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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Moulin de Javelle.

Dancourt· créée en 1696, imprimée en 1692· 73 vers· 18 personnages

Représentée pour la première fois le 7 Juillet 1696 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • BERTRAND, Maître de Javelle
  • MADAME BERTRAND, femme de Bertrand
  • MAROTTE, nièce de Madame Bertrand
  • LE CHEVALIER
  • LA COMTESSE
  • MONSIEUR GANIVET, Amant de la Comtesse
  • FINETTE, suivante de la Comtesse
  • LOLIVE, valet du Chevalier
  • MONSIEUR SIMONNEAU, Procureur
  • MADAME SIMONNEAU
  • MONSIEUR DU ROLLET, Procureur
  • MADAME DU ROLLET
  • MONSIEUR GRIMAUDIN, ami de Madame du Rollet
  • DORANTE, ami de Madame Simonneau
  • NICOLAS, garçon de Cabaret
  • JASMIN, laquais de la Comtesse
  • LA FLEUR, laquais de Monsieur Grimaudin
  • UN COCHER IVRE

ACTE I

SCÈNE I. La Comtesse, Finette, Jasmin.

LA COMTESSE

Hé Jasmin, laquais, petit laquais ?

JASMIN

Plaît-il, Madame ?

LA COMTESSE

Que ce cocher se range à cent pas de la maison : là, sur le bord de l'eau, et qu'il nous attende.

SCÈNE II. La Comtesse, Le Cocher, Finette.

LE COCHER, ivre

Qu'est-ce à dire que je vous attende ? Je me donne au diable si je vous attends, à moins que je ne sois payé, je vous en avertis.

FINETTE

Hé, si on lui donne de l'argent, il s'en ira, Madame.

LE COCHER

Ça se pourra bien. Quand je serai payé, je n'aurai que faire ici.

LA COMTESSE

Hé, comment veux-tu qu'on s'en retourne ?

LE COCHER

Bon, qu'on s'en retourne ! Est-ce que ça vous embarrasse ? Vous êtes jolie, je vous amène au Moulin de Javelle, vous y trouverez fortune, ne vous mettez pas en peine.

FINETTE

Ah, quel discours, Madame ! Quel insolent !

LA COMTESSE

C'est un maraud à qui il faut donner les étrivières.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de laschetez. Il ne faut point adjouster foy à tout ce que dit ce maraud. [F]

Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

LE COCHER

Oui ! Les étrivières ? Oh, écoutez donc, point tant de fierté ; je vous ai prises dans la rue de Seine, je vous déshonorerai, prenez-y garde.

FINETTE

Par ma foi, Madame, cela n'est point joli ; un coquin de fiacre parler de la sorte ?

LE COCHER

Fiacre ? Oh ! Fiacre vous-même ; point tant de bruit, vous dis-je, et de l'argent. Autrement…

LA COMTESSE

Écoute, nous voici près de la maison ; si j'appelle quelqu'un, tu seras rossé.

LE COCHER

Oh palsambleu, appelez, nous sommes faits à cela ; je serai rossé : mais je serai payé, ou je ferai beau bruit. Je n'ai pas la langue morte, non, quoique je l'aie un peu embarrassée.

Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]

FINETTE

Je m'en vais renvoyer ce gueux-là, Madame, il faut le payer : mais je le reconnaîtrai, sur ma parole.

LE COCHER

Bon, tant mieux, je vous reconnaîtrai aussi, moi. Vous autres, et nous autres, nous ne sautions nous passer les uns des autres.

LA COMTESSE

Quand ces misérables-là ont affaire à des femmes…

LE COCHER

Nous connaissons un peu notre monde, n'est-il pas vrai ?

FINETTE

Tiens, voilà un écu ; mais je t'assure…

LE COCHER

Ah ! Ma Princesse, vous ne voudriez pas ; une personne de qualité comme vous : un écu ! Fi donc.

Fi : Fi donc, se dit surtout quand on entend exprimer quelque chose qui blesse la délicatesse, et aussi quelque chose d'équivoque et de gaillard. [L]

LA COMTESSE

Si tu veux nous attendre, et nous remener, on t'en donnera encore autant.

LE COCHER

Oh ! Vrai, comme voilà le jour qui nous éclaire, ma Reine, cela ne se peut pas ; j'ai une fiacrée de Bourgeois de village à voiturer, un lendemain de noces. Est-ce que vous voudriez que je perdisse cela ? Si vous couchiez ici, encore…

Fiacrée : Ce qui remplit un fiacre. [L]

FINETTE

Coucher ici, Madame ! Coucher ici !

LA COMTESSE

Pour qui ce maroufle-là nous prend-il donc ?

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

LE COCHER

Je vous demande pardon, je sais bien qu'il n'y a point de lits au Moulin de Javelle, on n'y loge pas ; mais cela n'empêche point qu'on n'y couche.

FINETTE

Que veut-il donc dire ?

Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

LE COCHER

Oh ! Par la morbleu, je sais bien ce que je dis ; je suis grec là-dessus. Oh ça, il n'y a donc rien pour boire à votre santé ? Je n'en suis mordié pas moins votre serviteur, et je vous souhaite toutes sortes de prospérités : jusqu'au revoir, mes adorables.

Mordié : Qui s'employait dans le même sens que mordieu, et qui en est une altération. [L]

Grec : Fig. être grec en quelque chose, y être habile, trop habile.[L]

SCÈNE III. La Comtesse, Finette.

FINETTE

Voilà une jolie partie de plaisir ! Venir ainsi vous et moi, tête à tête, au Moulin de Javelle dans un mauvais fiacre ! Par ma foi, Madame, il faut être aussi bonne que je le suis, pour vous passer toutes vos folies.

LA COMTESSE

J'ai toujours eu tant de complaisance pour les tiennes.

FINETTE

Moi, Madame ! Je n'ai encore eu que des folies de bons sens ; j'ai aimé quelquefois : mais de jolies gens, des gens de mérite ; et grâces au ciel, aucun magot ne m'a jamais fait courir les rues.

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

LA COMTESSE

Je suis donc de bien mauvais goût, à ton compte ?

FINETTE

Oh, pour cela oui, Madame, Monsieur Georges Ganivet ! Le plus bourgeois, et le plus ridicule de tous les habitants de la bonne ville de Paris, sans contredit.

LA COMTESSE

Hé bien, d'accord, c'est un Bourgeois : mais il a de quoi vivre en homme de qualité ; il est fort riche, et je n'ai point de bien ; il est très ridicule, j'en conviens, mais enfin…

FINETTE

Mais, mais, vous l'aimez tel qu'il est, n'est-ce pas ?

LA COMTESSE

Je l'aime, moi : moi je l'aime ? Au contraire, je veux l'épouser ; il est trop fat pour un amant, je prétends en faire un mari. Que trouves-tu là d'incompatible ?

FINETTE

Rien du tout, vraiment, au contraire ; et sur ce pied-là, vous pourriez bien avoir moins de tort que je ne pense. Mais, le Chevalier que deviendra-t-il ? Vous l'aimiez, il vous aime aussi.

LA COMTESSE

Point, Finette, nous avons cru d'abord que nous nous aimions : mais nous ne voulions que nous tromper tous deux, je t'assure.

FINETTE

Quoi, Madame…

LA COMTESSE

Oui, te dis-je, nous en sommes venus aux éclaircissements, nous ne nous estimons presque pas même.

FINETTE

Et vous êtes de si bonne intelligence ? Sait-il les vues que vous avez pour Monsieur Ganivet ?

LA COMTESSE

S'il les sait ? Il a besoin d'argent pour faire sa campagne : j'ai besoin de mari, moi, pour passer l'été : Monsieur Ganivet fera notre affaire à l'un et à l'autre.

Campagne : Le temps durant lequel l'on peut tenir les troupes en corps d'armée. [FC]

FINETTE

Cela sera bien commode.

LA COMTESSE

Il me donne ce soir à souper ici, Le Chevalier s'y trouvera, et nous prendrons ensemble des mesures.

FINETTE

Voici la maîtresse de la maison.

LA COMTESSE

Hé, bonjour, ma bonne Madame Bertrand.

SCÈNE IV. Madame Bertrand, La Comtesse, Finette.

MADAME BERTRAND

Mesdames, votre très humble servante. Hé, c'est un petit miracle de vous voir. Vous nous avez bien abandonnés, d'où vient donc cela ?

LA COMTESSE

Tout le monde est à l'armée, ma chère enfant ; les parties de plaisir sont supprimées, et ne sont presque que des parties d'ennui que celles qu'on fait à présent.

MADAME BERTRAND

Est-ce que vous vous êtes mise dans l'épée ? Je vous ai vue si fort dans la robe.

Les mots épée et robe désignent les officiers de l'armée et les magistrats. Quitter l'épée pour la robe, c'est, pour une femme, abandonner un officier le l'armée pour un magistrat.

FINETTE

Bon, dans l'épée ! Nous sommes baissées d'un cran, Madame Bertrand, nous donnons dans le bas Bourgeois. À l'heure qu'il est, on se prend où l'on peut : en été c'est une saison morte.

LA COMTESSE

Tais-toi donc, folle.

MADAME BERTRAND

Hé, allez, allez, Madame, nous savons cela mieux que personne, et je ne sais combien de Dames qui sont ici tout l'hiver avec des Ducs et des Marquis, n'y viennent presque l'été qu'avec des Procureurs et des petits-maîtres du quartier Saint-Honoré : encore ne sont-ce pas les plus mal partagées.

Petit-maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]

LA COMTESSE

As-tu aujourd'hui beaucoup de ces compagnies-là chez toi, Madame Bertrand ?

MADAME BERTRAND

Il n'y a pas encore grand monde : mais nous attendons un lendemain de noces.

LA COMTESSE

Un lendemain de noces ?

MADAME BERTRAND

Oui, Madame, un Bourgeois de Vaugirard qui marie sa fille au garçon du Boulanger de Meudon, ils ont envoyé retenir notre grande chambre.

FINETTE

Un lendemain de noces au Moulin de Javelle ! Cela est d'un mauvais pronostic pour les suites du mariage.

MADAME BERTRAND

Vous attendez compagnie, apparemment, et vous ne voulez pas entrer encore ?

LA COMTESSE

Nous ferons un tour dans ton jardin. Si le Chevalier vient, dis-lui que nous y sommes ?

MADAME BERTRAND

Je vous l'enverrai sitôt qu'il sera venu, ne vous mettez pas en peine.

LA COMTESSE

Allons, viens, Finette.

FINETTE

Allons, Madame.

SCÈNE V.

MADAME BERTRAND, seule

L'aimable Dame que voilà : ce que c'est que d'avoir de l'esprit et du bonheur ! Ce n'est que la fille d'une Blanchisseuse de la Grenouillère, et cependant la voilà Comtesse. Oh ! Il n'y a qu'à Paris où on fasse de ces fortunes-là. Holà, hé, Nicolas ?

SCÈNE VI. Madame Bertrand, Nicolas.

NICOLAS

Qu'est-ce qu'il y a, Maîtresse ?

MADAME BERTRAND

As-tu porté du vin et de la glace à ces deux Messieurs qui ont demandé une matelote et des écrevisses ?

Matelote : Maniere d'accommoder le poisson frais pêché avec force sel et poivre, comme le font les matelots. [F]

NICOLAS

Oui, Maîtresse.

MADAME BERTRAND

Voilà qui est bien : fais-moi venir Marotte.

NICOLAS

Çà, Maîtresse. Hé, Marotte, Marotte ?

MADAME BERTRAND

Le gros butor ! Est-ce que je n'appellerais pas aussi bien que toi, si je voulais appeler ?

Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]

NICOLAS

Pargué, vous n'appelleriez pas mieux, du moins, car la vela venue.

Pargué : Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

SCÈNE VII. Madame Bertrand, Marotte.

MAROTTE

Est-ce que vous me voulez quelque chose, ma tante ?

MADAME BERTRAND

Oui. Tenez, allez dire à la grosse Thomasse qu'elle vous donne un demi cent d'écrevisses.

MAROTTE

Oui, ma Tante.

MADAME BERTRAND

Choisissez les plus petites, au moins.

MAROTTE

J'entends bien, c'est pour quelque Bourgeois, pour quelque Procureur, n'est-ce pas ?

MADAME BERTRAND

Oui. Écoutez, petite fille, c'est Monsieur Simonneau qui est là-haut, au moins.

MAROTTE

Le mari de cette belle Dame qui m'a fait tant de caresses ?

MADAME BERTRAND

Justement. S'il vous questionnait tantôt, par hasard, ne vous avisez pas d'aller dire que sa femme soupa hier ici avec ce jeune Conseiller et ce vieux Musicien.

MAROTTE

Oh que je ne suis pas si mal apprise ! Pourquoi me dites-vous cela ? Est-ce que vous me prenez pour une jaseuse ?

MADAME BERTRAND

Non, mais…

MAROTTE

Et quand vous me menez avec vous chercher de la provision, et que nous déjeunons avec ce grand Clerc, ou avec ce gros Suisse, est-ce que j'en dis quelque chose à mon oncle ?

MADAME BERTRAND

Je ne me plains pas de cela, tu es bonne fille.

MAROTTE

Si on ne savait un peu se taire, dans une maison comme celle-ci, ce serait belle pitié ; nous mettrions toute la ville en désordre.

MADAME BERTRAND

Oui, il est de conséquence de ne point parler.

MAROTTE

Oh ! Toute petite que je suis, je vois bien cela. Tenez, ma Tante, tous ces Messieurs qui viennent ici avec des femmes, ne voudraient pas que leurs femmes y vinssent avec des Messieurs, non.

MADAME BERTRAND

Cela est vrai.

MAROTTE

Ah ! Que ce vieux Médecin était fâché l'autre jour, quand il trouva là-haut sa femme qui mangeait une matelote avec ce garçon Apothicaire.

MADAME BERTRAND

Et cependant il était avec une petite Lingère du Palais, lui ?

MAROTTE

Je n'ai jamais ouï tant jurer pour un Médecin. Il a bien dit qu'il se vengerait ; et le garçon Apothicaire ne sera jamais Maître.

SCÈNE VIII. Madame Bertrand, Nicolas, Marotte.

NICOLAS, pleurant

Oh ! Palsangué, Maîtresse, je m'en vais cette fois-ci.

Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. [L]

MADAME BERTRAND

Tu t'en vas ?

NICOLAS

Oui, morgué, je m'en irai.

MAROTTE

À qui en a-t-il donc ?

MADAME BERTRAND

Va vite où je t'envoie, Marotte, et reviens de même.

SCÈNE IX. Madame Bertrand, Nicolas.

NICOLAS

Jarnonce !

Jarnonce : sorte de jurement comique. Corruption de je renonce (à ma foi) : c'est le même sens que je renie Dieu. [L]

MADAME BERTRAND

Mais, parle donc, garçon, quelle mouche te pique ? Es-tu devenu fou ?

NICOLAS

Jarnigué, vela encore ces Madames qui m'avons fait darnièrement tant de niches.

MADAME BERTRAND

Quelles Madames ?

NICOLAS

Hé ! Ces Madames de qualité, qui fesont comme si alles n'en étiant pas. Alles se promenont le long de l'iau, et alles viandront ici, je gage. .

MADAME BERTRAND

Hé bien, laissez-les venir ; qu'est-ce que ça te fait ?

NICOLAS

Hé, ventreguié, Maîtresse, alles me voulont débaucher. Vous ne savez pas stilà, peut-être ?

MADAME BERTRAND

Comment, te débaucher ?

NICOLAS

Alles me voulont mettre à mal, vous dis-je : mais tatigué, je m'enfuirai plutôt ; je sis honnête garçon, et vous le savez bian.

MADAME BERTRAND

Tu es un sot, va, va-t-en à la maison.

NICOLAS

Aga, donc, comme vous me chassez, à cause que vela votre mari : mais…

MADAME BERTRAND

Ôte-toi de là, te dis-je.

SCÈNE X. Madame Bertrand, Bertrand.

BERTRAND

Palsanguoi, Jeanne, t'es toujours à l'entour de ces garçons ; j'ai biau les prendre tortus, bossus, borgnes et boiteux, ça n'y fait rian. Dame, acoute donc, je ne sis pas jaloux : mais si je m'y boute, je sais bian comme je les prendrai pour empêcher ça.

MADAME BERTRAND

Plaît-il ? Hem ? Quoi ? Qu'est-ce ? Que voulez-vous dire, avec vos contes ?

Hem : Mot Latin devenu Français, qui sert pour appeller quelqu'un, ou luy faire signe.

BERTRAND

Oh, ne te fâche donc pas, Jeanne, je sais bian d'où ça viant, et c'est ce qui fait que je te le pardonne. Parce que tu vois ici des Madames qui couront après des Monsieux, tu t'imagines qu'il faut faire de même ; raye ça de tes papiers. Alles sont de Paris, ces Madames-là, c'est à elles à faire ; et quoique je soyons de la banlieue, je prétends qu'il y ait de la différence.

Rayer : Fig. Rayez un tel, cela de vos papiers, de vos registres, ne comptez pas sur un tel, sur cela. Voir Molière Misanthrope, I,1,v.8. [L]

MADAME BERTRAND

Vous mériteriez bien…

BERTRAND

Hé, morgué, doucement, t'es toujours en colère. Çà, parlons un peu de nos petites affaires. Ce Monsieur Simonneau le Procureur est là-haut avec un autre homme de Justice.

MADAME BERTRAND

Je le sais bien, je viens de leur envoyer chercher par Marotte, des écrevisses qu'ils ont demandées.

BERTRAND

Oui, mais j'ai dans la pensée qu'ils ne viennent pas ici pour des écrevisses, et qu'il y a queuque anguille sous roche.

Anguille : Proverbes. Il y a quelque anguille sous roche, il se trame quelque intrigue. [L]

MADAME BERTRAND

Comment donc ?

BERTRAND

Sa femme soupait ici, à Monsieur Simonneau.

MADAME BERTRAND

Hé bien ?

BERTRAND

Hé bian, ils parlont de mauvaise conduite, de faire enfarmer queuqu'un ; j'ai opignion qu'ils la voulont mettre à saint Lazare.

MADAME BERTRAND

Une femme à saint Lazare !

BERTRAND

Oui, m'est avis que j'ai entendu ce mot-là, et ils m'avons bian enchargé de ne pas dire qu'ils sont ici, ils y demeureront peut-être jusqu'à demain. Si alle viant ce soir, comment ferons-le ?

MADAME BERTRAND

Si elle vient, elle viendra ; ce sont ses affaires.

SCÈNE XI. Madame Bertrand, Bertrand, Lolive.

LOLIVE

Serviteur, Monsieur Bertrand.

BERTRAND

Ah ! Votre valet, Monsieur de Lolive.

LOLIVE

Je baise les mains à Madame Bertrand ; comment se porte-t-elle ?

MADAME BERTRAND

Fort bien, si vous m'apportez de l'argent.

LOLIVE

De l'argent, Madame Bertrand ! Vous allez d'abord aux invectives. Monsieur Bertrand est plus poli que vous, et…

BERTRAND

Moi ? Point du tout. Est-ce que votre maître se moque de moi ? On va dix fois cheux ly pour un méchant repas de trois pistoles : on ly reporte sa tabatière…

LOLIVE

Hé ! Paix, monsieur Bertrand, vous me faites rougir.

BERTRAND

Accoutez, si vous ne nous payez, votre maître et vous…

LOLIVE

Sans colère, Monsieur Bertrand, je ne viens ici que pour cela, et pour quelque autre petite chose.

MADAME BERTRAND

Oh bian, commençons toujours par là, et je finirons par l'autre petite chose.

LOLIVE

Cela est trop juste. Tenez, voilà déjà les trois louis d'or de la tabatière, et en voilà un pour mon compte ; nous reprendrons ce soir nos nippes.

Nippes : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]

BERTRAND

Ah ! Quand il vous plaira, tout est à votre service, Monsieur de Lolive.

LOLIVE

Cela est bien honnête ! Oh çà, il me reste encore dix pistoles, dont mon maître m'a dit de faire présent à madame Bertrand, si elle veut lui rendre un petit service.

MADAME BERTRAND

Oui da, volontiers. Quel service ? De quoi est-il question ?

LOLIVE

Il m'avait commandé de ne vous en pas parler devant votre mari, mais…

BERTRAND

Oh ! Ne craignez rian, je ne sis point babillard.

MADAME BERTRAND

Oh, pour ça non, Bertrand est bon homme : dites vite.

LOLIVE

Mon maître est amoureux, Madame Bertrand.

BERTRAND

De ma femme ? Oh ! Accoute : Jeanne, je ne sis pas si bon que tu penses, au moins.

MADAME BERTRAND

Hon ! Que vous êtes nigaud, Monsieur Bertrand !

Hon : Cri de mécontentement. [L]

Nigaud : Grand mal b^^ati, sot et impertinent ; qui ne fait, ou ne dit que des bagatelles. [F]

LOLIVE

Vous rêvez, je pense : mon maître est amoureux de votre femme !

BERTRAND

Pourquoi non ? Il y a bien eu des grosses Madames qui m'en avont voulu conter, à moi. Oh dame, Jeanne et moi, je sommes des biautés de caprice, et les parsonnes de qualité avont parfois des fantaisies.

LOLIVE

Oh bien, le caprice de mon maître ne va point jusques là ; ne vous inquiétez point. C'est une petite bourgeoise de Vaugirard qui lui donne dans la vue ; et si madame Bertrand voulait…

MADAME BERTRAND

Oh, pour cela non, nous ne nous mêlons point de ces choses-là : nous sommes gens de bien, Monsieur de Lolive.

LOLIVE

Mais il s'agit seulement…

MADAME BERTRAND

Tenez, quand des personnes sont d'accord, et que leurs amitiés sont une fois commencées, on vient quelquefois chez nous mettre ces amitiés-là dans leur perfection ; on ne peut pas empêcher cela, on s'en doute, et on n'y prend pas garde, ce sont leurs affaires : mais pour ce qui est d'entrer là-dedans, nous n'en faisons rien, nous avons trop l'honneur en recommandation.

BERTRAND

Le sis pis qu'un satan là-dessus, moi.

LOLIVE

Quoi, vous vous feriez un scrupule de rendre seulement un billet à une jeune fille ?

MADAME BERTRAND

Un billet seulement, Bertrand.

BERTRAND

Acoute, dix pistoles sont bonnes à gagner, Jeanne.

LOLIVE

Trouveriez-vous qu'il y eût grand mal à lui dire que mon maître l'attend ici ; et que comme nous n'oserions aller à Vaugirard, par ménagement pour elle, elle court moins de risque à nous venir trouver ?

MADAME BERTRAND

Qu'en dis-tu Bertrand ?

BERTRAND

Mais, il m'est avis qu'en bonne conscience, il n'y a pas de mal à ça ; si tu ne le fais pas, un autre le fera : la petite fille ne viendra pas moins, et tu n'auras pas les dix pistoles.

LOLIVE

Monsieur Bertrand est homme de bon sens et de bon conseil.

BERTRAND

N'est-il pas vrai ?

MADAME BERTRAND

Et qui est la petite fille ? Comment se nomme-t-elle ?

LOLIVE

Angélique.

MADAME BERTRAND

Angélique, dites-vous ?

LOLIVE

Oui, elle demeure à l'entrée du Village, là, à main gauche.

MADAME BERTRAND

Oh, je sais bien où elle demeure : mais il n'y a rien à faire ; cette fille-là est devenue femme, Monsieur de Lolive.

BERTRAND

Oh, palsanguenne oui, alle fut hier mariée, et je faisons aujourd'hui son lendemain de noces.

LOLIVE

Quoi ! Tout de bon ?

BERTRAND

Oui, la peste m'étouffe.

LOLIVE

Cela fâchera mon maître.

MADAME BERTRAND

Si vous voulez, pourtant, on lui rendra toujours votre billet, tout coup vaille.

Tout coup vaille : arrive ce qu'il pourra. [L]

LOLIVE

Oh diable, non, c'est un billet pour fille il en faut un pour femme, à présent. Je vais porter cette nouvelle à mon maître et cela ne nous empêchera pas de danser à la noce.

SCÈNE XII. Madame Bertrand, Bertrand.

MADAME BERTRAND

Le Mitron a bien fait de hâter son mariage, Bertrand, on lui aurait soufflé sa maîtresse.

Mitron : C'est un nom général qu'on donne au maître garçon d'un Boulanger, comme celui de Frater chez les Chirurgiens. [F]

BERTRAND

Hé morgué, on lui soufflera sa femme ; peut-être, ce sera bien pis encore.

MADAME BERTRAND

À qui en veut ce laquais ?

SCÈNE XIII. Madame Bertrand, Bertrand, La Fleur.

MADAME BERTRAND

Demandez-vous quelque chose, mon enfant ?

LA FLEUR

C'est Monsieur Grimaudin, Madame, qui envoie savoir s'il n'y a ici personne de sa connaissance, et s'il y peut venir souper avec deux Dames de ses parentes ?

MADAME BERTRAND

Oui, qu'il vienne : mais qu'il se dépêche.

BERTRAND

Tatigué, Jeanne c'est une bonne pratique que ce Monsieur Grimaudin, on ne dirait pas qu'il y touche devant le monde : mais je le voyons pourtant bian souvent cheux nous, à ce qu'il me semble.

MADAME BERTRAND

Oh, c'est un fort honnête homme, bien réglé, d'une bonne conduite.

BERTRAND

Et d'une grande famille, n'est-ce pas ? Morgué toutes les jolies femmes de Paris sont ses cousines à sti là.

MADAME BERTRAND

Paix, tais-toi, les voilà, je pense.

BERTRAND

Pargué, Madame Simonneau est avec ly, elle est itou sa cousine, je gage.

SCÈNE XIV. Madame Bertrand, Bertrand, Monsieur Grimaudin, Dorante, Madame Simonneau, Madame du Rollet.

MADAME SIMONNEAU

Je ne bouge de chez toi, Madame Bertrand, j'y soupais encore hier au soir, j'y reviens aujourd'hui, je prendrai quelque jour le parti d'y faire apporter des meubles.

MADAME BERTRAND

Je ne vous conseillerais pas de vous emménager aujourd'hui. Votre mari est là-haut, je vous en avertis.

MADAME SIMONNEAU

Mon mari.

MONSIEUR GRIMAUDIN

Que nous dis-tu là ?

BERTRAND

Alle vous dit vrai.

MADAME DU ROLLET

Le fâcheux contretemps ! Nous nous étions tant proposé de nous bien réjouir !

DORANTE

Allons, Mesdames, évitons l'éclat, remontons en carrosse.

MADAME SIMONNEAU

Mais tu te trompes, Madame Bertrand, cela n'est pas possible.

MADAME BERTRAND

Cela est comme je vous dis, je ne me trompe point.

MADAME DU ROLLET

Oh, pour cela c'est une chose ridicule ! Vous ne devriez point recevoir de maris chez vous, vous autres.

MONSIEUR SIMONNEAU, frappant sur une table derrière le Théâtre

Holà, quelqu'un ? Qu'on monte donc, hé ?

BERTRAND

Hé bien, tenez, vous l'entendez ? Le vela qui appelle.

MADAME SIMONNEAU

Ils ont vraiment raison, c'est lui-même.

MONSIEUR GRIMAUDIN

Allons-nous-en souper à Passy, Mesdames, il n'y a pas d'autre parti à prendre.

MADAME DU ROLLET

Nous n'y trouverons point de matelote.

MADAME SIMONNEAU

Ah, que cela est chagrinant ! Je suis au désespoir quand quelque chose me dérange.

MADAME BERTRAND

Oh, par ma foi, le voilà lui-même, voyez comme vous vous tirez d'affaire.

SCÈNE XV. Madame Bertrand, Bertrand, Monsieur et Madame Simonneau, Monsieur Grimaudin, Dorante, Madame du Rollet.

MONSIEUR SIMONNEAU

Hé, qu'est-ce que c'est donc que cela, Madame Bertrand ? On ne saurait être servi chez vous : il y a une heure que nous avons demandé une matelote et des écrevisses.

MADAME SIMONNEAU

Oui, Monsieur mon mari ! Une matelote et des écrevisses ! C'est donc ainsi que vous venez manger votre bien au Cabaret ?

MONSIEUR SIMONNEAU

Ma femme au Moulin de Javelle ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

MADAME SIMONNEAU

Tu ne m'y attendais pas ivrogne. Ah ! Je savais bien que je t'y attraperais ; il y a longtemps que je te guette.

BERTRAND

Il est bon sur ce ton-là : morgué l'habile femme !

MONSIEUR SIMONNEAU

Écoutez, Madame Simonneau, je ne sais pas comment vous l'entendez : mais pour moi sérieusement…

MADAME BERTRAND

Nous n'avons pas dit que vous étiez là-haut, Monsieur, si vous n'étiez pas descendu vous-même.

MONSIEUR SIMONNEAU

Il n'est pas question de cela, Madame Bertrand, je n'ai point à rendre compte…

BERTRAND

Il y a morgué du temps qu'alle vous garde ça ; car alle viant ici trois ou quatre fois la semaine.

MADAME SIMONNEAU

Je suis bien malheureuse de voir ainsi dissiper le bien que mes parents…

DORANTE

Il faut mettre ordre à vos affaires, Madame, une bonne séparation…

MONSIEUR GRIMAUDIN

Oui. N'avez-vous pas les voies de la Justice pour empêcher…

MONSIEUR SIMONNEAU

Messieurs, Madame Simonneau, encore une fois, je n'entends point raillerie.

MADAME DU ROLLET

Allez, Monsieur, vous devriez mourir de honte, de passer ainsi votre vie dans la débauche, pendant qu'une pauvre petite femme…

MONSIEUR SIMONNEAU

Madame du Rollet, ce ne sont point ici vos affaires, mêlez-vous, je vous prie…

MADAME SIMONNEAU

Il vous battra, Madame, il vous battra ; il est déjà ivre.

MADAME DU ROLLET

Oui, il pue le vin : que cela est horrible.

MONSIEUR SIMONNEAU

Madame Bertrand, vous savez bien que…

MADAME BERTRAND

Ce sont des femmes, Monsieur, ne prenez pas garde à cela, laissez-les dire.

MONSIEUR SIMONNEAU

Comment ! Que je n'y prenne pas garde ?

BERTRAND

Oui, faites-ly excuses, alle est bonne parsonne, alle vous pardonnera pour cette fois-ci peut-être.

MONSIEUR SIMONNEAU

Ouais, mais voici qui est admirable. Oh, je lui ferai bien voir…

MADAME SIMONNEAU

Il me menace, Messieurs, il me menace, remarquez bien cela, je vous prie.

DORANTE ET MONSIEUR GRIMAUDIN

Oui, Madame.

MONSIEUR SIMONNEAU

Comment, carogne ?

Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]

MADAME SIMONNEAU

Quelle infamie ! Vous entendez comme il me traite ?

BERTRAND

Hé morgué, Monsieur Simonneau, vous n'y songez pas.

MONSIEUR SIMONNEAU

C'est une coquine qui ne croyait pas me trouver ici.

MADAME SIMONNEAU

Oui, une coquine, fort bien ! Ah ! Je n'y puis plus tenir, je crève : qu'on me remène au plus vite à Paris, je veux faire mes plaintes, et vous me servirez de témoins, Messieurs, s'il vous plaît.

MONSIEUR SIMONNEAU

Comment donc des plaintes ? Je vous le conseille !

À Monsieur Grimaudin.

Au moins, Monsieur, vous voyez bien…

MONSIEUR GRIMAUDIN

Vous avez tort, Monsieur, je dirai ce que j'ai vu, je ne puis m'en défendre. Mettre la main sur une femme !

MONSIEUR SIMONNEAU

J'ai mis la main sur elle, moi ?

À Dorante.

Vous êtes honnête homme, vous, Monsieur, je vous demande en grâce…

DORANTE

Oh, pour moi, je suis votre serviteur : mais je déposerai aussi contre vous, Monsieur Simonneau, je vous en avertis.

MADAME BERTRAND

Voilà un pauvre diable de mari en bonne main !

MADAME DU ROLLET

Hom, que j'en dirai de belles aussi, moi, je vous en réponds.

SCÈNE XVI. Monsieur Simonneau, Madame Bertrand, Bertrand.

MONSIEUR SIMONNEAU

Ah ! Madame Bertrand, je n'en puis plus, je tombe des nues, je n'ai pas la force de me remuer seulement. Par ma foi, c'est un méchant animal qu'une femme !

MADAME BERTRAND

Vous avez tort, dans le fond ; pourquoi la quereller ?

BERTRAND

Morgué, si vous aviais voulu, ça ce serait passé tout doucement.

SCÈNE XVII. Monsieur Simonneau, Monsieur du Rollet, Bertrand, Madame Bertrand.

MONSIEUR DU ROLLET

Hé, à quoi vous amusez-vous donc ? Vous me laissez là-haut tout seul à croquer le marmot.

Croquer le marmot : On dit proverbialement, qu'un homme a été longtemps à croquer le marmot ; pour dire, qu'on l'a laissé longtemps à attendre sur les degrés, dans un vestibule. Ce proverbe vient apparemment des compagnons peintres, qui, quand ils attendent quelqu'un, se désennuyent à tracer sur les murailles quelques marmots ou traits grossiers de quelque figure. [F]

MONSIEUR SIMONNEAU

Ah ! Mon pauvre ami, je suis au désespoir.

MONSIEUR DU ROLLET

Comment donc ? Qu'est-il arrivé ?

MONSIEUR SIMONNEAU

Je ne viens ici, comme vous savez, que pour y attraper en quelque débauche mon coquin de neveu, qui est un vagabond, qui mange tout son fait.

Manger : se dit aussi du bien que l'on consume, qu'on dissipe soit par la bouche, soit par toute autre sorte de maniere et de dépense. [F]

MONSIEUR DU ROLLET

Hé bien ?

MONSIEUR SIMONNEAU

Et j'y trouve ma femme en partie quarrée.

Partie carrée : Familièrement. Partie carrée, partie de plaisir faite entre deux hommes et deux femmes. [L]

MONSIEUR DU ROLLET, riant

Votre femme en partie quarrée ? Ah ! Ah ! Ah ! Cela est trop drôle. Et avec qui donc, s'il vous plaît ?

MONSIEUR SIMONNEAU

Oui, cela est fort plaisant ; avec la vôtre, Monsieur du Rollet, avec la vôtre.

MONSIEUR DU ROLLET

Avec la mienne ?

MADAME BERTRAND

Vous êtes bienheureux, vraiment, de n'être pas descendu le premier, il n'y aura pas de plainte contre vous.

MONSIEUR DU ROLLET

Comment, de plainte contre moi ? Qu'est-ce que cela signifie ?

BERTRAND

Vous ne comprenez pas ? Alles veniont pour souper ici, alles trouvent la place prise, alles vont s'en plaindre : mais je ne pouvons mais de ça, nous autres.

Pouvoir mais : Avec une négation ou une interrogation, n'être pas cause de, n'être pas responsable de. [L]

MADAME BERTRAND

Bertrand a raison, ce n'est pas notre faute.

MONSIEUR DU ROLLET

Mais cela est fort joli, vraiment ! Et qui est avec elles ?

MADAME BERTRAND

Deux Messieurs qui les remènent à Paris.

MONSIEUR DU ROLLET

Il faut suivre cette affaire-là, Monsieur Simonneau.

MONSIEUR SIMONNEAU

Vous avez raison ; si cela se fait, on se moquera de nous encore. Allons, nos perruques, nos chapeaux, nos cannes.

BERTRAND

Je m'en vais quérir toutes vos affaires.

SCÈNE XVIII. Madame Bertrand, Monsieur Simonneau, Monsieur du Rollet.

MADAME BERTRAND

Est-ce que vous ne voulez pas qu'on vous serve vos écrevisses et votre matelote, Messieurs ?

MONSIEUR SIMONNEAU

Maugrébleu des matelotes ! Si j'en viens manger de ma vie…

Maugrébleu : Espèce de juron. Mau pour mal, gré, et bleu par euphémisme pour Dieu : mauvais gré de Dieu. [L]

MONSIEUR DU ROLLET

Nous méritons bien cela, Monsieur Simonneau : des maris de bon sens ne doivent jamais aller où ils peuvent rencontrer leurs femmes.

SCÈNE XIX. Monsieur Simonneau, Monsieur du Rollet, Bertrand, Madame Bertrand.

BERTRAND

Tenez, Messieurs, vela tout votre attirail. Je sis fâché que vous soyez fâchés : mais…

MONSIEUR SIMONNEAU

Cela n'est rien. Qu'est-ce qu'il vous faut ?

BERTRAND

Tout ce qu'il vous plaira, Messieurs. Qu'est-ce qu'il y a, Jeanne.

MADAME BERTRAND

Hélas ! Presque rien. Six francs de matelote, cent sols d'écrevisses, et quatre francs pour le reste, ce sont quinze livres.

Voici la correspondance entre les monnaies : 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.

MONSIEUR DU ROLLET

Mais votre matelote, et vos écrevisses que l'on ne nous a pas seulement servies…

BERTRAND

Ça n'y fait rian ; vous les avez commandées. Je ne sommes pas cause que vos femmes sont venues.

MONSIEUR SIMONNEAU

Oui, mais…

BERTRAND

Tenez, point de mais avec nous, Monsieur Simonneau, ou bien je déposerons contre vous, choisissez.

MONSIEUR DU ROLLET

Hé ! Donnons-leur ce qu'ils demandent, et allons-nous-en ; je suis sur des épines.

MONSIEUR SIMONNEAU

Voilà mon demi louis d'or ; donnez le vôtre.

MONSIEUR DU ROLLET

Le voilà, vous n'en aurez pas davantage.

BERTRAND

Il faut bien se contenter de ça, je ne rançonnons parsonne, une autre fois je gagnerons davantage.

MONSIEUR DU ROLLET

Hom ! Si l'on me retient ici…

MADAME BERTRAND

Jusqu'au revoir, Messieurs, bon voyage.

SCÈNE XX. Madame Bertrand, Bertrand.

BERTRAND

Tatigué, vela deux bourgeois qui se sont bian divartis pour leur argent, n'est-il pas vrai, Jeanne ?

MADAME BERTRAND

C'est bien employé. Est-ce à des magots comme cela, qui ont de jolies femmes, à se trouver sur leurs brisées ? Ne doivent-ils pas savoir qu'il y a des endroits autour de Paris qui ne sont pas faits pour eux ?

Brisées : On dit figurément, Marcher sur les brisées de quelqu'un pour dire, Suivre ses traces, imiter son exemple. On le dit aussi de ceux qui entreprennent le même dessein, qui écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils le traitent diversement. [F] Se trouver sur leurs brisées : se trouver aux mêmes endroits.

SCÈNE XXI. Madame Bertrand, Bertrand, Nicolas.

NICOLAS

Oh dame, Maîtresse, venez donc à la maison parler à ces gens-là.

MADAME BERTRAND

Comment, quels gens ?

NICOLAS

Et les ménétriers de cette noce qui sont venus devant ; ils juront comme tout, parce qu'ils n'avont pas encore de vin.

Ménétrier : Vieux mot qui sinifiait autrefois violon, et tout autre joueur d'instruments, ou maître à danser. Ce n'est plus qu'aux noces où on les appelles ménétriers. [F]

MADAME BERTRAND

Ils sont bien pressés, qu'ils attendent leur monde.

NICOLAS

Voirement oui, qu'ils attendent ? Ils disont comme ça que par faute de boire leur musique deviendra enragée, et que ça fera tantôt enrager tout le monde. Accoutez, il se faut bailler de garde de ça, je vous en avartis, ils demandont le maître ou la maîtresse.

MADAME BERTRAND

Je m'en vais leur parler.

BERTRAND

Hé palsangué, baille-leur du vin, Jeanne, je serons bian payés de tout ça, ne te boute pas en peine.

Bouter : Vieux mot, qui étoit autrefois fort en usage, comme il paraît par ses composés et ses derivés ; mais qui ne se dit plus que par le bas peuple et les paysans : et en Picardie il signifie mettre. |F]

SCÈNE XXII.

BERTRAND, seul

Tatigué, il faut que ce soit un métier bian échauffant que celui de Ménétrier, car c'est une engeance bian altérée.

SCÈNE XXIII. Bertrand, Madame Simonneau, Madame du Rollet.

BERTRAND

Comment morgué, vous revela, Mesdames ! Je vous croyais effarouchées pour plus de huit jours.

MADAME SIMONNEAU

Je ne m'effarouche pas si aisément, et nous serons ce soir ici mieux qu'en lieu du monde. Monsieur mon mari ne nous soupçonnera pas d'y être sitôt revenues. Est-il allé rejoindre sa compagnie ?

BERTRAND

Oui, Monsieur du Rollet et ly, tous deux ensemble, ils avont…

MADAME DU ROLLET

Mon mari est avec le tien ? Ah ! Je suis au désespoir.

MADAME SIMONNEAU

Comment donc ?

MADAME DU ROLLET

S'il sait que je suis venue ici avec Monsieur Grimaudin, je suis perdue, te dis-je.

MADAME SIMONNEAU

Bon, perdue ! Es-tu folle ? Et t'embarrasses-tu fort d'un mari ?

MADAME DU ROLLET

Si je m'en embarrasse ? Le mien est la plus méchante langue que je connaisse.

BERTRAND

Oh morguenne oui, il ne l'a pas bonne. C'est ly qui a mis le feu sous le ventre à l'autre, et ils s'en allont tous deux bellement vous charcher à Paris, pour vous quereller plus à leur aise.

Mettre le feu sous le ventre : Fig. l'irriter, l'aigrir, l'exciter. [L]

MADAME SIMONNEAU

Et leur matelote, et leurs écrevisses ?

BERTRAND

Ils n'avont pargué pas eu le temps de les manger, mais alles sont payées.

MADAME SIMONNEAU

À la bonne heure, qu'on nous les serve. Voilà des maris qui font bien les choses ! Venir eux-mêmes au Moulin de Javelle faire apprêter ! souper de leurs femmes ! Ils sont bonnes gens, cela est fort honnête.

MADAME DU ROLLET

Nous allons avoir une furieuse querelle à soutenir en arrivant chez nous.

MADAME SIMONNEAU

Il n'y faut arriver que demain.

MADAME DU ROLLET

Que demain ? Tu n'y songes pas.

MADAME SIMONNEAU

Les affaires criminelles s'abonnissent en vieillissant. Nous n'avons qu'à nous tranquilliser ici pendant que leur premier mouvement passera : plus l'aventure sera forte, et plus ils craindront qu'elle éclate. Les maris sont devenus prudents depuis quelques années.

MADAME DU ROLLET

Je ferai tout ce que tu voudras, je le veux bien. Au hasard d'un fâcheux avenir, profitons du temps présent, puisque nous y sommes. La Fleur, va dire à ces Messieurs qu'ils viennent, les ennemis sont décampés, nous sommes maîtresses du champ de bataille.

BERTRAND

Morgué, se peut-il que ce ne soit là que des Bourgeoises ? Alles avont les magnières bian de qualité.

MADAME SIMONNEAU

Mon pauvre Monsieur Bertrand, force bougies, grande chère, et de la glace, nous ne demandons pas autre chose.

BERTRAND

Vous serez contentes, entrez toujours, n'y a qu'à dire à Jeanne. Tatigué que vela des femmes de bonne himeur, alles n'engendront point de mélancolie, ça ne gronde jamais que leurs maris, da ; ça ne fait point de meine. Oh, j'avons ça de bon, nous autres, je ne voyons morgué point de rechigneuses.

Rechigneuse : Personne qui rechigne. C'est à dire Faire mauvaise mine, mauvais accueil à quelqu'un ; témoigner par une froide mine sa mauvaise humeur, le dégoût ou répugnance qu'on a pour quelque chose qu'on doit faire. [F]

SCÈNE XXIV. Bertrand, Lolive.

LOLIVE

Mon maître n'est point encore venu, Monsieur Bertrand ?

BERTRAND

Je ne l'ai point vu, Monsieur de Lolive : est-ce que vous ne l'avez pas trouvé, pour lui faire écrire ce billet pour femme ?

LOLIVE

Cela ne presse pas encore. Puisqu'elle est mariée, tant pis pour elle ; nous allons avoir d'autres affaires.

BERTRAND

Morgué, c'est un grand libartin que votre maître, Monsieur de Lolive ! Des vieilles, des jeunes, des Bourgeoises, des Marquises ; il en aime de toutes les façons, et il n'en épouse pas une.

LOLIVE

Qu'est-ce à dire, il n'en épouse pas une ? Il n'y en a presque point qu'il n'épouse. Mais comme, nous autres jeunes gens, nous ne faisons pas les choses dans toutes les règles, il manque toujours quelque formalité à nos mariages, et c'est ce qui fait qu'on les casse.

BERTRAND

Ça est bian heureux ! Oh, il est né coiffé, cet homme-là ; il n'a point d'argent, il n'en gagne point, et il en dépense. Comment fait-il ? Je n'y comprends rian, la peste m'étouffe.

Naître coiffé : Né coiffé, né avec la coiffe sur la tête, circonstance fortuite à laquelle la superstition attribua de singulières vertus. Fig. Être très heureux. [L]

LOLIVE

Oh diable, je le crois bien, cela vous passe ; nous avons de grandes ressources aux parties casuelles.

Casuel : Qui dépend des cas, des accidents. Droits casuels, profits fortuits, dans les fiefs, comme le droit d'aubaine, les lods et ventes, etc. Parties casuelles, droits et revenus éventuels ; et le bureau même où l'État faisait percevoir ces droits. [L]

BERTRAND

Aux parties casuelles !

LOLIVE

Nous jouissons de plus de vingt mille livres de rente en fonds d'esprit et de savoir-faire. Nous avons des droits sur tous les provinciaux qui viennent débarquer à Paris, sur les enfants de famille qui entrent de trop bonne heure dans le monde, sur les Bourgeois qui veulent contrefaire les gens de qualité, sur les successions qui tombent en mains mineures. Que diable sais-je ? Notre domaine est de grande étendue ; et si je n'y comprends pas les vieilles coquettes.

BERTRAND

Tatigué que vous devez être riches ! Mais vela votre maître qui vous fait segne, il est peut-être tombé quelques nouviaux droits dans son domaine.

LOLIVE

Sans adieu, Monsieur Bertrand.

SCÈNE XXV. Le Chevalier, Lolive, Bertrand.

LE CHEVALIER

Hé bien, Lolive ?

BERTRAND, s'en allant

Hom ! Que vela deux bonnes bêtes ensemble !

LE CHEVALIER

Madame Bertrand s'est-elle chargée de mon billet : l'a-t-elle rendu ? Le rendra-t-elle.

LOLIVE

Non, Monsieur, il n'y a rien à faire, la petite fille est mariée.

LE CHEVALIER

Elle est mariée ? Tu te moques, je pense.

LOLIVE

Je ne me moque point, et vous allez voir ici son lendemain de noces.

LE CHEVALIER

Ah ! Je la verrai du moins, je lui parlerai, je lui ferai connaître…

LOLIVE

Gardez-vous bien de lui faire la moindre mine seulement, vous gâteriez toutes vos affaires.

LE CHEVALIER

Comment donc ?

LOLIVE

De nouvelles mariées sont encore toutes sottes de leurs maris ; réservons cela pour le quartier d'hiver, au retour de la campagne.

LE CHEVALIER

Et comment la faire, cette campagne ? Je n'ai pas vingt pistoles.

LOLIVE

Il en faut trouver. À quoi diable vous sert votre badaud de Monsieur Ganivet, si ce n'est pour…

LE CHEVALIER

Il a sur lui un billet de quatre cent louis d'or, payable au porteur.

LOLIVE

Que diable fait-il de cela dans sa poche, cet animal-là ? Voilà un billet inutile… Je veux le mettre en oeuvre, moi, Monsieur, laissez-moi faire.

LE CHEVALIER

Oui : mais, Lolive…

LOLIVE

Qu'est-ce à dire, mais ? Monsieur Georges Ganivet est le fils d'un Procureur qui a ruiné votre famille ; le père est mort, le fils a hérité, c'est à lui faire restitution, à ce qu'il me semble.

LE CHEVALIER

J'en demeure d'accord : mais cependant…

LOLIVE

Cependant il a encore eu depuis quinze jours la succession d'une vieille tante qui nous a quelquefois prêté de l'argent au dernier un. Allez, Monsieur, point de scrupule, nous avons de grandes hypothèques sur tous ces héritages-là, comme vous voyez.

LE CHEVALIER

Je vois bien, à peu près, quel est ton dessein.

LOLIVE

Et vous avez bien de la peine à ne pas l'approuver, je gage ?

LE CHEVALIER

Mais, de quelle manière le faire réussir ?

LOLIVE

De quelle manière ? Attendez… Ne pourrions-nous pas trouver quelque femme d'esprit, là…

LE CHEVALIER

Pourquoi faire ?

LOLIVE

Ah, Monsieur, si feue ma pauvre cousine n'avait pas été pendue l'année passée…

LE CHEVALIER

Que diantre avons-nous affaire de ta cousine ? Que veux-tu dire ?

LOLIVE

C'est qu'il nous faudrait une personne de mérite, voyez-vous. Hom, que c'est bien dommage que ma tante et ma soeur soient encore au Châtelet.

Châtelet : À Paris, le grand et le petit Châtelet : le grand où l'on rendait la justice ; le petit où l'on tenait les prisonniers. [L]

LE CHEVALIER

Et qu'a de commun toute ta malheureuse famille ?…

LOLIVE

J'ai tort, et vous raison, Monsieur. Vous avez ici rendez-vous avec Madame_la_Comtesse : elle vaut bien ces honnêtes personnes-là.

LE CHEVALIER

Oui, vraiment.

LOLIVE

Monsieur Ganivet y doit venir aussi.

LE CHEVALIER

Il m'en a donné parole.

LOLIVE

Attendez-les, et moi aussi, Monsieur.

LE CHEVALIER

Que prétends-tu faire ?

LOLIVE

Ne vous mettez pas en peine, la Comtesse a de l'esprit, elle entrera d'abord dans ma pensée ; attendez-la, vous dis-je, nous aurons de l'argent pour faire la campagne.

LE CHEVALIER

Mais que je sache…

LOLIVE

Mais, mais, demeurez ici seulement, et ne vous embarrassez pas du reste.

SCÈNE XXVI.

LE CHEVALIER, seul

Je ne puis deviner quel est son projet : mais il a du monde et de l'esprit, et il sort fort bien de ce qu'il entreprends : il faut le laisser faire.

SCÈNE XXVII. Le Chevalier, Marotte.

LE CHEVALIER, seul

Hé, bonjour, belle Marotte, où allez-vous si vite, ma chère enfant ?

MAROTTE

Oh çà, Monsieur, ne m'amusez point, s'il vous plaît ; ma tante me gronderait : laissez-moi lui porter ces écrevisses, et puis je reviendrai causer avec vous tant que vous voudrez.

LE CHEVALIER

Quoi, belle Marotte, on vous envoie chercher des écrevisses ? On vous occupe à des emplois si bas ? Ah fi, c'est se moquer, que…

MAROTTE

Bon, qu'est-ce que cela fait, Monsieur ? Je ne suis qu'une petite fille à cette heure : mais cela ne sera pas toujours de même. Hom, que j'ai bien envie de devenir grande !

LE CHEVALIER

Et pourquoi ? Vous êtes si jolie comme cela.

MAROTTE

Pour ne plus aller chercher des écrevisses. Vous dites vous-même que cela est si vilain.

LE CHEVALIER

Il n'y faut point aller, toute petite que vous êtes.

MAROTTE

Il n'y faut point aller ? Ah, ah ! Et ma tante ?

LE CHEVALIER

Votre tante est une bonne femme qui…

MAROTTE

Oui, vous la trouvez bonne femme, parce que vous n'êtes pas sa petite nièce : mais moi qui la suis, je ne la trouve pas de même. Si vous l'entendiez quand elle prend son ton, et qu'elle se met à quereller…

LE CHEVALIER

Comment, elle vous querelle ?

MAROTTE

Pas si fort depuis quelque temps que je sais de ses petites fredaines, elle a peur que je n'en parle à mon oncle.

LE CHEVALIER

Oui ! Votre tante a de petites fredaines par devers elle ?

MAROTTE

Vraiment il faut bien qu'elle en ait, vous dis-je ; car elle est devenue bien meilleure qu'elle n'était depuis qu'elle se doute que je m'en doute.

LE CHEVALIER

Et sur quoi vous en doutez-vous ?

MAROTTE

Je m'en vais vous le dire : mais n'en parlez pas, au moins.

LE CHEVALIER

Non, ne craignez rien.

MAROTTE

C'est elle qui reçoit l'argent du monde qui vient ici, et c'est mon oncle qui le serre.

LE CHEVALIER

Hé bien.

MAROTTE

Hé bien, elle ne donne pas tout à mon oncle, non : elle garde toujours quelque chose, et puis elle achète tantôt des gants, tantôt un chapeau, des cravates à dentelles, une canne quelquefois ; et tout cela n'est pas pour elle, comme vous le voyez.

LE CHEVALIER

Non, pour qui donc ?

MAROTTE

Pour un grand garçon qui demeure à Paris, qu'elle appelle son neveu, et qui ne l'est pas pourtant ; car je le sais bien.

LE CHEVALIER

Et comment le savez-vous ? Ah, que vous êtes déjà méchante, Marotte !

MAROTTE

Il n'est pas mon cousin à moi, personne ne le connaît : c'est ma tante toute seule qui le met comme ça dans notre famille.

LE CHEVALIER

Cela est admirable, Madame Bertrand qui se donne aussi des parents de contrebande. À ce que je puis voir, tout le monde s'en mêle. Mais la voici, votre tante, je m'en vais lui dire tout ce que vous m'avez dit.

MAROTTE

Et moi, si vous dites quelque chose, je conterai toutes vos friponneries à vos… là, laissez-moi faire.

SCÈNE XXVIII. Madame Bertrand, Le Chevalier, Marotte.

MADAME BERTRAND

Que faites-vous donc là, petite fille ?

MAROTTE

Rien, ma tante, c'est ce Monsieur-là qui me fait des questions, et qui me veut faire dire ce que je ne sais pas : mais je ne suis pas une causeuse, moi, vous le savez bien.

MADAME BERTRAND

Allez, allez porter ces écrevisses à la cuisine, et que votre oncle se dépêche de les faire cuire.

MAROTTE, au Chevalier

Si vous me trahissez, je vous le revaudrai.

À Madame Bertrand.

Je m'y en vais, ma tante.

SCÈNE XXIX.Le Chevalier, Madame Bertrand.

LE CHEVALIER

Vous avez là une petite nièce, Madame Bertrand…

MADAME BERTRAND

C'est une fine mouche, défiez-vous d'elle.

LE CHEVALIER

Ne vous y fiez pas trop, vous-même.

MADAME BERTRAND

Je la connais, je sais de quoi elle est capable. Mais, Monsieur, y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?

LE CHEVALIER

Je ne fais que d'arriver, ma chère Madame Bertrand.

MADAME BERTRAND

Il y a une heure que Madame_la_Comtesse vous attend.

LE CHEVALIER

Elle est ici ?

MADAME BERTRAND

Vraiment oui. Et tenez, la voilà, qui commence à s'impatienter, je pense. Vous avez apparemment quelque affaire ensemble ? Si je vous suis nécessaire à quelque chose, vous n'aurez qu'à dire, vous savez bien que je suis toute à votre service.

SCÈNE XXX. Le Chevalier, La Comtesse, Finette.

FINETTE

C'est une personne bien honnête et bien serviable, que cette Dame Bertrand.

LA COMTESSE

Hé bien, Monsieur le Chevalier, que devenons-nous ? Partirez-vous pour l'armée ? Me marierai-je ? Aurons-nous ce soir votre bon ami Monsieur Georges Ganivet ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame ; et ce sera le sort que nous lui ferons, qui règlera votre destinée et la mienne.

FINETTE

Je ne sais pas ce que vous lui préparerez : mais si jamais un nigaud comme lui me donnait rendez-vous au Moulin de Javelle, le cadeau lui coûterait cher, sur ma parole.

LE CHEVALIER

Monsieur de Lolive a dans la tête une petite idée qu'il va mettre en oeuvre, à ce qu'il m'a dit ; nous n'avons qu'à l'attendre, et nous verrons.

FINETTE

Monsieur de Lolive travaille pour vous ? Vous êtes en bonne main ; ce garçon-là fait de bonne besogne.

SCÈNE XXXI. Bertrand, La Comtesse, Le Chevalier, Finette.

BERTRAND

Oh, palsangué, Monsieur le Chevalier, vela un Monsieur qui vous charche, qui viant de faire une belle culbute.

LE CHEVALIER

Comment donc ?

BERTRAND

Ils étions deux, une Madame et ly, dans une petite carriole qui ne tiant qu'un.

LA COMTESSE

C'est Monsieur Ganivet, sans doute.

BERTRAND

Tout justement, vela comme on l'appelle.

LE CHEVALIER

Hé bien ?

BERTRAND

Hé bian, ils avont varsé dans la rivière.

LA COMTESSE

Dans la rivière !

FINETTE

Voilà le mariage et la campagne à vau-l'eau. Quel dommage !

Vau l'eau : Suivant le courant de l'eau. Dans le flottage à bûches perdues, les bois s'en vont à vau-l'eau. Fig. Aller à vau-l'eau, ne pas réussir, être ruiné. [L]

BERTRAND

Ils sont morgué bian heureux que les yaux sont basses en cet endroit-là, et qu'ils ne sont tombés que sur un tas de piarres.

LE CHEVALIER

Sur un tas de pierres ! Sont-ils blessés ?

BERTRAND

Non, ils n'avons rian. La Madame, pourtant, crie de toute sa force, alle dit qu'alle a la tête cassée : mais ça n'est pas vrai, ça ne se peut pas !

FINETTE

Cela ne se peut pas !

BERTRAND

Hé, morgué non ; le Monsieur n'a rian, ly, et la tête d'une femme, comme vous savez, est bian plus dure à casser que non pas celle d'un homme.

SCÈNE XXXII. La Comtesse, Le Chevalier, Ganivet, Bertrand, Finette, Nicolas.

GANIVET

Parbleu, je n'y saurais que faire : elle a versé ; n'ai-je pas versé aussi, moi ?

BERTRAND

Palsangué, tenez, vela le cabrioleux.

Cabrioleur : Faiseur de cabrioles. [T]

GANIVET

Si toutes les filles et les femmes qui versent faisaient autant de bruit que celle-là…

NICOLAS

Alle dit qu'alle est toute moulue, Monsieu, et qu'alle ne saurait remuer.

GANIVET

Hé bien, qu'on la mette dans une chambre, et mon cheval dans une écurie ; je n'ai jamais vu de fille si délicate.

BERTRAND

Mais, tatigué, vela un visage qui ne m'est pas inconnu.

LE CHEVALIER

Qu'est-ce qu'il y a donc ? Que t'est-il arrivé ?

GANIVET

Cette grande virago de chanteuse, Mademoiselle Michelle, dont je me suis sottement embarrassé.

Virago : Par dénigrement, fille ou femme de grande taille, qui a les manières d'un homme. [L]

LA COMTESSE

Vous donnez dans les beautés musiciennes, monsieur le Baron de Ganivet !

GANIVET

Bon ! On voit cela quelquefois par conversation seulement, pour la petite débauche de table : mais du reste…

FINETTE

Il vous l'amenait ce soir pour chanter quelque air à votre souper, je gage.

GANIVET

Justement. Je l'ai trouvée toute seule aux Tuileries. Un petit Seigneur de robe qui l'avait priée ce soir à souper, lui a manqué de parole, je l'ai ramassée par grâce ; je l'ai mise dans ma petite chaise de deuil, cette masque-là me l'a toute cassée, elle se plaint encore.

Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

Tuileries : Lieu où l'on fait des tuiles. Le Jardin du Louvre s'appelle les Tuileries, parce qu'au même lieu on faisait auparavant de la tuile. [F]

LE CHEVALIER

Ces sortes de personnes-là sont si peu polies, et savent si peu vivre…

GANIVET

N'est-il pas vrai ?

BERTRAND

Morgué, plus je l'envisage, et plus c'est ly-même.

GANIVET

Tenez, parce qu'en arrivant je l'ai versée sur un tas de pierres, qu'elle a peut-être la hanche meurtrie, les coudes écorchés, et quelque bosse à la tête ; et qu'en me relevant je lui ai appuyé mon talon un peu ferme sur le visage, à ce qu'elle dit, elle m'appelle maladroit, cheval de carrosse : oh dame, je l'ai plantée-là ; je n'aime pas qu'on me rudoie, moi.

LA COMTESSE

Monsieur_le_Baron a raison.

FINETTE

Et beaucoup de politesse, Madame.

BERTRAND

Je me donne au diable, si ce n'est le neveu de Monsieur Simonneau, notre Procureur.

GANIVET

Oh, çà, çà, si elle est malade, qu'elle se couche, nous souperons bien, nous autres. Que nous donnera-t-on ? N'est-ce pas ici qu'on mange des matelotes ?

FINETTE

Oui, des matelotes, c'est le mets favori du Moulin de Javelle.

GANIVET

Je n'y étais encore jamais venu. Oh ! Je ne suis guère débauché, moi, Madame.

LA COMTESSE

On vous fuirait, si vous l'étiez.

GANIVET

Allons donc, Monsieur de Javelle, une bonne matelote ; tenez quatre louis d'or, faites de votre mieux ; grande chère, surtout, et que mon cheval et mes laquais ne manquent de rien.

LE CHEVALIER

Voilà de belles manières, Madame_la_Comtesse.

LA COMTESSE

Ah ! Que les gens de qualité savent bien faire les choses !

BERTRAND, s'en allant

Morgué, les gens de qualité ne faisont pas comme ça : c'est un badaud, je ne m'y trompe guère.

SCÈNE XXXIII. La Comtesse, Le Chevalier, Ganivet, Finette.

Ganivet se promène en se donnant des airs.

LE CHEVALIER

Avez-vous jamais vu de Seigneur à la Cour mieux fait que ce jeune gentilhomme-là, Madame ?

GANIVET

Oh, pour cela, Monsieur le Chevalier, vous avez des bontés…

LA COMTESSE

Je n'en connais aucun qui ait cet air-là.

GANIVET

Ah ! Quel conte, Madame.

LE CHEVALIER

Ne lui trouves-tu pas une physionomie tout à fait agréable, Finette ?

GANIVET

Oh ! Taisez-vous donc, vous me faites rougir.

FINETTE

Elle est des plus insinuantes, et des plus naturelles qui se portent.

GANIVET

Hé, fy donc, morbleu ! Quel conte, vous dis-je !

LA COMTESSE

Hé ! Vous ne parlez plus de son esprit, qui est du plus fin, du plus vif, du plus…

GANIVET

Hé, mais, morbleu ! Madame, quel peste de conte !

Peste : Se dit aussi figurément en morale, des esprits dangereux, ou des choses funestes, et pernicieuses. [F]

FINETTE

Quand quelques voyages à la Cour auront passé là-dessus, Madame… La Cour fait bien les gens de qualité.

GANIVET

Vous m'avez promis de m'y mener, Monsieur le Chevalier.

LE CHEVALIER

Je n'ai garde d'y manquer.

GANIVET

J'y ferai bonne figure : je suis riche, da, Madame.

LA COMTESSE

N'est-ce pas votre dessein d'acheter une charge, et de vous y établir ?

GANIVET

Vraiment oui, que faire à Paris ? Oh, je veux devenir Courtisan : j'épouserai quelque Courtisane, belle et de qualité : c'est le moyen de parvenir, n'est-ce pas ? Hé, tenez, ma mère me l'a toujours dit que je ferais fortune par les femmes.

FINETTE

Les mères prédisent justes, quelquefois.

GANIVET

Oh diable, la mienne n'était pas une sotte : elle avait fait fortune par les hommes, elle.

LE CHEVALIER

Oui !

GANIVET

Ah ! Si mon père l'avait laissée faire, je serais encore bien plus de qualité que je ne suis : mais c'était un jaloux, un bizarre, un homme incommode.

FINETTE

Le ridicule ! Ne vouloir pas que sa femme lui fît des enfants de qualité !

GANIVET

Il avait cette folie-là. Et ne m'a-t-il pas toujours élevé comme un je ne sais qui, moi, comme un sot ?

LE CHEVALIER

Est-il possible ?

GANIVET

Bon, si je n'avais eu un beau naturel, je serais le plus grand benêt qu'il y eût au monde.

Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

LA COMTESSE

Cela n'est pas croyable !

GANIVET

Je me donne au diable, si cela ne serait comme je le dis : mais il avait beau me tenir la bride haute, je prenais le mords aux dents quelquefois.

Tenir la bride : Le diriger, le traiter sévèrement. [L]

Prendre le mors : Fig. Prendre le mors aux dents, se livrer tout entier à ses passions ; et aussi s'emporter, se livrer à une colère subite ; et encore, faire succéder une grande activité à l'indolence. [L]

FINETTE

Et vous faisiez de belles galopades, je pense ?

GANIVET

Oh, je vous en réponds : à Charenton, à saint Cloud, à Vincennes, à Charonne ; et toujours avec des femmes de qualité, et en carrosse, da ; et je m'enivrais à ces parties-là, je m'enivrais. Oh, cela forme bien l'esprit d'un jeune homme !

LA COMTESSE

Vous ne deviez votre éducation qu'à vous-même. Et depuis la mort de Monsieur votre père…

GANIVET

Ma tante et lui, ont été troussés en moins de trois semaines, et j'hérite de tout cela. Ne suis-je pas bienheureux ?

Trousser : Fig. Enlever de ce monde comme on trousse un paquet, causer la mort. [L]

FINETTE

Oh, pour cela oui, vous avez été décanaillé en bien peu de temps.

Décanailler : Tirer hors de la canaille. [L]

GANIVET

Il y a un homme à Paris qui dit qu'il est mon oncle, parce qu'il est le frère de mon père : mais à moins que ce ne soit pour hériter, je ne connais point cette famille-là.

LE CHEVALIER

Et il fait bien.

GANIVET

J'étais hier prié d'une noce de quelque espèce de cousin comme ça ; mais je n'y ai pas voulu aller.

LA COMTESSE

Quand on s'est une fois mis dans le grand monde…

FINETTE

Et qu'on y est aussi avant que lui, surtout… Vous ne sauriez croire toutes les bonnes fortunes qu'a ce petit homme-là, Madame.

GANIVET

Et toutes femmes de qualité, au moins ; je n'en connais point d'autres.

LA COMTESSE

Je le crois bien. Mais ne craignez-vous point les affaires qui peuvent arriver…

GANIVET

Bon, les affaires ! Oh, Dieu merci, j'entends les affaires aussi bien qu'un autre.

SCÈNE XXXIV. La Comtesse, Le Chevalier, Ganivet, Finette, Lolive en Officier.

LOLIVE

Que vois-je ? Ah ! Ciel, l'heureuse rencontre ! C'est toi, mon pauvre Chevalier ? Et par quel hasard te trouvai-je ici ?

LE CHEVALIER

C'est Lolive, si je ne me trompe.

LOLIVE

Il semble que tu aies peine à me reconnaître ? Tu ne te remets pas le Vicomte de la Jugulardière, ton meilleur ami ?

GANIVET

La Jugulardière, Madame !

LOLIVE

Est-ce que le coup de canon que j'ai reçu dans le visage, m'aurait assez changé les traits pour…

LE CHEVALIER

Non, je me rappelle mes idées ; je te demande pardon, si d'abord…

LOLIVE

Nous ne nous étions point vus depuis cette dernière affaire qui nous arriva, je pense…

LE CHEVALIER

Quelle affaire ?

LOLIVE

Hé, là, quand je tuai ces deux hommes, que je jetai ce grand laquais dans le puits, cette femme de chambre par la fenêtre, et le tout par méprise encore.

GANIVET

Monsieur le Chevalier a de vilaines connaissances.

LE CHEVALIER

Ah ! Je m'en souviens, je m'en souviens.

LOLIVE

Tu n'es pas seul au Moulin de Javelle ? Mais… Non… Si fait… Point du tout… Pardonnez-moi… Vraiment, c'est elle-même, c'est ma nièce. Hé, Que j'ai de joie de te trouver ici, ma chère, ma charmante, mon incomparable Comtesse !

LA COMTESSE

Je croyais que vous m'aviez tout à fait oubliée, mon oncle.

GANIVET

Son oncle !

LOLIVE

T'avoir oubliée, moi ! Hé, voilà aussi mes anciennes amours : cette pauvre Finette ! Je suis bienheureux que ma chaise de poste ait rompu si près d'ici. Hé, bon jour, coquine.

FINETTE

Je suis bien votre servante, Monsieur le Vicomte.

LOLIVE

Et ce jeune Gentilhomme-là, qui est si bien fait, et de si bonne mine ?

GANIVET

Monsieur, je suis votre serviteur.

LOLIVE

Il est de ta compagnie, Comtesse ? Tu es une coquette ?

FINETTE

C'est lui qui nous donne à souper ce soir, mon oncle.

LOLIVE

À souper au Moulin de la Javelle ! Allons, allons, tu es amoureuse de lui, je te le pardonne. La peste, voilà un joli homme !

GANIVET

Cet oncle-là sait assez bien son monde.

LE CHEVALIER

C'est un homme de qualité.

LOLIVE

Comment s'appelle-t-il ? Qui est-il, Finette ?

FINETTE

C'est Monsieur_le_Baron de Ganivet, vous devez connaître cela, vous, Monsieur le Vicomte.

LOLIVE

Comment, Ganivet ! Hé, que je vous embrasse, mon cher Monsieur_le_Baron de Ganivet, je ne connais autre. Les Ganivets, ils sont de Toulouse ?

GANIVET

Non, Monsieur, nous sommes de Paris, diantre. Oh, je ne suis pas un Provincial, moi.

LOLIVE

Hé, oui, vous êtes de Paris, vous, cela saute aux yeux d'abord ; On ne vous le dispute point ; mais originairement, votre famille…

FINETTE

Elle est originale, votre famille ?

GANIVET

Et elle vient de bien loin. Tenez, du vivant de mon père et de ma mère, il nous venait toujours de temps en temps des cousins de campagne qui étaient bien las quand ils arrivaient.

LOLIVE

Justement, ce sont les Ganivets dont je vous parle : noblesse presque aussi bonne que la nôtre, ma nièce.

GANIVET

C'est un fort honnête Seigneur, que Monsieur le Vicomte.

LE CHEVALIER

Et d'un grand crédit ; cet homme-là peut tout à la Cour, je t'en avertis.

GANIVET

Voilà une bonne rencontre, si Madame_la_Comtesse pouvait devenir amoureuse de moi.

LA COMTESSE

Nous vous demandons votre protection pour Monsieur_le_Baron de Ganivet, mon oncle, qu'il vous en souvienne.

LOLIVE

Si je m'en souviendrai ! Il aura dans quatre jours un Régiment : laissez-moi faire.

GANIVET

Oh, non, non, point de charge où on tue, quelque charge où on vive : là, quelque charge, à boire et à manger, j'aime à boire et à manger, c'est là ma folie.

FINETTE

Voilà des inclinations bien nobles, et de bon sens, Monsieur le Vicomte.

LOLIVE

Les Ganivets sont comme cela, tous gens d'esprit et de mérite.

LA COMTESSE

Ne pourriez-vous point, en cas qu'il m'épouse, mon oncle, lui ménager…

LOLIVE

Oui, je lui ferai avoir la Charge de premier Poilou suivant la Cour, cela est fait pour lui.

Charge de premier poilu : charge inventée par l'auteur.

FINETTE

Premier Poilou, Monsieur Ganivet, premier Poilou !

GANIVET

Les bons hasards me viennent en dormant ; je ne m'attendais pas à celui-là.

LA COMTESSE

Est-ce que vous voudriez vous défaire, mon oncle…

LOLIVE

J'ai acheté depuis trois semaines la Charge de Grand-Inutile, moi ; et en faveur de votre mariage, je remettrai l'autre à Monsieur Ganivet à très bon compte.

GANIVET

C'est bien de la grâce que vous me faîtes : et Madame_la_Comtesse n'a qu'à vouloir ; je suis tout prêt pour moi.

LA COMTESSE

Puisque mon oncle le veut absolument, voilà qui est fini, je me détermine.

GANIVET

Ah ! Madame…

LE CHEVALIER

Tu es le plus heureux mortel que je connaisse.

GANIVET

Oh, j'irai loin, il n'y a qu'à me laisser faire.

LA COMTESSE

Il ne faut à présent pour ma Charge que deux mille écus d'argent comptant, elle en vaut dix, je donne le reste pour présent de noces.

GANIVET

Voilà un oncle qui fait bien les choses.

LOLIVE

Mais je veux les deux mille écus tout à l'heure.

LA COMTESSE

Tout à l'heure, mon oncle ! Le moyen ?

GANIVET

Le moyen, Madame ! Le moyen ? Ah, ah, tenez mon oncle, voilà un diamant de trois mille livres.

FINETTE

Oui, il les vaut bien, je le prendrai pour cela.

LOLIVE

Et puis un billet de quatre cents pistoles.

LOLIVE

Cela est fort bon, mon neveu Ganivet.

GANIVET

En voulez-vous encore ? Oh dame, je ne suis pas un gueux, moi, afin que vous le sachiez.

SCÈNE XXXV. Bertrand, et les acteurs de la Scène précédente.

MADAME BERTRAND

Je viens vous dire que votre matelote…

On entend un bruit de symphonie.

Hé palsanguié, qu'est-ce que j'entends là ? Vela vos Ménétriers qui s'enivront en musique, je pense.

SCÈNE XXXVI. Madame Bertrand, Le Cocher, et les acteurs de la Scène précédente.

MADAME BERTRAND

Place, place, Messieurs, et de la joie, voici tout le lendemain de noces qui nous arrive.

LE COCHER

J'en ai voituré plus de la moitié, moi.

À la Comtesse.

Ah ! Vous voilà encore ? Voulez-vous que je vous remène ?

LA COMTESSE

Ôte-toi de là, ivrogne.

MAROTTE

Ah ! Ma tante, que la mariée est gentille, et qu'elle est aise ! La voilà qui vient, vous allez voir.

SCÈNE XXXVII. La Mariée, La Mère de la Mariée, et les acteurs de la Scène précédente.

Marche de la Noce.

LA MARIÉE

Hé, ma mère ! Voilà le cousin Ganivet qui n'a pas voulu venir à la noce, il vient le lendemain ; cela est bien honnête.

LA MÈRE

Hé, voirement oui, fille, c'est ly-même : je le savais bian, moi, que ce n'était pas par orgueil qu'il n'était pas venu aux fiançailles. Je vous sommes bian obligés, cousin, de nous faire tant d'honneur, que de…

FINETTE

Comment ? Comment l'entendez-vous donc ? Ce n'est pas lui qui vient à votre noce, c'est vous qui venez à la sienne, ne vous y trompez pas.

LA MÈRE

À la noce de Monsieur Ganivet ?

LOLIVE

Oui vraiment, nous venons de le marier avec Madame_la_Comtesse de la Grenouillère, que vous voyez.

LA MARIÉE

Une Comtesse, ma mère ! Et il ne nous a pas priés de sa noce ? Vraiment, c'est un plaisant visage : nous sommes pourtant cousins germains, afin que vous le sachiez.

LOLIVE

Cousins germains ? Monsieur_le_Baron de Ganivet est de race paysanne, et il a le front d'épouser une Comtesse qui est ma nièce ? Par la mort…

LA MÈRE

Qu'est-ce à dire, une Comtesse ? Hé, c'est la fille à la commère Tiennette, qui est blanchisseuse à la Grenouillère.

GANIVET

Fille d'une Blanchisseuse, mon oncle le Vicomte !

LOLIVE

Cela se pourrait bien, mon neveu le Poilou ; moi qui suis Vicomte et son oncle, je ne suis pas de meilleure maison que vous et elle.

GANIVET

Comment, ventrebleu, c'est Lolive ! Parle donc ? Hé, tu te moques de moi, je pense ?

Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu.

LOLIVE

Je fais bien l'homme de qualité, n'est-ce pas ? Je suis un peu Protée, moi. Hé ! Tenez, je vais me faire mitron, pour danser à la noce ; vous ne me reconnaîtrez pas, je gage.

Protée : Fig. Homme qui joue toutes sortes de personnages. [L]

LA MÈRE

Il me paraît que vous avez fait une sottise, cousin Ganivet.

GANIVET

Pourquoi, une sottise ? Je n'en démordrai point, je ne suis pas plus de qualité qu'elle, nous n'aurons rien à nous reprocher ; elle s'est fait Comtesse, elle me fera bien autre chose.

BERTRAND

C'est le bian prendre. L'air de cheux nous baille de l'esprit, tout chacun y est toujours d'accord. Allons, allons, morgué, que les Ménétriers s'accordiant, pour bailler l'exemple.

FINETTE

Et vivent les parties du Moulin de Javelle ; les mariages s'y font sans cérémonie.

CHANSONS DU DIVERTISSEMENT.

LOLIVE en Mitron chante

Venez, jeunes filles, Si gentilles, Venez, jeunes filles de Meudon, Prenez bavolets et corsets à dentelles, Pour danser le rigaudon ; Ne faites point les sottes, ni les cruelles, Et prenez chacune un garçon.

Bavolet : Coiffure de jeunes paysannes auprés de Paris, qui se fait de linge délié et empesé qui a une longue queue pendante sur les épaules. Les paysannes craignent fort qu'on ne chiffonne leur bavolet. On dit aussi d'une paysanne, que c'est une jolie bavolette. [F]

Rigaudon : Ancienne danse d'un mouvement vif sur un air à deux temps ; elle se dansait à deux personnes. Le pas : les pieds étant assemblés, on plie les genoux, on fait deux jetés successivement du pied droit et du pied gauche, puis on plie, on saute et on retombe en assemblé à la troisième position ; tout cela se fait sur place, sans avancer ni reculer. [L]

LES FILLES de la Noce répètent

Ne faisons point les sottes, ni les cruelles, Et prenons chacune un garçon.

Deux petits mitrons, et deux petites Paysannes dansent un Rigaudon.

LES MITRONS et LES MITRONNES répètent

Humble salut au cousin George, De la part des cousins Mitrons.

LE MARIÉ

Aga donc comme il se rengorge ! C'est la fleur des nouveaux Barons.

Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]

LA MARIÉE en s'adressant à Ganivet, chante

Voyez comme il fait le Seigneur, Et les airs qu'il se donne ! Il est le fils d'un Procureur, Nous sommes de race mitronne. Entre ces deux états, cousin, La différence n'est pas forte ; L'un conduit le sac au Moulin, L'autre au Palais le porte.

Lolive et une Mitronne dansent ensemble une Gavotte.

Gavotte : Espece de danse gaie, composée de trois pas, et d'un pas assemblé. Les anciennes Gavottes étaient un recueil et amas de plusieurs branles doubles choisis par les joueurs, dont ils faisaient une suite : elles se dansaient par une mesure binaire avec plusieurs petits sauts. [F]

LE COCHER ivre, qui a amené une partie de la noce, chante

Sur ces charmantes rives, Cochers, que votre sort est doux ! Vous êtes toujours ivres : Trop heureux, trop heureux qui l'est comme vous. Vive nos équipages ! On fait dans ces réduits d'amour, Nombre de mariages, À vingt sols, à vingt sols par heure, en un jour.

Les deux petits Mitrons, et deux petites Paysannes dansent une Gigue.

Gigue : Terme de danse. Danse ancienne d'un mouvement vif et gai, sur un air à deux temps. [L]

TOUS LES ACTEURS et actrices sortent du Théâtre en dansant et en chantant

Pour faire honneur à la Noce, Rions, chantons, et dansons tous.

73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica