Comédie en vers
La Trahison Punie
Représentée pour la première fois, le 28 Novembre 1707.
Personnages
- DON FÉLIX, Père de Léonor
- DON ANDRÉ
- DON GARCIE, Amant de Léonor
- DON JUAN
- LÉONOR, Fille de Don Félix
- ISABELLE
- FABRICE, Valet de Don André
- JACINTE, Suivante de Léonor
- BÉTRIX
- IGNEZ, Suivante d'Isabelle
- UN LAQUAIS
ACTE I
SCÈNE I. Béatrix, Fabrice.
FABRICE
C'est bien du temps qu'une heure, et nous n'en avons guères, Tant nous sommes chargés de ces sortes d'affaires.FABRICE
Non, il prend sans façon tout ce qui se présente. Sans goût, sans choix, sans règle, il se livre au plaisir ; Mais il s'épargne au moins l'embarras de choisir : Ainsi de quelque part, mon enfant que l'on vienne, De prude, de coquette, et fut-ce de la tienne, Je puis t'en assurer par ce que j'en ai vu, Nul message galant ne sera mal reçu.BÉATRIX
À la bonne heure.BÉATRIX
Hem.BÉATRIX
Si cela m'arrivait par grand malheur, je compte De n'en parler qu'à toi, tant j'en aurais de honte.FABRICE
Et si tu me fais part jamais d'un tel secret, Je le dirai partout, moi, tant je suis discret.BÉATRIX
Nous voilà bien d'accord.SCÈNE I.. Béatrix, Fabrice, Don André.
DON ANDRÉ
Que veut-on ?FABRICE
Une jeune et gentille Suivante, Qu'on députe vers vous pour affaire importante, Demande avec instance à vous rendre un billet ; Et je me suis chargé, comme premier valet, De ces vétilles-là l'unique secrétaire, Et de vos faits galants intendant ordinaire, De vous la présenter.DON ANDRÉ
Qu'elle approche.BÉATRIX
Une Dame, Monsieur, qui n'est pas ma maîtresse, Mais que je sers pourtant avec zèle et tendresse, M'a fort recommandé de remettre en vos mains Ce billet par lequel vous saurez ses desseins ; Et pour toute réponse, il ne faut que me dire Si vous viendrez ce soir au lieu qu'elle désire.DON ANDRÉ, lit, et continue
Je ne manquerai pas d'aller au rendez-vous, Et tiendrais à bonheur de n'y trouver que vous.BÉATRIX
Que Moi, Monsieur.FABRICE
Fort bien.DON ANDRÉ
Si bien faite et si belle, Celle que vous servez présume beaucoup d'elle ; Et lorsqu'on vous a vue, il est bien malaisé Qu'à d'autres feux un coeur se trouve disposé, Oui, quiconque se sert de telle messagère, Quelques charmes qu'elle ait, hasarde de moins plaire.BÉATRIX
Oh, Monsieur !DON ANDRÉ
Dites-lui que vous m'avez manqué, Et trouvez-vous vous-même au lieu qui est marqué, J'irai plus volontiers.SCÈNE III. Don André, Fabrice.
FABRICE
Doucement. Depuis que je vous sers dans vos bonnes fortunes ; Au diable, si jamais j'ai profité d'aucunes ; Et ce n'a pas été faute d'occasion. Si j'eusse eu comme vous mauvaise intention, Je suis assez bien fait, et plus d'une Marquise... Il n'a tenu qu'à moi d'en faire la sottise... Cela vous regardait, et je n'en ai dit mot, Mais quand un bon hasard se trouve dans mon lot... Puisqu'en tel cas pour vous j'ai de la conscience, Ayez-en, et vivons en bonne intelligence.Bonne fortune : faveurs d'une femme. [L]
DON ANDRÉ
Comment, bélître, fat. Belle comparaison ?Bélître : Homme de rien, homme sans valeur. [L]
Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]
FABRICE
Je suis votre valet, et vous avez raison ; Mais lorsque le valet est fidèle à son maître, Le maître à son valet a tort de ne pas l'être.DON ANDRÉ
Oh, tais-toi. Sur le ton que ce coquin le prend, Il me croit ou bien sot, ou beaucoup endurant.FABRICE
Oh, pour endurant, non, tous les jours d'ordinaire, Vous me donnez, Monsieur, des preuves du contraire.DON ANDRÉ
Pour t'en donner encor qui te convainquent mieux, Si tu ne veux cesser tes discours ennuyeux, Insolemment encor si ta langue s'exerce, Sors.DON ANDRÉ
Sors d'avec moi, te dis-je.FABRICE
Et moi de vous voir faire.DON ANDRÉ
Encor ! Sortiras-tu ?FABRICE
Mais, que vous ai-je fait !FABRICE
D'accord, Monsieur.DON ANDRÉ
Comme tel, je te chasse.FABRICE
Vous êtes le maître.DON ANDRÉ
Oui, sans contredit.FABRICE
De grâce, Du droit de maître ici, puisque vous vous servez, Comme tel payez-moi ce que vous me devez.DON ANDRÉ
Que je te paie ?FABRICE
Oui.SCÈNE IV. Don André, Fabrice, Un Laquais.
DON ANDRÉ
Qu'est-ce ?FABRICE
Hé, dis-lui qu'il attende.DON ANDRÉ
Non, qu'on le fasse entrer.DON ANDRÉ
Ne crains rien.DON ANDRÉ
Il vient, demeure ici.FABRICE
Le drôle a l'air colère.SCÈNE V. Don André, Don Garcie, Fabrice.
DON ANDRÉ
Vous le pouvez, cet homme est fidèle et discret, Et depuis très longtemps il a ma confidence.DON ANDRÉ
Hé bien, qu'il sorte donc.SCÈNE VI. Don André, Don Garcie, Fabrice au fond du Théâtre.
DON GARCIE
Savez-vous qui je suis ?DON ANDRÉ
Vous êtes Don Garcie.DON ANDRÉ
Je ne l'ignore pas.DON GARCIE
Cadet, je suis peu riche, et je me dédommage De ce manque de bien par un autre avantage. J'ai pour moi la vertu, la noblesse de coeur, Qui me font estimer de tous les gens d'honneur.DON ANDRÉ
Mais où tend ce discours ? Il est peu nécessaire Pour moi, qui vous estime autant qu'on puisse faire.DON GARCIE
Vous me le prouvez mal, D. André.DON ANDRÉ
Moi ?DON GARCIE
Oui, vous. Et puisqu'à vous parler, enfin je me résous, Croyez que j'ai gardé toute la patience...DON ANDRÉ
Je ne vous entends point.FABRICE, caché
Hoime.DON GARCIE
De son coeur j'ai trouvé le chemin.DON GARCIE
Ce bonheur m'a coûté des soucis, des alarmes, Des soins, du temps, des pleurs ; et peut-être, après tout, De mes peines encor je ne suis pas à bout.DON ANDRÉ
Cela se pourrait bien.DON GARCIE
Je ne crains que son père, Tout autre qui voudra hasarder de m'en faire, Soit caprice, ou raison, dessein prémédité, Passion véritable, ou simple vanité... Avez-vous donc encor quelque peine à m'entendre ?DON ANDRÉ
Beaucoup.DON GARCIE
Ceci sera plus facile à comprendre. Enfin de Léonor, autant aimé qu'amant, J'entre sans lui déplaire en son appartement : Et c'est une faveur où je puis seul prétendre.DON GARCIE
Oui, je vous le confie, et j'ose défier Quiconque le saura de l'oser publier ; Et quoique mon amour soit su de tout Valence, Sur mon bonheur de vous j'exige le silence.DON GARCIE
Ce n'est pas tout, songez à ne le point troubler : Non que de votre amour j'appréhende les suites ; Car près de Léonor vos efforts, vos poursuites, Les soins qu'on vous a vu jusqu'ici vous donner, N'ont produit d'autre effet que de la chagriner ; Je sens des mouvements bien plus violents qu'elle. Mais après le secret qu'ici je vous révèle... Vous êtes galant homme, et j'ose me flatter Que vous m'empêcherez de les faire éclater. Vous avez peu d'amour, la faveur n'est pas grande, Lèonor vous en prie, et je vous le demande.FABRICE, éloigné
Mais il a raison, et j'en suis fort content. Plût au Ciel que mon maître en pût avoir autant.DON GARCIE
Vous rêvez ? Se peut-il qu'un noble coeur hésite, À prendre un parti juste, à changer de conduite ? Je m'en vais sans réponse ; elle sera, je crois, Telle qu'en pareil cas je vous la ferais, moi.DON ANDRÉ
Arrêtez, Don Garcie.SCÈNE VII. Don André, Fabrice.
DON ANDRÉ
Moi ? Je dis que je sens Pour cette Léonor une plus vive flamme, Que lorsque j'ignorais celle qu'elle a dans l'âme. Don Garcie...FABRICE
Comment ! A-t-il sujet d'être plus en colère ? Et seriez-vous en droit par hasard de lui faire Pareille confidence ?DON ANDRÉ
Oh ! Non ; mais j'avais peur...FABRICE
De quoi donc ?FABRICE
De sa soeur ?FABRICE
Oui, tout l'Été dernier je sais que vous fassiez À peu près comme si tous deux vous vous aimiez.DON ANDRÉ
Non, elle et prise Tout de bon. J'en reçois des billets chaque jour, Dont à d'autres beautés je sais faire ma cour.FABRICE
Que vous êtes, Monsieur, d'un joli caractère ! Mais quel est le plaisir que vous pouvez vous faire, De voltiger sans cesse et sans réflexion, Sans plaisir à coup sûr, si c'est sans passion ; De poursuivre à la fois la belle, et la plus laide, Qui du plus fort amour serait un sûr remède ; Ou jeune, ou vieille, ou grande, ou petite, ou dondon, Ou maigre, ou blonde, ou brune, enfin tout vous est bon ; Les yeux grands, les petits, le long nez, la camuse, Tout vous plaît.Dondon : Femme ou fille qui a de l'embonpoint et de la fraîcheur.[FC]
Camus : Qui a le nez court et plat. [L]
DON ANDRÉ
Rien ne plaît, mon enfant, tout amuse. Tout le cours de la vie est un amusement, Et rien n'amuse enfin tant que le changement. Pour se désennuyer d'une stupide belle, On en trouve une alors laide et spirituelle ; Qu'une vieille fatigue avec sa gravité, On prend un jeune objet plein de vivacité ; Si je suis las de voir une taille géante, Je rabaisse mon vol, et la naine me tente ; Et lorsqu'on est outré de l'excès d'embonpoint, Qu'il s'en offre une maigre, on ne la chasse point. Je n'ai jamais le goût délicat ni malade, Et la brune me plaît, quand la blonde est trop fade.FABRICE
Que c'est bien fait à vous ! L'heureux tempérament ! Mais si par cas fortuit, (car tout événement Peut arriver), si donc sur quelque jalousie Père, amant, frère, époux, voulait par fantaisie Se venger d'un affront, ou fait ou prétendu...FABRICE
Mais vous n'avez jamais été tué... je pense : Si vous l'étiez, Monsieur, quelque jour... patience...FABRICE
Plût au Ciel, Que pour être bien mort, il fallût mourir quatre ! C'est alors qu'on pourrait hasarder de se battre.DON ANDRÉ
Le hasard n'est pas grand.FABRICE
Non, mais pour l'éviter, Don Garcie est brave homme, il faut le contenter. Défions-nous de lui, Monsieur, il est alaigre, Sa maîtresse est dondon, prenez-en quelque maigre, Pour vous en consoler par opposition.Alaigre : Agile, dispos à sauter, à danser, à courir. [F]
DON ANDRÉ
Parbleu, j'écouterais ta proposition, S'il ne m'avait voulu fortement fait entendre, Que mes feux près des siens n'ont plus rien à prétendre. Cette fierté me pique, et je traverserai Son amour, son bonheur, autant que je pourrai : Les traits de Léonor ne me touchaient plus guère, Et je ne lui trouvais que des charmes vulgaires ; J'allais les oublier, on prétend m'y forcer, Un rival se déclare, il faut le traverser. Lui céder, ce serait...Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]
DON ANDRÉ
Laisse-nous.SCÈNE VIII. Don André, Don Félix, Fabrice au fond du Théâtre.
DON ANDRÉ, à Don Félix
Vous, chez moi ! Quelle heureuse fortune !DON ANDRÉ
Ce m'est, je vous assure, un sensible bonheur, Qui me fait grand plaisir ensemble et grand honneur. Quel sujet me l'attire, et quel soin vous amène ?DON FÉLIX
Je vous en instruirai, n'en soyez point en peine. Vous connaissez mon nom, ma naissance et mon bien ; Don André, là-dessus je ne vous dirai rien.DON FÉLIX
Quel objet est le vôtre ? Ignorez-vous combien les personnes de coeur Tel que je suis, sont tous délicats sur l'honneur, Quand cet honneur surtout regarde ma famille ? Pour fruit de mon hymen j'eus une seule fille, Don André, vous avez pour elle des desseins, Vous ne m'en parlez point, et c'est dont je me plains. Sur ses pas en tous lieux vous cherchez à paraître, Vous passez fort souvent la nuit sous sa fenêtre, Près d'elle au cours, au temple, on vous voit tous les jours ; Cela donne sujet à de mauvais discours : Et quoique sa vertu n'en souffre aucune tache, Tout Valence en murmure, et c'est ce qui me fâche, Et m'engage à venir vous dire doucement, Qu'il me faut là-dessus un éclaircissement. Enfin à Léonor quand Don André s'adresse, Il ne se flatte pas d'en faire une maîtresse ; Et si c'est son dessein de lui donner sa foi, Je crois qu'il eût déjà dû s'adresser à moi. Dans cette incertitude il est de ma prudence De savoir là-dessus ce qu'il veut, ce qu'il pense.DON ANDRÉ
Je vous ai, Don Félix, grande obligation, De me choisir ainsi par prédilection. Je rends à Léonor des soins, je l'ai servie, Qu'ai-je fait en cela que n'ait fait Don Garcie ? Et peut-être les siens sont mes moins mal reçus... Ne me faites point trop expliquer là-dessus...DON FÉLIX
Arrêtez, Don André, votre discours m'irrite, Je connais Don Garcie, il n'est pas sans mérite ; Il aime Léonor, il l'a fait demander, J'en conviens.DON ANDRÉ
À ses feux vous pouvez l'accorder.DON FÉLIX
L'accorder à ses feux ! Quelle erreur est la vôtre ? Apprenez qu'elle n'est ni pour l'un ni pour l'autre, Et qu'il faut cesser vos assiduités.DON ANDRÉ
Oui, mon rival cessant les siennes.DON FÉLIX
Écoutez, Don André, de chagrins n'outrez point ma vieillesse. J'aime, vous le savez, ma fille avec tendresse, Et quand je vous demande un éclaircissement, C'est que j'ai pris pour elle un autre engagement. Un de mes bons amis pour son fils la demande, Je l'attends de Madrid. Tout ce que j'appréhende, C'est que ce Cavalier arrivant aujourd'hui, Quelque bruit de vos feux ne vienne jusqu'à lui. Tout le passé n'est rien, mais de fâcheuses suites Naîtraient, si vous faisiez de nouvelles poursuites ; Comme votre dessein n'est pas de l'épouser, Avec tranquillité laissez m'en disposer.SCÈNE IX. Don André, Fabrice.
FABRICE
Pour la première fois vous voilà raisonnable, J'en suis ravi, Monsieur, ou je me donne au diable. Il croyait vous tenir et vous prendre au filet.DON ANDRÉ
Tu nous écoutais donc ?FABRICE
Ne suis-je pas valet ?FABRICE
De bien plus doux objets votre âme est possédée ; Le mariage, fi ! C'est un engagement, Et vous ne voulez, vous, que de l'amusement.DON ANDRÉ
Pour Léonor pourtant ma passion s'irrite ; Et plus on met d'obstacles à ce que je médite...FABRICE
Mais vous avez promis.DON ANDRÉ
Les promesses de bouche N'engagent point le coeur quand l'affaire le touche. Je n'avais point encor aimé jusqu'à ce jour ; Mais les difficultés me donnent de l'amour : Il faut tromper un père, et deux rivaux ensemble. C'est de quoi m'amuser.DON ANDRÉ
Suis-moi, viens...DON ANDRÉ
Que pourrait-ce être ?SCÈNE X. Don André, Don Juan, Fabrice.
DON JUAN
Bonjour, mon cher Fabrice.DON ANDRÉ
Saurai-je quel dessein vous amène en ces lieux ? Est-ce affaire ou plaisir ? Car je suis curieux, Et j'attendais si peu de vous voir à Valence...DON JUAN
Je viens m'y marier.DON ANDRÉ
Vous vous moquez, je pense.DON ANDRÉ
Je vous plains, cher ami, cet aveu diminue Le plaisir que d'abord m'a donné votre vue.À Fabrice.
Il va se marier.DON ANDRÉ
Peut-on changer ainsi d'humeur, de caractère ? Vous qu'à l'hymen toujours j'ai connu si contraire, Qui juriez tant en Flandre, où je vous ai laissé, Que jamais...DON ANDRÉ
Votre étoile ! Morbleu, dites votre comète : C'est un astre malin qui vous conduit ici.Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
DON JUAN
Si vous voulez tantôt m'accompagner chez elle, Vous pourrez en juger. Arrivé d'hier au soir, J'ai jusqu'à ce moment différé de la voir : C'est à vous que je rends ma première visite, Les devoirs d'amitié sont ceux dont je m'acquitte Par préférence à tout.DON ANDRÉ
Cette même amitié Me fait craindre pour vous de vous voir marié ; Mais cependant partout je suis prêt à vous suivre, Heureux, d'un mauvais pas si mon soin vous délivre.DON JUAN
Nous verrons. Comme ici je n'ai nul de mes gens, Voudrez-vous me prêter Fabrice pour un temps.DON ANDRÉ
Volontiers.DON JUAN
Un valet qui ne me quitte guère, Est parti ce matin pour aller chez son père. Je n'avais que lui seul, comme je viens de loin, Ainsi...DON JUAN
Sachez si l'on a point de lettres à me rendre. Je vais chez un Banquier, et je repasserai Quand...DON ANDRÉ
N'allez-vous que là ?DON JUAN
Non.DON ANDRÉ
Je vous y suivrai.ACTE II
SCÈNE I. Léonor, Isabelle.
LÉONOR
Je suis dans un chagrin qu'aucun autre n'égale ; Sortons de cette chambre, et restons dans la salle : L'air me semble plus frais et plus tranquille ici.LÉONOR
Hélas !ISABELLE
Vous soupirez ? Parlez.ISABELLE
Mais vous aimez mon frère ?LÉONOR
Ose-t-il en douter ?ISABELLE
Mon frère vous adore.LÉONOR
Il a su m'en flatter.LÉONOR
Je ne l'ai jamais vu, Et de mon père même il n'est pas fort connu. Le sien par ses amis a proposé la chose, Et sans me consulter le mien de moi dispose.ISABELLE
Cela parait bizarre.LÉONOR
Il n'est rien plus certain, Et lui-même il me l'a déclaré ce matin, Après un long discours, fatigant, inutile...ISABELLE
Qu'avez-vous répondu ?ISABELLE
Mais il fallait du moins lui donner à connaître, Des sentiments du coeur qu'on n'est souvent pas maître, Et que quelque projet que le sien eût conçu...LÉONOR
Pour me désespérer à la fois tout conspire. Mon père, apparemment pénétré de mes pleurs, Mon coeur est, m'a-t-il dit, sensible à vos douleurs, Je sais que D. André vous rend des soins, ma fille.ISABELLE
Don André !LÉONOR
Attendez... Je connais sa famille, A-t-il continué ; si son feu vous est doux, Je le préfère à l'autre, et j'en fais votre époux.ISABELLE
Vous aimez Don André ?ISABELLE
Et lui vous aime ?ISABELLE
Il ne voit pas bien clair, vous vous trompez, ma chère : Depuis plus de trois mois, Don André sous ma loi, N'écrit, ne parle, enfin ne rend des soins qu'à moi.ISABELLE
Il me cherche.LÉONOR
Il vous cherche ?ISABELLE
Oui.LÉONOR
Où vous n'êtes pas.ISABELLE
Oh ! Pour celui-là, bon !ISABELLE
Ma chère Léonor, nos maisons sont voisines, Nos fenêtres aussi ; cela fait, mon enfant, Que vous prenez pour vous tous les soins qu'il me rend.LÉONOR
Plût au Ciel !ISABELLE
Hé, de ces froideurs-là, vous pouvez bien juger Que l'on est engagée à le dédommager. Le joli Cavalier ! Il a tant de mérite...SCÈNE II. Léonor, Isabelle, Jacinthe.
JACINTE
Oui.JACINTE
Oui, vraiment.LÉONOR
Viendra-t-il ?JACINTE
Ne vous embarrassez en aucune façon, Don Garcie est aimé de toute la maison. De discours obligeants, d'honnêtetés peu chiche, Généreux, libéral, quoiqu'il ne soit pas riche... Céans en sa faveur tout semble être séduit, Et pour lui nos verrous s'ouvrent sans faire bruit.LÉONOR
Oui, tout nous applaudit, nous sert, ou nous excuse. Mon père seul, hélas ! À nos veux se refuse.JACINTE
Ce sont ses droits à lui que de s'y refuser. Vous en avez aussi, vous, dont il faut user. Il veut vous marier à son gré, comme père ; Et comme fille, vous, vous n'en voulez rien faire. C'est n'être pas d'accord ; mais je crois qu'aujourd'hui L'affaire dépendra de vous plus que de lui.JACINTE
Oui, Madame, il sait tout ; Mais on l'aime, est-il rien dont il ne vienne à bout ? Pour Don André déjà la chose est résolue ; Autant de mort, en cas qu'il passe dans la rue, Si de plus de cent pas il ose en approcher...ISABELLE
Ah ! Fort bien ; de quel droit prétend-il l'empêcher ? Mon frère pense-t-il me tenir en tutelle ?JACINTE
Quoi ! Comment...JACINTE
Sérieusement ?ISABELLE
Oui.JACINTE
Bon ! C'est un mort de moins, Car pour celui qui vient ici dans l'espérance Qu'il sera votre époux, plus il fait diligence, Plus il court à sa perte ; et c'est un fait certain. Lui ce soir arrivé, tué demain matin. Après quoi Don Garcie a des amis à Rome, Vous l'y suivrez, alors votre père bonhomme, Qu'un excès de douleur ou de pitié prendra, Mourra peut-être, et puis tout s'accommodera. Voilà, dans les transports dont son âme est saisie, Les tranquilles projets que forme Don Garcie.LÉONOR
Il a perdu l'esprit.ISABELLE
Que je reconnais bien l'esprit de la famille ! Voilà comme ils sont tous : moi-même, quoique fille, Je ressens même feu, même vivacité ; Je n'ai qu'un seul amant : s'il m'était disputé... Je crois qu'en pareil cas la fureur qui possède...ISABELLE
Voici mon frère.SCÈNE III. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Jacinte.
DON GARCIE
Hé bien quel sera mon destin ? D'un autre époux, Madame, acceptez-vous la main ? Me sacrifiez-vous au caprice d'un père ?LÉONOR
Vous-même pensez-vous que je le puisse faire ? Quoique l'engagement qui m'attache à vous, N'ait rien qui dut chagriner cet époux, Comptez qu'après la foi que je vous ai donnée, Je suis à votre sort tellement enchaînée, Que je mourrais plutôt que de m'en séparer.DON GARCIE
Ah ! De quel doux transport je me sens pénétrer ! Et contre mon bonheur quoi qu'on puisse entreprendre, Que puis-je craindre après ce que je viens d'entendre ?DON GARCIE
Ah ! Jacinte, il en est. À vous les proposer, Madame, votre aveu semble m'autoriser. Une affaire d'éclat, un Couvent, une fuite.LÉONOR
Le remède est étrange ! Et si j'y suis réduite, Je ne vous réponds pas de prendre assez sur moi, Pour vous prouver ainsi ma tendresse et ma foi.DON GARCIE
Mais après les refus que m'a faits votre père, Sans un pareil éclat que faut-il que j'espère ?JACINTE
Tout, si vous vous savez conduire prudemment ; Un refus, quoique dur, essuyé sagement, Une plainte modeste, une bonne conduite, Sont des titres souvent pour obtenir ensuite. Cet époux prétendu qui vous met en souci, Ne nous fait pas grand mal tant qu'il n'est point ici. Ne nous chagrinons point d'avance ; s'il arrive, Alors bon pied, don oeil, nous irons au qui-vive. Vous êtes bien d'accord de vos faits ; on fera Suivant l'occasion tout ce qui se conviendra.Qui-vive : Terme de guerre. Cri d'une sentinelle, d'une patrouille, etc. qui entend du bruit, qui aperçoit une personne ou une troupe. La sentinelle a crié qui-vive. [L]
DON GARCIE
Me le promettez-vous ?SCÈNE IV. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Jacinte, Ignez.
IGNEZ
Jacinte ?JACINTE
Qu'est-ce ?IGNEZ
Madame !LÉONOR
Quoi ?DON GARCIE
D'où lui naît cette crainte ?IGNEZ
Cette crainte, Seigneur, n'est pas sans fondement.À Léonor.
Votre père là-bas vient d'entrer brusquement, Agité, l'oeil ardent de joie ou de colère ; C'est de l'une ou de l'autre, à coup sûr.ISABELLE
Tu n'es vraiment pas sage,DON GARCIE
Mais...JACINTE
Hé bien ! il vous verra : Et peut-être à vous voir il s'accoutumera. C'est une belle chose au moins que l'habitude. Courage, allons...JACINTE
Ne vous ébranlez point, pour ne pas avoir tort : Rien n'est tel que de prendre un bon parti d'abord. Il va jurer, pester, une fois, deux, trois, quatre, Il blâmera vos feux ; puis las de les combattre, Et de voir chaque jour ses ordres mal suivis, Il approuvera tout dans la crainte de pis. Pour faire ce qu'on veut, la maxime infaillible ; Madame, croyez-moi, c'est d'être incorrigible.ISABELLE
La maxime est fort bonne ?JACINTE
Est fort d'usage aussi.JACINTE
Le voici.SCÈNE V. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Don Félix, Jacinte.
DON GARCIE
Hé, Seigneur, pouvez-vous le penser ? Une affaire qui presse, et qui m'est importante, M'a fait chercher ma soeur ; et j'ai su par sa suivante, Qu'elle l'avait laissée auprès de Léonor, Et j'ai cru sans déplaire et sans faire aucun tort, Qu'entrer dans cette salle, à tout moment ouverte, Est une liberté qui peut m'être soufferte ; Que loin de me blâmer cette liberté, Seigneur...DON FÉLIX
Oui, si vos feux n'avaient point éclaté ; Mais tout le monde en parle, et pour le faire taire, À ce que je me dois je saurai satisfaire.DON GARCIE
Vous, Seigneur, comment donc ?JACINTE
Le Ciel en soit loué.LÉONOR
Jacinte ?JACINTE
Patience.SCÈNE VI. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Don Félix, Jacinte, Ignez.
IGNEZ
Don Juan d'Alvarade.DON FÉLIX
Hé bien il peut entrer.DON FÉLIX
Mon gendre.LÉONOR
Je meurs,DON GARCIE
Juste Ciel !ISABELLE
Paix, mon frère.ISABELLE
J'avouerai qu'elle est neuve.SCÈNE VII. Léonor, Isabelle, D. Félix, Don Garcie, Don Juan, Jacinte, Don André, au fond du Théâtre, Ignez.
DON JUAN
Prévenu du plus flatteur espoir, Et pressé par l'amour de me rendre à Valence, Seigneur, je n'ai pu faire une autre diligence, Et n'ai pas eu le temps de voir mon père encor.LÉONOR
Hélas !DON JUAN
Ne regardez point ici comme un époux Un amant qui prétend ne vous devoir qu'à vous. Madame, je le sais, l'autorité d'un père Ne donne point de droit sur un coeur ; mais j'espère Que par mille respects, par le plus tendre amour, Je pourrai mériter vos bontés quelque jour. Heureux dans ce moment, si l'ardeur qui m'anime, Dans votre coeur pour moi fait naître quelque estime, Et que le temps ensuite y produise l'effet, Que sur le mien d'abord fit votre seul portrait !LÉONOR, interdite
Pardonnez mon silence au trouble de mon âme... L'époux, l'amant... l'hymen dont je me sens presser... Seigneur, en ce moment j'ai peine à m'énoncer... Le trouble de mes sens... voudrez-vous bien permettre ? J'ai besoin d'être seule afin de me remettre.DON FÉLIX
Cela ne sera rien, qu'on ne la quitte pas. Ces diantres de vapeurs...Diantre : Mot qu'on emploie par euphémisme pour diable. [L]
LÉONOR, en s'en allant
Ah ! Que je souffre, hélas.DON GARCIE
Je n'en puis plus, sortons, ma soeur, ô sort funeste ! Quel parti dois-je prendre, et quel espoir me reste ?DON FÉLIX, rongeant ses doigts
Madame Léonor...ISABELLE, en sortant, trouve Don André
Vous ici, Don André, qu'y venez-vous donc faire ?DON ANDRÉ, bas
Je vous cherchais.ISABELLE, sortant
Fort bien. Mais paix, voilà mon frère.DON JUAN
Léonor aime ailleurs ; et si j'ai de bons yeux, Ce trouble faux ou vrai, ces vapeurs de commande...DON FÉLIX, voyant Don André
Ciel ! Qu'aperçois-je encor, et que ma peine est grande ! Chez moi Don André ! Quand vous m'avez promis... Qui vous amène ?DON JUAN
Moi ? C'est un de mes amis...DON FÉLIX
Un de vos amis ?DON JUAN
Oui.DON FÉLIX
Sachez donc...SCÈNE VIII. Don Juan, Don André.
DON JUAN
J'ai pensé comme vous en voyant son portrait ; Dès le premier coup d'oeil je la trouvai charmante.DON JUAN
Je ne suis point jaloux en mari.DON JUAN
Cent fois plus : je le suis en amant : Et c'est une fureur que cette jalousie. Quel Cavalier était en ce lieu ?DON ANDRÉ
Don Garcie.DON ANDRÉ
Mais ce n'est qu'un soupçon.DON JUAN
Qu'il faut que j'éclaircisse.SCÈNE IX. Don Juan, Don André, Fabrice.
DON ANDRÉ
Soyez sûr que j'y prends intérêt.FABRICE
Pardonnez à mon empressement : Mais la nouvelle enfin que je viens vous apprendre, Me paraît importante, et permet peu d'attendre.DON JUAN
Qu'est-ce ?FABRICE
Votre valet et sa mule, tous deux À cent pas de la Ville, au fond d'un chemin creux, Sont tombés lourdement : la pauvre mule expire. Avec un pied rompu, le valet qui s'en tire, Et qui ne peut courir, faute de ce pied-là, Vient d'envoyer à l'Ours la lettre que voilà. Et moi, je vous l'apporte en grande diligence : Lisez.DON ANDRÉ
Hé bien ?DON ANDRÉ
Quoi ?DON JUAN
Mon père est malade au lit depuis un mois, Et dans ce triste état il me demande en grâce, Qu'avant de mourir il me voie et m'embrasse.DON ANDRÉ
J'entre dans la douleur que votre coeur ressent, Mais ne pouvant, ami, détourner cet orage Il le faut essuyer du moins avec courage.FABRICE
Oui, oui, faites, Monsieur, comme mon maître a fait, Quand son père mourut, sa douleur en effet, De toutes les douleurs eut été la plus forte, Si quelques jours après sa mère ne fut morte ; Mais cette douleur-là, dès qu'il fut orphelin, Étant au période, elle finit soudain, Ainsi par leur excès les douleurs désarmées... Les plus grandes, monsieur, sont les plutôt calmées.Période : Le plus haut point où une chose, une personne puisse arriver. [L]
DON JUAN
Un noir pressentiment, je l'avouerai, me gêne. Mon coeur ne fut jamais dans un état pareil... Ami, dans cet état, j'ai besoin de conseil... Que ferait Don André s'il était en ma place ?DON ANDRÉ
Qui, moi, je ne vois pas ce qui vous embarrasse ; Sur les soins d'un ami je me reposerais, Et partirais tranquille autant que je pourrais.DON ANDRÉ
Donnez-moi cet emploi, Je saurai m'y conduire avec le même zèle, Mêmes soins, comme si j'étais amoureux d'elle ; Enfin.FABRICE, bas
Le traître !DON JUAN
Ami, que ne vous dois-je point.DON ANDRÉ
Fabrice nous peut même être utile en ce point. Avant votre départ, vous instruirez, je pense, Don Félix des raisons d'une si prompte absence.DON ANDRÉ
Hé bien, en le quittant il lui faut expliquer, Que laissant ce valet avec votre équipage... Lui-même là-dessus vous préviendra, je gage, Et Fabrice introduit ainsi dans la maison...FABRICE
Me voilà bien.DON ANDRÉ
De tout il nous rendra raison, Et moi j'observerai Léonor, Don Garcie. De si près, avec tant de soins, que je parie, S'ils ont pris l'un pour l'autre un mutuel amour, D'en savoir le détail avant votre retour.DON JUAN
Ah ! Ce n'est point assez que cette connaissance, Et quand vous serez sûr de cette intelligence, Puisque vous voulez bien prendre cet emploi, Il faut être jaloux, furieux comme moi, Pour perdre mon rival mettre tout en usage.DON ANDRÉ
Pour servir un ami...DON JUAN
Je compte là-dessus.DON ANDRÉ
Vous-même, Don Juan, vous n'en feriez pas plus. Croyez-en l'amitié, ma parole, mon zèle, Mon coeur.DON ANDRÉ
Adieu donc.SCÈNE X. Don André, Fabrice.
FABRICE
Il me paraît, Monsieur...DON ANDRÉ
Va, suis ton nouveau maître. Il faut pour son valet qu'il te fasse connaître. Sur ce pied-là de toi je puis avoir besoin.Pied : Sur le pied où sont les choses, et, absolument, sur ce pied, sur ce pied-là, c'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions. [L]
DON ANDRÉ
Comment donc ?FABRICE
Mon, mais...SCÈNE XI.
FABRICE, seul
On va m'embarquer là dans une étrange affaire ; Car je connais mon homme, et sais ce qu'il peut faire. Si j'en disais deux mots à Don Juan ? Mais, non, Je sûr en parlant de cent coups de bâton ; Et d'un autre côté ne disant rien, la peine Qui put m'en arriver du moins n'est pas certaine.ACTE III
SCÈNE I. Léonor, Jacinte.
LÉONOR
Oui, tes conseils sont bons, et je m'y soumettrai, Mais pour les suivre, hélas ! Quels efforts je ferai !JACINTE
Oui da.Da : particule qui se joint à l'adverbe oui, à l'adverbe non, et à l'expression négative nenni, et donne plus de force à l'affirmation ou à la négation. [L]
SCÈNE II. Léonor, Jacinte, au fond du Théâtre, DomFélix, Don Juan.
JACINTE, bas
Il part, Madame.LÉONOR, bas
Ah, Ciel !JACINTE, bas
Vous en voilà défaite...DON FÉLIX
À qui dois-je imputer cette prompte retraite ? De ma fille, de moi, seriez-vous mécontent ? Expliquez-vous, parlez ; car enfin je prétends...DON JUAN
Jusques ici du moins, je n'ai rien vu paraître Qui me puisse donner aucun sujet de l'être ; Et je ne prévois pas...DON FÉLIX
Un départ si soudain...DON JUAN
De mon père, Seigneur, vous connaissez la main. Lisez, et vous verrez l'affaire d'importance Qui m'arrache au plaisir de rester à Valence.DON FÉLIX, lit
Je suis au lit depuis un mois ; Avec la fièvre continue ; Par vos lettres que je reçois, La violence en paraît suspendue ; Mais quoique le mal diminue, Je ne crois pas aller loin, toutefois. Hâtez-vous, mon cher fils, partez, venez vous-même Auprès d'un père qui vous aime, Recevoir ses derniers adieux, Et lui rendre la vie, ou lui fermer les yeux.Don Bertrand d'Alvarade.
DON JUAN
Hé bien, dois-je partir ?DON FÉLIX
Je croirais faire un crime De blâmer un devoir si saint, si légitime. Allez donc, et surtout hâtez votre retour.DON FÉLIX
Léonor vous plaît donc ?DON JUAN
Rien ne me plaît tant qu'elle. Permettez en partant que je vous renouvelle Le tendre engagement que l'on a pris pour moi, De venir lui donner et mon coeur et ma foi.JACINTE, bas
Il part pour revenir ; peste soit du voyage.LÉONOR
Hélas !DON FÉLIX
Vous laisserez ici votre équipage ?DON FÉLIX
Il vous suit.DON JUAN
Non.DON FÉLIX
Hé bien, il restera céans.DON JUAN
Mais c'est un embarras...DON FÉLIX
Point de vaines défaites.DON FÉLIX
C'est m'obliger ; ainsi lorsque vous reviendrez, De même sans façon ici vous descendrez, Nous vous regardons tous comme de la famille.JACINTE, bas
Pas tout à fait encor.SCÈNE III. Don Juan, Léonor, Jacinte.
LÉONOR
On pénètre aisément les sentiments d'un coeur, Qui n'a jamais appris l'art de feindre, Seigneur.DON JUAN
Mon éloignement ! Non. Mes feux en vain s'en flattent. Ces troubles, ces chagrins depuis tantôt éclatent, Et le plus sûr moyen de les faire finir, Serait de m'éloigner pour ne plus revenir.JACINTE, bas
Il est au fait.LÉONOR
Seigneur, finissons-là, de grâce, Ce reproche est fâcheux, il m'aigrit, m'embarrasse ; Mais des troubles d'un coeur on doit peu s'alarmer, Quand l'honneur nous conduit et sait les réprimer.DON JUAN
Hé, Ce n'est point aussi l'honneur qui s'en alarme ? C'est le coeur qui gémit, plus la beauté le charme. Hé, me croirais-je heureux d'obtenir votre foi, Si l'amour vous engage à quelque autre qu'à moi.LÉONOR
Comptez si jusques-là l'amour m'avait séduite, Que toujours la vertu réglerait ma conduite ; Et songez...JACINTE
Ah ! Changez de conversation. Vous vous perdrez tous deux dans la réflexion, La morale, Seigneur, est peu divertissante. Et par l'ennui, le trouble et le chagrin s'augmente. Partez donc ; au retour, si c'est votre plaisir, Vous moraliserez tour à tour à loisir : Et je vous promets, moi, d'appuyer la morale.DON JUAN
Adieu, Madame.LÉONOR
Hélas !SCÈNE IV. Léonor, Jacinte.
JACINTE
Adieu. Le beau régale ! Qu'un amant qui déplaît, et qui par argument, Prétend prouver qu'il faut qu'on l'aime absolument.Régale : Terme de musique. Un des jeux de l'orgue, dont les tuyaux ont des anches, qui est dit aussi voix humaine, et qui est à l'unisson de la trompette. [L]
LÉONOR
Il n'est pas sans mérite ; et je trouve, Jacinte, Que son sort et le mien sont bien dignes de plainte.JACINTE
Vous êtes, j'en conviens, dans un grand embarras, Ce que le père veut, vous ne le voulez pas ; Ce que vous voulez, vous, n'est pas au gré du père ; L'un des deux doit céder.LÉONOR
Nullement.LÉONOR
Oui, vraiment.JACINTE
Il faut faire une fin pourtant, tout vous en presse, Le temps de cette absence est autant de gagné ; Mais des deux prétendants quand l'un est éloigné, De cet éloignement si l'autre ne profite, Et si rien au retour n'est fait, gare la suite.JACINTE
Oh bien ! Moi, qui suis moins scrupuleuse que vous, Je me charge de tout, à tout je me résous ; Laissez-moi faire, allez.JACINTE
Tout le risque est pour moi, pour vous tout l'avantage, Et je ne me plains pas. Il faut que cette nuit Dans votre appartement, D. Garcie introduit...LÉONOR
Ah ! Jacinte.LÉONOR
Il est vrai, mais...JACINTE
Hé bien ?JACINTE
Quoi ?LÉONOR
Mais encor...LÉONOR
Hé bien ?JACINTE
Hé, non ?SCÈNE V.
JACINTE, seule
Puisque c'est moi que l'affaire regarde, Afin de la conduire à sa perfection, Il faut se ménager avec discrétion, Quoique de son rival il ignore l'absence, Le pauvre Don Garcie outré d'impatience, M'a déjà par trois fois fait dire qu'au jardin, Il attend de son sort quelle sera la fin : Mais pour l'en informer, quelque ennui qu'il endure, Attendons que la nuit devienne plus obscure.SCÈNE VI. Jacinte, Fabrice.
FABRICE
Don Juan est parti, moi dans cette maison, Comme à lui, je deviens par son ordre espion. (Métier scabreux) qu'il faut cependant que je fasse, Allons, baste, à peu près je sais ce qui s'y passe.Baste : Interj. Elle indique qu'on se contente, qu'on ne se fâche pas. Elle marque [aussi] le dédain ; il n'importe. [L]
JACINTE
Que vois-je ?FABRICE
Et ce qui doit le plus m'embarrasser, C'est ce qui par mes soins doit bientôt s'y passer, Hoime.FABRICE
C'est la suivante.JACINTE
Ah, ah ! Quelle est votre insolence, Maraud ?Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
FABRICE
Tout doux, ma mie.JACINTE
Comment, faquin, bélitre, Nous y voilà ?Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]
FABRICE
Tu vois.FABRICE
Par la porte.FABRICE
De Don André, fi donc, Que le Ciel m'en préserve. Don André désormais peut chercher qui le serve : Nous sommes séparés pour longtemps, que je crois. Je suis à Don Juan à présent.JACINTE
Toi ?FABRICE
Oui, moi. C'est sur ce titre-là que j'ose ici paraître, Et j'y suis de l'aveu, de l'ordre de ton maître. Compte qu'en ce logis dussé-je t'en fâcher, Quand j'aurai bien soupé, je puis m'aller coucher.JACINTE
Le fusses-tu déjà.FABRICE
Comment ?FABRICE
Plaît-il ?JACINTE
De ce maroufle, il faudrait m'assurer, Après...Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]
JACINTE
Que te proposes-tu ? Parle.FABRICE
L'occasion... Sait le larron souvent... La proposition... Comme on n'a point encor céans réglé mon gîte, Si tu veux cette nuit recevoir ma visite, Pour causer seulement ; car...JACINTE
Es-tu grand causeur ?JACINTE
Tu seras sage, au moins ?FABRICE
Plus qu'on ne peut penser.JACINTE
Ne m'en conte pas...FABRICE
Songe à ne point m'agacer.FABRICE
Ta chambre est ?FABRICE
Bon.JACINTE
Prends bien garde au bruit, pour peu qu'on en entende, Dans ce logis, surtout, la rumeur devient grande.JACINTE, bas
Qu'avec plaisir je t'y enfermerai ?FABRICE
Quoi ?SCÈNE VII.
FABRICE, seul
J'y vais de ce pas même. La rencontre est plaisante, et la friponne m'aime : Il est de certaines gens qui vont au coeur d'abord. Si Don André plaisait de même à Léonor, Il serait peu besoin qu'à présent dans la rue, Pour tâche de la voir, il fit le pied de grue. Pour se cacher ici, je dois le faire entrer, Quand cela sera fait, où diantre le fourrer ? Il m'attend là-dehors cependant : qu'il s'y tienne, Si sa bonne fortune allait troubler la mienne. Il vient voir Léonor sans ordre, sans aveu. Ou dedans, ou dehors, aura-t-il plus beau jeu ? Et peu doit m'importer qu'il lui plaise, ou déplaise, Si j'ai bonne nuit, moi, qu'il la passe mauvaise. S'il reste-là pourtant, j'aurai, j'en suis certain, Pour une bonne nuit un fâcheux lendemain. Qu'il entre, tout coup vaille, allons ouvrir la porte. Sans bruit et sans hasard, Dieu veuille qu'il ressorte !Pie de grue : fig. et familièrement. Faire le pied de grue, attendre longtemps sur ses pieds. [L]
SCÈNE VIII.
JACINTE, seule
St, st. Il est parti ! Ce benêt va penser Qu'avec moi pour en prendre on n'a qu'à se baisser. L'affection que j'ai pour Léonor m'engage À jouer, je l'avoue, un joli personnage, Le drôle dans ma chambre est déjà. Jusqu'au jour Allons fermer sur lui la porte à double tour.St : Terme indeclinable, dont on se sert pour commander le silence. [F]
Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde [F]
SCÈNE IX. Don André, Fabrice.
FABRICE
Entrez sans faire bruit.DON ANDRÉ
Laisse la porte ouverte.FABRICE
Elle n'est que poussée ; et vous soyez alerte À décamper bientôt au moindre petit bruit ; Car si l'on vous trouvait ici caché de nuit, Comptez que ce serait une cruelle affaire. De bonne foi, Monsieur, ça qu'y venez-vous faire ?DON ANDRÉ
Tout ici m'est égal, Don Juan, Don Garcie. Dans l'état violent où mon amour m'a mis, Tous deux sont mes rivaux, tous deux mes ennemis.DON ANDRÉ
Hé bien, caprice, amour, quoi que ce soit enfin, J'ai cette affaire en tête, et j'en veux voir la fin.DON ANDRÉ
Paix, tais-toi.FABRICE
Il est encore en ville. Et je sais en tout cas quand il serait ici, Que son appartement est loin de celui-ci.DON ANDRÉ
Léonor ?DON ANDRÉ
Attendons qu'au sommeil elle se soit livrée. Au fond de cette salle est son appartement, Et j'ai de quoi forcer la serrure aisément.FABRICE
Songez que c'est un cas pendable.Pendable : Qui mérite d'être pendu. Qui entraîne la peine du gibet. [L]
DON ANDRÉ
Finis donc ? Où cas-tu ?DON ANDRÉ
Demeure ici.FABRICE
Monsieur.SCÈNE X. Don André, Fabrice, Don Garcie, Jacinte.
SCÈNE XI. Don André, Fabrice, Don Garcie.
DON ANDRÉ
Quelqu'un parle, entends-tu dis ?DON GARCIE
Je suis épié, Ciel !DON ANDRÉ
On ouvre quelque porte.FABRICE
Tant pis.SCÈNE XII. Jacinte, Don Garcie, Don André, Fabrice.
Elle rentre et ferme la porte.
SCÈNE XIII. Don Garcie, Don André, Fabrice.
DON GARCIE
Est-ce vous, Don Juan ?DON ANDRÉ
Est-ce vous, Don Garcie ?FABRICE
Don Garcie, attendez, quelle erreur est la vôtre ? Vous allez égorger Don André pour un autre.DON GARCIE
Don André !DON ANDRÉ
Oui, c'est moi.SCÈNE XIV. Don André, Don Garcie, Léonor, Jacinte, Fabrice.
LÉONOR, avec une bougie
De mon amant, Jacinte, on attaque les jours, Courons sauver sa vie aux dépens de la mienne : Que vois-je ? Don André ! Je meurs. Qu'on me soutienne.DON GARCIE
Instruits des noirs projets qu'un perfide a pu faire, Je viens jusques chez vous punir le téméraire.LÉONOR
Que dis-tu, malheureux !DON GARCIE
Quoi, traître...SCÈNE XV. Don André, Don Garcie, Léonor, Jacinte, Fabrice, Don Juan.
DON GARCIE
Don Juan !DON ANDRÉ
De tour déjà !DON JUAN
Don André ! Léonor ! Mon rival ? Tout se tait. Quel est mon triste sort ? J'apprends la mort d'un père en sortant de Valence, Et lorsque j'y reviens flatté de l'espérance, D'y trouver du remède à mes vives douleurs, Je trouve en arrivant le comble des malheurs. Ah, que mon coeur pâtit ! Don André ! Don Garcie ! De l'ami, du rival, de tout je me défie, Tout m'est suspect. La nuit ! À quel dessein ! Comment Vous trouvez-vous tous deux dans cet appartement ?DON ANDRÉ, à part
Qu'imaginer ?DON GARCIE, à part
Que dire ?FABRICE
Aucun n'ose répondre.DON ANDRÉ, à part
Il faut du mieux qu'on peut sortir d'un mauvais pas.DON GARCIE, à part
Ménageons Léonor, ne la trahissons pas.DON JUAN
Ce silence me fait connaître mon malheur ; Mais ce n'est point assez, si je n'en sais l'auteur.DON ANDRÉ
En pouvez-vous douter ?DON JUAN
Oui.DON ANDRÉ
Pour m'en acquitter je n'ai rien négligé. Vous trouvez en ce lieu Léonor éperdue, Don Garcie interdit, votre ami l'âme émue... On vous trahissait...DON JUAN
Ciel ! Mais qu'en juger encor, L'un est mon ami, l'autre amant de Léonor : Qui des deux me trahit ?DON JUAN
C'est celui qu'en secret votre coeur justifie ; Et quand à cet excès on ose m'outrager, C'est celui qui vous plaît dont je me dois venger.JACINTE
On frappe.FABRICE
Et rudement.DON FÉLIX, derrière le Théâtre
Ouvrez donc.LÉONOR
C'est mon père !DON JUAN
Sauvons-lui les chagrins que ceci peut lui faire. Sortez d'ici tandis que je l'entretiendrai, Don Garcie, et chez vous demain je vous verrai.DON GARCIE
Je vous attends...DON JUAN, à Don André
Restez avec moi...À Léonor.
Vous, Madame, Rentrez, et suspendez les troubles de votre âme. Qu'on ouvre.SCÈNE XVI. Don Juan, Don André, Don Félix, Fabrice.
DON JUAN
En montant à cheval, je viens d'être averti Que j'allais entreprendre un voyage inutile. Mon père est mort.DON FÉLIX
Ah, Ciel ! En revenant de Ville, Un de mes gens là-bas, fort effrayé, m'a dit Qu'en cet appartement il entendait du bruit, Qu'on s'y battait.DON JUAN
Rien du tout. Léonor apparemment repose Et pour ne pas troubler cette tranquillité, Ou sortons, ou passons de quelque autre côté.DON FÉLIX
Volontiers.DON JUAN
Est-ce affaire qui presse ?DON ANDRÉ
Je n'en fais point mystère, un rendez-vous que j'ai, Que jusqu'à ce moment pour vous j'ai négligé...DON FÉLIX
Rendez-vous de Dame ?DON ANDRÉ
Oui.DON JUAN
L'heure est-elle passée ?DON ANDRÉ
Vous en doutez ? Venez, ce que vous allez voir Détruira les soupçons que vous pourriez avoir.DON JUAN
Permettez, Don Félix...ACTE IV
SCÈNE I.
SCÈNE II. Léonor, Jacinte.
LÉONOR
As-tu vu Don Garcie ?JACINTE
J'ai dit de votre part qu'il n'en fallait rien faire, Que de quelque façon que la chose tournât, Cela serait pour vous un très fâcheux éclat. Enfin, à mes raisons il a paru se rendre.LÉONOR
Le Ciel en soit loué.JACINTE
Mais il m'a fait entendre Que si Don Juan vient le trouver aujourd'hui, Il ne peut éviter de se battre avec lui. Mais, quoi qu'il arrive, entre nous, il me semble Qu'à coup sûr deux des trois auront du bruir ensemble.JACINTE
Il en est un moyen, qu'à force de chercher J'ai trouvé dans ma tête en cette conjoncture, Et pour lequel déjà j'ai pris quelque mesure.LÉONOR
Elvire est mon intime.JACINTE
Oui, je sais bien cela, Et je l'ai choisie exprès pour cette raison-là. À votre amant je viens en ce moment de dire Que sans perdre un instant, il fût chez Donne Elvire ? Que c'est le seul endroit où vous pourrez le voir, Qu'il vous attendît là du matin jusqu'au soir, Et jusqu'à demain même, attendu que sans peine Vous n'y pouvez aller, et n'êtes pas certaine De l'instant qui sera commode pour cela. Il est au rendez-vous dès à présent. Voilà, Comme en gagnant du temps à tout on remédie, Ce que pour en avoir m'a fourni mon génie C'est à vous maintenant, si vous le trouvez bon, De voir, d'examiner si vous irez, ou non, Pour mieux le retenir par une longue attente...SCÈNE III. Léonor, Jacinte, Don Félix.
DON FÉLIX
Que j'ai d'inquiétude en l'âme !JACINTE, à part
Pas plus que nous, je gage.DON FÉLIX
Ou je suis fort trompé, Ou d'un chagrin fort vif, Don Juan occupé. Qu'est-ce ? Vous me semblez interdite, inquiète.DON FÉLIX
Hé, pourquoi donc ?JACINTE
Pourquoi, nous le demandez-vous ? Vous lui faites, Monsieur, espérer un époux, L'époux vient, et d'abord à la première vue, On tombe en pâmoison, tant on a l'âme émue, Pour vous mieux obéir, on se livre à l'amour, Et l'on en prend, Dieu sait... Puis dès le même jour Cet époux trop aimé, que la grêle accompagne, Presque sans dire mot, part, se met en campagne ; Croyez-vous que cela soit fort divertissant ?DON FÉLIX
Mais, ma fille, en est-ce là la cause ? Car je crains très fort, moi, que ce soit autre chose.JACINTE
Hé, le moyen, de grâce ? Il est bien difficile, Quand on attend surtout, Monsieur, d'être tranquille. Ne nous condamnez point.JACINTE
Comment son père est mort, Hélas ? Ayez égard, Monsieur, à ce fatal présage ; Quel temps, quel triste temps pour faire un mariage ! Rompez. Que Don Juan, madame, désormais Aille pleurer son père, et qu'il nous laisse en paix.DON FÉLIX
Écoute, mon enfant, j'entends la raillerie, Et m'accommode peu de ta plaisanterie. Çà, ma fille, parlons plus sérieusement, Quel bruit se passa hier dans votre appartement ? Don Juan, je ne sais pourquoi, m'en fait mystère ; Mais enfin les valets qui parlent d'ordinaire...LÉONOR
Quoi, Don Juan !DON FÉLIX
Paix, tais-toi.DON FÉLIX
Finis donc.JACINTE
Toutes deux dans un profond silence, Sans avoir entendu le moindre petit bruit, Nous avons en repos passé toute la nuit. Ai-je menti, Madame ?DON FÉLIX
Ah, ma fille !LÉONOR
Mon père ?DON FÉLIX
Vous ne me dites rien ?SCÈNE IV.
SCÈNE V. Don Félix, Don Juan.
DON JUAN, sans voir Don Félix
Mon rival est un lâche, à m'attendre chez lui. Il sait quelles raisons l'engageaient aujourd'hui. Il ne s'y trouve point : ah, traître Don Garcie !DON JUAN
D'aucun, Seigneur.DON FÉLIX
Parlons avec sincérité, Des chagrins les plus vifs je vous crois agité. (Je ne vous parle point de ceux que d'ordinaire, Au coeur d'un fils bien né cause la mort d'un père) Vous en avez encore de plus piquant.DON JUAN
Qui, moi ?DON FÉLIX
Je vous l'ai déjà dit, parlons de bonne foi. Je ne voulus hier faire aucune instance, De m'éclaircir un fait que je crois d'importance. Je craignis, Don Juan, de vous embarrasser... J'eus mes raisons, enfin, pour ne vous pas presser, Mais aujourd'hui cessez de m'en faire mystère. Nous sommes seuls, je dois être votre beau-père, Et je suis votre ami...DON JUAN
Vous me faites honneur.DON FÉLIX
Comme ami, comme fils, ouvrez-moi votre coeur, Quand on a des chagrins, est-il rien qui soulage Tant que de rencontrer quelqu'un qui les partage.DON FÉLIX
Hé bien, dites-les moi. Don Félix par avance S'associe avec vous pour en prendre vengeance. Que vous est-il céans arrivé cette nuit ?DON JUAN
Vous le voulez savoir ?DON FÉLIX
Je meurs d'en être instruit.DON JUAN
Sachez donc...DON JUAN
Je tremble en lui parlant.DON FÉLIX
Que je crains de l'entendre !DON JUAN
Arrivant hier ici, tout plein de la douleur Que la mort de mon père avait mise en mon coeur, L'objet, qui le premier se présente à ma vue, C'est votre fille en pleurs, interdite, éperdue, Don Garcie auprès d'elle, et Don André, tous deux L'épée à la main.DON JUAN
Je l'ignore.DON JUAN
Elle n'est point coupable.DON FÉLIX
Hé, qui l'est donc ?DON JUAN
Pour éviter l'éclat ; dans l'espoir qu'aujourd'hui, Comme il me l'a promis, il m'attendrait chez lui ? J'en viens, il est sorti.DON JUAN
Non. La première fois que je parus chez vous, J'y vis ce Don Garcie, et j'en devins jaloux. Je priai Don André que pendant mon absence Il observât ses pas avecque diligence : Il l'a fait, il vit hier qu'aussitôt qu'il fut nuit, Mon perfide rival ici fut introduit. Il entra, le suivit, plein d'ardeur et de zèle ; Il le joignit enfin, et cet ami fidèle, De Léonor qu'un traître allait perdre d'honneur, Heureusement pour moi fut le libérateur. Voilà la vérité.DON JUAN
Je n'ose le penser, Seigneur.DON FÉLIX
Et Don André, Pour votre compte seul y serait entré ? Songez bien Don Juan, qu'en une telle affaire, Il n'est pas question d'agir à la légère. Pour moi je crois devoir vous parler net ici : Cet ami si fidèle est un rival aussi. Je n'en saurais douter.DON JUAN
Votre erreur est extrême.DON JUAN
Non, non, une autre dame est l'objet de ses soins, Et mes yeux, cette nuit en ont été témoins. J'avais avant cela des soupçons, je l'avoue, Mais...DON FÉLIX
Croyez, Don Juan, que Don André vous joue, Que pour la fourberie il a de grands talents, Et que bien mieux que vous je me connais en gens, Comptez enfin qu'il faut en pareille occurrence, Bien choisir l'offenseur pour bien punir l'offense.DON JUAN
Mais s'ils vous sont suspects tous deux également, Qui pourra nous donner quelque éclaircissement ?SCÈNE VI. Don Félix, Don Juan, Jacinte.
DON FÉLIX
Don Juan veut s'éclaircir avec toi.JACINTE, à part
La peste !SCÈNE VII. Don Juan, Jacinte.
DON JUAN, à part
Que de cet entretien j'appréhende la suite !JACINTE, à part
Si pour quelques soufflets j'en pouvais être quitte ?DON JUAN, à part
Jacinte ?JACINTE, à part
Quoi ? Monsieur ?DON JUAN
Pourquoi te troubles-tu ?JACINTE
Je crains que l'on ne tende un piège à ma vertu. Dès qu'un homme me parle, ou me regarde en face, Il me monte au visage un feu que rien n'efface. (Car voyez-vous, Monsieur, j'ai beaucoup de pudeur).JACINTE
Mais je sais seulement, Monsieur, qu'en bonne foi, Ce que vous demandez est un secret pour moi.DON JUAN
Un secret ?JACINTE
Oui, Monsieur.DON JUAN
Je le crois, mais Jacinte est pénétrante et fine, Et dans de certains cas quelquefois on devine, N'es-tu rien pénétré qui me regardât ?JACINTE
Non.JACINTE
Monsieur...DON JUAN
Prends-là, te dis-je.DON JUAN
Pour te le faire rompre, Et te réduire au point de me parler sans fard, Si l'argent ne peut rien, compte que ce poignard...DON JUAN
Tais-toi.JACINTE
Je me tairai.DON JUAN
Non, parle, ou je te tue.DON JUAN
Parle, il n'est pas ici raison de plaisanter. Et ma juste fureur, lasse de se contraindre...DON JUAN
Elle est à toi.DON JUAN
Hélas !JACINTE
Patience. Depuis plus de six mois qu'il l'adore, je pense, Ils se sont vus au cours, aux spectacles, au bal.DON JUAN
Passons.JACINTE
Comme elle répondit, Monsieur ? En brave Dame, Très mal d'abord, moins mal dans la suite, encor moins Après : au bout du compte, elle agréa ses soins.DON JUAN
Ah ! Que me dis-tu là ?DON JUAN
Se sont-ils vus souvent ?JACINTE
Moins qu'ils ne l'ont voulu.DON JUAN
Et se sont-ils parlé ?JACINTE
Tout autant qu'ils ont pu.JACINTE
C'est bien fait.DON JUAN
Poursuis donc.JACINTE
Comptant sur votre absence, Et par-là voyant luire un rayon d'espérance, C'est moi qui leur avais fait prendre un rendez-vous, Pour chercher les moyens d'être défaits de vous.DON JUAN
Don Garcie...JACINTE
Non.DON JUAN
Non ?JACINTE
Ah ! C'est de Don André que vous parlez peut-être ! Ne vous y trompez point, Monsieur, c'est un grand traître. Le malheureux, hélas ! Sans lui nous étions bien, Et s'il ne fût venu, tout cela n'était rien.JACINTE, bas
Voilà le curieux bien payé de sa bourse.DON JUAN
Ôte-toi...SCÈNE VIII. Don Juan, Jacinte, Léonor.
JACINTE, en montrant Don Juan
Hé ! Que diantre en avez-vous affaire.LÉONOR, voulant entrer
Ciel !LÉONOR
Seigneur...DON JUAN
De votre coeur vous n'êtes plus maîtresse, Et sans le coeur la foi n'a rien qui m'intéresse. Vous me voyez outré du plus ardent courroux.LÉONOR
Seigneur...DON JUAN
N'en craignez rien, ce n'est pas contre vous. Je me plains de mon sort, sans vous blâmer, Madame. L'amour selon nos voeux n'entre point dans une âme. Je crois, si votre coeur était moins prévenu, Que par mes tendres soins je l'aurais obtenu ; Sans même interposer l'autorité d'un père. Le Ciel ne permet pas qu'à présent je l'espère, Plus que je ne voudrais de mon malheur instruit...LÉONOR
Ainsi mon coeur ennemi de la feinte, Se peut donc à présent expliquer sans contrainte ? J'aime, vous le savez, ce coeur a fait un choix, Et ne se peut, Seigneur, engager qu'une fois. Je vous offre amitié sincère, égards, estime ; Vous promettre le coeur, ce serait faire un crime.JACINTE
C'est parler net.DON JUAN
D'un rival, d'un perfide.SCÈNE IX. Don Juan, Léonor, Jacinte, Fabrice.
FABRICE
Ah, Madame ! Ah, Seigneur !JACINTE
Qu'est-ce ?FABRICE
Tout est perdu.DON JUAN
Quoi ?FABRICE
Vous avez quitté Don André fort tranquille. Il lui vient au cerveau de monter une bile... Je n'ai pas cru d'abord que ce fut tout de bon, Mais j'en suis convaincu par vingt coups de bâton, Coups de pieds ou soufflets qu'en sa fureur extrême, Il vient de me donner en parlant à moi-même.FABRICE
Fort bien.DON JUAN
Pourquoi te maltraiter ainsi ?FABRICE
Je n'en sais rien. Chez Don Garcie il m'a fait porter une lettre, Que ne le trouvant point, j'ai cru pouvoir remettre À Madame Isabelle, et quand de son billet Je lui suis revenu dire ce que j'ai fait, Enragé, furieux, faisant le diable à quatre, Il a pris une canne, et s'est mis à me battre. Moi qui ne comprend point ni comment, ni par où J'ai mérité cela, je conclus qu'il est fou.Diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre (locution qui provient d'une représentation scénique du moyen âge qu'on appelait la grande diablerie à quatre personnages ; celle où il n'y en avait que deux se disait la petite diablerie) [L]
JACINTE
Belle conclusion !SCÈNE X. Don Juan, Léonor, Fabrice, Jacinte, Isabelle.
DON JUAN
Don Garcie !ISABELLE
Oui, Seigneur, j'ignore quand, comment, Il peut avoir eu prise avec que mon amant, Don André.ISABELLE
Depuis longtemps, Seigneur, même ardeur nous enflamme, Et celle qu'il ressent est égale à mes deux.ISABELLE
Ah, Seigneur !FABRICE
Il est vrai.DON JUAN
Poursuivez, je vous prie.ISABELLE
Il propose un duel, Seigneur, à Don Garcie, Je l'ai su par hasard en ouvrant ce billet, Qu'inconsidérément m'a laissé son valet.DON JUAN
Ah, que pour me venger l'occasion est belle ! Allons... Apprenez-moi le lieu qu'il a marqué, Et l'heure.DON JUAN
J'y cours.ISABELLE
Où, Seigneur ?SCÈNE XI. Léonor, Isabelle, Jacinte, Fabrice.
SCÈNE XII. Isabelle, Léonor, Jacinte.
ISABELLE
Léonor ?LÉONOR
Isabelle ?ISABELLE
Ah, que je suis à plaindre !ACTE V
SCÈNE I. Léonor, Isabelle, Jacinte.
LÉONOR
Par vos réflexions, n'augmentez point ma peine, La vôtre finira, sans doute, où l'on vous mène. J'aurais laissé durer vos troubles moins longtemps, Et Jacinte à mon gré vous tient trop en suspens.JACINTE
Chez Donna Elvire.JACINTE
Don André !ISABELLE
Tire-moi de cette incertitude, Jacinte, elle commence à m'impatienter, Suis-je dans un état à pouvoir plaisanter ?ISABELLE
Quoi, mon frère ?JACINTE
C'est peu qu'un frère, assurément, Il vaudrait mieux, sans doute, y trouver un amant : Mais c'est le nôtre à nous, et pour la bienséance, Il est bon que la soeur soit de la confidence.ISABELLE
C'est cela...ISABELLE
Ma crainte se dissipe, et mon coeur se rassure, Et c'est un grand plaisir pour moi, je vous le jure, Quand mon frère a querellé avec mon amant, D'en voir un à couvert du premier mouvement.SCÈNE II. Jacinte, Fabrice.
FABRICE
Parle ; mais ne dis rien surtout qui me déplaise : Car je n'ai pas l'humeur endurante aujourd'hui.FABRICE
Maraud... Il me paraît que vous n'en avez guère, Et vous pourriez pourtant, soit dit sans vous déplaire, Être un peu moins brutale, à moins que d'oublier Le rendez-vous d'hier au deuxième palier.JACINTE
Oh, le plaisant magot !Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]
FABRICE
La drôle de guenon ?Guenon : On appelle aussi guenon, une femme vieille, ou laide, quand on lui veut dire quelque injure. Il est bas. [F]
FABRICE
Parbleu, crois-tu de moi que je pense autrement ? Va, va, Monsieur vaut bien Madame, assurément. Si pourtant tu veux être aujourd'hui sans rancune, Je te regarderai comme bonne fortune.FABRICE
Bon, bon, je menais l'un, et toi tu menais l'autre, Hé bien, nous avions fait entrer chacun le nôtre. Nous n'avons là-dessus rien à nous reprocher, Est-ce nous, après tout, qui devons nous fâcher ? Que nos maîtres entre eux songent à la vengeance, Mais nous, vivons gaillards en bonne intelligence.JACINTE
C'est assez bien penser.JACINTE
Oui, Fabrice.JACINTE
Assurément.FABRICE
De ma vie ! Oh ! Parbleu le serment est trop gros. Mais je te le promets au péril de mon dos.JACINTE
Contre Don André même.SCÈNE III. Jacinte, Béatrix, Fabrice.
JACINTE
Hé, c'est toi, Béatrix.FABRICE
Oui, c'est moi, ma pouponne,Pouponne : Mot bas et comique dont on se sert pour caresser les femmes qu'on aime, et qui veut dire, Mignone, jolie, aimable. [T]
FABRICE
Oui, mignonne.BÉATRIX
Quoi, t'en conterait-il ?BÉATRIX
Parle donc, hé, maroufle ?FABRICE
Oh ! Point d'emportement.BÉATRIX
Tu m'offres cette nuit tes voeux et ta tendresse, Je les accepte, et vois qu'une autre est ta maîtresse ?JACINTE
Non, non, je veux savoir...FABRICE
Hé bien, oui. C'étaitÀ Jacinte.
Un rendez-vous, Qu'avait dès le matin retenu sa maîtresse ; À tout cela, vois-tu, je n'entends point finesse.FABRICE
Oui, mais beaucoup meilleur que chez vous ; point de bruit, Point de rival jaloux, d'amant pris pour un autre : Oh ! Cette maison-là vaut bien mieux que la vôtre ! On est bien plus tranquille.FABRICE
Pas préférence ! Non.JACINTE
Mais lorsqu'à t'écouter on veut bien s'abaisser, Il ne faut pas qu'ailleurs tu t'ailles adresser.FABRICE
Sans courroux.SCÈNE IV.
FABRICE, seul
Je suis facile et de trop bonne pâte. Mon maître est un maroufle, et m'exemple me gâte. Ma foi, du contretemps, je suis pourtant fâché ; De ces deux guenons-là j'aurais eu bon marché. Je leur avais parbleu donné dans la visière ; Foin ; je m'en devais bien tenir à la première ? Je ferais bien de fuir tout commerce avec lui. ..........................................Il manque un vers ici pour rimer avec "lui".
SCÈNE V. Don Juan, Fabrice.
DON JUAN
Fabrice, écoute un mot.FABRICE
Puis-je vous être utile ?DON JUAN
Pour joindre Don André, je cours toute la ville, Et c'est ici le lieu marqué dans son billet. Ne l'attendrais-tu point ?FABRICE
Moi, je suis son valet ; Mais du ton qu'il l'a pris, il ; ne doit pas prétendre Que je sois de ma vie assez sot pour l'attendre.DON JUAN
Comment ?FABRICE
Point d'autre assurément, que le cours de la lune, C'est elle qui lui met la cervelle à l'envers. Je l'ai tant éprouvé depuis que je le sers, Monsieur.DON JUAN, à part
Par Don André, mon amitié trahie, M'engage à le punir de cette perfidie. Je le cherche, et je tremble en ce moment, De m'abandonner trop au premier mouvement. Je ne veux point avoir de reproche à me faire.FABRICE
Hem...DON JUAN, à part
Ce valet doit être informé de l'affaire.DON JUAN, à part
Il faut à fonds par lui que j'en sois éclairci. Tirons la vérité par menace et par feinte, Et fixons les soupçons dont mon âme est atteinte.FABRICE
Je vous suis inutile en cette occasion, Monsieur, pour soutenir la conversation. Les gens d'esprit jamais ne sont seuls d'ordinaire...DON JUAN
Attends, pendard.Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
FABRICE
Il fallait qu'il eût quelque raison, Dans le fonds... En effet, Monsieur, comme vous dites... Ceci commence mal, défions-nous des suites.FABRICE, à genoux
Oui, je suis un coquin, et dans votre courroux, Je ne vaux pas l'honneur d'être tué par vous.DON JUAN
Comment ! Chez Léonor, qu'à ta garde on confie, Traître, tu vas ouvrir la porte à Don Garcie ?FABRICE
Il n'en est rien, Monsieur, ou je me donne au diable, C'est une vérité qui n'est pas véritable.DON JUAN
En vain tu t'en défends. Je te saurais bon gré, Pour moi, si tu l'avais ouverte à Don André. C'est mon meilleur ami.FABRICE
Lui, votre ami ?DON JUAN
Sans doute.FABRICE
Ah ! J'en prends à témoin le Ciel qui nous écoute, Je veux être pendu, Monsieur, dès aujourd'hui, Si je n'ouvris hier la porte exprès pour lui.DON JUAN
Tu me feras plaisir ; car je n'aime pas, moi, Qu'il cherche à me donner des soupçons contre toi.FABRICE
Et vous l'en croiriez, lui, c'est bien le plus grand traître, Le plus grand chien qui soit dans Valence, peut-être. Il paraît votre ami ?DON JUAN
Oui.FABRICE
C'est votre rival.DON JUAN
Quels contes !FABRICE
Je le sais, Monsieur, d'original. Il a depuis un temps, pour vexer Don Garcie, Moins peut-être par goût, que par bizarrerie, À Léonor rendu des assiduités ; Mais depuis hier ses feux paraissent augmentés. Et s'il faut franchement dire ce qu'il m'en semble, Tout cela pour vous faire enrager deux ensemble.DON JUAN
Je vois peu d'apparence à ce que tu me dis ? Et d'une autre beauté je sais qu'il est épris, Nous l'avons vu.FABRICE
Vous donnez là-dedans ?DON JUAN
J'y donne ? Pourquoi non ?FABRICE
À peine seulement en savons-nous le nom, Ce n'est que d'hier matin qu'il promit l'entrevue, Et jamais lui ni moi nous ne l'avons connue.DON JUAN
Mais quoi ?FABRICE
De vingt autres comme elle il se moque de même. Mais vous serez, je crois, (soit dit sans vous choquer) Celui dont il aura le plus à se moquer...DON JUAN
Tais-toi, je ne veux pas en savoir davantage. Que me faut-il encor après ce témoignage ? Allons, à nous venger employons tous nos soins.FABRICE
N'allez pas là-dedans m'embarrasser, au moins, Ce que je vous dis là n'est qu'un avis sincère.DON JUAN
Va, ne crains rien.FABRICE
Voici le prétendu beau-père.SCÈNE VI. Don Juan, D. Félix, Fabrice.
DON JUAN
Volontiers, Seigneur.FABRICE
Je me retire.DON FÉLIX
Demeure. Éloignons-nous.DON JUAN, à part
Qu'aura-t-il à me dire ?SCÈNE VII.
FABRICE, seul
Quoique simple valet, et pas content, je vois Qu'il est encor des gens bien moins contents que moi. Don Juan, Don Félix, Don Garcie et mon maître, Léonor... Tout cela n'a pas sujet de l'être. Je ne sais pas comment l'intrigue finira. Tout coup vaille, et maudit qui s'en chagrinera ; Vive la joie, allons, le Ciel me soit en aide ; J'aperçois mon brutal que la fureur possède.SCÈNE VIII. Don André, Fabrice.
DON ANDRÉ
Tu le vois, mon billet n'a point été rendu ; Et par moi vainement Don Garcie attendu, Au lieu que j'ai marqué n'a garde de se rendre.FABRICE
Hé bien, j'aurai, Monsieur, la peine de l'attendre. Entrez chez Donna Elvire, et moi qui resterai, Dès qu'il sera venu je vous avertirai. Allez, c'est ici près que la belle demeure ; Vous la devez revoir, et voici quasi l'heure. Qu'elle est belle ! Ah ! Monsieur, c'est un friand morceau. !DON ANDRÉ
En l'état où je suis, rien ne me paraît beau. Je ne sais quel transport, quelle rage m'agite !FABRICE
Ma foi, ni moi non plus.DON ANDRÉ
Si j'y songe !FABRICE
Ah, Monsieur !FABRICE
Moi ! Fi donc, pouvez-vous rien faire qui soit mal, Si ce n'est avec moi d'être un peu trop brutal, Parfois. Au demeurant, Monsieur, on a beau dire. Moi qui vous vois de près, en tout je vous admire. Un esprit doux... accort... plein de docilité... La droiture de coeur... l'exacte probité... Des moeurs... une conduite... enfin de la sagesse... Comme n'en avaient point les sept sages de la Grèce. Maître de vous, surtout... C'est là le beau.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
Accort : Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]
Sept sages : Les sept Sages de la Grèce sont, Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pittacus, Périandre et Cléobule. [Ac 1762]
FABRICE
Ah, le beau naturel ! De l'humeur dont vous êtes, On ne peut qu'applaudir à tout ce que vous faites.FABRICE
Vous l'avez en effet.DON ANDRÉ
Ne ris point, je m'en flatte.FABRICE
Il est vrai.DON ANDRÉ
Mon amour est le premier en date ; Et malgré mes rivaux, et malgré D. Félix, Léonor de mes voeux sera bientôt le prix. Je ne souffrirai point qu'on la donne à d'autres ; Je soutiendrai mes droits.FABRICE
Vous voudrez ?DON ANDRÉ
J'ai voulu : mes mesures sont prises, Et je n'aurai pas fait de vaines entreprises. Que Don Garcie arrive au rendez-vous donné ; J'en suis défait, Fabrice, il est assassiné.FABRICE
Ah, Monsieur !DON ANDRÉ
Plaît-il ?FABRICE, à part
Je le crois bien vraiment... Ah, le grand scélérat !FABRICE
Fi donc. Courir hasard de mort ou de blessure ? Comme vous la prenez, la chose est bien plus sûre.DON ANDRÉ
Sans doute.FABRICE, bas
Oui, vous avez bon esprit en effet. Le lâche... Il n'est hardi que pour battre un valet. Mais les suites, Monsieur...DON ANDRÉ
Bon ! Que craindre des suites ?DON ANDRÉ
C'est ce qui ne doit pas m'embarrasser beaucoup, Je ne suis point connu ; ceux qui feront le coup Ont tous été gagnés par un seul émissaire, Dont je me déferai moi-même après l'affaire.FABRICE
Fort bien !SCÈNE IX. Don André, Don Juan, Fabrice.
DON JUAN, à Don Félix
Demeurez.DON ANDRÉ
Qu'à propos je vous retrouve ici ?DON ANDRÉ
La Dame d'ici près ?DON JUAN
Elle m'a paru belle.DON ANDRÉ
Ce discours a de quoi m'étonner.DON ANDRÉ
Moi, je vous ai trahi !DON ANDRÉ
Don Juan !FABRICE
Qu'il est sot !DON JUAN
Quand de ta perfidie J'étais moins assuré, j'en voulais à ta vie. Je te sais à présent sans honneur et sans foi, Et te méprise trop pour me venger de toi.DON ANDRÉ
D'un semblable mépris je sais comme on se venge ; Et mon coeur croyez-moi, vous rend fort bien le change ; Mais de quel droit encor me parlez-vous ainsi ?DON JUAN
Demeure dans ta honte.SCÈNE X. Don Juan, Don Félix.
DON JUAN
Est-il un coeur plus lâche ? Vaut-il qu'un galant homme et s'emporte et se fâche ? Je dois ma retenue à vos sages avis, Et je me tiens heureux de les avoir suivis, Son sang versé n'eût point apaisé ma colère, Tant que le traitement que je viens de lui faire. Si jamais à mes yeux il ose se montrer...DON FÉLIX
Il n'y paraîtra pas, je puis vous l'assurer. Hé ! Comment se peut-il que la nature cache, Sous un tel front une âme et si basse et si lâche, Pour mon gendre sans vous je l'aurais accepté. Je vous avouerai plus, que je l'ai souhaité : Des dehors apparents, ses biens et sa famille, Tout cela paraissait convenir à ma fille.SCÈNE XI. Don Juan, Don Félix, Fabrice.
PLUSIEURS VOIX derrière le Théâtre
Au meurtre, à l'assassin.DON FÉLIX
Quoi donc ?SCÈNE XII. Tous les Acteurs excepté Don André.
ISABELLE
Quel désordre ? Quel bruit ?LÉONOR
Don Juan et mon père !DON GARCIE
Mon rival !FABRICE
Pour être tous témoins, comme je viens de l'être, Du juste châtiment qui tombe sur mon maître. Il se meurt, et je puis dire ses vérités Cinq ou six grands coquins par son ordre apostés, Pour tuer Don Garcie, et Don Juan ensuite...DON FÉLIX
Ah, quel monstre !FABRICE
Tous gens de courage et d'élite, Qui ne le connaissaient point du tout, ou fort peu, Selon que tout à l'heure, il m'en a fait l'aveu, Ardents à le servir, poussés d'un zèle extrême, L'ont pour l'un de vous deux assassiné lui-même.ISABELLE, en sortant
Juste Ciel !LÉONOR
Quel malheur !DON JUAN
Son sort, en vérité, Me touche, Don Félix, quoi qu'il l'ait mérité ; Allons le rappeler s'il se peut à la vie, Et cédons Léonor aux veux de Don Garcie.DON GARCIE
Ah, Seigneur !LÉONOR
Ah, mon père !1 747 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0