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Comédie en prose

Le Retour des Officiers

Dancourt· créée en 1697· 88 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois le 19 ocotbre 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR RAPINEAU, sous-Fermier
  • MONSIEUR DES BALIVEAUX, Conseiller
  • MADAME THOMAS
  • HENRIETTE, fille de Madame Thomas
  • ISABELLE, nièce de Madame Thomas
  • TOINETTE
  • CLITANDRE, Officier Gascon
  • ÉRASTE, Officier
  • MATURIN, frère de Monsieur Rapineau
  • UN LAQUAIS, de Monsieur Rapineau
  • UN VIELLEUX, aveugle
  • PLUSIEURS FLAMANDS et FLAMANDES

Le théâtre s'ouvre par un air Italien.

SCÈNE I. Monsieur Rapineau, Maturin.

MONSIEUR RAPINEAU

Est-il possible que mes soins, mon amour, mes assiduités, mes empressements, les petits régals que je donne, les dépenses où je m'engage, ne toucheront point le coeur de mon inhumaine : et ne devrai-je qu'aux ordres de sa mère le bonheur de la posséder ?

MATURIN

Morgué, vela bian de la musique pardue ; et si vous velez que je vous parle franchement, il m'est avis que vous êtes un benêt de faire tout ça.

Morgué : Sorte de juron de paysan. [F]

MONSIEUR RAPINEAU

Comment ? Comment donc un benêt ?

Benêt : idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [F]

MATURIN

Ne vous fâchez point, je sommes tous seuls ; et quoiqu'il soit bian plus de midi en ville, il est encore de bon matin chez Madame Thomas. Vous faites coucher toute la maison à trois heures après minuit, on ne s'y lève qu'à proportion ; votre musique n'a réveillé parsonne. On ne nous voit, ni on ne nous entend, je pouvons nous dire familièrement ce que je pensons.

MONSIEUR RAPINEAU

Non, s'il vous plaît, point de familiarité : vous savez bien sous quelles conditions je vous ai tiré du Village, pour vous pousser dans la Finance ?

MATURIN

Palsanguenne, oui, me voilà bian poussé, je suis rat de cave, et rat de cave de campagne encore ; et au train que vous prenez, vous, vous pourriez bian le redevenir : car vous l'avez été vous aussi, ne vous en déplaise, et c'est le premier degré de la forteune, à ce que vous dites.

Rat de cave : Familièrement et par injure, rats de cave, les commis des aides, et aujourd'hui, des contributions indirectes qui visitent les caves. [L]

MONSIEUR RAPINEAU

Qu'est-ce à dire ? Moi, redevenir Rat de cave ? Moi, Adjudicataire des regrats de Péronne, sous-fermier des aides de l'Élection de Saint-Quentin ? Quelle impertinence !

Regrats : Vente, en détail et de seconde main, de menues denrées, particulièrement du sel, des grains, du charbon. [L]

Sous-fermier : Celui, celle qui prend des biens ou des droits à sous-ferme. [L]

MATURIN

Impertinence ! Oh dame acoutez, Monsieur le Sous-farmier de Saint-Quentin, quoique vous sayez tout ça, vous êtes mon frère, oui ; et sans notre oncle le Portier de ce gros Maltoutier, qui nous fit venir tout petit, pour être laquais…

Élection : Anciennement. Nom des tribunaux où l'on jugeait en première instance tout ce qui avait rapport aux tailles, aux aides et aux gabelles. [L]

Maltotier : Celui qui fait la maltôte qui est un Impôt levé sous Philippe le Bel, pour la guerre contre les Anglais ou Toute espèce de perception d'impôts.. Maltôtier n'est plus un terme d'administration ; c'est un terme d'histoire ou de dénigrement. [L]

MONSIEUR RAPINEAU

Laquais, moi ? Moi, laquais ? J'étais en pension chez lui, vous ne savez ce que vous dites.

MATURIN

Cela est vrai, vous étiez nourri dans la maison ; mais comme vous ne payiez rien, et qu'il vous habillait encore par-dessus le marché, vous portiez la queue à Madame sa femme par reconnaissance. Acoutez, c'est morgué ce qui vous a fait ce que vous êtes.

MONSIEUR RAPINEAU

Monsieur Maturin, Monsieur Maturin…

MATURIN

Vous enragez que je vous dise tout ça ; car vous êtes glorieux, et je ne sais pas de qui vous tenez ; je ne sommes pas comme ça dans notre famille.

Glorieux : est aussi celui qui a acquis de la gloire par son merite, par son savoir, par sa vertu, ou de ce qui donne de la gloire. [F]

MONSIEUR RAPINEAU

Écoutez donc, il n'y a qu'un mot qui serve, je vous ai dit que je ne prétendais pas qu'on sût qui vous êtes, j'ai de bonnes raisons pour cela. Si vous faites tant qu'on vienne à le soupçonner seulement, je vous renverrai planter vos choux dans votre Village.

MATURIN

Oh palsangué, j'irai bian tout seul ; aussi bian j'enrage quand je vous vois faire ici toutes les sottises que vous faites. J'ai du naturel, moi, je ne sis pas comme vous.

MONSIEUR RAPINEAU

Je n'ai que faire de votre naturel, taisez-vous.

MATURIN

Si vous n'étiez pas mon frère, est-ce que je me soucierais qu'on se moquit de vous ?

MONSIEUR RAPINEAU

Ce ne sont pas là vos affaires.

MATURIN

Si fait, vous êtes mon frère une fois.

Si fait : Sorte d'adverbe qui veut dire pardonnez-moi oui et qui a cours dans le bas style. [R]

MONSIEUR RAPINEAU

Encore ?

MATURIN

Le coeur me saigne de vous voir dépenser notre bian à être amoureux d'une parsonne qui ne vous aime point.

MONSIEUR RAPINEAU

Qui ne m'aime point ! Qui vous a dit cela ?

MATURIN

Hé, morgué, vous le disiez vous-même tout à l'heure encore, et si pourtant vous ne laissez pas de ly bailler toujours des cadeaux, des festins, de la musique. N'est-ce pas aujourd'hui encore que vous leur amenez des violons, et que vous leur baillez à souper ?

MONSIEUR RAPINEAU

Je n'aime ni les frères, ni les contrôleurs, Monsieur Maturin.

MATURIN

Ce que j'en dis, n'est pas que j'en parle : mais cet argent-là serait bian mieux employé à faire subsister notre soeur Nicole, qui garde des vaches auprès de Corbie, et le cousin Guillaume, qui n'est que le bediau d'une petite paroisse.

Corbie : Nom de lieu. Corbeia. Il y a la vieille et nouvelle Corbie. La vieille Corbie, est une petite ville de Picardie sur la Somme, dans le petit pays appellé Santerre. [T]

MONSIEUR RAPINEAU

Oh, finirez-vous ? Si vous me parlez jamais de ces gens-là, vous n'avez qu'à faire votre paquet, et les aller joindre, entendez-vous ? Je vous révoque. Ces gueux-là, quand cela commence à faire fortune, cela est d'une insolence…

SCÈNE II.

MATURIN, seul

Morgué, tope, je me tians révoqué : Il me déplaît par trop d'être le rat de cave de mon frère, et de le voir Monsieur ; j'aimerais palsanguenne mieux être le valet d'un autre.

SCÈNE III. Toinette, Maturin.

TOINETTE

Votre servante, Monsieur Maturin.

MATURIN

Votre valet, Mademoiselle Toinette, comment vous en va ?

TOINETTE

Moi, je suis toute malade ; et je voudrais que le diable vous eût emporté, vous et votre Monsieur Rapineau, avec sa chienne de musique : cet animal-là nous assassine tous les soirs de grands repas, on en a des indigestions toute la nuit ; et quand on a commencé à s'endormir, il vous envoie des réveille-matin aussi désagréables…

MATURIN

Oui, des chansons en latin, où lui-même il n'entend goutte, non plus que les autres. Il est bian fou de faire tout ça pour votre Mademoiselle Henriette, alle ne l'en aime pas davantage.

TOINETTE

Elle ne le hait pas tant que dans les commencements : mais voilà l'hiver qui approche, cela reviendra.

MATURIN

Comment donc ça ?

TOINETTE

Quand il n'y a que de la robe et de la Finance dans le commerce, les Sous-fermiers brillent, on les trouvent passables : mais sitôt qu'on revoit des Officiers, ces autres Messieurs-là deviennent si laids, si laids…

MATURIN

J'entends. Le nôtre aura bientôt son congé, n'est-ce pas ?

TOINETTE

Je crois qu'on doit aujourd'hui commencer à lui faire la mine, on boudera demain plus sérieusement ; dans trois ou quatre jours on lui cherchera querelle, et on lui fermera la porte au nez sur la fin de la semaine.

MATURIN

Bon, tant mieux ; il vient de me bailler mon congé.

TOINETTE

Votre congé ?

MATURIN

Oui, j'étais Rat de cave comme vous savez ; et par amiquié depuis qu'il est ici, je l'y sarvais parfois de valet de chambre, je ne suis rian de tout ça ; je charche condition : si vous en saviez queuque bonne où on portît la queue, par exemple, ça porte bonne chance.

TOINETTE

Vous êtes trop formé pour cela, Monsieur Maturin, cette condition-là serait difficile à trouver.

MATURIN

Morgué point, je prendrai la première venue.

TOINETTE

À moins de vous faire cocher ou secrétaire.

MATURIN

Non, tatigué, laquais, n'an s'en trouve bien, et si je m'en étais avisé plus jeune… Je me recommande à vous, Mademoiselle Toinette. Voici queuque une de vos Damoiselles. Sans adieu je vas charcher forteune.

Tétigué : interj. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

SCÈNE IV. Henriette, Toinette.

HENRIETTE

Ma chère Toinette, je suis dans le dernier désespoir.

TOINETTE

Qu'y a-t-il donc ? Qu'est-il arrivé de nouveau ?

HENRIETTE

J'en mourrai, je le sens bien, je n'y pourrai survivre.

TOINETTE

Et que diantre, à qui en avez-vous, s'il vous plaît ?

Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]

HENRIETTE

Ma mère vient de me déclarer qu'elle veut absolument que je me marie.

TOINETTE

Mais cela n'est point si tragique, à ce qu'il me semble ; ce n'est point encore une chose faite. Et, qui est ce mortel-là qui s'expose à vous épouser sans votre permission.

HENRIETTE

Ce vilain Monsieur Rapineau, qui nous a voulu suivre malgré nous en ce pays-ci, sous prétexte de ses affaires.

TOINETTE

Ah, le traître ! Il paraissait n'avoir point d'autre but que celui de dépenser son argent, de vous régaler, en attendant mieux, et il a des vues secrètes ? Il s'adresse à Madame votre mère, sans vous en rien dire ?

HENRIETTE

Il y a trois semaines qu'il ménage son esprit : mais ce n'est que d'hier qu'il a sa parole.

TOINETTE

Par ma foi, Madame, voilà un insolent maroufle, je ne saurais m'en taire. Je le regardais, moi, comme un homme sans conséquence, un oiseau de passage, que l'hiver chasserait avec les hirondelles.

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

HENRIETTE

Que je suis malheureuse.

TOINETTE

Allez, allez, ne vous affligez point plus que de raison, il nous vient du secours, le quartier d'hiver approche.

HENRIETTE

Il y a quatre jours que je n'ai pas de nouvelles d'Éraste, et ma cousine ne reçoit point de lettres de Clitandre.

TOINETTE

Tant mieux, Madame, c'est bon signe, ils vous en apporteront eux-mêmes ; ils savent bien que nous sommes à Péronne, et dès qu'ils pourront quitter l'armée, ils viendront d'abord ici, apparemment.

SCÈNE V. Henriette, Isabelle, Toinette.

ISABELLE

Grande et réjouissante nouvelle, ma cousine.

TOINETTE

Vivat, Madame, vos amants sont arrivés, je gage.

Vivat : mot emprunté du Latin, et dont on se sert pour applaudir, pour approuver, Tout le monde cria vivat. Il est du style familier. [T]

HENRIETTE

Serait-il possible ?

ISABELLE

C'en est un qui m'arrive, à moi.

HENRIETTE

Serait-ce Clitandre, ma chère cousine ?

ISABELLE

Non, c'est Monsieur des Baliveaux.

TOINETTE

Monsieur des Baliveaux, le frère de cet imbécile d'abbé, Madame ?

ISABELLE

C'est l'Abbé lui-même. Il a quitté le petit-collet, son frère est mort, il est devenu l'aîné de la famille, Conseiller au Présidial d'Abbeville ; et il vient en hâte, à ce qu'on dit, pour faire hommage à mes charmes, de sa nouvelle succession.

Petit-collet : Un homme à petit collet, ou, simplement, un petit collet, un homme d'église, ainsi dit à cause de ce collet que les ecclésiastiques portaient plus petit. En mauvaise part, celui qui affectait de porter un petit collet et de se donner des manières dévotes. Le petit collet, la profession ecclésiastique. [L]

Présidial : Compagnie de Juges établie dans les villes considerables pour y juger les appellations des Juges subalternes et des villages dans des matieres mediocrement importantes. [F]

HENRIETTE

Ah, le fatigant personnage ?

ISABELLE

Il sera peut-être moins ridicule en Conseiller qu'en abbé : au pis aller, ce sera une nouvelle figure qui nous réjouira.

Conseiller : se dit plus regulierement des Officiers Royaux de Judicature. [F]

TOINETTE

Oh ! Pour cela vous êtes furieusement fille, il n'y a point de nouveauté qui ne vous fasse plaisir.

ISABELLE

J'en demeure d'accord, et je ne suis pas fâchée même quelquefois que le Printemps vienne, pour changer un peu de compagnie.

HENRIETTE

Tu n'y songe pas, cousine, c'est le temps du départ, que le Printemps, tout le monde va à l'armée, on ne voit plus aucun Officier.

ISABELLE

Hé qu'importe ? On les a vus six mois, n'est-ce pas assez ? C'est cette absence-là qui les fait valoir : et crois-moi, cousine, on les trouverait aussi ennuyeux que d'autres, si on les voyait toute l'année.

TOINETTE

Cela se pourrait fort bien, au moins ; et il me semble, à moi, qui en ai fait l'expérience, qu'une passion d'hiver est bien usée, et qu'elle tire diantrement sur ses fins quand le mois de mars arrive.

HENRIETTE

Je suis d'un caractère bien différent : le départ d'Éraste m'a fat de la peine, j'ai trouvé son absence insupportable, et je languis après son retour.

TOINETTE

Cela ne vous a pas empêchée de vous bien réjouir pendant tout l'Été, et de faire bonne chère quand nous allions à Ivry avec Monsieur Rapineau, et que Robert apprêtait le souper à la maison de ce libraire.

HENRIETTE

Tu crois que cela me faisait plaisir ? Ma mère le voulait, j'obéissais.

TOINETTE

Quelle complaisance ! Cela est vrai, vous étiez de la plus mauvaise humeur du monde, et je me souviens que vous pensâtes crever de rire à cette partie que nous fîmes du temps des bains dans les îles de Charenton.

ISABELLE

Oh ! Pour ce jour-là tu ne peux t'en défendre, tu avais oublié l'absence d'Éraste, cousine.

HENRIETTE

Oui, j'en conviens, je me divertis fort : mais par malice, je t'assure, et par la seule satisfaction de berner un ennuyeux d'été.

TOINETTE

Ce pauvre diable de Monsieur Rapineau ! Le coeur me saigne quand j'y songe. C'est pourtant moi qui lui avais fait cacher sa chemise et ses habits tandis qu'il se baignait, et qui fus cause qu'il fut obligé de grelotter dans la rivière pendant tout le souper, qui se faisait à ses dépens.

HENRIETTE

Je ne l'ai jamais tant aimé que ce jour-là.

ISABELLE

Parce que nous le vîmes une heure de moins, et qu'il était dans l'eau jusqu'au cou.

HENRIETTE

Je voudrais qu'il en eût aujourd'hui quatre pieds par-dessus la tête, le bourreau qu'il est.

ISABELLE

Ah, ah ! Cousine, et que t'a-t-il donc fait ?

TOINETTE

Rien encore, Dieu merci, Madame : mais il a de mauvaises intentions. Savez-vous bien qu'il prétend épouser, cet animal-là ?

ISABELLE

Il faut le noyer, tu as raison, je suis de ton avis.

HENRIETTE

Paix, taisons-nous, voici ma mère.

SCÈNE VI. Madame Thomas, Henriette, Isabelle, Toinette.

MADAME THOMAS

Ah, vous voilà ! Je vous cherchais, et je suis bien aise de vous trouver toutes trois ensemble.

TOINETTE

Vous aimez la bonne compagnie, Madame, nous savons bien cela.

MADAME THOMAS

J'ai quelque chose à vous dire, à quoi vous ne vous attendez pas, et qui vous fâchera.

ISABELLE

Ne nous le dites donc point, ma tante, nous ne sommes pas curieuses.

MADAME THOMAS

Je viens d'apprendre que Clitandre et Éraste sont ici.

ISABELLE

Ah, ma chère tante !

HENRIETTE

Ma pauvre Toinette ?

TOINETTE

Je vous le disais bien, voilà du secours, Madame.

ISABELLE

Ils sont ici, ma tante, et vous croyez que cela doit nous chagriner ?

MADAME THOMAS

Oui, ma nièce ; car je vous défends de les voir, entendez-vous ?

HENRIETTE

Ah, ma mère !

MADAME THOMAS

Je prétends être obéie, et je ne veux pas qu'ils mettent le pied chez moi, ni eux, ni toutes ces connaissances de l'année passée, que l'hiver va ramener.

ISABELLE

Ne plus voir Clitandre, Madame ?

MADAME THOMAS

Non, ma nièce.

HENRIETTE

Renoncer aux visites d'Éraste ?

MADAME THOMAS

Oui, ma fille.

TOINETTE

Hé, pourquoi cela, Madame, s'il vous plaît ?

MADAME THOMAS

Pourquoi, coquine ? C'est bien à toi de me demander des raisons ? Mais voyez cette insolente !

TOINETTE

Je vous demande pardon, Madame : mais je suis surprise que vous vouliez troubler un commerce aussi innocent que celui de …

MADAME THOMAS

Innocent tant qu'il vous plaira, je sais bien ce que je dis, et des connaissances d'Hiver ne valent rien pour l'établissement des filles.

TOINETTE

Ma foi, Madame, celles d'Été ne sont pas moins dangereuses, et les promenades d'Ivry et des îles de Charenton…

MADAME THOMAS

Vous êtes une impertinente, j'avais mes vues quand j'ai donné les mains à ces parties-là. Oh çà, ma fille, je vous ai expliqué les sentiments où je suis pour Monsieur Rapineau, vous prendrez votre parti là-dessus, s'il vous plaît.

TOINETTE

Il est tout pris, nous n'en voulons point.

MADAME THOMAS

Et pour vous, ma nièce, je vous destine à Monsieur des Baliveaux.

ISABELLE

À Monsieur des Baliveaux, ma tante ! Quoi, c'est pour cela qu'il vient ici ?

MADAME THOMAS

Oui. Vous le connaissez, vous l'avez vu Abbé, il est Conseiller maintenant. C'est un fort honnête garçon, tout jeune, qui n'a pas plus de quarante-huit ou quarante-neuf ans, fort riche, et qui a une Terre auprès d'Amiens, où l'on vend plus de canards par an, que dans tout le reste de la Province.

ISABELLE

Je suis bien sa très humble servante, ma tante, je n'ai que faire de lui, ni de ses canards.

MADAME THOMAS

Vous y ferez vos petites réflexions, je vous en donne tout le loisir ; mais vous pouvez compter que je ne veux point voir de gens de guerre, ni dans ma maison, ni dans ma famille.

HENRIETTE

Mais, ma mère…

MADAME THOMAS

Je n'en veux point, vous dis-je, je connais le fort et le faible de tous les états de la vie. Votre père était Greffier, à vous, il m'a laissé du bien : le vôtre avait la Ferme du Tabac, il est mort riche. Ils avaient un frère Capitaine de cavalerie, qui mourut l'année passée aux Invalides. Point de disputes, Mesdemoiselles, un financier, un homme de robe, ou un couvent, et le congé à ces deux Messieurs surtout ; que je ne les voie pas davantage.

TOINETTE

Cette femme-là s'explique clairement, il n'y a pas moyen de faire semblant de ne pas l'entendre.

SCÈNE VII. Henriette, Isabelle, Toinette.

HENRIETTE

Moi, j'épouserais Monsieur Rapineau ?

ISABELLE

Je serais femme de Monsieur des Baliveaux ?

TOINETTE

Vous voilà aussi mal loties l'une que l'autre, et vous n'aurez rien à vous reprocher ; mais enfin la chose n'est pas sans remède.

HENRIETTE

Mais tu connais l'humeur impérieuse de ma mère : comment lui faire changer de sentiment ?

TOINETTE

Comment ? C'est la profession d'Éraste et de Clitandre qui l'effarouche, c'est celle de ces deux autres qui lui a gagné le coeur ?

ISABELLE

Cela est vrai.

TOINETTE

Hé bien, ne pourrions-nous point ménager un petit troc entre ces Messieurs ?

HENRIETTE

Comment ?

TOINETTE

Faire deux Officiers de vos deux benêt, et jeter les deux Officiers dans la Robe et dans la Finance. Je me chargerai quasi, moi, de les faire consentir tous quatre à la chose.

ISABELLE

Clitandre, Conseiller d'Abbeville !

HENRIETTE

Éraste, Sous-fermier des regrats !

TOINETTE

Pourquoi non ? Quel inconvénient y trouvez-vous ?

HENRIETTE

Je crois que je ne l'aimerais plus, Toinette.

ISABELLE

Je m'imagine que je ne le pourrais souffrir.

TOINETTE

Je vois bien qu'il n'y a que de l'imagination dans votre fait. Hé, mort de ma vie, sont-ce les emplois qui déshonorent les hommes ? Ce sont les hommes qui ridiculisent leurs emplois. Les gens d'esprit et de mérite sont toujours les mêmes dans tout ce qu'ils font ; un sot ne cesse point de l'être. Clitandre est un fort joli homme d'épée, ce sera un fort aimable Conseiller. Monsieur des Baliveaux est un Conseiller ridicule, il sera très impertinent capitaine.

Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]

HENRIETTE

Il me semble qu'elle a raison, cousine.

TOINETTE

Laissez-moi faire. Voici déjà vos deux amants, il faut leur proposer la chose ; s'ils y topent, c'est une affaire faite.

SCÈNE VIII. Clitandre, Éraste, Henriette, Isabelle, Toinette.

CLITANDRE

Hé ! Bonjour, charmantes. Mesdemoiselles, quel plaisir de vous revoir après six grands mois de campagne. Mais vous retrouve-t-on fidèles, et sommes-nous les bienvenus ?

ISABELLE

Vous mériteriez peu que votre retour fît plaisir, si vous doutiez de la joie qu'il nous donne.

HENRIETTE

Il revient aussi écervelé qu'il est parti, cousine.

ÉRASTE

Et moi plus amoureux que jamais, Madame.

HENRIETTE

Je juge de votre coeur par les mouvements du mien, et je veux croire…

CLITANDRE

Je me donne au diable, c'est un Amadis que votre Éraste, pour l'amour s'entend ; je le suis pour la valeur, moi ; il n'a fait que languir,

À Isabelle.

Soupirer, gémir toute la campagne. J'aime aussi fortement que lui, mais pas si sottement : nous sommes de deux sortes de caractères, tous deux bons, mais bien différents ; il est langoureux, et je suis drôle, et je suis drôle, n'est-il pas vrai ? Bonjour, Toinette.

Amadis : Manche de robe qui s'applique exactement sur le bras et se boutonne sur le poignet. Amadis, nom du héros d'un roman célèbre du moyen âge et qui vient de amare, aimer. [L]

TOINETTE

Votre très humble servante, Monsieur.

CLITANDRE

Nous voilà de retour. Hé donc, épouserons-nous cette fois ? Le quartier d'hiver sera long, il durera l'année, et passe.

HENRIETTE

Vous ne retournerez plus à l'armée, Éraste ?

ÉRASTE

Non, Madame, on dit la paix faite.

CLITANDRE

Je vous en suis caution, moi. Je tirai l'autre jour au fourrage le dernier coup de pistolet, je pense, et je ne tuai personne en signe de paix, j'ai fermé la guerre.

TOINETTE

Vous allez la renouveler ici, car vous y avez des rivaux, je vous en avertis.

CLITANDRE

Des rivaux ? Sont-ils beaucoup en nombre ? Jeunes ou vieux ? Robins ou autres gens ? Pacifiques ou mutins ? Faudra-t-il couper des oreilles ? Je suis expéditif ; parlez.

Robin : Homme de robe. C'est un robin, ce sont des robins. Il ne se dit que par mépris. [FC]

ISABELLE

Il ne faudra que gagner l'esprit de ma tante, et lui faire changer les résolutions qu'elle a prises.

CLITANDRE

Quoi ! C'est Madame Thomas qui nous fait le tour ? Elle n'est pas de nos amies, et j'ai tant menti pour le mériter, je lui ai dit plus de vingt fois qu'elle était et jeune et jolie.

TOINETTE

C'est ce qui vous fait tort, peut-être, elle songe à vous pour elle-même ; que sait-on ?

CLITANDRE

Ah ! Cadedis, je le voudrais, sans conséquence au moins, Madame ; je lui ferais voir du pays. J'aime à ruiner les vieilles, c'est ma folie : mais je n'épouse que les jeunes. N'appréhendez point de me perdre.

Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]

ÉRASTE

Serait-ce aussi Madame votre mère, belle Henriette, qui s'opposerait à mon bonheur.

HENRIETTE

Il vaut bien mieux que les difficultés viennent de sa part que de la mienne, vous aurez moins de peine à les surmonter.

CLITANDRE

Çà, ne battons point le pays, sans compliments de part et d'autre ; parlons clair et bref. Nous vous aimons toujours, nous aimez-vous en continuant ?

ISABELLE

Je suis incapable d'en aimer d'autre.

CLITANDRE

Bon, voilà bien parler. Et vous ?

HENRIETTE

Je n'ai ni moins de constance, ni moins de résolution que ma cousine.

CLITANDRE

Hé bien donc, nous voilà d'accord, faut=-il tant de façon ? Épousons : qui nous en empêche ?

HENRIETTE

Sans le consentement de ma mère ?

ISABELLE

Sans l'aveu de ma tante ?

CLITANDRE

Son aveu ! Son consentement ! Nous sommes les parties intéressées, le nôtre ne suffit-il pas ? Je trouverais le sien de trop : diable emporte qui s'en soucie.

ISABELLE

Mais la bienséance et la raison…

CLITANDRE

Je ne connais point ces animaux-là, et quand je suis auprès de vous, je n'ai que de l'amour, Madame.

ÉRASTE

Je ne suis pas moins passionné que toi : mais je comprends bien cependant que si madame Thomas nous est contraire, il n'y a pas d'apparence…

TOINETTE

Voulez-vous vous en reposer sur moi ? Pour peu que vous vouliez me seconder, je me charge de vous la rendre favorable…

CLITANDRE

Nous peinerons dans cette affaire, la vieille est mutine. Mais voyons, n'importe, comment s'y prendre ?

TOINETTE, à Clitandre

Demeurez ici avec moi, vous. Et vous, allez voir Madame avec ces Demoiselles ; quoique elle ait ordonné qu'on vous donnât votre congé, elle ne refusera pas votre première visite.

HENRIETTE

Mais Toinette…

TOINETTE

Ne craignez rien, faites ce qu'on vous dit, et gardez-vous, surtout, de contredire votre mère, quelque chose qu'elle vous dise. Allez.

SCÈNE IX. Clitandre, Toinette.

TOINETTE

Pour nous, maintenant songeons un peu…

CLITANDRE

Je te vois venir ; tu vas me rendre l'intrigant de ces deux affaires, tu me crois plus d'esprit qu'à l'autre.

TOINETTE

Vous ne seriez pas de votre pays, si vous n'en aviez davantage.

CLITANDRE

Tu sais mon faible, tu me loues. Çà, de quoi s'agit-il ? Voyons.

TOINETTE

D'écartez vos rivaux, et de vous rendre heureux. Si vous étiez homme à quitter l'épée pour la robe ?

CLITANDRE

Comment, cadedis, volontiers. Autre faible par où tu me prends. Vive la robe en temps de paix, la guerre est finie ; plus d'ennemis à vaincre, plus de gloire à prétendre ; je pends la lame au croc, on n'a qu'à dire.

TOINETTE

C'est déjà quelque chose. Mais répondriez-vous bien que votre ami Éraste, de son côté, n'eût point de répugnance à se faire financier, lui ?

CLITANDRE

Financier, sandis, financier. Quel fat ne voudrait pas l'être ? Je te réponds de lui, c'est un enfant de la balle, il est né dans un grenier à sel. Baste, si le parti ne lui duit pas, je le prends pour moi. Mais tu te railles de nous, je pense.

Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L]

Balle : Fig. et populairement. Enfant de la balle, enfant d'un maître de jeu de paume, et, par extension, toute personne élevée dans la profession de sa famille. [L]

TOINETTE

Non sérieusement, faites-vous de Robe, et lui partisan, je vous fais épouser vos maîtresses.

Baste : Elle marque le dédain ; il n'importe. [L]

Duire : Dresser, accoutumer à quelque chose. [T]

CLITANDRE

Mais écoute donc, ma chère Toinette, je vais te parler confidemment. Pour être de robe, il faut une charge, pour une charge il faut de l'argent.

Partisan : Anciennement. Celui qui faisait des partis ou sociétés pour la levée de certains impôts. [L]

TOINETTE

Et vous n'en avez guères, peut-être ?

CLITANDRE

Moins que très peu, ma pauvre enfant : il vient force noblesse de chez nous, mais point de Lettres de change. Tu es bonne personne, nous nous connaissons depuis longtemps, c'est toi qui m'as produit ici, le nid est bon, tu sais mes besoins, il faut me servir, je fais ta fortune.

TOINETTE

Je ne demande pas mieux, comme vous voyez.

CLITANDRE

Commençons par le mariage, ayons d'abord la nièce et l'argent, je me fais après tout ce qu'on voudra.

TOINETTE

Il faut commencer par vous faire quelque chose. Vous accommoderiez-vous d'être Conseiller d'un petit Présidial ?

CLITANDRE

Conseiller d'un Présidial ! Conseiller du Diable en cas de besoin. Hors le Sergent et le Procureur, je ne sais rien qui me répugne.

TOINETTE

Tenez, voici un galant homme dont je veux vous faire avoir la Charge à bon marché.

CLITANDRE

La Charge de cet homme ? C'est un crieur d'enterrement.

Crieur : Celui qui fait la proclamation des ordonnances, l'annonce des enchères, etc. Un crieur public. Les crieurs de la bourse. Un crieur de bulletins. [L]

TOINETTE

C'est votre rival, Monsieur des Baliveaux.

CLITANDRE

Mon rival ! On m'encanaille de la sorte ?

Encanailler : Mêler, associer avec de la canaille, avec des gens d'un rang bien inférieur. [L]

TOINETTE

Paix, ne dites mot, et me laissez faire.

SCÈNE X. Des Baliveaux, Clitandre, Toinette, Maturin.

DES BALIVEAUX

Oh çà, voilà qui est donc fait. Je vous retiens à mon service. Comment vous appelez-vous.

MATURIN

Maturin, Monsieur.

DES BALIVEAUX

Maturin, bon, tant mieux ; voilà un nom qui me plaît. Allons donc, Maturin, ne quittez point ma queue, de peur qu'on ne me prenne pour un avocat. Je suis un Conseiller, entendez-vous ?

MATURIN

Oui, Monsieur, alle ne tombera point, je l'attacherais plutôt à ma ceinture.

CLITANDRE

Mais cadedis, je suis déshonoré, Toinette, d'être en compromis avec ce visage.

TOINETTE

Que vous importe ? Vous serez le préféré, et lui la dupe de l'aventure. Éloignez-vous pour un moment sans nous perdre de vue, et réglez-vous sur le personnage que vous m'allez voir faire.

CLITANDRE

Pousse donc, allons, et chante sur quelle note tu voudras, je t'accompagnerai de merveilles.

Merveilles : Merveilleusement. [SP]

SCÈNE XI. Des Baliveaux, Toinette, Maturin.

DES BALIVEAUX

Il faut avouer que j'ai bonne mine comme ça, c'est une belle chose qu'une charge de robe.

TOINETTE

Que vois-je ? Monsieur l'Abbé des Baliveaux en robe longue ! Vous seriez-vous fait Procureur ou Commissaire, Monsieur ?

DES BALIVEAUX, regardant derrière lui

Procureur ou Commissaire ! Maturin ?

MATURIN

Je ne lâcherai rien, Monsieur, ne vous boutez pas en peine.

DES BALIVEAUX

Je suis Conseiller, ne voyez-vous pas bien ?

TOINETTE

Ah ! Je vous demande pardon, je n'y prenais pas garde. Mais vous avez là un domestique de ma connaissance, si je ne me trompe,

DES BALIVEAUX

Oui, c'est un garçon que j'ai pris en arrivant dans l'hôtellerie où je suis descendu de dessus mon cheval.

MATURIN

J'ai pourtant trouvé condition tout du premier coup, comme vous voyez.

TOINETTE

Et vous l'avez déjà fait habiller de deuil ?

DES BALIVEAUX

Non, c'est mon justaucorps que je lui ai fait mettre en attendant ; comme j'ai pris ma Robe qui était dans ma valise, pour venir voir ces Dames en cérémonie, je n'ai affaire que du pourpoint dessous, et cela sert à deux fins ; car il me faut un laquais pour porter ma queue quand je fais des visites, et j'ai oublié d'amener le mien, parce que je n'ai qu'un cheval.

TOINETTE

On ne peut trop soutenir les prérogatives de la Charge.

DES BALIVEAUX

Oh, allez, allez, je les soutiens bien de toutes manières. J'ai déjà eu querelle avec notre Président, et si il n'y a que trois jours que je suis reçu.

TOINETTE

Est-il possible ?

DES BALIVEAUX

Cet animal-là veut que je ne m'asseye qu'au bout d'en bas, parce que je suis le dernier venu, et moi je suis de meilleure maison que lui. Oh, je lui rivai l'autre jour son clou ; il me déchira ma robe, et il m'appela sot en pleine audience devant tout le monde ; mais cela n'en demeurera pas là.

River son clou : River un clou, rabattre avec le marteau la pointe qui dépasse l'épaisseur d'une planche ; et fig. River à quelqu'un son clou, lui répliquer vertement. [L]

TOINETTE

Vous en aurez raison.

DES BALIVEAUX

Oh je lui revaudrai, sur ma parole. Le Procès est déjà commencé ; et si je n'étais pas si amoureux, je pousserais la chose bien plus vigoureusement. Mais l'amour me débauche, je quitte tout pour les beaux yeux de Mademoiselle Isabelle.

TOINETTE

Quoi, c'est Mademoiselle Isabelle qui vous attire en ce pays-ci ? C'est d'elle que vous êtes amoureux ?

DES BALIVEAUX

J'en perds l'esprit, Mademoiselle Toinette, et sa tante le sait bien : c'est elle qui m'a écrit de venir l'épouser. Oh dame, je suis devenu un bon parti, voyez-vous ?

TOINETTE

Je n'en doute point ; mais…

DES BALIVEAUX

Et je deviendrai bien meilleur encore. Tenez, depuis que je suis en train d'hériter, il me vient du bien de tous les côtés. Il y aura Mardi quinze jours que mon frère mourut de la colique ; le Vendredi suivant on fit l'enterrement de ma mère, qui avait rendu l'âme la veille, et cinq jours après mon oncle le Chanoine trépassa par apoplexie : cela est bienheureux au moins.

TOINETTE

Oui, vraiment. Que de successions !

DES BALIVEAUX

Ah, ah ! Me voilà bientôt tout seul, Dieu merci, c'est ce qui fait que j'ai jeté mon plomb sur Mademoiselle Isabelle, pour me rengendrer de la famille.

Jeter on plomb : Fig. Jeter son plomb sur quelqu'un ou quelque chose, former un dessein qui a pour objet cette personne ou cette chose. [L]

Rengendrer : Engendrer de nouveau. [L]

TOINETTE

Ma foi, Monsieur des Baliveaux, vous vous y prenez mal pour l'obtenir.

DES BALIVEAUX

Comment donc ?

TOINETTE

Je vous avertis qu'elle a pour tous les gens de robe une aversion épouvantable.

DES BALIVEAUX

Que me dites-vous là ?

TOINETTE

C'est son antipathie, vous dis-je ; et si vous voulez que je vous parle franchement, je ne vois point d'autre moyen de vous en faire aimer, que de vous faire d'épée.

DES BALIVEAUX

D'épée, moi ? Moi aller à l'armée ? Non, je suis votre valet, je ne veux point me faire tuer dans le temps que j'hérite.

TOINETTE

Comment, vous faire tuer ? Vous moquez-vous ? On ne tuera plus, la paix est faite.

DES BALIVEAUX

Ah ! Vraiment, cela est vrai, vous avez raison, je n'y songeais pas. Oh bien, bien, puisque la paix est faite, j'irai à la guerre.

TOINETTE

Vous prenez fort bien votre temps. Il vous faut d'abord acheter une Compagnie.

DES BALIVEAUX

Une Compagnie ! Ah ! Que je m'en vais bien faire soutenir Monsieur le Président, quand je serai Capitaine.

MATURIN

Capitaine, morgué ! Ça ne vaut rian. Il m'enrôlerait, peut-être, prenons garde à nous.

SCÈNE XII. Clitandre, Des Baliveaux, Toinette, Maturin.

CLITANDRE

Console-moi, ma chère Toinette : je suis le plus infortuné mortel qui soit sous la calotte du firmament.

TOINETTE

Qu'avez-vous donc, Monsieur ?

CLITANDRE

Il faudra m'y résoudre ; je changerai d'état, oui, j'en changerai. Mais que vois-je ? Ah, Ciel ! Le joli Magistrat, l'aimable petit homme de robe !

DES BALIVEAUX

Hai, hai, hai, hai.

CLITANDRE

Il est fait au tour. Quelle physionomie !

DES BALIVEAUX

Hai, hai, hai, qui est ce Monsieur-là, Mademoiselle Toinette ?

TOINETTE

Un Officier, des parents de la famille. Tâchez de gagner les bonnes grâces de cet homme-là, c'est lui qui peut tout sur l'esprit de votre maîtresse.

DES BALIVEAUX

Laissez-moi faire, je vais lui faire un petit compliment bien troussé. Bonjour, Monsieur, votre serviteur, comment vous portez-vous ?

CLITANDRE

À vous rendre toutes sortes de services. Que je vous embrasse, mon charmant Monsieur, que je vous étouffe de caresses, s'il m'est possible.

DES BALIVEAUX

Hai, hai, hai. Hé bien, vous voyez, je me fais aimer de qui je veux.

TOINETTE

Cela est vrai. Vous avez un visage qui frappe d'abord.

CLITANDRE

Que j'envie votre sort, mon cher Monsieur, et votre profession, surtout.

DES BALIVEAUX

Ma profession ? Et pourquoi, s'il vous plaît ?

CLITANDRE

Me le demandez-vous ? Je suis épris d'une personne dont la tante a l'entêtement de la robe, et l'on me rebute, l'on me désespère, parce que je suis Capitaine.

DES BALIVEAUX

Mademoiselle Toinette ?

TOINETTE

Monsieur ?

DES BALIVEAUX

Mais voilà qui est admirable.

TOINETTE

Tout le monde n'a pas les mêmes sentiments, comme vous voyez, et cela se rencontre le plus à propos du monde : s'il y avait moyen…

CLITANDRE

Je suis un grand chien, n'est-ce pas ? Un grand misérable ?

DES BALIVEAUX

Allez, allez, Monsieur, consolez-vous, je suis tout de même.

CLITANDRE

Comment ? Comment donc ? Expliquez-vous, je n'entends point.

DES BALIVEAUX

Je suis amoureux de Mademoiselle Isabelle, qui a l'entêtement de l'épée, comme vous savez ?

CLITANDRE

Oui, je le sais, je vous en réponds.

DES BALIVEAUX

Et Mademoiselle Toinette dit qu'elle ne m'aimera point, si je demeure conseiller.

CLITANDRE

Comment ! Elle vous détestera, la peste m'étouffe.

DES BALIVEAUX

Si vous vouliez, il y aurait un accommodement qui pourrait…

CLITANDRE

Un accommodement ! Ah ! Je vous entends, hé, de tout mon coeur, qu'à cela ne tienne : vous m'avez gagné l'âme, je ne sais par où, je me mettrais en pièces pour vous faire service.

DES BALIVEAUX

Monsieur ! Hai, hai, hai.

TOINETTE

Vous êtes né coiffé, Monsieur des Baliveaux.

Naître coiffé : On dit qu'un enfant est né coiffé, quand il vient au monde avec une espèce de membrane, qu'on apèle coiffe, que le peuple regarde comme un présage de bonheur. De-là, l'expression proverbiale, qui dit, d'un homme heureux, qu'il est né coiffé. [FC]

CLITANDRE

Voilà qui est fait, Monsieur, je vous donne ma Compagnie, elle est complète d'hommes, de chevaux, d'équipage, poussez votre bonne fortune : je vous la mets sur la tête, faites-en des choux et des raves.

DES BALIVEAUX

Mais Monsieur, il faudrait convenir…

CLITANDRE

Non, Monsieur, point de convention, jamais de marchés avec moi, j'agis sans intérêt : je ne vous demande que votre amitié et votre robe seulement.

DES BALIVEAUX

Que ma robe, Monsieur, que ma robe ?

CLITANDRE

Non, vous dis-je, et quelque petite charge, pour avoir droit de la porter. Vous en avez une, apparemment ?

DES BALIVEAUX

Oui, Monsieur.

CLITANDRE

Je la prendrai par forme de pot de vin : allons, venez chez le premier tabellion, je vais vous y signer ma démission, et vous me donnerez la robe, avec un papier pour le reste.

DES BALIVEAUX

Que je vous ai d'obligation ?

TOINETTE

Allez vite, ne perdez point de temps : voilà une bonne affaire.

MATURIN, en le tirant par la queue de la robe

Avec votre parmission, Monsieur, une petite parole. Puisque vous allez bailler la robe, il ne faudra plus porter la queue, et vous aurez besoin de votre justaucorps. Que deviendrai-je donc, moi ?

DES BALIVEAUX

Mais je n'ai plus que faire de toi, tu n'as qu'à chercher condition, je te remercie.

condition : Domesticité, place de domestique. Bonne ou mauvaise condition. [FC]

MATURIN

Vous n'avez plus que faire de moi ?

DES BALIVEAUX

Non.

MATURIN

Morgué, tenez donc, vela votre peste de queue, je m'en vais vous reporter votre casaque, et rechercher la mienne.

CLITANDRE

Allons, venez, mon cher Monsieur des Baliveaux, dépêchons ; je grille de vous obliger par-devant notaire.

SCÈNE XIII. Toinette, Maturin.

TOINETTE

Votre nouvelle condition n'a pas beaucoup duré, monsieur Maturin.

MATURIN

Pargué non, je ne sis pas chanceux : mais morgué n'importe, je ne me rebuterai point, j'ai en tête de faire forteune moi tout seul, sans avoir obligation à parsonne ; je rencontrerai mieux une autre fois. Jusqu'au revoir, Mademoiselle Toinette.

Pargué : Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

SCÈNE XIV. Isabelle, Toinette.

ISABELLE

Hé bien, ma chère Toinette, qu'as-tu fait de Clitandre ?

TOINETTE

Je l'ai mis aux prises avec le Seigneur des Baliveaux. Vos affaires sont en bon chemin. Mais celles de votre cousine, comment vont-elles.

ISABELLE

La voici avec ma tante.

SCÈNE XV. Madame Thomas, Isabelle, Henriette, Toinette, Éraste.

MADAME THOMAS

Je vous le demande en grâce, Monsieur, ne revenez pas chez moi davantage.

ÉRASTE

Je vous le demande à genoux, Madame ; ne me donnez point un ordre auquel il m'est impossible d'obéir.

MADAME THOMAS

Impossible, Monsieur ?

ÉRASTE

Oui, Madame, suis-je le maître de cesser d'adorer la charmante Henriette ?

MADAME THOMAS

Adorez-la de loin, Monsieur, et supprimez vos visites.

TOINETTE

Madame a raison, Monsieur, vous êtes de vrais gâte-filles, tout tant que vous êtes, vous autres Officiers ; et quand vous en avez fréquenté quelqu'une, on a toutes les peines du monde à lui remettre un bon vernis sur la réputation.

MADAME THOMAS

Cela est vrai, mesdemoiselles : entendez-vous ?

TOINETTE

Oui, ces Messieurs-là ne songent qu'à la bagatelle. S'ils avaient de bonnes intentions encore, des vues pour le mariage, par exemple, Madame n'est point assez ridicule…

ÉRASTE

Me soupçonne-t-on d'en avoir jamais eu d'autres ? L'unique but de mes désirs, ce que je souhaite le plus au monde, ce serait d'avoir l'honneur d'être le gendre de Madame.

TOINETTE

Hé que diantre ne parlez-vous ? Voici qui change bien la chose, Madame.

MADAME THOMAS

Non, cela ne change rien, Mademoiselle Toinette, j'ai pris mon parti, et je ne veux point que ma fille épouse un homme d'épée.

TOINETTE

Un homme d'épée ! J'entre dans vos sentiments, cela est vrai. De quoi sert une épée dans un ménage ? Le mariage est fait pour multiplier le genre humain, et des épées ne servent qu'à le détruire. Il faut se rendre à cela, Monsieur, qu'avez-vous à dire ?

ÉRASTE

Rien, Toinette, je passe condamnation pour l'épée. J'ai un oncle Président d'un Grenier à Sel, qui me persécute pour me faire prendre sa charge.

Le père de Jean Racine était président d'un Grenier à Sel à La Ferté-Millon. C'est une charge non annoblissante.

Passer condamnation : Condamnation, se dit aussi des choses qu'on blâme, qu'on n'approuve point. Au Palais on dit, Passer condamnation, subir condamnation ; pour dire, Acquiescer à la demande ou à la sentence de la partie. On dit aussi ordinairement, Passer condamnation ; pour dire, Avouer qu'on a tort, et demeurer d'accord de ce qu'on a dit au contraire. [L]

TOINETTE

Président d'un Grenier à Sel ! Quelle trouvaille, Madame !

Grenier à sel : Lieu où l'on débitait le sel sous la surveillance de l'autorité. [L]

MADAME THOMAS

Président d'où il vous plaira, j'ai donné ma parole à Monsieur Rapineau, je la lui tiendrai en dépit de tout le monde ; et à Monsieur des Baliveaux aussi, ma nièce : entendez-vous ?

TOINETTE

C'est ce qu'il faudra voir.

SCÈNE XVI. Des Baliveaux, Madame Thomas, Henriette, Isabelle, Éraste, Toinette.

DES BALIVEAUX, en officier

Votre très humble valet, Mesdames. Vous voyez un nouvel Officier qui avait bien de l'impatience d'avoir l'honneur de posséder l'avantage de vous faire ses très humbles révérences.

MADAME THOMAS

Comment, c'est Monsieur des Baliveaux ?

DES BALIVEAUX

À vous rendre mes très humbles services, Mesdames.

MADAME THOMAS

Comment donc, Monsieur, quel équipage est-ce là ? Ne m'aviez-vous pas mandé que vous étiez Conseiller !

DES BALIVEAUX

Conseiller, moi ! Je ne l'ai jamais été. Hé fi donc, Madame, ne parlez point de cela.

Fi : particule qui sert à faire une explcamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose.

TOINETTE

Fort bien, Monsieur des Baliveaux.

MADAME THOMAS

Vous ne vous êtes pas fait recevoir Conseiller, Monsieur ?

DES BALIVEAUX

Non, vraiment, Madame, le Ciel m'en préserve ; j'aime trop Mademoiselle votre nièce pour faire une sottise comme celle-là, et je sais bien qu'il ne lui faut que des Capitaines.

HENRIETTE

Que je te trouve heureuse, ma cousine, et qu'il est gracieux dans cet habit-là ?

DES BALIVEAUX

Oh, Mademoiselle, très humble serviteur, serviteur très humble.

ÉRASTE

Je n'ai jamais vu de Général qui eût cet air-là.

DES BALIVEAUX

Serviteur très humble, Monsieur, très humble serviteur.

ISABELLE

Quel amas de mérite et de charmes ! Il n'y a pas moyen d'y résister.

DES BALIVEAUX

Vous me confondez, vous m'extasiez, Mademoiselle. Ma pauvre Toinette, que je te suis redevable.

TOINETTE

Votre servante très humble, Monsieur, votre très humble servante.

DES BALIVEAUX

Oh çà, çà, Madame Thomas, procédons au contrat, j'ai une rage d'être votre neveu.

MADAME THOMAS

Je vous conseille de la modérer, Monsieur, car vous ne le serez point assurément.

DES BALIVEAUX

Comme elle se moque, Toinette. Allons donc, je n'aime point les semblants, moi, je parle tout de bon.

MADAME THOMAS

Et je vous parle sérieusement aussi : vous n'êtes pas conseiller, vous n'aurez pas ma nièce.

DES BALIVEAUX

Ah, ah !

SCÈNE XVII. Des Baliveaux, Madame Thomas, Henriette, Isabelle, Clitandre, Éraste, Toinette.

CLITANDRE, en robe

Et moi qui le suis, Conseiller, Madame, l'aurai-je, cette nièce ? Hé donc ?

MADAME THOMAS

C'est votre Clitandre, ma nièce, si je ne me trompe ?

CLITANDRE

C'est l'adorateur de vos volontés, Madame, un vrai Caméléon d'amour. L'épée vous déplaît, je la quitte, et je la donne à ce nigaud.

DES BALIVEAUX

Qu'est-ce à dire, nigaud ?

CLITANDRE

Vous aimez la robe, et je l'endosse ; je me suis approprié la sienne et sa charge, tout pour l'honneur de vos bonnes grâces, Madame. Vous savez bien pour qui je brûle, ne me rendrez-vous point heureux ?

MADAME THOMAS

Vous avez pris le bon parti, Monsieur ; et si ma nièce a pour vous des sentiments favorables, je vous promets de ne m'y point opposer.

ISABELLE

Ma tante !

DES BALIVEAUX

Comment donc, Mademoiselle Toinette, c'est de ma maîtresse qu'il est amoureux ? Est-ce que ce n'est pas sa cousine ?

TOINETTE

Cela n'y fait rien ; ils vont être encore plus proches parents que cela, selon toutes les apparences.

MADAME THOMAS

Que tardez-vous à vous expliquer, ma nièce ? Avez-vous de la répugnance pour ce que je vous propose ? Je le souhaite, et je vous le commande même.

ISABELLE

Je vous demande pardon, ma tante, mon coeur est pour Monsieur des Baliveaux.

DES BALIVEAUX

Hai, hai, hai, hai.

TOINETTE

Je vous ai dit vrai, comme vous voyez.

ISABELLE

Mais le respect et la raison me déterminent à vous obéir.

DES BALIVEAUX

Oh dame, Madame Thomas.

MADAME THOMAS

Ôtez-vous de là, vous êtes un benêt.

DES BALIVEAUX

Comme on me traite, Mademoiselle Toinette.

TOINETTE

Laissez la faire, puisqu'elle vous aime, vous avez l'avantage, une fois.

DES BALIVEAUX

Cela est vrai, son coeur est pour moi. Oh bien, bien, qu'il l'épouse, je ne m'en soucie guères. Je suis capitaine toujours, j'y donne mon consentement aussi, je veux signer le contrat et être de la noce : nous verrons qui sera le plus sot de nous deux.

CLITANDRE

Vous nous ferez honneur, Monsieur des Baliveaux.

MADAME THOMAS

Voici Monsieur Rapineau le plus à propos du monde, c'est le mari que je destine à ma fille.

CLITANDRE

Monsieur Rapineau ? Non, Madame, voilà mon ami, topez à lui, nous sommes deux inséparables.

SCÈNE XVIII. Monsieur Rapineau, Des Baliveaux, Madame Thomas, Henriette, Isabelle, Éraste, Clitandre, Toinette.

MONSIEUR RAPINEAU

Les violons ont pensé nous manquer, Madame ; ils étaient retenus par je ne sais combien de gens de toutes façons, qui font une espèce de mascarade de Flandres, et qui se réjouissent ensemble de ce qu'on vient de leur dire que la paix est faite ; mais ce sera un surcroît de plaisir pour nous, et voici toute la bande que je vous amène.

MADAME THOMAS

Nous vous sommes obligés, Monsieur Rapineau, de songer ainsi à nous désennuyer dans la Province ; et l'on reconnaîtra tous ces petits soins.

MONSIEUR RAPINEAU

Ah, Madame !

CLITANDRE

C'est moi qu'il en faut remercier, Madame, la façon de mascarade est de mon idée. Quand cela sera fait, que je vous parle, Monsieur Rapineau, j'ai quelque petit compliment à vous faire.

MONSIEUR RAPINEAU

Vous me ferez, s'il vous plaît, Monsieur, l'honneur d'être d'un souper que je donne ce soir à ces dames.

CLITANDRE

Il y a un souper encore ? Je ne vous parle qu'après le souper.

MONSIEUR RAPINEAU

Quand il vous plaira, Monsieur. Allons, enfants, avancez, et faites de votre mieux.

Marche des Acteurs du Divertissement.

SCÈNE XIX. Monsieur Rapineau, Madame Thomas, Des Baliveaux, Henriette, Isabelle, Éraste, Clitandre, Toinette, Maturin.

MONSIEUR RAPINEAU

Hé bien, Madame, la mascarade ?

MADAME THOMAS

Elle est gracieuse et bien imaginée.

TOINETTE

La bonne figure ! Voyez donc, Madame, Monsieur Maturin qui est le garçon de l'aveugle !

MONSIEUR RAPINEAU

Ah, le bourreau ! Que vient-il faire ici ? Comment s'est-il fourré là ?

DES BALIVEAUX

C'est le laquais que j'avais, Mademoiselle Toinette.

MADAME THOMAS

Il est assez plaisamment déguisé.

MATURIN

Déguisé, Madame, il n'y a point de déguisement là-dedans, c'est morgué tout de bon.

MADAME THOMAS

Comment tout de bon ?

MATURIN

Oui, Madame, je veux apprendre à gagner ma vie, les parents en usont trop mal, il ne faut dépendre de parsonne.

MONSIEUR RAPINEAU

Voyons le divertissement, Madame, et laissez-là…

MATURIN

Oui, divartissez-vous, et ne me faites pas parler, Madame.

TOINETTE

Vous avez trouvé là une mauvaise condition, Monsieur Maturin.

MATURIN

Je voudrais morgué qu'alle fût encore plus piètre, pour ly faire plus de honte, à ce tigre-là.

MADAME THOMAS

Comment donc, quel tigre ? Que veut-il dire ?

MONSIEUR RAPINEAU

Vous vous amusez-là, Madame… Va, va-t'en, mon enfant.

MATURIN

Comment va-t'en ? Je ne dépends plus de vous. Il m'a ôté ma commission : mais…

MADAME THOMAS

Il t'a ôté ta commission, qui ?

MATURIN

Votre Monsieur Rapineau, Madame. Voyez le biau plaisir d'avoir une peste de parenté comme ça.

MONSIEUR RAPINEAU

Ah, le traître ! Je suis perdu.

MADAME THOMAS

Tu es parent de Monsieur Rapineau ?

MATURIN

Un tantinet, Madame ; il est le fils de mon père et de ma mère.

MADAME THOMAS

Monsieur Rapineau ?

MONSIEUR RAPINEAU

C'est un homme qui n'est bon à rien, qui ne veut rien faire, Madame, on l'abandonne à sa mauvaise destinée.

CLITANDRE

Voilà un enfant de bonne maison ! C'est là le gendre que vous vouliez, ma tante ? Je serais donc le cousin d'un garçon d'aveugle ? Cadedis, tirez, Monsieur Rapineau, tirez.

Tirer : Terme familier. Aller, s'acheminer. [L]

MONSIEUR RAPINEAU

Monsieur…

CLITANDRE

Disparaissez et promptement : mais que le souper nous demeure, et n'y venez pas.

MONSIEUR RAPINEAU

Madame !

MADAME THOMAS

Votre alliance ne peut faire honneur ni plaisir, Monsieur ; vous avez trop peu soin de votre famille.

MONSIEUR RAPINEAU

Ah, malheureux ! De quoi es-tu cause ?

MATURIN

Tatigué, pourquoi m'avez-vous révoqué ? Vous vela révoqué, vous, j'en suis bien aise.

CLITANDRE

N'en faisons pas à deux fois. Vous venez de l'échapper belle ; il vous faut un gendre. Embrassez votre maman, cousine. Allons, mon ami, remercie, Madame.

MADAME THOMAS

Mais, mais…

ÉRASTE

Madame !

CLITANDRE

Allons de la résolution, Madame Thomas.

MADAME THOMAS

Hé bien, qu'il ait la charge de son oncle, et je consens à tout.

ÉRASTE

Il n'est rien que je ne fasse, Madame, pour avoir l'honneur de vous appartenir.

DIVERTISSEMENT.

Le théâtre représente une Kermesse, ou Foire de Flandre.

Plusieurs personnes de différentes nations se réjouissent du retour de la paix, et ridiculisent Monsieur des Baliveaux, qui leur a été recommandé par Clitandre.

MONSIEUR TOUVENEL, FLAMAND

Accourez par monts et par vaux, Par bois et par plaines, Pour voir le joli Capitaine Des Baliveaux. Il a quitté la robe pour l'épée ; Salamalec à ce nouveau Pompée.

Salamalec : Terme de plaisanterie. Au sens propre, qui n'est plus usité, salut. Etym. Salutation arabe, de salam (2nd a long), salut, et aleik, sur toi : salut sur toi.[L]

Pompée [-106 - -48] : général et homme politique romain, marié, entre autres, à Julia fille de Jules César. synonyme d'homme victorieux et brave.

LE CHOEUR

Salamalec à ce nouveau Pompée.

Entrée de Flamands ivres, tenant des pots de bière avec des pipes à leurs bouches.

LE CHOEUR

Tout chacun va vivre content, J'aurons la paix et de l'argent.

Entrée de Dangeville et de Lolotte.

MADEMOISELLE LOLOTTE

Qu'une Coquette aime et reprenne Un Amant que l'hiver ramène, Pour cela, je le crois fort bien ; Mais que pendant l'Été la Belle, À d'autres ait été cruelle, Pour cela, je n'en croirai rien.

Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants. Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]

MADEMOISELLE GODEFROI

Qu'un Traitant voyant l'hirondelle, Fasse le blocus d'une belle, Pour cela, je le crois fort bien ; Mais que malgré tout son manège, L'hiver il ne lève le siège, Pour cela, je n'en croirai rien.

Fin de Le Retour des Officiers.

Traitant : C'est un nom qu'on donne maintenant aux Gens d'affaires qui prennent les Fermes du Roi, et se chargent du recouvrement des deniers et impositions : c'est au lieu de celui de Partisan, qui est devenu odieux. [T]

Hirondelle : Oiseau de passage qui paraît au printemps. Dans ce passage : Quand vient le printemps, les militaires retournent à l'armée et laisser la place auprès des belles aux civils, mais dès le retout de l'hiver, les militaires reviennent en ville et reprennent la place des civils auprès des belles.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0