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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose

Le Prix de l'Arquebuse

Dancourt· créée en 1717· 82 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois, le 1 octobre 1717 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR MARTIN
  • SOPHIE, Fille de M. Martin
  • NANETTE, Nièce de M. Martin
  • MADEMOISELLE GIRAUT, Soeur de M. Martin
  • NICOLAS, Juge du Prix
  • GROS-JEAN, Juge du Prix
  • DORANTE, Amant de Sophie
  • MONSIEUR DE BRACASSAK
  • MADEMOISELLE DE BRACASSAK
  • MONSIEUR DE BARBALOU
  • MONSIEUR PRUNEAU
  • Troupe de Chevaliers de l'Arquebuse et d'Amazones, et de Joueurs d'Instruments, etc.

LE PRIX DE L'ARQUEBUSE

SCÈNE I. Nanette, Sophie.

NANETTE

Hé ! Qu'as-tu donc, ma chère ? Qu'as-tu donc, ma chère ? Je ne te connais plus ; toi qui es la fille du pays la plus enjouée, la plus gaillarde, la plus mièvre : te voilà tout je ne sais comment. Et depuis que ton père est devenu riche, et qu'il s'est fait Prévôt de la Ville, de simple Sergent qu'il était, depuis qu'il regorge de richesses, et que l'on dit qu'il a trouvé un trésor, il semble que cela te chagrine, et ta chance ne te tourne point à profit. Es-tu devenue folle ?

Mièvre : Qui a de la vivacité mêlée de quelque malice, surtout en parlant des enfants. [L]

SOPHIE

Je ne me soucie point de toutes ces choses-là, ma cousine.

NANETTE

N'est-ce point que tu aurais quelque amoureux, dont tu serais amoureuse de ton côté, à qui tu crois que ton père ne voudra pas te donner depuis qu'il a fait fortune, lui ?

SOPHIE

Ce n'est point cela.

NANETTE

Serait-ce point que ton père par aventure te voudrait de son côté donner quelque amoureux, dont tu ne serais pas amoureuse, toi ?

SOPHIE

Non.

NANETTE

Non. Ah ! M'y voilà. Ne serait-ce point que tu aurais quelque amoureux, mais bien amoureux, dont tu n'aurais été d'abord guères amoureuse, et puis après un peu davantage, et puis ensuite autant qu'il fallait, et puis un peu trop sur la fin ?

SOPHIE

Quel conte me fais-tu là ?

NANETTE

Hé ! Je te fais un conte qui se trouve quelquefois une vérité : ces amours-là, vois-tu, sont dangereux quand ils augmentent. Ce n'est pas tout à fait comme la fortune de ton père. Il se trouve parfois de petits trésors cachés, dont on est plus embarrassé qu'il ne sera du sien.

SOPHIE

Que tu es extravagante !

NANETTE

Et que tu es malheureuse, toi, d'avoir des chagrins, et d'en faire mystère à une personne qui est plus capable que qui que ce soit de te donner du soulagement ! Je ne manque, ni de talent, ni de bonne volonté. Mets-moi à l'épreuve, parle, apprends-moi le sujet de tes peines ; c'est un amant sans doute ; et je sais par expérience que la plupart des filles de notre âge n'ont guère d'autres inquiétudes.

SOPHIE

Il n'est point venu, ma chère cousine.

NANETTE

Il n'est point venu, qui ?

SOPHIE

Ah ! Je ne sais ce que je dis, je rêve.

NANETTE

Oh ! Pour le coup tu ne dissimules point. Je le vois bien, il est vrai, tu rêves à quelqu'un que tu attends, et qui ne manquera pas de venir je t'en réponds.

SOPHIE

Il ne manquera pas de venir ? Qui te le fait croire !

NANETTE

Ta jeunesse, ta beauté, ton mérite, et l'amour que je vois bien que tu sens même. Il faudrait qu'il n'eût ni goût, ni discernement, ni esprit, ni reconnaissance, s'il manquait au rendez-vous que tu lui as donné.

SOPHIE

Je ne lui [ai] point donné de rendez-vous vraiment, je ne fais rien contre la bienséance, c'est lui qui m'a écrit, tout au contraire.

NANETTE

Ah ! Tu as raison ; il n'y a point de manque de bienséance à recevoir des lettres. Et qu'est-ce c'est qu'il t'écrit, dis-moi ?

SOPHIE

Les plus jolies choses du monde, ma chère enfant, et il me mande qu'il en a encore cent mille plus jolies à me dire. Oh ! La conversation vaudra mieux que la lettre.

NANETTE

C'est ce qui fait que tu l'attends avec tant d'impatience.

SOPHIE

Oui, je te l'avoue.

NANETTE

Et qui est-il donc cet amoureux-là ?

SOPHIE

Je ne saurais te le dire ; mais je crois qu'il est de partout. Il connaît tout, il parle de tout, il n'y a rien qu'il ne sache.

NANETTE

Et où as-tu fait cette jolie connaissance-là ?

SOPHIE

Chez Madame Benoît à L'Ours. Il y mangeait des oeufs frais en passant en poste ; il avait des affaires, et il y demeura jusqu'à la nuit, exprès pour causer avec moi.

NANETTE

Il te trouva de l'esprit, apparemment.

SOPHIE

Oh ! Il me trouva bien autre chose de plus étonnant, à ce qu'il me dit.

NANETTE

Hé ! Quoi encore ?

SOPHIE

De la vertu, ma cousine. Il dit que quelque part om il eût été, il n'avait jamais vu de fille qui en eût autant que moi.

NANETTE

Voilà un heureux voyageur !

SOPHIE

Et c'est cela qui fait qu'il me veut épouser.

NANETTE

Il a bien raison.

SOPHIE

C'est sur ce ton-là qu'il m'écrit, au moins.

NANETTE

Je ne m'étonne pas que tu trouves sa lettre si jolie.

SOPHIE

Oh ! Je te la veux montrer, tu me diras ce que tu en penses.

SOPHIE

Ne te presse point, remettons la partie ; voilà ton père.

NANETTE

Les vilaines gens qu'il a avec lui. Sa fortune ne le décanaille point.

Décanailler : Tirer hors de la canaille. [L]

Canaille : Terme injurieux, dont les maîtres se servent assez souvent contre les domestiques, quand ils ne sont pas contents d'eux. [F]

SCÈNE II. Monsieur Martin, Sophie, Nanette.

MONSIEUR MARTIN

Où allez-vous, ma fille ?

SOPHIE

Nulle_part, mon père, je reviendrai tout à l'heure.

MONSIEUR MARTIN

Ne vous écartez pas, vous n'aurez pas la peine de revenir de loin. Et vous aussi, Nanette, j'ai à vous parler toutes deux : entendez-vous ?

SCÈNE III. Monsieur Martin, Nicolas, Gros-Jean.

MONSIEUR MARTIN

Hé bien, mes enfants, où en sommes-nous ? Tout cela se passera-t-il comme il faut ?

GROS-JEAN

Oh ! Tatigué, ne vous boutez pas en peine, tout ira bian, c'est moi qui m'en mêle : je sais le trantran, le çarimonial de l'Arquebuse à marveille.

Tatigué : Altération de tête-dieu dans le bouche des paysans dans anciennes comédies. [L]

Trantran : La manière ordinaire de conduire certaines affaires ; la routine qu'on y suit. [L]

NICOLAS

Hé, parguenne oui, je sommes barsés avec ça ; et tous petits que j'étions, j'avons toujours eu ly et moi de la sympathie pour les armes. J'ai été anspeçade de la milice, moi, tel que vous me voyez.

Anspeçade : Aide de caporal. [R]

MONSIEUR MARTIN

Je le crois bien.

GROS-JEAN

Et moi, Sergent dans celle de la Ferté-sous-Jouarre. Je nous assemblimes à Yvetot en Normandie : tatigué que je m'y divartis bian. Tout chacun m'aimait, c'était à qui m'aurait, les filles me couriont ; tout le monde m'estimait ; je crois, morgoi, si j'y fus demeuré, qu'à la parfin je serais devenu le Général des Troupes de ce petit Royaume-là. Pour peu qu'an soit brave, et un tantinet aimé des femmes, son fait queuquefois son chemin bian vite au temps qui court. Morgoi, m'est avis que je sis né pour être un grand homme.

Morgoi : Juron. Le même que morguienne. [O]

Parfin : À la parfin, loc. adverb. tombée en désuétude et signifiant : à la fin dernière.

NICOLAS

Morgué de quoi te plains-tu ? Ne l'es-tu pas ? Chacun dans notre état je poussons tant que je pouvons les petits talents que la nature nous baille. Je serais bian fâché que dans tout le Pays, il y eût un si brave homme que moi. Je n'avons que ça dans le monde, de la vartu, de la probité. Point de vergogne, il n'est rien de tel que le mérite parsonnel. Oh ! Pour ce qui est d'an cas de ça, je ne le cède à parsonne, hors à M. le Prévôt da, qui a acheté sa Charge, et qui est bian riche. Dame, acoutez, Monsieu le Prévôt, quand on a de l'argent, an a toutes sortes de bonnes qualités, parsonne ne vous dispute : vous êtes bianheureux d'avoir trouvé ce trésor-là.

Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'emploie plus [au XVIIème] que dans le burlesque. [F]

Prévôt : Nom qu'on donnait autrefois à certains magistrats ou officiers chargés d'une juridiction, ou préposés à une haute surveillance. [L]

MONSIEUR MARTIN

J'ai trouvé un trésor, moi ? Et qui est-ce qui fait ces contes-là ?

NICOLAS

Pargué tout le monde.

MONSIEUR MARTIN

Comment tout le monde ?

GROS-JEAN

Il n'est bruit que de ça dans tout le pays, on ne parle d'autre chose, an dit que vous avez attrapé le diable. Vous vous êtes baillé à ly, il vous a baillé un trésor, et que le marché est bon pour vous. Oh ! Tatigué, vous êtes plus futé que ly, il est pris pour dupe.

MONSIEUR MARTIN

Je voudrais bien savoir qui sont les impertinents qui font courir ces mauvais bruits-là.

NICOLAS

Morgué, ne vous fâchez point, à ça près, et queuques autres petites bagatelles, n'an sait bian que vous êtes honnête homme, parsonne ne vous le dispute.

MONSIEUR MARTIN

C'est de la succession de mon frère que m'est venu le bien dont je jouis, et ce sont des coquins qui…

GROS-JEAN

Point d'emportement, n'an vous croit, ça se peut bian, c'est ce frère-là qui avait fait le marché du diable, peut-être.

MONSIEUR MARTIN

Lui ? Point du tout, il était Secrétaire du Secrétaire d'un Intendant d'une certaine Province…

NICOLAS

Oh ! Tatigué la bonne boutique, je ne m'ébahis pas qu'an si anrichisse, ce sont d'habiles gens que ces Messieurs-là, ils gouvernont tout. Les petites gens, la Robe, la Finance ; et quand ils avont bon esprit, ils sont morgué, queuquefois les gouvarneurs des gouverneurs même. Allez, Monsieu le Prévôt, si votre bian viant de là, il est bien acquis, ne craignez rian.

MONSIEUR MARTIN

Je m'en sers en honnête homme, comme vous voyez, j'en ai plus qu'il ne m'en faut, et c'est ce qui fait aussi que je suis si désintéressé.

GROS-JEAN

Je n'en ai pas tant que vous, mais l'intérêt ne me gouvarne pas, j'aimerais mieux être pendu que d'avoir un denier à parsonne.

1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 franc = 1 livre tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 livre parisis = 25 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 sol parisis (sou)= 5 liards ou 15 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres. 1 ducat d'or = 10 ou 12 francs selon le pays.

NICOLAS

Je sis tout comme ça, le bian de mon prochain ne me tente point ; et n'an ne me reprochera jamais d'avoir une obole à qui que ce soit.

MONSIEUR MARTIN

Voilà pourquoi je vous ai choisis pour mes amis, j'aime les honnêtes gens, moi.

GROS-JEAN

Je sis bian votre sarviteur, Monsieu le Prévôt.

NICOLAS

Je vous avons bian de l'obligation, et je tâcherons de nous rendre daignes d'être capables…

MONSIEUR MARTIN

Laissons les compliments, et parlons sérieusement de notre affaire. Je veux que cela aille bien et que cela fasse honneur aux uns et aux autres.

NICOLAS

C'est bian la raison.

MONSIEUR MARTIN

C'est moi qui ai imaginé de tirer ici ce prix de l'Arquebuse, pour signaler mon avènement à la Prévôté par quelque chose d'extraordinaire.

Arquebuse : Ancienne arme à feu, qu'on faisait partir à l'aide d'une mèche ou d'un rouet se bandant avec une clef. Au temps de Louis XIV, l'arquebuse lançait une once sept huitièmes de plomb avec autant de poudre. [L]

NICOLAS

L'imagination est pargué bonne. Le Bourg est plein de monde, an ne sait où les loger, il y a morgué plus de deux cents Tireux, qui ont presque tous amené chacun leur Tireuse ; et ces Tireuses-là avont après elle d'autres Tireux qui les suivont par bandes, et qui avont amené avec eux des Ménestriers, des Violons, des Hautbois, des Flûtes. Depuis la cave jusqu'au grenier, tout est rempli dans les cabarets, an si divarti bian, an fait bonne chère, et an ne manquera pas sitôt de provision, ni pour la pause, ni pour la danse.

Pargué : interj. Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

GROS-JEAN

Ça est tout-à-fait divartissant.

NICOLAS

Et bian glorieux pour Monsieu le Prévôt. Vous êtes bian aise, dites, n'est-il pas vrai ?

MONSIEUR MARTIN

Oui, la gloire me flatte, je vous l'avoue, mais songeons à l'utile. Le prix proposé est de dix mille francs, comme vous savez, cela est-il rempli ? La recette est-elle bonne ?

GROS-JEAN

Il y a plus de deux cents Tireux, vous dit-on, à soixante francs pièce, je n'en recevons pas à moins. Je n'en recevons pas à moins. Ça fait douze mille livres.

MONSIEUR MARTIN

Cela est bon, il y aura de quoi boire.

NICOLAS

Et autant qu'il s'en présentera encore je les recevrons, je ne refusons parsonne.

MONSIEUR MARTIN

Cela est de bon sens : cela grossira le pot de vin.

GROS-JEAN

Et plus le pot de vin sera gros, plus je boirons.

MONSIEUR MARTIN

Il ne faut pas tant boire, cela vous enivrerait, mes enfants.

NICOLAS

Oui, l'ivrognerie est un grand vice.

MONSIEUR MARTIN

Nous emploierons le superflu de ces deniers-là à des oeuvres pieuses et charitables.

NICOLAS

Ça est bian dit. Ça accommodera queuques familles, pourvu que ce soit des nôtres, s'entend.

GROS-JEAN

Hé bian, soit, je baillerons les mains à tout ce que vous voudrez, Monsieu le Prévôt, pourvu que j'ayons notre paragouane.

Paragouane : déformation de PARAGUANTE, s. f. Terme vieilli. Présent fait pour quelque service. [L]

MONSIEUR MARTIN

Oh ! Cela est trop juste, ne vous mettez pas en peine, et disposez bien toutes choses pour que le prix soit tiré dès aujourd'hui.

NICOLAS

J'avons tout arrangé pour ça, tatigué, il y aura une belle ordonnance.

GROS-JEAN

Comme c'est une façon de loterie que staffaire-ci, faut que ça se tire de même, avec de la conscience et de la règle, ça est respectable, voyez-vous, il ne faut point de friponnerie là-dedans, je n'y trampe en rian, je m'en lave les mains.

NICOLAS

Oh ! Tatigué, oui, M. le Prévôt, honni soit qui mal y pense : je vous en fais ma déclaration.

MONSIEUR MARTIN

Je suis ravi de vous voir des sentiments d'honneur comme ceux-là.

GROS-JEAN

Comme sti qui aura le prix doit épouser une fille du lieu, je n'avons enrôlé que des garçons et des hommes veufs, voyez-vous ?

MONSIEUR MARTIN

Vous avez bien fait, cela est dans l'ordre.

NICOLAS

J'ai une fille, moi ?

GROS-JEAN

Et moi une nièce, Monsieur le Prévôt.

MONSIEUR MARTIN

Hé bien ?

NICOLAS

Si je pouvions adroitement faire tomber ça sus quelqu'une d'elles.

MONSIEUR MARTIN

Oui, mais j'ai une nièce et une fille aussi, moi.

GROS-JEAN

Cela est vrai.

MONSIEUR MARTIN

Et une soeur encore pardessus le marché, qui est très folle, et dont je voudrais bien être débarrassé.

NICOLAS

Je comprends bian, vous voulez avoir trois parts là-dedans, Monsieu le Prévôt.

MONSIEUR MARTIN

Cela n'est-il pas juste ?

GROS-JEAN

Chacun pour soi, n'y a pas le mot à dire.

MONSIEUR MARTIN

Au bout du compte, cela ne dépend ni du hasard, ni de nous ; ce sera le plus adroit qui emportera le prix, et qui choisira la fille.

NICOLAS

Ma fille a des amoureux qui sont bian adroits.

GROS-JEAN

Il y a un drôle qui recharche ma nièce, qui vise morgué, bian juste.

MONSIEUR MARTIN

Cela est bon ; le meilleur Tireur aura le droit pour lui.

NICOLAS

Hé oui, mais je sommes les Juges pour juger de tout ça, nous autres ; bon droit comme vous savez, a besoin d'aide. Ne pourrions-nous point un tantinet aider le bon droit de qui je voudrons ? C'est le droit des Juges, sti-là.

GROS-JEAN

Il ne faut pas que la Justice parde ses droits, Monsieu lez Prévôt. Hé morgué, relâchez seulement un peu des vôtres : vous êtes riche, votre soeur, votre nièce et votre fille n'ont pas besoin de ça. Je nous recommandons à vous.

MONSIEUR MARTIN

Vos intérêts sont en bonne main ; laissez-moi faire, et allez achever de disposer toutes choses pour commencer la cérémonie.

NICOLAS

Vous n'avez qu'à ordonner, tout sera prêt.

SCÈNE IV.

MONSIEUR MARTIN, seul

Ces drôles-là ont pour leurs familles les mêmes vues que j'ai pour la mienne. Pour moi dix mille francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais ce sont dix mille francs d'argent comptant, et dix mille francs d'argent comptant au temps qui court, ne dérangent rien dans un coffre-fort.

SCÈNE V. Monsieur Martin, Mademoiselle Giraut.

MADEMOISELLE GIRAUT

Allégresse, Monsieur le Prévôt, allégresse, épanouissement de coeur, dilatation de rate, parfait abandonnement à la joie ; nous sommes les plus heureuses personnes du monde.

MONSIEUR MARTIN

Qu'est-ce qu'il y a donc, Mademoiselle ma soeur ? Quel heureux événement vous transporte si fort ?

MADEMOISELLE GIRAUT

L'événement n'est point encore arrivé, mais il arrivera incessamment, tout le pronostique, tout le dénote. Je ne me sens pas d'aise, je ne me sens pas d'aise, et il ne tient qu'à moi de devenir folle.

MONSIEUR MARTIN

Cet événement est déjà tout arrivé, vous ne m'apprenez rien là de nouveau, mais je ne vois pas, moi, ce qu'il y a de si fort réjouissant…

MADEMOISELLE GIRAUT

Esprit borné, petit génie, vous ne méritez pas le bonheur qui vous arrive, puisque vous n'avez pas assez de lumières pour le prévoir.

MONSIEUR MARTIN

Maugrebleu de la folle ! De quoi voulez-vous parler ? Quel est ce bonheur ?

Maugrebleu : Espèce de juron. mauvais gré de Dieu. [L]

MADEMOISELLE GIRAUT

Mon mariage, mon frère.

MONSIEUR MARTIN

Votre mariage !

MADEMOISELLE GIRAUT

Oui, c'est une chose résolue, une chose réglée, une chose conclue, une chose faite.

MONSIEUR MARTIN

Vous vous mariez, ma soeur ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Un peu, mon frère. Je serai débarrassée de vous, vous serez débarrassé de moi, nous serons débarrassés l'un de l'autre. Quel excès de plaisir ! Quel ravissement !

MONSIEUR MARTIN

Oui, je serais fort content de cela, je vous l'avoue : mais avec qui faites-vous cette partie de mariage, s'il vous plaît ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Cela se déclarera.

MONSIEUR MARTIN

C'est donc jusqu'à présent un mariage clandestin ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Il deviendra public, et très public, et il ne le sera que trop, peut-être.

MONSIEUR MARTIN

Trouvez bon que j'attende qu'il le soit pour m'en réjouir.

MADEMOISELLE GIRAUT

Je crois que mes avantages ne vous touchent guères. Vous avez eu par testament la succession de feu notre frère : cela vous donne un sot orgueil. Je n'ai eu moi, que ma part de notre patrimoine, qui n'est rien, mais la nature m'en dédommage par tant d'endroits, la figure, la beauté, les grâces, l'esprit, l'enjouement, la vivacité, la politesse, le savoir-vivre, talents très peu d'accord ensemble, et d'un consentement très unanime, réunis tous en ma personne.

MONSIEUR MARTIN

Vous êtes bienheureuse, si vous êtes persuadée de cela.

MADEMOISELLE GIRAUT

Persuadée, mon frère ! J'en suis convaincue. Je n'envie point votre fortune ; laissez-moi la mienne, je suis à la veille d'en jouir, et d'user de mes droits. Je m'en servirai, je m'en servirai, laissez-moi faire.

MONSIEUR MARTIN

À la veille d'user de vos droits ! Ne seriez-vous point au lendemain, de par tous les diables ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Oh, pour cela non, je vous en assure, il n'y a rien encore sur mon compte, et je ne suis heureuse qu'en idée. Mais cette nuit, mon frère…

MONSIEUR MARTIN

Hé bien, cette nuit, ma soeur ?

MADEMOISELLE GIRAUT

J'ai fait le plus joli rêve, j'ai vu les choses les plus gracieuses…

MONSIEUR MARTIN

Je me donne au diable, vous rêvez encore, ma soeur : allez-vous-en achever votre songe, et puis nous en verrons la suite.

MADEMOISELLE GIRAUT

Oh ! Le songe est fini, et la suite est certaine.

MONSIEUR MARTIN

Grand bien vous fasse.

MADEMOISELLE GIRAUT

Ah ! Mon frère, je voudrais veiller toute ma vie, comme j'ai dormi cette nuit.

MONSIEUR MARTIN

Que diantre, ma soeur, finissez donc. Vous dites là des sottises, et vous me feriez penser des choses…

MADEMOISELLE GIRAUT

Il n'y a point là de sottises, mon frère, rien de plus sérieux ; et je veux bien que vous sachiez que je ne fais que des songes fort modestes.

MONSIEUR MARTIN

Dites-moi donc ce que c'est que ce songe ? Il faut que j'aie belle patience.

MADEMOISELLE GIRAUT

Laissez-moi reprendre mes esprits. Le voici, mon frère. Vous connaissez l'Amour, ce petit archerot ?

Archerot : Vieux mot qui signifioit, Petit Archer. Les Poëtes donnoient autrefois cette épithete à Cupidon. [F]

MONSIEUR MARTIN

Je le connais, je le connais ; nous n'avons pas grand commerce ensemble.

MADEMOISELLE GIRAUT

C'est le plus habile tireur, et sans contredit, le meilleur arquebusier qu'il y ait au monde.

MONSIEUR MARTIN

Quel galimatias me faites-vous ?

MADEMOISELLE GIRAUT

C'est lui qui emportera le prix ; et je l'aurai, moi, il m'est destiné, je vous en assure.

MONSIEUR MARTIN

Elle a tout-à-fait perdu l'esprit.

MADEMOISELLE GIRAUT

Je l'ai vu cette nuit, ce charmant petit Dieu ; il planait dans les airs, il volait à la tête de toutes les Brigades des Chevaliers de l'Arquebuse, et les conduisait dans un petit bois écarté, où je rêvais à l'ombre. Il a tiré de son carquois une flèche dorée, qu'il m'a lancée tout droit au coeur ; et comme si ç'eût été le signal, ou plutôt un avis aux Chevaliers de l'objet où leurs traits devaient s'adresser ; je les ai tous vus me coucher en joue, le feu prendre, leurs coups partir, et je m'en suis trouvée toute criblée.

MONSIEUR MARTIN

La malepeste, ma soeur, vous avez essuyé là une furieuse Escopetterie.

Malepeste : espèce d'interjection qui exprime la surprise. [L]

Escopetterie : Décharge de plusieurs escopettes. [L]

MADEMOISELLE GIRAUT

Cela ne m'a point fait le moindre mal, le croiriez-vous ?

MONSIEUR MARTIN

Il faut que vous soyez invulnérable.

MONSIEUR MARTIN

Ô la folle ! Ô la folle !

MONSIEUR MARTIN

Je le souhaite, ma soeur ; et pour ne point gâter la douceur de vos idées par l'amertume de mes réflexions, je vous donne le bon jour, et vous laisse la liberté de vous entretenir avec vos chimères.

SCÈNE VI.

MADEMOISELLE GIRAUT, seule

Il me regarde comme une visionnaire, qui me repais d'idées chimériques, et je le regarde moi, comme un fou malin, qui est jaloux de mon bonheur, et qui voudrait ensevelir mes charmes dans l'obscurité du célibat ? Il n'en sera rien, j'y mettrai bon ordre ; et puisqu'il ne songe point à me marier, je me marierai fort bien toute seule.

SCÈNE VII. Mademoiselle Giraut, Monsieur Pruneau.

MADEMOISELLE GIRAUT, à part

Ah ! Que voilà un jeune Chevalier bien fait, et de bonne mine. Mais que vois-je ? C'est un de ceux qui m'ont tirée cette nuit, je le reconnais, je l'ai remarqué plus que les autres. Le prix est pour lui ; c'est lui qui m'aura, mon coeur me le dit, l'amour m'en assure, et je regarde cela comme une chose déjà faite.

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Qu'il y a de jolies filles en ce pays-ci ! Si je pouvais donner dans la vue de quelqu'une, cela vaudrait morbleu mieux que le prix de l'Arquebuse ; et ma mère et mon oncle le Chanoine me l'ont bien dit, que c'était là qu'il fallait viser. En voici une qui n'est pas trop sotte.

Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

MADEMOISELLE GIRAUT, à part

Il me regarde avec attention.

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Elle se requinque en me lorgnant.

Requinquer : qui ne se dit qu'avec le pronom personnel des vieilles qui se parent avec affectation, et d'une manière qui ne convient point à leur âge. [F]

MADEMOISELLE GIRAUT, à part

Il semble qu'il hésite à m'aborder.

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Il faut chercher à faire connaissance.

MADEMOISELLE GIRAUT, à part

L'Amour est un enfant timide. Il faut enhardir celui-ci.

MONSIEUR PRUNEAU

Bonjour, Mademoiselle, comment vous portez-vous ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Monsieur, je suis votre très humble servante.

MONSIEUR PRUNEAU

Vous ne me connaissez pas, je gage, car vous ne m'avez jamais vu. N'est-il pas vrai ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Je ne puis pas bien dire qui vous êtes ; mais cependant votre visage ne m'est pas tout-à-fait nouveau.

MONSIEUR PRUNEAU

Mon visage n'est pas nouveau ; il n'y a pourtant pas longtemps qu'il est fait, je suis tout jeune.

MADEMOISELLE GIRAUT

Cela ne paraît point, Monsieur, ni à votre esprit, ni à vos manières, et vous êtes aussi parfaitement façonné, aussi gracieusement formé pour votre âge…

MONSIEUR PRUNEAU

Fort à votre service, Mademoiselle, nous sommes faits de bonne heure dans notre famille.

MADEMOISELLE GIRAUT

C'est un avantage que nous avons aussi dans la nôtre ; nous paraissons toujours plus formés que nous ne sommes. Je ne suis qu'un enfant, par exemple ; et il n'y a presque personne qui ne s'imagine…

MONSIEUR PRUNEAU

Malepeste ! Vous êtes un enfant bien dru, Mademoiselle ; les filles de chez nous ne sont ni si jolies, ni si précoces ; et si nous pouvions avoir de votre race en notre pays…

Dru : On le dit figurément de ce qui est déjà crû, qui se porte bien. En vieux François il signifiait gaillard. [T]

MADEMOISELLE GIRAUT

Vous êtes trop obligeant, Monsieur, en vérité.

MONSIEUR PRUNEAU

Je vous dis vrai, la peste m'étouffe. Il y aurait moyen de greffer de beaux fruits sur un sauvageon comme vous, Mademoiselle.

MADEMOISELLE GIRAUT

Qu'il s'explique agréablement ! Qu'il dit de jolies choses ! Peut-on vous demander, Monsieur, comment vous vous appelez ? D'où vous êtes ?

MONSIEUR PRUNEAU

Je suis de Tours, Mademoiselle : je m'appelle Grégoire Pruneau.

MADEMOISELLE GIRAUT

Vous êtes Monsieur Pruneau, de Tours, Monsieur ?

MONSIEUR PRUNEAU

Oui, Mademoiselle. Je viens ici pour tâcher de gagner le prix ; et si j'étais assez heureux pour y gagner un coeur comme le vôtre, ce serait un prix pour moi plus précieux que tous les prix de l'Arquebuse.

MADEMOISELLE GIRAUT

Voilà mon songe. La déclaration est tout-à-fait galante, Monsieur, et vous me paraissez un Cavalier trop adroit pour ne pas tirer droit aux coeurs dont vous vous proposez la conquête.

MONSIEUR PRUNEAU

Je ne viser qu'au vôtre, Mademoiselle ; et si je suis assez fortuné pour…

SCÈNE VIII. Sophie, Mademoiselle Giraut, Monsieur Pruneau.

SOPHIE

Ma chère Tante, j'ai besoin de vos bons offices auprès de mon père.

MADEMOISELLE GIRAUT

De quoi est-il question ? Vous n'avez qu'à parler, ma nièce.

SOPHIE

J'ai peur que vous ne me refusiez, ma tante, et que trop de scrupule… Qui est ce Monsieur-là, ma tante ?

MADEMOISELLE GIRAUT

C'est mon Chevalier, ma nièce ; Monsieur Pruneau ne veut tirer le prix que pour viser à moi. Je suis son objet, dit-il, le blanc où il tire.

Blanc : Espace blanc dans une cible, but. [L]

SOPHIE

Vous avez un Chevalier, ma tante ?

MADEMOISELLE GIRAUT

J'en ai à choisir, ma nièce, mille de rebut, mais voilà le véritable que je vous présente.

SOPHIE

Ah ! Que je suis ravie, ma tante ! J'en ai aussi un que vous voulez bien que je vous présente à mon tour, et pour qui je me persuade que vous voudrez bien vous intéresser. Approchez Dorante, approchez, ma tante ne me refusera pas d'être dans nos intérêts, elle a un amant, et elle n'oserait pas condamner en moi ce qu'elle fait elle-même.

SCÈNE IX. Dorante, Mademoiselle Giraut, Monsieur Pruneau, Sophie.

DORANTE

Je puis donc avec confiance lui déclarer les sentiments que j'ai pour vous, et lui demander en grâce…

MADEMOISELLE GIRAUT

Vous pouvez tout, Monsieur, fait comme vous êtes.

Bas.

Le joli petit homme, quel air ! Quelle figure ! Cela vaut mille fois mieux que Grégoire Pruneau. Que ma nièce est heureuse !

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Cette jeune fille est encore plus jolie que l'autre, c'est à celle-là qu'il faut viser : je suis toujours, moi pour les plus jolies.

SOPHIE

Oh çà ma tante, point de trahison, vous avez de la confiance en moi, j'en ai en vous. Voilà une belle occasion, une fête tumultueuse, il ne faut pas qu'elle finisse sans que nous nous mations l'une et l'autre.

MADEMOISELLE GIRAUT

C'est bien dit, ma nièce, et malgré votre père qui est un libertin, qui voudrait que tout le monde fût comme lui, et qu'on ne se mariât point dans sa famille.

SOPHIE

Qu'il soit comme il voudra, ma tante ; ce sont ses affaires. Je veux être comme ma mère, moi, ce sont les miennes, et les filles doivent tenir des mères, n'est-il pas vrai ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Cela ne reçoit pas de difficulté.

SCÈNE X. Nanette, Mademoiselle Giraut, Monsieur Pruneau, Dorante, Sophie.

NANETTE

Ma chère tante ma chère cousine, que je vous rencontre à propos ensemble !

MADEMOISELLE GIRAUT

Qu'est-ce qu'il y a, ma chère enfant ? Que pouvons-nous pour votre service ?

NANETTE

Bonjour, mon petit cousin, car vous le serez bientôt, si vous ne l'êtes déjà, et ma cousine m'a fait confidence…

MADEMOISELLE GIRAUT

Vous regardez Monsieur comme votre cousin ?

NANETTE

Oui, ma tante.

MADEMOISELLE GIRAUT

Hé bien, regardez Monsieur comme votre oncle : queuci, queumi, les choses sont aussi avancées de part et d'autre.

Queu si queu mi : la chose est semblable ou égale. [O]

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Oh ! Parbleu nenni, je veux devenir le cousin, moi, je ne veux plus être l'oncle.

Nenni : Non. Il est bas, et n'a guère d'usage que dans la conversation, ou dans le style badin et comique. [T]

NANETTE

Ah ! Quel bonheur, quel heureux présage ! Cela se rencontre le plus heureusement du monde, un oncle de plus, un cousin de même : nous pouvons faire entre nous autres une petite assemblée de parents, et nous n'avons que faire de mon oncle le Prévôt pour achever mon mariage ?

SOPHIE

Pour achever ton mariage ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Est-ce que vous l'avez déjà commencé, ma nièce ?

NANETTE

Comme vous, ma tante, il n'est encore qu'ébauché fort imparfaitement ? Mais avec votre secours, avec votre exemple et votre aveu, nous le mènerons bientôt à sa perfection.

MONSIEUR PRUNEAU, à part

Les filles du pays sont jolies, mais elles se marient bien facilement.

MADEMOISELLE GIRAUT

Hé, quel neveu me prétendez-vous donner, ma nièce ? Quel cousin pour votre cousine ? Encore faut-il savoir avec qui on s'allie.

NANETTE

Un Gentilhomme de Picardie, un Chevalier d'Amiens, ma tante.

MADEMOISELLE GIRAUT

Mais cela est heureux, le choix est bon, nos mariages ne peuvent manquer de réussir. Monsieur le Prévôt les approuvera, s'il veut ils n'en seront pas moins bons, je vous assure.

DORANTE

Vous avez une tante toute spirituelle, une cousine toute charmante ; et c'est un avantage bien flatteur de pouvoir entrer dans une famille où l'esprit et la beauté paraissent être héréditaires.

MADEMOISELLE GIRAUT

Ne cherchez point à voir mon frère le Prévôt, Monsieur ; ces bons sentiments-là vous passeraient bien vite.

SOPHIE

Le voilà, ma tante, notre petite assemblée de famille sera troublée. Parlez-lui la première, ma cousine.

NANETTE

Ma tante expliquera mieux la chose que moi ; laissons-la faire.

MADEMOISELLE GIRAUT

Vous serez plus hardies, vous êtes plus jeunes.

SOPHIE

Vous avez plus d'expérience, vous serez plus sage.

MADEMOISELLE GIRAUT

Je le suis trop pour proposer des choses raisonnables à un fou comme lui. Si Monsieur le Chevalier de Paris voulait… eux qui ont la langue si bien pendue…

SOPHIE

Oh ! Pour ça non, ma tante : mais Monsieur de Tours ne pourrait-il pas… comme vous êtes l'aînée, et que c'est votre Chevalier, à vous. Le fruit le plus mûr est celui qu'il faut cueillir le premier, ma tante ; et c'est l'exemple que vous nous donnerez, qui doit nous déterminer.

MADEMOISELLE GIRAUT

Hé bien soit, je vous le donnerai, cela est fini.

SCÈNE XI. Monsieur Martin, Mademoiselle Giraut, Sophie, Dorante, Monsieur Pruneau, Nanette.

MADEMOISELLE GIRAUT

Nous allions tous de concert vous chercher, mon frère, et vous nous prévenez agréablement en venant ici.

MONSIEUR MARTIN

À quoi siable vous amusez-vous, et que ne faites-vous comme les autres ? Tout le monde s'assemble sous les avenues, le Peuple, les Magistrats, les Premiers de la Ville, la Noblesse des environs, la Jeunesse, les Dames, l'élite des Provinces, toutes les Brigades sont sous les armes ; c'est un beau coup d'oeil, cela est beau à voir. Comme c'est moi qui ai mis tout ça en train, je vous avoue que ça me flatte. On me regarde, morbleu, comme un Général ; et dans le fonds, j'aime mieux commander là, qu'à une armée ; ça n'est guères moins glorieux, et il y a bien moins de risque. J'ai eu toutes les peines du monde à me résoudre de quitter ; mais on m'a dit qu'il y avait du monde au logis qui me demandait. Savez-vous qui c'est ?

SOPHIE

Non, mon oncle : comme voilà des personnes qui vous demandent aussi, ayez la bonté d'expédier leurs affaires avant que d'aller ailleurs. Ma tante vous dira…

MADEMOISELLE GIRAUT

Je vous dirai, Monsieur mon frère, que nous sommes tous d'accord, et que nous n'avons besoin de vous que par manière d'acquit. Monsieur aime ma nièce, et ma nièce aime Monsieur. Je suis adorée de Monsieur, moi, et je ne suis ni ingrate, ni insensible. Mon autre nièce que voici présente, a de son côté aussi un soupirant qui est absent, mais elle en a procuration, elle occupe pour lui, je parle pour eux. Voilà trois mariages sur le Bureau, comme vous voyez : si vous y donnez votre aveu, à la bonne heure ; si vous le refusez, on s'en passera, tout coup vaille, et l'on ne laissera pas de passer outre : voilà de quoi il est question. Prononcer, ordonnez, donnez-nous votre décision par forme d'avis, on s'y conformera en cas de convenance. Cela est-il clair ? Oui ou non ; il n'y a point d'obscurité là-dedans, à ce qu'il me semble.

Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. [L]

MONSIEUR MARTIN

Pour cela non, ma soeur, il n'y a point d'obscurité, il n'y a que de l'impudence. Je ne connais point ces Messieurs : je veux croire qu'ils vous font honneur de vous rechercher ; mais vous êtes tous trop bien d'accord ensemble, pour l'être avec moi. Vous, ma soeur, vous êtes folle, et je vous ferai mettre aux Petites-Maisons incessamment. Vous, ma nièce et ma fille, deux impertinentes que je renfermerai dans un Couvent, pas plus tard que demain. Et vous, Messieurs les inconnus, tant présents, qu'absents, vous êtes des suborneurs de filles, et comme tels, je suis en droit de vous faire arrêter comme Prévôt, moi. Je ne vous réponds pas de n'en point venir-là.

DORANTE

Je ne mérite pas Monsieur…

MONSIEUR PRUNEAU

Parbleu, Monsieur le Prévôt, si vous croyez qu'on soit si affamé de votre soeur…

MONSIEUR MARTIN

Vous vous y êtes mal pris, Messieurs, cela me révolte. Des trois mariages qui sont sur le Bureau, aucun n'aura mon aveu : si vous vous en passez, je passerai outre ; voilà ma décision. Vous ferez bien de vous y conformer, de peur d'inconvénients ; c'est un avis que je vous donne par forme d'ordre. Cela est-il net ? Oui ou non, ma soeur ; il n'y a point d'ambiguïté là-dedans, à ce qu'il me paraît. Adieu, Messieurs, je vous baise les mains. Rentrez, vous, et que je ne vous voie pas davantage ensemble, hom, hom, hom, hom. Ce jeu de l'Arquebuse ne laisse pas au bout du compte d'attirer ici un tas de godelureaux, de fainéants, de chercheurs de bonnes fortunes, hom, hom, hom, hom.

Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

SCÈNE XII. Dorante, Sophie, Mademoiselle Giraut, Nanette, Monsieur Pruneau.

NANETTE

Je ne m'épouvante pas de ce qu'il dit, faites comme moi, ma tante.

MADEMOISELLE GIRAUT, à Monsieur Pruneau

Ne vous effarouchez point, et demeurez ici, Monsieur Pruneau.

SOPHIE

Ne vous en allez pas, Dorante, nous ferons changer les sentiments de mon père : ce ne sont que les discours de ma tante qui l'ont mis de mauvaise humeur.

DORANTE

Le voilà rentré heureusement. Quez ne demeurez-vous ici vous-même ? Et pourquoi ne pas songer ensemble à prendre des mesures ?

MADEMOISELLE GIRAUT

Les mesures ne sont pas difficiles. Il en aura le démenti, je vous en réponds. Soyez-moi fidèle, Monsieur Pruneau, nous voyagerons ; je veux aller à Tours.

SOPHIE

Et je veux voir Poitiers, moi, ma tante.

NANETTE

On n'est jamais Prophète en son pays, j'irai à Amiens, moi, et je vais retrouver mon Chevalier Picard, afin d'arranger toutes choses pour le voyage.

MONSIEUR PRUNEAU

Et moi, en attendant l'événement, je vais rejoindre ma Brigade ; et si je remporte le prix ; je sais bien à qui je le destine, Mesdames.

MADEMOISELLE GIRAUT

Ce sera pour moi, le joli petit homme ! Le joli petit homme !

SCÈNE XIII. Dorante, Sophie.

DORANTE

Votre père me paraît terriblement opposé à mon bonheur ; s'il persiste dans ses sentiments, quelles résolutions sont les vôtres ?

SOPHIE

De vous aimer.

DORANTE

Que produira cet amour ?

SOPHIE

Votre bonheur et le mien.

DORANTE

Quelle assurance m'en donnerez-vous ?

SOPHIE

Toutes celles que la bienséance pourra permettre.

DORANTE

La bienséance est bien gênante, lorsque l'amour en prend la loi.

SOPHIE

Mon amour n'est point faible, et le vôtre n'est point timide ; ils s'enhardiront par les conjonctures.

DORANTE

Y en a-t-il de plus pressantes que celles où nous sommes ?

SOPHIE

Si elles continuent de l'être, elles achèveront de nous déterminer.

DORANTE

À quoi encore ?

SOPHIE

À tout ce qui pourra contribuer à nous rendre heureux.

DORANTE

Vous me promettez d'être à moi ?

SOPHIE

Je ne serai jamais à d'autres.

DORANTE

Que cette assurance me comble de joie ! Et que…

SOPHIE

Adieu, je vais rejoindre mon père, pour ne pas l'aigrir davantage ; et s'il nous impose des lois trop dures, nous n'en prendrons que de nous-mêmes.

DORANTE

Et je vais, moi, disposer toutes choses, pour nous mettre, de manière ou d'autre, hors de la portée de ses caprices.

SCÈNE XIV. Bracassak, Dorante.

BRACASSAK

Oh ! Cadédis, le voyage est bon, Monsieur le Prévôt en payera les frais ; il n'aura pas impunément conté sornettes à ma soeur, et dans la famille des Bracassaks, où nous faisons ordinairement bouquer la Noblesse, il ne sera pas dit que nous nous laissions insolenter par la Roture ; et que Pézenas soit en droit de se moquer d'une Demoiselle de Bracassak.

Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]

Bouquer : Baiser par force ce qu'on présente. se dit aussi figurément des choses qu'on est contraint de faire par la violence. [F]

DORANTE

Me trompai-je ! Serait-ce bien vous, Monsieur le Chevalier ?

BRACASSAK

Tu ne te trompes point, c'est moi-même ; et comment te portes-tu, mon pauvre cadet de la Badaudière ? Es-tu toujours riche ? Car dans le régiment tu prenais diablement le train de perdre cette bonne qualité-là.

DORANTE

La mort d'un oncle a fort heureusement réparé les premiers égarements de ma jeunesse.

BRACASSAK

Tu n'es plus si poli, si galant, tranchons les mots, si fat, si dupe auprès des belles ?

DORANTE

L'expérience m'a corrigé.

BRACASSAK

On t'en a fait de rudes, et les aigrefins de nos Régiments, et les aigrefines de nos garnisons, tiennent d'assez bonnes écoles pour vous autres enfants de Paris. Nous vous regardons ordinairement comme les Trésoriers auxiliaires des Troupes.

Aigrefin : Homme rusé et qui vit d'industrie. [L]

DORANTE

Ne parlons plus de cela, je te prie.

BRACASSAK

Je veux bien m'en taire. Je suis modeste, mais si tu avais voulu m'en croire, j'en aurais profité davantage ; et il t'en aurait moins coûté. Baste, va, je te le pardonne, et je serai toujours de tes amis. Que viens-tu faire ici ? Quel dessein te met en campagne ?

Baste : Elle indique qu'on se contente, qu'on ne se fâche pas. Elle marque le dédain ; il n'importe. [L]

DORANTE

Je suis à la poursuite d'une jeune personne que j'aime, et que je veux épouser.

BRACASSAK

C'est ainsi que tu te corriges ? Tu veux épouser. Hé ! Sandis, tu tombes d'un égarement dans un autre. Aime, aime, et n'épouse point. Je t'ai vu si fort ennemi de l'engagement sérieux ; tu perds tes bonnes qualités, je ne puis croire que tu te sois défait des mauvaises.

Sandis : interj. Espèce de jurement gascon.

DORANTE

Je veux faire un établissement.

Établissement : signifie aussi, Fortune.

BRACASSAK

Établissement qui ruine les pauvres nigauds de Paris, ils naissent tous avec ces principes, aucune vivacité ne les en dégage ; et les préjugés de l'enfance leur font faire autant de sottises à l'âge de raison, que la force du tempérament et de l'air natal leur en inspire en sortant des classes.

DORANTE

Tu fais là un beau panégyrique de la bonne Ville.

BRACASSAK

Je la connais et j'en suis connu, non pas sur le pied d'un de ses enfants gâtés au moins ; au contraire j'ai toujours été leur antagoniste ; et je les ai mainte fois redressé autant qu'il m'a été possible.

DORANTE

Je m'en rapporte bien à toi.

BRACASSAK

Encore m'en fait-on mauvais gré, je n'ai jamais vu de nation plus incorrigible ; c'est ce qui fait que je n'y vais plus ; je rode aux environs, et je m'occupe depuis un temps à corriger les gens de Province.

DORANTE

Tu ne manques pas d'occupation.

BRACASSAK

J'ai grand nombre d'écoliers, mais cela rend peu.

DORANTE

Tu as donc tout-à-fait quitté le Régiment ?

BRACASSAK

Je m'y suis fait des jaloux ; ils ont écrit au Bureau contre moi, un mauvais vent a soufflé sur mon affaire ; et l'on m'a cassé comme un verre.

DORANTE

On t'a cassé ?

BRACASSAK

Tout net, te dis-je, mais je m'en soucie peu, les morceaux en sont bons, pour être dérégimenté je n'en vaux pas pis. Je suis, moi seul, le colonel, l'État-Major, le Régiment et le Ministre même de la petite guerre que je sais faire.

DORANTE

Tu me donnes-là de ta conduite des idées…

BRACASSAK

Doucement, bourgeois, doucement, tu n'en dois avoir que de bonnes. Les Bracassaks ne sont point gens à se fourvoyer à un certain point. Le droit et la justice règle nos projets, la prudence les mène à leurs fins ; et la force avec la valeur en soutiennent l'exécution.

DORANTE

Voilà le vrai moyen de réussir.

BRACASSAK

Je suis cadet de cinq frères que j'ai tous plaidés, ma légitime a absorbé leurs fonds, et me voilà devenu l'aîné. Je plaide mes collatéraux, pour réunir leurs Fiefs à mon domaine, et tu me vois à la poursuite d'un certain Prévôt à qui je veux faire épouser une soeur unique, dont il a eu l'insolence de devenir amoureux, en venant recueillir la succession d'un certain sien frère, qui méritait d'être du Pays, car il faisait bien ses affaires.

Plaider : Intenter un procès, être en procès. [F]

DORANTE

Et tu songes à donner ta soeur, une demoiselle de la maison des Bracassaks ? À un homme de fortune, à un Prévôt de petite ville ? Quelle mésalliance ! Pour nous autres Parisiens, encore passe, mais un Gentilhomme de la Garonne…

BRACASSAK

Sandis, pourquoi non ? De l'argent, morbleu, de l'argent, c'est la véritable grandeur, l'appui de la vertu, le nerf de la valeur, le soutien des États et des familles, et la source abondante de tous les bonheurs de la vie. Le Prévôt s'est fait riche, il achètera de la noblesse, et nous fournirons de l'illustration, nous en avons à revendre dans la famille.

DORANTE

Que je suis charmé de te revoir ici, et de retrouver en toi un véritable ami ! C'est la fille du Prévôt dont je suis amoureux.

BRACASSAK

Certaine petite que je viens de voir en arrivant ici.

DORANTE

C'est elle-même.

BRACASSAK

Tu choisis bien, elle est jolie, j'en suis charmé, je fais ton affaire.

DORANTE

Et comment, mon cher Chevalier ?

BRACASSAK

Par le mariage de ma soeur avec le Prévôt, elle va devenir ma nièce, demande-la moi ; je te l'accorde, un mariage de plus ou de moins ne doit pas faire de difficulté.

DORANTE

Mais celui de ta soeur avec le Prévôt est-il bien sûr ?

BRACASSAK

S'il est sûr, sandis, s'il est sûr ? Le Prévôt n'a qu'à choisir, le mariage, ou l'anéantissement de sa personne ; je ne lui ai donné qu'une heure, et je me promène pendant qu'il rêve.

DORANTE

Il est homme de caprice et d'entêtement. Je crains…

BRACASSAK

Oh ! Cadédis, c'est à lui de craindre ! Il passe de mauvais moments, je m'assure. Avec ses réflexions et ma soeur, il est en fâcheuse compagnie.

SCÈNE XV. Mademoiselle Bracassak, Bracassak, Sophie, Monsieur Martin, Dorante.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Justice, justice, au secours, main forte.

BRACASSAK

Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il, ma soeur ? Quelle violence vous fait-on.

MADEMOISELLE BRACASSAK

On me réassigne dans l'honneur, mon frère, on m'outrecuide, on me fait une insulte nouvelle.

Outrecuider : Montrer à quelqu'un du mépris par l'idée de sa propre supériorité (terme vieilli). [L]

SOPHIE

Hé ! De grâce, un peu moins d'emportement, Madame !

MADEMOISELLE BRACASSAK

En peut-on trop avoir dans une occasion si intéressante ? Je vous en fais juge vous-même. Par le secours de ma bonne étoile, et par l'activité d'un frère, je retrouve un lâche, un perfide, un ingrat, qui, sur un faux exposé d'amour, s'est rendu maître de ma tendresse. Et quand je le tiens, quand, pour le punir de son inconstance, je suis maîtresse de l'épouser, malgré qu'il en ait, il croit m'échapper, et se soustraire à l'authentique punition que je prétends faire de son crime.

MONSIEUR MARTIN

Moi, Madame ? Que la peste m'étouffe, si je sais ce que vous voulez dire, je ne vous connais point, je ne vous ai jamais vue.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Ah, l'imposteur ! Le traître, il me renie, mon frère, il me renie.

BRACASSAK

Oh ! Cadédis, je le ferai bien tout avouer, je le garde à vue, lui et toute sa Maréchaussée.

MONSIEUR MARTIN

Mais ces violences-là ne se pratiquent point, je ne sais qui vous êtes, ni vous, ni cette Madame votre soeur.

BRACASSAK

Oh ! Nous vous connaissons bien, nous autres. Vous êtes Monsieur Martin, n'est-ce pas ?

MONSIEUR MARTIN

Hé bien oui, je suis Monsieur Martin, j'en conviens.

BRACASSAK

Natif de Châtillon-sur-Marne.

MONSIEUR MARTIN

De Châtillon-sur-Marne soit : quels droits cela vous donne-t-il sur ma personne ?

MADEMOISELLE BRACASSAK

Quels droits, petit volage ? N'ai-je pas des lettres de toi, une promesse de mariage dans les formes ?

BRACASSAK

Lettres de change à vue, qu'il faut acquitter sans délai.

MONSIEUR MARTIN

Ce sont des lettres de change que je ne payerai point. Vous n'avez qu'à me faire assigner.

BRACASSAK

Vous faire assigner, non, nous ne sommes pas processifs ; et voilà la Juridiction par-devant laquelle il faut répondre.

Processif : Qui aime les procès, qui ne fait à tous ses voisins légèrement. [F]

MONSIEUR MARTIN

Ah ! Je suis mort, au secours, miséricorde. Hé, prenez mon parti, Monsieur. Laisserez-vous ainsi périr un Prévôt, contre tous les droits de la Justice ?

SOPHIE

Empêchez, Dorante…

DORANTE

Quand le devoir et l'humanité ne m'engageraient pas à prendre le parti du plus faible…

MONSIEUR MARTIN

Oh ! Je le suis, je vous assure, et très innocent de ce qu'on m'impute.

DORANTE

L'intérêt que je prends à Mademoiselle votre fille, ne me permettrait pas de souffrir qu'on vous fît insulte, vous n'avez rien à craindre où je suis. Mais il faut examiner vos raisons de part et d'autre, que Monsieur et Mademoiselle justifient de leurs prétentions, que vous exposiez les raisons que vous avez pour vous en défendre, et si vous vous en remettez à mon jugement, soyez sûr que vous n'aurez pas lieu de vous en plaindre.

MONSIEUR MARTIN

À votre jugement ?

Bas.

Le Juge me paraît pour le moins, aussi fripon que ma partie ; mais il n'importe, il faut filer doux, pour me tirer d'ici ; je suis presque seul au milieu de la ville, et tout le monde est rassemblé dans les avenues où se tire le Prix, ne nous piquons point ici de faire le brave mal-à-propos, quand je serai tantôt à la tête de ma Maréchaussée, je leur ferai bien voir que je ne les crains guère.

BRACASSAK

Que murmurez-vous tout bas, Monsieur le Bélître ?

Bélître : Gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. Il se dit quelquefois par extension des coquins qui n'ont ni bien, ni honneur. [T]

MONSIEUR MARTIN

Rien, Monsieur, je m'examine, et je prends conseil de moi-même.

BRACASSAK

Ne vous en donnez point de mauvais, prenez-y garde.

MONSIEUR MARTIN

Je n'en suivrai que de bons, ne vous mettez pas en peine, et je veux bien prendre ce Monsieur-là pour être l'arbitre de nos différends.

BRACASSAK

Cela sera bien ainsi : j'y consens, et nous représenterons tous deux la Justice à merveille, il tiendra la balance, et moi l'épée.

MONSIEUR MARTIN

Quelle diable de Juridiction ?

BRACASSAK

Allons, plaidez, ma soeur, exposez laconiquement le fait en peu de paroles.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Le fait s'explique de lui-même, mon frère. Monsieur Martin, que voilà, est malheureusement pour moi venu dans la Province. Il était Secrétaire de l'Intendant, il m'a trouvée belle, il m'a paru aimable. Il m'a recherchée, j'ai écouté ses propositions, et à la veille de tout conclure, il a eu la malice de mourir tout subitement, et de se faire enterrer tout exprès pour me manquer de parole.

MONSIEUR MARTIN

Si je suis mort et enterré, que diable me demandez-vous donc ? Ce n'est pas moi, c'était mon frère, c'est le défunt à qui il faut vous en prendre.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Ah ! Voilà le tour de coquin, la perfidie la plus outrée : mon scélérat, mon traître reparut au bout de quinze jours ; sous le nom d'un frère qui venait recueillir sa succession ; je le pleurais mort, et je ne fus jamais plus surprise que de le trouver dans les rues, qui portait le deuil de lui-même, et qui ne fit pas semblant de me connaître.

DORANTE

Voilà une conduite bien criminelle, un procédé bien condamnable.

MONSIEUR MARTIN

Tenez, Monsieur, que la peste m'étouffe, s'il y a un seul mot de vrai dans tout ce qu'elle dit, que la succession que j'ai été quérir, et que mon frère et moi nous nous ressemblions un peu, je vous l'avoue.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Ils se ressemblaient ? Le vivant et le défunt, c'est la même chose, mon cher Monsieur, il me faut un Martin ; je le trouve, et je m'en saisis. On prend son bien où on le trouve, et je le connais trop pour m'y méprendre.

MONSIEUR MARTIN

Je fournirai les preuves du contraire, c'est le défunt qui vous a promis, il faut que le défunt vous épouse.

BRACASSAK

Ah ! Cadédis, mort ou vif, ce sera vous qui épouserez, Monsieur Martin. Le défunt a promis, le vivant paiera : Vous avez eu la succession, c'est à vous d'acquitter les dettes.

DORANTE

Cela me paraît un peu violent. Et si Monsieur le Prévôt justifie qu'effectivement il avait un frère…

SCÈNE XVI. Gros-Jean, Monsieur Martin, Bracassak, et les Acteurs de la Scène précédente.

GROS-JEAN

Hé qu'est-ce que c'est donc, Monsieur le Prévôt ? Est-ce que vous vous gobargez de nous ? Vous faites assembler je ne sais combien de monde, toute la Ville est hors la Ville, tous les environs sont à l'entour ; on n'attend plus que vous, on ne veut point commencer que vous n'y soyez. On m'envoie vous charcher. Voulez-vous venir, avec votre parmission da, Messieux ?

Goberger (se) : Se moquer. Il se gobergeait de ces gens-là. Il est populaire. Il signifie aussi, Se réjouir. [Acad. 1762]

MONSIEUR MARTIN

Je suis bien fâché de vous quitter ; mais…

BRACASSAK

Doucement, doucement, mon cher, qu'est-ce que c'est que cette cérémonie ?

MONSIEUR MARTIN

Une fonction de ma charge que je ne saurais remettre. Il faut que chacun se rende à son devoir, comme vous savez.

BRACASSAK

C'est quelque expédition Prévôtale, sans doute ?

GROS-JEAN

Nanain, Monsieu, nanain, c'est queuque chose de bian plus honnête. Je tirons le Prix de l'Arquebuse.

BRACASSAK

Et qu'est-ce que ce prix encore ?

GROS-JEAN

Oh ! Tatiguenne, un Prix de conséquence. Sti qui visera le mieux gagnera mille pistoles, et une fille à choisir dans le Bourg, telle qu'il lui plaira, pour en faire sa femme.

Tatiguenne : tétigué. Interjection. altération de Tête Dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

BRACASSAK

Le Prix est gaillard, je le tire.

GROS-JEAN

C'est fort bian fait, tirez donc de l'argent, soixante francs.

BRACASSAK

Soixante francs ; le prix est cher.

GROS-JEAN

Pour avoir dix mille francs et une fille, c'est bailler les choses pour rian.

BRACASSAK

Allez toujours devant, Monsieur le Prévôt, nous discuterons tantôt amiablement nos affaires, et vous prendrez loi du vainqueur. Ne te mets-tu pas de la partie, toi, cadet ?

SCÈNE XVII. Dorante, Bracassak, Mademoiselle Bracassak, Sophie, Gros-Jean.

DORANTE

Je suis trop mauvais tireur, tu le sais bien.

BRACASSAK

Parlons en mieux, tu es devenu trop économe.

DORANTE

Plus prodigue et plus libéral que jamais, je t'assure.

BRACASSAK

Fais donc les avances ; nous serons de moitié de prix, et le tirerai pour ton compte.

DORANTE

Fort volontiers, qu'à cela ne tienne. À qui faut-il donner de l'argent ?

GROS-JEAN

C'est à moi, Monsieur, je suis un des Receveux, à votre sarvice.

DORANTE

Est-ce là ce qu'il vous faut ?

GROS-JEAN

Vous me baillez un louis d'or de plus ; mais je ne regarde pas après vous : je ne sis pas défiant.

DORANTE

C'est le droit du Receveur, gardez-le.

GROS-JEAN

Vela un Monsieur qui fait bian les choses ; c'est dommage qu'il ne tire pas, il est bian adroit. Ô çà, Monsieu, dans queule brigade voulez-vous être, car tous les tireux se mettront par brigades, comme vous savez.

DORANTE

Mets-moi dans celle de Pézenas, mon ami, je ne veux point changer ma patrie.

GROS-JEAN

De Pézenas ? Je n'en avons, morgué, point de ce pays-là. Comment est-ce que je ferons ?

BRACASSAK

Bé ! Sandis, mets-moi dans la première venue, dans celle d'ici, si tu le veux ; j'en deviendrai, si j'y prends femme.

GROS-JEAN

C'est fort bian dit ; il vous faut une arme. En avez-vous une bonne ?

BRACASSAK

Elle le deviendra dans mes mains, bonne ou mauvaise, prête-moi la tienne.

GROS-JEAN

Pargué vous n'êtes pas mal avisé, vous n'échayez pas mal, c'est une des meilleures, afin que vous le sachiais. Voyez-moi ça, il y a dix mille francs au bout de ce fusil-là, regardez-moi dedans.

BRACASSAK

Tout beau, tout beau, manant, point de jeu de main, je vous prie. Sans adieu, Mesdames. Je cours à la gloire, ne vous exposez point au bruit des armes, ni aux inconvénients des maladroits.

SCÈNE XVIII. Sophie, Mademoiselle Bracassak, Dorante.

SOPHIE

Pour peu que vous ayez de curiosité pour ces sortes de spectacles, Madame l'on aura l'honneur de vous y accompagner.

MADEMOISELLE BRACASSAK

En aucune façon, ma belle enfant, et j'ai des secrets à vous dire, dont je me flatte que vous ferez un bon usage.

SOPHIE

Me voilà prête à vous entendre, Madame, et ce Monsieur-là ne doit point vous être suspect.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Ni moi suspecte à lui, je vous assure. C'est votre amant sans doute, et l'amour unit d'intérêt tous ceux qu'il assemble sous sa bannière.

SOPHIE

Mais vous n'êtes point amoureuse de mon père, Madame, quoique vous vouliez l'épouser ?

MADEMOISELLE BRACASSAK

Pour cela non, je vous assure. Mais ce sont mes intérêts et les vôtres qui me font agir, et je ne veux devenir votre belle-mère, qu'afin de l'empêcher de vous en donner une, dont vous ne seriez peut-être pas si contente que je me dispose à vous la rendre.

SOPHIE

Mais ce n'est point mon père qui vous a écrit, et qui vous a fait une promesse de mariage.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Non, j'en conviens, nous le savons ; mais j'ai une donation du défunt, dont je ferai valoir les droits contre lui, s'il refuse de me faire les mêmes avantages.

DORANTE

Il faut éviter le procès, charmante Sophie, une belle-mère comme Madame, ne saurait que vous faire honneur ; je connais les Bracassaks, c'est une des meilleurs familles de la Garonne.

SCÈNE XIX. Monsieur de Barbalou, Dorante, Mademoiselle Bracassak, Sophie.

BARBALOU

Qu'est-ce donc que tout ceci, Mesdames ? Où est la probité, la justice ? On tire le prix sans m'en avertir, j'ai donné mon argent de bonne foi pour être dans la Brigade de notre Province, on est aux mains, et on ne le dit pas ? Ah, ventre ! Ah, tête ! Ah, mort ! Où est le Prévôt du lieu ? Que je l'égorge ?

Ventre : ancienne sorte de jurement. [L]

Tête : Ah, tête ! sorte de jurement. [L]

DORANTE

Vous le prenez-là sur un ton, Monsieur le Chevalier de l'Arquebuse…

BARBALOU

Je ne parle pas à vous, Monsieur, je n'offense jamais personne en face, je suis trop honnête homme, et je ne m'adresse jamais qu'aux absents. Il n'est pas ici, ce Monsieur le Prévôt ?

DORANTE

Il est sur le champ de l'assemblée, où l'on tire le prix à l'heure qu'il est.

BARBALOU

Sur le champ de l'assemblée ? Ah ! Parbleu, c'est un plaisant visage de ne pas rendre ce qu'il doit à de certaine gens, d'une certaine considération, d'un certain pays. Je suis Picard afin que vous le sachiez : j'ai la tête chaude, et il ne fait pas bon me marcher sur le pied, je vous en avertis, et ce Monsieur le Prévôt-là pourrait bien…

DORANTE

Parlez-en avec considération, monsieur, Voilà Mademoiselle sa fille.

BARBALOU

Mademoiselle sa fille ? J'ai du respect pour le sexe, j'aime les filles, mais pour les pères, je m'en goberge, je veux une fois en ma vie apprendre à vivre à un Prévôt.

DORANTE

Un Prévôt pourrait bien vous apprendre à mourir, prenez-y garde.

BARBALOU

Ce serait un vilain apprentissage, mais cela n'empêche pas que ce Monsieur le Prévôt-là ne soit un impertinent fort ridicule.

DORANTE

Puisque le respect pour les Dames ne vous retient pas, il est bon de vous dire que je me regarde comme le gendre de Monsieur le Prévôt.

BARBALOU

Comme son gendre ?

DORANTE

Oui, vraiment, et il ne vous convient pas…

BARBALOU

Hé bien, je vous regarde de même. Voilà qui est fini, point de dispute. Vous m'avouerez qu'il est bien désagréable à un honnête Gentilhomme, Neveu d'un Procureur du Roi, fils d'un Maire de Ville, de donner son argent, soixante bonnes livres pour tirer un prix considérable, mille pistoles et une fille, et de n'être averti de rien, d'être regardé comme un zéro, et de se voir passer la plume par le bec.

Bec : Passer la plume par le bec à quelqu'un, le frustrer de ses espérances. [L]

MADEMOISELLE BRACASSAK

Voilà un petit Gentilhomme Picard qui a la tête bien chaude.

BARBALOU

Ce n'est pas le vin, Madame, on n'aura jamais cela à me reprocher, je suis en garde là-contre. Il faut être de sang-froid pour tirer le prix.

SOPHIE

Celui-ci vous est sûr en l'état où vous êtes.

BARBALOU

Ne vous en moquez point, le prix est en fille, et en argent, je m'en suis déjà assuré une bonne moitié.

DORANTE

Les fils de Maires ne sont pas des bêtes.

BARBALOU

Oh ! Pour ça non, le Diable m'emporte. Il y a une certaine petite Mademoiselle Nanette… Hé ! Parbleu, si vous êtes la fille du Prévôt, c'est votre cousine, à vous.

SOPHIE

Ce serait là le Chevalier de ma cousine ?

BARBALOU

Assurément, qu'en voulez-vous dire ? Je suis son Chevalier, elle est ma Chevalière, que je vise bien ou mal, elle m'est acquise, j'en ai sa parole, et quelques petits gages, les enfants de Picardie sont-ils des dupes ? On verra bien que non. Je m'en vais à ma Brigade.

SCÈNE XX. Sophie, Dorante, Mademoiselle Bracassak.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Toutes les filles de ce pays-ci se marient, Elles se saisissent de l'occasion ; elles ont lu l'Histoire, la fête est bien imaginée, ce sera l'enlèvement des Romains par les Sabines.

SCÈNE XXI. Nicolas, Sophie, Dorante, Mademoiselle Bracassak.

NICOLAS

Oh ! Tatigué, Mesdames, vla bian du grabuge, le Diable est bian aux vaches.

Diable est aux vaches : le diable est bien aux vaches, il y a du vacarme, du désordre, de la brouillerie. [L]

SOPHIE

Qu'est-ce qu'il y a ?

DORANTE

Qu'est-il arrivé ?

NICOLAS

De plus de deux cents, et ne sais combian de Tireux qu'il y a, il n'y en a que dix-neuf qui avons tiré encore.

DORANTE

Les autres tireront, le grand malheur !

NICOLAS

Ils ne tireront morgué pas. Une partie des brigades avons mis bas les armes par admiration, les autres se donnent au Diable qu'il faut que ce soit le Diable en parsonne, qui a tiré ce coup-là, il a morgué si bien mis dans le milieu, qu'il ne s'en faut pas tout autour l'épaisseur d'un cheveu, que ça ne l'ait emporté tout brandi : Hé, où tireront les autres, ils ne sauriont plus mettre qu'à côté, quand ils viserions aussi bian que stilà, l'saurions bien mettre dans le milieu, le trou est tout fait, il n'y paraîtrait morgué pas : ah ! Que c'est un bon Viseux que ce drôle-là.

DORANTE

Et qui est-il ce drôle-là ?

NICOLAS

Un nouviau venu, un homme de bian loin, car parsonne ne le connaît, c'est ce qui fait qu'ils le croyons le Diable, voyez-vous Gros-Jean l'a mis dans la Brigade d'ici, parce qu'il n'avait point de pays, n'an croit qu'ils sont sorciers tous deux, et Gros-Jean n'a qu'à se bian tenir, n'an l'y revaudra, c'est ly qui a prêté s'narme.

MADEMOISELLE BRACASSAK

Ne serait-ce pas mon frère, par aventure, le Chevalier de Bracassak ?

NICOLAS

Tout justement, vla comme on l'appelle, et ce nom-là fait peur à tretous, il n'y en a morgué point qui ne tremblions pour queuqu'un de leurs membres.

DORANTE

Et pourquoi donc cela ?

NICOLAS

Pourquoi, morguenne, ly a eu queuques mutins qui voulions ly disputer, qui avions dit qu'il fallait faire un Blanc nouviau, qu'ils serions peut-être aussi adroits, ou aussi heureux que ly ?

MADEMOISELLE BRACASSAK

Oh, qu'ils fassent ! Qu'ils fassent ! Il n'est point d'exercice, d'adresse, de valeur et de force, où les Bracassaks n'aient tout l'avantage.

NICOLAS

Il leur a pargué bian dit qu'ils n'aviont qu'à faire ; mais que ceux qui ne feriont pas si bian qu'il a fait, il les tirerait, morgué, tous les uns après les autres. Que vlez-vous que n'an dise à ça ? Parsonne ne veut avoir affaire à un tireux commùe ly, c'est queuque échappé du Sabat sur ma parole, avec votre parmission da, Madame.

Sabat : C'est une assemblée nocturne de sorciers où l'on conte que préside le Diable, et où il se fait adorer. [R]

MADEMOISELLE BRACASSAK

Je te pardonne tout, rien ne m'offense.

DORANTE

Mais enfin donc tout est fini ?

NICOLAS

Je ne sais pas trop, mais ça doit l'être.

SOPHIE

Et mon père ?

NICOLAS

Monsieur le Prévôt ? Il est tout ébahi, qui ne sait que dire comme tous les autres. Il fait sa cour au bon Tireux. Jarnigué ce drôle-là an sait bian long : si on ne l'aime point, on l'appréhende ; il est déjà craint dans le pays presque autant qu'un Receveux des Tailles.

Jarnigué : Jarnidieu. Sorte de jurement. Corrupation de je renie Dieu. [L]

DORANTE

Quel bruit est-ce que j'entends ? Des violons, des hautbois, des flûtes ?

NICOLAS

Oh, palsangué ? Tout est d'accord. Il n'y a point eu de noise, c'est le victorieux que n'an ramène dans la Ville en çarimonie. Ils m'avont suivi de près ; vla un détachement de la bande : Chaque Tireux mène sa Tireuse par la main. Tatigué la belle ordonnance !

Palsangué : Jurement de paysans dans l'ancienne comédie. [L]

SCÈNE XXII. Bracassak, Mademoiselle Bracassak, Dorante, Sophie, Mademoiselle Giraut, Pruneau, Nanette, Barbalou.

BRACASSAK

Hé bien, ma soeur ! Reconnaissez-vous votre sang ? Et dans quelques lieux du monde qu'ils se rencontrent, les Bracassaks font-ils déshonneur à leur famille ?

MADEMOISELLE BRACASSAK

Je fais gloire de vous appartenir, mon frère, et c'est sans doute un avantage où chacun devrait aspirer.

BRACASSAK

Je ne communique volontiers, je fais faveur à qui le mérite ; et nous avons toujours eu des descendants de père en fils, tant mâles que femelles, du coeur, de la valeur, de l'esprit, et de l'honneur à donner libéralement à nos amis. Oh çà, Monsieur le Prévôt, vous conviendrait-il de finir avec nous, et d'y prendre part ?

MONSIEUR MARTIN

Je ne sais pas, Monsieur, comment vous prétendez ?...

BRACASSAK

Vous le saurez, je vous laisse huit jours pour y penser ; en attendant quoi, bonne cuisine, et chère entière. Examinons à présent mes droits, et nous en servons ; le prix est de dix mille francs, et d'une fille, n'est-ce pas ? Il me les faut. Hé bien, cadet, tu meurs d'amour pour cette belle ?

DORANTE

Je fais gloire de l'adorer.

BRACASSAK

Chacun a sa passion dominante dans le monde. À moi, l'argent, à toi la fille, tu n'es pas le plus mal partagé.

DORANTE

Elle est pour moi d'un prix inestimable ; et si Monsieur ne s'oppose point à mon bonheur….

MONSIEUR MARTIN

Je ne m'oppose à rien, si vous êtes riche ; car je ne sache rien de si bon dans le monde.

DORANTE

Je jouis de vingt mille livres de rente, et je ne vous demande point de dot.

MONSIEUR MARTIN

Ma fille est à vous, cela est trop honnête.

MADEMOISELLE GIRAUT

Voilà Monsieur Pruneau qui est fort riche aussi, mon frère.

MONSIEUR MARTIN

Ne demande-t-il point de dot, ma soeur ?

MONSIEUR PRUNEAU

Moi, monsieur ? Je ne demande rien, pas même Mademoiselle.

MONSIEUR MARTIN

Vous êtes trop modeste, je vous la donne.

MONSIEUR PRUNEAU

Et vous trop généreux. Je l'accepte : il faut bien retourner au pays avec quelque chose de nouveau.

NANETTE

Si vous vouliez, mon oncle, voilà un Monsieur d'Amiens, qui m'épouserait aussi aux mêmes conditions.

MONSIEUR MARTIN

À la bonne heure, je serai défait de tout ce qui m'embarrasse, et j'épouse aussi votre soeur, Monsieur de Bracassak, pour me refaire une nouvelle famille, et pour me conformer à l'exemple.

BARBALOU

Allons, venez, mon adorable. Voilà une famille bien exemplaire.

BRACASSAK

Allons, Mesdames, de la joie, à proportion de tant de noces, je veux marier tout le pays : heureux, de pouvoir faire, de deux jours l'un, des mariages qui nous attirent toujours bonne et nombreuse compagnie.

DIVERTISSEMENT

Victoire, Victoire, Salut, Honneur, Au bon Tireur, Comblé de gloire, Que la mémoire De la valeur Et de l'adresse de ce vainqueur, Dure à jamais dans notre histoire. À boire, à boire À la santé de sa grandeur.

SECOND AIR.

Que de tous côtés on apprenne, Quel Héros emporte le Prix. Que des bords de la Marne aux rives de la Seine, Tout le Pays, Jusqu'à Paris, En soit surpris.

TROISIÈME AIR.

Aimables fillettes Et jeunes garçons, Venez aux doux sons Des tendres musettes, Fouler les herbettes De ces verts gazons. Parlez en chansons De vos amourettes, Et dans ces retraites Vénus et son fils, Pour les plus hardis, Pour les plus adroites, Destinent des Prix.

BRANLE.

Dans cinq ou six carrosses, Un Badaud de Paris Vint le jour de ses noces À Meaux tirer le Prix ; Mais quel ennui, son Épousée, Pendant qu'il tirait, fut visée Par un Tireur meilleur que lui.

II. COUPLET.

De Basse Normandie Cinq ou six hobereaux, Allaient de compagnie Tirer le Prix à Meaux. Mais à Paris, c'est grand dommage, Ils mirent l'argent du voyage À tirer leur poudre aux moineaux.

III. COUPLET.

Un Conseiller d'Auxerre, Noble comme Amadis, Revenu de la guerre, Pour remporter le Prix, Vint à Senlis ; mais quel voyage ! Il crut y prendre femme sage, Et pour sot lui-même il fut pris.

IV. COUPLET.

Un coureur de grisettes, Du Quartier Saint-Denis, En certaines Guinguettes S'enivra d'un vin gris, Tant en fut pris qu'il voyait trouble, Et qu'il trouva sa femme double, Quand il revint à son logis.

V. COUPLET.

Enfants de la fortune, Nous en profitons tous, Et n'en manquons aucune Lorsqu'elle s'offre à nous : Je suis adroit, et quand la plus belle, Près de moi passe à tire d'aile, Je la saisis par le toupet.

VI. COUPLET.

Du bonheur de vous plaire Uniquement charmés, Par vous-même à le faire Bous sommes abimés ; Que tout Paris à nos Ouvrages Ne refuse point ses suffrages, Et nous aurons gagné le Prix.

Hobereau : Petit oiseau de proie qui était surtout employé à la chasse des alouettes. Fig. et par dénigrement, petit gentilhomme campagnard. [L]

Amadis : Amadis, nom du héros d'un roman célèbre du moyen âge et qui vient de amare, aimer. [L]

Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. [F]

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0