Comédie en prose
L'Opéra de Village
Représentée pour la première fois le 18 Août 1693 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- THIBAUT, Fermier
- LOUISON, fille de Thibaut
- COLIN, neveu de Thibaut
- MARTINE, soeur de Colin
- LA FLÈCHE, Valet de Chambre d'un Colonel
- GALOCHE
- LE MAGISTER
- LE CARILLONNEUR
- LE MENESTRIER
- LA NYMPHE DU CHÂTEAU
- CLAUDINE
- PIERROT
- Troupes de Paysans et de Paysannes
OPÉRA DE VILLAGE
SCÈNE I. Thibaut, Colin.
COLIN
Palsangoi, mon oncle, il n'en faut pas faire à deux fois. Notre nouveau Seigneur arrive aujourd'hui ; Hé morgué, que la petite réjouissance que je l'y voulons bailler, serve aux fiançailles de ma cousine Louison, avec ce grand Nicodème de Piarrot. M'est avis que son père, notre Bailli, se porte un tantinet mieux que de coutume ; et si vous l'y marmuriez queuque chose de ce mariage, je crois, Dieu me pardonne, que ce serait une affaire bientôt bâtie.
Palsangoi : déformation de Palsangué qui est un jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]
Morgué : Sorte de juron de paysan. Altération de mordié qui est une alteration de mordieu.
Bailler : En termes de pratique, donner, mettre en main. Bailler à ferme, bailler par contrat.
Bailli : Celui qui dans une Province a le soin de la justice, qui est le Juge ordinaire des nobles, qui en est le chef au ban et arriere-ban, et qui conserve les droits et le bien d'autrui contre l'opression de ceux qui l'ataquent. [R]
THIBAUT
Il vient de m'envoyer prier de passer cheux lui, notre Bailli, et ce pourrait bian être pour ça. Oui, mon neveu Colin, ce grand Piarrot-là est bian assotté de notre fille Louison.
Tantinet : Terme familier. Une très petite quantité. Diminutif de Tant. [L]
Assoter : Rendre sot, gouverner quelqu'un avec tel empire, qu'il ne fasse rien de son chef. [F]
COLIN
Morgué, mon oncle, à la bonne heure. Ne barguignez pas à vous en défaire. Ma cousine est diablement fringante, oui ; et quand les oisiaux sont drus une fois, tatigué ils sont bientôt dénichés, voyez-vous.
Barguigner : Hésiter, avoir de la peine à se déterminer. [L]
Fringant : Qui a quelque chose de vif et comme de dansant. [L]
Tatigué : tétigué, tétigoine, Sorte de jurement burlesque et paysan. [L]
Dru : Bien venant, venant serré, en parlant de l'herbe, des blés, etc. Par extension, se dit des personnes que l'on compare à une herbe drue, bien venant, vif et gaillard. [L]
THIBAUT
Louison est une fille sage, neveu : et si je précipite de la marier, ce n'est pas que j'aie appréhension.
Déniché : Tiré du nid. [F]
COLIN
Hé non, d'accord, il n'y a point d'appréhension à avoir : mais il est toujours bon de prendre garde. Il y a ici deux drôles qui n'y restont pas pour enfiler des parles : ils la lorgnons, et ils ne la lorgnons pas pour des preunes.
Enfiler des perles : Fig. et familièrement. Je ne suis pas ici pour enfiler des perles, c'est-à-dire pour perdre mon temps, ou l'employer à des choses de peu d'importance. [L]
Lorgner : Regarder quelqu'un de travers et du coin de l'oeil ; ce qui se fait quelquefois par mépris, par haine, par orgueuil. [F]
Pour des prunes : Populairement. Pour peu de chose, locution qui se construit presque toujours avec la négation ou avec une interrogation valant la négative. [L]
THIBAUT
Je n'ai point remarqué qu'ils la lorgnifiaient, moi, et je ne vois pas.
COLIN
Vous avez donc la barlue, mon oncle. Car je sais fort bian moi, que ce petit Monsieur Bouvillon qui fait tant le grand seigneur, avec son factotum, Monsieur Galoche, en voulont à queuque fille ; et comme ma cousine est la plus gentille du Bourg. Tenez, mon oncle, je me donne au diable, il ne faut point s'affier à ces gens-là.
Barlue : berlue, Offuccation des yeux qui fait que l'oeil ne peut discerner une chose de l'autre. [N]
Factotum : Homme qui se mêle de tout dans une maison, qui est un serviteur à tout faire. [F]
Affier : est un vieux mot qui ne s'emploie qu'avec le pronom personnel, et qui signifie, Faire fonds sur la fidélité d'une personne, compter sur sa bonne foi. [T]
THIBAUT
Morgué que tu es défiant, Colin. Tu as peur de ton ombre.
COLIN
Mais aussi, que faisont-ils ici ? Au lieu d'aller où ils ont affaire, ils demeuront dans notre Village à manger bian de l'argent au cabaret. La peste m'étouffe, il y a là-dessous queuque manigance.
THIBAUT
Est-ce que tu ne sais pas qu'ils attendont une recrue de filles, pour établir ce buriau de musique qu'ils allont avoir à trois lieues d'ici ?
Recrue : Levée de gens de guerre pour augmenter une Compagnie, ou remplacer les soldats qui ont deserté, ou qui sont morts. [F] Ici, au figuré, ils veulent recruter des filles pour créer leur bureau de musique.
COLIN
Et c'est justement ça qui me chagrine, ils enrôleront peut-être la cousine, et ils l'emmèneront peut-être avec la recrue.
THIBAUT
Paix, tais-toi, voilà le factotum.
SCÈNE II. Thibaut, Colin, Galoche.
GALOCHE
Serviteur à Monsieur Thibaut, et à Monsieur Colin.
THIBAUT
Je vous baisons les mains de bien bon cour, Monsieur Galoche.
COLIN
Morgué, je ne l'y baise rien, moi, mon oncle ; son menton pointu et sa face ambicoin m'affligent ; serviteur.
Ambicoin : mot inconnu dans les ouvrages de référence. On peut supposer une origine tirée d'ambigu.
GALOCHE
Monsieur Colin me paraît de mauvaise humeur aujourd'hui.
THIBAUT
C'est un petit mièvre qui fait le fantasque, comme vous voyez.
Mièvre : Terme populaire, qui se dit des enfants éveillés ou emportés, qui font toujours quelque niche ou quelque malice aux autres. [F]
Fantasque : Capricieux, bouru, qui a des manières ou des humeurs extraordinaires. [F]
GALOCHE
Hé bien, Monsieur Thibaut, c'est donc aujourd'hui que votre Monsieur_le_Marquis vient prendre possession de sa nouvelle Seigneurie ?
THIBAUT
On nous le fait espérer, Monsieur Galoche : et vous ne serez pas fâché de voir cette petite sarimonie-là.
GALOCHE
Non vraiment. C'est une des raisons qui nous ont fait demeurer ici, Monsieur Bouvillon et moi, et nous nous promettons beaucoup d'une petite espèce de fête qu'on dit que vous lui préparez.
THIBAUT
Oh Dame, nos Opéra ne sont pas daignes des vôtres. À gens de villages, trompettes de bois, Monsieur Galoche, vous vous gobargerez de nous peut-être : mais qu'importe, aux champs, comme aux champs, je sommes à la campagne ; je chanterons, je danserons, avec votre parmission, da, Monsieur Galoche : je ferons tout ce que je pourrons. Enfin, n'an dit que notte Monsieur_le_Marquis aime la musique et la danse comme un enragé.
Goberger (se) : Se moquer. Il signifie aussi se réjouir. [Ac. 1762]
Da : Interjection qui sert à augmenter l'affirmation ou la dénégation : c'est un terme populaire. [F]
GALOCHE
Votre fille, l'aimable Louison, sera sans doute, une des Actrices du divertissement ?
THIBAUT
Je le prétends bien comme ça. Depuis cinquante ans je sommes les Farmiers du Château, de père en fils : c'est à nous de faire les honneurs de la fête.
GALOCHE
Assurément. Vous avez donc disposé toutes choses ?
THIBAUT
Écoutez, Monsieur Galoche, je ne sais comme cela ira franchement ; et si vous voulez fourrer un tantinet votre nez, vous qui êtes du métier, ça n'en serait peut-être pas plus mal, non.
GALOCHE
Qu'est-ce que votre divertissement ?
THIBAUT
Morgué, je n'en sais rian ; car quoique je soyons tous gens d'esprit, c'est pourtant un jeune gars de Paris qui a manigancé la chose.
GALOCHE
Et qui est-il, ce jeune gars ?
THIBAUT
C'est le factotum d'un Colonel qui passa dernièrement ici, comme vous êtes le factotum de Monsieur de Bouvillon, vous ; et il attend une recrue d'hommes, justement tout comme vous attendez une recrue de filles. Il entend morgué la danse et la musique à merveilles.
GALOCHE
C'est donc lui qui a réglé toutes vos affaires ?
THIBAUT
Ma foi, chacun y a mis du sian, il n'a baillé que le sujet, notre Magister a fait des vars, notre Carillonneur de la musique, notre Ménestrier des ballets, et moi j'y chante ; ça ne sera pas drôle ?
Magister : Maître d'école de Village qui enseigne à lire aux jeunes paysans. Il aide aussi à faire l'office au curé et au vicaire. [F]
Carilloneur : Celui qui fait sonner les cloches avec une cadence agréable, qui fait le carillon. [F]
Ménestrier : Vieux mot qui signifiait autrefois violon, et toute autre joueur d'instruments, ou maître à danser. Ce n'est plus qu'aux noces de village où on appelle les menestriers. [F]
GALOCHE
Assurément.
THIBAUT
Tout ce qui m'en déplaît, c'est que le Carilloneus dit sue les vars ne sont pas bons, le Magister dit que la musique ne vaut pas le diable, et le Ménestrier dit qu'ils avons raison : à ce compte-là, Monsieur Galoche, le jeu ne vaudrait pas la chandelle. Hé, pargué tenez, tenez, vela le factotum du Colonel. Notte Bailli m'attend, je vais voir ce qu'il me veut : de factotum à factotum il n'y a que la main, je vous laisse ensemble.
Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien.
Jeu ne vaut pas la chandelle : cela ne vaut pas la peine, les frais qu'on ferait. [L]
Pargué : Parguenne, parguienne, Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]
Main : De marchand à marchand il n'y a que la main, c'est-à-dire qu'il suffit aux marchands de toucher dans la main pour faire un marché sans aucun écrit. [L]
SCÈNE III. La Flèche, Thibaut, Colin, Galoche.
GALOCHE
Voilà un visage qui ne m'est pas inconnu.
LA FLÈCHE, arrêtant Thibaut
Où allez-vous donc, Monsieur Thibaut ?
THIBAUT
Je vais faire un tour, j'ai une petite affaire ; en attendant que je revienne, contez à ce Monsieur, pour vous divartir, toues les belles choses que j'allons faire.
SCÈNE IV. La Flèche, Galoche.
LA FLÈCHE
Je connais cet homme-là, si je ne me trompe.
GALOCHE
C'est lui-même.
LA FLÈCHE
Justement.
GALOCHE
Monsieur de la F.
LA FLÈCHE
Monsieur Ga.
GALOCHE
Flèche.
LA FLÈCHE
Loche.
GALOCHE
Hé ! Que faites-vous en ce pays, Monsieur de la Flèche ?
LA FLÈCHE
Palsambleu, qu'y faites-vous vous-même ? Un Prévôt d'opéra sur la route de Piémont ! Venez-vous voir une bataille, Monsieur Galoche ?
Prévôt : Nom que l'on donne à certaines personnes qui sont préposés pour avoir soin de quelque chose, pour avoir direction, autorité sur quelque chose. [L]
GALOCHE
Il n'y a, ma foi, rien qui ne se pût faire, Je n'en ai jamais vu, premièrement.
LA FLÈCHE
Et vous ferez bien de n'en jamais voir. Quelque coup de mousquet ou dans les reins, ou dans les jambes, gâterait furieusement votre fortune : dans la tête encore, ce ne serait qu'une bagatelle, et vous n'y perdriez pas grand'chose.
GALOCHE
Monsieur de la Flèche est toujours railleur.
LA FLÈCHE
Hé vous êtes fait à la raillerie, il y a longtemps que vous l'entendez ; c'est ce qui vous a le plus fait connaître.
GALOCHE
Mais sérieusement que faites-vous ici ?
LA FLÈCHE
J'attends l'équipage de mon maître. Il a pris les devants, le bagage vient derrière, et je suis par conséquent dans le milieu.
GALOCHE
Avouez-moi de bonne foi la chose, la petite fille de Monsieur Thibaut a bonne part au séjour que vous faites dans ce Village ? Votre maître y a passé, et je soupçonne.
LA FLÈCHE
Palsambleu, je vous trouve admirable. S'il y avait à soupçonner quelque chose ? Vous vous mêlez de plus d'un métier, Monsieur Galoche. Enfin Monsieur Bouvillon est ici, à ce que j'ai ouï dire ; c'est un chercheur d'aventures, et vous ne lui êtes pas inutile.
GALOCHE
Vous m'offensez, Monsieur de la Flèche.
LA FLÈCHE
Nous savons un peu vos allures, vous êtes bon prince, Monsieur Galoche, et je veux bien vous l'avouer, puisque aussi bien vous vous en doutez : c'est à la petite fille en question que nous en voulons. S'il vous arrive de l'approcher, ni de dire un mot du secret que je vous confie, je ne vous menace point, Dieu m'en garde, je sais tout le respect que mérite Monsieur Galoche : mais voilà un justaucorps que mon maître vous donna l'année passée, je suis encore en droit de le nettoyer, prenez-y garde.
Nettoyer : signifie figurément et ironiquement, Prendre et emporter tout ce qui est dans un lieu, en sorte qu'il n'y reste rien. [Ac. 1762]
GALOCHE
Monsieur, Monsieur de la Flèche, il me fera raison de la manière.
LA FLÈCHE
Bon, parce qu'il vous fait souper avec lui quelquefois, vous croyez qu'il est de vos amis ; cous connaissez bien peu les gens de qualité, vous les réjouissez, ils vous souffrent dans leurs débauches ; ils vous noieraient le lendemain, pour satisfaire leur moindre caprice.
GALOCHE
S'il ne me veut pas faire justice, Monsieur Bouvillon n'est pas sans crédit.
LA FLÈCHE
Ah, morbleu ! Oui, le crédit de Monsieur Bouvillon ! Dites-lui que mon maître aime la petite fille, il ne la regardera qu'avec respect, sur ma parole. Il sait ce qu'il en coûte pour se mal adresser, et chat échaudé, craint l'eau froide.
GALOCHE
Cela suffit, Monsieur de la Flèche, faites de votre côté tous vos efforts, sûr que nous n'épargnerons rien du nôtre.
LA FLÈCHE
Vous n'avez qu'à faire la moindre démarche, je devine où cela aboutira.
SCÈNE V.
LA FLÈCHE
Ce maroufle-là ne laisse pas de me chagriner, il est stylé à attraper des petites filles. Baste, mon maître vient d'arriver, toute la question est d'emmener la petite fille : mais pour le faire à moins de risque, il faut jeter sur nos rivaux les soupçons de l'enlèvement. Le neveu Colin est déjà prévenu contre eux, donnons au père la même défiance. Le voici de retour fort à propos.
SCÈNE VI. La Flèche, Thibaut.
THIBAUT
Hé bien, qu'est-ce, Monsieur de la Flèche ? Qu'a-vous donc fait de ce Monsieur avec qui je vous ai embouché ?
LA FLÈCHE
Ah vraiment, ce que j'en ai fait ? Si vous saviez ce qu'il a voulu faire de moi, vous seriez dans une belle colère.
THIBAUT
Hé, morgué, qu'aurait-il fait, dites ?
LA FLÈCHE
Il m'a voulu corrompre, et me mettre d'une partie qu'ils ont projetée.
THIBAUT
Accoutez, le neveu Colin dit qu'il ne faut point trop s'affier à ces drôles-là.
LA FLÈCHE
Il a bien raison. Ils ont dessein, Monsieur Bouvillon et lui, d'enlever votre fille, et il me sollicitait de leur prêter main forte.
THIBAUT
D'enlever ma fille ! Ce n'est que ça ! Par la morguoi je les en dépite.
Dépiter : qui se dit souvent avec le pronom personnel. Concevoir du depit, de la fâcherie. [F]
LA FLÈCHE
Prenez-y garde, vous dis-je.
THIBAUT
Je les en dépite, encore un coup, ma fille est mariée.
LA FLÈCHE
Votre fille est mariée ?
THIBAUT
Parguene autant vaut, puisqu'elle est promise. Je vians de donner ma parole au Bailli pour son petit fils Piarrot, qui est grand comme une parche. Tatigué que c'est un beau brin d'homme.
Autant vaut : Sans complément, également, semblablement. Valoir autant. Acheté autant. Je vous en rendrai mille fois autant. Autant vaudrait parler à un sourd. Cela vaut cent francs ; j'en veux tout autant. Cela est fini, ou autant vaut. [L]
LA FLÈCHE
Ne nous voilà pas mal, surcroît d'embarras ; le grand Pierrot.
THIBAUT
Vela ma fille, ne lui parlez de rian. Je voulons que ce soit son prétendu qui ly dise les premières paroles.
LA FLÈCHE
Je suis discret, ne vous mettez pas en peine ?
SCÈNE VII. Thibaut, Louison, La Flèche.
THIBAUT
Hé bien, Louison, comment te va ? Queu rêve as-tu fait cette nuit, mon enfant ?
LOUISON
Je ne m'en souviens pas tout à fait, mon père, je sais seulement que j'ai rêvé des choses qui m'ont fait beaucoup plaisir.
THIBAUT
Cela est admirable : queu prévoyance ! On a beau dire, il y a toujours morgué du vrai dans les songes.
LA FLÈCHE
Assurément.
THIBAUT
Lui dirai-je la chose ? La langue me démange. Non, palsanguenne, il faut la mordre, je sommes convenus du contraire.
LOUISON
Que dites-vous, mon père ?
THIBAUT
Rien, Louison, ce n'est qu'une bagatelle. Oh çà, Monsieur de la Flèche, comme vous entendez mieux ça qu'un autre, faites-ly un peu chanter ces petites drôleries. Alle est la parle du pays, voyez-vous, et je serai bien aise qu'alle fasse mieux que pas une.
LA FLÈCHE
Oh, pour cela, je vous en réponds : songez seulement à la répétition que vous devez faire.
THIBAUT
Ça est tout songé. Je prierons ce Monsieur Galoche de s'y trouver, ça sera des marveilles.
LA FLÈCHE
Oui ; mais si vous m'en croyez, allez vous-même prendre un peu garde que la musique ne s'enivre : elle est sujette à cela ordinairement.
THIBAUT
J'y aurai l'oil ; mais, je vous prie, faites chanter Louison, pour voir comme ça fera, seulement.
LA FLÈCHE, à Louison
Cela est fort bien. J'ai quelque chose à vous dire.
LOUISON
Mon père.
LA FLÈCHE, à Louison
J'ai à vous parler, vous dis-je.
THIBAUT
Hé bien, quoi, mon père ?
LOUISON
Je ne saurais chanter devant vous, je suis toute honteuse.
THIBAUT
Morgué, comment feras-tu donc devant les autres ? Il faut s'enhardir, mon enfant.
LA FLÈCHE
Laissez-moi la faire chanter en particulier, je l'enhardirai sur ma parole.
THIBAUT
Morgué, je vous en prie, Monsieur de la Flèche. Si alle allait faire la sotte devant Monsieur_le_Marquis, cela ne vaudrait pas le diable.
LA FLÈCHE
Ne vous mettez pas en peine. Vous n'avez point encore acheté de petits rubans pour vos danseurs, comme je vous avais dit.
THIBAUT
Je n'y avais pas songé.
LA FLÈCHE
Allez donc vite dévaliser tous vos petits Merciers ; c'est le bel air de la danse que les rubans : et tel que vous voyez Monsieur Galoche, il en dévalise tous les ans toutes les garde-robes de sa connaissance, aussi est-il bien aimé de tous les valets de chambre.
THIBAUT
Hé bian donc, je m'en vais faite rafle dans toutes les boutiques ; mais au moins, ayez soin de ma fille, je vous la baille en garde.
LA FLÈCHE
Elle est en bonnes mains, je vous en réponds.
SCÈNE VIII. La Flèche, Louison.
LOUISON
Hé bien, mon pauvre la Flèche, qu'as-tu à me dire ?
LA FLÈCHE
J'ai bien des nouvelles à vous apprendre.
LOUISON
Et quoi encore ?
LA FLÈCHE
Mon Maître est arrivé depuis une heure.
LOUISON
Il est arrivé ! Où est-ce qu'il est ?
LA FLÈCHE
Je n'ai pas voulu qu'il parût dans le Village. Je lui ai dit de demeurer au bout de a grande allée du Château, à côté du petit bois : voyez si vous voulez lui venir parler, et consentir qu'il vous emmène avec lui dans sa chaise de poste ?
LOUISON
Qu'il m'emmène ! Je ne consentirai point à cela, je crains trop la médisance. Dès qu'une fille s'en va avec un homme, on en dit d'abord mille sottises. Oh dame, il y a de méchantes langues dans notre Village, voyez-vous.
LA FLÈCHE
Cela est horrible ; mais cependant, si vous aimiez véritablement mon Maître.
LOUISON
Je l'aime bien, mais.
LA FLÈCHE
Quoi, mais ?
LOUISON
S'il m'enlevait, serait-ce pour m'épouser ?
LA FLÈCHE
Hé vraiment oui. Est-ce qu'on enlève pour autre chose ?
LOUISON
Et s'il m'épousait, serait-ce pour toujours, et ne se démarierait-il point.
LA FLÈCHE
Et quand il le voudrait, le pourrait-il ? C'est un garçon qui n'a ni père ni mère, et qui est en âge d'épouser vingt femmes.
LOUISON
Voici ma cousine, laisse-nous.
LA FLÈCHE
Mais quelle réponse faire à mon maître ? Si je ne la lui porte, il viendra la chercher lui-même.
LOUISON
Laisse-nous, te dis-je, et reviens ici dans un moment, j'aurai quelque chose à te dire.
SCÈNE IX. Martine, Louison.
MARTINE
Ah, ma cousine, je t'apporte une bonne nouvelle !
LOUISON
Qu'est-ce qu'il y a ?
MARTINE
Réjouis-toi, tu vas être mariée.
LOUISON
Il y a bien là de quoi se réjouir, vraiment.
MARTINE
Assurément, il y a de quoi se réjouir : que peut-on souhaiter de mieux à notre âge ! À qui en as-tu donc ? Te voilà bien rêveuse ?
LOUISON
J'ai quelque chose dans la tête, qui m'embarrasse, ma cousine.
MARTINE
Ne serais-tu pas amoureuse de quelque Monsieur ? Hem ? Tu ne dis mot : j'ai deviné, n'est-ce pas ?
Hem : Interjection. Mot Latin devenu Français, qui sert pour appeller quelqu'un, ou lui faire signe. [F]
LOUISON
Puisque tu t'en doutes, je veux bien te le dire ; mais, n'en parle à personne, ma cousine.
MARTINE
Et qui est-ce encore ?
LOUISON
Ce jeune Comte qui passa il y a huit jours par ici.
MARTINE
Qui logeait chez nous quand tu y vins.
LOUISON
Oui.
MARTINE
Qui fut si ravi de te voir ?
LOUISON
Lui-même.
MARTINE
Et dont le valet de chambre est encore chez nous à attendre son équipage ?
LOUISON
Justement.
MARTINE
Ce Monsieur_le_Comte ne t'épousera point, ma cousine, il est de qualité.
Homme de qualité : Noblesse distinguée. Un ancien gentilhomme d'une maison illustrée se nomme un homme de qualité. [L]
LOUISON
Qu'est-ce que la qualité fait, quand on aime bien ? Il est ici depuis une heure, et il veut m'emmener avec lui ; conseille-moi, que faut-il que je fasse ?
MARTINE
Garde-toi bien d'y consentir.
LOUISON
J'aurais pourtant bien du penchant pour cela, ma cousine.
MARTINE
Je ne te conseille pas de le faire.
LOUISON
Tant pis, c'est que tu ne m'aimes pas autant que je t'aime ; et si tu étais à ma place, ma cousine, je te conseillerais, tout au moins, d'aller lui parler au bout de la grande allée, où il m'attend.
MARTINE
Il t'emmènerait.
LOUISON
Hé bien, ce ne sera pas ma faute ; car, je n'irais, moi, que pour lui parler ; et s'il me faisait quelque violence, on n'est pas responsable de cela, ma cousine.
MARTINE
Voilà son valet de chambre.
SCÈNE X. Louison, Martine, La Flèche.
LA FLÈCHE
Hé bien, avez-vous pris vos décisions ?
LOUISON
Mon pauvre la Flèche, je suis bien embarrassée !
LA FLÈCHE
Est-ce la cousine qui vous gêne ? Je vais vous en défaire, vous n'avez qu'à dire.
LOUISON
Non, non, je n'ai rien de caché pour elle, et je lui ai tout dit.
LA FLÈCHE
Et vous avez tout gâté. Mais enfin, viendrez-vous parler à mon Maître ?
MARTINE
Garde-t-en bien, ma cousine.
LOUISON
Et pourquoi ?
MARTINE
S'il va t'enlever ?
LOUISON
Viens avec moi, il ne nous enlèvera pas toutes deux ensemble.
MARTINE
Que fait-on. Ce sont de terribles gens que ces jeunes Officiers, il ne faut s'y fier que de la bonne sorte.
LA FLÈCHE
Hé bien, en cas qu'il vous enlève, je consens à vous épouser, moi.
MARTINE
Je ne veux point épouser un valet de chambre.
LA FLÈCHE
Qu'est-ce à dire un valet de chambre ? Vous épouserez le cousin de mon maître.
MARTINE
Comment donc, le cousin de votre maître ?
LA FLÈCHE
Hé, vraiment oui, si Clitandre épouse votre cousine, vous deviendrez la cousine de Clitandre.
MARTINE
Hé bien ?
LA FLÈCHE
Et si je vous épouse, ne serai-je pas aussi leur cousin, moi ? Il n'y a rien de plus clair, nous serons tous cousins et cousines.
LOUISON
Il a raison, viens seulement.
MARTINE
Mais mon frère Colin est allé au-devant de Monsieur_le_Marquis, s'il nous trouve en chemin.
LA FLÈCHE
Il ne vous trouvera point, ne craignez rien, les Acteurs du divertissement vont venir répéter ici.
LOUISON
Il faut donc que nous demeurions, car nous en sommes.
LA FLÈCHE
On vous fera répéter en particulier, ne vous mettez pas en peine. Je crois que voici votre père, je vais l'amuser un moment, et j'irai tout aussitôt vous rejoindre.
LOUISON
Au moins venez le plus tôt que vous pourrez, mon cousin.
LA FLÈCHE
Je suis à vous dans un moment, ma cousine, allez vite.
SCÈNE XI.
LA FLÈCHE, seul
Parbleu ne me voilà pas mal en cousine et en femme ; ne nous hâtons pourtant pas pour le mariage, et allons doucement pour l'enlèvement. Ces sortes d'affaires sont un peu trop délicates pour nous autres ; et pendant qu'on fait le procès du maître, le valet de chambre est pendu par provision. Ne nous embarquons point mal à propos ; attendons sans faire semblant de rien, le dénouement de l'aventure.
SCÈNE XII. Thibaut, La Flèche.
THIBAUT
Vela tout notre monde, ou peu s'en faut, qui venont sur mes talons. Allons, Monsieur de la Flèche, c'est à ce coup qu'il en faut découdre ; notte Monsieur_le_Marquis va arriver, j'avons déjà député le neveu Colin au-devant de ly, je voulons, morgué, drès qu'il sera venu, l'y aller faire la révérence en musique.
LA FLÈCHE
Ce sera fort bien fait, vous avez raison.
THIBAUT
Nos garçons et nos filles avons tretous mis leurs habits des Dimanches : çà essayons un peu nos petites drôleries tout comme si c'était tout de bon. Mais, à propos, morgué, qu'avez-vous fait de ma fille, Monsieur de la Flèche, m'est avis que je vous l'avais baillé en garde ?
LA FLÈCHE
Oui, je la faisais chanter comme vous m'en avez prié ; mais sa cousine Martine est venue qui l'a emmenée : elles sont allées quelque part ensemble, apparemment.
THIBAUT
Ces filles avont toujours queuque chose à se dire ; c'est une sotte engeance, on est bienheureux d'en être défait.
LA FLÈCHE
Oh, assurément ! Et on ne peut trop récompenser ceux qui nous aident à nous en défaire même.
THIBAUT
Oh ! C'est morgué bian dit : mais pourtant comment ferons-je ? Car j'avons affaire d'elles.
LA FLÈCHE
Quelques chanteuses subalternes feront leurs rôles. Les chanteuses d'importance ne se trouvent pas aux répétitions, si régulièrement que les autres.
THIBAUT
Hé bian soit, je commencerons toujours, vela déjà les entrepreneux du divertissement.
SCÈNE XIII. Thibaut, La Flèche, Le Magister, Le Carillonneur, Le Ménestrier.
THIBAUT
Oh, çà, Monsieur notre Magister, par où faut-il que je commencions, s'il vous plaît ?
LE MAGISTER, ivre
Faut commencer par le commencement, Monsieur Thibaut, et nous finirons par la fin. Je réglerai cela, laissez-nous faire.
LA FLÈCHE
Monsieur le Magister se porte bien.
LE CARILLONNEUR, ivre
Vous réglerez ça ! De quel droit, s'il vous plaît ? C'est à moi de régler ; car j'ai fait la musique, moi, et la musique.
LE MÉNESTRIER, ivre
Monsieur le Carillonneur, je ne serai donc qu'un sot, moi qui ai fait la danse ? Est-ce que la danse est une carogne, à votre avis ?
LA FLÈCHE
Tout votre Opéra est ivre, Monsieur Thibaut, je vous avais bien dit d'y prendre garde.
THIBAUT
Morgué c'est ce qu'il me semble : mais tatigué, qu'est-ce que tout ça veut dire ? Est-ce que je suis un chien, moi, qui vous mets en besogne ?
LA FLÈCHE
Monsieur Thibaut a raison, Messieurs ; c'est lui au nom de qui tout se fait, et c'est à ses ordres que vous devez vous soumettre. Allons, voyez, Monsieur Thibaut, à mettre les choses par ordre : vous n'avez qu'à parler, vous êtes le maître.
THIBAUT
Moi, morgué, qu'ils en fassent à leur tête : je sis le maître, vela qui est bien ; mais qu'est-ce que ça fait ? Je ne sais pas par quel bout m'y prendre.
LA FLÈCHE
Tant pis, vraiment : s'il est ainsi, votre divertissement ira à tous les diables.
THIBAUT
Oh, point, point, vela à propos Monsieur Galoche à qui je vas donner cette commission-là, à moins que vous ne vouliez la prendre.
LA FLÈCHE
Moi ? Non. Je vous ai donné le sujet, cela suffit. Je n'entends rien au reste.
SCÈNE XIV. Thibaut, La Flèche, Galoche, Le Ménestrier, Le Magister, etc.
THIBAUT
Soyez le bian venu. J'avons besoin de vous, Monsieur Galoche, et vous m'avez promis de mettre un tantinet le nez dans nos affaires : morgué, taillez, rognez comme il vous plaira, je ne sommes pas difficiles ; je trouverons tout bian, faites seulement.
GALOCHE
Volontiers. Mais Monsieur de la Flèche s'acquitterait bien mieux que moi.
LA FLÈCHE
C'est votre métier, Monsieur Galoche.
LE CARILLONNEUR
Qu'il ne se mêle que de celui-là, personne n'aura rien à ly dire.
THIBAUT
Mais à propos, il faudrait que queuqu'un se boutît à la place de Monsieur_le_Marquis ; car c'est pour ly que la fête se fait.
LA FLÈCHE
Hé bien : Monsieur_le_Marquis, ce sera l'assemblée.
THIBAUT
Hé bien : que l'assemblée accoute donc mieux qu'il n'accoutera ly même. Allons, enfant, baillez-nous du meilleur, et que les Ménestriers brimballiont un peu l'ouverture.
Brimballer : Culbuter. Proprement, ce mot ne se disoit que des cloches qu'on sonne démesurément, et de là au figuré pour tomber de haut en bas en culbutant. [SP]
LA FLÈCHE
Et je vais cependant changer d'habit, moi, pour notre entrée.
GALOCHE
Voyons d'abord votre Prologue.
THIBAUT
Qu'est-ce que c'est que le Prologue ? M'est avis que je n'avons point de ça, Monsieur le Magister ?
GALOCHE
Vous n'avez point de Prologue ?
THIBAUT
Non, palsangué, et qu'est-ce qu'un prologue ?
GALOCHE
C'est l'essentiel d'un divertissement, qui suit immédiatement l'ouverture, et qui sert de base à plusieurs actes qui sont mêlés d'intermèdes, ou d'espèces de fêtes qui conviennent au sujet.
THIBAUT
Vela morgué bian des affaires que j'avons oubliées, Monsieur le Magister. Je vous le disais bian tantôt, Monsieur Galoche, Je n'y charchons point tant de façons, ablativo tout en un tas, j'avons tout mis ensemble. Allons donc, morgué cette ouverture.
On joue l'Ouverture.
Ablativo : Mot populaire qui ne s'emploie que dans ce cas : ablativo tout en un tas, c'est-à-dire tout ensemble, avec confusion et désordre. [L]
THIBAUT
Que veut celle-ci, par exemple ?
LA NYMPHE CHANTE
Je sis la Nymphe du Châtiau. D'un vieux Seigneur l'himeur trop minagère, Faisait argent de tout ce que j'ons de plus biau, Aussi me vela faite en Nymphe potagère ; Mais le nouviau venu ne veut vignes ni bleds. Il fera de biaux jardinages De tous nos meilleurs pâturages En parterre, il boutra nos prés, Choux et poiriaux seront sablés.THIBAUT
Qu'en dites-vous ?
GALOCHE
Il faudrait là un choeur qui répétât les quatre derniers vers, cela ferait des merveilles.
THIBAUT
Oh, cela serait trop biau, Monsieur Galoche, vous en seriez jaloux, peut-être.
GALOCHE
Mais, il nous faut quelque entrée après ce récit.
THIBAUT
Hé, morgué, il y en aura aussi, baillez-vous de l'air, vous n'étoufferai pas, Monsieur Galoche.
GALOCHE
Hé bien, quelle danse avez-vous ? Voyons.
THIBAUT
Quelle danse ? Palsangoi je fons danser tous les États du Village. Notte Carilloneux danse pour la Justice, notte Ménestrier pour les Dîmes, Monsieur de la Flèche pour la Noblesse, le neveu Colin pour les Bourgeois, ly ; stanpandant ils sont quatre, ça ne fait-il pas le compte, Monsieur Galoche ?
Stanpandant : stapandant ou stapendant. Stapendant est pour ce temps pendant, ou pendant ce temps-là. [T]
État : Position sociale. Il ne faut pas avoir des goûts au-dessus de son état. [L]
GALOCHE
Cela doit être fort joli, voyons.
THIBAUT
Oh ! Il faut que je chante auparavant, s'il vous plaît ; car c'est moi qui fais la harangue.
Il chante.
Monseigneur, tout de même Que le Lait ne vaut pas tant que la crème, Tout de même, il nous est avis Que vous êtes la crème des Marquis. Tout le Village, tout le Village Venons vous rendre leur hommage ; Votre présence, Monseigneur, Nous boute à tous la joie au cour.Allons, à vous, Messieurs le jarret souple.
Marche des Paysans et des Paysannes.
THIBAUT
Vela du plus fin, Monsieur Galoche ; qu'en dites-vous ?
GALOCHE
Assurément, voilà du plus fin, et nous avons intérêt qu'on ne fasse point de jolies choses si proche d'une Ville où nous avons dessein de nous établir. Je vais rendre compte à mon associé de ce que j'ai vu.
THIBAUT
Oh palsanguenne ; allez, si cela ne vous accommode pas, on s'en gobarge.
GALOCHE
Vous avez là encore une symphonie des plus complète ; et à moins que vous ne nous envoyiez votre petite fille Louison nous faire quelques civilités là-dessus, je ne prévois pas que nous laissions passer votre divertissement.
THIBAUT
Vous envoyer ma fille ! Oh palsangoi, si vous attendez après cela, vous attendrez longtemps, Monsieur Galoche.
GALOCHE
Je vais donc avertir mon associé.
THIBAUT
Au diable, Monsieur Galoche, au diable. Çà, Claudine.
SCÈNE XV. Thibaut, Colin, Le Magister, etc.
COLIN
Oh ! Palsangoi, vous chantez-là bian à votre aise ; mais voici d'autres chansons, mon oncle.
THIBAUT
Qu'est-ce qu'il y a ?
COLIN
Tatigué, vous avez fait de belles affaires.
LA FLÈCHE, à part
Nous approchons du dénouement.
THIBAUT
Hé parle donc, neveu, qu'est-ce que tu veux dire ?
COLIN
N'étais-je pas assez bon pour aller tout seul au-devant de notte Monsieur_le_Marquis ? Pourquoi y envoyer ma soeur Martine et la cousine Louison.
LA FLÈCHE, à part
C'est justement l'affaire, tenons ferme.
THIBAUT
Ma fille et ma nièce ?
COLIN
Hé, morgué oui, votre fille et votre nièce. Oh palsanguenne, allez, alles sont cause d'un biau grabuge.
THIBAUT
Explique-toi donc ?
COLIN
Patience.
LA FLÈCHE, à part
Comment cela aura-t-il fini ?
COLIN
Je m'en allais tout bellement au-devant de notte Monsieur_le_Marquis sur notte grand jument qui est pleine : j'ai trouvé envars ici à l'autre bout de la grande allée un jeune Monsieur que je connais de visage, qui enfarmait Martine et Louison dans une petite charrette de cuir, comme dans un coffre.
THIBAUT
Que veut dire ceci ?
COLIN
Je leur ai demandé où alles allions : au-devant de Monsieur_le_Marquis, m'ont-elles fait. C'est moi qui sis le dépité du Village, ç'ai-je fait ; je sommes les dépitées des filles, m'ont-elles fait. J'alliemes comme ça tout en disputant ensemble : mais ce Monsieur n'aime pas la compagnie ; car il m'a sanglé cinq ou six coups de fouet sur les épaules, et il m'a prié brusquement de me retirer. Je n'en ai voulu rian faire ; bref, tantia que pour le faite court, je sommes arrivés au détour, où j'avons trouvé nez à nez le carrosse de Monsieur_le_Marquis. Son premier laquais le cousin la Brie, est venu à mon secours avec ses camarades, le Monsieur a tiré l'épée, Monsieur_le_Marquis est descendu et moi, je les ai laissés tous là, qui se battont comme des enragés. Ne voulez-vous pas les venir séparer ?
Dépité pour député : effet comique de l'a-peu-près. Le représentant "député" du village est confondu avec un "dépité", un déçu qui nourrit du dépit.
Tantia : Est une déformation pour tant il y a : Quoi qu'il en soit.
THIBAUT
Si je le voulons ? Ma hallebarde ?
LA FLÈCHE
Je n'ai point trop mal fait de demeurer.
COLIN
Attendez. Vela ma soeur Martine.
SCÈNE XVI. Thibaut, Colin, Martine, La Flèche, Le Magister, etc.
MARTINE
Ne vous alarmez point, mon oncle, ce Monsieur qui enlevait ma cousine, ne l'enlevait que pour l'épouser : c'est un des meilleurs amis de notte Monsieur_le_Marquis, et son neveu, je pense. Ils viennent tous d'entrer au Château, où ils disent que vous alliez les trouver, pour leur donner ce petit divertissement que vous avez préparé.
THIBAUT
Hé, morgué, je n'ons pas encore répété. Ils venont trop tôt, qu'ils se donnions patience, j'allions voir comment ça ira. Allons Claudine, courage, et trémoussons-nous bien tretous d'importance.
CHANSON DE CLAUDINE.
Je vivons sans inquiétude, Je prenons le temps comme il vient, Je ne sons coquettes, ni prudes, Mais, j'aimons bien quand l'amour nous tient. Je nous font une habitude D'être joyeux soir et matin ; Rire et chanter, c'est toute notre étude, Et si j'ons peu d'esprit ; du moins, j'ons bon instinct.ENTRÉE.
Chanson de Thibaut et de Pierrot.
PIERROT
La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ? Avec un verre à la main On a toujours bonne grâce. La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?THIBAUT
Qui s'en lasse est un vilain, Je bois toujours à pleine tasse, Et je n'en répands jamais brin. La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?THIBAUT
Volontiers.
PIERROT
Allons.
THIBAUT
Tope.
PIERROT
Masse.
Masser : Marquer ce qu'on veut jouer en un coup de dés. Il lui a massé une si grosse somme, qu'il lui a fait quitter le dé. [F] ici, sens figuré.
TOUS DEUX
La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?ENTRÉE.
Chanson de Pierrot et de Claudine.
ENTRÉE.
LA FLÈCHE
Ma foi, vivat, monsieur Thibaut.
Vivat : Mot emprunté du Latin, et dont on se sert pour approuver, pour applaudir. [Ac. 1762]
THIBAUT
Ça n'est peut-être pas trop biau, mais c'est à ce factotum de Monsieur Galoche qu'il faut s'en prendre.
49 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0