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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

La Maison de Campagne

Dancourt· créée en 1688, imprimée en 1697· 16 personnages

Représentée pour la première fois le 27 janvier 1688 à l'Hôtel Guénégaud.

Personnages

  • MONSIEUR BERNARD
  • MADAME BERNARD
  • MARIANE, fille de Monsieur Bernard
  • ÉRASTE, amant de Mariane
  • LA FLÈCHE, valet d'Éraste
  • DORANTE, frère de Mariane
  • LISETTE, suivante de Mariane
  • LE MARQUIS, Gascon
  • LE BARON, ami du Marquis
  • THIBAUT, portier de Monsieur Bernard
  • MONSIEUR GRIFFARD, ami de Monsieur Bernard
  • NICOLE, cuisinière de Monsieur Bernard
  • TROIS HOBEREAUX
  • UN SOLDAT
  • UN COUSIN, de Monsieur Bernard
  • UNE COUSINE, de Monsieur Bernard

SCÈNE I. Éraste, La Flèche, Lisette.

LISETTE

Encore une fois, monsieur, si vous avez quelque considération pour elle, retournez à Paris, et qu'on ne vous voie point ici.

ÉRASTE

Ma pauvre Lisette, que je lui parle un moment, que je la voie seulement, je t'en conjure.

LISETTE

Mais vous êtes le maître ; vous voilà dans le logis, il ne tient qu'à vous d'y demeurer. Je crois même que si Mariane vous y savait, elle aurait peut-être autant d'empressement de vous voir et de vous parler, que vous en témoignez vous-même.

ÉRASTE

Et pourquoi donc ne veux-tu pas nous donner cette satisfaction à l'un et à l'autre ?

LISETTE

C'est que j'en sais les conséquences. Dès que vous serez ensemble, vous ne pourrez vous résoudre à vous quitter : quelqu'un vous surprendra, et où en serons-nous, s'il vous plaît ?

LA FLÈCHE

Eh bien ! Quand on nous surprendra, nous jettera-t-on par les fenêtres ?

LISETTE

Non ; mais on me mettra à la porte, et on enverra Mariane dans un couvent.

ÉRASTE

Et n'y serait-elle pas moins gênée que dans la maison de son père ?

LISETTE

Oh ! Vraiment non, elle n'y serait pas moins gênée. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un couvent pour une grande fille qui a coutume d'être dans le monde ?

ÉRASTE

Mais ne suis-je pas bien malheureux ? Ce logis est ouvert à tout le monde, et je suis peut-être le seul à qui il n'est pas permis d y venir librement.

LISETTE

C'est que vous êtes un épouseux, vous, et que Monsieur Bernard ne veut point de gens qui épousent.

LA FLÈCHE

Et que veut-il donc, de par tous les diables ?

LISETTE

Ce qu'il veut ? C'est un ladre, qui veut gardersa fille et son argent pour lui.

LA FLÈCHE

Oh ! Il veut, il veut ; nous ne voulons pas, nous. Pour l'argent, passe ; mais pour la fille, si elle voulait prendre de mes almanachs, je défierais bien un régiment de pères de la garder.

LISETTE

Elle n'en prendra pas, je t'en réponds.

LA FLÈCHE

Tant pis ; nous ne tenons pourtant ici que pour cela, mon maître et moi ; et si vous faisiez bien l'une et l'autre, sans tant faire de façons, il enlèverait ta maîtresse, je t'enlèverais, moi : ce serait justement partie quarrée et nous vous ferions voir du pays, je t'en réponds.

Partie carrée : Partie de plaisir faite entre deux hommes et deux femmes. [L]

LISETTE

Quoi, mort de ma vie ! Vous seriez, assez hardis de vous jouer à la justice et d'enlever la fille d'un gentilhomme de robe ? Et toi, maroufle, tu as l'effronterie de me proposer...

LA FLÈCHE

Oh, oh ! Tu vas faire la dragonne de vertu, comme à ton ordinaire. Fais-nous, fais-nous parler à ta maîtresse ; elle sera peut-être plus raisonnable.

ÉRASTE

Mais est-il possible, Lisette, que son frère ne soit point ici ? Il est de mes intimes, et malgré l'entêtement de son père.

LISETTE

Je vous ai déjà dit qu'il y a trois joimis qu'il est à la chasse avec de ses amis : il ne fait guère d'ordures au logis, vraiment ; et ce n'est pas sa fille seule que notre vieil avaricieux fait enrager : il n'y a personne qui ne se sente de sa mauvaise humeur ; sa femme même a bien de la peine à le mettre a la raison. Il ne veut voir personne chez lui ; ce serait lui arracher l'âme que de tuer un lapin dans sa garenne, et il se désespère autant de fois qu'il voit à sa table quelque personne d'extraordinaire.

ÉRASTE

Vous vous ennuyez donc furieusement ici ?

LISETTE

Pas trop ; mais le vieux pénard se désespère souvent ; car, il a beau faire et beau dire, madame sa femme va toujours son train. Le petit homme crève de dépit, et Mariane et moi pâtissons de ses chagrins. Mais tout est perdu, j'entends quelqu'un ; c'est lui, peut-être.

Pénard : terme injurieux qu'on dit quelquefois des hommes agés, des vieillards cassés. [F]

ÉRASTE

Ne pouvons-nous nous cacher quelque part ?

LA FLÈCHE

Maugrébleu du sot homme, qui ne veut pas qu'on épouse sa fille !

Maugrébleu : juron.

LISETTE

Fourrez-vous tous deux sous ce degré, et allez vous en dès qu'il n'y aura plus personne ici.

SCÈNE II. Lisette, Mariane.

LISETTE

Ah, ah, c'est vous ?

MARIANE

Il y a une heure que je te cherche, Lisette. Ne sais-tu qui sont ces personnes qui se promènent dans le jardin, et que ma belle-mère est allée joindre ?

LISETTE

Non ; mais je voudrais bien que monsieur votre père fût allé les joindre aussi.

MARIANE

Je crois qu'il ne sera guère content de cette visite.

LISETTE

Eh ! tenez, tenez. En voici une dont il sera bien moins satisfait, en cas qu'il la sache.

SCÈNE III. Mariane, Éraste, Lisette, La Flèche.

MARIANE

Au ciel !

LISETTE

Dites-vous vitement deux ou trois paroles, et je vais, moi, faire le guet, de peur d'accident.

MARIANE

À quoi m'exposez-vous, Éraste ? Et que venez-vous faire ici ?

ÉRASTE

J'y viens mourir, madame, puisque vous me recevez avec tant de surprise, et que ma présence vous fait si peu de plaisir.

MARIANE

Ah ! Éraste, elle m'en fait assez pour vous pardonner tous les chagrins qui m'arriveront, si mon père sait que je vous ai seulement parlé.

ÉRASTE

Que voulez-vous que je devienne, madame ?

MARIANE

Que vous attendiez comme moi quelque changement favorable. J'ai une belle-mère, dont je ménage l'amitié par ma complaisance ; elle me témoigne mille bontés que je n'en devais pas attendre, et je crois même qu'elle serait peut-être dans nos intérêts, si j'avais la force de lui avouer que je vous aime.

ÉRASTE

Eh bien ! Madame, nous n'avons donc rien à craindre de sa part, et votre frère est de mes amis. Sur cette confiance, ne pouvons-nous point hasarder que je demeure ici quelques jours ? Je me cacherai où l'on voudra.

LA FLÈCHE

Oui ; mais aura-t-on soin de nous apporter à manger ?

ÉRASTE

Eh ! Tais-toi. Je vous jure, belle Mariane, qu'on ne le saura point. Dans les greniers, dans la cave, il n'importe, pourvu que je sois dans la même maison où vous êtes..

LA FLÈCHE

Cette pendarde de Lisette nous fera faire diète, je vous en avertis.

ÉRASTE

Je ne sortirai point de l'endroit où l'on m'aura mis, pourvu que je vous voie un seul moment par jour. Adorable Mariane, ne me refusez point cette grâce, je vous en conjure.

MARIANE

Cela ne se peut, Éraste, et vous ne devriez point m'en faire la proposition.

ÉRASTE

Quoi ! Vous voulez que je retourne à Paris ?

LISETTE

Oui, s'il vous plaît, et tout au plus vite. Et vous, tirez de ce côté, voilà votre père qui vient droit ici.

ÉRASTE

Que voulez-vous que je fasse ?

LISETTE

Que vous partiez.

MARIANE

Demeurez dans le village, et qu'on ne sache point que vous y êtes.

LISETTE

Détalez donc.

ÉRASTE

Pourrai-je vous voir quelquefois ?

LISETTE

Non.

MARIANE

Je ne saurais vous en répondre.

LISETTE

Dépêchez-vous donc.

ÉRASTE

M'écrirez-vous ?

LISETTE

Peut-être.

MARIANE

Si je le puis.

LISETTE

Ils n'auront jamais fait.

ÉRASTE

Si je suis seulement deux heures sans apprendre de vos nouvelles...

LISETTE

Vous ne vous en irez pas ?

MARIANE

Ne faites point d'extravagance.

LISETTE

Eh, mort de ma vie ! Voilà votre père sur nos talons.

SCÈNE I.. Monsieur Bernard, Thibaut.

MONSIEUR BERNARD

Ah, bourreau ! Qu'as-tu fait ? Et tu as l'effronterie de me le venir dire toi-même ? Coquin, ne t'avais-je pas donné ordre.....

THIBAUT

Eh bien ! D'accord ; vous m'avez, baillé ordre que je ne laississe entrer personne dans la maison, et votre femme m'a baillé ordre que je laisse entrer tout le monde : comment diable voulez-vous que je fasse ?

MONSIEUR BERNARD

Que tu m'obéisses, traître.

THIBAUT

Eh morguoi ! De quoi vous boutez-vous en peine ? Ce n'est pas vous qu'ils demandons, c'est elle.

Morguoi : juron variante de morgué.

MONSIEUR BERNARD

Et c'est par cette raison-là, maroufle.

Maroufle : terme injurieux qu'on donne au gens gros de corps, et grossiers d'esprit. Il est bas. [F]

THIBAUT

Tenez, monsieur, j'aime mieux vous chagriner que votre femme ; et quoique vous soyais bien diable, alle est morgue, sans comparaison, plus diable que vous quand aile s'y met.

MONSIEUR BERNARD

Il faut pourtant que je mette ordre à tout ceci. Viens çà, parle-moi un peu, écoute.

THIBAUT

Mais ne nous boutons donc point en colère ; vous êtes toujours de mauvaise himeur.

MONSIEUR BERNARD

Qui sont ces gens qui viennent d'arriver ?

THIBAUT

Oh ! Ventregué, après ceux-là, il faut tirer l'échelle, et ce sont les plus belles philosomies de parsounes que j'aie jamais vues.

MONSIEUR BERNARD

Combien sont-ils ?

THIBAUT

Quatre : deux gros monsieux, qui m'ont la mêne d'aimer bien la joie, avec deux belles dames, qui ne la haïssont pas, je crois.

MONSIEUR BERNARD

Tu ne sais comme on les appelle ?

THIBAUT

Non ; mais ils sont venus dans un biau carrosse tout doré, avec six gros chevaux,et je ne sais combien de laquais derrière.

MONSIEUR BERNARD

Et tout cet équipage est chez moi ?

THIBAUT

Non ; le cocher est allé bouter le carrosse sous queuque hangar, dans le village ; car tous les vôtres sont pleins de jarbes ; mais il ramènera les chevaux, et j'ai dit que vous aviais une belle étable, où il en tiendrait plus de vingt-quatre.

Jarbe : botte de quelque chose que ce soit ou baquet, cuvier.

MONSIEUR BERNARD

Ah, le pendard !

THIBAUT

Vous serez morgué ravi d'envisager ces chevaux-là ; je n'en ai jamais vu de si gros en ma vie. Ils m'ont tout l'air d'être bien nourris.

MONSIEUR BERNARD

Il n'y a pas moyen d'y résister ; et depuis que ma pendarde de femme m'a fait acheter cette maudite maison de campagne, j'y ai dépensé, en moins d'un été, mon revenu de quatre années.

THIBAUT

Morguoi, vous vous divartissez bien aussi : toujours grand'chère et biau feu ; la maison ne désemplit point, et n'an vous viant voir de partout ; jarnigué, c'est qu'an vous aime.

MONSIEUR BERNARD

Eh ! Oui, oui, l'on m'aime ; mais je voudrais bien qu'on ne m'aimât point tant.

THIBAUT

Il faut que ce soit un sort, voyez-vous ; et sty qui vous a vendu la maison était parguenne aussi embarrassé que vous : on l'aimait tout de même, et il ne voulait pas n'an plus qu'an l'aimît.

MONSIEUR BERNARD

Si j'avais bien su cela....

SCÈNE V. Monsieur Bernard, Thibaut, Lisette.

LISETTE

Monsieur, madame est dans le jardin avec des dames et des messieurs qui vous demandent.

MONSIEUR BERNARD

Que le diable les emporte ! J'ai bien affaire de leur visite. Eh ! Qui sont-ils encore ?

LISETTE

Il y a ce gros abbé qui est si longtemps à table, et qui boit tant sans s'enivrer, avec un autre monsieur.

MONSIEUR BERNARD

Fort bien.

THIBAUT

Je vous le disais bian, qu'il avait l'air d'un bon vivant.

LISETTE

Et puis cette jeune marquise qui gagna l'autre jour l'argent de madame.

MONSIEUR BERNARD

Ah, juste ciel !

LISETTE

Elle est avec cette autre dame qui est de si bonne humeur.

MONSIEUR BERNARD

Qui ?

LISETTE

Et là, celle qui, en riant, vous cassa l'autre jour toutes ces porcelaines de Hollande, parce qu'elle disait qu'il n'en faut avoir que de fines.

THIBAUT

Cela était bouffon.

MONSIEUR BERNARD

Ne me voilà pas mal. Et comment madame a-telle reçu ces gens-là ?

LISETTE

Oh ! Elle paraît bien fâchée contre eux.

MONSIEUR BERNARD

Oui ?

LISETTE

Oui ; car ils lui ont dit qu'ils ne seroient ici que huit jours.

MONSIEUR BERNARD

Comment, huit jours ? Oh ! Ventrebleu, je leur ferai si mauvaise mine, qu'ils n'y seront pas si longtemps. Ne dis-tu pas qu'ils sont dans le jardin ?

LISETTE

Oui, monsieur, dans la grande allée. Je vais leur dire que vous allez venir.

MONSIEUR BERNARD

Huit jours, morbleu, huit jours ! Quatre personnes, six chevaux, et un tas de valets ! Mais ventrebleu, faudra-t-il que j'aie des pensionnaires comme ceux-là ? Qu'est-ce que c'est que ce gros coquin-ci encore ?

SCÈNE VI. Monsieur Bernard, Thibaut, Un Soldat.

LE SOLDAT

C'est de la part de monsieur votre neveu, monsieur.

MONSIEUR BERNARD

Eh bien ! Va, je lui donne le bonjour, mon enfant.

LE SOLDAT

Il viendra demain diner avec vous, monsieur.

MONSIEUR BERNARD

Je ne dîne point demain, j'ai des affaires.

LE SOLDAT

Voilà un faisan et quelques perdreaux qu'il vous envoie.

MONSIEUR BERNARD

Ah ! Ah ! Mon neveu sait mieux vivre que le autres, encore.

À Thibaut.

Prends ce gibier, toi, et qu'on le mette fraîchement.

LE SOLDAT

Il amènera deux ou trois de nos capitaines avec lui.

MONSIEUR BERNARD

Comment diable ! Deux ou trois capitaines ! Écoute, écoute, je t'avais bien dit d'abord que j'aurais demain des affaires : tiens, reprends ton gibier, mon ami, et dis à mon neveu...

LE SOLDAT

Oh ! ça ne fait rien, ils ne laisseront pas de venir. Ils s'ennuient comme tout à ce camp, et votre maison leur vient bien à point. Allez, ils vous tiendront bonne compagnie.

MONSIEUR BERNARD

Ah ! J'enrage. Comment morbleu, il m'envoie un faisan et quatre perdreaux, et il m'amène cinq ou six bouches à nourrir ?

SCÈNE VII. Monsieur Bernard, Monsieur Griffard.

MONSIEUR GRIFFARD

Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais, si vous n'y mettez ordre, on viendra au premier jour tuer vos poules jusque dans votre basse-cour.

MONSIEUR BERNARD

Comment donc ! Que veux-tu dire ?

MONSIEUR GRIFFARD

On a chassé toute la journée dans votre petit bois, et ils sont venus tirer jusque dans votre clos. Est-ce que vous n'avez pas entendu ?

MONSIEUR BERNARD

Non, vraiment ; et d'où vient qu'on ne leur a point ôté leur fusil ? Pourquoi ne leur pas mettre du plomb dans la cervelle ?

MONSIEUR GRIFFARD

Bon, bon. Ils sont trois on quatre grands escogriffes de ce camp, et monsieur votre neveu « st avec eux.

MONSIEUR BERNARD

Mon neveu, dis-tu ?

MONSIEUR GRIFFARD

Oui, monsieur.

MONSIEUR BERNARD

Ah ! le traître. Il m'envoie du gibier qui ne lui coûte guère.

MONSIEUR GRIFFARD

Vraiment, il a bon moyen de vous en envoyer ; et leurs valets en sont si chargés, qu'ils ne sauraient marcher.

MONSIEUR BERNARD

Mais, ne suis-je pas bien misérable de me voir ainsi piller de tous les côtés, et d'avoir une carogne de femme qui veut encore que je lasse bonne mine malgré que j'en aye ? Mon pauvre monsieur Griffard...

MONSIEUR GRIFFARD

Monsieur ?

MONSIEUR BERNARD

Il faut que tu m'aides à remédier à tout ceci, mon enfant.

MONSIEUR GRIFFARD

Volontiers, monsieur, et le coeur me saigne de voir manger votre bien par mille gens qui croient encore vous faire trop d'honneur.

MONSIEUR BERNARD

Cela est horrible ; mais n'y a-t-il point quelque bon moyen pour faire finir tout cela ?

MONSIEUR GRIFFARD

Je ne viendrais jamais ici, si j'étais en votre place.

MONSIEUR BERNARD

Oui ; mais ma femme y serait toute seule, et ce serait bien pis encore, elle mettrait tout par écuelles.

MONSIEUR GRIFFARD

C'est bien dit ; que ne vous défaites-vous de cette chienne de maison aussi ?

MONSIEUR BERNARD

Je ne trouve point à la vendre, elle est trop décriée, et j'ai fait une grande sottise de l'acheter.

MONSIEUR GRIFFARD

D'accord. Attendez. Faites-moi ôter tous les meubles, et n'en laissez dans le logis que ce qu'il faut pour vous nécessairement.

MONSIEUR BERNARD

Eh ! Ne l'ai-je pas déjà voulu faire ? Mais cela n'a servi de rien.

MONSIEUR GRIFFARD

On ne resterait point à coucher chez vous, et les gens qui viendraient vous voir, n'y viendraient qu'en passant, du moins.

MONSIEUR BERNARD

Point du tout. Ma coquine les fait rester, et tout le monde couche dans ma grange comme par divertissement. J'en suis pour ma paille et mon blé ; et quand je m'en fâche, elle me dit que je suis un brutal, et que je ne sais pas vivre.

MONSIEUR GRIFFARD

Oh bien, monsieur, je n'y sais donc qu'un remède.

MONSIEUR BERNARD

Et quel est-il ? Parle.

MONSIEUR GRIFFARD

Je mettrAis le feu à la maison, je crois que vous gagneriez encore. Mais, qui est ce monsieur-là ?

MONSIEUR BERNARD

Je ne le connais point.

SCÈNE VIII. Monsieur Bernanrd, Le Marquis, Monsieur Griffard.

LE MARQUIS, parlant gascon

Mon cher monsieur, votre très humble serviteur.

MONSIEUR BERNARD

Monsieur, je vous donne le bonjour.

LE MARQUIS

Vous me méconnaissez, à ce que je puis voir ?

MONSIEUR BERNARD

Oui, monsieur, à ce qu'il me semble.

LE MARQUIS

Il y a pourtant longtemps que j'ai dessein de boire avec vous.

MONSIEUR BERNARD

Ce n'est pas une conséquence, et...

LE MARQUIS

J'ai laissé les dames avec ce gros coquin d'abbé ; elles vont jouer au lansquenet en attendant le repas. Pour moi, qui ne suis point joueur, je me range auprès du maître du logis ; et je vous jure que, sans l'envie que j'avais de le connaître, je n'aurois pas fait ce petit voyage.

Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. Lieu où l'on jouait le lansquenet. [L]

MONSIEUR BERNARD, à part

Eh ! Qui diable t'a prié de le faire ?

LE MARQUIS

Savez-vous que c'est un bijou que votre petite maison, hem ?

MONSIEUR BERNARD

C'est un bijou dont je voudrais bien retirer mon argent.

LE MARQUIS

Plaît-il ? Hem ? N'est-ce pas un charme dans la vie qu'un petit endroit comme celui-ci, pour recevoir ses amis ? Vous ne manquez point de bonne compagnie, sans doute ?

MONSIEUR BERNARD

Oui, monsieur ; mais j'aime fort mon petit particulier, pour moi.

LE MARQUIS

Il faut de bon vin, surtout ; et sans le bon vin et la bonne chère, par ma foi, je dis fi de la campagne.

MONSIEUR BERNARD

Oh bien, mon vin ne vaut rien du tout, et la chère que l'on fait ici ne devroit point attirer tant de gens.

LE MARQUIS

Eh ! Allons, allons, vous êtes un compère qui avez l'air de vous bien traiter, et nous savons que votre épouse est d'un goût délicat sur tout.

SCÈNE IX. Thibaut, Monsieur Bernard, Le Marquis, Monsieur Griffard.

THIBAUT

Monsieur ?

MONSIEUR BERNARD

Qu'est-ce ?

THIBAUT

C'est monsieur le baron de Messy, qui a perdu son oisel avec des grelots. Il dit qu'il est parché sur un des arbres du jardin : ne voulez-vous pas qu'on li rende ?

LE MARQUIS

Le baron de Messy ?

SCÈNE X. Monsieur Bernard, La Marquis, Le Baron, Thibaut, Monsieur Griffard.

LE BARON

Je vous demande pardon, monsieur, et j'ai à me reprocher que ce soit une occasion comme celle-ci qui me fait vous rendre âmes premiers devoirs.

MONSIEUR BERNARD

Vous vous moquez de moi, monsieur ; et pour être voisins, il n'est pas dit qu'on doive être toujours les uns chez les autres.

THIBAUT

Je m'en vas avec vos garçons raveindre votre oisel ; ne vous boutez pas en peine.

LE BARON

Comment vous trouvez-vous du séjour de la campagne ?

MONSIEUR BERNARD

Fort mal, je vous jure, et j'en suis déjà si las...

LE MARQUIS

Eh ! Vraiment, justement, c'est le baron, c'est lui-même !

LE BARON

Et c'est vous, mon pauvre marquis ! Nous ne nous sommes point vus depuis l'académie, je crois.

LE MARQUIS

Sandis, mon cher, voilà une des plus heureuses rencontres que j'aie eues de ma vie.

Sandis : juron de gascogne.

MONSIEUR GRIFFARD, bas, à M. Bernard

Ces deux messieurs sont fort bons amis.

MONSIEUR BERNARD, bas, à Monsieur Griffard

Oui, je vois fort bien qu'ils se connaissent, mais je n'en connais pas un, moi.

LE MARQUIS

Monsieur, je vous le livre un des plus honnêtes hommes de la province. Je te félicite, baron, d'avoir un voisin comme monsieur.

LE BARON

C'est pour moi un avantage dont je prétends bien profiter.

MONSIEUR BERNARD

Monsieur ?

LE MARQUIS

Cadédis, vous serez amis, et je veux former les noeuds de cette amitié, moi.

LE BARON

C'est une grâce que je te demande.

LE MARQUIS

Mordi, je te l'accorde et sans remise. Nous sommes ici bonne compagnie ; renvoie ton équipage et passe quelques jours avec nous.

MONSIEUR BERNARD, bas, à Monsieur Griffard

Eh bien ! Ne voilà-t-il pas comme ils font les honneurs de chez moi ?

LE MARQUIS

Hem ? Je ne barguigne point, comme vous voyez, et je suis sûr que vous me saurez gré de me saisir ainsi de l'occasion ; la dame du logis ne me querellera pas non plus, je crois. Baron, te faudra-t-il beaucoup prier pour te faire demeurer à la cour de cette princesse ?

Barguigner : se dit figurémment en choses spirituelles, des irrésolutions d'esprit, quand un homme a de la peine à se réoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelques engagements. [F]

MONSIEUR BERNARD

Si cet homme-là connait toute la noblesse du pays, il me fera des amis, malgré que j'en aie, de tout le monde.

SCÈNE XI. Monsieur Bernard, Madame Bernard, Le Marquis, Le Baron, Monsieur Griffard.

LE MARQUIS, à Madame Bernard

Madame, voilà un gentilhomme que je vous présente.

LE BARON

Je suis bien heureux , madame, d'être voisin d'une si belle personne, et le peu de bien que j'ai dans ce pays-ci me sera désormais plus précieux que les plus belles terres du monde.

MADAME BERNARD

Monsieur, je suis votre très humble servante.

LE MARQUIS

Ce baron n'est point fat, au moins : je le débauche, madame, et je le fais rester ici.

MADAME BERNARD

Vous ne sauriez faire plus de plaisir à monsieur et à moi.

MONSIEUR BERNARD, bas, à Madame Bernard

Vous en avez menti, carogne, et vous savez bien le contraire.

Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]

LE BARON

J'ai bien du regret, madame, de ne pouvoir pas profiter de l'honneur que vous me faites ; mais j'ai chez moi quelques dames de mes parentes, que je ne puis pas quitter honnêtement.

LE MARQUIS

Bon ! Tu te moques. Il a chez lui des dames , et nous avons des dames ici : joignons toutes nos dames ensemble. Çà, baron, sans façon, envoyons chercher les tiennes. Plus on est de fous, plus on rit.

MONSIEUR BERNARD, bas

Voilà un expédient admirable. J'enrage !

LE BARON

Il faut donc que je les aille prendre moi-même.

MONSIEUR BERNARD

Fort bien.

LE BARON

Vous le voulez absolument, au moins.

MONSIEUR BERNARD

Point du tout ; et si cela vous gêne, je vous assure que de mon côté...

SCÈNE X.I. Monsieur et Madame Bernard, Le Marquis, Le Barono, Thibaut, Monsieur Griffard.

THIBAUT

Monsieur, votre oisel est retrouvé, et nan lui a reboutc sa calotte.

LE BARON

Je ne vous dis point adieu, et nous ne vous ferons point attendre.

LE MARQUIS

Dépêche, au moins ; je ne me puis passer de toi.

SCÈNE XIII. Monsieur et Madame Bernard, Le Marquis.

MONSIEUR BERNARD, bas, à Madame Bernard

Morbleu, madame, vous êtes cause que je ne suis pas le maître chez moi.

MADAME BERNARD

Ne deviendrez-vous jamais raisonnable ?

LE MARQUIS

Il est bon homme, le baron. Un peu trop façonnier d'abord, cela n'est point du goût du siècle. Vivent, vivent morbleu les gens de chez nous, pour être francs et généreux ! Depuis que je suis à Paris, j'ai réformé moi seul la moitié de la cour.

MADAME BERNARD

Vous êtes de l'humeur du monde la plus agréable.

LE MARQUIS

Toujours un pied en l'air : et donc, ces belles, qu'en avez-vous fait ?

MADAME BERNARD

Elles sont encore au jeu, et Mariane joue pour moi.

LE MARQUIS

Vous avez quelques affaires ensemble madame. Au moins, point de dépense superflue, nous avons plus d'un jour à vivre ensemble.

MADAME BERNARD

Que vous êtes badin !

MONSIEUR BERNARD

Le pauvre enfant !

LE MARQUIS

Non, sans façon. La pièce de boucherie, cela suffit. Vous avez la basse-cour, le gibier ne vous manque pas ; il ne vous faut point d'autre extraordinaire. Adieu.

MONSIEUR BERNARD

Si j'étais bien le maître, tu n'aurais pas seulement du pain des valets.

SCÈNE XIV. Monsieur et Madame Bernard.

MADAME BERNARD

Vous serez toujours de la même humeur, et désormais il n'y aura plus moyen de vivre avec vous.

MONSIEUR BERNARD

Non, morbleu, il n'y aura plus moyen de vivre avec moi, car je n'aurai bientôt plus de quoi vivre. Je voudrais déjà que cela lut, pour ne plus voir tout ceci.

MADAME BERNARD

Mais vous prêchez toujours misère.

MONSIEUR BERNARD

C'est que vous m'y plongez, dans la misère.

MADAME BERNARD

En vérité, monsieur, cela est horrible ! Et il semble que je ne sois devenue votre femme que pour être déshonorée dans le monde par vos manières.

MONSIEUR BERNARD

Eh ventrebleu, madame , je suis ruiné par les vôtres, moi.

MADAME BERNARD

Si vous saviez toutes les impertinences que vous faites dire de vous ?

MONSIEUR BERNARD

Si vous vous corrigiez de toutes celles que vous faites ?

MADAME BERNARD

Il n'y a pas jusques à vos paysans qui se plaignent que vous ne voulez pas qu'ils raccommodent les chemins du village, pour rendre votre maison plus difficile à aborder.

MONSIEUR BERNARD

Oui, morbleu, et je voudrais que les trous et les ornières fissent casser le cou à tous ceux qui viennent ici.

MADAME BERNARD

Voilà de beaux souhaits, vraiment : mais finissons. Ne venez-vous pas joindre la compagnie ?

MONSIEUR BERNARD

Non, madame, et la compagnie ne me plaît pas.

SCÈNE XV. Monsieur et Madame Bernard, Lisette.

LISETTE

Voilà madame la comtesae de Préfanné qui s'en allait en Bourgogne, elle vient de verser à cent pas d'ici.

MADAME BERNARD

La pauvre femme ! N'est-elle point blessée ?

LISETTE

Non, madame, mais son carrosse est bien rompu.

MONSIEUR BERNARD

Eh bien ! Qu'on le raccommode.

LISETTE

On dit qu'il faudra deux ou trois jours pour le mettre en état de marcher.

MADAME BERNARD

Je suis à demi consolée de cet accident, puisqu'il est arrivé près d'ici. Nous profiterons de sa mauvaise aventure.

MONSIEUR BERNARD

Quoi ! Vous allez...

MADAME BERNARD

Peut-on se dispenser d'offrir sa maison à une femme de qualité ?

MONSIEUR BERNARD

Si l'on peut s'en dispenser !

MADAME BERNARD

Voilà ce que font vos trous et vos ornières.

MONSIEUR BERNARD

Vous êtes bien aise d'avoir cela à me dire, morbleu !

SCÈNE XVI. Monsieur et Madame Bernard, Le Cousin, La Cousine.

LE COUSIN

Bonjour, ma cousine.

MADAME BERNARD

Ah, ah ! Bonjour, chonchon, bonjour. Tenez, voilà votre cousin que vous allez faire bien aise.

Elle rentre.

LE COUSIN

Oh ! Je m'en doute bien. Bonjour, mon cousin.

MONSIEUR BERNARD

Bonjour... Courage.

LE COUSIN

Voilà ma soeur, que j'ai amenée dans une cariole.

Cariole : petite voiture à deux roues, et néanmoins supendue sur des moutons, et couverte ordinairement de cuir. [F]

LA COUSINE

Bonjour, mon cousin.

LE COUSIN

Nous avons pensé mourir tous deux, et nous venons achever d'être malades chez vous.

MONSIEUR BERNARD

Comment donc ?

LE COUSIN

Nous venons un peu prendre l'air, pendant quinze jours ou trois semaines, pour nous remettre un peu.

MONSIEUR BERNARD

L'air de ce pays-ci ne vaut rien.

LA COUSINE

Mon père dit qu'il est admirable.

LE COUSIN

Je vous aurais bien amené mon autre soeur, avec mon petit frère, mais la cariole était trop petite, et ils ne viendront qu'après-demain, avec ma mère.

MONSIEUR BERNARD

Oui ?

Bas.

Maugrebleu de la chienne : de parenté !

LE COUSIN

Allons, ma soeur, allons faire mettre nos hardes dans une chambre, et puis nous irons voir ma petite cousine.

LA COUSINE

Mais, mon frère, il faudrait prier mon cousin qu'on nous fit faire un petit potage.

LE COUSIN

Ah, oui ! À propos , mon cousin, ma mère vous prie bien fort que nous ayons tous les jours de petits potages.

MONSIEUR BERNARD

Morbleu, ceci passe la raillerie !

LA COUSINE

Et quelquefois de petits poulets rôtis ; mon frère le médecin l'a dit.

LE COUSIN

Non pas, s'il vous plaît, ma soeur, de petites perdrix, de petites perdrix ; et le médecin dit que cela nous rétablira beaucoup mieux. N'est-ce pas, mon cousin ?

Le cousin et la cousine sortent.

SCÈNE XVII.

MONSIEUR BERNARD, seul

Ouias ! Je ne sais pas ce que cela signifie, mais il semble qu'on ait dessein de me faire pièce : de petits potages, de petits poulets, de petites perdrix. Ce grand nicodème de cousin m'a plus mis en colère que tout le reste, et cependant je n'ai jamais eu la force de le lui dire ; mais c'en est trop. Allons, morbleu ! Une bonne résolution : je m'en vais être homme à la barbe de ma femme. Il faut que je commence par faire quelque incartade aux gens qui sont déjà ici ; il en arrivera ce qu'il pourra.

Nicodème : un des premiers disciples de Jésus, il aide à la mise au tombeau du Christ.

SCÈNE XVIII. Monsieur Bernard, Thibaut.

THIBAUT

Oh, palsanguoi ! Monsieur, vous ne querellerez plus tant ; il viant de vous venir, morgue, une bonne aubaine ; v'là ce que c'est de ne pas toujours tenir la porte farmée.

MONSIEUR BERNARD

Qu'y a-t-il ?

THIBAUT

Je veux dire que si vous avez ici bien du monde, vous avez morguenne aussi de quoi les nourrir.

MONSIEUR BERNARD

Comment donc ?

THIBAUT

Un cerf qui est, morguoi, gros comme un âne, viant d'arriver dans votre cour tout essoufflé ; quoique vous m'ayais défendu de laisser entrer parsonne, je n'ai pargué pas été si sot que deli farmer la porte au nez. Je l'ai bravement laissé passer, je li ai bravement ôté mon chapiau, et j'ai dit à part moi : bon, v'ià de la provision pour dieux nous, et notre maître ne sera plus si enragé.

MONSIEUR BERNARD

Eh bien ?

THIBAUT

Hé bian, hé bian, le drôle s'est allé fourrer tout au fond de l'étable, darrière un tas de foin. Il croyait être bian caché là ; mais, morgue, il n'avait pas affaire à un gniais. Je ne sis ni fou ni étourdi, voyez-vous, et crainte qu'il ne s'en retournît comme il était venu, avec un bon fusil, que j'ai été chercher dans la cuisine, je lui ai sanglé un bon chinfreguiau par la face, et depis il n'a pas grouillé. Hé bian, morgue, jurerez-vous contre moi d'avoir laissé entier sti-là ?

MONSIEUR BERNARD

Non, vraiment ; tu as bien fait, au contraire, et tu es un garçon de bon sens, pour le coup.

THIBAUT

Ne vous boutez pas en peine : il n'est pas tout seul, il y a je ne sais combien de chiens qui japons dans le village après d'autres, je gage ; je m'en vas au bout de la petite ruelle, et tout autant qu'il en viendra, je les détornerai envars ici, et ils seront pris comme des sots. Jarnigué, que de pâtés j'allons avoir !

MONSIEUR BERNARD

Le ciel n'est pas tout-à-fait injuste, et cela ne pouvoit arriver plus à propos.

SCÈNE XIX. Monsieur Bernard, Nicole.

NICOLE

Et qu'est-ce donc, monsieur ? Que voulez-vous faire de tous ces chiens-là ? Est-ce vous qui avez dit qu'on les amenât dans votre jardin ?

MONSIEUR BERNARD

Moi ?

NICOLE

Ils sont, je crois, plus de quarante, qui accommodont bian votre parterre et vos choux. Comme ils labouront ! Il ne leur faut point de pioche.

MONSIEUR BERNARD

Ah, ciel ! Il ne me fallait plus que cela pour m'achever de peindre.

NICOLE

Il en est entré trois ou quatre dans ma cuisine, qui ont emporté la moitié de votre soupe, que j'allais mettre à la broche.

MONSIEUR BERNARD

Comment donc, morbleu, jusqu'aux chiens, tout sera à bouche chez moi ?

NICOLE

Voirement, ce ne sont pas les chiens qui font le plus de désordre ; ils sont trois ou quatre grands escogriffes, et autant de valets, qui ne demandons qu'où est-ce ? Ce ne sont pas des hommes, ce sont des diables.

MONSIEUR BERNARD

Ah ! Que la vie de la campagne est une abominable vie !

SCÈNE XX. Monsieur Bernard, Thibaut, Nicole.

THIBAUT

Oh, palsanguoi, en voilà bien d'une autre ; ils voulont ravoir leur cerf à toute force, mais ils ne l'auront morgue pas.

MONSIEUR BERNARD

Ah, double chien ! Tu m'as fait de belles affaires avec ton cerf.

THIBAUT

Ils ne l'auront morgue pas, vous dis-je ; ils me tueriont plutôt.

SCÈNE XXI. Monsieur Bernard, Thibaut, Nicole, Monsieur Griffard.

MONSIEUR GRIFFARD

Monsieur, ces messieurs vous demandent.

MONSIEUR BERNARD

Quels messieurs ? Y a-t-il encore quelque chose de nouveau ?

MONSIEUR GRIFFARD

Non, monsieur, ce sont ces chasseurs. Les voila qui montent à la chambre de madame.

MONSIEUR BERNARD

Ils ne sont donc plus dans la cuisine ?

MONSIEUR GRIFFARD

Il n'y a plus que leurs gens.

MONSIEUR BERNARD

Ma pauvre Nicole, va prendre garde à ces fripons-là.

THIBAUT

Oh, ventregué, ne vous boutez pas en peine ; je leur tiandrai bian tête moi tout seul.

MONSIEUR BERNARD

Mon pauvre monsieur Griffard, je ne sais plus où j'en suis.

MONSIEUR GRIFFARD

Il faut mettre le feu à la maison.

MONSIEUR BERNARD

Écoutez, il ne me faudrait point trop presser là-dessus.

MONSIEUR GRIFFARD

Il faut le faire, vous dis-je.

MONSIEUR BERNARD

M'ont-ils bien fait du dégât ?

MONSIEUR GRIFFARD

Bon, bon, vous ne savez pas tout : chiens, chevaux, maîtres et valets, tout restera ici jusqu'à demain matin, pour être au bois de meilleure heure. Je leur ai ouï faire le complot.

MONSIEUR BERNARD

Ah, ah, je suis mort ! Et voilà de quoi abîmer tout le village. Quoi, ventrebleu ! Des gens que je ne connais point ?

MONSIEUR GRIFFARD

Ils vous connoissent bien, eux.

MONSIEUR BERNARD

Ils me connaissent ? Comment le sais-tu ?

MONSIEUR GRIFFARD

Cela vous fâchera, si je vous le dis.

MONSIEUR BERNARD

Et quelque chose me peut-il fâcher plus que je le suis ?

MONSIEUR GRIFFARD

Ils disent que c'est pain béni de venir ronger un homme de robe à la campagne, et qu'à Paris c'est vous qui rongez les autres.

MONSIEUR BERNARD

Les scélérats !

MONSIEUR GRIFFARD

Et je suis le plus trompé du monde, s'ils n'ont dessein de vous faire quelque pièce. J'ai entendu par-ci par-là de certaines choses.

MONSIEUR BERNARD

Oui ? Oh parbleu c'est moi qui leur en vais faire une. Viens-t'en avec moi seulement.

MONSIEUR GRIFFARD

Comment ?

MONSIEUR BERNARD

Cela part de là, vois-tu.

MONSIEUR GRIFFARD

Qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR BERNARD

Viens-t'en avec moi, te dis-je. Pour cela, l'esprit est une belle chose ! Ah ! Si je m'en étais avisé plus tôt, je me serais épargné bien des chagrins.

SCÈNE XXII. Monsieur Bernanrd, Lisette, Monsieur Griffard.

LISETTE

Monsieur, madame vous prie bien fort de venir, et elle ne peut pas fournir toute seule à la conversation de tant de monde.

MONSIEUR BERNARD

La double masque ! Il lui sied bien de me vouloir plaisanter encore ! Mais ventrebleu, rira bien qui rira le dernier.

LISETTE

Allez-vous venir, monsieur ?

MONSIEUR BERNARD

Je m'en vais.... Je m'en vais lui servir un plat de ma façon. Tu n'as qu'à lui dire.

LISETTE, seule

Par ma foi, il n'a pas trop de tort d'être fâché, et je lui trouve assez belle patience.

SCÈNE XXIII. Mariane, Lisette.

LISETTE

Quoi ! Vous quittez ainsi votre belle-mère ?

MARIANE

La tête me fend, Lisette, je ne puis plus résister a tant de fracas. En vérité, mon père a bien raison de n'aimer point la campagne ; et, outre la dépense qu'il est obligé d'y faire, on n'y vit point assez tranquille.

LISETTE

C'est à quoi je revois tout-à-l'heure. Mais songez-vous à écrire un mot à Éraste ?

MARIANE

Tu sais bien que je n'ai pu le faire depuis qu'il est sorti d'ici.

LISETTE

Songez donc à le faire à présent. C'est un petit étourdi, qui fera quelque coup de sa tête, s'il n'a point de vos nouvelles ; vous savez qu'il vous l'a promis, il est homme à vous tenir parole, et, dans le chagrin où est votre père, il ne ferait pas bon de l'irriter encore par cet endroit-là.

MARIANE

Et comment fera-t-on pour lui rendre ma lettre ?

LISETTE

Voyez ! Le village est-il si grand, et aurai-je tant de peine à le trouver ?

MARIANE

Tu la lui porteras donc toi-même ?

LISETTE

Oui, je la lui porterai.

MARIANE

Je vais l'écrire.

SCÈNE XXIV. Mariane, Le Cousin, Lisette.

LE COUSIN

Et où allez-vous comme ça, ma cousine ? Venez çà, venez-çà, j'ai quelque chose à vous dire, qui vous fera tien rire.

LISETTE

Laissez-la aller, elle n'a pas le temps.

LE COUSIN

Oh si fait, si fait.

MARIANE

Dépêchez-vous donc, mon cousin.

LE COUSIN

J'ai trouvé en arrivant ici un petit jeune monsieur, que j'ai vu quelquefois avec vous.

MARIANE

Paix, mon cousin.

LISETTE

Mort de ma vie ! Ne parlez pas de cela.

LE COUSIN

Oh ! Je me doute bien qu'il n'en faut rien dire devant le monde ; et je vous ai fait signe, je ne sais combien de fois là-haut, que j'avais à vous parler en cachette.

MARIANE

Je ne m'en étais point aperçue.

LE COUSIN

Je suis secret, voyez-vous. Demandez, demandez à mes soeurs, j'ai toujours su toutes leurs petites affaires, et je n'en ai jamais rien dit, ni à mon père, ni à ma mère.

MARIANE

Oh ! Mon cousin chonchon est un bon enfant.

LISETTE

Eh bien ! Vous a-t-il reconnu, ce monsieur ?

LE COUSIN

S'il m'a reconnu ? Il m'a tant fait de caresses, il m'a tant embrassé ! Allez, ce garçon-là m'aime bien, ma cousine.

MARIANE

Oh ! Je le crois, mon cousin. Mais ne vous a-t-il rien dit ?

LE COUSIN

Il m'a demandé où j'allais. Je lui ai dit que je venais ici. Il m'a dit que j'étais un petit fripon qui me divertissais bien , et que j'avais toute la mine de ne vouloir pas que mon cousin me vît seulement. Il prenait ma soeur pour quelque maîtresse que je menais promener en catimini.

MARIANE

Eh bien, mon cousin ?

LE COUSIN

Eh bien ! Ma cousine, il a voulu parier dix pistoles que je n'y venais pas, et j'ai parié que j'y venais, moi. L'honneur de ma soeur y était engagé, voyez-vous.

LISETTE

Assurément.

LE COUSIN

Je lui ai dit qu'il n'avait qu'à me faire suivre, mais il n'a pas voulu ; et pour plus de sûreté, il m'a dit qu'il alloit m'attendre à cette petite porte du jardin qui donne dans les champs, et que si je ressortais par-là, il verrait bien que je serais entré dans la maison.

MARIANE

Eh bien, mon cousin ?

LE COUSIN

Eh bien ! J'ai été ouvrir la porte, il est entré, et il m'a payé les dix pistoles.

LISETTE

Cela est bien honnête.

LE COUSIN

Oui, mais il a voulu avoir sa revanche.

LISETTE

Et comment, sa revanche ?

LE COUSIN

Il a gagé que je ne vous viendrais pas dire qu'il est là ; j'ai gagné, comme vous voyez, et il faut que vous veniez le lui dire, ma cousine, s'il vous plaît.

MARIANE

Moi ! Que j'aille parler à un homme ?

LISETTE

Et que diantre personne ne vous verra là ; et puis voulez-vous faire perdre dix pistoles à votre cousin chonchon ?

MARIANE

Allons-y donc, Lisette : au moins, ce n'est que pour vous faire gagner la revanche de la gageure.

LE COUSIN

S'il veut gager encore quelque chose, je lui donnerai son tout. Allez. Ne me ferez-vous pas gagner, ma cousine ?

SCÈNE XXV. Thibaut, Lisette.

THIBAUT

Oh, par ma foi, le tour est drôle ; ils ne s'attendent morguenne pas à ça.

LISETTE

Quel autre incident est-ce encore ici ?

THIBAUT

Jarni, qu'il est bon là !

LISETTE

À qui en as-tu ?

THIBAUT

Je ne sommes pu cheux nous, mon enfant, je sommes au cabaret.

LISETTE

Au cabaret ! Que veux-tu dite ?

THIBAUT

Oui, morgué, au cabaret. Tiens, notre maître et monsieur Griffard venont de plaquer une vieille épée toute rouillée au-dessus de la porte, avec un bouchon de lierre, et ils ont griffonné au-dessous, avec lin gros charbon : à l'Epée royale.

LISETTE

En voici bien d'une autre.

THIBAUT

Dame, c'est ici l'Épée royale, bon logis, à pied et à cheval. La maison est morgué bien achalandée, toujours.

LISETTE

Courons avertir Mariane de l'extravagance de son père.

THIBAUT

Vous varrez qu'il n'y viandra pu tant de monde.

SCÈNE XXVI. Monsieur Bernard, Thibaud, Monsieur Griffard.

MONSIEUR GRIFFARD

Cette invention est admirable.

MONSIEUR BERNARD

Nous allons voir des gens bien penauds.

THIBAUT

Le diable m'emporte, si vous n'avez plus d'esprit que li !

MONSIEUR BERNARD

Tu peux à présent laisser entrer tout le monde.

THIBAUT

Moi ! J'appellerai les passants, si vous voulez, et je gage qUe vous allez couper la gorge à tous les autres cabaretiers : ils ne gagneront pas de l'eau. Vlà monsieur votre fils, qui ne se doute pas de la manigance.

SCÈNE XXVII. Monsieur Bernard, Dorante, Thibaut, Monsieur Griffard.

MONSIEUR BERNARD

Qu'est-ce, Dorante ? Vous voilà bien seul aujourd'hui ? Vous avez pourtant coutume de ne pas revenir sans compagnie.

DORANTE

J'ai pris un peu les devants, mon père, pour vous prier instamment de faire un accueil favorable à celle que je vous amène aujourd'hui.

MONSIEUR BERNARD

Pourquoi non ? Vous êtes le maître ; on vous fait honneur et à moi aussi. Vous êtes-vous bien diverti ? D'où venez-vous ?

DORANTE

Le mieux du monde ; et j'ai trouvé une occasion tout-à-fait avantageuse pour nous procurer des amis dans la province.

MONSIEUR BERNARD

J'en suis ravi, je vous assure ; il est bon de connaître d'honnêtes gens.

DORANTE

C'est un accommodement qu'on veut faire entre deux gentilshommes qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, sont à couteaux tirés pour une dispute qu'eurent autrefois leurs grands-pères.

MONSIEUR BERNARD

Voila une querelle bien ancienne, et cela est glorieux à accommoder.

DORANTE

Ces affaires-là font toujours honneur aux personnes chez qui elles se terminent.

MONSIEUR BERNARD

Assurément.

DORANTE

J'appréhendais, mon père, que cela ne vous fit point autant de plaisir que cela me paraît vous en faire.

MONSIEUR BERNARD

Pourquoi cela ?

DORANTE

Je sais que vous n'aimez point la dépense.

MONSIEUR BERNARD

Oh ! Je suis bien changé depuis que vous ne m'avez vu. Sont-ils beaucoup ?

DORANTE

Huit ou dix de chaque côté.

MONSIEUR BERNARD

Ce n'est guères.

DORANTE

Les uns vont arriver, et les autres seront ici demain matin.

MONSIEUR BERNARD

Oh, çà, çà, je vais me préparer pour les recevoir.

DORANTE

Ah, mon père ! Que je vous ai d'obligation !

MONSIEUR BERNARD

Ce sont gens de bonne chère et de plaisir, n'est-ce pas ?

DORANTE

Oui, mon père ; les plus honnêtes gens du monde.

MONSIEUR BERNARD

Tant mieux. Je suis à vous dans un moment, ne vous ennuyez pas.

SCÈNE XXVIII. Dorante, Thibaut.

THIBAUT, à part

Il va leur jouer quelque tour de maître Gonin. Tudieu, via un futé manoeuvre. Il ne faut faire semblant de rien.

DORANTE

Cela est admirable. Comme mon père est changé d humeur depuis trois jours ! Thibaut, ne trouves-tu pas cela tout extraordinaire ?

THIBAUT

Oui, morgue, cela est tout-à-fait bouffon.

DORANTE

Ne sais-tu point d'où vient un si prompt changement ?

THIBAUT, en riant

C'est que...

DORANTE

À qui en a donc ce maroufle ?

THIBAUT, en riant

Monsieur, c'est que... morgue, c'est un drôle de corps que votre père !

DORANTE

Écoute, si tu me fais prendre un bâton.

THIBAUT

Ne vous fâchez donc point, vlà vos Houberiaux qui arrivent.

SCÈNE XXIX. Dorante, Trois houbereaux, Thibaut.

DORANTE

Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'on mette les chevaux de ces messieurs à l'écurie.

PREMIER HOUBEREAU

Savez-vous que vous êtes bien logé ?

DORANTE

La maison est assez agréable.

DEUXIÈME HOUBEREAU

Et le fief est bien noble, qui plus est.

DORANTE

Oui, la terre est fort belle.

DEUXIÈME HOUBEREAU

Eh ! À qui le dites-vous ? Cette maison-ci devrait être à moi ; et c'est feu mon grand-père qui l'avait vendue au père de celui qui l'a vendue à monsieur votre père.

DORANTE

Je le crois bien. Cà, messieurs, ne parlons point aujourd'hui d'affaires, et ne songeons ce soir qu'à nous divertir. Où sont donc ces autres messieurs ?

TROISIÈME HOUBEREAU

Ils n'arriveront d'une bonne heure ; et comme leurs juments sont pleines, ils n'ont jamais voulu les faire galoper.

DORANTE

Ne voulez-vous point vous débotter ?

PREMIER HOUBEREAU

Non, s'il vous plait, ma botte me tient la jambe fraîche.

DORANTE

Est-ce que vous êtes botté à cru ?

PREMIER HOUBEREAU

Savez-vous bien qu'en été il n'y a rien de meilleur ?

DEUXIÈME HOUBEREAU

Moi, je trouve qu'il n'y a rien de si commode que de ne se botter qu'avec des guêtres.

DORANTE

Vous avez raison. Mais, mon père, quel équipage est-ce là ?

SCÈNE XXX. Monsieur Bernard, habillé en cuisinier, Dorante, Les trois houbereaux, Monsieur Griffard

MONSIEUR BERNARD

C'est un déshabillé pour la cuisine.

DORANTE

Comment, mon père...

MONSIEUR BERNARD

Sont-ce là ces messieurs ?

DORANTE

Oui, mon père.

MONSIEUR BERNARD

Çà, vitement, dépêchons-nous, une chanihre pour ces messieurs. Voulez-vous descendre dans la cuisine, pour voir ce que vous mangerez ?

PREMIER HOUBEREAU

Vous vous moquez de nous, monsieur, et votre ordinaire nous suffit.

MONSIEUR BERNARD

À table d'hôte ? Je vous entends, tant par tète. Combien êtes-vous, s'il vous plaît ?

DORANTE

Mon père, que dites-vous là ? Que faites-vous ? Quel est votre dessein ?

MONSIEUR BERNARD

Paix, mon fils, vous êtes une bête.

DEUXIÈME HOUBEREAU

Dans quelle chienne de maison nous a-t-on amenés.

MONSIEUR BERNARD

C'est l'Épée royale, à votre service.

DORANTE

Mon père !

MONSIEUR BERNARD

Il y a de bon vin, mais je le fais bien payer.

TROISIÈME HOUBEREAU

C'est une pièce qu'on nous fait.

DORANTE

Ah ! Je crève.

MONSIEUR BERNARD

Vous pouvez voir ailleurs, messieurs, on vous accommodera peut-être mieux ; mais pour moi je suis cher, je vous l'avoue.

DORANTE

Je suis dans le dernier désespoir.

DEUXIÈME HOUBEREAU

La raillerie est un peu forte.

DORANTE

Messieurs, ne prenez point, je vous conjure, pour...

DEUXIÈME HOUBEREAU

Mon petit gentilhomme cabaretier, je ne vous dis pas adieu..

DORANTE

Mon cher monsieur de la Garannière !

DEUXIÈME HOUBEREAU

Qu'on bride mon cheval.

MONSIEUR GRIFFARD

En voilà déjà un de parti.

DORANTE

Monsieur de Trofignac, empêchez de grâce...

TROISIÈME HOUBEREAU

Touchez là.

DORANTE

Mon cher ami !

TROISIÈME HOUBEREAU

Je vous assommerai avant qu'il soit peu.

DORANTE

Ils sont en droit de me dire cent fois pis encore.

PREMIER HOUBEREAU

Monsieur de l'Épée royale, vous aurez, au premier jour, les étrivières de ma façon.

Etrivières : Courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Au plur. Coups d'étrivières. Recevoir les étrivières. Fig. Tout mauvais traitement qui humilie ou déshonore. [L]

DORANTE

Ah ! Je n'ai plus de mesures à garder ; me voilà déshonoré pour toute ma vie, et je ne dois songer qu'à mourir.

MONSIEUR BERNARD

Monsieur mon fils, cela vous apprendra à vivre.

DORANTE

Moi, votre fils ! À vos manières, je ne reconnais point mon père, et je vais publier moi-même l'indignité d'un tel procédé.

MONSIEUR BERNARD

Les voilà pourtant partis, et l'Epée royale fait ces merveilles.

SCÈNE XXXI. Monsieur Bernard, Monsieur Griffard.

MONSIEUR GRIFFARD

Il n'y avait point d'autre remède pour vous défaire de tous ces gens-là.

MONSIEUR BERNARD

Je voudrais bien savoir ce que dira madame ma femme de tout ceci.

MONSIEUR GRIFFARD

Oh ! Vous le saurez, elle vous le dira à vous-même ; elle ne se contraint pas avec vous.

MONSIEUR BERNARD

Oui ; mais je serais ravi d'entendre ce qu'ils disent entre eux de l'invention que j'ai trouvée.

MONSIEUR GRIFFARD

Cela n'est pas bien difficile. Mais voici quelqu'un.

SCÈNE XXXII. Lisette, La Flèche, Monsieur Bernard, Monsieur Griffard.

LISETTE

Quoi ! Ce grand monsieur qui nous a trouvées dans le jardin ?

LA FLÈCHE

Oui, te dis-je, c'est l'oncle de mon maître, qui est capitaine des chasses de tout ce pays-ci. Il aime son neveu à la folie.

MONSIEUR BERNARD

Comment diable, voilà le valet d'Éraste ; est-ce qu'Éraste serait chez moi ?

LA FLÈCHE

Oh, par ma foi, voilà monsieur Bernard !

MONSIEUR BERNARD

Que fais-tu ici, coquin ?

LA FLÈCHE

Rien, monsieur : je demandais une chambre à cette fille pour mon maître.

MONSIEUR BERNARD

Une chambre pour ton maître !

LISETTE

Oui, monsieur : Éraste est là-haut avec madame et mademoiselle votre fille.

MONSIEUR BERNARD

Éraste est avec ma fille !

LA FLÈCHE

Oui, monsieur ; mais je voudrais bien savoir où il couchera, pour y mettre nos hardes.

MONSIEUR BERNARD

Comment, coquin !

LA FLÈCHE

Savez-vous bien que vous tenez le plus beau cabaret de toute la route ?

MONSIEUR BERNARD

Attends, attends, je m'en vais t'apprendre.

LA FLÈCHE

Faites-moi toujours tirer chopine, je vous prie.

Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]

SCÈNE XXXIII. Monsieur et Madame Bernard, La Flèche. ;

MADAME BERNARD

Eh bon dieu, monsieur ! Qu'est-ce que tout ceci ? Ne rougissez-vous point de vouloir faire un cabaret de votre logis, et trouvez-vous que l'équipage où vous êtes convienne fort à un homme de votre caractère ?

MONSIEUR BERNARD

Pourquoi non, madame ? Ne vaut-il pas autant vendre mon vin à la campagne que de le faire vendre à pot dans Paris, comme la plupart de mes confrères ?

MADAME BERNARD

Eh fi, monsieur !

MONSIEUR BERNARD

Je me moque de cela, et je ne veux point être ruiné.

MADAME BERNARD

Oh bien, monsieur, vous êtes plus près de l'être que vous ne vous l'imaginez : je n'entends point du tout les affaires ; mais il y a là-haut des gens en disposition de vous en faire une très mauvaise.

MONSIEUR BERNARD

Comment donc, madame, une mauvaise affaire !

SCÈNE XXXIV. Monsieur et Madmame Bernard, Éraste, La Flèche, Monsieur Griffard.

ÉRASTE

Nos, monsieur, n'appréhendez rien.

MONSIEUR BERNARD

Ah, ah, monsieur ! Que venez-vous faire chez moi ? Ne vous ai-je pas fait dire...

ÉRASTE

Écoutez-moi, s'il vous plait, et vous ne vous plaindrez pas que je sois chez vous, assurément. La sottise qu'a faite un de vos valets de tuer un cerf qui s'était sauvé chez vous, et qu'on a trouvé caché dans votre écurie, suffirait pour renverser une fortune encore mieux établie que la vôtre ; et je ne sais même si mon oncle ne risquera pas la sienne en ne poussant pas la chose. Cependant, monsieur, si vous voulez bien que j'aie l'honneur d'être votre gendre, il n'en sera jamais parlé.

MONSIEUR BERNARD

Non, monsieur, et je ne donnerai ma fille qu'à un homme qui achètera ma maison ; car je m'en veux défaire.

ÉRASTE

Qu'à cela ne tienne, monsieur ; je vous rendrai tout ce qu'elle vous a coûté, et vous y serez toujours le maître.

MONSIEUR BERNARD

Non, s'il vous plaît, et vous commencerez, dès aujourd'hui même, à en faire les honneurs et la dépense.

ÉRASTE

De tout mon coeur.

MONSIEUR BERNARD

Eh bien ! Je vous donne donc ma fille pour être défait de ma maison.

ÉRASTE

Allons rejoindre la compagnie ; je voudrais bien qu'elle fût plus nombreuse.

MADAME BERNARD

Mais le pauvre Dorante a sur les bras une fort mauvaise affaire.

ÉRASTE

Nous accommoderons tout, madame, et ces messieurs qu'il avait amenés ne refuseront pas d'être des noces.

LA FLÈCHE

Mon maître n'est pas mal dans ses affaires : avec une jolie femme et une maison de bouteille, il aura plus d'amis qu'il ne voudra.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0