épouser, s'il vous en prend envie.PETIT BOHÉMIEN
Pour découvrir plus à mon aise Ce que j'y vois de plus caché, Avant toute autre chose, il faut que je la baise : C'est-là ce que je mets toujours à mon marché.PETIT BOHÉMIEN
Il est doux de vous en conter : Mais il faut se garder du piège ; Vous êtes fine, fine, et vous ne dites pas Tout ce que vous avez dans l'âme. Un amant déclaré brûle pour vos appas : Mais comme un autre en secret vous enflamme, De ce premier, ma bonne Dame, Vous avez peine à faire cas.OLIMPE
À faire un conte en l'air, l'âge lui sert d'excuse, Il parle comme il peut, sans savoir ce qu'il dit.LA COMTESSE
Chevalier, les jaloux souvent se font haïr. Finissons, et prions quelqu'une de la bande, Puisque nous avons le loisir De danser une sarabande.MADEMOISELLE DESMARRES, en Bohémienne, chante
Un Inconnu pour vos charmes soupire. Son sort égalerait celui des Dieux, S'il pouvait lire Dans vos beaux yeux, Qu'avec plaisir vous souffrez en ces lieux, Les soins qu'il prend de vous le faire dire. Sur son destin, que faut-il qu'il apprenne ? D'un tendre aveu soulagera le souci D'un coeur en peine D'être éclairci, Nous disons la bonne aventure ici, Ne pourrons-nous l'instruire de la sienne. Monsieur Ponteuil en Bohémien. Belles, qui voulez apprendre Quelle fortune vous aurez, Ne pouvez-vous pas prétendre À celle que vous voudrez ? Il est un sort qui de vous doit dépendre ; D'heureux destins Sont en vos mains, C'est à vous de les faire, à nous de les attendre.LA COMTESSE
J'admire également et la voix et la danse, Il n'est rien, dont par là, vous ne veniez à bout, Et vous méritez tous, que pour reconnaissance…LA COMTESSE
Mais je veux qu'un présent…OLIMPE
Ils sortent.LA COMTESSE
Suivez-les, Virgine, et que l'on fasse Tout ce qui se pourra pour les bien régaler.Fin du Divertissement du troisième Acte.
DIVERTISSEMENT DU QUATRIÈME ACTE.
SCÈNE I. La Comtesse, Olimpe, Le Vicomte, Le Marquis, Le Chevalier, La Montagne représentant un bohémien, Troupe de bohémiens, Virgine, Cascaret.
CASCARET
Madame…LA COMTESSE
Que veut-on ?CASCARET
Un Monsieur vous demande.LA COMTESSE
Voyez qui c'est, Virgine, et l'amenez ici.VIRGINE
Je n'irai pas bien loin, Madame, le voici. La Montagne représentant un Comédien. Ayant plus d'une fois eu l'honneur de paraître Devant leurs Majestés, je croirais mal connaître Ce que l'on doit, Madame, à votre qualité, Si m'étant pour ce soir dans le Bourg arrêté… Je ne vous venais pas faire la révérence.LE VICOMTE, l'embrassant
Ah, serviteur. Ne vous manque-t-il rien, Pour nous pouvoir ici donner la Comédie ?LE COMÉDIEN
Non, Monsieur.LE VICOMTE
Et Circé, l'avez-vous ?OLIMPE
C'est là le bel endroit.LE VICOMTE
Il plaît à bien des gens.LA COMTESSE, au Comédien
Et comment jouerez-vous ?LE VICOMTE
Avec des Paravents.LE COMÉDIEN
Un moment suffira pour dresser un Théâtre.OLIMPE
Vous êtes gai.LE COMÉDIEN
Tandis que la Troupe s'apprête, Nous avons parmi nous des voix dont on fait cas, Vous plaît-il les ouïr ?LA COMTESSE
Qui ne le voudrait pas ?LA COMTESSE, aux Acteurs Musiciens
Avancez. Vous allez entendre un Dialogue, Dont j'ai vu jusqu'ici tout le monde charmé.LE VICOMTE
Voyons ce Dialogue.LE COMÉDIEN
Il est fort estimé.DIALOGUE. Chanté par Monsieur et Mademoiselle Sallé, vêtus en Berger et en Bergère, sous le nom d'Alcidon et d'Aminte.
AMINTE
Berger, vous savez le mystère Que je brûle de découvrir. Un Inconnu cherche à me plaire ; Des feux cachés ne peuvent m'attendrir ; Ou qu'il cesse de se taire, Ou qu'il songe à se guérir.ALCIDON
Vous aimez à voir souffrir, Il n'est point de Bergère Plus cruelle et plus fière. Qu'à vos yeux l'Inconnu s'ose offrir, Vous le trouverez téméraire, Et vous le laisserez mourir.ALCIDON
L'Amour est un Dieu charmant, Qui pour plaire n'a qu'à paraître ; Mais il s'offre à vous vainement, Dans votre coeur sa flamme ne peut naître, Si sous un long déguisement Un Inconnu cherche à s'en rendre maître. Pourquoi chercher à connaître l'Amant, Quand l'Amour est un Dieu qu'on ne veut pas connaître ?AMINTE
Pour un invisible Quel coeur est sensible ? Il soupire inutilement. Pour un invisible Quel coeur est sensible ? Prend-on de l'amour sans connaître l'amant ?ALCIDON
D'un doux sourire, D'un tendre espoir Flattez son martyre, Vous allez voir Qu'il brûle de dire Ce secret qu'il fait tant valoir.AMINTE
Ah ! S'il brûle de m'en instruire, Adieu, Berger, adieu, je n'en veux rien savoir.Fin du Dialogue.
Air chanté par MADEMOISELLE SALLÉ
Profitons des plaisirs Que l'Amour nous présente. De ses tendres désirs Il n'est point d'âme exempte. La moins diligente Perd le meilleur temps ; Et telle est prude à quinze ans, Qui devient coquette à trente.Air chanté par MONSIEUR SALLÉ
On ne saurait être heureux, Si l'on n'a pas l'art de plaire, Si l'on n'est pas amoureux, On ne saurait être heureux, Sans amour on ne plaît guère. On ne saurait être heureux, Si l'on n'a pas l'art de plaire, L'on ne saurait être heureux, Si l'on n'est pas amoureux,LE VICOMTE
Morbleu que je le suis !LE COMÉDIEN
J'en aurai soin.LE VICOMTE
Allons-y faire travailler, Et leur choisir un lieu commode à s'habiller.Fin du Divertissement du quatrième Acte.
DIVERTISSEMENT DU CINQUIÈME ACTE.
SCÈNE I. La Comtesse, Le Marquis, Le Chevalier, Le Vicomte, Virgine, La Montagne.
LE VICOMTE
Madame.LA COMTESSE
Quoi, déjà de retour ?LA COMTESSE
De quoi ?LE VICOMTE
Hé ! Cela vaudrait mieux que votre Comédie, Pour moi je n'ai rien vu de plus gai de ma vie, Et vous en ferez cas sans doute à votre tour. J'ai pris, en vous quittant, mon chemin par le bourg, À dessein d'obliger notre troupe obstinée, À nous tenir ce soir la parole donnée : Mais à peine ai-je fait vingt pas, que j'ai trouvé De quoi recevoir tous un plaisir achevé. Une noce morbleu ; mais noce de village, Plaisante au dernier point par chaque personnage ; Et j'ai si bien prêché, qu'elle vient sur mes pas. Que vous rirez voyant ce grotesque fracas !LA MONTAGNE, s'en allant
Il est de notre cru, nous y ferons figure.LE VICOMTE
Ah morbleu, que ne puis-je en faire la peinture ! Vous en ririez d'avance, et diriez comme moi, Que tout cet attirail est un plaisir de Roi. Entre autres l'on y voit, outre la mariée, Qui suit en bel arroi la troupe conviée, Un ramas d'animaux, qui des plus sottes gens En différente espèce offre le passe-temps. Un Suisse, un vieux bourgeois, des clercs, des villageoises, Des grisettes, un page, et de riches Bourgeoises, Et deux badauds, dont l'un est aussi sot, et plus, Que ne fut en son temps Thomas Diafoirus. Ah, qu'en guerre un parti ferait là de ravages ! Ma foi les beaux habits resteraient pour les gages.Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
Arroi : Appareil, train, équipage. [L]
Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. [F]
LE VICOMTE
Vous en aurez la vue en demeurant ici. Si par quelque accident la noce n'est troublée, J'ai fait de cet endroit le lieu de l'assemblée.OLIMPE
Ah, Madame, voyons.LA COMTESSE
Hé bien voyons.LA COMTESSE
Assurément.LA COMTESSE
Oui.LE MARQUIS
Vous n'y songez pas.LA COMTESSE
C'est que le Marquis sait…LE MARQUIS
Je sais ce qu'il vous faut.LA COMTESSE
Mais enfin je le veux.LE MARQUIS
Je n'ai plus rien à dire.LE VICOMTE
Voici toute la bande, apprêtez-vous à rire.La noce entre. La Comtesse, le Marquis, etc. s'assoient sur un banc à un côté du Théâtre ; et pendant que les violons jouent la Marche, tous les gens de la noce, deux à deux, font la révérence à la Comtesse en passant devant elle, et se vont ranger au fond du théâtre.
VIRGINIE, après qu'ils sont rangés au fond du théâtre, dit
Ah, que la mariée est drôle !OLIMPE
Et ce pauvre benêt Que je vois auprès d'elle, est-ce l'époux ?Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]
LE VICOMTE
Lui-même. Sa figure allongée est d'un vrai Nicodème.Nicomède : Nom propre devenu nom commun pour signifier, dans le langage populaire, un homme simple et borné, un niais. [L]
OLIMPE, riant
Ah !LE VICOMTE
Savez-vous à quoi je le trouverais bon ? À faire de sa tête un boulet de canon. Qu'il ferait beau la voir rebondir en l'air !LA MONTAGNE, représentant Gros-Jean
Ça morguenne, Dansons de la gaillarde, et que l'on se démène.Mordienne : ou morguenne. Sorte de juron. [L]
Gaillarde : Nom d'une ancienne danse française. Le pas de danse qu'on nomme pas de gaillarde, est composé d'un assemblé, d'un pas marché et d'un pas tombé. [L]
PIERRETTE
C'est parler de raison… Je vas pour commencer Prendre un de ces Monsieux, et le faire danser. Vous plaît-il…En faisant la révérence au Marquis.
LE MARQUIS
Non, jamais je ne danse.PIERRETTE
Parce qu'il est tout d'or, il fait bien le Signeur : Oh si je sommes pauvres, au moins j'ons de l'honneur, Et je craignons rian.LE VICOMTE
Je vais prendre sa place, C'est qu'il a du chagrin. Attendant qu'il se passe, Voyons ce qu'à la danse un gentilhomme vaut.Après avoir dansé.
Hé bien ! N'est-ce pas trémousser comme il faut ? J'en fais partout de même. À vous la mariée.Il redanse la même Bourrée.
Elle est jolie. Un air, la taille déliée. Allons, courage, ferme, à la recharge, bon. Voilà s'en acquitter de la belle façon, Je l'aime ; elle a les yeux tournés d'une manière…Bourrée : Est aussi une espèce de danse composée de trois pas joints ensemble avec deux mouvements, et commence par une noire en levant. Le premier couplet contient deux fois quatre mesures, et le second deux fois huit. Elle est composée d'un balancement et d'un coupé. [L]
LA MARIÉE
Hé, Monsieur.LE VICOMTE
Voulez-vous être ma vivandière, Si je vais à l'armée ? Ah, morbleu, je prétends Vous faire vivre en Reine, et bien passer le temps. Qu'en dites-vous ?Vivandier : Marchand qui suit l'armée, ou la Cour, pour y vendre des vivres, et autres nécessités. Il est défendu sur grosses peines, de faire aucun dommage aux Vivandiers. [F]
LE VICOMTE
Ah ! Qu'il ne lui déplaise, Serviteur à Colin. Hé ! Ne dans-t-il pas ! Monsieur Colin, allons ; debout et haut les bras. À moins qu'un marié ne soit d'humeur gaillarde, J'en dis fi.GROS-JEAN
Vas danser, Colin.COLIN
Oh ! Je n'ai garde.LE VICOMTE
Pourquoi ?COLIN
Je sis honteux devant les grandes gens, Ils se gobargeriont.Gobarger : ou Goberger ; Se moquer, ou se réjouir. Il est populaire dans les deux sens. [FC]
GROS-JEAN
Tatigué, tu te rends Honteux ! Les grandes gens sont tout comme je somme, Bâtis de chair et d'os, et tu fais si bien comme…Tatigué : ou Tétigué. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]
COLIN
S'il en faut débacler. Hé ! Va-t'en danser, toi. Madame voudra bien.Débacler : Se dit aussi de plusieurs personnes ou Marchands qui déménagent, qui ôtent leurs meubles et leurs marchandises en même temps.
GROS-JEAN
Hé bian donc, pis que n'an m'y condamne, Dansons. Brimbalez-nous queuque bonne Pavane.Il danse.
LE VICOMTE
Fort bien. Le volte face, et les jambes en l'air. Ferme en avant, jamais il ne faut reculer. Quel compère ! Ah, parbleu ! L'on ne peut mieux l'entendre. Voyons ce grand nigaud.VIGNOLET, en Thomas Diafoirus
Vous venez donc me prendre, Ça m'est beaucoup d'honneur, mais je suis en souci Comme sans cheminée on peut danser ici : Mais n'importe. Attendez. Au lieu d'une Courante, Où je suis neuf encor, voulez-vous que je chante ? Je sais bien mieux chanter que je ne danse.Diafoirus, Thomas : Personnage du Malade imaginaire de Molière.
VIGNOLET, chante
Si Claudine, Ma voisine, S'imagine Sur ma mine, Que je ne suis bon à rien, Qu'en cachette La follette Me permette La fleurette Elle s'en trouvera bien.Fleurette : Diminutif. Petite fleur. Se dit au figuré de certains petits ornements du langage, ou des galanteries, et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes. [T]
LE VICOMTE
La galante chanson !VIGNOLET
C'est sur moi qu'on l'a faite.COLIN
Hé, Thomas, Grand François, Dubois, Lubin, Paquete, Morgué, je vais danser d'ici jusqu'à demain. Est-ce que je dormons ? Pis qu'on m'a mis en train, Excusez si j'osons…Il fait la révérence à la Comtesse.
LA COMTESSE
Vous voulez que je danse ?LA COMTESSE
Quand je la danserais, le grand malheur !COLIN
Oh jarnie, Pis qu'an est si longtemps sur la çarimonie, Je vais danser tout seul. Du plus gaillard, allons.Il danse.
Jarni : ou Jarnidieu. Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]
LE VICOMTE
Peste, par haut voilà s'escrimer des talons !Escrimer : S'exercer, se battre avec des fleurets. Il signifie aussi figurément, Disputer l'un contre l'autre sur quelque matière d'érudition, de science. [Ac 1762]
COLIN
À votre avis ?OLIMPE
Oh dame, Quoique nés dans les champs, j'ons appris les cinq pas, Et j'ons des qualités que bian d'autres n'ont pas.LE VICOMTE
Qu'en dites-vous ?LE VICOMTE
Quittez le sérieux, Ma belle, et comme moi prenez un air joyeux ; Je veux vous mettre en train.LUBINE
Nannin, nannin. Queu patineux ! Vraiment Vous êtes tout drôle. Ah !Nannin : Déformation de nenni. Particule dont on se sert pour répondre négativement à une interrogation expresse ou sous-entendue.
Patineur : ou Patineux en jargon. Celui qui prend et manie les mains et les bras d'une femme. [Ac 1762]
LUBINE, chante
Ne fripez pas mon bavolet, C'est aujordy Dimanche, Je vous le dis tout net, J'ai des éplingues sur ma manche, Ma main pèse autant qu'alle est blanche, Et vous gagneriais un soufflet. Ne fripez pas mon bavolet, C'est aujordy Dimanche. Attendez à demain que je vase à la Ville, J'aurai mes vieux habits ; Et les Lundis Je ne sis pas si difficile ; Mais à présent Tout franc Si vous faites l'impertinent, Si vous gâtez mon linge blanc, Je vous battrai comme il faut de la hâte, Je vous battrai, Pincerai, Piquerai, Je vous mordrai, Grugerai, Pillerai, Menu, menu, menu comme la chair en pâte ; Hon, voyez-vous, j'avons un tarrible tâte, Que je cachons sous notre bonnet. Ne fripez pas mon bavolet, C'est aujordy Dimanche.Hon : Cri de mécontentement. [L]
OLIMPE
Et ce bon Gentilhomme ?LE VICOMTE
Il a vécu, Madame.MONSIEUR DE SOTTENVILLE
J'ai bien valu mon prix autrefois, sur mon âme.Il chante.
J'étais jeune Coq autrefois, Et mon chant réveillait les plus sages Poulettes ; J'ai vieilli depuis, et ma voix Endort même les plus Coquettes.Toutes les personnes de la Noce dansent un branle, et Monsieur Sallé chante.
MONSIEUR SALLÉ, chante
À la santé de Colin, L'heureux mari de Colette ; Outre qu'il est mon voisin, C'est qu'il aime le vin, C'est qu'il aime le vin. Sa femme aime peu la diète. Fessons notre vin, Buvons à Colette, Fessons notre vin, Buvons à Colin. Vive Colette et Colin, Et les enfants qu'ils vont faire. Comme je suis bon voisin, J'en serai le Parrain, J'en serai le Parrain. Colin prendra bien l'affaire. S'il n'est pas certain D'en être le père, Il sera certain D'avoir bon voisin.Les Violons continuent de jouer le même Branle, et les gens de la noce se retirent en dansant.
Fesser : Frapper sur les fesses avec des verges ou avec la main. Fig. Faire vite, locution qui vient de ce qu'on traite la chose qu'on fait ainsi comme le petit garçon qu'on fouette. Fesser son vin, boire beaucoup. [L]
LA COMTESSE
En vérité, Marquis, ils m'ont bien divertie.LE VICOMTE, arrêtant Gros-Jean
Un mot, mon cher, ô çà, parlons sans raillerie.GROS-JEAN, voulant s'échapper
Morgué, laissez-moi là.LA COMTESSE
L'Inconnu ?LE VICOMTE
Ce l'est assurément, Madame. Parlez donc, Sieur Grosset, autrement. Vous saurez ce que c'est qu'un Vicomte en colère.LA MONTAGNE
Mais quoi…OLIMPE, à la Comtesse
Si rien ne le déguise, Vous y verrez des traits… Vus en êtes surprise ? Hé bien, a-t-il l'air bon ; qu'en dites-vous ?LE CHEVALIER, regardant le portrait
C'est le Marquis.OLIMPE
Le Marquis !LE VICOMTE
Le Marquis !OLIMPE
Juste Ciel !LE MARQUIS
Non, ne m'en croyez pas : mais, aimable Comtesse, Croyez-en ce présent que m'a fait la Jeunesse.LA COMTESSE
C'est là mon diamant. Vous étiez destiné À recevoir enfin la main qui l'a donné ; Il est juste, et j'en fais le prix de votre flamme.OLIMPE
Oui, je ne puis oublier Que je vous ai promis d'aimer le Chevalier ; Vous avez de l'honneur, c'est assez vous en dire.LE CHEVALIER
Doux et charmant aveu, qui finit mon martyre ? Madame, je puis donc prétendre à votre foi ?LA COMTESSE
Vous prendrez patience.LE VICOMTE
Oui, de mes pas pour vous c'est donc là le succès, Se charge qui voudra du soin de vos procès. Adieu.LA COMTESSE
Le prendrez-vous, Marquis ? Il vous regarde.LE MARQUIS
Que ne ferais-je point ?LE CHEVALIER
La retraite est gaillarde.LA COMTESSE
Allons.965 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0