Comédie en vers et en prose
Les Vendanges
Représentée pour la première fois le 30 septembre 1694 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LUCAS, riche Vigneron
- MARGOT, femme de Lucas
- CLAUDINE, nièce de Lucas
- ÉRASTE, amoureux de Claudine
- L'OLIVE, Valet d'Éraste
- LE COLLECTEUR
- TROUPE de VENDANGEURS et de VENDANGEUSES
SCÈNE I. Margot, Claudine.
MARGOT
Qu'est-ce donc que tu as, Claudine ? Tu es bien de mauvaise humeur, mon enfant.
CLAUDINE
Tenez, ma tante, voulez-vous que je vous dise ma pensée ? Je ne suis pas contente de me marier.
MARGOT
Tu n'es pas contente ? Tu es donc folle ! Et tu es la première à qui ça fasse peur.
CLAUDINE
Je sis la première, si vous voulez : si mon oncle me voulait faire plaisir…
MARGOT
Hé bien ?
CLAUDINE
Il romprait tout net ce mariage-là, ma tante.
Voirement : Qui marque quelque reflexion. Mais voirement, pour dire, Mais à propos, Mais quand j'y pense. Ce mot est bas. [F]
MARGOT
Mais voirement, fille, tu perds l'esprit. On te baille un Collecteur, le coq du Village : il nous a rabattu vingt écus de taille pour t'avoir, et tu veux que je l'y manquions de parole.
Coq : Familièrement, personnage le plus riche ou le plus important d'un lieu. Il est le coq de son village. [L]
Bailler : Donner, mettre en main. [F]
Taille : était autrefois un droit seigneurial, et l'on voit dans les coutumes, que plusieurs héritages tenus roturièrement devaient tailles. La plupart des Seigneurs avaient droit de tailles aux quatre cas, ce qu'on appellait aussi droit de loyaux aides. [F]
CLAUDINE
Oui, fort bien, ma tante, vous me donnez donc pour vingt écus ! Je vous suis bien obligée ! Oh, je vaux davantage, s'il vous plaît et quand mon oncle me devrait tuer, je ne serai jamais la femme du Collecteur.
MARGOT
Hé ! De quoi t'avises-tu de dire ça si tard ? Tu le voulais bien il n'y a que deux jours, j'allîmes ensemble à Paris acheter les étoffes ; on s'est mis en dépenses.
CLAUDINE
Hé bien, ma tante, vela justement ce que c'est, puisqu'il faut vous le dire, je n'avais jamais été à Paris ; vous m'y avez menée, je ne veux plus du Collecteur.
MARGOT
Le beau raisonnement ! Elle ne veut plus du Collecteur, parce qu'on l'a menée à Paris : quelle cervelle !
CLAUDINE
Oh, je l'ai fort bonne, et je ne prétends pas toute ma vie n'être q'une paysanne, moi.
MARGOT
Comment donc ?
CLAUDINE
Je veux devenir Madame, afin que vous le sachiez.
MARGOT
Devenir Madame, miséricorde ! Ah ! Le vilain Paris, on dit bien vrai, que l'air de ce pays-là ne vaut rien pour les jolies filles de Village.
CLAUDINE
Ma chère tante, laissez-moi devenir Madame, je vous prie.
MARGOT
Hé, comment feras-tu, malheureuse, pour te faire Madame ?
CLAUDINE
N'êtes-vous point traîtresse ! Je vous le dirai, ma tante ; mais, si vous jasez…
MARGOT
Je ne jaserai point, dis.
CLAUDINE
Vous vous souvenez bien de cette grande boutique, dans cette grande rue où vous achetâtes du brocard pour me faire une jupe ?
MARGOT
Hé bien ?
CLAUDINE
Hé bien, ma tante, il y avait un beau jeune Monsieur tout doré.
MARGOT
Celui qui nous regardit tant ?
CLAUDINE
C'était moi qu'il regardait, ma tante, ce n'était pas vous ; et tenez, je suis sûre qu'il était plus aise de me voir, que toutes les Madames qu'il a jamais vues.
MARGOT
Mais, il ne nous disait mot, Claudine.
CLAUDINE
C'est qu'il n'osait pas à cause de vous ; mais, il nous a fait suivre, et depuis ce matin, il est dans le Village.
MARGOT
Oh, mon enfant, je sommes perdues.
CLAUDINE
Point, ma tante, il me veut faire Madame, je lui ai déjà parlé, c'est lui qui me l'a dit.
MARGOT
Il se moque de toi.
CLAUDINE
Point, vous dis-je. Voici mon oncle, ne lui parlez de rien : quand il n'y sera plus, je vous dirai encore autre chose : mais, si vous êtes une causeuse, vous ne saurez plus rien.
SCÈNE II. Margot, Lucas.
LUCAS
Oh çà, Margot, tu étais avec notre nièce. Morgué, dis donc ? Depuis queuques jours à qui en a-t-elle ? Elle enrageait d'être fille, elle n'avait pas tort ; elle avait la rage d'être mariée, on la marie, et elle enrage encore : il faut qu'elle soit bien enragée, cette créature-là.
Morgué : Sorte de juron de paysan. [L]
MARGOT
Tiens, Lucas, veux-tu franchement que je te dise la chose ?
LUCAS
Pargué tu me feras plaisir, car je n'y entends goutte.
Pargué : Parguenne, parguienne, Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]
Goutte : Goutte se joint à la négation pour lui donner plus d'énergie, comme pas, point, et anciennement mie (ces mots exprimant une petite quantité en général et voulant dire qu'il n'y a goutte, pas, point, miette de la chose dont il s'agit) [L]
MARGOT
Mais ça te fâchera peut-être ?
LUCAS
Bon, palsanguenne, est-ce que rien me fâche, dis.
MARGOT
Elle a peur d'être malheureuse en ménage.
LUCAS
Hé pourquoi, malheureuse ?
MARGOT
Que fait-on ? Ce Collecteur est peut-être un ivrogne comme toi ; comprends-tu, Lucas ?
LUCAS
N'est-ce que ça ? La vela bien malade !
MARGOT
Assurément, est-ce que tu crois que je ne veux pas bien du mal à mon père et à me mère, de m'avoir mariée avec un homme qui ne fait que boire ?
LUCAS
Oh, pour ça, Margot, vous êtes une ingrate ; car je remercie tous les jours notre Curé de m'avoir marié, moi.
MARGOT
Tu crois te moquer, mais…
LUCAS
Je ne me moque point, vous êtes une fort jolie femme, Margot, mais vous n'êtes pas bonne.
MARGOT
Je ne sis pas bonne, que veux-tu dire ?
LUCAS
Tu me fais toujours queuque pièce, et stanpendant ça ni fait rien, je t'aime assez comme ça ; je t'aimerais trop si tu étais milleure, et les maris qui aimont trop leurs femmes, ne s'en trouvont pas mieux le plus souvent. Tiens, Margot, ta mauvaise himeur me fait queuque fois plaisir, le diable m'emporte.
Stanpendant : ou Stapendant. Stapendant est pour ce temps pendant, ou pendant ce temps-là. [T]
MARGOT
Ç'amon, voirement, tu te soucies bien de quelle humeur je sis, tu ne songes qu'au vin.
Çamon : Oui vraiment, oui ma foi. [L]
LUCAS
Pargué, c'est mon métier de le faire venir, Margot, il faut bien que j'y songe, il est bien raisonnable que j'en boive.
MARGOT
Hé bien, mais que n'en bois-tu chez toi ? Tu es depuis le matin jusques au soir au cabaret.
LUCAS
Oh, pour ça, Margot, ce n'est pas ma faute, c'est la tienne.
MARGOT
C'est la mienne ?
LUCAS
Oui, tu n'aimes pas le monde, je connais trop de gens, et tu es fâchée que j'aie des amis, toi, Margot.
MARGOT
Vela de beaux contes, tu as des amis, mais tu paies toujours.
LUCAS
C'est pour qu'ils m'aimiont davantage. Ils venont me chercher pour entretenir connaissance, moi, je paie pour entretenir l'amitié ; ça n'est-il pas juste ?
MARGOT
Fort bien, ne vas-tu pas t'enivrer encore aujourd'hui ?
LUCAS
Acoute, Margot, je fons demain vendange, vela le vin nouveau, il faut vider le vieux, j'ons besoin de futailles.
MARGOT
Oui, fort bien, et le cousin Dubois s'enivrera à tes dépens pour entretenir connaissance.
LUCAS
Chut, Margot, ne parle de lui qu'avec respect, c'est le docteur du pays, que le cousin Dubois. Tu me fais songer qu'il m'attend pour une petite affaire, je vais lui payer une pinte.
Pinte : Vaisseau qui sert à mesurer les liqueurs, et quelquefois des choses sèches. Une pinte de vin, d'eau, d'huile. La pinte contient deux chopines, ou la moitié d'une quarte. La pinte de Paris est environ la sixiéme partie du congé Romain, et contient le poids de deux livres d'eau commune. [F]
MARGOT
Quoi ?
LUCAS
Paix, Margot, ça me baillera de l'esprit, laisse faire.
MARGOT
Que veux-tu dire.
LUCAS
Il n'y a rien qui baille de l'esprit comme d'abreuver des gens qui en avont, il y a tout plein de parsonnes riches qui s'en trouvont bien ; et quoiqu'ils ne disions de bons mots que par bricole, stanpendant, Margot, nan les admire. Mais que demandons ces gens-ci ; vela des garçons de bonne façon.
Bricole : De bricole ou par bricole, loc. adv. Indirectement, d'une manière imprévue. [L]
MARGOT
N'as-tu pas envie de les mener boire ?
SCÈNE III. Margot, Lucas, Éraste et l'Olive en Paysans.
L'OLIVE
À votre physionomie brillante et enluminée, il n'est pas mal aisé de deviner que vous êtes Monsieur Lucas.
LUCAS
À votre service de bian bon coeur.
ÉRASTE
C'est le bruit de votre réputation, Monsieur Lucas, qui nous attire en ce pays-ci.
LUCAS
Ma réputation, Margot ?
MARGOT, à part
Je crois, Dieu me pardonne, que c'est ce Monsieur de Paris qui veut faire Claudine Madame.
L'OLIVE
Il est vrai pour cela, que la réputation de Monsieur Lucas est extrêmement en réputation, et Monsieur Lucas a la réputation d'avoir toujours le meilleur vin de France, aussi je meurs d'envie d'en boire, ou le diable m'emporte.
LUCAS
Vous ne me sauriez faire plus de plaisir. Margot, que l'on tire du milleur, et qu'on en apporte à ces Messieurs.
MARGOT, à part
La nièce Claudine n'est pas menteuse. Il ne faut rien dire.
SCÈNE IV. Lucas, Éraste, l'Olive.
ÉRASTE
Ce n'est pas la seule envie de goûter votre vin, qui nous fait vous rendre visite : nous venons voir comment vous faites, Monsieur Lucas, vous êtes dans le temps des vendanges ?
LUCAS
Palsangué vous ne pouviez mieux venir, je commencerons demain. Mais qui êtes-vous, s'il vous plaît ? Vous avez bonne mine, franchement, et je n'ons point de garçons dans le Village qui en approchions.
Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. [L]
ÉRASTE
Quand nos habillements ne suffiraient pas à nous faire connaître, il serait difficile de cacher notre condition. Pour vous parler franchement, nous sommes nés comme vous l'un et l'autre en bonne et franche paysannerie.
LUCAS
Oh bian pargué, je vous en aime mieux. Touchez donc là sans façons, frères ; je vous ai pris d'abord pour des apprentifs Conseillers, qui venont pendant les vacances faire les libartins dans les Villages.
Apprentif : Celui qui est novice dans les arts et les sciences. [F]
ÉRASTE
Nous ? Nous sommes de bons enfants qui ne cherchons qu'à nous réjouir. Nous aimons le bon vin préférablement à toutes choses : mais comme nous nous ferions un scrupule d'en boire, si nous n'aidions pas à le faire, c'est pour cela que nous venons vous offrir nos services.
L'OLIVE
Nous avons la conscience fort délicate, et nous voulons gagner le vin que nous buvons, nous autres.
LUCAS
Margué, je sis comme vous, je me baille de la peine pour le faire venir, mais j'en veux boire à proportion.
L'OLIVE
Il n'y a rien de plus juste.
SCÈNE V. Lucas, Éraste, l'Olive, Margot avec un pot et des verres.
LUCAS
Oh bian donc, sans sarimonie, vela le lait dont je nous nourrissons : à votre santé.
L'OLIVE
Grand merci.
LUCAS
Hé bian, qu'en dites-vous ? Il est de notre cru.
Cru : Terroir considéré comme ce qui fait croître les végétaux et leurs produits. Vin du cru, vin fait sur le lieu même où il est bu. [L]
ÉRASTE
Voilà d'excellent vin, Monsieur Lucas, et il n'y a qu'honneur et plaisir à travailler à vos vignes, à ce que je vois.
LUCAS
Oh, palsangué je vous bouterons à même. Mais combien voulez-vous gagner par jour, s'il vous plaît ? Queuque bonne mine que vous ayez, je ne veux pas bailler un sou davantage, je vous en avertis : la mine ne sert de rien en vendange ; et les parsonnes qui ont la meilleure façon, ne sont pas toujours ceux qui faisons le plus de besogne.
Bouter : mettre. [L]
À même : Loc. adverb. À la chose même. [L]
ÉRASTE
Nous ne sommes point intéressés, vous avez de bon vin, nous en boirons avec vous tant que dureront les vendanges, nous ne vous demandons point autre chose.
LUCAS
Palsangué vous êtes de braves gens : touchez-là, c'est une chose faite.
L'OLIVE
Mais nous gîterons aussi chez vous, Monsieur Lucas ?
LUCAS
Je l'entends bien comme ça : la grange est grande, j'ons de la paille fraîche. Les nuits sont un tantinet froides : mais quand j'aurons bien bu, j'aurons la poitrine chaude, c'est le plus principal, n'est-ce pas ?
ÉRASTE
Assurément.
LUCAS
Oh ça, j'ai une petite affaire avec le cousin Dubois, je vais la terminer, et je reviens vous joindre. En attendant vela notre minagère qui a les clefs de la cave ; si le vin vous duit, ne l'épargnez pas, et tâchez de mettre Margot en train, ça me ferait bien rire.
Duire : Dresser, accoûtumer à quelque chose. Il ne se dit plus guère en ce sens qu'au participe. Signifie aussi, être propre à quelqu'un, l'accommoder. [F]
SCÈNE VI. Éraste, l'Olive, Margot.
L'OLIVE
Si Madame Margot était d'humeur à se mettre en train, il y aurait presse à boire avec elle.
MARGOT
Pas tant que vous croyez, je n'avons pas le vin tendre.
ÉRASTE
Monsieur Lucas est bienheureux d'être le mari d'une si aimable personne.
MARGOT
Oh voirement, vous le trouveriez bien plus heureux, s'il était le mari de notre nièce Claudine.
ÉRASTE
L'Olive.
L'OLIVE
On vous reconnaît, Monsieur.
MARGOT
L'autre jour dans cette grande boutique, vous ne me regardiez presque pas, et Claudine me l'a fort bien su dire.
ÉRASTE
Oh pour cela, mon coeur et mes regards étaient également partagés entre l'une et l'autre, je vous assure.
MARGOT
Point, point, vous trouvîtes Claudine la plus gentille ; et franchement, vous avez raison. Oh je sis bien changée en ménage : si vous m'aviez vue quand j'étais fille, vous m'auriez pour le moins autant regardée que Claudine, oui.
L'OLIVE
Par ma foi, fille ou femme, je vous trouve de fort belle regardure, moi, et si vous voulez, pendant que mon maître regardera Claudine… Car c'est là mon maître, afin que vous le sachiez, et je ne suis que le valet de chambre de ce paysan-là, au moins.
Regardure : Vieux mot. Action de regarder. Regard, aspect. [T]
MARGOT
Oh vraiment, je vous ai bien reconnus tous deux, mais avec tout ça, il n'est pas si gentil avec sthabit-là, qu'avec sti qu'il avait l'autre jour, et je ne m'étonne pas si nos filles aimont mieux les Monsieux de Paris, que les garçons de Village ; stanpendant comme vous voyez, au pourpoint près, c'est bien la même chose.
Gentil : Par extension, joli, mignon, qui plaît, en parlant des personnes (l'idée de bonne race, qui est le sens propre de gentil, ayant amené celle d'agrément, d'élégance) [L]
L'OLIVE
Assurément.
MARGOT
Écoutez, vous avez bien fait de ne point venir ici avec un habit de Monsieu, on en eût murmuré ; et quoique Lucas ne soit pas défiant, il ne vous eût jamais pris pour travailler à nos vaignes.
L'OLIVE
Oh diable ! S'il savait quelle espèce de Vendangeurs nous sommes, nous ne coucherions pas dans la grange, sur ma parole.
MARGOT
Je vous en réponds.
ÉRASTE
Oh ça, ma chère Margot, puisque vous avez deviné la passion que j'ai pour votre nièce, je veux bien vous en faire confidence, sûr que vous ne refuserez pas de m'y rendre service.
MARGOT
Hé comment vous rendre service ? Quand on aime les parsonnes, c'est pour le mariage, ou pour autrement. Si c'est pour autrement que vous aimez Claudine, je fis votre servante, ça ne se peut pas : si c'est pour le mariage, il y a encore rien à faire.
ÉRASTE
Il n'y a rien à faire pour le mariage ? Que voulez-vous dire ?
L'OLIVE
Il faudra l'aimer pour autrement, ce sera votre pis aller, je vois bien cela.
ÉRASTE
Expliquez-vous donc, Margot, je vous prie.
MARGOT
Est-ce que Claudine ne vous l'a pas dit ?
ÉRASTE
Non vraiment.
MARGOT
Hé bien tenez, la vela, qu'elle vous le dise.
SCÈNE VII. Margot, Claudine, Éraste, l'Olive.
ÉRASTE
Vous voyez, aimable Claudine, un homme que votre tante met au désespoir.
CLAUDINE
Qu'est-ce qu'il y a donc ? Est-ce qu'elle vous gronde ? A-t-elle dit quelque chose à mon oncle ?
ÉRASTE
Elle me veut persuader, Claudine, que vous ne pouvez être à moi.
CLAUDINE
Hé pourquoi mentez-vous, ma tante ? Vous êtes traîtresse, je m'en étais bien doutée, vraiment.
MARGOT
Qu'est-ce que ça signifie, je suis traîtresse ? N'es-tu pas promise au Collecteur, que veux-tu dire ?
ÉRASTE
Vous êtes promise à quelqu'un, Claudine ?
CLAUDINE
Qu'est-ce que cela fait ? Je ne suis pas livrée : vous n'avez qu'à me prendre avant lui, cela finira la dispute.
ÉRASTE
Oh, pourvu que vous y consentiez, Claudine, je me moque de ses prétentions.
MARGOT
Lucas ne vaudra jamais lui manquer de parole.
L'OLIVE
Oh, qu'à cela ne tienne, j'ai dans la tête une petite idée pour faire faire à Monsieur Lucas tout ce que nous voudrons.
CLAUDINE
Oui, laissez-les faire seulement, ma tante, les Messieurs de Paris ne sont pas des bêtes.
MARGOT
Lucas est diablement entêté. Il y a plus de dix ans que je fais ce que je puis pour l'empêcher d'aller au cabaret, je n'en saurais venir à bout. Quand il s'est mis quelque chose en tête, rien ne l'en fait démordre.
CLAUDINE
Oh vraiment, mon oncle n'aime pas tant le Collecteur que le cabaret, ma tante : il y a bien à dire.
L'OLIVE
Nous viendrons à bout de lui, vous dis-je, et je prétends aussi par le même moyen lui faire passer le goût du cabaret, ne vous mettez pas en peine.
MARGOT
Si vous faites ça, vous ferez une belle cure.
Cure : Traitement, pansement de quelque maladie ou blessûre. [FC]
L'OLIVE
Je le ferai vous dis-je, pourvu que de votre côté vous vouliez faire tout ce que je vous dirai.
MARGOT
Si je le voudrais faire ! J'avalerais de la poison pour corriger Lucas, tant je l'aime.
L'OLIVE
Dites-moi un peu avant toutes choses, est-il jaloux, Monsieur Lucas ?
MARGOT
Jaloux ? Non, je ne lui baille pas sujet de l'être.
L'OLIVE
Tant pis, vraiment, il faut qu'il le devienne.
MARGOT
Qu'il le devienne ? À Dieu ne plaise, c'est bien assez qu'il soit ivrogne.
L'OLIVE
L'un le corrigera de l'autre, laissez-moi faire.
MARGOT
Hé bien, que faut-il que je fasse ?
L'OLIVE
Que vous lui donniez ce la jalousie. Un peu de jalousie guérit bien l'homme de la débauche.
MARGOT
Écoutez un peu ce n'est guère ; et comme les parsonnes de Village sont malaisées à émouvoir, m'est avis qu'il faudrait que la médecine soit forte.
L'OLIVE
Cela dépendra de vous, vous êtes la maîtresse.
CLAUDINE
Mais de quoi servira cette jalousie-là, pour m'empêcher d'épouser le Collecteur ?
L'OLIVE
Comment, de quoi elle servira ? Je veux qu'elle vous fasse épouser mon maître.
ÉRASTE
Je ne comprends point ton dessein.
L'OLIVE
Je vous le ferai comprendre. Que Margot fasse semblant seulement d'être éperdument amoureuse de vous, je réponds du reste.
CLAUDINE
Comment semblant ? S'ils allaient s'aimer tout de bon ? Je ne veux pas de ce semblant-là, moi, cherchez quelque autre chose.
MARGOT
Paix, tais-toi, voici le Collecteur.
CLAUDINE
J'ai bien affaire de lui, qu'il se promène.
MARGOT
Garde-toi bien de lui faire la mine, il est soupçonneux, il se douterait de quelque chose. Et vous, promenez-vous, à l'entour d'ici, sans faire semblant de nous connaître.
SCÈNE VIII. Margot, Claudine, Le Collecteur.
LE COLLECTEUR
Sarviteur, notre tante, ou peu s'en faut ; car il ne s'en faut plus que de petites sarimonies que je voudrais bien qui fussians faites : notre oncle Lucas veut remettre ça après vendanges, ce n'est morgué pas de mon avis au moins, Claudine. Mais palsangué qu'est-ce donc que vous avez. Est-ce que vous êtes fâchée d'attendre ? Vous n'avez qu'à parler, l'oncle aura beau dire, je serons mariés quand il vous plaira.
MARGOT
Réponds-lui donc ?
CLAUDINE
Que voulez-vous que je lui réponde ? Rien ne presse.
LE COLLECTEUR
Si fait pargué, je suis hâté, moi. J'aurons bien de la joie quand je serons tous deux dans notre ménage.
CLAUDINE, à part
Nous n'y sommes pas encore.
LE COLLECTEUR
Au moins, Claudine, il faut songer drès à présent à bien élever les enfants que je ferons, s'il vous plaît.
CLAUDINE, à part
Quel animal !
LE COLLECTEUR
Il faudra bien prendre garde quand elles seront grandes à ne pas les marier contre leur inclination.
CLAUDINE
Oh pour cela, je crois que c'est un enfer que le mariage, quand on marie des filles malgré elles.
LE COLLECTEUR
Vraiment, j'ai vu mon père et ma mère se battre comme des enragés, parce qu'ils ne s'aimiont pas quand ils s'épousirent.
CLAUDINE, à Margot
Je n'y puis plus tenir, ma tante.
MARGOT, bas
Patience.
LE COLLECTEUR
Tout petit que j'étais, j'ai reçu plus de deux cents coups de poing en ma vie, en voulant les empêcher de s'en bailler.
MARGOT
Parguenne, si par malheur vous êtes fils de votre père, vela une belle espérance pour notre Nièce !
LE COLLECTEUR
Oh, je ne nous battrons pas, nous ; car je nous aimerons. Queu plaisir j'aurons quand je serons grand père !
CLAUDINE
Vous avez raison, c'est le bel âge.
LE COLLECTEUR
Je ne mourrai jamais content, que je n'ayons marié les enfants de nos petits enfants. Je veux morgué vivre longtemps, moi, Claudine. Mais, qu'avez-vous donc, encore un coup, vous êtes chagraine ?
Chagraine : déformarion pour chagrinée. Qui ressemble à du chagrin, qui est inégal et raboteux comme du chagrin. [T]
MARGOT
Écoutez, plus on lui dit qu'alle l'est, plus alle la devient ; laissez-la en repos.
LE COLLECTEUR
Mais palsangué, vela qu'est étrange : ce qui est différé n'est pas perdu ; elle m'aura, pourquoi se chême-t-elle. Oh bian morgué je veux la réjouir. Il y a sous l'Orme des hautbois et des musettes qui faisons danser nos Vendangeux, je vas les quérir ; je veux pour la divartir qu'ils veniant danser avec elle. Sans adieu, ma tante.
Chêmer : Terme populaire, qui se dit particulièrement des enfans qui ont du chagrin, du dégoût, ou quelque mal inconnu qui les fait crier, et les empêche de prendre nourriture et de profiter. [T]
SCÈNE IX. Margot, Claudine,
CLAUDINE
Il a bien fait de s'en aller ; car, je m'en serais allée, moi.
ÉRASTE
St, st, le Collecteur n'y est plus, rapprochez.
SCÈNE X. Margot, Claudine, Éraste, l'Olive.
ÉRASTE
Que j'ai souffert pendant cet entretien, belle Claudine, et qu'il est cruel de céder un seul moment de votre conversation à un rustre comme celui-là.
L'original porte "ruste" a lieu de "rustre".
CLAUDINE
J'en ai pensé mourir de chagrin, cet homme-là m'est insupportable ; et depuis que vous m'avez dit que vous m'aimiez, je le hais encore bien davantage. Que ses discours m'ont ennuyée !
L'OLIVE
Pour vous dédommager de cet ennui, allez faire ensemble un tour de jardin, cette conversation ne vous ennuiera pas tant que l'autre.
CLAUDINE
Mais, quoi ! Seule…
L'OLIVE
Mon Maître est sage, et votre Tante ira vous rejoindre.
SCÈNE XI. Margot, l'Olive.
L'OLIVE
Oh ça, Madame Margot, il faut ici de la résolution.
MARGOT
À propos de quoi, de la résolution ?
L'OLIVE
Il faut risquer que Lucas vous frotte pour rendre service à votre Nièce.
MARGOT
N'est-ce que ça ! Vela bien de quoi ? Je nous sommes déjà frottés plus de cent fois depuis que je sommes en ménage, que faut-il faire ?
L'OLIVE
Paraître bien amoureuse de mon Maître ; mais, il est question d'outrer la chose, au hasard d'être rossée comme je vous dis.
MARGOT
Vous moquez-vous ? C'est moi qui rosse Lucas, vous dis-je.
L'OLIVE
Je vous en félicite.
MARGOT
La dernière fois qu'il s'enivrit, il s'endormit sur une bancelle : une de mes camarades et moi je lui attachîmes les bras et les jambes, et je le frotîmes comme tous les diables.
Bancelle : Petit banc long et étroit comme celui qu'on met aux tables des petits cabarets.[F]
L'OLIVE
Et quand il fut lâché ?
MARGOT
Je le détachîmes, quand il dormit ; et le lendemain, je lui fîmes accroire qu'il avait rêvé.
L'OLIVE
La peste, quelle déssalée !
Déssalé(e) : Fig. et familièrement. Un homme dessalé, un homme fin, rusé. [L]
MARGOT
J'entends Lucas.
L'OLIVE
Laissez-moi préparer la chose, et allez trouver mon Maître : nous venons de convenir ensemble du personnage qu'il faut que vous fassiez, il vous fera répéter votre rôle.
SCÈNE XII. L'Olive, Lucas.
LUCAS, à demi ivre
La, la, la, la, la.
L'OLIVE
Monsieur Lucas se porte un peu mieux que quand il nous a quittés.
LUCAS
Ah, ah, Monsieur le Vendangeux, vous vela tout seul, où est votre camarade ?
L'OLIVE
Je ne sais, il est avec votre ménagère Margot, et avec cette Nièce que vous allez marier, je pense. Pour moi qui n'aime que le vin, je laisse-là les femmes.
LUCAS
Pargué je vous aime bian de cette himeur-là. Aussi c'est une méchante engeance que les femmes.
L'OLIVE
Assurément.
LUCAS
Tenez, morgué, pour avoir seulement rêver de la mienne ; je me réveillis tout moulu de coups. Croiriez-vous cela ?
L'OLIVE
Cela est admirable.
LUCAS
Oh, c'est une méchante carogne, que Margot, alle me fait enrager à la maison. Aussi en revanche quand je n'y suis pas, et franchement je n'y sis guères, je m'en baille à coeur joie.
L'OLIVE
Vous faites fort bien.
LUCAS
Queuque sot se fâcherait contre elle ; mais moi, point du tout, rien ne me fâche, je me gobarge de tout ; sans souci, c'est là ma devise, et vela ma chanson : accoutez.
Quand Margot fait la diablesse, J'ai pour m'en garer un bon secret ; Je m'en cours droit au cabaret, Où je n'engendre point de tristesse, Et je n'entends point le bruit qu'alle fait. Ah morgué l'heureuse magnière ! N'est-ce pas avoir bon esprit, Que de savoir mettre à profit Les défauts de sa minagère ?Hé bien, morgué, qu'en dites-vous ? N'est-ce pas l'entendre ? C'est le cousin Dubois qui a fait la chanson, n'est-elle pas drôle ?
Gobarger : Goberger ; Se moquer, ou se réjouir. Il est populaire dans les deux sens. [FC]
S'en courir : pour courir. A été usité dans le XVIIe siècle. Des grammairiens ont condamné cette locution comme fautive c'est à tort ; elle est aussi correcte que s'en aller ou s'enfuir. [L]
L'OLIVE
Oui vraiment, et cela est admirable. Comme toutes choses ont deux faces !
LUCAS
Comment donc, deux faces ?
L'OLIVE
C'est que Margot a un cousin, qui de son côté a fait aussi pour elle une chanson à peu près sur les mêmes rimes que la vôtre.
LUCAS
Margot a un cousin qui a fait une chanson ?
L'OLIVE
Oui, parbleu ; je vais vous la dire.
Sitôt que Margot querelle, Lucas en mari discret, Pour éviter noise avec elle, S'en court tout droit au cabaret, Et le galant vient voir la belle. Lucas n'a-t-il pas un beau secret ! Il changera sa manière, S'il m'en croit. Une femme peut tout faire Pendant que son mari boit.Hé bien, Monsieur Lucas, que vous en semble ?
LUCAS
Parguenne, je ne connais point ce cousin-là ; mais, sa chanson en a menti. Il ne viant point de galant voir Margot ; alle est diablesse, mais alle ne m'en baille point à garder, je bouterais ma main au feu pour elle.
L'OLIVE
Vous auriez chaud, monsieur Lucas : ne jurez de rien, elle ne vous croit pas si prêt à revenir : cachons-nous un peu, nous en apprendrons plus que vous n'en voudrez savoir.
SCÈNE XIII. L'Olive et Lucas cachés, Margot, Éraste.
MARGOT
Allez, vous êtes pire qu'un loup-çarvier, de me vouloir faire un tour comme sti-là.
Loup-cervier : Animal sauvage qui tient du chat et du léopard, qui a de la vitesse, et qui est ennemi du cerf. [F]
L'OLIVE
Monsieur Lucas, hem ?
Hem : Interjection. Mot Latin devenu Français, qui sert pour appeler quelqu'un, ou lui faire signe. [F]
LUCAS
C'est votre camarade le Vendangeux qui lui a fait pièce, car alle pleure.
Faire pièce à quelqu'un : lui faire une malice, en user mal avec lui. [L]
MARGOT
Baillez-moi queuque raison du moins. Pourquoi vous marier ? Pourquoi ne m'aimer pas, moi qui vous aime tant ?
LUCAS
Comment donc, morguenne, qu'est-ce ça signifie ?
L'OLIVE
La chanson n'a pas trop menti, Monsieur Lucas.
LUCAS
Il faut voir, baillons-nous patience.
MARGOT
Vous ne me répondez non plus qu'une souche, coeur dur, coeur ingrat, coeur parfide.
LUCAS
La carogne ! Où diable a-t-elle pêché ce jargon, et queu temps prend-t-elle pour l'apprendre ?
Carogne : Terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]
L'OLIVE
Le temps que vous passez au cabaret, Monsieur Lucas.
MARGOT
Dis-moi donc queuque chose, ou je t'étranglerai, serpent.
ÉRASTE
Que voulez-vous que je vous dise ?
LUCAS
Tatigué comme alle le bourre, vela une maîtresse femme, n'est-il pas vrai ?
L'OLIVE
Oui, vraiment.
MARGOT
Tu es bienheureux que je t'aime autant que je le fais, je t'aurais dévisagé pour ta parfidie.
LUCAS
Alle le relance tout comme moi ; je ne sis pas le seul, Dieu marci. Queu Diablesse ! Le vela morgué bian embarrassé.
L'OLIVE
Oui vraiment, et vous ne l'êtes guères, vous.
MARGOT
Inhumain que tu es !
ÉRASTE
Ma chère Madame Margot, vous avez beau m'aimer, cela n'a rien de solide : il faut que je songe à un établissement, permettez de grâce…
MARGOT
Madame Margot ! Tu m'appelles Madame, et tu en tutaies d'autres à ma barbe, barbare ?
LUCAS
Barbe, barbare ! Où prend-t-elle tout ce qu'alle dit, cette masque-là ?
ÉRASTE
Que voulez-vous que je fasse ? Monsieur Lucas me reçoit chez lui, il me fait boire de son vin, il me donne sa grange, il me retient pour travailler à ses vignes, Madame Margot, je suis honnête homme.
LUCAS
Il a morgué raison, ce n'est pas sa faute.
MARGOT
Tu es honnête homme, et tu ne m'aimes point : cela se peut-il imaginer, tigre ?
LUCAS
Tigre ! Je m'en vais morgué me montrer, elle le débaucherait peut-être à la fin, si on la laissait faire.
L'OLIVE, à part
Voilà l'affaire en assez bon train ; allons faire venir Claudine pour le dénouement.
SCÈNE XIV. Lucas, Margot, Éraste.
MARGOT
Ne te marie point, sitôt, petit monstre, ne te marie point ; Lucas mourra, c'est un ivrogne, je nous marierons ensemble.
LUCAS
Margot !
MARGOT
C'est un sac à vin qu'il faut qu'il crève.
LUCAS
Holà donc, Margot.
MARGOT
Si je puis une fois l'entarrer, drès le lendemain je serai ra femme.
LUCAS
Je me donne au diable si tu m'entarres, je me porte à marveilles. Me voilà, Margot, regarde-moi donc ?
MARGOT
Ah ! C'est vous, notre homme, j'en sis bian aise.
LUCAS
Et j'en suis morgué bien fâché, moi. À qui en as-tu donc ? Je crois, Dieu me pardonne, que tu rêves comme je rêvis l'autre jour, Margot ?
MARGOT
Non vraiment, je ne rêve point. Tiens, Lucas, voilà un vaurien à qui j'ai baillé mon coeur, il me l'emporte. Est-ce que tu souffriras ça, mon pauvre Lucas ?
LUCAS
Non, morgué, je ne le souffrirai pas, je veux qu'il te le rende.
MARGOT
Oh, non, non, puisque je lui ai baillé, je ne veux point le reprendre.
LUCAS
Mais, je me donne au diable, Margot, tu n'y songes pas. Me vela, te dis-je, je suis ton mari, tu me reconnais, et tu vas toujours le même train.
MARGOT
Il ne m'aime point, Lucas, et je l'aime plus que ma vie.
LUCAS
Mais, tais-toi donc, Margot, il ne faut pas que je sache rian de ça, moi. N'as-tu point de honte ?
MARGOT
Non, je n'en ai point, je veux que tout le Village le sache, moi. Il me fait pièce ; mais j'aurai la consolation de m'en plaindre.
LUCAS
Mais palsangué, Margot, vela le Collecteur. Es-tu folle ?
SCÈNE XV. Le Collecteur, Lucas, Margot, Éraste.
LE COLLECTEUR
Ah palsanguenne vela la bande joyeuse, les Vendangeux et les Vendangeuses venont sur mes talons, j'allons nous divartir comme des Princes.
MARGOT
Promets-moi donc que tu m'aimeras, petit parfide.
LE COLLECTEUR
Oh, oh, qu'est-ce que c'est donc ça, Monsieur Lucas ?
LUCAS
Ce n'est rian, ce n'est rian, ne prenez pas garde à ça. Quand Margot se met des folies dans la tête, il faut que ça ly passe.
LE COLLECTEUR
Tatigué queux folies !
MARGOT
Ce ne sont point des folies, je n'aime que lui, il a mon coeur ; et tant que j'aurai queuque espérance de devenir veuve je ne veux point qu'il se marie.
LE COLLECTEUR
L'espérance d'être veuve, monsieur Lucas ?
LUCAS
Morgué, que voulez-vous que je fasse ? Je sis trop bon ; il faudrait la battre, je sais bien ça.
LE COLLECTEUR
Comment, morguenne, y a-t-il tant de façons ? C'est ce drôle-là, qu'il faut assommer, baillez-moi une fourche.
ÉRASTE, lui présentant un pistolet
Doucement, Monsieur le collecteur.
LE COLLECTEUR et LUCAS
Des pistolets ? Alarme, alarme.
ÉRASTE
Si vous faites le moindre bruit, je tuerai quelqu'un.
LE COLLECTEUR et LUCAS
Miséricorde.
SCÈNE XVI. Lucas, Margot, le Collecteur, l'Olive, Claudine, Éraste.
L'OLIVE, le pistolet à la main
Le premier qui branle, je fais main basse.
LUCAS
Morgué queux Vendangeux ! La peste !
ÉRASTE
Mon pauvre Monsieur Lucas, je suis fâché de cette aventure ! Je suis homme de condition, j'aime votre nièce : mais dans la vue de l'épouser.
LE COLLECTEUR
C'est Claudine à qui ils en voulont ?
L'OLIVE
Paix, taisez-vous, Monsieur le rustre ?
ÉRASTE
Je me suis introduit chez vous sous ce déguisement : votre femme a pris de l'amour pour moi ; vous êtes malheureusement témoin d'une scène un peu fâcheuse, je vous l'avoue : consentez que j'épouse Claudine, et je vous rends le coeur de Margot.
MARGOT
Est-ce que tu y consentiras, Lucas. Me feras-tu ce chagrin-là, mon enfant ?
LUCAS
Oui palsangué, je te le ferai, en dusses-tu crever, Margot.
LE COLLECTEUR
Qu'est-ce à dire ? Claudine est à moi, vous me l'avez promise ?
LUCAS
Oh morgué, je vous la dépromets j'aime mieux qu'il épouse ma nièce que ma femme.
LE COLLECTEUR
Mais Claudine n'est pas de cet avis-là, elle.
CLAUDINE
Si fait, vraiment, je l'aime bien mieux que vous ; vous voulez vivre trop longtemps, et j'ai peur de m'ennuyer en ménage.
On entend une symphonie champêtre.
LUCAS
Ah, ah ! Que voulons ces gens-ci ? Je sommes bian en train de rire, ma foi.
LE COLLECTEUR
Ils ne voulont rien, je les avais amenés pour nous divartir : mais je les remmène, et je ne sis pas d'himeur à payer les violons pour faire danser les autres.
ÉRASTE
Sans emportement, Monsieur le Collecteur, prenez vous-même part à la fête, il ne vous en coûtera rien, je vous assure. Ce sont des gens à moi, Monsieur Lucas, que j'ai amenés de Paris, pour contribuer aux plaisirs de Claudine pendant les vendanges. Ils se sont joints à quelques personnes du Village : voyons ce que produira ce mélange, et que tout le monde prenne part à ma joie.
LUCAS
Acoutez, pour moi je ne me saurais réjouir si Margot ne me rend son coeur, franchement.
MARGOT
Je ne te le rendrai point qu'ils ne soient tout à fait mariés, et à condition encore que tu n'iras plus au cabaret.
LUCAS
Oh, pour stila, je t'en réponds, puisqu'il te faut garder, je ne te quitterai plus, laisse-moi faire.
DIVERTISSEMENT DES VENDANGEURS.
Première Paysanne
Premier Paysan
Ah ! Qu'ils feront un bon ménage ! Si dans le temps du vin nouviau Ils achèveront le mariage, Je viderons plus d'un tonniau : À leurs noces je ferons rage ; Que je boirons de vin sans iau ! Tope à qui en boutra dans sa piau. Ah ! Qu'ils feront un bon ménage ! Si dans le temps du vin nouviau Ils achèveront le mariage. Est-il un présage plus biau ?Entrée de Paysans et de Paysannes.
Second Paysan
Il n'est que d'être en Vendange Pour boire et pour faire l'amour ; On boit tout le long du jour, Et toute la nuit dans la grange La folle Vénus a son tour. Il n'est que d'être en Vendange Pour boire et pour faire l'amour ;61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0