Comédie en vers
Sancho Pança, Gouverneur
Représentée pour la première fois, au mois de Novembre 1712 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE DUC
- LA DUCHESSE
- DON GUICHOT
- SANCHO PANÇA
- CARISAL, Gentilhomme du Duc, représentant le Harangueur et le Docteur
- DON LOPE, Gentilhomme du Duc
- FABRICE, Gentilhomme du Duc
- FEDERIC, Gentilhomme du Duc
- BASILE, représentant un paysan, Autre Gentilhomme du Duc
- CARLOS, Autre Gentilhomme du Duc
- HENRIQUE, représentant un étranger, Autre Gentilhomme du Duc
- PERALTE
- LE MAÎTRE D'HÔTEL
- DULCINÉE
- UN COURIER
- LÉONOR, Demoiselle de la Duchesse, représentant une bohémienne
- ELVIRE, Demoiselle de la Duchesse, représentant Madame Rodrigue
- ARCHELAÜS, Enchanteur
- Suite de Gardes et de Soldats
Dédicace
À MONSEIGNEUR LE DUC DE MORTEMART. Pair de France, PREMIER GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DU ROI.
Dans l'espoir que quelques ouvrages Feraient passer mon nom à la postérité, MORTEMART, je me suis flatté Que le tien, qui du temps ne craint point les outrages, Consacrerait mes vers à l'immortalité. Ce n'est point pour suivre un usage Dans le sacré Vallon* établi dès longtemps D'aller importuner les Grands Pour leur demander leur suffrage, Que j'ose aujourd'hui t'adresser Ces portraits que j'ai su tracer D'après le plus habile maître Que l'art de bien écrire aura jamais peut-être, Je les ai rendus tels qu'il nous les a montrés, Tels en effet qu'ils doivent être : Ma Muse sur la scène en les faisant paraître, Ne les a point défigurés. Guidé par un si bon modèle, Je crois n'avoir pu m'égarer ; J'ai suivi, sans rien altérer, Sa simplicité naturelle, Ses naïves expressions. D'un si grand homme admirateur fidèle, J'ai respecté ses moindres fictions. Si pour accommoder le sujet à la scène J'ai fait des changements, quelques additions, On ne les connait qu'avec peine : Apollon semble avoir pris soin De faire couler au besoin L'esprit de l'auteur dans ma veine, Et de nous verser l'eau de la même fontaine. Peut-être est-ce penser de moi trop noblement, Et trop bien de ma Comédie : Mais puis-je penser autrement D'un Écrit que je te dédie ? Si j'en croyais en ce moment De l'offre que j'ose t'en faire : Mais s'il peut, comme je l'espère, Être de tes regards honoré seulement ; S'il a le bonheur de te plaire, En aurai-je pensé trop favorablement ? Et lorsque je t'adresse une si faible offrande, Si j'ai des envieux ou quelques ennemis, Prompts à trouver mon audace trop grande, Qu'ils sachent, MORTEMART, que tu me l'as permis. Un pur zèle, un sincère hommage, Attirent les faveurs des Dieux, Et l'encens le plus rare et le plus précieux, N'est pas toujours celui qui leur plaît davantage. Enfin, je t'offre tout ce que j'eus en partage ; Un peu d'esprit que le Ciel m'a donné, Et que le sort a destiné Pour un moins agréable usage Que celui pour lequel je croyais être né : Non que de mes talents follement idolâtre L'orgueil éblouisse mes yeux, J'ai donné quelques soins, des veilles au Théâtre, Je ne m'en repends point, mais j'ai pu faire mieux. Mars et Thémis m'offraient une carrière Où j'aurais pu me signaler. J'ai des aïeux qu'on vit briller Chez eux de plus d'une manière. Un peu dérangé de leur sphère, Je soutiens autant que je puis L'honneur du parti que j'ai pris. Près du Public je tâche à trouver grâce. C'est son goût qui forme le mien ; Comme il lui plaît j'ajoute, change, efface Dans tout ce que j'écris, et je me trouve bien De ne m'écarter point du chemin qu'il me trace : Trop heureux si par ce moyen, Quand Molière est assis le premier au Parnasse, Je pouvais prendre un jour mon rang si près du sien, Qu'entre nous deux aucun autre n'eût place ; Ma Muse, sûre alors du succès de ses Vers, De tes bontés reconnaissante, D'une voix ferme et moins tremblante Formerait pour toi des concerts, Et publierait dans l'Univers Comment, depuis quel temps, tes illustres ancêtres Par la gloire animés à force de vertus, Noble et solide appui du trône de leurs Maîtres, Des emplois les plus hauts ont été revêtus. Elle retracerait l'étendue infinie De ce rare et vaste génie, Du règne de LOUIS la gloire et l'ornement, COLBERT par JULE instruit dans l'art du grand ARMAND. Peut-être qu'à toi-même elle oserait te peindre Des uns surpassant la valeur, Et de l'esprit de l'autre égalant la hauteur Où peu d'heureux mortels semblent pouvoir atteindre ! Elle te ferait souvenir À quel point, protecteurs des Arts, de la Science, Attentif à les maintenir, Ce Ministre honora la France, Où dans une heureuse abondance Il se plaisait à les entretenir Prends pour règle dans ta conduite Cet exemple si proche et si digne de toi ; Fais tomber les grâces du Roi Sur ceux qui par quelque mérite Se distinguent dans leur emploi ; Ceux même qui de bonne foi, Sans trop y réussir, s'efforcent de le faire, Et qui de leurs devoirs font leur première loi, Sont dignes qu'on les considère. Ainsi par plus d'un titre autorisé, j'espère, MORTEMART, même je prévois Que lorsque ton appui me sera nécessaire, Tu voudras bien parler pour moi.DANCOURT.
* Sacré Vallon : Poétiquement. Le sacré vallon, le vallon situé entre les deux croupes du Parnasse, et qui, selon la Fable, était le séjour des Muses.
PRÉFACE
Le Roman de Don Guichot est dans les mains de tout le monde : il est traduit presque en toutes sortes de Langues, et il n'y a guères de sujet plus connu que celui de cette Comédie. Cela devait contribuer à sa réussite, et c'est, je crois, ce qui l'a empêchée d'en avoir autant qu'elle semblait en promettre. Il y a eu plusieurs Pièces sous le même titre ; et j'en ai trouvé une, entre plusieurs autres, dont la versification, quoique très ancienne, m'a paru assez bonne pour en conserver des morceaux, où j'ai fait peu de changement. J'ai, depuis les Représentations que j'ai moi-même fait interrompre, ajouté plusieurs Scènes, qui lient l'action plus qu'elle ne l'était d'abord, et qui intéressent davantage un des deux Héros, qui est Don Guichot. Je crois que si on la redonnait au Public en l'état où elle est maintenant, elle serait reçue plus favorablement encore qu'elle ne l'a été, et que ses plus aigres critiques se joindraient aux approbateurs qu'elle a eus. Je me flatte du moins que ceux qui prendront la peine de la lire, y trouveront beaucoup de traits d'esprit et de fine satire, qui ne sont ni dans le Roman, ni dans les Comédies qu'on en a tirées jusqu'à présent, et que la manière dont cet Ouvrage est traité ne saurait que faire honneur à son Auteur.
ACTE I
SCÈNE I. Le Duc, Don Guichot, Sancho, Suite du Duc.
LE DUC
Valeureux Don Guichot, dont les faits héroïques Sont chantés hautement dans les places publiques, Je ne puis exprimer quel plaisir je reçois D'avoir encor l'honneur de vous revoit chez moi.DON QUICHOT
Je sais de bonne part, Duc noble et magnanime, Combien vous m'honorez de la plus haute estime, Et prêt à m'engager à de nouveaux efforts, Pour soutenir le faible, et réparer les torts : Mais surtout animé de l'espoir qui me flatte, De pouvoir quelque jour forcer la race ingrate Des Enchanteurs, de rendre à la Divinité, Dame de mes désirs, sa première beauté…LE DUC
Que m'apprenez-vous là ? L'Infante Dulcinée, Qu'avec tant de vertus chacun sait être née, De tout le Toboso le plus digne ornement, L'objet de tous vos veux…Toboso : région inconnue.
SANCHO
Et son cheval un âne : Je voyais le contraire, et malheureusement Monseigneur Don Guichot, voyait tout autrement.SANCHO
Oh, les enchantements surpassent la nature. Il n'est rien de plus vrai que c'est un fait certain ; J'en ai douté longtemps, mais pourtant à la fin Lui-même il l'a revue au fond d'une caverne, Où l'on voit clair, dit-il, sans soleil ni lanterne.DON QUICHOT
Sancho dit vrai, Seigneur ; c'est chez Montezinos D'où je la tirerai par mes nobles travaux : Il faut des Enchanteurs que la rage finisse ; À force de vertus surmontons leur malice, Contre tous Enchanteurs, Démons, Lutins, Géants, Ma valeur me promet les succès les plus grands : Mais pour les assurer par un heureux présage, J'ai cru vous en devoir faire un premier hommage.SANCHO
Sancho, qui pour sa part n'a que la politesse, Brûle de saluer Madame_la_Duchesse : Avant que de partir s'il avait cet honneur, Il croirait que cela lui porterait bonheur, Après bien des travaux il faut avoir ses aises ; Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises, Et voici, grâce au Ciel, pour la troisième fois, Que nous nous remettons à faire des exploits.Tierce : se dit aussi au Piquet et à d'autres jeux de cartes, d'une suite de trois cartes de même couleur. Une tierce major, c'est un as, un roi et une dame. Tierce de roi, tierce de valet, tierce basse. [L]
SANCHO
Je le pense. Nous ne retournons point qu'il ne se soit fait Roi, Et qu'il n'ait attrapé quelque Île aussi pour moi.LE DUC
Ami, Sancho, pour l'Île elle vous est acquise, Vous l'aurez sûrement, car je vous l'ai promise. Oui, tout présentement je veux vous la donner, Et que dès aujourd'hui vous puissiez gouverner.DON QUICHOT, à Sancho
Recevez à genoux cette faveur insigne.SANCHO
Je la reçois, Seigneur, quoique j'en sois indigne, Et puis vous assurer, quand vous me faites Grand, Que tout neuf que j'y suis, je tiendrai bien mon rang. Je brûle de me voir bientôt en exercice. Au reste, ce n'est point du tout par avarice, Non plus que par orgueil, et ce n'est seulement Que pourvoir ce que c'est qu'un bon Gouvernement.LE DUC
Vous allez le savoir par votre expérience : Mais, pour gouverner, il faut à la science Joindre le bon esprit, la droiture de coeur…SANCHO
Sur ce point-là, je sais ce qu'il faut faire, Qu'on me donne avec moi des gens qui le seront, J'aurai part à l'honneur de tout ce qu'ils feront.LE DUC
Sans doute, et je vois bien qu'il serait difficile De vous instruire en rien : mais je veux de cette Île Vous voir dès aujourd'hui prendre possession.DON LOPE
Oui, Seigneur.LE DUC
Qu'on publie Qu'à compter d'aujourd'hui, du grand Sancho Pança L'heureux gouvernement dans l'Île commença. Moi-même j'aurai soin de tous vos équipages, Je choisirai vos gens, vos Officiers, vos Pages, Cuisiniers…SANCHO
Bon cela.LE DUC
Secrétaire, Intendant. Les miens vous serviront toujours en attendant. Linge, parure, habits, les choses nécessaires, À trouver tout cela l'on ne tardera guères.SANCHO
Qu'on m'ajuste et m'habille ainsi que l'on voudra, Je ne cesserai point d'être Sancho Pança. Sont-ce donc les habits ? C'est l'esprit qui fait l'homme : Tenez, avec ceux-ci je gouvernerai comme Si j'étais couvert d'or, perles et diamants ; Le clinquant ne fait pas les bons gouvernements.SCÈNE II. Le Duc, Don Guichot, Sancho, Léonor.
LEONOR
Je viens vous avertir qu'il est jour chez Madame ; Son premier soin, Seigneur, est d'envoyer savoir Si vous vous en tenez au projet d'hier au soir : Si l'on chasse aujourd'hui ?LE DUC
Non ; je me persuade Que la chasse lui plaît moins que la promenade : Je veux la divertir, et non la fatiguer, Et j'ai quelque dessein à lui communiquer. Mais, pour la prévenir, annoncez-lui d'avance Du Seigneur Guichot l'agréable présence, Et celle de Sancho, que tout présentement Je viens de revêtir de son Gouvernement.SCÈNE III. Le Duc, Sancho, Suite du Duc.
SANCHO
Monseigneur.LE DUC
Je le veux.LE DUC
Vous êtes trop modeste.LE DUC
Couvrez-vous.SANCHO
Fi donc.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
SANCHO
Il n'importe.LE DUC
Allons.LE DUC
Je l'ordonne, il suffit.SANCHO, se couvrant
Je ne conteste plus. Mais d'être ainsi couvert je me sens tout confus ; Car je puis bien jurer qu'une pareille grâce N'a jamais été faite à pas un de ma race.LE DUC
Venons au fait. Il court un bruit qui me fait peine : Que Don Guichot n'a pas la cervelle bien saine : Je ne m'en suis pas fort aperçu jusqu'ici.SANCHO
On croit juste, et ma foi cela pourrait bien être. Aucun ne nous écoute : on peut en sûreté, Lorsque l'on est couvert, dire la vérité. Déjà depuis longtemps j'ai connu que mon maître Était fou par la tête autant qu'on le peut être : Quoique dans ses discours et ses raisonnements Il montre quelquefois d'assez bons sentiments, Et je ne sais comment et par quelle aventure Je puis prendre pour vrai tout ce qu'il se figure : Mais il m'a si longtemps nourri dans sa maison, C'est de sa propre main que je tiens mon grison : Sans lui je n'aurais pas l'honneur de vous connaître, Si je suis Gouverneur, c'est lui qui me fait l'être : Tout cela compassé, je veux bien aujourd'hui Convenir, s'il est fou, que je suis comme lui.Grison : se dit aussi par raillerie des laquais de gens de qualité qui ne portent point de couleurs, et qui leur servent d'espions ou de messagers secrets. [F]
SANCHO
Si pour cette raison c'est votre sentiment De ne pas m'enchâsser dans mon Gouvernement, Je prétends vous montrer par mon indifférence, Que je le méritais beaucoup mieux qu'on ne pense. La fortune me quitte : elle peut s'en aller ; Ce n'est pas être fou que s'en consoler. Ne choisissez pour moi, Secrétaire, ni Page, J'en suis content, Seigneur ! Suis-je fou, suis-je sage ?LE DUC
Oui, vous êtes, Sancho, de bon entendement, D'esprit droit, de coeur pur, d'excellent jugement. Peuples vraiment heureux, Île trop fortunée, Qui par le grand Sancho se verra gouvernée !LE DUC
Sur votre probité, Sancho, je fais grand fonds.Fonds : On dit aussi, Faire fonds sur quelque chose ; pour dire, en être assuré. [T]
SCÈNE IV. Le Duc, Sancho, Elvire, Suite du Duc.
ELVIRE
Madame_la_Duchesse Demande à vous parler pour affaire qui presse : Et de plus, Don Guichot de son noble entretien Commence à l'ennuyer.SANCHO
Ma foi, je le crois bien. Le bon vieux Chevalier est ennuyeux, sans doute, Moi-même je m'endors parfois quand je l'écoute.LE DUC
Adieu, grand Gouverneur, je vous laisse avec eux, Qu'on ait soin de l'orner d'habits les plus pompeux, Dans peu je vous rejoins.SANCHO
Point de cérémonie, User librement avec moi, je vous prie, Malgré ma dignité je le trouverai bon : Si je suis Gouverneur, c'est de votre façon. Quand je serai trompé, si grand que je puisse être, Si jamais mon bonheur me fait me méconnaître, Et si j'abuse un jour de l'excès d'un bienfait, Qui me mette au niveau de qui me l'aura fait.LE DUC
Sancho, je suis né Duc, et vous dans la roture : Mais je vous tiens égal à moi, je vous assure, Et je fais tant de cas de votre bon esprit…SCÈNE V.
SANCHO, seul
Enfin, me voilà Grand, mais grâce à la fortune, Sa faveur aujourd'hui pour moi n'est pas commune : Cela durera-t-il ? Je ne m'en flatte pas : Poussons-la, tout coup vaille, allons, faisons fracas. Si d'un gouvernement je ne suis pas capable, Le Duc qui me le donne est plus que moi coupable : Des inconvénients qui peuvent arriver, Ce n'est pas moi qui dois le plus mal m'en trouver ; Et si par cas fortuit, car enfin tout peut-être, J'allais bien gouverner, l'honneur est pour le maître. Ma foi dans tout ceci laissons faire au hasard, Mettons, tant bien que mal, beaucoup d'argent à part : C'est là des Gouverneurs la meilleure maxime, Chez les Grands, c'est vertu, chez les Petits, c'est crime. Mais on vient, taisons-nous, c'est trop moraliser, J'étais pourtant tout seul bien en train de jaser.Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. Fig. À tout hasard. [L]
SCÈNE VI. Don Lope, Sancho, Peralte, Fabrice.
DON LOPE
Vos habits sont tous prêts, Seigneur, prenez la peine De passer seulement dans la chambre prochaine.SANCHO
Allons.SCÈNE VII. Don Lope, Peralte, Fabrice.
SCÈNE VIII. Le Duc, La Duchesse, Carisal, Léonor, Madame Rodrigue, Suite du Duc.
LE DUC
Pourquoi vous refuser à d'innocents plaisirs ? Puisque le Ciel pour nous a fait d'heureux loisirs, Madame, occupons-les de ce qui se présente, Et mettons à profit l'aventure plaisante De deux fous que le sort adresse ici chez vous, Et qui peut-être au fond sont plus sages que nous.LA DUCHESSE
Je ne dis pas cela : mais parlons sensément, Avec de telles gens quel divertissement Peut-on prendre, Monsieur ?LE DUC
On s'amuse, on médite Combien du sage au fou la distance est petite, Et l'on rend grâce au Ciel de nous avoir tourné Le cerveau de manière à n'être point berné.LA DUCHESSE
C'est, je vous l'avouerai, lorsque ainsi l'on raisonne, Savoir mettre à profit les plaisirs qu'on se donne.LE DUC
Pour prendre ces plaisirs plus agréablement, J'ai fait choix de ce lieu pour le Gouvernement Du bon Sancho. Je veux avec exactitude Voir ce que l'instinct seul, sans art et sans étude, Dans un homme grossier, mais plein de vérité, Peut produire de juste en sa simplicité. Vous, Carisal…CARISAL
Seigneur.CARISAL
Je réponds de ma langue.LEONOR
Et je vous réponds, moi, que tous ceux de vos gens Que vous avez chargés de rôles différents, Dans le plaisir qu'ici vous vous donnez vous-même, Sauront s'en acquitter avec un soin extrême.MADAME RODRIGUE
Nous allons tous répondre à votre intention.SCÈNE IX. Le Duc, La Duchesse.
LA DUCHESSE
Ce n'est pas mon dessein dans cette occasion De faire trop, Monsieur, valoir ma complaisance : Mais loin d'aimer les fous dans leur extravagance, Je sens, en les voyant, un certain mouvement Qui cause en moi toujours quelque dérangement ; Enfin, je voudrais fort qu'au fond de leurs villages, Le maître et le valet fussent devenus sages ; Ou qu'on les détrompât pendant qu'ils sont chez vous, Des folles visions qui les ont rendus fous.LE DUC
Ce soin que l'on prendrait, loin d'être charitable, Les priverait tous deux d'une vie agréable, Et ferait à chacun sentir la fausseté Des chimériques biens dont il est enchanté. Don Guichot aujourd'hui rempli de ce qu'il pense, Goûte tous les plaisirs d'un homme d'importance, Aspire à la Couronne, et croit en conquérir, Et sans le ruiner on ne peut le guérir. Sancho Pança, trompé par de belles promesses, De son Gouvernement espère des richesses, Qui pourront l'élever au rang des plus puissants ; Il perd tous ses biens-là s'il recouvre le sens.LE DUC
Qu'importe qu'ils soient vrais, ou bien imaginaires, Si ces fous sont contents de leur bonheur parfait ; Et dès qu'ils pensent l'être, ils le sont en effet.LA DUCHESSE
Puisque c'est les servir que flatter leur manie, Je veux bien avec vous tirer de leur folie Les plaisirs innocents que vous vous promettez, Et je me livre à tout ce que vous souhaitez.LA DUCHESSE
Quelqu'un vient.LE DUC
C'est Sancho lui-même.SCÈNE X. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Don Guichot, Suite du Duc.
SANCHO, habillé magnifiquement
Rangez-vous que je passe, et prenez garde à moi, Voyez, pour gouverner que je me diligente : Qu'on m'en fasse au plutôt délivrer la Patente.Patente : Ou, au pluriel, patentes, lettres, commission, diplôme, accordés par le souverain, par des corps, par des universités, etc. [L]
LA DUCHESSE
Seigneur, c'en est ici la Ville capitale.SANCHO
Je vous délogerais ? Oh non, sur ma parole. Donnez-moi quelque chambre, ou bien quelque entresole ; C'est assez…Entresole : Étage ménagé entre deux planchers un peu élevés, qui sont partagés par un autre plancher. [F]
LE DUC
Vous ferez ici votre séjour, Et moi dans d'autres lieux j'irai tenir ma Cour : Enfin voici votre Île, où je veux qu'on vous aime, Et qu'on vous considère à l'égal de moi-même. Je veux que tous vos jours y soient des Mardis-gras, Qu'on vous serve par jour cinq à six mille plats : Que de la table au lit, et du lit à la table Vous ne fassiez qu'un cours fréquent, mais agréable. Que jamais le Soleil ne dore l'Orient, Que vous n'ayez goûté de quelque mets friand ; Que depuis son lever, jusqu'à ce qu'il se couche, Vous ayez l'oeil au plat, et le verre à la bouche ; Sans que jamais, Géant, Enchanteur, ou Lutin Ose vous traverser dans votre heureux destin.SANCHO
Qui l'eût jamais pensé ?DON QUICHOT
Regarde le présent.SANCHO
Rappelez le passé. Depuis qu'en vos exploits Sancho vous accompagne, Pour la troisième fois nous entrons en campagne ; Et, hors Monsieur_le_Duc qui me fait Gouverneur, Qu'avons-nous rencontré ? Que malheur sur malheur. Tantôt un Biscayen vous ébrèche une oreille, Ici mon aventure à la vôtre est pareille. Là, cinq ou six Yangois vous assomment de coups, Là, ces maudits frappeurs me traitent comme vous. Ici, dans un château fait comme une taverne, On vous casse les dents pendant que l'on me berne. Et, s'il faut m'expliquer franchement là-dessus, Ce n'est qu'en ce lieu-ci qu'on nous a bien reçus ; J'en suis plus satisfait aussi que d'aucun autre. Çà, ma fortune est faite, allez faire la vôtre. Il fait bon d'être grand, et manger à loisir, Quand dans six mille plats on a de quoi choisir. Accorder votre amour à la première Reine Qui viendra vous prier de la tirer de peine ?Biscayen : originaire d'une région d'Espagne, et plus précisément du paix Basque. La ville principale est Bilbao.
Yangois : habitant de Yanguas, qui est dans la province de Ségovie en Espagne au sud du pays Basque. Espéce de fusil qui porte beaucoup plus loin que les fusils ordinaires.
Berner : Faire sauter quelqu'un en l'air dans une couverture. Sancho Pança valet de Don Quichotte fut violemment berné dans la taverne. se dit aussi figurément pour ballotter, railler quelqu'un, le faire servir de jouet à une compagnie. [F]
SCÈNE XI. Sancho, Le Duc, La Duchesse, Don Lope, Don Guichot.
DON LOPE
Monseigneur.SANCHO
Que veut-on ?SANCHO
Des clefs ! Ces Principaux savent mal leur métier ; Je suis leur Gouverneur, et non pas leur portier.LA DUCHESSE
Vous prenez mal, Seigneur, l'honneur qu'on vient vous faire ; Vous devez de ces clefs être dépositaire.SANCHO
Je le dois ?LE DUC
Oui.LA DUCHESSE
C'est un de vos droits les plus beaux.DON QUICHOT ? bas à Sancho
T'échappera-t-il donc toujours quelque sottise ?SCÈNE XII. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Don Lope, Don Guichot, Carisal.
DON QUICHOT
Le voilà.CARISAL
Magnanime Héros, acceptez nos offrandes, Et recevez ces clefs qui sont un peu bien grandes, Mais que sans se peiner peut porter le grison, De vos nobles travaux illustre compagnon, Entre deux vrais amis de qui l'un fait fortune, Il faut que des emplois la gloire soit commune.CARISAL
Moi ? Non.SANCHO
Poursuivez donc.DON QUICHOT
Vous vous trompez, bon homme, Ou vous parlez à moi. C'est ainsi qu'on me nomme ! C'est Don Guichot. C'est moi, grâce à mes bons destins, Qui suis libérateur d'Infantes, d'orphelins : Sancho n'a jamais eu de nom si magnifique.DON QUICHOT
D'accord, continuez.CARISAL
N'interrompez donc plus.CARISAL
Donc, fameux Gouverneur plus craint que le tonnerre, Terrible dans la paix, paisible dans la guerre, Le vaillant des vaillants.LE DUC, à Carisal
Vous, en exagérant, mettez sans préjudice. Au reste, votre exorde a fort bien réussi, Docteur.CARISAL
Enfin, tout le Peuple m'envoie Pour vous entretenir de l'excès de sa joie, Et pour vous protester qu'il tient à grand honneur, De vivre sous les lois d'un pareil Gouverneur. Dirai-je les exploits qu'a faits votre Excellence, Et combien tout l'État doit à votre vaillance ?SANCHO
Oui, vous pouvez le dire, et vous ferez fort bien ; Car le Diable m'emporte au moins si j'en sais rien.CARISAL
Je m'en tairai, Seigneur, et votre modestie Souffrirait d'en entendre une moindre partie. Ferai-je voir combien vous tirez peu d'éclat D'une suite d'aïeux renommés dans l'État ? Cette vaine grandeur est pour vous trop petite ; Vous devez votre gloire à votre seul mérite : Et marchant sur les pas du fameux Tamerlan, On vous fait Gouverneur de simple paysan. Tels ces fameux Romains, ces foudres de la guerre, Commandaient une armée et labouraient la terre : C'est là que l'on vous prit pour vous faire Écuyer, Ou plutôt compagnon d'un brave Chevalier.DON QUICHOT
C'est moi.CARISAL
Je le sais bien.DON QUICHOT
Hé ! Pourquoi donc le taire ?CARISAL
L'Orateur doit cacher ce que sait le vulgaire. Quels furent vos exploits avec ce grand Héros, Quand cinq ou six Marchands, vous chargèrent le dos ; Quand le More enchanté, dans une chambre noire, Vint à grands coups de poings vous casser la mâchoire ! Mais tout cela n'est rien au prix de la valeur Qu'on reconnut en vous dans ce pressant malheur, Qui dans certain Château qui vous parut taverne…SANCHO
Concluez, harangueur.CARISAL
Hé le puis-je ?SANCHO
Il le faut.CARISAL
Quoi ? Vous me commandez de passer sous silence Et votre extrême soin, et votre vigilance ? Surtout quand le grison, cet âne sans pareil, D'où descendrons un jour les mulets du Soleil, Vous fut volé sous vous à la montagne noire, D'une façon étrange et difficile à croire ?SANCHO
Je dormais bien serré.CARISAL
Plutôt en ce moment Votre esprit grand et fort pensait profondément ; Et se considérant avec sagesse extrême, Pour être trop à soi, n'était pas à soi-même. Vous étiez en extase, et non pas endormi.SANCHO
J'étais ce que j'étais ; finissez mon ami. Je manquerai de temps plutôt que de matière, Si je veux m'arrêter sur votre histoire entière ; Quelles vertus en vous ont toujours éclaté !CARISAL
Mais qu'ai-je affaire ici de porter vos pensées, Par un pénible soin sur les choses passées ? Regardez seulement votre bonheur présent, Voyez la dignité dont on vous fait présent ; Est-ce à des gens communs que l'on donne des Îles ? Qu'on donne à gouverner des Peuples et des Villes ? On dit communément : La fortune aide aux fous ! Mais le proverbe est faux quand on parle de vous.DON QUICHOT
Sancho, dans ce discours tu penses qu'on te joue, Sache qu'on traite ainsi presque tous ceux qu'on loue ; Ne t'en offense point : mais rends-toi si parfait, Que ce qui n'est pas vrai le devienne en effet.SANCHO
C'est bien là mon dessein, j'en donnerai des signes Qui me mettront au rang des Gouverneurs insignes, Et je m'en vais si bien gouverner, qu'on dira Aux autres Gouverneurs : Imitez celui-là.DON QUICHOT
Que toujours la victoire accompagne ses pas.LE DUC
Seigneur ?ACTE II
SCÈNE I. Sancho, Suite du Duc, Don Guichot.
SANCHO
Retirez-vous.DON QUICHOT
Tandis que le Duc dans la Ville S'informe en quel état il te remet cette Île, Et résolu d'aller habiter dans d'autres lieux…DON QUICHOT
Dès aujourd'hui.SANCHO
Tant mieux. Je lui suis redevable autant qu'on puisse l'être : Mais plus il sera loin, plus je serai le maître. Et puisqu'à ce haut rang le Ciel m'a destiné, Je veux gouverner seul pour n'être point gêné.DON QUICHOT
J'approuve ton dessein, et crois te devoir faire Un discours profitable, autant que nécessaire, Sur ta grandeur naissante, où tu puisses trouver De quoi prévoir les maux qui peuvent t'arriver.SANCHO
Vous m'obligez beaucoup.DON QUICHOT
Dans ces degrés suprêmes Qui nous portent si haut au-dessus de nous-mêmes, Il est bien malaisé de ne pas s'oublier, Ainsi dans ta grandeur songe à t'humilier : Reconnais tous les jours que c'est par pure grâce Que le destin te met dans cette haute place ; Ne t'estime pas plus pour cet événement, Sancho, tu ne le dois qu'au hasard seulement.SANCHO
D'accord.DON QUICHOT
Vois à quel point ma valeur s'est portée, Combien par ma vertu la tienne est surmontée, De combien mon mérite est au-dessus du tien. Te voilà Gouverneur, et moi je ne suis rien ; On te donne le dais, et je n'ai que le chaume.Dais : Ouvrage dans la forme des anciens ciels de lit et qui sert de couronnement à un autel, à un trône, etc. Poétiquement, sous le dais, sur le trône, au sein des grandeurs. [L]
Chaume : La paille qui couvre les maisons de village. Fig. Toit de la maison du paysan, du pauvre, et, par extension, cette maison même. Être né, vivre sous le chaume, c'est-à-dire dans l'humble condition des paysans. [L]
SANCHO
Et n'êtes-vous pas sûr d'attraper un Royaume ? Si vous m'en aviez cru vous l'auriez à présent : Est-ce ma faute, à moi, si vous n'êtes pas Grand ?DON QUICHOT
Je ne dis pas cela : je veux te faire entendre Qu'ayant plus de bonheur que tu n'en dus prétendre, Tu dois te comporter avec humilité, Et craindre le retour de la nécessité. Garde-toi d'oublier qu'autrefois au village Tu gardais les pourceaux de tout le voisinage.SANCHO
Oui, mais c'était du temps que nous étions petits, Car dès que je fus grand je gardai les brebis.DON QUICHOT
Ainsi, pour triompher dans le cours de ta vie De deux monstres cruels, la discorde et l'envie, Sois modéré, sois humble, et traite doucement Les peuples qu'on commet à ton Gouvernement. Estime tes parents qui sont dans la misère, Autant que s'ils avaient la fortune prospère : Et si ta femme meurt, et que ton nouveau rang Te donne lieu d'en prendre une de noble sang, Fuis comme un écueil sûr une femme arrogante, Que ton humilité rendrait plus insolente, Qui te reprocherait quelque jour que son bien, Ainsi que sa famille est au-dessus du tien.DON QUICHOT
Si tu veux m'obliger ne tiens point ce langage, Jamais les gens d'honneur ne prennent ce parti.DON QUICHOT
Tu n'étais dans ce temps qu'un vilain, un ivrogne.Vilain : Il signifiait autrefois paysan, roturier, homme de néant. [FC]
SANCHO
Et ma femme une masque, un diable, une carogne.Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
Carogne : Terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur.[F]
DON QUICHOT
Fuis cet indigne vice Si commun, si connu sous le nom d'avarice, Mais qu'on devrait nommer la peste des États ; Il ternit le renom des plus grands Potentats, Profane quelquefois les choses les plus saintes, Et donne à qui le sert des désirs et des craintes Qui l'agitent sans cesse, et l'empêchent de voir Qu'il n'a que trop de biens sans ceux qu'il veut avoir.SANCHO
C'est prêcher que cela.DON QUICHOT
Protège la Justice, Et surtout garde-toi de vendre aucun Office ; Donne tout au mérite, aime les gens de coeur : Que chez toi la vertu soit toujours en faveur. Estime les Savants, fais leur part de ta gloire : Tout ce qu'on fait de bien par eux vit dans l'Histoire ; Pour eux sont les grandeurs de la terre et des Cieux, Et ce sont des Agents entre nous et les Dieux. Soumets tous tes desseins à leurs doctes censures, Écoute leurs discours, et lis leurs écritures.DON QUICHOT
C'est un fort grand défaut : mais pourtant ce n'est rien. Tu pourras faire lire à quelqu'un de ta suite, Et de quelque grand homme imiter la conduite. Je recherche avec soin toute l'antiquité, Pour en trouver quelqu'un digne d'être imité. Je commence à Ninus, de là je viens descendre Du règne de Cyrus à celui d'Alexandre ; Après, sans m'arrêter, je porte mes regards Dans ce fameux Empire où régnaient les Césars : Là, pour choisir entre eux un fameux Capitaine, Je vole en tous les lieux où fut l'Aigle Romaine ; Je vois leur contenance au Conseil, à l'assaut ; Mais je n'en trouve point qui n'ait quelque défaut. Je poursuis à la fin jusqu'à ces grandes âmes Que l'amour et la gloire armèrent pour les Dames ; L'appui des orphelins, le fléau des Tyrans, Mes fameux devanciers les Chevaliers errants. Ici, je le confesse, on trouve quelque marque Des qualités qu'il faut pour un parfait Monarque : Mais sans en excepter Amadis, ni Renaud, Leurs plus hautes vertus ne sont point sans défaut. Ainsi, las de courir pour chercher ce grand homme, En Assyrie, en Perse, aux Indes et dans Rome, Même en mille autres lieux, où des soins différents Ont porté la valeur des Chevaliers Errants, Je me suis aperçu que mon erreur extrême M'emporte sans raison au-delà de moi-même. Oui, Sancho, ce Mortel que tu dois imiter, Et de qui la vertu ne se peut limiter, Les délices du Ciel et l'honneur de la terre, Celui qui sait unir la justice et la guerre, Ce parfait des parfaits parle souvent à toi, Tu le vois tous les jours.SANCHO
Nommez-le donc ?DON QUICHOT
C'est moi.SANCHO
Ma foi je m'en doutais.DON QUICHOT
Joins à ce beau modèle Le salutaire avis d'un conseiller fidèle ; Que dans tous tes projets la vertu soit ta fin, Et pour l'événement laisse faire au destin.SANCHO
Il faut bien l'espérer : mais je ne sais pourquoi… Ma foi tous vos discours sont trop subtils pour moi, Aussi je n'en pourrai conserver la mémoire.SANCHO
Seigneur, quant à ce point, Je suis tout résolu de ne vous croire point. Dîne peu, soupe moins : j'aime autant perdre l'Île, Donnez-moi, s'il vous plaît un conseil plus utile, Et vous ressouvenez que je n'ai pourchassé Ce beau Gouvernement où me voilà placé, Quoi qu'on en puisse dire, et quoi qu'on en enrage, Que pour dîner beaucoup et souper davantage.DON QUICHOT
Supprime en tes discours ces proverbes antiques, Dont tu te sers si mal dans toutes tes répliques.SANCHO
Ma foi, pour cet article, à ne vous point mentir, Monseigneur Don Guichot, je n'y puis consentir : Les Proverbes, Seigneur, sont mon seul héritage, Je n'eus de mes aïeux d'autres biens en partage ; J'en regorge, j'en crève ; et quand je veux parler, Ils veulent tous sortir, jusqu'à se quereller : C'est pourquoi quelquefois j'en mets en évidence, Qui n'ont pas grand rapport avec ce que je pense. Je veux à l'avenir en mieux peser les mots, Et n'en citerai plus qu'ils ne soient à propos. Qui ne sait son métier doit fermer sa boutique, La science partout vaut moins que la pratique. Jamais sans appétit on n'a fait bon repas : Sans la peur on verrait de courageux soldats ; Et j'ai toujours tenu pour maxime assurée, Que bon renom vaut mieux que ceinture dorée.DON QUICHOT
Hé bien, ne voilà pas des discours bien suivis ! Veillaque, à quoi sert donc tout ce que je te dis ?Veillaque : On appelle ainsi un homme de mauvaise foi, sans probité et sans honneur. [T]
DON QUICHOT
Dis-moi, je t'en conjure, Pourquoi vas-tu parler de soldats, de ceinture, De métier, d'appétit, de renom, de repas ?SANCHO
Je vous jure ma foi que je n'y pensais pas ; Et que dorénavant j'aurai soin de me taire, Pour ne rien hasarder qui vous puisse déplaire. Aux Seigneurs les honneurs ; souvent trop parler nuit ; La parole fait l'homme, on connaît l'arbre au fruit : Dans la suite des temps toutes choses se changent, Les fous font les festins, et les sages les mangent. Qui se contente est riche ; aux riches tout sied bien ; Tel maître, tel valet ; qui fait bien ne craint rien.DON QUICHOT
Courage.SANCHO
Il est certain, quoi que l'on puisse dire, Que tel qui peut choisir, bien souvent prend le pire. La loi n'oblige point au-delà du pouvoir ; La plus grande finesse est de n'en point avoir ; Il n'est point toujours fête. Au port on fait naufrage : Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, Le temps découvre tout. À beau jeu beau retour, La fin couronne l'oeuvre : et chacun a son tour.SANCHO
La fortune n'est pas toujours de même sorte, La nuit porte conseil, la nuit tous chats sont gris ; Il faut à vieux matou, jeune et tendre souris, Ensemble honneur et biens ne s'acquièrent pas sans peine, Qui frappe du couteau doit mourir de la gaine ; Et je trouve après tout, ayant bien consulté, Que l'âne du public est toujours mal bâté ; Et quoique ce public soit si fort difficile, Il ne faut qu'un seul fou pour en amuser mille.Gaine : étui d'un couteau. Il se disait autrefois des épées, au lieu qu'on dit maintenant fourreau, dont viennent les composés dégainer, rengainer ; et on appelait aussi traîne-gaines, ceux qu'on nomme encore, traîneurs d'épée, fainéants, batteurs de pavé. On dit en proverbe, Qui frappera du couteau, mourra de la gaine, pour exprimer cette pensée de l'Evangile, Omnis enim qui acceperit gladium, gladio peribit.
DON QUICHOT
Je suis un grand fou, moi, d'écouter ce faquin.Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]
SANCHO
Faquin, un Gouverneur ?DON QUICHOT, s'en allant
Un rustaud, un vilain.Rustaud : Qui tient du paysan, de la campagne. Fig. C'est un rustaud, c'est un homme chez qui la brusquerie se joint à l'impolitesse, à la grossièreté. [L]
SCÈNE II. Le Duc, Sancho.
SANCHO
On n'en fait rien, pourtant, et je ne puis m'en taire. Don Guichot, ci-devant mon maître et mon Seigneur, Prétend me gouverner, moi qui suis Gouverneur : Mais je n'ai point de fiel ; c'est une bagatelle. Hé bien, cette audience enfin se tiendra-t-elle ? Il faut, si l'on ne veut que je meure de faim, La tenir tout à l'heure, ou remettre à demain : Dans mon Gouvernement, puisqu'il faut qu'on m'essaie, Qu'on se dépêche donc, et puis, que l'on me paie.SCÈNE III. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Suite du Duc, Peralte.
LA DUCHESSE
J'amène un bon vieillard qui veut absolument Dire au grand Gouverneur quatre mots seulement.SANCHO
Qu'il soit bref ; car enfin, Madame_la_Duchesse, Je meurs de malefaim, et l'audience presse.Malefaim : Faim pressante. [L]
SANCHO
Levez-vous ?SANCHO
Levez-vous, vous dit-on.SANCHO
Dépêchez.PERALTE
Le fait est, monsieur le Gouverneur, Que je suis, comme vous, le fils d'un laboureur, Natif de Miguel-Turre, et dès mon jeune âge J'étais, sauf votre honneur, le coq de mon village.SANCHO
Passez.PERALTE
J'ai deux enfants ; car je suis marié : L'un d'eux est Bachelier, l'autre est Licencié. Je suis veuf ; car ma femme est déjà dans la fosse : On voulut la purger pendant qu'elle était grosse ; Un mauvais médecin lui donna cet avis.SANCHO
Il faudrait pour l'exemple en brancher cinq ou six De ces tueurs de gens.Brancher : Pendre un soldat, ou un vagabond à la branche du premier arbre. Cela n'a d'usage qu'à la guerre, et chez les prévôts. [F]
PERALTE
Monseigneur, je le crois.SANCHO
Enfin, que voulez-vous ?PERALTE
Je vais vous en instruire.SANCHO
Vous n'aviez, disait-on, que quatre mots à dire, Et vous m'en dites cent, c'est se moquer des gens ; Notre temps nous est cher, courte harangue aux Grands.PERALTE
J'y viens. Mon Bachelier depuis deux ou trois mois, Étant allé mener nos pourceaux dans nos bois, Se rendit amoureux de Claire Perlerine, Fille d'un laboureur, notre proche voisine, Qu'on peut bien appeler la perle du hameau : Depuis pour l'amour d'elle il pleure comme un veau : Mais je ne puis blâmer l'amour qui le transporte, Qu'il en perde l'esprit, que le diable l'emporte, C'est peu pour mériter une telle beauté.SANCHO
Là, là, tout doucement.PERALTE
Je dis la vérité.PERALTE
Monsieur le Gouverneur, elle est incomparable ; Elle est belle, archi-belle, et lorsque l'on la voit De profil seulement, et par le côté droit, Elle paraît aux yeux une rose nouvelle ; Que si du côté gauche elle paraît moins belle, C'est qu'étant autrefois tombée en un grand feu, Ce petit accident la défigure un peu ; Et l'on n'y reconnaît aucun trait du visage.SANCHO
Fort bien.PERALTE
Mais pour sa taille et son gentil corsage, Si je les dépeignais, Monseigneur, vous verriez Qu'un Bachelier, d'amour peut mourir à ses pieds.SANCHO
Dépeins-la donc, achève.PERALTE
Il ne m'est pas possible, Ce serait vous dépeindre une chose invisible. Et si je vous parais modeste sur ce point, Si je n'en parle pas, qu'elle n'en a point ; Car depuis cinquante ans qu'on dit qu'elle est tombée Du faîte d'une grange, elle est toute courbée, Et se tient sur ses pieds d'une telle façon, Que ses genoux toujours touchent au menton : Le beau brin de femelle ! Ah, la triste aventure !SANCHO
Enfin, que voulez-vous ?PERALTE
Quatre mots d'écriture De votre propre main, pour que la parenté Consente au mariage, et signe le traité.SANCHO
De ma propre main ?PERALTE
Oui, c'est ce que je désire.SANCHO
Soit : mais vous attendrez donc que je sache écrire ; Et si je ne le sais par hasard de dix ans, Votre fils ne sera marié de longtemps.SANCHO
Parlez.PERALTE
C'est de me faire en ce même moment Délivrer un millier de ducats seulement, Pour aider à mon fils dans son nouveau ménage.SANCHO
Monsieur_le_Duc, il est des escrocs dans cette Île, Ainsi que dans Madrid et dans toute autre Ville. Dites-moi donc, vieux fou : mais non, ne parlez pas. Où diable puis-je prendre un millier de ducats ?PERALTE
Dans vos coffres ; un Grand, un homme d'importance, Un Gouverneur qui vit ici dans l'opulence, Qui peut, quand il lui plaît, mesurer l'or aux muids…Muid : Ancienne mesure de capacité, qui variait suivant les provinces. [L]
SANCHO
Ce n'est que d'aujourd'hui, faquin que je le suis ; Et bien loin d'accorder ta demande incivile, Moi, Gouverneur nouveau, je n'ai ni croix ni pile.Croix : Le côté d'une pièce de monnaie opposé à la face et marqué autrefois d'une croix. Croix ou pile. [L] Signifie ici, je n'ai pas d'argent.
SANCHO
Oui, Gouverneur, pour prendre, Mais non pas pour donner. Mais voyez le vilain, J'ai bien affaire, moi, de Claire Perlerin, Du fils le Bachelier, et de leur alliance.SANCHO
Vous voyez, mon ami, que vous vous mécomptez, Et que compter tout seul, c'est compter sans son hôte.PERALTE
Je prendrai sans peser.SCÈNE IV. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Suite du Duc, Don Lope, Fabrice.
FABRICE
Monseigneur ?SANCHO
Hé bien ?SCÈNE V. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Suite du Duc, Peralte.
SCÈNE VI. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Suite du Duc, Don Lope, Fabrice.
FABRICE
Hé bien ?DON LOPE
Le voilà.SCÈNE VII. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Suite du Duc, Fabrice, Don Guichot, Don Lope.
DON QUICHOT
Qu'est-ce ?SCÈNE VIII. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Don Guichot, Madian, Suite du Duc.
DON LOPE
Entrez.MADIAN
Comment ! Entrez ? Nous autres Farfadets Ne prenons pour entrer nul ordre des valets ; Et si j'ai bien voulu demeurer à la porte, C'est pour Don Guichot seul que j'agis de la sorte, Par le respect qu'on doit aux Chevaliers errants ?DON QUICHOT
Noble Écuyer du Styx, car enfin la noblesse Est de tous les pays ainsi que la sagesse, Que me propose-t-on ? Qui vous amène ici ? Et quelle aventure ai-je à tenter ?Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]
MADIAN, tire un grand parchemin rouge
De par Archélaüs surnommé le Manchot,
Et qui cependant ne l'est guère, Enchanteur bienfaisant, courtois et débonnaire.SANCHO
Encore est-ce.SANCHO
Haie, Haie.Haie : Exprime la douleur physique. Un enfant à qui on tire les cheveux dit haie ! haie ! Elle exprime aussi le chagrin. Voir Molière Sganarelle. [L]
DON QUICHOT
Je le connais.MADIAN, continue à lire
Avec Durandard et Balerne, Sommes sortis de la caverne, Où nous étions comme dans le chaos : Au noble Chevalier de la triste figure, Et maintenant Chevalier des Lions, C'est par ordre du Ciel que nous certifions La fin de notre longue et pénible aventure, Dont très fort nous nous ennuyons.DON QUICHOT
Il me l'avait bien dit lui-même, je vous jure. Ce que je t'ai conté c'était des visions, Sancho ?MADIAN, poursuit
Mais dans les lieux où nous étions La fleur du Toboso, l'Infante Dulcinée, Est injustement condamnée Dans cette caverne sans fonds De rester à califourchon À dada sur sa haquenée, Attendant l'heureuse journée Où par de grandes actions De son preux Chevalier la valeur couronnée L'aura rendu vainqueur d'autant de champions, Qu'il est de jours dans une année. Ainsi l'admonestons, invitons et prions, Qu'il ait pour délivrer l'Infante infortunée, À n'abandonner point son Écuyer poltron Sancho Pança, par qui certaine Île, dit-on, Tant bien que mal doit être gouvernée.Califourchon : Aller, ou se mettre, ou être à califourchon ; jambe deçà, jambe delà, comme quand on est à cheval.
Dada : Mot burlesque ou enfantin. Un petit dada, un petit cheval. [FC]
Haquenée : Cheval ou jument docile, et marchant ordinairement à l'amble. [L]
LA DUCHESSE
Les Enchanteurs n'ont pas raison.MADIAN
Que Don Guichot enfin sache que Dulcinée Par un heureux événement Verra changer sa destinée : Mais ce ne sera qu'au moment Que Sancho sera las de son Gouvernement.SANCHO
C'est à quoi l'on n'a qu'à s'attendre. Moi las de gouverner ! Je ne suis pas si sot, C'est un panneau qu'on vient me tendre. Vous avez beau rêver, Monseigneur Don Guichot ; Si j'en suis jamais las, je veux qu'on me reberne. L'Infante Dulcinée, à ce que je prévois, Est pour longtemps encore là-bas dans la caverne.Panneau : Filet pour prendre des lièvres, des cerfs et autres bêtes. Fig. et familièrement. Piège. [L]
DON QUICHOT
Nous la délivrerons sans toi. Mais Monseigneur le Duc voudra-t-il bien permettre Que je puisse attendre en ces lieux La fin du succès glorieux Que l'Enchanteur me fait promettre.LE DUC
Vous pouvez disposer de moi, de mes États : Quels meilleurs sujets puis-je prendre ? L'un pour les gouverner, l'autre pour les défendre. Mais du Gouvernement Sancho doit être las, Avant que vous voyiez la fin de l'aventure.LA DUCHESSE
Toujours les Enchanteurs parlent ambigument, Et peut-être ceci n'est qu'une phrase obscure, Que nous pénétrerons après l'événement.SANCHO
Ce ne sera pas moi, j'en jure, Qui prendrai soin d'en éclaircir le sens : Et si selon mon gré le Gouvernement dure, On ne saura rien de longtemps.SCÈNE IX. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Don Guichot, Suite du Duc, Don Lope.
LA DUCHESSE
C'est l'ordre.LA DUCHESSE
Tout ce que vous ferez l'Île l'approuvera.ACTE III.
SCÈNE I. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Lope, Don Guichot, Suite du Duc.
SANCHO
Quoique inégal en rang, soyez couvert Docteur ; Monsieur_le_Duc tantôt m'a fait pareil honneur : Et comme pour toujours c'est une chose dite, De la cérémonie aussi, moi, je vous quitte.SANCHO
Grand merci pour mon chef, qui s'en trouvera mieux. C'est pourquoi tous ainsi venir à l'audience ?SANCHO
Vous serez tous témoins que je ne suis qu'un sot : Comme en jugeant je sais tout ce que je hasarde, J'ai peur de mal juger si quelqu'un me regarde.LE DOCTEUR
Vous avez un esprit juste, droit, élevé, Qui parmi les meilleurs tient le haut du pavé : Mais enfin quoiqu'il soit sublime en toutes choses, Nous allons l'éprouver sur trois ou quatre Causes.DON QUICHOT, à Sancho
Prends bien garde aux proverbes surtout.LE DOCTEUR
Je vous crois fort versé dans les Lettres humaines, Très profond dans les Lois Attiques et Romaines.SANCHO
Pas trop…SANCHO
Ce n'est pas mon dessein, j'ai l'âme simple et bonne, Et ne prétends donner de leçons à personne.LE DOCTEUR
Que savant dans le droit beaucoup plus qu'Ulpian, Vous rendriez confus le grand Papinian, Marcellus, Gordien, Proculus, Hermogène, Modestin, Calistrate, Africanus, Alphène, Léonce, Constantin, Thomas, Tribonian. Tout le Décemvirat du bon Justinian, Vernerus, Placentin, Aze, Accurse, Bartole, Les Baldes, Godefroi, Paul Castre, Jean d'Imole, Fernand, Jason, Rebuffe, Alciat et Cujas.LE DOCTEUR
Mais je doute pourtant qu'en ces causes augustes Vous puissiez nous donner des décisions justes, Et pénétrer à fonds dans leurs obscurités.LE DOCTEUR
Que l'on ouvre.SCÈNE II. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Lope, Don Guichot, Léonor en bohémienne Fédéric en Paysan.
DON LOPE
Entrez, vous, Madame l'éplorée.LA BOHEMIENNE
Punissez ce maraud, ce voleur, ce coquin, Qui mérite en effet les peines les plus vives.LA BOHEMIENNE
Puis-je m'en dispenser ? Est-il un mal plus grand, Que de perdre à la fois et l'honneur et l'argent ? À gens de mon métier quel indigne reproche ? Ce malheureux m'a pris six ducats dans ma poche. Quel triomphe pour lui, pour moi quel accident, D'avoir été volée ainsi par un manant !LE PAYSAN
Oui, Seigneur : mais…SANCHO
Taisez-vous.LA BOHEMIENNE
Il veut les retenir.SANCHO
Allons, restituez.LE PAYSAN
Monseigneur…SANCHO
À moins qu'être Greffier, Sergent ou Procureur… Avez-vous cet argent ? Hâtez-vous de le rendre.LE PAYSAN
Je l'ai : mais…LA BOHEMIENNE
Il est juste.LE PAYSAN
Oui, j'ai pris l'argent dont vous parlez : Mais c'était six ducats que vous m'aviez volés ; J'ai repris mon argent.LA BOHEMIENNE
Deviez-vous le reprendre ? Il fallait m'assigner pour me le faire rendre ; Il fallait, sans user de force à mon endroit, Par de bonnes raisons appuyer votre droit ; Et, comme je prétends faire en cette occurrence, Employer la justice, et non la violence ; Ces ducats, par la loi qu'on garde parmi nous, En entrant dans ma poche ont cessé d'être à vous : Vous me les avez pris, vous avez fait un crime, Mon larcin ne rend pas le vôtre légitime, Quand je vole un passant, je fais ce que je dois ; Mais c'est un attentat que de me voler, moi. Le délit est constant, vous en êtes coupable, Vous devez en porter la peine. Au préalable, Tout bien considéré, Monseigneur, je conclus, Qu'on me rende l'argent, et qu'on en parle plus.SANCHO
Fort bien, vous concluez, vous, à votre manière, Et votre homme aux ducats conclut tout au contraire ; Et comme vous deux, moi, je ne conclurai pas.Au Paysan.
Mais avez-vous repris les six mêmes ducats ?LE PAYSAN
Seigneur, je n'en sais rien.LA BOHEMIENNE
Seigneur, c'en était d'autres.SANCHO
Il fallait prendre garde à reprendre les vôtres : Voilà, je vous l'avoue, un fait bien épineux ; Au fonds, quoiqu'ils aient tort, ils ont raison tous deux : La femme a volé l'homme ; et de force ou d'adresse, L'homme a repris l'argent à cette larronnesse ; La femme sur l'argent que cet homme a repris, Par la loi qu'elle cite a des droits bien acquis. Je sais bien d'autre part que la justice approuve Qu'on reprenne son bien partout où l'on le trouve. Morbleu quand une affaire a deux faces, deux sens, Par ma foi les procès sont bien embarrassants, Çà, Monsieur le Docteur, conseillez-moi de grâce.Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
LE DOCTEUR
Autant, et plus que vous, l'affaire m'embarrasse : Je conclus toutefois, mais sauf meilleur avis, Que la femme a fait mal, mais que l'homme a fait pis.LE DOCTEUR
Oui.LE PAYSAN
Les voilà.LA BOHEMIENNE
Moi ?LA BOHEMIENNE
Les voilà.LE PAYSAN
Jugez donc, Monseigneur.LA BOHEMIENNE
Condamnez ma partie.LE DOCTEUR
Seigneur, il ne faut point différer, s'il vous plaît, Et, bien ou mal, enfin il faut rendre un arrêt.LE DOCTEUR
Cette décision est un peu trop sévère.LA BOHEMIENNE
Quand il est tant de vols que l'on ne punit pas ?SANCHO
Elle a raison au moins, docteur, à le bien prendre, Et pour de certains vols je n'ai jamais vu pendre.LE DOCTEUR
N'avez-vous jamais lu…SANCHO
Non.SCÈNE III. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Lope, Don Guichot, Léonor en bohémienne Fédéric en Paysan.
DON LOPE
D'un arrêt décisif le peuple est en attente. Il murmure, et l'on craint qu'il ne s'impatiente.SANCHO
A-t-il dîné ce peuple ?DON LOPE
Oui, vraiment, Monseigneur.SANCHO
Il est donc plus heureux que n'est son Gouverneur. Monsieur_le_Duc, ce peuple a grand tort, je vous jure, C'est moi qui meurs de faim, et c'est lui qui murmure.LE DUC
Hâtez-vous de juger.SANCHO
Jugeons, puisqu'il le faut, Pour contenter le peuple et pour dîner plutôt. Ainsi, vu les larcins approuvés par la Grèce, Entendu les raisons de la demanderesse, Celles du défendeur, et tout vu bien à fonds, Et bien considéré, j'absous ces deux fripons.LE DUC
C'est fort bien décider.LA DUCHESSE
Quel excès de clémence !DON QUICHOT
Je ne saurais assez admirer, quand j'y pense, Comme à ceux qu'il élève aux emplois importants, Le Ciel pour les remplir donne aussi des talents. Sancho n'était qu'un rustre étant dans l'indigence, Et Sancho Gouverneur est plein d'intelligence. La fortune fait l'homme, elle n'a qu'à vouloir, Et quand elle nous place, elle nous fait valoir.LA BOHEMIENNE
Et l'argent, Monseigneur ?SANCHO
Vous me la bailler bonne, Demander de l'argent lorsque l'on vous pardonne ; Est-ce que sans profit on adoucit la loi, Les ducats confisqués applicables à moi ? Hé bien, de Gouverneur fais-je si mal l'office ?LE DOCTEUR
Aux autres.SANCHO
C'est assez ; car le dîner attend, Ou j'attends le dîner, moi, c'est la même chose, Pour mon commencement c'est assez d'une cause, Plus de procès.LE DOCTEUR
Seigneur, il en est encore un.SANCHO
À tantôt.LE DOCTEUR
Il faut avant dîner décider celui-ci.DON LOPE
Le voici.SCÈNE IV. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Guichot, Don Lope, Elvire en Madame Rodrigue, D Carlos.
SANCHO
Çà, de quoi s'agit-il ?ELVIRE en Me. Rodrigue
Du testament d'un père Pour et contre son fils, de certaine manière Que le fils, quoique fils, ne se peut marier Que par mon seul aveu, s'il veut être héritier.MADAME RODRIGUE
Et moi, la tutrice,MADAME RODRIGUE
Le voilà.SANCHO
Qu'on le lise. Prenez ce soin, Docteur, de crainte de surprise, Et bien exactement pesons-en tous les mots.LE DOCTEUR, lit
Extrait du testament du père de Carlos. Mon intention est que Madame Rodrigue, Que j'ai toujours connue un vrai diable en intrigue…MADAME RODRIGUE
Le pauvre homme !MADAME RODRIGUE
Voyez depuis quel temps je m'en suis emparée, Et si quelque autre à moi doit être préférée ?SANCHO
Poursuivez.MADAME RODRIGUE
Et je veux que pour reconnaissance Des soins qu'elle aura pris d'élever son enfance, Ce fils, dont la fortune et les jours me sont chers, Beaucoup plus que la vie et les biens que je perds…MADAME RODRIGUE
Oui, pour lui sa tendresse allait jusqu'à l'extrême : Mais il ne l'aimait pas aussi fort que je l'aime, Monsieur le Gouverneur.SANCHO
Nous comprenons cela.MADAME RODRIGUE
Il me tourne l'esprit, ce petit fripon-là.MADAME RODRIGUE
Je me tais, Monseigneur, et consens qu'on achève.LE DOCTEUR
Au sortir de l'enfance, et déjà commençant À devenir un jeune et fort adolescent, De tempérament mûr, c'est-à-dire nubile.Nubile : Qui a atteint l'âge de se marier, en parlant des filles.[FC]
MADAME RODRIGUE
Il l'est, et reconnu tel par toute la ville, Et c'est là ce qui fait le sujet du procès, Dont par votre équité j'attends un bon succès, Vous êtes mon espoir, mon appui, mon refuge.MADAME RODRIGUE
Oui, vous avez raison ; De ma vivacité je demande pardon, L'amour vif à contraindre est beaucoup difficile.SANCHO
Il y paraît vraiment.LE DOCTEUR
C'est-à-dire nubile.SANCHO
Poursuivez.LE DOCTEUR, lit
Mon fils donc, en dût-il enrager, Par son choix à l'hymen ne pourra s'engager, Sans en avoir l'aveu de la Dame tutrice, À qui dans ce cas-là je veux qu'il obéisse : Et s'il ne le fait pas, j'ordonne qu'il n'aura D'autre part de mes biens que ce qu'elle voudra ; Et déclare que c'est ma volonté dernière.LE DOCTEUR
Le testament n'a pas la moindre obscurité : Mais du fait à présent sachons ma vérité ; Que prétend la tutrice, et que veut le pupille ?DON CARLOS
Monseigneur, par les soins de Madame élevé, Je puis vous protester que j'en ai conservé Jusques à ce moment une reconnaissance, Dont pour moi sa conduite aujourd'hui me dispense.MADAME RODRIGUE
Ma conduite ? Comment ! Qui pourrait la blâmer ? Hé ! Quel mal fais-je, ingrat, que de te trop aimer ?DON CARLOS
C'est cet amour qui fait le sujet de ma plainte : Madame, jusqu'ici nourri dans la contrainte, Parce que vous étiez maîtresse de mon bien…MADAME RODRIGUE
En le soignant je l'ai regardé comme mien. À ne te point lier des noeuds du mariage, Sans prendre mon aveu le testament t'engage : Si tu fais autrement, tous les biens sont à moi ; Si tu veux m'épouser, cruel, ils sont pour toi.DON CARLOS
Je ne puis, Monseigneur, me résoudre à le faire. Mille fois là-dessus je me suis consulté, Et depuis quelques jours une tendre beauté, Aussi jeune, aussi belle, aussi vive et charmante Que Madame l'est peu, me ravit et m'enchante.MADAME RODRIGUE
Et de l'amour aussi, s'il me rendait justice.DON CARLOS
C'est là de vos papiers ce qu'il vous faut rayer ; Et si je vous en dois, je ne puis vous payer. Mon coeur, mes serments, tout m'engage avec une autre : Voilà mon parti pris, il faut prendre le vôtre.MADAME RODRIGUE
Hé bien donc, je le prends, et je ne t'aime plus. Feu ton père a laissé quatre-vingt mille écus, C'est justement deux cent quarante mille livres. Pour me venger, ingrat, des maux où tu me livres, Qui sans exagérer seront tous des plus grands, Je ne te donnerai que douze mille francs.DON CARLOS
Que douze mille francs !SANCHO
Mais, Madame Rodrigue, Que le défunt connut pour un diable en intrigue, Des biens qu'il a laissés vous faites là deux lots Bien inégaux entre eux, et prenez le plus gros ; La probité, l'honneur, peuvent-ils vous permettre…MADAME RODRIGUE
Je suis le testament, Monseigneur, à la lettre.MADAME RODRIGUE
Seigneur, le testament doit être exécuté.SANCHO
Docteur ?LE DOCTEUR
On ne le peut.SANCHO
C'est ce qui m'embarrasse. Pour ne pas épouser une vieille beauté, Il est fâcheux de voir un fils déshérité. Et je ne comprends pas comment il se peut faire Qu'en mourant c'ait été l'intention du père.LE DOCTEUR
Le fait est des plus clairs ; pourtant le fils n'aura Que la part seulement que Madame voudra.MADAME RODRIGUE
Vous voyez, Monseigneur.SANCHO
Oui, je vois, laissez faire, Et commence à trouver le noeud de cette affaire, Le mort en son vivant n'était point un benet. Combien à ce jeune homme offrez-vous, s'il vous plaît ?MADAME RODRIGUE
Douze mille francs.SANCHO
Bon, douze mille francs.DON CARLOS
Nullement.SANCHO
J'ai plus d'esprit que vous, ou je le donne au diable ; Çà, des deux parts des biens par le défunt laissés, Laquelle voulez-vous ?MADAME RODRIGUE
La grosse.SANCHO
C'est assez. La chose à décider n'est pas fort difficile : La part que vous voulez est celle du pupille. Il aura donc soixante-seize mille écus, Les quatre autres pour vous, et qu'on en parle plus. C'est là du testament le sens en évidence ; Je le juge, et le prends dessus ma conscience.LA DUCHESSE
Le grand Sancho ne peut être assez admiré.SCÈNE V. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Guichot, Don Lope, Fabrice.
DON LOPE, en Duc
Seigneur, du Gouverneur on a servi la table.FABRICE
Un homme vénérable Qui paraît étranger, souhaite avoir l'honneur De dire avant dîner un mot au Gouverneur.SANCHO
Un mot avant dîner ! Oh, parbleu, qu'il attende.Parbleu : interj. Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
LE DUC
Cette incivilité, Sancho, serait trop grande ; Aux étrangers, surtout, on doit certains égards.SCÈNE VI. Le Duc, La Duchesse, Sancho, Le Docteur, Don Guichot, Don Lope, L'Étranger.
L'ÉTRANGER
Un Tribunal fameux, un autre Aréopage, Près de votre Grandeur me fait faire un voyage, Sachant que vous étiez un nouveau Gouverneur, Plein d'érudition, de droiture, de coeur, De subtiles clartés et de délicatesse, De pénétration, d'esprit et de sagesse.SANCHO
Il est vrai, j'en conviens, et que si je suis plein, Ce n'est que de cela ; du reste j'ai grand faim : C'est pourquoi dites-moi le sujet du message En très peu de discours, et puis troussez bagage. Allons.L'ÉTRANGER
De mon pays le souverain Seigneur A pris pour le mensonge une si grande horreur, Que pour en corriger les grands et le vulgaire, Il a fait contre lui la loi la plus sévère. Sur un Fleuve qui passe au sein de ses États Est un grand Pont, au bout sont quatre Magistrats Pour maintenir la loi que le Seigneur a faite ; Près de leur Tribunal, potence toujours droite. Quiconque veut passer doit être interrogé, D'où il vient, où il va, puis aussitôt jugé : Mais la loi veut qu'il jure, et sans espoir de grâce Qu'il soit pendu s'il ment, et s'il dit vrai qu'il passe. Remarquez bien ceci : s'il ment qu'il soit pendu ; Le fait est important.L'ÉTRANGER
Fort bien, vous y voilà.L'ÉTRANGER
Oui, Monseigneur, j'y viens. Or donc, voici le cas Dont sont embarrassés Messieurs les Magistrats. Un mauvais goguenard d'une mine arrogante, D'un air impérieux pour passer se présente, On l'arrête, on demande : où portez-vous vos pas ? Le drôle par mépris d'abord ne répond pas ; Mais à la fin pourtant, ne pouvant s'en défendre, À ce gibet, dit-il, je vais me faire pendre.L'ÉTRANGER
La loi l'ordonne, et la loi le défend ; Il est sûr, s'il dit vrai, qu'il ne le faut pas pendre. Vous comprenez ?SANCHO
Il est vrai.L'ÉTRANGER
Dites donc, s'il vous plaît, quel parti En tel cas, Monseigneur, prendrait votre sagesse ? La Justice du Pont à vous par moi s'adresse.L'ÉTRANGER
De cent milles, et plus.L'ÉTRANGER
J'en ai fait davantage : Mais avec grand plaisir, sûr d'avoir l'avantage De voir votre Grandeur.SANCHO
En feriez-vous serment ?L'ÉTRANGER
J'en jure.L'ÉTRANGER
Avec grande raison.SANCHO
Si je suis Gouverneur, ce n'est que d'aujourd'hui ; Quelque bruit qu'en ait pu semer la renommée, La Justice du Pont n'en peut être informée ; Et cette question, dont on vient me berner, Est pour me faire pièce et tarder le dîner.DON QUICHOT
On s'en mordrait les doigts.SANCHO
Je ne m'y trompe pas, De mon Gouvernement on veut me rendre las ; C'est par cette raison que l'on m'impatiente, Pour pouvoir au plutôt désenchanter l'Infante : Mais je tiens bon.LE DOCTEUR
Seigneur, sur cette question Il faut avoir pourtant votre décision ; On vous a dit la loi, le fait, la conséquence, Prononcez.SANCHO
Oh, parbleu donnez-vous patience : Il semble à ces messieurs qu'on ait qu'à proposer, On n'attrape le but qu'à force de viser. La loi de votre Pont est sottise, et j'ordonne Qu'on ait à la casser, puisqu'elle n'est pas bonne.SANCHO
Parbleu, c'est décider. Il ne faut point de lois qui ne soient nécessaires, Les plus heureux États sont ceux qui n'en ont guères ; En suivant une loi, dites-moi quel moyen, Docteur, de bien juger quand la loi ne vaut rien ? Voilà dans tout ceci ce que je puis résoudre.SANCHO
Morbleu, pour me réduire à rêver sur cela, Pourquoi ce plat bouffon va-t-il passer par-là ? Mais puisqu'il est écrit, pour rendre la justice, Qu'il faut absolument qu'on pardonne ou punisse, Que les Juges du Pont apprennent que j'absous.L'ÉTRANGER
Pourquoi ?SANCHO
Parce que c'est le parti le plus doux. Quand le crime est léger et la peine douteuse, Faire périr quelqu'un serait chose odieuse.LE DUC
Vive le Grand Sancho.LA DUCHESSE
C'est juger, que cela.LE DUC
J'en suis tout étonné.L'ÉTRANGER
J'en demeure confus.LE DUC
Allez donc bien dîner.LA DUCHESSE
Cela se doit.ACTE IV
SCÈNE I. Sancho, le Docteur, Suite du Duc.
SANCHO
Hé bien ; croit-on m'avoir assez fait promener ? Et faut-il tant chercher pour trouver un dîner ?SANCHO
Qu'est-il besoin, Docteur, de salle de festin ? Point de cérémonie, et que je mange enfin, La cave, le grenier, l'escalier, la cuisine, Tout est égal pour moi : mais au moins que je dîne.SANCHO
Il est vrai ; cependant depuis une heure entière Je sens la même chose, et ne vois rien. Tenez, Docteur, il est fâcheux de dîner par le nez ; De ces mets savoureux une odeur succulente M'ébranle la mâchoire, et la faim s'en augmente. Commandez qu'on apporte ici sur deux tonneaux, Des pâtés, des jambons, et quelques aloyaux, De bon gros pain, du vin, de l'ail et du fromage, Je suis sobre, et n'en veux pour moi pas davantage.LE DOCTEUR
Oh non, je le suivrai.SCÈNE II. Sancho, le Docteur, un Cuirassier, un Maître d'Hôtel.
UN CUIRASSIER
Halte-là.LE DOCTEUR
Mais, c'est le Gouverneur.LE CUIRASSIER
Hé bien, que fait cela ?LE CUIRASSIER
Lisez, vous savez lire.LE DOCTEUR, lit
Pour le dîner du gouverneur Voici la salle préparée : Mais d'être Chevalier s'il n'avait point l'honneur, Ne pouvant en avoir l'entrée, Il faudrait qu'il dînât par coeur.Dîner par coeur : Dîner par coeur, se passer involontairement de dîner. [L]
SANCHO
Comment donc ?SANCHO
Quelle règle maudite !SANCHO
Il y va de la vie ?LE DOCTEUR
Oui vraiment.SANCHO
En ce cas. Je me souviens fort bien que je ne le suis pas : Mais la Chevalerie est bonne pour la gloire, Hé, qu'en a-t-on besoin pour manger et pour boire. Il ne faut qu'un gosier, un estomac, des dents.LE MAÎTRE D'HÔTEL
Oui, Seigneur.SANCHO
Qu'on l'apporte.LE DOCTEUR
Mais si…LE DOCTEUR
Seigneur, gardez la bienséance.SCÈNE III. Sancho, le Docteur, Basile, le Maître d'Hôtel, Suite du Duc.
BASILE, bas au Docteur
Le Duc et la Duchesse, avec leur compagnie, Sont pour voir le dîner dans cette jalousie ; Ils ont déjà pris place, et quand il vous plaira…LE DOCTEUR
Que dès qu'il le voudra, Monsieur le Gouverneur à table se peut mettre : Malgré l'ordre ancien le Duc veut bien permettre Qu'il y dîne aujourd'hui quoique simple Écuyer, Demain on aura soin de l'armer Chevalier.SANCHO
Ma foi, Monsieur_le_Duc est brave homme, ou je meurs. Plus de remise donc, et dînons tout à l'heure.La Salle s'ouvre, et l'on voit un grand buffet, et une table bien garnie.
Sancho continue.
Que je vais m'en donner ! Que de mets ! Que de plats ! Mais par où commencer ? Ma foi je ne sais pas ; Du pain… à boire… non, mangeons d'abord…de grâce Approchez ce ragoût… mettez l'autre à sa place. Messieurs, point, s'il vous plaît, d'interrogation, Je veux dîner sans bruit, sans interruption, Goûtons de ce ragoût. Ah ! Qu'il a bonne mine.LE DOCTEUR
Officier, reportez ce plat à la cuisine.SANCHO
Tant mieux.LE DOCTEUR
Qu'on le desserve.LE DOCTEUR
Ôtez.LE DOCTEUR
Seigneur ?LE DOCTEUR
Votre santé, Seigneur, nous est trop chère, Pour vous laisser jamais rien manger qui l'altère.SANCHO
Je vous suis obligé : mais, Docteur entre nous, Ma santé m'est du moins aussi chère qu'à vous.LE DOCTEUR
Ces ragoûts succulents détruisent la machine, Au lieu de s'en nourrir, l'estomac se ruine ; Ces mets sont, selon moi, la peste des repas.LE DOCTEUR
Par forme seulement, pour la cérémonie ; Il faut bien que d'un Grand la table soit garnie.SANCHO
Ce raisonnement-là me ferait enrager ; Que sert de la garnir, si ce n'est pour manger ? Vos conseils sont fort bons pour tenir l'audience : Pour la table néant, et je vous en dispense.LE DOCTEUR
Mais dans l'Île, Seigneur, ma grande fonction, Est d'avoir sur la vôtre entière inspection.SANCHO
Médecin, soit, soyez inspecteur de bassin, À la bonne heure : mais inspecteur de ma table, Vous ne le serez point, ou je me donne au diable.LE DOCTEUR
Auprès des Gouverneurs aucun autre que moi, N'aura droit, moi vivant, d'exercer cet emploi, Puisque c'est Monseigneur le Duc qui de sa grâce M'en a revêtu.SANCHO
Lui ?LE DOCTEUR
Lui-même.LE DOCTEUR
Vous, Seigneur ?SANCHO
Moi-même, et vous ferez bien voir Qu'on n'a point d'inspecteur, si l'on n'en veut avoir. Pour preuve de cela…SANCHO
Docteur ?LE DOCTEUR
Vite qu'on obéisse.SANCHO
Attendez.LE DOCTEUR
Dépêchez.SANCHO
Arrêtez, quel supplice ?SANCHO
Que mangerai-je donc ?LE DOCTEUR
Tout, hormis des ragoûts.SANCHO
Quoi ?LE DOCTEUR
De n'en point manger.SANCHO
Et moi dans ce moment Je vous défends, Docteur, et très expressément, De me prier de rien, et de me rien défendre.SANCHO
Non, je n'écoute rien.LE DOCTEUR
Monseigneur ?SANCHO
Je suis sourd.LE DOCTEUR
Il a dans sa structure Les deux extrémités d'une double nature, Et comprenant en soi la chair et le poisson, Je le tiens dangereux.SANCHO
Et moi, je le tiens bon.SANCHO
La raison ?LE DOCTEUR
Là-dessus consultez Rabelais.LE DOCTEUR
La perdrix ne vaut rien, et sur cet aliment Hippocrate a parlé très décisivement. Toute réplétion est préjudiciable : Mais celle des perdrix est la plus dommageable : Avicène et Fernel en demeurent d'accord, Bontékoé soutint qu'elle donne la mort : Le savant Galien défend dans ses ouvrages En termes très exprès d'en donner même aux Pages ; Lescale, Rondelet, du Laurent, Rabelais Ont depuis étendu la défense aux Laquais ; Et nous ne voyons point en maison bien réglée, Qu'on mette des perdrix pour des gens de livrée. Pline ce grand auteur…Réplétion : Abondance d'humeurs, et surtout de sang. La saignée, la diète, sont de grands remèdes, quand on est incommodé de réplétion. La réplétion est encore plus dangereuse que l'inanition. Se dit aussi de la charge de l'estomac, quand on a trop bu et trop mangé. [F]
SANCHO
Je n'en mangerai pas ?LE DOCTEUR
Mauvaise nourriture : De tous les animaux bardés, lardés, rôtis, Exceptez seulement et canards et perdrix, C'est le plus malfaisant ; et j'ai lu dans l'histoire Un accident étrange et difficile à croire, Je ne m'en souviens point sans en être affligé.SANCHO
Vous n'avez fait que lire, et moi j'en ai mangé, Et m'en suis trouvé bien ; ainsi ne vous déplaise, J'en mangerai, Docteur, encore tout à mon aise.LE DOCTEUR
Qu'il vous déplaise ou non, je suis ferme en ce point, Et je l'ai bien juré, vous n'en mangerez point.SANCHO
Non ?LE DOCTEUR
Non.LE DOCTEUR
C'est un animal triste, et qui donne la fièvre. Absit.Absit : Absit : mot latin signifiant qu'il aille au loin. On peut traduire par Qu'on l'enlève.
LE DOCTEUR
Vous n'y toucherez pas.SANCHO
La raison ?LE DOCTEUR
La raison ? Elle est toute évidente ; C'est un oiseau grossier, rempli d'humeur peccante Qui l'attache à la terre, et ne lui permet pas, Comme chacun le sait, de voler que fort bas : C'est de tous les oiseaux le plus mélancolique, Que le froid engourdit, et rend paralytique ; Et pour justifier combien il est mauvais, Qu'on en donne à des chiens, ils n'en mangent jamais.Peccant : Terme de Médecine. C'est une épithète qu'on donne aux humeurs, quand elles ont de la malignité, ou de l'abondance. [F]
LE DOCTEUR
Ôtez-la donc pour cause.LE DOCTEUR
Oui, Seigneur, et j'ai fait apprêter avec soin Douze cornets d'oublie, et deux tranches de coin ; Après quoi vous boirez deux grands verres d'eau claire.Oublie : Pâtisserie mince et de forme ronde ; l'oublie est ordinairement roulée en cylindre creux, et on lui donne le nom de plaisir quand elle a la forme d'un cornet. [L]
SANCHO
Quel dîner !LE DOCTEUR
Il sera léger, mais salutaire.SANCHO
Rien autre chose ?LE DOCTEUR
Non.SANCHO
Dites-moi, galant homme, Ne puis-je par hasard savoir comme on vous nomme, Quel est votre pays, votre famille, enfin De quelle Faculté vous êtes Médecin ?LE DOCTEUR
On me nomme Docteur Pedro Rezio d'Aguerre, De Tirtea Fuera, château, village, ou terre Proche d'Almodobar, et j'ai pris mes degrés Dans Ossonne, aussi bien qu'Antonio Perez.SANCHO
Oh bien, Docteur Pedro Rezio de Malaguerre, De Tirtea Fuera, château, village, ou terre Proche d'Almodobar, qui prîtes vos degrés Dans Ossonne, aussi bien qu'Antonio Perez. Sortez de ma présence, et faites votre compte Que s'il faut qu'à la fin la rage me surmonte, Je vous romprai la tête avec ces mêmes plats Desquels vous prétendez que je ne mange pas.LE DOCTEUR
Seigneur ?SANCHO
Sortez d'ici, Médecin mal habile, Et ne m'échauffez pas davantage la bile. Un métier ne vaut rien, s'il ne donne du pain, Je serais Gouverneur, et je mourrai de faim !LE DOCTEUR
Du moins…LE DOCTEUR
Je sors donc.SANCHO
Tu fais bien. Ah ! Mangeons à notre aise Et bécasse et perdrix sans contradiction : Au diable le maroufle et son inspection. Çà, vous, mettez-vous là, point de cérémonie, J'aime fort à dîner, mais je veux compagnie.Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Seigneur ?SANCHO
Asseyez-vous.DON LOPE
Monseigneur ?SANCHO
Que veut-on ?DON LOPE
C'est un courrier du Duc.SCÈNE IV. Sancho, Don Lope, le Courrier, le Maître d'Hôtel.
LE COURRIER
Oui, Don Guichot et lui, pour affaire qui presse, Sont partis l'un et l'autre avecque la Duchesse ; Et tout chemin faisant on me renvoie ici Pour affaire, dit-on, qui presse fort aussi.SANCHO
Qu'est-ce donc ?SCÈNE V. Sancho, Don Lope, le Docteur, le Maître d'Hôtel.
SANCHO
Je te revois encore ?LE DOCTEUR
Hé bien, quelles sont-elles ?LE MAÎTRE D'HÔTEL, lit
Pour une affaire d'importance Il a fallu qu'en diligence, Mon cher Sancho, je sois parti. Attendant mon retour, de tout ce qu'on vous donne Gardez-vous de manger, et soyez averti De ne vous fier à personne ; Pour garantir vos jours c'est le plus sûr parti, Et je crains fort qu'on ne vous empoisonne.LE MAÎTRE D'HÔTEL
Ce n'est pas tout, par ruse, ou par la force ouverte, Cinq ou six enchanteurs méditent votre perte, Et vous ont envoyés quatre homme déguisés ; Prenez donc garde à vous, mettez-vous en défense, Faites garde toute la nuit, On veut vous enlever sans bruit, J'attends tout de vos soins et de votre prudence, Votre meilleur ami, le Duc de Médina.SANCHO
Suis-je donc devenu Gouverneur pour cela ? Les maudits enchanteurs ! La détestable engeance ! Que faire ?LE MAÎTRE D'HÔTEL
Il faut, Seigneur, s'armer de patience.SANCHO
Si je l'avais prévu, ni moi, ni le grison Nous ne serions jamais sortis de la maison, Que je suis malheureux !LE MAÎTRE D'HÔTEL
Le soin de votre table à présent me regarde ; Le Docteur est chassé, Seigneur, je prendrai garde Que vous puissiez manger de tout en sûreté.SANCHO
Dites-lui qu'aux grandeurs Sancho Pança renonce, Qu'il était plus heureux vivant de gros pain bis, Que de voir sans manger, lapins, ragoûts, perdrix, Et que dans les chagrins dont j'ai l'âme agitée, Leur Infante bientôt sera désenchantée.LE MAÎTRE D'HÔTEL
Il faut dans ce péril assembler le Conseil.ACTE V
SCÈNE I. Le Duc, la Duchesse, le Docteur, Suite du Duc.
LE DUC
Pendant que Don Guichot dessous la cheminée Peut-être, ou dans son lit rêve à sa Dulcinée, Feignons de la tirer de son enchantement, Et délivrons Sancho de son Gouvernement ; J'ai donné pour cela les ordres nécessaires.LA DUCHESSE
Que nous nous occupons de frivoles chimères.LE DUC
Hé bien, chimère soit : Tous les plaisirs qu'on prend Méritent-ils, Madame, un nom bien différent ? Ceux que donnent le jeu, la danse, la musique, Et la chasse, ont-ils rien qui ne soit chimérique ? Tous ensemble n'ont point d'autre solidité, Que d'user nos moments avec tranquillité, La fête qu'aujourd'hui nous nous sommes donnée Ne peut, à mon avis, être mieux terminée Que par quelque concert, quelque façon de bal, Dont nous pouvons nous faire un innocent régal. Vos gens sont avertis de ce qu'ils ont à faire, Et le peuple, qui vient en foule d'ordinaire Aux fêtes qu'en ces lieux souvent nous lui donnons, Prendra part aux plaisirs que nous nous proposons.LA DUCHESSE
Pourvu que tout cela se passe sans tumulte, Que le preux Chevalier n'y fasse point d'insulte.LE DUC
Ne vous alarmez point, j'ai su prévoir à tout, Le fer de son épée est rivé par le bout ? Et la pointe est ôtée à celui de sa lance.River : Faire une seconde tête à un clou, à une vis, à un boulon, pour les retenir dans le lieu où ils ont passé. [F] Ici, on a épointé son épée pour la rendre moins dangereuse.
LA DUCHESSE
Je suis, je vous l'avoue, en grande impatience De voir un peu comment le bon Sancho Pança, De cette épreuve-ci d'affaire sortira. Pour nous jusqu'à présent l'aventure est plaisante : Mais je souffre en voyant la faim qui le tourmente.LE DUC
Je crois qu'en ce moment rêveur et bien fâché, De son Gouvernement il ferait bon marché.À ses gens.
Allez tout préparer pour cette mascarade, Et revenez ici pour lui donner l'aubade.LA DUCHESSE
Sans lui faire de mal ?SCÈNE II.
SANCHO
D'où vient que le sommeil refuse De me donner quelque repos, Et que comme une cornemuse Mon ventre gronde à tout propos ? Si la grandeur que je possède M'assujettit à ce malheur, Sans aucun regret je la cède ; J'aime mieux être laboureur, Que sans cesse agité de peur, Et troublé de maux sans remède. Comment dormir ? La faim me presse ; Et je ne puis la soulager ; Que c'est une importune hôtesse Lorsque l'on n'a rien à manger ! Cessez, Écuyers misérables, De vouloir être Gouverneurs, Faites des voeux plus raisonnables, Et laissant là tous les honneurs Que reçoivent les grands Seigneurs, Voyez, comme on dîne à leurs tables. Sur un canapé magnifique Je ne saurais y sommeiller, Au lieu que dans ma couche antique Je ne pouvais pas m'éveiller. Hélas ! Don Guichot, mon cher maître, Où Diable êtes-vous donc allé ? Je n'aurais qu'à vous voir paraître Pour être à demi consolé, Et votre bras tant signalé Pourrait me délivrer peut-être. Vous manquez un heureux moment, Quelque part que vous puissiez être ; Je suis las du Gouvernement, Et par la porte ou la fenêtre J'en veux sortir absolument. L'incomparable Dulcinée Touche son désenchantement, Son aventure terminée, À mon secours accourez seulement. Mais j'entends du bruit dans la rue, Que faire ? Où puis-je recourir ?SCÈNE III. Sancho, Fabrice, Basile, Don Lope, Suite du Duc, avec des flambeaux.
DON LOPE
Au secours, tue, tue, tue, tue.DON LOPE
Seigneur, venez nous secourir ; À la force, au secours, que chacun s'évertue, Monsieur le Gouverneur, ne perdons point de temps.SANCHO
Quoi donc ?SANCHO
Moi ! Que veut-on que j'y fasse ? Allez chercher la fleur des Chevaliers Errants, Don Guichot.BASILE
Coiffez-vous cet armet, fait tout exprès pour vous.Armet : casque, ou habillement de tête. (...) Pasquier dit que ce mot n'est venu en usage que sous François Ier. [F]
SANCHO
Mais…SCÈNE IV. Sancho, Basile, Henrique, Fabrice, Carlos.
SCÈNE V. Don Lope, Sancho, Basile, Henrique, Fabrice.
DON LOPE
Ô malheur effroyable ! L'ennemi va bientôt nous investir ici, Prévenons-les, de grâce ; aux armes, les voici : Sauvons l'honneur de l'Île, et notre propre gloire : Monsieur le Gouverneur, courons à la victoire.SANCHO
Messieurs, allez sans moi travailler à cela, Pour moi, je sois pendu si je bouge de là : Je ne sais point du tout repousser des attaques.DON LOPE
Savez-vous qu'on s'apprête à nous jeter des caques Pleines de feu grégeois, pour nous brûler tout vifs ?Caque : Espèce de barrique ou de baril. [Ac 1762]
Feu grégois : Est un feu d'artifice qui brûle jusques dans la mer, et qui augmente sa violence dans l'eau. [F]
SCÈNE VI.
SANCHO, seul
Sauvons-nous donc aussi, tirons-nous de la presse. Heureux, qui renfermé dans son humble bassesse, N'a point l'ambition de vouloir être Grand ! Je le suis devenu. Maugrebleu du haut rang ! Quand la mouche s'élève avec de faibles ailes, Pour égaler son vol au vol des hirondelles, Si le moineau la gobe, ou quelque sansonnet, À son dam ; que chacun dorme sous son bonnet. Pourquoi m'aller frotter aux charges d'importance ? Pourquoi diable vouloir tâter de l'Excellence ? Maudite ambition, que tu me fais de tort ! Mais j'entends un grand bruit, contrefaisons le mort, Peut-être je pourrai me sauver de la sorte.Presse : Foule de peuple qui veut entrer en un lieu qui ne le peut pas contenir commodément. [F]
Maugrebleu : interjection. Espèce de juron. Par euphémisme : mauvais gré de Dieu.[L]
SCÈNE VII. Sancho, Peralte, Mendoce, Carisal.
PERALTE représentant le Chef des ennemis
Prenons le Gouverneur, c'est ce qui nous importe, Prenons-le vif ou mort.SANCHO
Je le suis.PERALTE
Çà soldats, Qu'aucun des ennemis n'évite le trépas, Voici le Gouverneur ; il est mort. Sans tumulte, À l'ennemi vaincu ne faisons point d'insulte.MENDOCE
Laissez-moi seulement éprouver si les corps Peuvent saigner des coups qu'on leur donne étant morts.SANCHO
Ouf.PERALTE
Il l'est assurément.SCÈNE VIII. Sancho, Peralte, Mendoce, Carisal, Fabrice.
PERALTE
La fâcheuse nouvelle !SCÈNE IX.
SCÈNE X. Le Duc, Sancho, Suite du Duc.
LE DUC à sa suite
Qu'on épargne le sang autant qu'on le pourra ; Tuer qui fuit, est chose et honteuse et facile, Suffit que l'ennemi soit chassé de la Ville.SANCHO
Tout de bon ?SANCHO
S'il vous faut vous parler vrai, je vous dirai, Seigneur, Que je n'ai jamais eu d'autre part qu'à la peur, Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, On m'a voulu couper le chef, et puis l'oreille : Je n'ai vu que cela de ce qui s'est passé.SANCHO
J'ai conservé la vie, Bien moins par ma valeur que par mon industrie : Mais par vous du péril me voilà délivré. Si je ne m'en souviens autant que je vivrai, Que je fasse toujours aussi mauvaise chère, Qu'un fort mauvais plaisant me l'a tantôt fait faire. Si je n'ai pas bien fait, c'est sa faute, Seigneur, Avec l'estomac vide on peut manquer de coeurLE DUC
Quoi, vous-même, Sancho, blâmez votre conduite ? Quand tout est dans ces lieux plein de votre mérite ? Quand tout fuit devant vous, Enchanteurs, ennemis. Jouissons de l'état où vous les avez mis, Qu'à jamais votre nom soit fameux dans l'histoire.SANCHO
On en croira, Seigneur, ce qu'on en voudra croire, Mais je suis fort poltron, et qui dit autrement Est bien sûr du contraire, et ment très hardiment. Je ne dis pas pour vous, Monseigneur : mais je pense Que vous êtes trompé d'estimer ma vaillance. Après cet accident, de crainte d'avoir pis, Je m'en vais me remettre à garder mes brebis, Ou bien à labourer quelques arpents de terre, Et laisse à qui voudra les combats et la guerre, Dont pourtant l'exercice est beau, mais dangereux.SANCHO
Par ma foi, là-dessus je ne prends point le change, Si j'osais faire ici le brave à contretemps, Seigneur, j'apprêterais à rire à bien des gens : Mais j'incague les sots.Incaguer : défier quelqu'un, se moquer de lui. C'est un homme qui me menace beaucoup, mais je l'incague. [F]
SCÈNE XI. Le Duc, Sancho, Le Docteur, Ignez.
SCÈNE XII. Le Duc, la Duchesse, Sancho, le Docteur.
LA DUCHESSE
Tout est calme, Seigneur, l'ennemi se retire, Et je viens rendre grâce au fameux Gouverneur, Par qui l'île jouit d'un si parfait bonheur.LA DUCHESSE
Rien n'est plus assuré.SANCHO
Je quitte donc votre Île, Et m'en vais retrouver Monseigneur Don Guichot. Je comprends bien qu'ici l'on me prend pour un sot ; Que le Gouvernement me coûterait la vie, Si de le conserver je gardais quelque envie ; Serviteur et bonsoir, je pars tout à l'instant ; Qu'on bâte le grison.LE DUC
Seriez-vous mécontent ?LA DUCHESSE
Les mets les plus friands.LE DOCTEUR
La chère la meilleure, Et ne nous quittez point, ayez pitié de nous, Monsieur le Gouverneur, nous vous en prions tous, Révoquez un dessein à l'Île si funeste.SANCHO
Monsieur Pedro Rezio, plus méchant que la peste, Vous m'avez fait un tour, je ne dis rien de plus. Suffit.LE DUC
Sancho, ne partez point.LE DUC
Vous le voulez, il faut vous satisfaire, Puisque le grand Sancho, pour être tout à lui, À mes besoins pressants se dérobe aujourd'hui, Je ne l'accuse point de commettre une faute : Mais je pleure avec vous le malheur qui nous l'ôte.SANCHO
Monseigneur, dussiez-vous à force de pleurer Perdre même les yeux, je ne puis demeurer : Je donne au diable l'Île et tous les insulaires, Docteurs, Maîtres d'Hôtel, Médecins, Secrétaires, Enchanteurs, ennemis, qui m'ont fait tant d'effroi, Et tout le monde enfin, hors vous, Madame et moi. Disposez de cette Île en faveur de quelque autre : Je m'en décharge, au moins.LE DUC
Non, Sancho, l'Île est vôtre, C'est à vous d'y pourvoir d'un nouveau Gouverneur, Vous devez le choisir.SANCHO
S'il en est ainsi, Seigneur, Sous votre bon plaisir j'en pourvois Pedro Reze ; Qu'il sache un peu combien un Gouvernement pèse : Mais à condition qu'en son plus grand besoin, On ne lui donnera que deux tranches de coin, Douze cornets d'oublies et deux verres d'eau claire, Ce sera son dîner léger, mais salutaire.LE DOCTEUR
Je n'en veux point, Seigneur.SCÈNE XIII. Le Duc, Sancho, le Docteur, Don Lope, la Duchesse.
DON LOPE
Du vaillant Don Guichot la force triomphante Remplit nos ennemis de trouble et d'épouvante ; À son aspect terrible ils ont tous disparu, Et l'on croirait qu'ici l'on n'en a jamais vu. Quoiqu'un nombre infini soit resté sur la place, De morts, ni de mourants on ne voit nulle trace.LE DUC
Allons en rendre grâce à ses hautes vertus ; Et tandis que Pedro Rezio se détermine, Qu'au lieu de l'Île, Sancho gouverne la cuisine.SCÈNE XIV. Le Duc, La Duchesse, Don Guichot, Sancho, Le Docteur, Don Lope, Suite du Duc.
DON QUICHOT
Nous triomphons, Seigneur : mais ce n'est pas sans peine ; Et ce qui me surprend, après tant de combats, Tant de sang répandu, c'est qu'il n'y paraît pas, De maudits Enchanteurs, ennemis de ma gloire ; Veulent diminuer l'honneur de ma victoire.LE DUC
Parmi ces Enchanteurs vous avez des amis Qui sauront vous tenir ce qu'ils vous ont promis. Cette Île par Sancho n'étant plus gouvernée, Et renonçant lui-même à son Gouvernement, Si je me suis trompé, nous touchons au moment De voir désenchanter l'aimable Dulcinée.DON QUICHOT
C'est un bonheur sans vanité, Seigneur, que j'ai bien mérité ; Et si le Ciel me rend justice, De l'enchanteur Archélaüs Il faut sans délais superflus, Que la promesse s'accomplisse ; Ou dans l'antre profond qui l'enferme aujourd'hui, S'il ne me la rend pas, j'irai m'en prendre à lui, Sancho m'y suivra.SANCHO
Moi ?DON QUICHOT
Pour rendre témoignage, N'étant plus Gouverneur, que le charme est fini. Qu'attendons-nous ? Allons, sans tarder davantage.SANCHO
Comment, qu'attendons-nous ? Moi, vous suivre ! Nenni. Si le charme est fini, sans risquer le voyage L'Enchanteur sait où nous trouver : Ce que nous avons fait est un heureux présage, Nous commençons, c'est à lui d'achever.LA DUCHESSE
Sancho raisonne en homme sage.SCÈNE XV. Archélaüs, Le Duc, La Duchesse, Don Guichot, Sancho.
ARCHELAÜS
Je suis Archélaüs, ce fameux Enchanteur Si connu par toute la terre, Des Chevaliers errants le zélé protecteur, L'ennemi déclaré de qui leur fait la guerre, Sage et discret dispensateur Des prix qu'on doit à leur vaillance ; De mon Palais en diligence Dans celui-ci je viens exprès, Récompenser les nobles faits Du preux Chevalier de Manche ; Pour le rendre heureux à jamais, J'ai tout ce qu'il faut dans ma manche. Démons, lutins et farfadets, Troupe à m'obéir destinée, Ici par des chemins secrets Amenez promptement la belle Dulcinée ; Montrez-vous sous d'aimables traits, De crainte de donner quelque terreur panique À son Excellence Sanchique, Qui de la peur des ennemis N'est pas encore trop bien remis.SANCHO
Il est vrai : mais pour me remettre, Si Monseigneur le Duc veut bien me le permettre, J'irai faire un tour un moment Dans le nouveau Gouvernement Que de sa grâce il vient de me commettre, Et moyennant un bon repas, Dans un moment ou deux il n'y paraîtra pas.SANCHO
Plus de Docteur, de grâce, il n'est pas nécessaire Que l'on fasse à présent pour moi tant de façons ; Le Gouverneur de la cuisine Ne doit, selon moi, quand il dîne, Être servi que par des marmitons : Je suis sûr avec eux de n'avoir rien à craindre ; Ou, si pour me faire enrager Dans le boire ou dans le manger, Ils s'avisaient de me vouloir contraindre, À bons coups de bâtons je saurais les ranger.SANCHO
Non, non.SCÈNE XVI. Archélaüs, Le Duc, La Duchesse, Don Guichot, Suite du Duc.
ARCHELAÜS
Vous, habitants de cette Île charmante, Que le vrai parangon des chevaliers Errants Vient par sa valeur éclatante De délivrer des périls les plus grands ; De sa force et de son courage Vous avez été les témoins, Vous en avez tout l'avantage, Et vous ne pouvez faire moins, Que de venir avec moi rendre hommage À l'Infante de Toboso, Que les exploits de Don Guichot Par mes soins tirent d'esclavage. Mais dans les airs quel bruit nouveau En ce moment se fait entendre ? C'est elle justement qu'au pied de ce coteau Ma calèche vient de descendre, La voilà.Marche de Dulcinée, et sa suite.
Parangon : Vieux mot qui signifiait autrefois une chose excellente et hors de comparaison. [F]
DON QUICHOT, au Duc
Permettez, Seigneur, que devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux. Bel oeil de Toboso, Princesse sans pareille, Souveraine de mes désirs, Unique objet de mes soupirs, De ce vaste univers la huitième merveille, Vivant soleil de beauté, Par qui mon coeur fut enchanté, Et que ma valeur désenchante, Jetez sur l'âme languissante D'un Chevalier dévoué tout à vous Un regard favorable et doux. Puisque ma dernière victoire Met fin à votre enchantement, Il ne manque rien à ma gloire, Que la permission de pouvoir humblement Baiser vos belles mains d'ivoire.DULCINEE
Levez-vous, Chevalier, je sens comme je dois Ce que vous avez fait pour moi. Puisque vous m'avouez pour votre Souveraine, Il faut que je vous traite en Reine, Et que de vos vertus je vous donne le prix : Vous ne voudriez pas le recevoir d'une autre !DON QUICHOT
Plutôt mourir cent fois.SCÈNE XVII. Archélaüs, Dulcinée, le Duc, la Duchesse, Sancho, Don Guichot, Suite de Dulcinée.
SANCHO
Je reviens, me voici toujours prêt à bien faire, À vos ordres, Seigneur, j'obéis promptement, En peu de temps j'ai fait grand' chère. Que votre cuisine est un bon Gouvernement ! Oh ! Cette Charge-là vaut mieux que la première ; Mais, qu'est-ce ci ? Voilà bien du monde assemblé.SANCHO
Ma foi, c'est elle-même.DON QUICHOT
Tu la reconnais ?SANCHO
Oui, celle à qui j'ai parlé, Voilà ma cribleuse de blé : La malepeste, elle est bien plus charmante. Que lorsque je la vis pour la première fois : Mais un Enchanteur discourtois Sous de fort vilains traits peut cacher une Infante. (Mon maître est fou, l'aventure est plaisante.) Tout coup vaille, il est bon, puisque tout aujourd'hui On s'est moqué de moi, qu'on se moque de lui.Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
DON QUICHOT
Nord de tous mes exploits, étoile étincelante, Voilà mon Écuyer le fidèle Sancho, La fleur des Écuyers de la milice errante, Souffrez que je vous le présente.DULCINEE
Je le connais, je l'estime, je l'aime, Et je prétends qu'il ait part au bonheur, À la félicité suprême Que nous fait ce sage Enchanteur. Venez, mon Chevalier, près de moi prendre place, Mais que dis-je ? Ce nom n'est point assez pour vous ; Devant mes yeux vous avez trouvé grâce, Et je vous prends pour mon époux.SANCHO
On l'a tantôt bien dit, la fortune aide aux fous : Mais s'il en est heureux, ils ne le sont pas tous.ARCHELAÜS
Vive le grand Don Guichot, Et son écuyer Sancho : Oh, oh, oh, Qu'il est glorieux, qu'il est beau D'avoir changé la destinée De Dulcinée Du Toboso.ENTRÉE.
Air.
La Manche est toute étonnée De ce soudain changement, Qui délivre Dulcinée Par les mains de son amant.DULCINEE chante
Sancho partage la gloire De ce grand événement, Et c'est la fin de l'histoire De son beau Gouvernement.SANCHO chante
La sagesse la plus fine Est dans mon entendement : Je gouverne la cuisine, Et je gagne au changement.ENTRÉE.
ARCHELAÜS, chante
Pour son guide Don Guichot a pris Alcide ; Le premier de ces héros Est descendu dans l'Averne Et l'autre dans la caverne De Montezinos.ENTRÉE.
Alcide : autre nom d'Hercule.
Averne : Lac de la Campanie, à 16km ouest de Naples, au fond su Golfe de Vaia. Il a la forme d'un puits profond. Il s'en exhalait des vapeurs méphitiques, ce qui le fit regarder chez les Anciens comme l'Entrée des Enfers. [B]
DULCINEE, chante
Pour modèle Sancho l'Écuyer fidèle Prend les bons buveurs de vin, Et sans la peur de la berne, Il serait à la taverne Du soir au matin.SANCHO
Pour cela non, j'ai bien la mine De rester éternellement Dans le nouveau Gouvernement Qu'on m'a donné de la cuisine, Et dès qu'il le faudra j'en prêterai serment.BRANLE.
ARCHELAÜS
Et de grande matinée Du plus excellent chaudeau Qu'elle ait pleine poêlonnée Au Toboso.Chaudeau : Bouillon qu'on porte aux mariés le lendemain de leurs noces. [F]
Poêlonnée : Autant qu'un poêlon peut tenir. Une poêlonnée de bouillie. [Ac. 1762]
2 124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0