Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose

Renaud et Armide

Dancourt· créée en 1697, imprimée en 1692· 56 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois le 12 Juin 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR GROGNAC, père d'Angélique
  • MADAME JAQUINET, soeur de M. Grognac
  • MONSIEUR FILASSIER, père de Clitandre
  • ANGÉLIQUE, fille de M. Grognac
  • MIMI, fille de M. Grognac
  • CLITANDRE, fils de M. Filassier
  • LOLIVE, valet de Clitandre
  • LISETTE, servante de M. Grognac
  • JASMIN, petit laquais de Madame Jaquinet

SCÈNE I.

MONSIEUR GROGNAC, seul

L'étrange chose que le monde ! Et qu'il est malaisé de vivre content ! Je suis riche et veuf, exempt d'avarice, sans ambition, sans amour, et je ne suis pas heureux. Il est vrai que j'ai une soeur tout à fait folle, et deux filles qui ne seront pas trop sages, peut-être. Ah, qu'on est sot de faire des enfants, et de n'être pas tout seul de la famille !

SCÈNE I.. Monsieur Grognac, Lisette.

LISETTE

Qu'avez-vous donc, Monsieur ? Vous êtes toujours chagrin, et depuis dix ans que je vous sers, je ne vous ai jamais vu de bonne humeur, pas même à la mort de Madame votre femme. En vérité, je ne vous comprends point ; et j'avais toujours ouï dire, moi, que les plus grands fous avaient quelquefois de bons intervalles.

MONSIEUR GROGNAC

Écoutez, ma mie, vous êtes une insolente qui vous ferez chasser, je vous en avertis ; vous prenez des libertés qui ne me plaisent point du tout, et…

LISETTE

Ah, le petit brutal, comme il prend les choses ! Quelle vivacité ! En vérité, la jeunesse d'aujourd'hui a l'esprit tourné d'une étrange manière.

MONSIEUR GROGNAC

Qu'est-ce à dire la jeunesse ! Je ne suis point jeune, et…

LISETTE

Vous n'êtes pas jeune ? Et fi donc, Monsieur, ne dites pas cela.

Fi : interj. Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]

MONSIEUR GROGNAC

Que je ne dise pas cela ?

LISETTE

Non.

MONSIEUR GROGNAC

Et pourquoi ne le dirai-je pas ? J'ai cinquante-huit ans bien comptés.

LISETTE

Hé, paix, paix, Monsieur, on ne vous croira point.

MONSIEUR GROGNAC

On ne me croira point.

LISETTE

Non, vous dis-je : ne voyez-vous pas vous-même que vous n'êtes point assez raisonnable pour avoir cet âge-là ?

MONSIEUR GROGNAC

Comment, coquine, je ne suis pas raisonnable ?

LISETTE

Hé, non vraiment : si vous l'étiez, auriez-vous fait le dessein ridicule de donner votre fille à un subalterne de robe, un vieux conseiller Présidial, un crasseux qui…

Robe : Sorte de vêtement long, différent, suivant les personnes qui le portent. Robe d'enfant, robe de Magistrat, de Palais, de Docteur, d'Avocat. [FC]

Présidial : Ancien terme de jurisprudence. Tribunal qui, en certains cas et pour certaines sommes, jugeait en dernier ressort ; hors ces cas, il y avait appel au parlement. Présidiaux, les juges d'un présidial. [L]

MONSIEUR GROGNAC

Ah, ah ? Voici qui est admirable ! Et qui suis-je donc, moi, pour prétendre un parti plus considérable ?

LISETTE

Vous êtes un peu crasseux aussi, j'en demeure d'accord, puisque vous le voulez ; mais comme vous avez du bien… croyez-moi, Monsieur, je ferais un peu décrasser ma fille, si j'étais à votre place.

Décrasser : On dit au figuré (style familier), d'un homme mal élevé, qu'il faut que le comerce du monde, des honêtes gens, le décrasse, le polisse. On dit, dans le même style, d'un homme de basse extraction, qui a acheté une charge, ou un ofice qui anoblit, qu'il l'a achetée pour se décrasser, pour se doner quelque relief. [FC]

MONSIEUR GROGNAC

Tu ferais, tu ferais comme je ne ferai pas.

LISETTE

Tant pis pour vous. Mademoiselle Angélique est une personne propre, qui se fera décrasser d'elle-même, je vous en avertis.

MONSIEUR GROGNAC

Oui ? Oh je t'entends. Écoute : si les sentiments de ma fille ne sont pas conformes aux miens, je saurai à qui m'en prendre, et… Que je trouve quelque obstacle à mes intentions seulement, tu verras ce qui en arrivera.

SCÈNE III.

LISETTE, seule

Il en arrivera tout ce qui pourra, nous ne laisserons pas d'y en mettre, si nous pouvons. Mais voyez un peu quelle extravagance ! Vouloir forcer une jeune fille de bourgeois et de bon esprit à se contenter d'un homme de Robe, et en hiver encore ? En été, passe, on prend ce qu'on trouve : mais dans le bon temps on serait bien sotte de n'en pas profiter. Allons, allons, mort de ma vie, je n'en aurai pas le démenti ; et je ne veux pas qu'il soit dit dans le monde qu'aucune fille de la connaissance de Lisette se soit engeancée d'un Robin.

Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]

Engeancer : Terme familier. Embarrasser de quelqu'un comme d'une mauvaise engeance. [L]

Robin : Homme de robe. C'est un robin, ce sont des robins. Il ne se dit que par mépris. [FC]

SCÈNE IV. Mimi, Lisette.

MIMI

Ma chère Lisette, que je t'embrasse.

LISETTE

Ah, ah ! Quels nouveaux transports de joie et d'amitié sont-ce là ?

MIMI

Je ne retournerai plus dans le Couvent, ma chère enfant, je ne retournerai plus dans le Couvent.

LISETTE

Vous n'y retournerez plus ! En êtes-vous bien sûre ?

MIMI

On ne peut pas l'être davantage. On marie ma soeur aujourd'hui ou demain, ma tante vient de me le dire. Je serai de la noce premièrement ; et quand ma soeur sera une fois mariée, il faudra bien que je demeure à la maison, moi, afin que mon tour vienne.

LISETTE

Cela est fort bien réglé dans notre petite imagination ! Mais votre père et votre tante ne seront pas de votre avis, peut-être, et…

MIMI

Oh si fait, si fait, ma tante m'aime bien, je te réponds d'elle. Je la caresse tant, je lui dis qu'elle est jeune, jolie, bien faite, spirituelle ; elle croit tout cela, car elle est un peu folle, et elle me baise, elle me baise : et moi je me moque d'elle, au moins, je t'en avertis.

SI fait : locut. qui s'emploie pour affirmer le contraire de ce qui a été dit. [L]

LISETTE

Voilà qui est bien pour votre tante : mais votre père, de qui la chose dépend le plus…

MIMI

Bon, mon père, c'est le plus facile à attraper, on le gouverne comme un enfant, il querelle toujours sans savoir pourquoi. Vous l'obstinez tous, vous le chagrinez ; et moi je lui dis toujours qu'il a raison de quereller, que vous êtes des canailles ; il ne faut que cela pour être de ses amis. Tiens, mon enfant, il ne trouve que moi de raisonnable dans toute la maison, je gage.

LISETTE

Oh, sur ce pied-là vous y demeurerez ; il n'y aura plus de Couvent pour vous, je vois bien cela.

MIMI

Je suis sûre de mon fait, te dis-je ; et le mari de ma soeur parlera aussi pour moi en cas de besoin.

LISETTE

Oui ? Il est donc de vos amis, à ce compte ?

MIMI

S'il en est ? Il en doit être plus qu'un autre. Je me fais si grande violence pour lui dire des honnêtetés. Ah le vilain homme, Lisette, le vilain homme ?

LISETTE

N'est-il pas vrai que c'est un laid mâtin ?

Mâtin : Gros chien servant ordinairement à garder une cour, à suivre les chevaux, etc. Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien.

MIMI

Oh pour cela oui. Je ne suis pourtant pas fâchée qu'on le donne à ma soeur.

LISETTE

Hé que vous a-t-elle fait ? Pourquoi cela ?

MIMI

Pourquoi ? Mon père sera fâché dans quelque temps de lui avoir fait épouser ce magot-là ; et cela fera qu'il me mariera mieux, ou qu'il me laissera peut-être choisir moi-même un petit mari comme je le voudrai.

Magot : Au propre, gros singe. Au fig. style famil. Homme fort laid. [FC]

LISETTE

Mort de ma vie, vous ne choisiriez pas mal, je pense.

MIMI

Ah, ah ! Mieux que mon père et ma tante, je vous en réponds. Si tu savais comme elle est amoureuse.

LISETTE

Votre tante amoureuse ?

MIMI

Paix, qu'elle ne sache pas que je vous ai dit cela, au moins.

LISETTE

Non, non, ne craignez rien.

MIMI

Elle ne croit pas que j'y prenne garde : mais je vois tout, moi.

LISETTE

Et que voyez-vous ?

MIMI

Il vient un petit homme causer avec elle dans sa loge toutes les fois que nous allons à l'Opéra.

LISETTE

Je ne m'étonne plus qu'elle y aille si souvent. Et entendez-vous ce qu'ils disent ?

MIMI

Si je l'entends ? Oh, ils sont tous deux bien amoureux et bien ridicules. Il l'appelle Armide, elle l'appelle son petit Renaud ; et quand quelque endroit de l'Opéra leur fait plaisir, ils se serrent les mains, ils se regardent, ils font des mines : et moi je crève de rire.

LISETTE

Voilà une bonne petite personne. Mais voici votre tante, je pense : c'est elle-même.

SCÈNE V. Madame Jaquinet, Lisette, Mimi, Jasmin.

MADAME JAQUINET

Hé, laquais, laquais, holà, laquais, petit laquais.

JASMIN

Madame ?

MADAME JAQUINET

Qu'on aille dire à la Coliquet de me garder mes places pour demain. Entendez-vous ?

MIMI

Oui, Madame.

MADAME JAQUINET

Qu'on n'y manque pas, au moins, cela est plus de conséquence qu'on ne s'imagine. Ah, ah ! Que faites-vous donc là, petite fille.

MIMI

Je contais à Lisette comme je vous aime, et combien je suis heureuse d'avoir une belle tante comme vous.

MADAME JAQUINET

Vous n'avez point été à votre Clavecin d'aujourd'hui ?

MIMI

Pardonnez-moi, ma tante, toute la matinée.

MADAME JAQUINET

Hé bien, votre maître d'Italien va venir, allez-vous-en l'attendre dans ma chambre.

MIMI

J'y vais, ma tante.

SCÈNE VI. Madame Jaquinet, Lisette.

LISETTE

Vous avez-là une aimable petite nièce, Madame.

MADAME JAQUINET

C'est la seule que j'aime de toute la famille. Elle a un si bon petit coeur, c'est une simplicité, une complaisance, une discrétion… Il n'y a point de secrets que je ne confiasse à cet enfant-là.

LISETTE

Ils seraient en bonne main. Vous en ferez votre héritière, apparemment ?

MADAME JAQUINET

Mon héritière ! Elle mon héritière ! Oh si par malheur j'ai jamais des héritiers, je prétends bien qu'ils soient de ma façon, s'il vous plaît

LISETTE

De votre façon, Madame ?

MADAME JAQUINET

Hé vraiment oui, de ma façon.

LISETTE

Vous avez donc des vues pour le mariage, Madame ?

MADAME JAQUINET

Si j'en ai ? La plaisante demande ! Si j'en ai ? Oui vraiment, j'en ai, et de très belles, et de très vives, et de très prochaines.

Au temps heureux où l'on sait plaire, Il est doux d'aimer tendrement.

Voir Armide de Philippe Quinault, UNE NAÏADE, Acte II, scène 4, vers 311 et 312.

LISETTE

C'est l'Opéra tout pur, madame ; je vous entends, vous aimez ?

MADAME JAQUINET

Oui, ma chère Lisette, le plus aimable enfant, le plus joli petit homme ! Tu le verras ; il doit venir ici, je veux lui donner aujourd'hui un petit régal dans mon appartement, j'ai pris toutes mes mesures pour cela, et…

LISETTE

Vous n'y songez pas, Madame, et Monsieur votre frère est un bourru, comme vous savez.

MADAME JAQUINET

Monsieur mon frère ! C'est un plaisant animal que Monsieur mon frère. Est-il mon tuteur ?

LISETTE

Oh pour cela non, vous êtes hors de tutelle, sans contredit.

MADAME JAQUINET

S'il voulait me chagriner sur l'âge, je trouverais fort bien les moyens de me faire émanciper.

LISETTE

Assurément.

MADAME JAQUINET

Oh çà donc, ma chère enfant, tu es une fille d'esprit, je veux te faire voir mon petit homme, afin que tu m'en dise ton sentiment.

LISETTE

Très volontiers, Madame.

MADAME JAQUINET

Il sera de ton goût, j'en suis sûre, il est enchanté de moi, tiens, mon enfant.

Il fait sa gloire de me plaire, Et tout son bonheur de me voir.

Voir Armide de Philippe Quinault, RENAUD, Acte V, scène I, vers 684 et 685.

LISETTE

Cela est bien tendre.

MADAME JAQUINET

N'est-il pas vrai ? Il perd l'esprit, te dis-je, et il me le fait perdre à moi, voilà ce qui est admirable.

SCÈNE VII. Monsieur Grognac, Madame Jaquinet, Lisette.

MONSIEUR GROGNAC

Ah ! Je vous trouve à propos, ma soeur, et je reviens exprès pour vous dire que votre procès se juge demain, et que si vous négligez de voir aujourd'hui votre rapporteur, vous pouvez compter votre affaire perdue.

Rapporteur : Juge ou Conseiller qui est chargé du rapport d'un procés. L'âme d'un procès est le Rapporteur. [F]

MADAME JAQUINET

J'irai, mon frère, j'irai ; voilà qui est bien, je vous remercie.

MONSIEUR GROGNAC

Tu diras à ma fille, toi, que le mari que je lui destine soupe ici ce soir, et que nous aurons les violons ensuite. Qu'elle se pare, qu'elle s'ajuste : je vais faire dresser son contrat de mariage, et nous le signerons demain ; qu'elle songe à être de bonne humeur sur toutes choses.

LISETTE

Oui, elle sera fort gaie, Monsieur, voilà une nouvelle bien réjouissante.

SCÈNE VIII. Madame Jaquinet, Lisette.

MADAME JAQUINET

Mon procès se juge demain ; mais voyez cet animal de Rapporteur, précipiter ainsi les choses sans qu'on l'en prie, dans le temps que je me propose une partie aussi gracieuse.

LISETTE

Avec le petit homme, n'est-ce pas ? Nous ferons, vos nièces et moi, les honneurs du logis, Madame.

SCÈNE IX. Madame Jaquinet, Angélique, Lisette.

ANGÉLIQUE

Hé bien, ma pauvre Lisette, as-tu sondé l'esprit de mon père sur mon mariage ? Est-il toujours dans la résolution…

LISETTE

Voilà votre tante.

ANGÉLIQUE

Ah ! Madame, je ne vous voyais pas, je vous demande pardon.

MADAME JAQUINET

Que je ne vous contraigne point, parlez, parlez : vous êtes bien aise qu'on vous marie.

ANGÉLIQUE

Ah, Ciel ! Que je suis malheureuse !

MADAME JAQUINET

Comment donc malheureuse ?

ANGÉLIQUE

Madame…

LISETTE

Hé, mort de ma vie, expliquez-vous, faut-il faire tant de façons ? Vous avez une tante, qui est la meilleure personne du monde, elle est dans vos intérêts, et je suis sûre qu'elle vous aidera de tout son coeur à rompre le mariage qui vous chagrine.

MADAME JAQUINET

Quoi ! C'est le mariage…

LISETTE

Oui, Madame. Nous savons pourtant bien que c'est quelque chose de bon qu'un bon mariage : mais celui que nous propose Monsieur votre frère, n'est point du tout de notre goût, je vous assure.

MADAME JAQUINET

Oh ! Pour cela vous avez raison, et monsieur Filassier, le Conseiller d'Amiens, mon prétendu neveu, est un personnage très peu ragoûtant, très peu ragoûtant, très peu ragoûtant.

ANGÉLIQUE

N'est-il pas vrai, ma tante, que mon père est bien injuste de vouloir me forcer à prendre un engagement…

MADAME JAQUINET

Vous ne le trouvez qu'injuste : il est fou, ma nièce. Allez, allez, croyez-moi, mon enfant, moquez-vous de lui, je suis de moitié.

LISETTE

La bonne tante que vous avez-là.

MADAME JAQUINET

Il veut vous marier à sa fantaisie, il prétend que je ne me marie pas, moi : vous avez quelque amant, sans doute, je ne suis pas sans cela, comme vous jugez bien. Sais-tu le parti qu'il faut prendre, Lisette ?

LISETTE

Et quel, Madame ?

MADAME JAQUINET

De faire nos petites noces en notre petit particulier ; et quand cela sera fait, que le bonhomme crie tant qu'il voudra, nous le laisserons crier tout à son aise.

ANGÉLIQUE

Comment, ma tante, vous êtes dans la résolution…

LISETTE

Vraiment oui, chacun a sa faiblesse dans le monde : Madame a la bonté de se prêter à la vôtre, il faut bien que vous lui passez la sienne.

MADAME JAQUINET

Ah ! L'heureuse faiblesse, ma chère Lisette ! L'heureuse faiblesse que celle qui me domine !

ANGÉLIQUE

Quoi ! Sérieusement, ma tante…

LISETTE

Hé oui, vous dis-je : vous aimez un joli petit homme, Madame aime un joli petit homme aussi, et vous aurez chacune votre joli petit homme. Oh, cela sera fort joli, au moins.

MADAME JAQUINET

Ce sera une petite partie carrée bien aimable et bien assortie, ma nièce. Tiens, Lisette, je veux faire de mon appartement une espèce de petit palais enchanté, où nous les mettrons ensemble, de peur qu'ils ne s'ennuient.

Partie carrée : Familièrement. Partie carrée, partie de plaisir faite entre deux hommes et deux femmes. [L]

LISETTE

Que cela est bien imaginé, Madame ! Ce sont de fort jolis oiseaux à tenir en cage, au moins : il n'y a qu'une petite difficulté qui nous embarrasse nous autres.

MADAME JAQUINET

Comment ?

LISETTE

Nous ne savons où prendre le nôtre, nous ignorons où il est, il ne sait où nous sommes, et il y a près de trois mois que nous n'avons eu de ses nouvelles.

MADAME JAQUINET

Trois mois ! Trois mois ! Il le faut faire afficher : Amant perdu, dix pistoles à gagner. Vous le retrouverez, j'ai retrouvé ma chienne.

LISETTE

Oui, il n'y a qu'à bien marquer dans l'affiche le poil et les oreilles, quelque curieuse le ramènera, peut-être.

MADAME JAQUINET

En attendant que le vôtre revienne, je vous ferai voir le mien ; mais au moins, ma nièce, écoutez donc…

LISETTE

Non, non, ne craignez rien, Madame, nous n'irons point sur vos brisées.

Brisées : On dit figurément, Marcher sur les brisées de quelqu'un pour dire, Suivre ses traces, imiter son exemple. On le dit aussi de ceux qui entreprennent le même dessein, qui écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils le traitent diversement. [F]

MADAME JAQUINET

J'ai quelques ordres à donner pour recevoir ce pauvre enfant, et il faut que je sorte ; je ne vous dis pourtant pas adieu, ma nièce. Que nous allons passer d'heureux moments, Lisette !

C'est aux jeux, c'est aux Amours, Qu'il faut donner ses plus beaux jours.

Voir Armide de Philippe Quinault, LE CHOEUR, Acte II, scène 4, vers 321 et 322.

SCÈNE X. Angélique, Lisette.

ANGÉLIQUE

Ma tante devient tout à fait folle, ma pauvre Lisette.

LISETTE

Je voudrais qu'elle le fût cent fois davantage, et que sa folie pût nous être utile à détourner, ou à différer, du moins, ce maudit mariage que votre père s'est mis dans la tête.

ANGÉLIQUE

Quelle apparence d'y réussir par là, et de quelle utilité…

LISETTE

Si nous pouvions ménager un conflit d'extravagance entre Monsieur votre père et Madame votre tante, et que cela pût nous donner le temps… Écoutez, il arrive quelquefois de certaines choses à quoi l'on ne s'attend point du tout.

ANGÉLIQUE

Que peut-il arriver qui me fasse plaisir dans la cruelle situation où je me trouve ?

LISETTE

Mort de ma vie, vous le méritez bien. Voilà ce que vous coûte votre dissimulation, et vos scrupules chimériques d'une bienséance ridicule, que vous enragez d'avoir eus, je gage.

ANGÉLIQUE

Que voulais-tu que je fisse davantage ? Je vais avec toi l'été dernier aux Tuileries, un jeune homme tout des mieux faits, et des plus spirituels nous aborde.

LISETTE

Que son valet de chambre avait bonne mine ! Vous en souvient-il, Madame !

ANGÉLIQUE

La physionomie du Cavalier me prévient en sa faveur.

LISETTE

L'air insinuant du valet de chambre me donne dans la vue.

ANGÉLIQUE

Sa conversation m'enchante.

LISETTE

Ses petits quolibets me touchèrent l'âme.

ANGÉLIQUE

Nous nous voyons plusieurs jours de suite.

LISETTE

Sans nous ennuyer, n'est-il pas vrai ?

ANGÉLIQUE

Il me parle de son amour.

LISETTE

Il me fit ses petites propositions.

ANGÉLIQUE

J'y devins sensible plus que je ne devais.

LISETTE

Je ne m'éloignai pas trop de les accepter.

ANGÉLIQUE

Je lui cache mon nom et mon logis.

LISETTE

Et vous fîtes fort mal.

ANGÉLIQUE

Je lui défends de me faire suivre.

LISETTE

Il a très sottement fait de vous obéir : voyez où nous en sommes.

ANGÉLIQUE

Pouvait-on prévoir que mon père nous emmènerait si précipitamment à la campagne ?

LISETTE

Et que nous ne reviendrions qu'à la Saint Martin ? C'est une saison morte pour les amants des Tuileries que la Saint-Martin, ils décampent avec les feuilles.

ANGÉLIQUE

Serait-il possible qu'il fût tranquille quand je ne suis occupée que de son souvenir ?

LISETTE

Oh, pour cela oui, cela est fort possible, il n'y a rien de plus naturel même.

ANGÉLIQUE

Non, Lisette, il paraissait m'aimer si tendrement : son inquiétude est égale à la mienne ; il me cherche partout avec empressement, je gage, à l'Opéra, aux Comédies ?

LISETTE

Il ne vous trouvera pas, à coup sûr : et comme ce sont les spectacles qui ont fait tourner la cervelle à Madame votre tante, votre père ne permettra jamais que vous y alliez.

ANGÉLIQUE

Qu'il est étrange de ne nous pas laisser cette liberté, et que…

LISETTE

Il n'est ma foi pas trop mal inspiré, Madame ; et vous en feriez, comme vous voyez, un usage fort contraire à ses intentions.

SCÈNE XI. Angélique, Lisette, Lolive.

LOLIVE

Faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de m'enseigner l'appartement de Madame Jaquinet. Je ne trouve personne ici.

LISETTE

Miséricorde, que vois-je, Madame ?

LOLIVE

Aurais-je la berlue ?

ANGÉLIQUE

Qu'est-ce que c'est ? Qu'es-tu donc, Lisette ?

LISETTE

Le valet de chambre de votre petit homme qui demande votre tante !

ANGÉLIQUE

Il n'est pas possible !

LOLIVE

Je ne me trompe point, ce sont elles-mêmes. Holà, ho, Monsieur mon maître, montez vite.

SCÈNE XII. Angélique, Clitandre, Lisette, Lolive.

CLITANDRE

Hé bien, Lolive, as-tu trouvé…

LOLIVE

Ho, par ma foi, oui, j'ai trouvé ; et j'ai trouvé mieux que nous ne cherchions même.

CLITANDRE

Comment ?

LOLIVE

Regardez, Monsieur, regardez, hem !

Hem : Mot Latin devenu Français, qui sert pour appeller quelqu'un, ou lui faire signe. [F]

CLITANDRE

Mon pauvre Lolive !

LISETTE

Le voilà retrouvé, Madame, et sans affiches.

ANGÉLIQUE

Ah, Ciel ! Quelle aimable surprise, tous mes sens sont troublés, ma force m'abandonne ; soutiens-moi, Lisette.

LISETTE

Hé ! Que faites-vous donc, Madame ? Vous n'y pensez pas.

LOLIVE

L'occasion est belle, prenez-la dans vos bras, Monsieur.

CLITANDRE

Quelle étrange révolution ! Je n'en puis plus, je me meurs, Lolive.

LOLIVE

Monsieur, holà, Monsieur ? Mais écoutez donc. Voilà un beau contretemps de sympathie ! Maugrebleu des sottes gens.

Maugrebleu : Espèce de juron. [L]

LISETTE

Je ne puis plus vous soutenir, je vous en avertis, Madame.

LOLIVE

Il pèse comme un diable. Je vous laisserai tomber, la peste m'étouffe.

LISETTE

Voyons donc ce que nous en ferons.

LOLIVE

Je meurs d'envie de t'embrasser, moi, et de te dire bonjour de plus près.

LISETTE

Et moi aussi.

LOLIVE

Cela est embarrassant.

LISETTE

Hé bien, qu'est-ce, Monsieur de Lolive ! Vous n'avez guère pensé à moi depuis que nous ne nous sommes vus ?

LOLIVE

Si fait, mon enfant, quelquefois par-ci, par-là dans de certains moments.

ANGÉLIQUE

Ah, Ciel !

LISETTE

Hé allons, mort de ma vie, revenez à vous : vous prenez bien mal votre temps pour vous évanouir.

LOLIVE

Allons donc aussi, vous.

CLITANDRE

Hélas !

LOLIVE

Hélas ! Le grand dadais avec son hélas ! Cela n'a non plus de force…

ANGÉLIQUE

Je vous revois après une longue absence, Monsieur ; mais je vous revois infidèle peut-être ?

CLITANDRE

Moi, infidèle, Madame ? Ah ! Ne m'accablez point par un reproche aussi cruel qu'injuste, je vous jure…

ANGÉLIQUE

Ne jurez point, Monsieur : ce n'est pas moi que vous cherchez ici.

CLITANDRE

Ce n'est pas vous ?

LISETTE

Oh ! Pour cela non : c'est notre tante ; on a demandé Madame Jaquinet.

CLITANDRE

Lolive.

LOLIVE

Cela est vrai, Monsieur, nous sommes pris pour dupes.

CLITANDRE

Croyez, Madame, que la seule passion que j'ai pour vous…

ANGÉLIQUE

N'espérez pas m'abuser, Monsieur.

LISETTE

Oh ! Pour cela, non. On sait de vos fredaines ; c'est Madame Jaquinet à qui vous en voulez, vous avez des rendez-vous avec elle tous les jours d'Opéra ; elle vous attend ici aujourd'hui, vous y venez, vous nous trouvez, vous vous évanouissez, vous nous en recontez. Mort de ma vie, vous êtes un fripon ; qu'avez-vous à dire ?

Reconter : Conter une seconde fois. [FC]

CLITANDRE

Si je connais votre tante, Madame, si je l'ai jamais vue…

SCÈNE XIII. Angélique, Clitandre, Mimi, Lisette, Lolive.

MIMI

Ma soeur, ma tante vous prie de lui venir parler tout à l'heure, elle veut vous montrer… Ah ! Ah ! Vous voilà ici, Monsieur, est-ce qu'on vous a permis d'y venir ? Qui vous a dit où nous demeurions ?

CLITANDRE

L'embarrassante conjoncture !

LISETTE

Comment ! Est-ce que vous connaissez ce Monsieur-là, Mademoiselle Mimi ?

MIMI

Si je le connais ? C'est le petit Renaud de ma tante. Si vous saviez, ma soeur, toutes les caresses qu'il lui fait, et comme ils s'aiment. Oh ! Vous verrez cela, vous en mourrez de rire.

LISETTE

Cela sera bien divertissant.

ANGÉLIQUE

Vous vous trompez, Mimi, Monsieur ne connaît pas ma tante, il ne l'a jamais vue.

MIMI

Il ne l'a jamais vue qu'à la chandelle, peut-être, dans la loge de l'Opéra : c'est ce qui fait qu'il l'aime.

LOLIVE

L'enfant dit vrai, Monsieur : on se moque de nous, il faut tout avouer.

CLITANDRE

Je suis au désespoir.

LISETTE

Je le savais bien, moi, qu'on cherchait Madame Jaquinet, et que c'était là son petit homme de l'Opéra.

MIMI

Hé, vraiment oui, c'est lui-même, vous dis-je ; je m'en vais dire à ma tante qu'il est ici, vous allez voir comme ils se connaissent.

ANGÉLIQUE

Attends, attends, Mimi.

MIMI

Non, non, je m'en vais vous l'amener, laissez-moi, faire.

SCÈNE XIV. Angélique, Clitandre, Lisette, Lolive.

ANGÉLIQUE

Vous m'avez trahie, Monsieur, le hasard vous trahit à votre tour : je suis fâchée que votre procédé…

CLITANDRE

Faites-moi la grâce de m'écouter un moment, Madame, et vous verrez…

LOLIVE

Je me donne au diable, nous ne sommes point coupables ; il n'y a point de quoi fesser un chat, ou la peste m'étouffe.

LISETTE

Écoutons-les, Madame, peut-être y a-t-il du malentendu dans tout ceci.

ANGÉLIQUE

Allez, Monsieur, le choix que vous avez fait, me venge bien de votre légèreté, je vous assure : cela suffit, et je ne prétends pas…

LOLIVE

Comment le choix ? Qu'est-ce à dire le choix ? Oh, ce n'est point par choix que nous voyons Madame Jaquinet, c'est par une nécessité presque indispensable.

LISETTE

Par une nécessité indispensable ?

LOLIVE

Oui, il faut avoir de la conduite dans le monde, on se trouve dans de certaines situations… Tenez, avec tous ces grands airs que vous voyez à ce petit Gentilhomme-là, ce n'est qu'un écolier de Droit, je vous en avertis.

CLITANDRE

Ah, malheureux ! Que vas-tu dire ?

LOLIVE

Paix, laissez-moi faire.

LISETTE

Un écolier, Madame, un écolier !

LOLIVE

Oui, vraiment, un écolier. Il est vrai que depuis que nous vous avons perdues, désespérés de ne point trouver dans le quartier de l'Université de quoi nous consoler de notre infortune, nous nous sommes logés dans le faubourg ; et par les conseils de Madame Jaquinet, Monsieur postule pour être Officier de Dragons.

LISETTE

Votre tante aime furieusement ce corps-là, Madame.

LOLIVE

Nous n'y demeurons que pendant l'hiver, jusqu'au commencement de la campagne, en attendant qu'il nous vienne de l'argent pour acheter une charge. Nous songeons à notre établissement, comme vous voyez.

CLITANDRE

Dans la seule vue de vous plaire, Madame ; de me rendre digne de vous, et de vous aimer toute ma vie.

LOLIVE

Voilà le fait, Madame. Pour vous aimer toute sa vie, il faut vivre ; pour vivre, il faut de l'argent : et comme une espèce de père que nous avons en Province ne nous en envoie point, et que Madame Jaquinet a la réputation d'en avoir ; que c'est une de ces âmes charitables qui s'intéressent aux petits besoins des jolis enfants de famille, une de ces généreuses personnes, que nous nommons entre nous autres, les Dames de la Providence… Enfin, Madame, vous comprenez bien qu'il n'y a point d'amour dans notre fait, et que notre visite et nos intentions ne sont point criminelles.

LISETTE

Ces excuses là ne sont point trop mauvaises, qu'en dites-vous, Madame ! Il n'y a pas de mal de songer au solide : il faut vivre, une fois.

CLITANDRE

Je vous proteste, Madame, que si vous me permettez de vous aimer, si vous me rendez votre coeur…

ANGÉLIQUE

Si le vôtre était tout à moi…

LISETTE

Et oui, vous vous aimez tous deux, ce n'est pas là l'affaire. Il y a une autre difficulté qui est bien plus embarrassante. Son père la marie ce soir ou demain, on dresse le contrat.

LOLIVE

Ce soir ou demain ! Quel est le mari qu'on lui destine ?

LISETTE

C'est un certain Monsieur Filassier, de par le monde.

LOLIVE

Monsieur Filassier, Monsieur ?

LISETTE

Oui, un Conseiller d'Amiens.

CLITANDRE

Mon père, Lolive !

ANGÉLIQUE

Votre père !

LOLIVE

Oui, Madame, cette espèce de père qui ne nous envoie point d'argent. Ah le vieux penard ! Il nous réduit par son avarice, à faire notre cour à des vieilles, pendant qu'il veut épouser les jeunes, lui. Oh par ma foi, j'en suis bien aise, il n'a qu'à se bien tenir.

Penard : Terme injurieux qu'on dit quelquefois aux hommes agés. [F]

CLITANDRE

Te proposes-tu quelques moyens ?

LOLIVE

Il en viendra. Nous allons raisonner Lisette et moi ; laissez-nous tête à tête seulement, et allez-vous-en trouver la tante.

CLITANDRE

Mais…

LOLIVE

Mais, mais, allez joindre la tante, vous dis-je, continuez avec elle sur le même ton. Et vous, Madame, point de caprice, ni de jalousie ; vous aurez bientôt de mes nouvelles.

CLITANDRE

Je m'abandonne à ta conduite.

ANGÉLIQUE

Soyez sûre d'une parfaite reconnaissance, si vous réussissez à nous rendre heureux.

SCÈNE XV. Lisette, Lolive.

LISETTE

Tu nous embarques là dans une affaire…

LOLIVE

Nous en sortirons bien, ne te mets pas en peine : notre Monsieur Filassier aime Monsieur son fils à la folie, quoiqu'il n'en use pas bien avec lui : il n'a que cet enfant-là.

LISETTE

Et tu dis qu'il ne lui donne pas un sol ?

LOLIVE

Oh diable, c'est qu'il aime l'argent encore plus que le fils, et s'il trouvait occasion de l'établir sans… Elle a la réputation d'être un peu folle, Madame Jaquinet.

LISETTE

Elle l'est en perfection, la réputation n'est pas fausse.

LOLIVE

Bon. Mais quelle heureuse folie est à présent en quartier chez elle ?

LISETTE

Celle de l'amour et de l'Opéra surtout, ce sont les dominantes.

LOLIVE

Et sais-tu ce que c'est que l'Opéra, toi ? Y as-tu été ?

LISETTE

Si je le sais ? J'ai vu Armide trois ou quatre fois avec Madame Jaquinet, dans les commencements, avant que vous eussiez fait connaissance.

LOLIVE

Trois ou quatre fois ! Tu dois savoir cet Opéra-là par coeur ?

LISETTE

Ma foi, je n'en ai guères retenu. Je ne suis pas fort pour la musique, moi. Le Prologue m'ennuie, le premier Acte m'assoupit, cet endroit du Sommeil m'endort, et je ne me réveille qu'à ce grand tintamarre de la fin.

LOLIVE

Mais enfin, n'en as-tu rien retenu du tout ?

LISETTE

Fort peu, te dis-je, quelques petits endroits par-ci par-là, ceux que tout le monde chante.

LOLIVE

Cela suffit, en voilà de reste.

LISETTE

Mais quel est ton dessein ?

LOLIVE

Tu le sauras, il faut…

LISETTE

Voici le père de ma maîtresse, et Monsieur Filassier ; il ne serait pas à propos qu'ils se vissent.

LOLIVE

Tu as raison. Comment nous en débarrasser ?

LISETTE

Ma foi je ne sais.

LOLIVE

Attends, attends, je vais faire Ubalde et le Chevalier Danois. Voici à propos une espèce de sceptre.

Il prend un bâton de chaise qu'il trouve rompue.

LISETTE

Que diantre veut-il dire ? Il est aussi devenu fou, je pense.

SCÈNE XVI. Monsieur Filassier, Monsieur Grognac, Lisette, Lolive.

MONSIEUR FILASSIER

Ah ! Te voilà. Bonjour, Lisette.

LISETTE

Votre servante, Monsieur.

MONSIEUR FILASSIER

Avec qui es-tu là, n'est-ce pas là… oui, vraiment. Ah, ah ! Que faites-vous de ce coquin-là chez vous, Monsieur ?

MONSIEUR GROGNAC

Moi, je ne sais. Qui est cet homme-là ? Parle.

LISETTE

Est-ce que je le connais moi ? Qu'il vous le dise lui-même.

MONSIEUR FILASSIER

C'est un maraud que je veux faire pendre.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

MONSIEUR GROGNAC

Quelque voleur que cette coquine-là m'attire chez moi.

LOLIVE

Ah ! Que d'objets horribles, Que de monstres horribles.

Voir Armide de Philippe Quinault, UBALDE et LE CHEVALIER DANOIS, Acte IV, scène I, vers 486 et 497.

MONSIEUR GROGNAC

Que veut dire ce misérable-là, avec son impertinente chanson ?

LISETTE

C'est un pauvre diable, qui a perdu l'esprit, apparemment ; laissez-le là, si vous m'en croyez.

MONSIEUR FILASSIER

Non, non, c'est le laquais de mon coquin de fils, il ne vient pas ici pour rien, mais si je prends un bâton.

MONSIEUR GROGNAC

Oui, oui, c'est le moyen de lui apprendre à parler.

LOLIVE

Laissez-nous un libre passage, Monstres, allez cacher votre inutile rage Dans l'abîme profond dont vous êtes sortis.

Voir Armide de Philippe Quinault, UBALDE, Acte V, scène I, vers 504 à 506.

MONSIEUR GROGNAC et MONSIEUR FILASSIER

Comment, pendart ?

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]

LOLIVE

Messieurs les monstres, si vous m'approchez de trop près, le sceptre enchanté jouera son jeu, je vous en avertis.

MONSIEUR GROGNAC

Attends, attends, je vais te payer de ton avis.

LISETTE

Et, Monsieur, qu'allez-vous faire ? Vous voyez bien que c'est un extravagant, vous n'auriez pas d'honneur de le battre ; il vous donnerait peut-être quelque coup qui vous ferait mal.

MONSIEUR FILASSIER

On se moque ici de vous et de moi, je pense ?

MONSIEUR GROGNAC

Montons là-haut, nous y trouverons ma fille et ma soeur, et nous en saurons davantage.

MONSIEUR FILASSIER

C'est bien dit, allons.

LISETTE, bas

Ils vont surprendre ton maître avec elles, ils ne sont encore avertis de rien.

LOLIVE, bas

Ne pourrions-nous point les retenir par quelque chose de bien amusant ? Ces chansons du quatrième Acte d'Armide, par exemple.

LISETTE

Oui, cela est bien amusant, tu as raison.

Ils vont reprendre Monsieur Grognac et Monsieur Filassier au fond du théâtre, et ils les retiennent, en leur faisant danser un branle, et en chantant.

Branle : se dit figurément du commencement d'une affaire, lorsqu'on la met en train d'aller, qu'on lui donne le premier mouvement. [T]

LOLIVE et LISETTE

Voici la charmante retraite De la félicité parfaite, Voici l'heureux séjour Des Jeux et de l'Amour.

Voir Armide de Philippe Quinault, LUCINDE, Acte IV, scène 2, vers 530 à 533.

MONSIEUR GROGNAC

Ouais, je perds patience, et je me fâcherai à la fin.

MONSIEUR FILASSIER

Mais qu'est-ce donc que cela ? Me fait-on venir pour m'insulter ? Est-ce une Comédie que nous jouons, s'il vous plaît ?

LOLIVE

Non, Monsieur, c'est un Opéra.

MONSIEUR FILASSIER, en prenant Lolive à la cravate

Un Opéra, bourreau ! Un Opéra ! Il faut que je t'étrangle.

LOLIVE

Hé ! N'en faites rien, Monsieur, ce serait trop grand dommage. Si vous saviez…

MONSIEUR FILASSIER

Quoi ! Si je savais ? Chien que tu es.

LOLIVE

Je perds l'esprit, Monsieur, je vous l'avoue, et c'est Monsieur votre fils qui me le fait perdre.

MONSIEUR FILASSIER

Mon fils !

LOLIVE

Oui, Monsieur.

LISETTE

Je vous le disais bien, que c'était un extravagant…

MONSIEUR GROGNAC

Nous verrons la fin de tout ceci.

MONSIEUR FILASSIER

C'est toi qui me le gâtes, coquin, et qui lui as fait quitter ses études pour mener une vie…

LOLIVE

Oh ! Oui, il mène une vie fort agréable, et vous avez bien sujet de vous en plaindre. Ah ! Mon maître, mon cher maître, mon pauvre maître !

MONSIEUR FILASSIER

Je le renonce pour mon enfant.

LOLIVE

Vous avez tort, il est bien votre fils, je vous assure. Quel accident ! Le pauvre garçon !

MONSIEUR FILASSIER

Il lui est arrivé quelque accident ?

LOLIVE

Vraiment, il est devenu fou, Monsieur.

MONSIEUR FILASSIER

Mon fils est devenu fou ?

LOLIVE

Oui, Monsieur, vous voyez bien qu'il tient furieusement de vous ce garçon-là.

MONSIEUR FILASSIER

Mon fils est devenu fou, mon cher ami ?

MONSIEUR GROGNAC

Il faut voir ce que c'est, et s'il n'y a point de remède.

LOLIVE, bas à Lisette

Va, va-t'en lui dire de venir ici, et de faire le fou, mais à outrance.

LISETTE, bas

Je lui ferai répéter son rôle, laisse-moi faire.

MONSIEUR FILASSIER

Hem, quoi ? Que dites-vous ?

SCÈNE XVII. Monsieur Filassier, Monsieur Grognac, Lolive.

LOLIVE

Nous disons, Monsieur, que c'est une belle cure à faire.

MONSIEUR FILASSIER

Mais où est-il ? Que fait-il ? Que dit-il ?

LOLIVE

Il est, Monsieur, il fait, il dit des choses qui vous feraient saigner le coeur.

MONSIEUR FILASSIER

Et comment ce malheur-là lui est-il arrivé ?

LOLIVE

Il lui est arrivé par la poste, Monsieur, dans vos dernières lettres.

MONSIEUR FILASSIER

Dans mes dernières lettres ?

LOLIVE

Oui vraiment, vous lui écriviez des choses si désespérantes, cela l'a saisi. Il vous aime tendrement.

MONSIEUR GROGNAC

Il est dangereux quelquefois d'avoir trop de sévérité, Monsieur Filassier.

LOLIVE

Oui, n'est-il pas vrai, Monsieur ? Vous êtes un bon père, vous, je vois bien cela.

MONSIEUR FILASSIER

Que je suis malheureux ! Mais de quelle espèce de folie est-il attaqué encore ?

LOLIVE

Ah ! Monsieur ; d'une folie, d'une folie toute des plus folles, ou la peste m'étouffe.

MONSIEUR FILASSIER

Mais comment cela a-t-il commencé, encore ? Dis.

LOLIVE

Cela a commencé par une grande fâcherie. Désespéré de vous avoir déplu, et de voir que nous ne recevions plus ni de vos nouvelles, ni de votre argent, il s'est abandonné à la douleur, il s'est jeté dans le jeu à corps perdu, il a gagné sept ou huit cents pistoles.

MONSIEUR FILASSIER

Sept ou huit cents pistoles ! Il n'y a point de folie jusques-là.

MONSIEUR GROGNAC

Non, vraiment, il n'y a que du bonheur.

LOLIVE

Du bonheur ? Ah ! Monsieur, c'est cet argent-là qui nous a perdus, cela lui a augmenté la folie du jeu, cela lui a donné celle des femmes et de la bonne chère. Si vous aviez vu, Monsieur, la vie que nous faisions, toujours au cabaret. Ah ! Monsieur, cela est bien chagrinant.

MONSIEUR FILASSIER

Mais je ne vois point encore moi…

LOLIVE

Vous ne voyez point ? Oh vous allez voir, donnez-vous patience.

MONSIEUR FILASSIER

Finis donc.

LOLIVE

Tout à l'heure, Monsieur. Le jeu, le cabaret et les femmes, sept ou huit cents pistoles ne mènent pas loin avec ces Messieurs-là ; il a dépensé, il a perdu, il a fallu avoir recours aux expédients…

MONSIEUR FILASSIER

Ah ! Le misérable a fait quelque mauvais coup ?

LOLIVE

Vous l'avez deviné, Monsieur il est devenu amoureux d'une vieille.

MONSIEUR FILASSIER

Amoureux d'une vieille ! Et n'a-t-il que cette folie-là encore ?

LOLIVE

Et n'est-ce pas assez, Monsieur ? C'est à l'Opéra qu'il est devenu amoureux, et à l'Opéra d'Armide encore. Figurez-vous ce que c'est, Monsieur, qu'un amour qui prend naissance à l'Opéra. Il s'est mis dans la tête des idées confuses de Palais, de Démons, d'enchantements, il croit être Renaud.

MONSIEUR FILASSIER

Il croit être Renaud ?

MONSIEUR GROGNAC

Voilà une plaisante folie !

LOLIVE

Oui, Monsieur, et quand il ne voit point sa vieille, qu'il appelle Armide, parce qu'elle fait assez bien les choses…

MONSIEUR FILASSIER

Hé bien, quand il ne la voit point ?

LOLIVE

Sa folie augmente, il est dans des agitations… Quelques-uns de ses amis et moi, nous faisons ce que nous pouvons pour le divertir ; mais il nous dit avec une colère qui tient un peu de la fureur :

Allez, allez, éloignez-vous de moi, Doux plaisirs, attendez qu'Armide vous ramène.

Voir Armide de Philippe Quinault, RENAUD, Acte V, scène 2, vers 723 et 724.

MONSIEUR FILASSIER

Voilà qui est étrange !

MONSIEUR GROGNAC

Cette folie-là n'est pas dangereuse, et dans la suite…

LOLIVE

Elle n'est pas dangereuse ? Si vous saviez ce qu'il nous a fait aujourd'hui.

MONSIEUR FILASSIER

Comment ? Qu'a-t-il fait ?

LOLIVE

Nous étions auprès de lui trois ou quatre ; car on le garde à vue, afin que vous le sachiez.

MONSIEUR FILASSIER

Hé bien ?

LOLIVE

Il nous a pris pour des Démons, et il voulait à toute force que nous l'emportassions au bout de l'univers.

MONSIEUR FILASSIER

Le pauvre enfant !

MONSIEUR GROGNAC

Cela est chagrinant.

LOLIVE

Nous n'en avons rien voulu faire, comme vous jugez bien ; et pour y aller tout seul, il a sauté par la fenêtre.

MONSIEUR FILASSIER

Par la fenêtre, mon cher enfant ! Miséricorde !

LOLIVE

Ne vous affligez point, Monsieur, il ne s'est point fait de mal.

MONSIEUR GROGNAC

Il ne s'est point fait de mal en se jetant par la fenêtre ?

LOLIVE

Non, Monsieur. Dans les commencements de sa maladie, j'ai eu la précaution de le loger dans une salle basse.

MONSIEUR FILASSIER

Que je te suis obligé, mon pauvre Lolive.

LOLIVE

Oh, Monsieur, il n'y a pas de quoi, je vous assure. Tout ce qui me chagrine, c'est que quand il a été échappé, il s'est d'abord enfui chez sa vieille, qui le tient à l'heure qu'il est, et qui est aussi folle que lui, pour le moins.

MONSIEUR GROGNAC

On devrait faire un bon exemple de ces coquines-là, qui débauchent ainsi la jeunesse.

MONSIEUR FILASSIER

Et qui est cette créature-là, dis ?

LOLIVE

Une extravagante, de par le monde, qu'on appelle Madame Jaquinet.

MONSIEUR FILASSIER

Madame Jaquinet, monsieur Grognac !

LOLIVE

Oui, justement, la soeur d'un Monsieur Grognac, qui est un grand imbécile, à ce qu'on dit.

MONSIEUR GROGNAC

Parle donc, hé maraud, sais-tu bien que c'est moi qui suis Monsieur Grognac ?

LOLIVE

Monsieur Grognac l'imbécile ? Je vous demande pardon, Monsieur, je ne vous connaissais que de réputation.

MONSIEUR GROGNAC

Tu es un insolent…

MONSIEUR FILASSIER

Monsieur Grognac ?

MONSIEUR GROGNAC

Ce coquin-là…

MONSIEUR FILASSIER

Un peu de patience… Mon fils est donc ici, apparemment ?

LOLIVE

Oui, Monsieur.

C'est ici le séjour enchanté D'Armide et du Héros qu'elle aime.

Quand vous êtes venu, Monsieur, je répétais le rôle d'Ubalde, s'il vous en souvient ; et vous voilà tout à propos pour faire celui du Chevalier Danois.

Peut-être quand il vous verra, il rougira de faiblesse, Et nous l'engagerons à partir de ces lieux.

Voir Armide de Philippe Quinault, UBALDE, Acte IV, scène I, vers 517 et 518.

Voir Armide de Philippe Quinault, LE CHEVALIER DANOIS, Acte V, scène I, vers 528 et 529.

MONSIEUR FILASSIER

C'est bien dit : allons, mène-moi où il est, que je le vois.

MONSIEUR GROGNAC

Ouais, qu'est-ce que tout cela signifie ?

SCÈNE XVIII. Monsieur Grognac, Monsieur Filassier, Lolive, Lisette.

LISETTE

Ah ! Messieurs, où allez-vous ? Le triste objet à voir ! La folie de ce pauvre jeune homme et l'extravagance de Madame Jaquinet, ne font que croître et embellir. Ils sont dans l'accès à l'heure que je vous parle.

LOLIVE

Ils sont dans l'accès ? Quelle pitié, Monsieur ! Ils sont dans l'accès.

MONSIEUR GROGNAC

Il faut que je vois un peu cela de plus près.

Il part.

SCÈNE XIX. Monsieur Filassier, Lolive, Lisette.

LISETTE

Il a fallu leur aller chercher dans l'Office des feuilles et des fleurs, pour faire des guirlandes. Si vous voyez comme il est bâti ; il se tourne quelquefois du côté d'Angélique, qu'il appelle la Gloire : cela fait juroter Madame Jaquinet.

Juroter : Juroter est un mot fabriqué d'après jurer qui signifierait jurer doucement et délicatement comme on dit suçoter d'après sucer.

LOLIVE

Bon, bon, bon, Monsieur, il a encore du goût pour la gloire ; cela veut dire quelque chose.

MONSIEUR FILASSIER

Comment ? Qu'est-ce que cela signifie ?

LISETTE

Cela signifie qu'un clou chasse l'autre, comme vous savez ; et s'il pouvait prendre de l'amour pour quelque jolie personne qu'on lui ferait épouser… Vous comprenez bien, Monsieur.

LOLIVE

Tu n'y songes pas : marier un homme pour le remettre dans le bon sens ; c'est le moyen de le faire devenir fou.

MONSIEUR FILASSIER

Point, point, elle a raison. Hé plût au Ciel que cela pût réussir !

LOLIVE

Oui, vous êtes de cet avis-là ? Oh bien, laissez-nous flatter un peu sa manie pendant quelques moments.

LISETTE

Les voici avec Monsieur Grognac, je pense.

MONSIEUR FILASSIER

Ah ! Mon enfant, mon cher enfant !

LOLIVE

Ne pleurez donc pas comme cela, Monsieur, vous ferez rire tout le monde.

SCÈNE XX. Monsieur Grognac, M. Filassier, Me. Jaquinet, Clitandre, Lisette, Lolive.

MONSIEUR GROGNAC

Allez, ma soeur, vous êtes une vieille folle, avec vos visions.

MADAME JAQUINET

Taisez-vous, mon frère, vous ne savez ce que vous dites.

MONSIEUR GROGNAC

Et vous, Monsieur, qui vous mettez dans la cervelle.

LOLIVE

Comme il se tourmente, voyez-vous ?

CLITANDRE, chante

Armide, vous m'allez quitter.

Voir Armide de Philippe Quinault, RENAUD, début de l'Acte V, scène I, vers 651 à .

MADAME JAQUINET, une bourse à la main

On juge mon procès, je vais solliciter, Bon droit a toujours besoin d'aide : Mon juge est un vieux fou que ma partie obsède, Et que l'argent seul peut tenter.

Parodie de Armide de Philippe Quinault, Acte V, scène I, vers 652 et 660. Les vers de Madame Jaquinet sont une parodie.

MADAME JAQUINET

Pour cela, je fais de belles passions, n'est-il pas vrai ?

LOLIVE

Vous voyez bien, Monsieur, ce n'est pas un conte.

MONSIEUR FILASSIER

Hélas non, il n'est que trop vrai.

MONSIEUR GROGNAC

Mais, vraiment oui, je pense que c'est tout de bon, qu'ils ont perdu l'esprit l'un et l'autre.

MADAME JAQUINET

Hé bien, mon frère, vous êtes témoin de notre amour extrême, ayez bien soin de ce pauvre garçon pendant mon absence, je ne serai pas longtemps sans revenir.

MONSIEUR GROGNAC

Il en faut rire malgré moi.

MADAME JAQUINET

Je te le recommande aussi, Lisette.

SCÈNE XXI. Monsieur Grognac, Monsieur Filassier, Clitandre, Lolive, Lisette.

LISETTE

Allez, allez, Madame ; et nous,

Jusqu'à son retour, par d'agréables jeux, Occupons le Héros qu'elle aime.

Voir Armide de Philippe Quinault, ARMIDE, Acte V, scène I, vers 705 et 706.

LOLIVE

C'est fort bien dit.

CLITANDRE, bas

Comment tout cela finira-t-il, mon pauvre Lolive ?

LOLIVE, bas

Cela finira bien, nous approchons du dénouement.

Haut.

Allons, Messieurs, venez-vous-en faire de vieux diables, sous la figure des plaisirs.

MONSIEUR GROGNAC et FILASSIER

Que nous fassions les diables ?

LISETTE

Et vraiment oui, il faut bien amuser cet enfant-là, en attendant qu'Armide revienne.

MONSIEUR FILASSIER

Mais c'est entretenir son extravagance, au lieu de songer à le guérir.

LOLIVE

Point du tout, au contraire, Monsieur, donnez-vous patience, Lisette et moi nous le divertirons bien tout seuls. Allons, ma Reine, la passacaille d'Armide ; chorus, vous autres.

LISETTE et LOLIVE, chantent

Si mon Maître est atteint de folie, C'est l'Amour qui cache sa manie ; Que d'Amants que je vois, Sont plus fous mille fois.

Lolive danse.

Parodie d'un couplet d'Armide de Philippe Quinault, Acte II, scène 3, vers 319 et 322.

MONSIEUR FILASSIER

Oh ! Si tu les tires de là, je te paierai bien, je t'en réponds.

SCÈNE XXII. M. Filassier, Monsieur Grognac, Angélique, Clitandre, Lisette, Lolive.

ANGÉLIQUE

Est-il vrai, mon père, que ce jeune Monsieur qui a perdu l'esprit est le fils de Monsieur Filassier ?

MONSIEUR GROGNAC

Oui, ma fille, mais cela n'empêchera pas…

LOLIVE

Que vois-je, Monsieur ? Ah, Ciel !

MONSIEUR FILASSIER

C'est Angélique, la fille de Monsieur Grognac.

LOLIVE

Voilà le remède qu'il faut à votre fils, Monsieur, que cette grande fille-là.

MONSIEUR GROGNAC

Ah ! Voici qui est plaisant. Le valet est aussi fou que le maître, je pense.

MONSIEUR FILASSIER

Comment donc ?

LOLIVE

Oui, vous dis-je : voulez-vous en faire l'expérience ?

MONSIEUR FILASSIER

Et de quelle manière en faire l'expérience ?

LOLIVE

Cela ne sera pas bien difficile, tenez.

Bas à Clitandre.

Tout va bien.

Haut.

Profitez d'un temps si précieux.

CLITANDRE

Que vois-je ? Quel éclat vient de frapper mes yeux !

LISETTE

Ô merveilleux effet de la sympathie !

LOLIVE

Hé bien, Monsieur, n'avais-je pas raison : qu'en dites-vous ?

MONSIEUR FILASSIER

Cela est fort bien, mais…

LOLIVE

Mariez-le avec cette fille-là, si vous m'en croyez. Je vous le garantis fou à lier s'il ne l'épouse.

MONSIEUR FILASSIER

Mais est-il aussi fou que tu le dis ?

LOLIVE

Oh pour cela, oui, le diable m'emporte, il ne tient qu'à lui de l'être davantage même, vous n'avez qu'à dire.

MONSIEUR GROGNAC

On nous joue, Monsieur Filassier, sur ma parole.

MONSIEUR FILASSIER

De quelque manière que la chose puisse être, je vous demande votre fille pour mon fils, me la refuserez-vous ?

MONSIEUR GROGNAC

Pour vous, ou pour lui, cela m'est indifférent, pourvu que ce ne soit pas une vraie folie ; et que ma soeur…

LISETTE

La voici, nous n'avons qu'à nous bien tenir.

CLITANDRE

Mon père, je vous demande…

MONSIEUR FILASSIER

Entrons là-dedans, nous y parlerons sérieusement de cette affaire. Allons, Monsieur Grognac, venez.

SCÈNE XXIII. Madame Jaquinet, Lolive, Lisette.

MADAME JAQUINET

Hé bien, ma chère Lisette, ce pauvre Renaud ne s'est-il point ennuyé pendant mon absence ?

LISETTE

Lui, Madame, ennuyé ? Il est gai comme un Pinson, le voilà qui décampe avec la Gloire.

MADAME JAQUINET

Avec la Gloire ? C'est ma nièce.

Vous partez, Renaud, vous partez, Suivez ses pas, démons, démons… Ah ! Je suis au désespoir.

Voir "Armide" de Philippe Quinault, acte V, scène 4, Armide, vers 753.

LISETTE

Ne vous désespérez point, Madame.

Vous serez après la gloire, Ce qu'il aimera le mieux.

MADAME JAQUINET

Ah, je n'en puis plus, je me meurs ; perfide, barbare !

Tu jouis en partant, Du plaisir de m'ôter la vie.

LISETTE

Hé, allons, Madame, contre fortune bon coeur.

MADAME JAQUINET

Traître, attends, je le tiens, je le tiens, son coeur perfide. Ah ! Je ne tiens rien, je suis trahie, je suis outrée ; mais je me vengerai, je me vengerai.

L'espoir de la Vengeance est le seul qui me reste, Démons, démons, détruisez ce Palais, Détruisez ce Palais.

Elle s'en va.

LOLIVE

La folie de mon maître était plus facile à guérir que celle de Madame Jaquinet. Si tu voulais m'épouser aussi, toi, pour me guérir la mienne ? Qu'en dis-tu.

LISETTE

Moi, je dis que La chaîne de l'hymen m'étonne.

LOLIVE

Et va, va, mon enfant, tu n'en mourras pas non plus qu'une autre.

LISETTE

M'en répons-tu ?

LOLIVE

Oui vraiment.

LISETTE

Allons donc ; et si nos maîtres sont d'accord, nous n'aurons pas de peine à nous accorder.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0