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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Mari Retrouvé

Dancourt· créée en 1698· 42 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois le 25 Octobre 1698 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • JULIEN, meunier
  • JULIENNE, sa femme
  • COLETTE, leur nièce
  • CLITANDRE, amant de Colette
  • LÉPINE, son valet
  • MADAME AGATHE, amoureuse de Charlot
  • CHARLOT, amoureux de Colette
  • LE BAILLI
  • MATURIN, garçon du moulin

SCÈNE I. Lépine, Clitandre.

LÉPINE

Ma foi, Monsieur, c'est une sotte chose que l'amour ! Convenez-en de bonne foi. Tant que vous n'avez été que libertin, vous avez vécu le plus heureux du monde : pourquoi diantre changer des manières dont vous vous êtes si bien trouvé ?

Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]

CLITANDRE

Que veux-tu que je fasse, mon pauvre Lépine ? Il ne dépend pas de moi de résister aux charmes de l'aimable Colette, et son mérite et sa beauté me paraissent dignes d'une fortune plus considérable que celle que je puis lui faire.

LÉPINE

Comment diable ? Voilà une passion bien sérieuse, au moins ; et pour la petite nièce d'une meunière encore ! Cette aventure-là fera du bruit, Monsieur, et ce sera un des beaux chapitres du roman de votre vie.

CLITANDRE

C'en sera la conclusion, mon enfant, et je borne tous mes désirs, toute ma félicité, au seul plaisir de me faire aimer d'une si charmante personne.

LÉPINE

Hé fi donc, Monsieur, c'est bien à moi qu'il faut dire cela.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour tesmoigner le mespris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

Gâtinais : Ancien comté couvrant sur une partie des départements du Loiret, de la Seine-Maritime, de l'Essonne et de l'Yonne.

CLITANDRE

Je te dis vrai.

Coqueluche : Ce mot est employé par La Bruyère dans un sens fort singulier, quand il dit : Si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux, quel nom fallait-il en donner dans votre jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche, et l'entêtement de certaines femmes qui ne juraient que par vous. [F]

Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galands. Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'atachement qui lui fasse peine. [R]

LÉPINE

Quoi ? Vous qui avez passé de si doux moments dans les plus agréables compagnies de la Province. Vous qui êtes la coqueluche de tout le Gâtinais, et les délices de toutes les coquettes de Montargis ? Vous allez vous borner ici, et vous amuser à filer le parfait amour dans un moulin ? Vous vous moquez, je pense.

CLITANDRE

Je ne me moque point, je m'abandonne à ma destinée. Je n'ai jamais rien vu de plus aimable que Colette, et jamais je n'aimerai qu'elle.

Montargis : Ville du Loiret sur le Loing à la jonction des canaux de Briare, d'Orléans et du Loing.

LÉPINE

C'est-à-dire que vous voilà déterminé à ne vous point marier ; car apparemment, vous ne voulez pas faire la petite Meunière autre chose qu'une maîtresse ?

CLITANDRE

Pourquoi non ? Est-ce la naissance qui doit déterminer au choix d'une femme ? C'est le mérite et la vertu qui font les mariages, et je trouve dans la personne de Colette tout ce qu'il me faut pour me rendre heureux.

LÉPINE

Vous êtes absolument dans ce goût-là, Monsieur, j'en suis ravi, je vous assure ; je vous en félicite, et je pourrai bien avoir l'honneur de devenir votre oncle.

CLITANDRE

Comment, mon oncle ?

LÉPINE

Oui, Monsieur, Madame Julienne la Meunière est comme vous savez, la tante de votre charmante Colette.

CLITANDRE

Hé bien ?

LÉPINE

Hé bien, Monsieur, je trouve dans la personne de la tante tout ce que vous trouvez dans celle de la nièce : et comme je ne m'oppose point à votre satisfaction, vous ne voudrez pas mettre obstacle à ma petite fortune, peut-être ?

CLITANDRE

Quelles visions tu te mets dans la tête ! Toi, épouser Madame Julienne ! Il faut auparavant qu'elle devienne veuve.

LÉPINE

Oh ! Elle l'est, Monsieur, le Meunier est défunt, sur ma parole.

CLITANDRE

Tu ne sais ce que tu dis, cela n'est point.

LÉPINE

Que diantre serait-il devenu ? On l'a assommé quelque part, sur ma parole ; tout le monde le croit, du moins ; et il faut que Madame Julienne en soit bien sûre, elle ; car depuis quelques jours elle est d'un contentement, d'une gaîté...

CLITANDRE

Je lui pardonnerais de ne le pas regretter : un fou, un imbécile, qui sans la résistance de sa femme, aurait rendu sa pauvre petite nièce malheureuse.

LÉPINE

Il prétendait la marier à Monsieur le Bailli, et ce Monsieur le Bailli n'a pas encore renoncé tout à fait à ses prétentions.

CLITANDRE

Il peut se flatter tant qu'il lui plaira, mais la tante est mes intérêts.

LÉPINE

Vos affaires sont en bonnes mains ; c'est une maîtresse femme. La voici, Monsieur.

SCÈNE II. Julienne, Clitandre, Lépine.

JULIENNE

Votre sarvante, Monsieu Clitandre. Hé bian, qu'est-ce ? Êtes-vous toujours bian amoureux de ma nièce ? Terminerons-je cette affaire-là ? Il ne faut point tant barguigner, je ferons le contrat quand vous voudrez. À quand la noce ? Que j'y danserai de bon coeur ! Je ne me suis jamais tant sentie si fort en joie.

Barguigner : Hésiter, avoir de la peine À se déterminer. [L]

LÉPINE

Oh, le bonhomme Julien est trépassé, il n'y a point de milieu.

CLITANDRE

Que je suis ravi, ma chère Madame Julienne, de vous trouver dans ces sentiments ! Si ceux de votre charmante nièce m'étaient aussi favorables...

JULIENNE

Seriais-vous encore à vous en apercevoir ? Et depuis un mois que son bourru d'oncle a quitté le moulin, n'avez-vous pas eu tout le temps et toute la commodité de lui conter vos raisons, et de savoir ce qu'elle a dans l'âme ?

CLITANDRE

Je crois lire sans ses yeux et dans ses manières qu'elle n'est pas insensible à ma tendresse : mais j'ai beau la presser de consentir à l'union que vous voulez faire, l'éloignement de votre mari, le dessein qu'il avait de lui faire épouser ce malheureux Bailli, la crainte où elle est qu'à son retour il ne fasse éclater son ressentiment contre vous...

JULIENNE

De quoi se mêle-t-elle ? Sont-ce là ses affaires ? Je veux le fâcher, moi, je veux qu'il me querelle, en cas qu'il me revienne, da, car...

Da : Interjection qui sert à augmenter l'affirmation ou la denegation : c'est un terme populaire. [F]

LÉPINE

Oh ! Madame Julienne sait bien ce qu'elle fait, Monsieur.

JULIENNE

Oh ! Pour cela, oui, j'ai toujours voulu être la maîtresse. Quand Julien me faisait l'amour, il m'a tant dit qu'il était mon sarviteur, que je n'en ai jamais voulu démordre. Du depuis que je sommes mariés, il a voulu faire le maître ; oh dame, je nous sommes trouvés deux, le nous sommes querellés, je nous sommes battus ; aussi ça fait que je ne nous aimons guères. À la parfin, je lui ai fait désarter la maison : et de cette magnière-là, je suis demeurée la maîtresse, moi, comme vous voyez.

À la parfin : Augmentatif de celui d'enfin. Enfin finale. [F]

LÉPINE

Si la nièce suit l'exemple et les leçons de la tante, vous allez faire un beau mariage, Monsieur.

CLITANDRE

Paix, tais-toi.

JULIENNE

M'en croirez-vous, Monsieu Clitandre ? Sarvez-vous de l'occasion : vous aimez Colette, alle est gentille, alle a de bon bian ; j'ons vingt mille francs à elle, ça est bon à prendre ; je vous la veux bailler, parce que Julian la voulait bailler à un autre. Si par aventure je n'avais plus personne qui m'obstinît, je changerais d'avis, peut-être, et vous en enrageriais, je gage.

Obstenir : Contester. [SP]

CLITANDRE

Oui, je serais au désespoir, si vous deveniez contraire à mon amour. J'adore votre aimable nièce, je fais tout mon bonheur de la posséder ; disposez-la seulement à ce mariage, nous en ferons, quand il vous plaira, la cérémonie.

JULIENNE

Dame, acoutez, je prétends que ça fasse fracas dans le pays, et que tout le monde sache que vous serez mon neveu.

CLITANDRE

Je m'en fais trop de plaisir pour ne m'en pas faire honneur, je vous assure.

JULIENNE

Bon, tant mieux, le Bailli en crèvera de dépit, et je m'en vais faire prier de la noce toutes les Meunières des environs, pour qu'alles aient la rage au coeur de voir Colette devenir grosse Madame.

LÉPINE

La bonne personne que Madame Julienne !

JULIENNE

Il faut faire les fiançailles drès aujourd'hui, Monsieu Clitandre : je baillerai le festin, moi, ayez-nous des Ménétriers tant seulement.

LÉPINE

C'est mon affaire à moi, je m'en charge.

CLITANDRE

Et moi, je vais avertir ma famille de la résolution que j'ai prise, les inviter à venir prendre part à mon bonheur, et je me rends ensuite auprès de votre charmante nièce, pour ne la quitter de ma vie.

JULIENNE

L'aimable petit homme ! Adieu, mon neveu.

SCÈNE III. Julienne, Lépine.

JULIENNE

Cette parenté-là ne fera point de déshonneur à la profession, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Non, vraiment, et voilà votre moulin illustré, Madame Julienne.

JULIENNE

Vous ne sauriais croire le plaisir que ça me fait, et si pourtant je ne sis pas glorieuse.

LÉPINE

Un peu d'ambition n'est pas blâmable.

JULIENNE

Ça ne me tourmente point, et je voudrais que mon pauvre mari fût mort, an verrait bian que ce n'est pas la vanité qui me gouvarne.

LÉPINE

Vous ne seriez pas fâchée d'être veuve, Madame Julienne ?

JULIENNE

Il m'est avis que non, Monsieu de Lépine, je crois que ça est drôle ; je ne l'ai jamais été, ça me serait nouviau, et les femmes ne haïssent pas la nouviauté, comme vous savez.

LÉPINE

Non, vraiment.

JULIENNE

S'il était vrai, comme chacun dit, que Julian fût défunt... je ne lui souhaite point du mal, le Ciel m'en préserve.

LÉPINE

Vous avez le coeur trop bon pour cela, assurément : mais si le mal était arrivé par aventure ?

JULIENNE

Oh dame, en cas de ça, Dieu veuille avoir son âme, cet homme-là m'a bian tourmentée.

LÉPINE

Vous ne vous remarierai pas, je gage ?

JULIENNE

Vous croyez cela, Monsieu de Lépeine ?

LÉPINE

Oui, vous vous êtes si mal trouvée de ce mari-là...

JULIENNE

Hé voirement, ce serait pour être mieux, que je voudrais en prendre un autre.

LÉPINE

Cela est de fort bon sens.

JULIENNE

N'est-il pas vrai ?

LÉPINE

Il faudrait bien prendre garde au choix que vous feriez.

JULIENNE

Il est déjà tout fait, Monsieu de Lépeine.

LÉPINE

Il est déjà fait ? Quelle précaution de femme ?

JULIENNE

Oh dame, je ne sis pas une barguigneuse, moi.

LÉPINE, à part

Parbleu, c'est à moi qu'elle en veut, je l'avais bien prévu, je serai l'oncle de mon maître.

JULIENNE

Drès que je suis menacée de queuque accident, je songe d'abord au remède, voyez-vous.

LÉPINE

C'est fort prudemment fait. Et quel heureux mortel, Madame Julienne, serait l'antidote de votre veuvage ?

JULIENNE

Un bon garçon, de qui je ferai la forteune, Monsieu de Lépeine.

LÉPINE, à part

C'est moi.

JULIENNE

Jeune et de bonne himeur.

LÉPINE, à part

Justement, c'est moi.

JULIENNE

Beau, bien fait.

LÉPINE, à part

Oh, c'est moi, sans contredit.

JULIENNE

Et de qui je sis sûre que je ferai ce que je voudrai.

LÉPINE

Oui, Madame Julienne, je vous en réponds, et vous me verrez toujours l'homme du monde le plus amoureux et le plus reconnaissant.

JULIENNE

Je vous verrai amoureux ! De qui ? Et reconnaissant ! De quoi ?

LÉPINE

De toutes les bontés que vous avez pour moi.

JULIENNE

Hé voirement, je n'en ai point, ce n'est pas vous que ça regarde.

LÉPINE

Ce n'est pas moi...

JULIENNE

Hé fy donc, vous vous gaussez, je pense. Oh ! Vous n'êtes pas d'une corpulence à devenir meunier, le moulin dépérirait entre vos mains. Je sis bian votre sarvante, je ne veux pas quitter la profession. Allez nous chercher des Ménétriers. Jusqu'au revoir, Monsieur de Lépeine.

SCÈNE IV. Lépine seul.

LÉPINE, seul

Maugrebleu de la masque, avec son moulin. Ce sera quelque jeune meunier du voisinage qui lui aura donné dans la vue. À la peinture qu'elle a faite pourtant, je me suis reconnu trait pour trait : beau, bien fait. Il est vrai qu'elle n'a point parlé de l'esprit et du mérite, c'est quelque manant dont elle est coiffée, et voilà l'erreur de la plupart des femmes : ce n'est ni le mérite, ni l'esprit ; c'est la taille et la figure qui font aujourd'hui la fortune des hommes.

Maugrebleu : Espèce de juron. Euphémisme pour Dieu : mauvais gré de Dieu. [L]

Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

Coiffer : Figurément, se coiffer, ou être coiffé d'une persone, d'une opinion, en être entêté, s'en préocuper. [FC]

SCÈNE V. Madame Agathe, Lépine.

MADAME AGATHE

Bonjour, Monsieur de Lépine, comment vous en va ?

LÉPINE

Votre valet, Madame Agathe : fort à votre service.

MADAME AGATHE

N'auriez-vous point vu la commère Julienne, par aventure ?

LÉPINE

Le voilà qui s'en va de ce côté.

MADAME AGATHE

Je m'en vais courir après elle, j'ai une plaisante nouvelle à lui apprendre.

LÉPINE

Et quelle ?

MADAME AGATHE

Son mari n'est pas mort, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Cette nouvelle-là ne lui plaira point, Madame Agathe, ne vous pressez point de la lui donner.

MADAME AGATHE

Hé, le plaisant n'est pas qu'il soit en vie, c'est qu'il va se marier.

LÉPINE

Du vivant de sa femme ?

MADAME AGATHE

Oui vraiment, il ne s'embarrasse pas de ça, et il faut y mettre empêchement, n'est-ce pas ?

LÉPINE

Oh, point du tout, il n'y a qu'à le laisser faire, elle lui rendra bien le change, sur ma parole.

MADAME AGATHE

Je sais bien qu'ils ne s'aiment guères : mais ça ne fait rien ; une femme a beau ne se pas soucier de son mari, elle aime toujours bien mieux qu'il soit mort, que non pas qu'il en épouse d'autres.

LÉPINE

Mais, êtes-vous bien sûre de cette nouvelle-là, Madame Agathe ?

MADAME AGATHE

Si j'en suis sûre ? C'est le cousin Vincent qui me l'a dit. Il revient de Nemours, comme vous savez.

Nemours : ville de Seine-et-Marne situé à 70km au sud-sud-est de Paris, non loin au sud de Fontainebleau.

LÉPINE

Hé bien ?

MADAME AGATHE

Hé bien, il a trouvé le Meunier qui s'est fait rat de cave. Ils ont joué bouteille à la boule ensemble ; et en buvant, le Meunier lui a tout conté : qu'il est amoureux de la fille d'un cabaretier ; qu'il y a trois ans que cet amour-là lui trotte dans la cervelle ; et que comme il n'aime point Madame Julienne, il a trouvé à propos de devenir veuf, sans qu'il mourût personne, et de se remarier en survivance.

Rat de cave : Familièrement et par injure, rats de cave, les commis des aides, et aujourd'hui, des contributions indirectes qui visitent les caves. [L]

LÉPINE

Cela est fort commode : mais le meunier est fort indiscret.

MADAME AGATHE

Oh ! Il a bien recommandé le secret au cousin. Aussi le cousin ne l'a dit qu'à moi, je ne l'ai dit qu'à vous, je ne le dirai plus qu'à la commère Julienne.

LÉPINE

Et je n'en ferai confidence qu'à trois ou quatre de mes amis, moi.

MADAME AGATHE

Priez-les bien de n'en point parler, Monsieur de Lépine. Je meurs d'impatience de le conter à la commère ; il est bon qu'elle prenne un peu l'avis de sa famille là-dessus ; je crois qu'elle ne ferait pas ma d'avertir celle de son mari, qu'en dites-vous ?

LÉPINE

Oui, oui, vous avez raison, un secret est bien entre vos mains, Madame Agathe.

MADAME AGATHE

Oh, je ne manque ni de discrétion, ni de jugement, ni de conduite. Je vous dis adieu, Monsieur de Lépine.

SCÈNE VI.

LÉPINE, seul

Voilà un incident qui change la situation de nos affaires ; il faut en faire part à mon maître. Je n'ai que faire de me presser de retenir les ménétriers jusqu'à nouvel ordre ; les fiançailles et le festin pourront bien être retardés, et Madame Julienne ne dansera pas de si bon coeur qu'elle croyait, sur ma parole.

Ménétrier : Vieux mot qui signfiait autrefois violon, et tout autre joueur d'instruments, ou maître à danser. [F]

SCÈNE VII. Julien, Lépine.

JULIEN, à part

Palsanguenne, il faut jouer de notre reste : allons, bonne meine et mauvais jeu.

Palsanguenne : Palsangué. Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]

Reste : Fig. Jouer de son reste, employer ses dernières ressources, hasarder tout. [L]

LÉPINE

Hé parbleu, voilà la meunier qui revient de Nemours ; il lui a pris quelque remords de conscience, apparemment.

Parbleu : Interj. Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]

JULIEN

Je vians prendre congé de mon ancien ménage ; et je tâcherai d'emporter de sti-ci de quoi commencer à tenir le nouviau. Quand on n'est pas bian d'un côté, il n'y a pas de mal à se torner de l'autre.

LÉPINE

Serviteur à Monsieur Julien.

JULIEN

Ah ! Votre valet, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Hé, d'où diantre venez-vous donc ?

JULIEN

Je vians de voyager ; le monde est bian grand, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Oui vraiment, et vous aimez fort à voyager, vous, Monsieur Julien ?

JULIEN

Drès que Julianne et moi j'avons queuque grabuge, je me divartis à ça, c'est ma couteume. Tâtigué, que de villes et villages ! Et si parmi tout ça, charchez-moi une bonne femme, vous n'en trouverez morgué pas tant seulement la queue d'une.

Tâtigué : Tétigué. Altération de tête-dieu dans le bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

LÉPINE

Vous êtes prévenu contre le sexe, Monsieur Julien : j'ai pourtant ouï dire qu'à Nemours il y avait d'assez bonne pâte de filles, et qui promettaient...

JULIEN, à part

À Nemours ? Ce drôle-là est sorcier, ou bian la mèche est découverte. Faisons bonne contenance.

LÉPINE

Vous y avez passé, à Nemours ?

JULIEN

Oui ; mais je n'y ai passé qu'en passant... Comment se porte Julienne, Monsieur de Lépeine ? J'aime toujours cette masque-là, queuque chagrin qu'alle me baille. J'avons à tout bout de champ maille à partir ensemble ; et vela déjà la troisième fois qu'alle me fait désarter la maison.

LÉPINE

Et vous désertez toujours du côté de Nemours, Monsieur Julien.

JULIEN, à part

Il a morgué queuques soupçons de l'affaire.

LÉPINE

Vous avez un grand faible pour cette Ville-là, Monsieur Julien ?

JULIEN

Et vous itou, Monsieur de Lépeine, vous en parlez souvent : y auriais-vous queuque connaissance ?

LÉPINE

Si j'y en ai ? J'y ai été rat de cave.

JULIEN, à part

Rat de Cave ? Il se gausse pargué de moi.

Pargué : Jurement patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

LÉPINE

Il y avait dans ce temps-là une jolie fille dans une certaine hôtellerie, là ; comment appelez-vous ? Aidez-moi à dire.

JULIEN

La fille de l'Écu ?

LÉPINE

Oui, justement, la fille de l'Écu.

JULIEN, à part

Ce drôle-là me veux faire parler : défions-nous de ly.

LÉPINE

Elle s'appelle, je pense, Mademoiselle... j'aurai oublié son nom, Mademoiselle... Mademoiselle...

JULIEN

Mademoiselle Margot ?

LÉPINE

La voilà, Mademoiselle Margot de l'Écu, c'est elle-même.

JULIEN

Il me tire morgué les vars du nez ; baillons-nous de garde.

LÉPINE

C'était une aimable personne dans le temps que je l'ai vue.

JULIEN

Oh, parguenne, alle l'est plus que jamais : si vous la voyais, c'est un petit charme.

LÉPINE

Ah, que j'ai été vivement amoureux d'elle, Monsieur Julien !

JULIEN

Pas tant que moi, je gage ; j'en pars l'esprit, pisqu'il faut vous le dire.

LÉPINE

Oui, vraiment ? Je vous en félicite. Voilà donc la cause de vos fréquentes promenades, Monsieur Julien ?

JULIEN

Morgué, je jase trop ? Mais je ne saurais m'en tenir.

LÉPINE

Et si Madame Julienne vient à savoir...

JULIEN

Oh, palsangué, ne l'y en parlez pas ; ne me jouez pas ce tour-là, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Promettez-moi donc de ne vous plus opposer au mariage de mon maître avec votre nièce, et je vous promets, moi, de vous garder le secret.

JULIEN

Pargué, de tout mon coeur. Touchez-là, voilà qui est fait, je baille ma parole, mais, motus, au moins.

LÉPINE

Je vous réponds de moi. Mais si d'ailleurs on venait à découvrir...

JULIEN

On ne saurait, je sis trop dissimulé. Il y a morgué trois ans que ça dure, et parsonne de doute de rian, vous n'en savez pas le plus principal vous-même. Oh, pour ce qui est de ça, je sis un rusé manoeuvre.

SCÈNE VIII. Julien, Julienne, Lépine, Madame Agathe.

JULIENNE

Ah ! Te voilà, je pense ? Et de quoi t'avises-tu de revenir ici, bon vaurien ?

JULIEN

Madame Julianne ?

LÉPINE

Voilà un mari bien reçu chez lui !

MADAME AGATHE

On disait que vous étiez mort, Monsieur Julien, cela n'est donc pas ?

JULIEN

Non, vraiment, je ne le sis pas.

JULIENNE

Hé, pourquoi ne l'es-tu pas, dis ? Je ne sais qui me tient que je ne te dévisage.

Dévisager : Blesser quelqu'un au visage, en sorte qu'il en soit défiguré et gâté. [F]

LÉPINE

Hé, là, là, sans emportement.

JULIEN

Vela toujours de vos magnières, Madame Julianne.

JULIENNE, pleurant

Il vaudrait bien mieux pour moi que tu le fusses, que non pas de menez la vie que tu mènes.

MADAME AGATHE

Oh, pour cela, Monsieur Julien, vous êtes un méchant homme d'abandonner comme ça tous les ans une pauvre femme qui vous adorerait si vous étiez raisonnable.

JULIENNE, pleurant

Vous savez mieux que parsonne, ma commère, toutes les pièces que ce libartin-là m'a faites, et si pourtant l'autre jour, quand on nous vint dire qu'il était défunt, queule inquiétude est-ce que ça me donnait ? Je vous en fais juge.

Pièce : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, comparé à une pièce de théâtre ; car c'est ainsi que s'explique l'emploi du mot en ce sens. [L]

MADAME AGATHE

Et moi, ma commère ? Il fallait nous voir : nous étions toutes deux dans des impatiences de savoir ce qui en était. L'incertitude de ces choses-là fait bien souffrir une pauvre femme, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Cela est vrai, tout le monde était d'une affliction... Vous êtes furieusement aimé, Monsieur Julien ; et quand vous êtes arrivé, je m'en allais chercher des Ménétriers, pour nous aider ce soir à consoler tout le Village.

JULIENNE

Ne suis-je pas bien malheureuse ?

JULIEN

Entrons dans la maison, Madame Julianne, et nous parlerons...

JULIENNE

Dans la maison ? Oh, ne t'avises pas d'y mettre le pied, je ne veux pas que tu en approches. Si tu regardes la porte seulement...

JULIEN

Comment ? Comment donc ? Qu'est-ce que cela signifie ?

LÉPINE

Le Meunier ne sera pas le maître dans le moulin, sur mon honneur.

JULIENNE

J'y mettrais plutôt le feu, que non pas qu'il le fût.

JULIEN

Quelle enragée ! Mais acoutez donc, Madame ma femme, vous le prenez-là sur un ton...

JULIENNE

Ta femme, moi ? Moi, ta femme ? Ah, le bon traître ! Il croit parler à sa cabaretière de Nemours, ma commère.

LÉPINE

À la Cabaretière de Nemours !

JULIEN

La meine est inventée : mais, chut.

MADAME AGATHE

Êtes-vous bien content de votre nouveau ménage, Monsieur Julien ?

JULIEN

Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre nouviau ménage ? Morgué, vous avez une langue de vipère, Madame Agathe. Vous croyez les contes qu'on vous fait, Madame Julianne ?

JULIENNE

Des contes, bon pendard ? Oh ! La gueule du juge en pètera, tu seras pendu, je t'en réponds.

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [L]

JULIEN

Je serai pendu, moi ?

MADAME AGATHE

Oui, par votre cou, mon compère Julien.

JULIEN

Madame Julianne.

JULIENNE

Tu m'as fait trop de fredaines, je veux devenir veuve.

JULIEN

Madame Agathe ?

MADAME AGATHE

Un débauché qui prend deux femmes ! Au diable, au diable, point de miséricorde.

JULIEN

Par ma foi, vela deux méchantes carognes.

Carogne : Terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]

JULIENNE

Mais, voyez ce fripon, cet insolent, qui nous injurie !

MADAME AGATHE

Ce débauché, ce misérable ! Il perd le respect qu'il nous doit, ma commère.

JULIEN

Comment du respect ? Je me donne au diable, si vous me faites prendre un tricot, je le perdrai morgué, bian davantage, prenez-y garde.

Tricot : Bâton gros et court. {L]

JULIENNE

Un tricot ! Au secours, à la force, on me roue de coups, on m'assassine, à la Justice, à la Justice.

MADAME AGATHE

Un tricot ! Bon ferme, courage, ma commère, à la Justice, à la Justice.

SCÈNE IX. Julien, Lépine.

JULIEN

Alles avont le diable au corps, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Oui, vraiment, et je vous trouve fort à plaindre d'avoir affaire à ces deux masques-là.

JULIEN

Moi, palsangué, je ne les crains point, je les mets à pis faire.

Pis faire : Mettre à faire pis ou à pis faire, défier de faire plus de mal ou de faire plus mal. [L]

LÉPINE

S'il était vrai que vous eussiez épousé cette Mademoiselle Margot de l'ecu, l'affaire serait fâcheuse.

JULIEN

Oh, ça n'est morgué pas fait à demeurer, il n'y a encore que le Contrat de dressé, voyez-vous.

LÉPINE

Que le Contrat de dressé ! Oh ! Ce n'est qu'une bagatelle, on ne saurait vous faire un crime que de l'intention, et je vois bien que cela n'ira qu'aux Galères.

JULIEN

Aux Galères, Monsieur de Lépeine ?

LÉPINE

Oui, à moins que votre femme n'eût pour ami quelque Juge qui eût l'adresse de donner un tour à l'affaire, et de vous faire pendre à sa considération.

JULIEN

Alle est morguenne assez malicieuse pour ça. Mais vela une extravagante créature ! Alle voudrait être défaite de moi, je voudrais être débarrassé d'elle ; qu'alle me passe veuf, je la passerai veuve. Il m'est avis qu'il ne faudrait pour ça qu'un petit mot d'accommodement sous seing privé ; et quand je serions d'accord une fois, ce ne serait l'affaire de parsonne : qu'est-ce qui s'aviserait de nous plaider ?

LÉPINE

Vous avez raison ; mais Madame Julienne est une femme régulière qui veut être veuve dans toutes les formes : c'est là sa folie.

JULIEN

Ce serait bian le mienne itou : mais comment s'y prendre ?

LÉPINE

Elle va faire sa plainte, et l'on informera contre vous. Je ne vous crois pas ici trop en sûreté, Monsieur Julien, si vous m'en croyez...

JULIEN

Parguenne, à bon chat, bon rat ; pis qu'alle le prend comme ça, je m'en vas l'y jouer d'un tour à quoi elle ne s'attend pas : le Bailli est plus de mes amis que des sians, alle n'a qu'à se bien tenir.

LÉPINE

Comment ? Quel est votre dessein ?

JULIEN

Tatigué, je n'en dirai mot de stila, en arrivera ce qui pourra, je varrons lequel ce sera de nous deux qui aura plutôt l'esprit de faire pendre l'autre. Votre valet, Monsieu de Lépeine, jusqu'au revoir.

LÉPINE

Je vous baise les mains, Monsieur Julien.

SCÈNE X. Lépine, Charlot.

LÉPINE, à part

Voilà une agréable société ! Il y a d'heureux mariages dans le monde.

CHARLOT à part

L'amour et la jalousie me feront devenir fou, moi qui sis si sage et si raisonnable.

LÉPINE, à part

Voilà le garçon du moulin de Madame Julienne. Ah, ventrebleu ! Ne serait-ce point lui qui lui aurait donné dans la vue, et qu'elle coucherait en joue en cas de veuvage ?

Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

Coucher en jour : Fig. Coucher en joue, ne pas perdre de vue une personne ou une chose sur laquelle on a quelque dessein. [L]

CHARLOT, à part

N'est-ce pas là le valet de ce Houberiau, qui fait l'amoureux de ma chère Colette ?

Hobereau : Petit oiseau de proie qui était surtout employé à la chasse des alouettes. Fig. et par dénigrement, petit gentilhomme campagnard. [L]

LÉPINE, à part

Que parle-t-il de Colette ?

CHARLOT, à part

Je ne lui ôterai pas mon chapiau le premier, je ly en veux trop.

LÉPINE

Qu'est-ce donc, Monsieur Charlot, vous me paraissez bien fier aujourd'hui ?

CHARLOT

Parguenne, comme de couteume, et si ça ne vous convient pas, je m'en gausse : je ne vous charchons pas, laissez-nous en repos.

LÉPINE

Vous avez quelque chose dans la tête, à ce qu'il me semble ?

CHARLOT

Cela est vrai, il vous semble bian, j'y ai la volonté de vous paumer la gueule, Monsieur de Lépeine.

Paumer la gueule : Donner sur la gueule à quelqu'un, lui paumer la gueule, c'est-à-dire lui donner un coup sur la face. [L]

LÉPINE

À moi ?

CHARLOT

Oui, palsanguenne à vous ; vous êtes un débaucheux de filles. Je sis garde-moulin, le meunier n'y est pas, vous en voulez à la nièce ; mais si vous me faites prendre un gourdin...

LÉPINE

Qu'est-ce à dire un gourdin ?

CHARLOT

Je ne parle pas pour à stheure, c'est une magnière d'avertissement, pour en cas que vous y reveniais.

LÉPINE

J'y reviendrai quand il me plaira, Monsieur Charlot.

CHARLOT

Quand il vous plaira, Monsieur de Lépeine ?

LÉPINE

Assurément, quand il me plaira.

CHARLOT

Hé bian, revenez-y, ce sont vos affaires, vous êtes le maître.

LÉPINE

Et si vous vous avisiez de faire le raisonneur, savez-vous bien que vous vous attireriez mille coups de bâton, mon petit ami ?

Raisonneur : Qui fait des difficultés, des répliques, de mauvais raisonnements. [F]

CHARLOT

Mille coups de bâton ! C'est biaucoup, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Vous les aurez, si vous raisonnez.

CHARLOT

Hé bian, je ne raisonnerai point, vela qui est fini.

LÉPINE

Vous ferez sagement ; et pour vous faire voir qu'on ne vous craint guères, c'est que je veux bien vous avertir que mon maître épouse aujourd'hui Colette ; entendez-vous ?

CHARLOT

Il épouse aujourd'hui Colette, Monsieur de Lepeine ?

LÉPINE

Oui, vous dis-je.

CHARLOT

Et il l'épouse en vrai mariage ?

LÉPINE

En vrai mariage. Le festin est commandé, les parents et les amis priés ; je m'en vais chercher les violons, moi.

CHARLOT

Hé ! Mais morgué, que votre maître ne fasse pas cette sottise-là, il s'en repentirait. Colette est amoureuse de moi, Monsieur de Lépeine.

LÉPINE

Colette est amoureuse de vous ?

CHARLOT

Drès le berciau, vous dit-on, je l'ai élevée à la brochette, et tenez la vela qui viant, je m'en vais vous le faire dire.

Brochette : Petit bâton pour donner la becquée aux petits oiseaux. Élever des oiseaux à la brochette. Fig. Élever un enfant à la brochette, l'entourer de beaucoup de soins, l'élever avec trop de délicatesse et de mollesse. [L]

LÉPINE

Parbleu, je le voudrais de tout mon coeur, mon maître n'aurait que ce qu'il mérite.

SCÈNE XI. Colette, Lépine, Charlot.

COLETTE

Bonjour, Charlot.

CHARLOT

Comme alle me dit bonjour de bonne amitié ! Voyez-vous ?

LÉPINE

Cela est fort tendre.

COLETTE

Votre servante, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Je vous baise bien les mains, Mademoiselle Colette.

COLETTE

Qu'est-ce donc, mon garçon ? Tu me parais tout triste ?

CHARLOT

Hé tatigué, comment ne le serais-je pas ? N'en veut bailler du croc en jambe à l'amour que j'avons l'un pour l'autre.

COLETTE

Nous avons de l'amour l'un pour l'autre ? Qui t'a dit cela, Charlot ?

CHARLOT

Hé pargué, je sens bian le mien, parsonne n'a que faire de me le dire ; et pour ce qui est du vôtre, il m'est avis que du depis quatre ans vous m'en avez baillé tant de signifiance...

LÉPINE

Haye, haye, haye.

COLETTE

Je t'ai donné des signifiances d'amour, moi ? Hé, qu'est-ce que c'est que l'amour, Charlot ? Je ne le connais pas encore.

CHARLOT

Ô tatigué non, qualle ignorance ? Alle en sais morgué bian plus qu'alle ne dit, Monsieu de Lépeine.

COLETTE

Mais vraiment, Charlot, tu perds l'esprit, et tu ferais croire des choses...

CHARLOT

Pargué, je le fais exprès ; je sis bien aise qu'on sache ce qui en est, et je ne veux pas que vous en attrapiais parsonne : oh, j'ai de la conscience, moi.

LÉPINE

Voilà un honnête garçon.

COLETTE

J'en ai aussi, je t'assure ; et pour te tirer de ton erreur, je te dirai en bonne conscience que je ne t'aime point, que je ne t'ai jamais aimé, et que je ne t'aimerai de ma vie.

LÉPINE

Cela est fort clair, Monsieur Charlot, et voilà une déclaration dans les formes.

CHARLOT

Oh palsanguenne, alle ne pense point ça, c'est pour vous le faire accroire : morgué, c'est un animal bien trompeux que la femelle d'un homme !

LÉPINE

Il ne faut pas toujours se fier aux apparences, Monsieur Charlot.

CHARLOT

Me traiter de la magnière ! Allez, cela n'est pas biau, ni honnête, après tout ce qui s'est passé depis que je nous connaissons !

COLETTE

Hé, que s'est-il passé, dis maroufle, qui te fasse penser que j'ai de l'amour pour toi ?

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

Pétangueule : Ce jeu dans certaines Provinces est plus badin que violent, lorsqu'on a les reins souples ; et s'il y a quelque chose à craindre pour les joueurs, c'est quelque mauvais vent, dont il leur est difficile de se garantir. Ailleurs il consiste uniquement à qui fera le plus de bruit, lorsqu'en enflant les joues on s'en frappe l'une avec les cinq doigts en pointe. [T]

CHARLOT

Quoi ! Je n'ons pas joué ensemble à la madame, à colin-maillard, à la queuleuleu, à pétangueule ?

Jouer à Madame : se dit des petites filles qui s'amusent ensemble à contrefaire les dames. [L]

COLETTE

Hé bien ?

CHARLOT

Ce n'est rien que ça, n'est-ce pas ? Et quand je jouions à la cleumisette ; acoutez, ne me faites pas parler.

Cleumisette : Jeu d'enfants dont on ne trouve pas trace dans les documents de référence. Mais il semble que ce mot est employé en patois paysan pour climusette qui est une déformation de cligne-mussette. On dirait actuellement jouer à cache-cache.

COLETTE

Parle, parle, je ne te crains point : quand nous nous jouions à la cleumisette ? Que veux-tu dire.

CHARLOT

On nous trouvait tous deux dans la même cache. Sont-ce des preuves que ça, Monsieu de Lépeine ?

LÉPINE

Non vraiment.

COLETTE

Voyez le grand malheur ! Hé pourquoi m'y venais-tu trouver, dis ?

CHARLOT

Parce que je vous aime ; mais pourquoi ne me chassiais-vous pas, vous ?

COLETTE

Parce que je ne savais pas que tu m'aimasses, et que je ne t'aimais pas, moi.

CHARLOT

Alle ne m'aimait pas ! Qu'alle est trigaude ! Quand je dansions aux chansons, alle était toujours la première à me prendre, et si alle aurait voulu pouvoir me tenir par les deux mains, tant alla était assotée de ma parsonne.

Trigaude : Trompeuse. [R]

Assoter : Rendre sot, gouverner quelqu'un avec tel empire, qu'il ne fasse rien de son chef. Cet homme est si fort assoté de sa femme, qu'il ne croira rien de tout ce qu'on luy dira contr'elle. une amour trop violente assote les plus habiles. [F]

COLETTE

Tu t'es figuré cela, mon pauvre Charlot.

CHARLOT

Oh, pargué non, je sais bian ce que je dis. Tenez, Monsieu de Lépeine, alle faisait cent fois plus de caresse aux francs moigneaux que je lui dénichais, qu'à tous les marles que lui baillaient les autres. Morgué, n'est-ce pas là de l'amour ? Je vous en fais juge.

LÉPINE

Il y a quelque chose à dire à cela, vous avez raison : mais il n'y a pas de quoi rebuter mon maître, et ces bagatelles-là ne l'empêcheront pas de conclure le mariage.

CHARLOT

Ça ne l'en empêchera pas ?

LÉPINE

Non vraiment.

CHARLOT

Tatigué, que je sis fâché de ce qu'il n'y en a pas davantage.

COLETTE

J'en suis fort contente, moi. Tu l'aurais dit de même ?

CHARLOT

Oh ! Pour stilà, oui, je vous en réponds.

COLETTE

Où est votre maître, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Vous ne tarderez pas à le voir ; je vais vous l'amener dans le moment même.

COLETTE

Et moi, je vais l'attendre avec impatience.

CHARLOT

Hom, la masque !

Hom : interj. Qui exprime le doute, la défiance. [L]

SCÈNE XII. Colette, Charlot.

COLETTE

Adieu, Charlot, ne te chagrine point ; je t'aime toujours un peu. Va, tiens, baise ma main.

CHARLOT

Non, morgué, je n'en ferai rian, je cracherais plutôt dessus. Fy pouas, la perfide, la vilaine.

Pouas : Sorte d'interjection dont on se sert pour marquer qu'une chose est fort dégoutante. [R]

COLETTE

Tu fais le mauvais ! Tant pis pour toi, je ne m'en soucie guères.

SCÈNE XIII.

CHARLOT, seul

Ces carognes de filles ! Être déjà traîtresses, à cet âge-là ! Ça ne s'apprend point, ça leur viant tout seul. Tians, baise ma main : le biau régal ! C'est Madame Julianne qui fait ce mariage pour me faire pièce ; car alle est fâchée que j'aime Colette, marguenne alle me le paiera : le bailli l'aime itou cette Colette, c'est un matois qui en sait bian long ; je m'en vais le trouver, je leur baillerons du fil à retordre.

Margeunne : Marguenne déformation pour morguenne. Sorte de juron de paysan. Altération de mordié. [L]

Matois : rusé, difficile à être trompé ; adroit à tromper les autres. [F]

SCÈNE XIV. Madame Agathe, Charlot.

MADAME AGATHE

Hé, où vas-tu si vite, Charlot ? Attends, attends, j'ai quelque chose à te dire.

CHARLOT

Dépêchez-vous donc ; car j'ai queuque chose à faire, moi.

MADAME AGATHE

Colette va être mariée avec un Monsieur, sais-tu bien cela ?

CHARLOT

Oh, morguenne ! Ça n'est pas bien sûr, j'y boutrons queuque empêchement, ou je ne pourrons.

MADAME AGATHE

Hé ! Pourquoi ça ; qu'est-ce que ça te fait ?

CHARLOT

Comment, morgué ! Qu'est-ce que ça me fait ? Ne seriait-ce point vous qui auriais baillé conseil à notre maîtresse de me jouer ce tour-là ?

MADAME AGATHE

Moi ! Par quelle raison ?

CHARLOT

Morgué, que sais-je ? Pour m'avoir peut-être ; car vous êtes folle de moi, Madame Agathe.

MADAME AGATHE

Je suis folle de toi ? Tu ne le mérites guères.

CHARLOT

Si fait, parguenne, il n'y a que Colette que j'aime mieux que vous, la peste m'étouffe !

MADAME AGATHE

Hé pourquoi l'aimes-tu mieux que moi, dis ?

CHARLOT

Pargué, parce qu'elle me plaît davantage. Que voulez-vous que je vous dise ?

MADAME AGATHE

Elle te plaît davantage ? Une petite coquette ?

CHARLOT

Ça est vrai.

MADAME AGATHE

Qui te préfère un autre amoureux ?

CHARLOT

Vous avez raison.

MADAME AGATHE

Et cela ne te corrige point de la passion que tu as pour elle ?

CHARLOT

Pargué non : et je vous préfère bian, Colette, moi ; ça vous corrige-t-il ?

MADAME AGATHE

Cela le devrait bien faire.

CHARLOT

Oui, mais ça ne le fait pas, et pourquoi velez-vous que je ne sois pas aussi mal aisé à corriger que vous, Madame Agathe ?

MADAME AGATHE

Mais, promets-moi donc que tu m'épouseras, si tu ne peux empêcher le mariage de Colette.

CHARLOT

Oh : Pour ce qui est d'en cas de ça, je le veux bian. Si Colette m'échappe, je me baille à vous par désespoir, vela qui est fini.

MADAME AGATHE

Par désespoir ! Je ne te devrais qu'à ton désespoir ?

CHARLOT

Tatigué, qu'importe à qui ? Vous ne velez que m'avoir une fois, vous m'aurais, et je vous baillerai la préférence sur Madame Julianne, qui me marchande itou.

MADAME AGATHE

La commère Julienne est amoureuse de toi ?

CHARLOT

Oui, alle me mitonne pour en cas qu'alle soit veuve : mais queuque sot, je ne m'y frotte pas. Drès que je serons mariés, alle en mitonnerait peut-être queuqu'autre pour être veuve de moi. Je n'aime morgué point ces prévoyeuses-là, Madame Agathe.

MADAME AGATHE

Et tu as bien raison.

CHARLOT

Tatigué, je lui en veux plus qu'à une autre à stelle-là, c'est elle qui fait le mariage de Colette.

MADAME AGATHE

Toujours Colette. Cela te tient bien au coeur, petit vilain.

CHARLOT

J'en serais plus qu'à demi consolé si alle épousait queuque autre que cet Houberiau, et que je trouvisse la magnière de me venger de Madame Julianne. Morguenne, aidez-moi à ça, Madame Agathe.

MADAME AGATHE

Très volontiers ; mais, comment s'y prendre ?

CHARLOT

Comment, morguenne ! Allons demander conseil à Monsieur le Bailli, c'est bian le meilleur homme, le plus honnête, le plus habile homme, pour faire du mal à queuqu'un da. Il sait morgué sur le bout du doigt toutes les rubriques de la Justice.

Rubrique : est aussi le nom qu'on donne au titre d'un livre du Droit ; on le nomme ainsi à cause que les titres étoient autrefois écrits en lettres rouges. [T]

MADAME AGATHE

Ça n'est pas mal imaginé. Allons, viens.

CHARLOT

Non, ne bougeons, le vela ly-même tout à point, comme si je l'avions mandé. Sarviteur, Monsieur le Bailli.

SCÈNE XV. Madame Agathe, Le Bailli, Charlot.

LE BAILLI

Bonjour, Monsieur Charlot, bonjour.

MADAME AGATHE

Monsieur le Bailli, je suis bien votre servante.

LE BAILLI

Votre valet, Madame Agathe. Hé bien, qu'est-ce, mes enfants ? Voilà d'étranges nouvelles, cette scélérate de Julienne !

CHARLOT

Morgué, bon, il enfourne bian, j'aurons bonne issue. Vous savez déjà ça, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Il y a plus de quinze jours que je le soupçonne : mais je n'ai point voulu faire d'éclat que je n'en eusse quelque certitude.

CHARLOT

Oh ! Parguenne, n'y a point à en douter à présent, c'est une affaire sure.

MADAME AGATHE

On ne parle d'autre chose dans tout le Village.

LE BAILLI

En savez-vous quelque particularité, et ne pourriez-vous point servir de témoins dans tout ceci, vous autres ?

CHARLOT

Pargué, vous en sarvirez vous-mêmes ; ils allons faire la noce, et vela les Ménétriers qui allons venir.

LE BAILLI

Comment des Ménétriers ? La noce de qui ?

MADAME AGATHE

La noce de Colette, que Madame Julianne fait épouser à ce Monsieur Clitandre.

LE BAILLI

Vraiment, vraiment, elle prend bien son temps pour faire une noce. Oh, je troublerai la fête, sur ma parole.

CHARLOT

Et vous ferez fort bian, Monsieu le Bailli.

LE BAILLI

La Malheureuse !

CHARLOT

Acoutez, c'est une méchante femme. Est-ce que vous sauriais queuqu'une de ses petites fredaines ?

LE BAILLI

Oui, de ses petites fredaines, une bagatelle ; elle a fait noyer son mari seulement.

CHARLOT

Alle a fait noyer Monsieur Julian ! Vela pourquoi elle me mitonnait, voyez-vous.

MADAME AGATHE

Ça ne se peut pas, Monsieur le Bailli, je viens de le voir.

LE BAILLI

Vous avez rêvé cela, Madame Agathe : il y a plus d'un mois qu'il est défunt, je le sais de bonne part.

MADAME AGATHE

Il n'y a qu'un quart d'heure que j'ai quitté Monsieur Julien, vous dis-je.

LE BAILLI

Oui, un faux Monsieur Julien qu'elle aura attiré pour faire prendre le change.

MADAME AGATHE

Oh, point du tout, c'est le véritable, elle l'a reçu comme un vrai mari, je l'ai aidée à le battre, moi, Monsieur le Bailli, puisqu'il faut vous le dire.

LE BAILLI

Bagatelle, je ne donne pas là-dedans ; et nous avons, le Procureur Fiscal et moi, commencé une procédure que nous soutiendrons vigoureusement.

CHARLOT

Je vous le disais bian, Madame Agathe, c'est un bian honnête homme, un bian habile homme que notre Monsieu le Bailli.

MADAME AGATHE

Mais le compère Julien n'est point défunt, ce sont des contes.

CHARLOT

Je crois pargué bian que si, moi, et s'il ne l'était pas, il faudrait qu'il le devenir, puisque Monsieur le Bailli le dit. Est-ce que la Justice est une menteuse, Madame Agathe ?

LE BAILLI

Monsieur Charlot prend fort bien la chose, et il n'est pas qu'il n'ait quelque connaissance du fait.

CHARLOT

Moi, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Oui, vous : votre témoignage sera d'un grand poids dans cette affaire-ci.

CHARLOT

Mon témoignage sera de poids ?

LE BAILLI

Sans doute.

CHARLOT

Pargué, bon, tant mieux, vela de quoi me venger de Madame Julianne. Ça voyons, qu'est-ce qu'il faut que je témoigne, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Ce que vous savez, on ne vous demande pas autre chose.

CHARLOT

Morgué, je ne sais rian, mais tout coup vaille. Si vous veulez que je nous aimions, il faut dire comme moi, Madame Agathe.

Tout coup vaille : Tout coup vaille, loc. adv. qui signifie, à de certains jeux, qu'en attendant la décision de ce qui est en contestation, on ne laissera pas de jouer. Fig. À tout hasard. [L]

MADAME AGATHE

Je dirai la vérité.

CHARLOT

Et moi itou ; mais aidez-nous à la dire, Monsieu le Bailli ; car ce que je savons nous, vous qui savez tout, vous le savez peut-être mieux que nous, par aventure.

LE BAILLI

Mais le Meunier et la Meunière vivaient en très mauvaise intelligence, premièrement ?

CHARLOT

Oh pour stilà, oui, tous les jours ils se battiont ou ils se querelliont très régulièrement à çartaine heure, je sis témoin de ça.

MADAME AGATHE

Et moi aussi, Monsieur le Bailli.

LE BAILLI

Bon, le reste est une suite de cela, mes enfants. Le pauvre Julien s'enivrait quelquefois !

CHARLOT

Queuquefois ? Pargué très souvent ; il était coutumier de ça quasiment autant que vous, Monsieu le Bailli.

LE BAILLI

Voilà le fait. La femme aura pris le temps de l'ivresse du mari, pour exécuter son mauvais dessein.

CHARLOT

Justement, il avait trop bu de vin, alle l'y aura voulu faire boire de l'iau ; il n'y a rien de plus naturel, ça parle tout seul.

MADAME AGATHE

Si ça est, ça est comme ça, Monsieur le Bailli.

LE BAILLI

Oui, on l'a jeté dans la rivière, et il ne se trouve point ; voilà ce qui est d'embarrassant.

CHARLOT

On l'y a mis une piarre au cou. Est-ce une chose si rare qu'une piarre ? En vela un gros tas tout proche du moulin, où il m'est avis qu'il en manque queuqu'une.

LE BAILLI

Oui, il en manque quelqu'une ? Voilà un bon indice ; mais elle n'aura pas fait cela toute seule.

CHARLOT

Non, voirement, il faut ly bailler des camarades. Hé pargué, cet amoureux de Colette, et son valet Monsieur de Lépeine. Le défunt ne voulait pas qu'il épousît sa nièce. C'est eux qui avons fait le coup, Monsieur le Bailli

LE BAILLI

Vous croyez ça, Monsieur Charlot ?

CHARLOT

Si je le crois ? Je ly en veux morgué trop pour ne pas le croire, et vous le croyez itou, vous, je gage : c'est mon rival, Monsieu le Bailli : j'en jurerais, moi, en cas de besoin ; ça suffira-t-il pour le faire pendre.

LE BAILLI

Voilà une cruelle affaire pour ces gens-là.

CHARLOT

J'allons pargué leur tailler de la besogne.

LE BAILLI

Je les ferai arrêter sur votre déposition, et je vais tout de ce pas chercher le Greffier pour la venir recevoir.

CHARLOT

Qu'il écrive ce qu'il voudra, je sommes témoins de tout, ne vous boutez pas en peine. Pargué je nous allons bian rire.

SCÈNE XVI. Madame Agathe, Charlot.

MADAME AGATHE

Mais sais-tu bien que tu fais là une fort méchante action, mon pauvre Charlot ?

CHARLOT

Bon, queu conte, ce n'est pas par méchanceté : ce n'est que pour troubler la noce, et faire enrager Madame Julianne.

MADAME AGATHE

Ce ne sont pas là des bagatelles : il y a de quoi la ruiner, tout au moins, et cela pourrait aller plus loin même.

CHARLOT

Oh, que point, point, Madame Agathe, Je nous dédierons quand on sera prêt de la pendre. La voici : si vous m'aimez, laissez-moi faire, ou sans ça, la paille est rompue.

Rompre la paille : Fig. Rompre la paille, rompre un marché, un accord. [L]

SCÈNE X.II. Julienne, Madame Agathe, Charlot.

JULIENNE

Allons, gai, gai, mes enfants, allégresse. Ma commère, Julian est redécampé, je ly avons fait peur ; et vela nos parents et nos amis qui s'en allont venir aux fiançailles ; je feront notre noce tout à gogo, sans rabat joie.

CHARLOT

Oh, pargué, je gage que non : il faudrait pour ça, qu'il n'y eût point de Charlot, ni de Bailli, Madame Julianne. Mais, Dieu marci, je ne sis pas noyé, moi ; tatigué que je l'ai échappé belle !

JULIENNE

Tu n'es pas noyé ; vraiment, je le vois bian.

CHARLOT

Non, tatigué, je ne le sis pas, ni le Bailli non plus, je vous en avartis.

JULIENNE

Quand il le serait, il n'y aurait pas grand dommage ; mais voyez ce qu'il veut dire avec son noyé ! Est-ce qu'il a pardu l'esprit, ma commère ?

MADAME AGATHE

Dame acoutez, si ce sti-là est fou, Monsieur le Bailli n'est pas trop sage ; ils disont comme ça tous deux, que vous avez fait noyer votre mari.

JULIENNE

Je l'ai fait noyer, moi ! Vous venez de lez voir, ma commère ?

MADAME AGATHE

Ç'est vrai, je l'ai vu, mais le Bailli dit que non, et Charlot dit de même, et comme ils sont deux contre un, je ne sais qu'en croire.

JULIENNE

Tu oses dire ça, toi ?

CHARLOT

Parguenne, oui, je l'ose dire, et je sis sûr que ça est, j'en bouterais, morgué, la main au feu.

JULIENNE

Ah, le malheureux !

SCÈNE XVIII. Julienne, Madame Agathe, Colette, Charlot.

COLETTE

Ah ! Ma chère tante, sauvez-vous, vous êtes perdue.

JULIENNE

Comment, qu'est-ce qu'il y a ?

COLETTE

Enfuyez-vous-en vivement, vous dis-je, voilà le Bailli qui amasse du monde, pour venir vous prendre prisonnière.

JULIENNE

Prisonnière, moi ?

CHARLOT

Pargué, bon ; ça commence bian.

COLETTE

Tout le village dit que mon oncle est noyé ; et que c'est vous et Charlot qui avez fait cette belle affaire, pour vous marier ensemble.

CHARLOT

Moi ?

MADAME AGATHE

Charlot ?

COLETTE

Oui, toi-même ; et si cela est, tu feras bien de t'enfuir.

CHARLOT

Morgué, ça n'est point, c'est votre Monsieur Clitandre que vous velez dire.

COLETTE

Clitandre ?

CHARLOT

Oui, le Bailli est convenu que je le dirions comme ça. Oh, dame ! Si l'on fait un quiproquo, je tire mon épingle du jeu, Monsieu Julian n'est point noyé, je m'en dédis.

Tirer son épingle du jeu : lors qu'on se degage d'une affaire dont on a mauvaise opinion, qu'on en retire ce qu'on y a mis. [F]

SCÈNE XIX. Julienne, Madame Agathe, Clitandre, Colette, Charlot.

CLITANDRE

Rien ne retarde mon bonheur, j'ai donné les ordres nécessaires... Mais, que vois-je ? Quelle consternation ! Qu'avez-vous ?

JULIENNE

Ah ! Mon pauvre Monsieu Clitandre, voici de tarribles affaires !

CLITANDRE

Comment ?

JULIENNE

Ce Bailli de malheur qui m'accuse d'avoir fait noyer mon mari.

CLITANDRE

Ah, quelle noirceur ?

SCÈNE XX. Julienne, Madame Agathe, Clitandre, Colette, Lépine, Charlot.

LÉPINE

Voilà des Violons que je vous amenais, Monsieur : mais il faudra les renvoyer, je pense, et monsieur le Bailli nous prépare d'autres occupations, à ce que je viens d'apprendre.

CLITANDRE

Sais-tu le fond de cette affaire ?

LÉPINE

Non, Monsieur, je sais seulement qu'il prétend que nous ayons noyé le Meunier ; et que sur la déposition de ce maroufle, on a décrété contre vous et moi.

CLITANDRE

Décrété contre nous ?

CHARLOT

Ah, bon, passe pour stilà.

CLITANDRE tire l'épée

Comment, maraud...

CHARLOT

Hé miséricorde, Monsieu, ne me tuez pas.

MADAME AGATHE

Hé pardonnez-lui, Monsieur Clitandre.

CHARLOT

Ce n'est qu'une petite gaillardise que tout ça, la peste m'étouffe.

Gaillardise : Joyeuseté, divertissement. [F]

CLITANDRE

Une gaillardise, misérable ?

CHARLOT

Ah ! Je sis mort.

LÉPINE

Ne vous emportez point, Monsieur, ceci n'aura pas de suites. Laissez-moi faire seulement, j'y vais donner ordre.

SCÈNE XXI. Julienne, Madame Agathe, Clitandre, Colette, Charlot.

JULIENNE

Les maris ne donnent jamais que du chagrin, de queuque façon que ce soit, je sis plus morte que vive.

CLITANDRE

Ne craignez rien, cette affaire est plus désagréable que dangereuse, et le retour de votre mari...

JULIENNE

Il est revenu, Monsieur Clitandre.

CLITANDRE

Il est revenu ? L'imposture ne sera pas difficile à confondre.

JULIENNE

Le malheureux Bailli et ce coquin-là disent que ce n'est pas ly.

CLITANDRE

Tu dis cela, pendart ?

CHARLOT

Moi ! Je ne dis plus rian, j'ai pardu la parole.

CLITANDRE

Il n'a qu'à se montrer, où est-il ?

JULIENNE

Il s'en est déjà retourné, je l'ai trop mal reçu. Où l'aller recharcher ? Ah, s'il était ici ! Que je sis malheureuse !

COLETTE

Voilà ce vilain Bailli avec toute sa séquelle, ma tante.

Séquelle : Nom collectif qui se dit d'une suite de personnes, ou de choses, qui vont ordinairement ensemble, ou qui sont attachés au parti, aux sentiments, aux intérêts de quelqu'un. [F]

SCÈNE XXII. Julienne, Madame Agathe, Clitandre, Colette, Le Bailli, Charlot, Suite du Bailli.

CLITANDRE

Avancez, Monsieur le Bailli, avancez ; mais que vos recors se tiennent écartés, surtout : car je donnerai de l'épée dans le ventre, au premier qui hasardera de s'approcher.

Recors : Aide de sergent, celui qui l'assiste, lorsqu'il va faire quelque exploit, ou exécution, qui lui sert de témoin, et qui lui prête main forte. [F]

LE BAILLI

Ah ! Monsieur, point d'emportement, ce ne sont que de petites formalités, dont le devoir de ma charge ne me permet pas de me dispenser.

CLITANDRE

Oui, vous êtes fort exact, je le vois bien.

LE BAILLI

L'affaire est importante, Monsieur, il y a ici mort d'homme et supposition, voyez-vous ?

CLITANDRE

Il n'y a ni l'un ni l'autre : mais il pourrait arriver, si vous vous mettez en devoir...

SCÈNE XXIII. Julien, Julienne, Madame Agathe, Clitandre, Colette, Le Bailli, Lépine, Charlot.

LÉPINE

Tirez, tirez, Monsieur le Bailli, et rengaignez vos procédures ; le défunt n'est pas mort, le voilà que je vous amène.

JULIENNE, embrassant son mari

Mon pauvre Julian, mon cher mari !

JULIEN

Comment, tatigué, queu changement ! Julianne est devenu bonne femme. En vous remarciant, Monsieur le Bailli, je n'avons plus que faire de vos écritures.

LE BAILLI

Comment ? Hé, qui êtes-vous donc, mon ami, vous qui raisonnez ?

JULIEN

Qui je sis ? Hé pargué, je sis moi : avez-vous la barlue ?

LE BAILLI

Hé qui, vous ? Je ne vous connais point.

JULIEN

Morgué ! Tant pis pour vous. Vous êtes plus malade que vous ne croyais, pisque vous avez pardu connaissance.

JULIENNE

Vous ne reconnaissez pas mon mari, Monsieur le Bailli ?

LE BAILLI

Ce ne l'est point là, Madame Julienne.

MADAME AGATHE

Ce n'est point là le compère Julien ?

LE BAILLI

Non, il y a plus de trois semaines qu'il est noyé.

JULIEN

Je sis noyé, moi ? Palsangué, vous en avez menti, Monsieur le Bailli.

LE BAILLI

Il y a un bon procès-verbal qui certifie le fait.

JULIEN

Oh tatigué ! Je cartifie le contraire.

JULIENNE

Et je nous gaussons du procès-verbal.

LE BAILLI

C'est ce qu'il faudra voir.

CLITANDRE

Écoutez, Monsieur le Bailli, vous vous engagez là dabs une affaire...

LE BAILLI

Le Meunier est noyé, cela aura des suites.

JULIEN

Oh bian ! Morgué, si je sis noyé, c'est vous qu'il faut pendre : car c'est de votre façon, puisqu'il faut tout dire.

CLITANDRE

Comment de sa façon ?

JULIEN

Oui voirement, c'est ly qui m'a conseillé de laisser croire ça, pour faire pendre Julianne.

CLITANDRE

Pour me faire pendre ? Tu as eu ce coeur-là, cher petit mari ?

JULIEN

Morgué, je ne l'ai pas eu longtemps, comme tu vois, je sis sans rancune. Ne me fais plus enrager, je n'irai plus à Nemours, vivons bian ensemble ; la Justice en aura un pied de nez, et si alle ne le boutera morgué pas dans nos affaires.

SCÈNE XXIV. Julien, Julienne, Clitandre, Colette, Lépine, Madame Agathe, Le Bailli, Charlot, Maturin.

MATURIN

Madame Julianne, vela ces parsonnes que vous avez fait prier des fiançailles de Colette, qui n'osont approcher, parce qu'ils voyont ici des gens de Justice.

JULIEN

Ils avont morgué raison ; c'est une vilaine vision. Mais parle donc, hé, femme, est-ce que tu maries comme ça notre nièce, sans que j'en sache rian ?

JULIENNE

Oui, Julian, et si u n'y bailles pas ton consentement, je recommencerons à quereller, mon enfant, tu n'as qu'à dire.

JULIEN

Oh palsangué non, ne querellons point, j'aime mieux faire tout ce que tu voudras.

CLITANDRE

Vous n'aurez pas lieu de vous reprocher cette complaisance.

JULIEN

Je le veux bian vela qui est fini, Monsieu Clitandre.

MADAME AGATHE

Tu sais bien ce que tu m'as promis, Charlot ?

CHARLOT

Hé bian, touchez-là, je sis garçon de parole.

JULIEN

À la franquette, Monsieu le Bailli, je serai moi, maugré vous, vous avez biau faire. Hé morgué, laissez-nous en paix, je vous baillerons de bonne amiquié ce que vous pourriais gagner à nous parsécuter. N'est-ce pas être raisonnables.

À la franquette : Façon de parler adverbiale et populaire ; pour dire, Franchement, ingénument. [T]

CHARLOT

Allons, Monsieu le bailli, Julian n'a pas tort ; c'est vous et moi qui l'avions tantôt jeté à l'iau. Morgué repêchons-le, qu'est-ce que ça nous coûtera ?

LE BAILLI

Je suis trop humain pour un Bailli, qu'il n'en soit plus parlé ; mais au moins.

JULIEN

Je ferons bian les choses, ne vous boutez pas en peine. Touche-là Julianne. Avec les fiançailles de Colette, j'allons faire notre remariage. Allons palsangué, que tout le monde vianne, et que tous les Ménétriers jouions queuque drôlerie qui fasse un peu trémousser ces jeunes filles.

DIVERTISSEMENT DU MARI RETROUVÉ.

MONSIEUR TOUVENEL

Pour célébrer les noces de Colette, Folâtrons, chantons et dansons ; Qu'on fasse retentir les sons Du hautbois et de la musette, Et que partout l'écho répète Nos agréables chansons.

ENTRÉE de deux meuniers et de deux meunières.

Folâtrer : Faire des actions, ou des entretiens folâtres, plaisants, agréables, peu sérieux ; badiner, faire des petites folies. [F]

Musette : Instrument à vent, et à anche portatif, qui sert à faire une musique champêtre. [F]

MONSIEUR TOUVENEL

Tu croyais en aimant Colette, Que tu n'aurais point de rival ; Mais le moulin d'une coquette, Est toujours un moulin banal.

ENTRÉE.

Banal : Terme de féodalité. Se dit des choses desquelles les gens d'une seigneurie étaient obligés de se servir, en payant une redevance au seigneur du fief. Four banal. Moulins banaux. [T]

42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0