Comédie en vers et en prose
Les Vendanges de Suresnes
Représentée pour la première fois le 15 octobre 1695 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR THOMASSEAU
- MARIANE, sa fille
- THIBAUT, jardinier de Monsieur Thomasseau
- CLITANDRE, amant de Mariane
- MADAME DESMARTINS, tante de Clitandre et d'Angélique
- ANGÉLIQUE, soeur de Clitandre
- MADAME DUBUISSON, cousine de Thibaut
- MONSIEUR VIVIEN, Provincial
- BASTIEN, son cousin
- LORANGE, ami de Madame Dubuisson
- VENDANGEURS et VENDANGEUSES
SCÈNE I. Monsieur Thomasseau, Thibaut.
MONSIEUR THOMASSEAU
Oh çà, mon pauvre Thibaut, aie un peu à l'oeil à tout, mon enfant, et prend garde qu'il ne se fasse aucun dégât dans la maison.
THIBAUT
Mais palsangué, Monsieu, comment l'entendez-vous, donc ? Vous n'avez qu'un arpent de veigne à Surêne, pour tout potage, et je crois, Dieu me pardonne, que la moitié de Paris viendra cheux vous en vendange. Sur ce pied-là, je n'avons que faire d'aller au pressoir, et j'aurons nos futailles de reste.
Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. [L]
Sur ce pied là : Sur le pied où sont les choses, et, absolument, sur ce pied, sur ce pied-là, c'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions... [L]
Futailles : Vaisseau où l'on mat le vin ; et se dit particulièrement de celle qui a déjà servi. La peuple appelle, par raillerie, un veille femme, une vielle futaille. [L]
MONSIEUR THOMASSEAU
Paix, tais-toi, j'ai mes raisons pour faire ces préparatifs, et je suis à la veille de conclure une bonne affaire.
THIBAUT
Oh, je ne dis plus rian. Je m'étonnais aussi que vous fissiais les honneurs de votre maison de si bon courage ; car vous êtes un tantinet ladre, de votre naturel : mais baste, il n'est chère que de vilain, comme on dit ; et quand vous vous y boutez une fois, tout y va par écuelles.
Tantinet : Terme familier. Une très petite quantité. [L]
Baste : Interj ; elle marque le dédain ; il n'importe.. [L]
Il n'est chère que de vilain : c'est-à-dire lorsqu'un avare se résout à donner un repas, il y met plus de profusion qu'un autre. [L]
Bouter : Vieux mot, qui était autrefois fort en usage, comme il paraît par ses composés et ses dérivés ; mais qui ne se dit plus que par le bas peuple et les paysans : et en Picardie il signifie mettre. [F]
MONSIEUR THOMASSEAU
Que dirais-tu si j'allais me marier, Thibaut ?
Mettre tout par écuelles : ne rien épargner pour faire grand'chère à quelqu'un. On dit dans un sens analogue ; tout va par écuelles.
THIBAUT
Vous remarier, Monsieur ! Bon queu conte.
MONSIEUR THOMASSEAU
Ce n'est point un conte, c'est une vérité.
THIBAUT
Vous vous gaussez, Monsieur, ça ne peut pas être.
Gausser (se) : Terme familier. Se railler. [L]
MONSIEUR THOMASSEAU
Cela est, te dis-je.
THIBAUT
Morgué tant pis ; vous êtes donc bian incorrigible ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Comment, que veux-tu dire ?
THIBAUT
Vous avez déjà eu deux femmes qui vous avons fait enrager. La première était diablesse, parce qu'alle avait trop de vartu. Vous avez fait le diable avec l'autre, parce qu'alle n'en avait pas assez. Queulle espèce de femme voulez-vous encore prendre ?
MONSIEUR THOMASSEAU
La plus jolie personne du monde, douce, honnête, spirituelle.
THIBAUT
Hom, je crois bian que vous le voudriais : mais c'est un animal bian rare, qu'une femme comme ça. Je ne dis pas qu'il n'y en ait queuqu'une : mais je ne crois pas qu'on vous la garde.
Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu changerais de sentiment, si tu avais vu celle que j'aime.
THIBAUT
Accoutez, faites-la-moi voir avant que de la prendre, je vous en dirai ce qui en sera, tout à la franquette. Voyez-vous, nous autres Paysans des environs de Paris, je nous connaissons mieux en femmes que parsonne, j'en voyant tant de toutes les façons. C'est morgué une marchandise bian trompeuse.
Franquette : Usité seulement dans cette locution familière : à la franquette, à la bonne franquette, c'est-à-dire tout uniment, franchement, loyalement. [L]
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu la verras, et dès aujourd'hui elle doit venir ici faire vendange.
THIBAUT
J'entends, bian, c'est pour elle que la fête se fait.
MONSIEUR THOMASSEAU
Justement.
THIBAUT
Je boute d'abord le nez dessus, n'est-ce pas ? Mais, s'il vous plaît, Monsieu, en vous chargeant de l'embarras d'une femme, ne vous déchargez point de sty de votre fille : Alle est en âge d'être mariée ; et quand une poire est mûre, si on ne la cueille, alle tombe d'alle-même, comme vous savez.
MONSIEUR THOMASSEAU
Je songe aussi à marier ma fille, et le mari que je lui destine devrait être ici, je l'attends de jour en jour.
THIBAUT
Et quelle acabie de mari lui baillez-vous, s'il vous plaît ? S'il n'est pas à sa fantaisie, alle en prendra queuque autre avec stila ; et s'ils se trouvont deux maris pour un, hem, ça fera du grabuge.
Acabit : On dit, dans le style simple et familier, des fruits et des légumes, qu'ils sont d'un bon ou mauvais acabit, soit pour dire qu'ils sont de bonne ou mauvaise qualité, soit pour signifier qu'ils sont d'un bon ou mauvais débit. Boursaut a dit acabie contre l'usage. [FC]
Hem : Interjection. Mot Latin devenu Français, qui sert pour appeller quelqu'un, ou lui faire signe. [F]
MONSIEUR THOMASSEAU
Mariane est une fille bien élevée, qui fera toujours tout ce que je voudrai.
THIBAUT
Alle est une fille bian élevée, mais alle est une fille ; et j'ai queuque opinion qu'alle a queuque jeune drôle dans la fantaisie.
MONSIEUR THOMASSEAU
Hé, qui t'a fait prendre cette opinion-là ?
THIBAUT
Oh, je sis un futé compère, voyez-vous. Il viant rôder ici depuis que vous y êtes, un jeune gars de Paris.
Compère : Qui tient un enfant sur les fonts de Baptême. Se dit en discours ordinaire, de ceux qui sont bons amis et familiers ensemble. [F]
MONSIEUR THOMASSEAU
Et tu crois que c'est pour ma fille ?
THIBAUT
Hé, pargué oui, c'est d'alle ou de moi qu'il est amoureux.
MONSIEUR THOMASSEAU
Comment, amoureux de toi ?
THIBAUT
Drès qu'il me voit, il ne sait sur quel pied danser, il me fait plus de meines, plus de contorsions, plus de révérences qu'à alle-même.
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu ne sais ce que tu dis, tu perds l'esprit.
THIBAUT
Je ne pards pas l'esprit : accoutez, comme je sis dans la maison, il ne cherche peut-être qu'à faire connaissance : car pour avec Mademoiselle Mariane, la connaissance est déjà faite.
MONSIEUR THOMASSEAU
Il a fait connaissance avec ma fille ?
THIBAUT
Oh, palsangué oui, Ils l'avont commencée drès Paris, je gage, et ils continuont ici par-dessus les murailles.
MONSIEUR THOMASSEAU
Par-dessus les murailles ?
THIBAUT
Il est toutes les nuits, comme un hibou, dans la petite ruelle, au bout du jardin.
MONSIEUR THOMASSEAU
Hé bien ?
THIBAUT
Et Mademoiselle Mariane grimpe comme une chatte tout au long du treillis de la palissade.
MONSIEUR THOMASSEAU
Hé bien ?
THIBAUT
Hé bian, alle s'accote sur le haut de la muraille, et la chatte et le hibou jasont tous deux comme des marles.
MONSIEUR THOMASSEAU
Est-il possible ?
THIBAUT
Il faut bien qu'il soit possible, car je les ai vus.
MONSIEUR THOMASSEAU
Et ne les as-tu point entendus ?
THIBAUT
Oh que si fait.
Si fait : Loc. adv. Au contraire, quand on veut affirmer ce qu'un autre nie.
MONSIEUR THOMASSEAU
Et que disent-ils ?
THIBAUT
Tatigué, de jolies choses ! Allez, allez, ils avont la langue bian pendue. Et si par aventure le jeune drôle vient à grimper aussi de son côté : enfin, que fait-on, la poire est mûre, et les enfants de Paris aimons bian le fruit, prenez-y garde.
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu as raison, je ne puis trop me hâter de la marier, pour rompre le cours de cette intrigue. Je m'en vais lui parler un peu, et savoir d'elle…
THIBAUT
Bon, est-ce que vous croyez les filles assez sottes pour conter à leurs pères leurs petites fredaines ? Elles ne sont pargué pas si mal apprises : laissez-moi tout doucement l'y tirer les vars du nez, je le ferai bian donner dans le panniau, et je vous dirai tout, ne vous boutez pas en peine.
MONSIEUR THOMASSEAU
Fais donc, Thibaut, et me rends un compte bien exact. C'est aujourd'hui qu'on m'a promis d'amener ma maîtresse ; je vais, en me promenant, au devant d'elle jusqu'au bois de Boulogne. Toi, va faire un tour aux vignes, et vois si nos Vendangeurs…
THIBAUT
Allez, allez, allez, Monsieur, et laissez-moi faire seul. Je ne sais ce que ça veut dire, mais il m'est avis que j'ai plus d'esprit que Monsieu Thomasseau : oh pour ça oui, j'ai meilleur jugement. Je ne sis pourtant qu'un paysan, mais il y a vingt ans que je le sers, et que je me moque de ly, et il ne m'en ferait morgué pas accroire seulement un quart d'heure.
SCÈNE II. Clitandre, Thibaut.
CLITANDRE
Vivrai-je encore longtemps dans la contrainte où je suis depuis quelques jours ?
THIBAUT
Voilà notre amoureux.
CLITANDRE
Est-il possible que la liberté de la Campagne, et l'occasion des Vendanges ne me fourniront point les moyens de m'introduire dans la maison de Mariane.
THIBAUT
Il a la meine d'avoir bonne bourse, et notre connaissance pourrait avoir de bonnes suites.
CLITANDRE
Si le jardinier, encore, était d'humeur un peu traitable, mais c'est un maroufle.
Maroufle : Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. [L]
THIBAUT
Il parle de moi.
CLITANDRE
Le voilà, lui-même.
THIBAUT
Il m'aperçoit.
CLITANDRE
L'aborderai-je ?
THIBAUT
Oh, s'il s'en tient aux révérences, il n'y a rien à faire, je n'entends point les meines.
CLITANDRE
Je suis votre serviteur, Monsieur le jardinier.
THIBAUT
Je vous baise les mains, Monsieur de la petite ruelle.
CLITANDRE
Je suis découvert, tout est perdu.
THIBAUT
Comment vous en va ? N'êtes-vous point enrhumé ? Le vent de bise a soufflé cette nuit, et ça ne vaut rian, ni pour la veigne, ni pour les amoureux.
CLITANDRE
Si vous étiez de mes amis, la bise m'incommoderait n peu moins, Monsieur le jardinier.
THIBAUT
J'entends votre affaire, je n'aurais qu'à vous ouvrir la porte, et vous faire un bon feu dans mon taudis, vous y causeriais plus chaudement que dans la petite ruelle.
CLITANDRE
Vous seriez un homme adorable, d'être un peu dans mes intérêts.
THIBAUT
N'est-il pas vrai ?
CLITANDRE
Je vous devrais la vie.
THIBAUT
Oui da : d'être comme ça les nuits dans cette petite ruelle, ça pourrait bian vous faire malade.
SCÈNE III. Clitandre, Mariane, Thibaut.
MARIANE
Je te cherchais, mon pauvre Thibaut, pour te faire une confidence, d'où dépend absolument…
THIBAUT
Ah, vous vela ! Je parlions de vos affaires.
MARIANE
Quoi ! Clitandre, vous paraissez en plein jour ici ? Si l'on vous voit dans le Village…
CLITANDRE
Ne craignez rien, la saison des Vendanges y attire aujourd'hui tant de monde…
THIBAUT
Allez, allez, on n'y connaîtra pas à la meine ceux qui auront passé la nuit au clair de la Leune.
MARIANE
Ah, Thibaut !
THIBAUT
Je savons de vos fredaines, comme vous voyez.
MARIANE
Je ne me plaignais que de votre peu de ménagement ; je ne voyais pas que votre indiscrétion…
CLITANDRE
Je n'ai point parlé, belle Mariane…
THIBAUT
Oh parguenne, il ne m'a rien dit, mais j'ai vu, et quand il serait un tantinet jaseux, vela une belle affaire !
Jaseur : Qui parle beauoup, ou indiféremment. [F]
CLITANDRE
Aurais-je tort de vouloir le disposer à nous rendre service, et de chercher les moyens de vous voir plus souvent ?
THIBAUT
Et plus à son aise. Il n'est morgué pas sot, il aime ses commodités, voyez-vous, et il n'a pas tort : Il vaut bien mieux faire l'amour de plein pied dans la maison, que de haut en bas par-dessus la palissade.
CLITANDRE
Thibaut parle en homme de bon sens.
MARIANE
Oui ; mais n'avions-nous pas résolu que vous iriez passer les jours à Paris ?
CLITANDRE
C'est l'amour qui me retient ici.
MARIANE
Que vous reviendriez toutes les nuits, et que vous engageriez à force d'argent le maître du bac à être discret ?
CLITANDRE
Je n'ai rien épargné pour cela, je vous assure.
THIBAUT
Oh, il ne sonnera mot, il est bon homme ; mais pour ce qui est de moi, je sis diablement babillard, je vous avartis.
MARIANE
N'étions-nous pas demeurés d'accord que je parlerais à Thibaut de la passion que nous avons l'un pour l'autre ?
CLITANDRE
Je craignais votre timidité, je vous l'avoue, je songeais à vous prévenir.
MARIANE
N'étions-nous pas convenus aussi qu'il vous laisserait entrer dans le logis ?
CLITANDRE
Oui.
MARIANE
Qu'il vous recevrait dans sa chambre ?
CLITANDRE
Vous avez raison.
MARIANE
Et qu'il ne parlerait de rien à mon père ?
CLITANDRE
Il est vrai, nous sommes convenus de tout cela.
THIBAUT
Oui, mais morgué, de quoi est-ce que je sis convenu, moi ?
MARIANE
De rien encore ; mais il faut bien que tu conviennes des mêmes choses que nous.
THIBAUT
Non, palsangué, je n'en ferai rian.
CLITANDRE
Ce sont des mesures que nous avons prises.
THIBAUT
J'entends bian : mais je sis plus mal aisé à gouvarner que le maître du bac, je vous en avertis.
MARIANE
Tiens, voilà une montre d'or que je te donne.
THIBAUT
Oh non, tatigué, je ne veux rian de vous.
MARIANE
Comment donc ?
MARIANE
Quand il y a queuque frais à faire en amour, il faut que soit le Monsieu qui paie, à moins que la Madame ne soit vieille. Dans les Villages d'autour de Paris, je savons les règles.
CLITANDRE
Je vous dis que Thibaut est un homme d'esprit. Tiens, voilà une bourse, tu n'as qu'à l'ouvrir, et y prendre tout ce que tu voudras.
THIBAUT
Oh, Monsieu.
CLITANDRE
Comment ?
THIBAUT
Il n'y a point de nécessité de l'ouvrir, je la veux toute.
CLITANDRE
Tu n'as qu'à la garder, je te la donne.
MARIANE
Il est homme d'esprit, vous avez raison.
THIBAUT
Nous vela donc d'accord à présent, je serons trois têtes dans le même bonnet. Accoutez, vous n'avez pas mal fait d'y fourrer la mienne.
MARIANE
Nous pouvons compter sur ton zèle, et sur ta discrétion ?
THIBAUT
Oh, pour cela oui, la peste m'étouffe, je ne dis jamais rian : vela votre père qui va se remarier, par exemple, il vian de me le dire, est-ce que je vous en ai parlé ?
CLITANDRE
Mon père va se remarier !
THIBAUT
Que cela ne vous chagraine point, il vous mariera itou. Il attend ici aujourd'hui son gendre et sa maîtresse.
CLITANDRE
Que nous dis-tu là ?
THIBAUT
Pargué, ce qu'il m'a dit.
MARIANE
Je vous en avais averti, Clitandre, vous ne m'avez pas voulu croire.
CLITANDRE
Quelle apparence que votre père vous fît épouser un homme que vous n'avez jamais vu, qu'il ne connaît pas lui-même ?
MARIANE
C'est le fils de ses anciens amis, le Bailli de Gisors ; il y a près d'un an qu'il me menace de ce mariage, et voilà ses menaces à la veille d'être accomplies.
CLITANDRE
Il faut en empêcher l'effet.
MARIANE
Comment s'y prendre, Thibaut ?
THIBAUT
Il faudrait pour bian faire, que vous épousiez sti-ci, et que vous n'épousissiez point sti-là.
MARIANE
Oui, justement.
THIBAUT
Accoutez, ça est difficile, mais pourtant ça n'est pas impossible.
CLITANDRE
Ne pourrais-tu point nous aider à trouver quelque moyen ?
THIBAUT
Oh, pour ça non, je n'y entends goutte : mais attendez… Hé, oui… justement vela votre affaire ?
MARIANE
Quoi ?
THIBAUT
Oh, palsangué, vous êtes plus heureux que sages ; j'ai une couseine dans le village, qui sera bian notre fait.
CLITANDRE
Comment ?
THIBAUT
C'est une grosse Madame, au moins, et ce sont les mariages qui avons fait sa forteune. Alle en a tant fait, tant fait, et ça sans curé, ni tabellion : alle n'y cherche point tant de façons, aussi alle a la presse.
Presse : Foule, multitude de personnes qui se pressent. [Ac. 1762]
Tabellion : qui ne se dit à la rigueur que d'un notaire dans une seigneurie, ou justice subalterne, pour recevoir les actes qui se passent sous scel authentique, et non royal, et qu'on ne prétend ne porter point d'hypothèque hors du ressort de la seigneurie. [F]
MARIANE
Il extravague, avec sa cousine.
Etravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscretement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienséance. [F]
THIBAUT
Non morgué, je n'extravase point : rentrez dans la maison seulement, j'allons ensemble charcher la couseine, et mettre les fers au feu, ne vous boutez pas en peine.
Fers au feu : Fig., se dit quand on commence sérieusement l'exécution de quelque chose. [L]
MARIANE
N'épargnez rien, Clitandre, pour détourner le malheur qui nous menace, et songez que mon bonheur dépend entièrement du vôtre.
SCÈNE IV. Thibaut, Clitandre.
THIBAUT
Tatigué, vela un friand morceau.
CLITANDRE
Ne perdons point de temps, allons prendre avis de ta cousine.
THIBAUT
Allons venez. Hé, pargué la vela, c'est queuque bon vent qui nous la souffle envars ici, j'aurons bonne issue.
SCÈNE V. Madame Dubuisson, Clitandre, Thibaut.
CLITANDRE
Comment ! Et c'est Madame Dubuisson, je pense ?
THIBAUT
Oui, justement, c'est son nom de Paris que stilà, et la grosse Cato, c'est son nom de Village.
MADAME DUBUISSSON
Je ne me trompe point, c'est Clitandre ?
CLITANDRE
Ma chère Dubuisson, que je t'embrasse.
THIBAUT
Cette couseine-là connaît tout le monde.
MADAME DUBUISSSON
Bonjour, cousin.
THIBAUT
Votre valet, couseine.
CLITANDRE
Que je suis heureux de te rencontrer en ce pays-ci, ma chère enfant !
MADAME DUBUISSSON
Peut-on vous y rendre quelque service ?
THIBAUT
J'allions vous chercher pour ça, je vous l'amenais, et je ne savais pas que vous fussiais si bons amis.
MADAME DUBUISSSON
Hé, vraiment, c'est le neveu de Madame Desmartins.
THIBAUT
De cette belle Madame qui a été tout ce Printemps cheux vous ?
CLITANDRE
Ma tante a passé le Printemps chez toi ?
MADAME DUBUISSSON
Elle y a été quinze jours ou trois semaines à prendre du lait, Monsieur.
THIBAUT
Bon, palsangué du lait, vous vous gaussez de nous : alle y prenait bian de bon vin de Champagne, que de bian gros Monsieur apportiont de Varsailles. À la vérité drès que son mari le venait voir, alle était toujours malade ; quand il n'y était plus, tatigué qu'alle se portait bian ! Oh, je ne m'étonne plus que vous soyais si fort amoureux, vous êtes de bonne race.
MADAME DUBUISSSON
C'est un extravagant, ne prenez pas garde à ce qu'il dit.
CLITANDRE
Ce sont les affaires de mon oncle, Madame Dubuisson, ce ne sont pas les miennes.
THIBAUT
C'est bian dit, je ne sommes pas ici pour ça, j'y sommes pour notre compte.
MADAME DUBUISSSON
Ce ne sont pas les Vendanges qui vous amènent à Surêne, c'est l'amour qui vous y amène apparemment ?
CLITANDRE
Oui, ma chère Madame Dubuisson, vous voyez le plus amoureux de tous les hommes.
MADAME DUBUISSSON
N'est-ce point à Mademoiselle Thomasseau à qui vous en voulez ?
THIBAUT
Ça n'est pas malaisé à deviner, puisque je sommes ensemble.
CLITANDRE
C'est elle-même que j'adore.
MADAME DUBUISSSON
Vous n'êtes pas seul ici pour elle ; il y a chez moi un de vos rivaux, je vous en avertis.
CLITANDRE
Un de mes rivaux ?
MADAME DUBUISSSON
Et qui vient pour l'épouser même, il en a parole de son père.
CLITANDRE
C'est l'homme en question, ce gendre qu'il attend.
THIBAUT
Ça se pourrait bian, il faut que ce soit ly-même.
CLITANDRE
Ah, ma chère Dubuisson, je suis perdu, si nous ne trouvons moyen de rompre ce mariage.
MADAME DUBUISSSON
Que faire pour cela ? Je le voudrais de tout mon coeur. J'ai toujours été de vos amies, et je ne connais point ce nigaud-là ; c'est un provincial que la maîtresse des coches m'a adressé, parce qu'il n'a point voulu d'abord aller chez son beau-père, il ne l'a jamais vu, non plus que sa maîtresse.
Coche : Voiture posée sur quatre roues, qui est en forme de carrosse, à la réserve qu'il est plus grand, et qu'il n'est point suspendu. On appelle aussi coche d'eau, des bateaux publics et couverts qui servent à voiturer les personnes et les marchandises sur les rivières. [F]
THIBAUT
Je savons tout ça.
CLITANDRE
Ne pourrions-nous pas berner ce faquin-là ?
Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]
MADAME DUBUISSSON
C'est une figure assez bernable.
CLITANDRE
Le rebuter de son mariage, dégoûter de lui Monsieur Thomasseau, et le renvoyer à Gisors avec les étrivières ?
Etrivières : Courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Au plur. Coups d'étrivières. Recevoir les étrivières. Fig. Tout mauvais traitement qui humilie ou déshonore. [L]
Gisors : ville du département de l'Eure en Bormandie, au nord-ouest de Paris. Ancienne capitale du Vexin normand.
THIBAUT
Morgué, que ça est bian pensé.
MADAME DUBUISSSON
L'exécution est difficile. Votre l'Olive, n'est-il point ici ?
CLITANDRE
Non, je suis seul, et je n'ai personne.
MADAME DUBUISSSON
Mort de ma vie, nous aurions bon besoin de lui, c'est un joli homme, et notre provincial entre ses mains aurait été bien régalé.
Mort de ma vie : Autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
THIBAUT
Bon, morgué faut-il tant de façons ? Vous dites que c'est un nigaud, n'est-ce pas ? Il y a aux trois Rois une vingtaine d'égrillards qui ne demandont qu'à se divartir ; ils avont des Musiciens, des menêtriers : ce sont de bons enfants qui avont la meine d'aimer à rire : lâchons-les après ce benêt-là, ils le feront désarter, sur ma parole.
Ménétrier : Homme qui joue du violon pour faire danser. [L]
MADAME DUBUISSSON
Cela n'est pas mal imaginé : mais cela ne suffit pas.
THIBAUT
Je m'en vais toujours leux en parler, tout coup vaille ; si cela vous duit, je le mettrons en besogne. Et venez-vous-y-en, Monsieu, vous en connaîtrez queuqu'un peut-être.
Tout coup vaille : loc. adv. qui signifie, à de certains jeux, qu'en attendant la décision de ce qui est en contestation, on ne laissera pas de jouer. Fig. À tout hasard. [L]
Duire : Convenir, plaire. Vieux mot. [FC]
CLITANDRE
Je vais te suivre, tu n'as qu'à attendre.
SCÈNE VI. Madame Dubuisson, Clitandre.
CLITANDRE
Oh çà, ma chère Dubuisson, je n'ai rien de caché pour toi. Je ne roule dans le monde depuis quelque temps que par un excès de savoir faire ; les affaires de ma famille sont terriblement dérangées, ce mariage-ci peut les rétablir. J'aime Mariane, elle est riche, l'affaire est sérieuse, il ne faut pas la manquer, tu seras contente.
MADAME DUBUISSSON
Que pouvons-nous mettre en usage pour cela ?
CLITANDRE
Commençons par écarter le provincial, et gagnons du temps.
MADAME DUBUISSSON
Si nous avions quelque habile fourbe qui pût nous aider encore, je répondrais bien… Oh, par ma foi, vous êtes né coiffé, en voici un que le hasard nous adresse le plus à propos du monde.
Né coiffé : né avec la coiffe sur la tête, circonstance fortuite à laquelle la superstition attribua de singulières vertus. Fig. Être très heureux. [L]
SCÈNE VII. Clitandre, Madame Dubuisson, Lorange.
CLITANDRE
Hé, comment ! C'est Monsieur de Lorange, le plus habile empoisonneur qu'il y ait à Paris !
LORANGE
Hé, serviteur, Monsieur Clitandre : hé, comment vous en va ?
MADAME DUBUISSSON
Vous connaissez mon compère Lorange.
CLITANDRE
C'est un de mes intimes. Hé, que diantre viens-tu faire ici ?
LORANGE
Voulez-vous que je vous parle franchement ? Je ne le dirais pas à d'autres, mais à ma commère et à vous…
MADAME DUBUISSSON
Il amène quelque petite Grisette en vendange à Surêne, je gage.
Grisette : Vêtement d'étoffe grise de peu de valeur. Jeune fille de petite condition, coquette et galante, ainsi nommée parce qu'autrefois les filles de petite condition portaient de la grisette. [L]
LORANGE
Non, par ma foi, je viens faire emplette de bon vin de Champagne.
CLITANDRE
Emplette de bon vin de champagne à Surêne ?
LORANGE
Oui, parbleu, nous sommes plus de trente à Paris, qui tirons nos vins de Champagne de ce pays-ci, et nous allons chercher les vins de Bourgogne par delà Étampes.
MADAME DUBUISSSON
Mon compère Lorange est de bonne foi, comme vous voyez.
CLITANDRE
Tu es un effronté maroufle !
LORANGE
Oh ! Ne vous fâchez point ; vous ne buvez point de ces bons vins-là, vous autres ; on n'en donne qu'à ceux qui les patent le mieux, et qui s'y connaissent le moins. À de petits-maîtres de Paris, par exemple, à des filles de qualité de leur connaissance, à des enfants de famille qui prennent crédit, à des abbés qui font porter des soupers en ville ; il faut bien que tout passe.
Petit-maître : On appelle ainsi Un jeune homme de Cour, qui se distingue par un air avantageux, par un ton décisif, par des manières libres et étourdies. C'est un petit-maître. Il fait le petit-maître. [Ac. 1762]
CLITANDRE
Tu en es bien fait passer l'année dernière à ce petit homme-là…
LORANGE
Qui ?
MADAME DUBUISSSON
Ce petit homme à grande perruque, cet apprentif Magistrat qui faisait son cours de Droit chez toi, et qui donne à présent des audiences dans l'amphithéâtre de l'Opéra.
Apprentif : ou Apprenti, Celui qui est novice dans les arts et les sciences. [T]
LORANGE
Je ne sais qui vous voulez dire.
MADAME DUBUISSSON
Il y en a tant comme cela dans le monde, que Monsieur de Lorange ne peut pas se souvenir qui c'est.
CLITANDRE
Hé ! Comment gouvernes-tu ce grand inutile, qui a l'air si déterminé ; qui attend que la paix soit faite pour se mettre dans les Mousquetaires.
LORANGE
Il me doit de l'argent, mais il se déniaise. La peste ! Il soupe quelquefois chez la veuve d'un partisan qui a arrêté ses parties.
Déniaiser : Se dit aussi de ceux qui par le commerce du monde acquièrent quelque habilité, quelque expérience. [F]
Partisan : Est aussi un Financier, un homme qui fait des traités, des partis avec le Roi, qui prend ses revenus à ferme, le recouvrement des impôts, qui en donne aussi les avis et les mémoires. [T]
Parties : Au plur. Un mémoire où sont énumérés tous les articles faits, fournis ou vendus (vieilli en ce sens). [L]
CLITANDRE
Cela est heureux, des parties arrêtées !
LORANGE
Quand il vous plaira, vous qui avez tant d'aventures, vous vous acquitterez de la même manière, de huit cent francs que vous me redevez.
CLITANDRE
Moi ? Je ne t'en paierai que la moitié, tu m'as fait boire du vin de Surêne.
MADAME DUBUISSSON
Nous avons affaire de lui, ne lui rabattez rien.
LORANGE
Je me donne au diable, ce serait conscience.
C'est conscience de : il y a conscience à faire telle chose, c'est-à-dire on la ferait si la conscience ne s'y opposait, on serait coupable de la faire. [L]
MADAME DUBUISSSON
Qu'il vous aide à faire réussir votre affaire seulement, vous serez bientôt quitte, sur ma parole.
LORANGE
Parbleu, de tout mon coeur. De quoi s'agit-il ?
MADAME DUBUISSSON
Il s'agit de tromper un père, et de berner un sot.
CLITANDRE
De me faire épouser une fille riche et jolie, et d'être payé de ce que je te dois.
LORANGE
Il n'y a rien que je ne fasse, vous n'avez qu'à dire.
MADAME DUBUISSSON
Voici votre rival, allez rejoindre Thibaut ; vous avez tous trois de l'esprit, vous concerterez ensemble ce qu'il faudra faire ; et pour moi, je vous livre votre homme dans quelque panneau que vous puissiez lui tendre.
SCÈNE VIII. Madame Dubuisson, Vivien, Bastien.
VIVIEN
Allons, Bastien, ne me quittez pas, et marchez bien derrière moi, vous êtes mon laquais, au moins.
BASTIEN
Aga, votre laquais, Monsieur Vivien, je sis votre cousin, ne vous en déplaise, et quoique je sois rouge vêtu…
Aga : interjection admirative. Vieux mot et populaire, qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire Regardez, voyez un peu. [F]
VIVIEN
Oui, vous êtes mon cousin à Gisors ; mais Paris, et chez le beau-père, vous serez mon laquais, entendez-vous ?
BASTIEN
Oui, mon cousin.
VIVIEN
Oui, mon cousin ! Il faut dire : oui, Monsieur ; ce benêt-là !
BASTIEN
Hé bien, oui, Monsieur, je le dirai, mon cousin Vivien.
VIVIEN
Voilà un petit fripon qui me ferait quelque affront, il vaut mieux que j'aille sans laquais chez le beau-père. Rentrez, et ne sortez point que je ne sois revenu.
BASTIEN
Non, non, je m'en vais tant seulement panser nos cavales, et je les mènerai boire, mon cousin Vivien.
SCÈNE I.. Madame Dubuisson, Vivien.
MADAME DUBUISSSON
Vraiment, Monsieur, vous avez là un petit domestique bien affectionné, et qui a bien soin de vos montures.
VIVIEN
Ah ! Bonjour, Madame. C'est un petit gueux du pays que j'ai amené à Paris par charité pour le déniaiser seulement.
MADAME DUBUISSSON
Cela est bien louable, d'avoir ainsi de la charité pour vos parents.
VIVIEN
Oh ! Il n'est mon parent que de fort loin. C'est le petit-fils de la fille d'une bâtarde de notre famille.
MADAME DUBUISSSON
Voilà une belle généalogie !
VIVIEN
Vous voyez bien qu'il n'est mon cousin que du côté gauche. Nous peuplons beaucoup du côté gauche, nous autres.
Côté gauche : Ligne de parenté. Ils sont parents du côté du père. Le côté paternel. Le côté maternel. Être du côté gauche, être d'une naissance illégitime ; locution tirée de ce que, dans les mariages inégaux, l'époux donnait à l'épouse non la main droite mais la main gauche. [L]
MADAME DUBUISSSON
Je vous en félicite.
VIVIEN
C'est pour m'empêcher de peupler comme ça, que mon père m'envoie à Paris de si bonne heure ; car je n'ai encore que trente-huit ans, afin que vous le sachiez.
MADAME DUBUISSSON
C'est le bel âge pour se mettre en ménage.
VIVIEN
Comme il n'y a que moi de mâle légitime dans la maison de la Chaponnardière, on veut se dépêcher d'avoir de la race.
MADAME DUBUISSSON
On a bien raison de ne pas laisser périr une si belle famille.
VIVIEN
C'est une des bonnes de la Province, voyez-vous ; nous avons eu tout de suite quatre Baillis de Gisors, et autant de médecins, tous de père en fils. Cela est beau, Madame ?
MADAME DUBUISSSON
Comment, beau ! Je ne sache rien de plus noble. Monsieur Thomasseau sera bienheureux, d'avoir pour gendre Monsieur Vivien de la Chaponnardière.
VIVIEN
Sa fille est-elle jolie, Madame ? J'aime les jolies filles.
MADAME DUBUISSSON
Vous en jugerez par vous-même.
VIVIEN
Elle est sage, au moins ? Car à Paris, on dit que les filles sont diablement égrillardes.
MADAME DUBUISSSON
Mais à Paris, comme dans votre famille, on peuple quelquefois du côté gauche.
SCÈNE X. Madame Dubuisson, Vivien, Lorange en naine.
LORANGE
Bonjour, Madame Du buisson.
VIVIEN
Voilà une figure assez drôle.
MADAME DUBUISSSON, à part
C'est Lorange, je pense.
LORANGE
On m'a dit que mon petit mari de Gisors était chez vous, Madame Dubuisson. Pourquoi ne me vient-il pas voir cet animal-là ? Voilà un plaisant sot ! Oh ! Que je m'en vais lui apprendre à vivre !
MADAME DUBUISSSON
Allons, Monsieur, voilà votre maîtresse ; saluez-la donc.
VIVIEN
Comment, Madame !
MADAME DUBUISSSON
C'est Mademoiselle Thomasseau, que vous venez épouser.
VIVIEN
Quoi, ce l'est-là ?
MADAME DUBUISSSON
Elle-même ; abordez-la donc ?
VIVIEN
Vous vous moquez de moi.
LORANGE
Qui est cet original-là, Madame Dubuisson ?
MADAME DUBUISSSON
C'est votre petit mari de Gisors, Monsieur Vivien de la Chaponnardière que je vous présente.
LORANGE
Ah, le plaisant visage ! Il faut donc que j'épouse ce gobin-là ? Quel animal ? Quel brutal ! A-t-il une langue ? Sait-il parler, ce pauvre benêt ?
Gobin : Bossu. Il se dit aussi par mépris, dans le style familier et chagrin, de gens qui ne sont pas bossus. C'est un plaisant gobin. [FC]
VIVIEN
Elle est folle, Madame ; comme elle me traite !
MADAME DUBUISSSON
Les filles de Paris sont vives, comme vous voyez ; et c'est bien autre chose quand elles sont femmes.
LORANGE
Hé bien, me fera-t-il honnêteté ? Me fera-t-il compliment ? C'est une bûche, je pense : Je ne veux point d'un mari comme celui-là ; il ne remue non plus qu'une souche.
Honnêteté : Observation des bienséances de la société. Il n'a pas eu l'honnêteté d'aller le voir. [L]
Bûche : Gros morceau de bois propre à brûler. Fig. Sot, âne.[R]
MADAME DUBUISSSON
Elle a raison : démenez-vous donc un peu, parlez-lui.
VIVIEN
Que voulez-vous que je lui dise ? À deux de jeu ; si elle ne veut point de moi, je ne veux point d'elle. Adieu, Mademoiselle Thomasseau. Holà, hé, Bastien, bride nos bêtes.
Deux de jeu : On dit aussi, que les parties se font de quatre ou de six jeux, dont chacun est composé de quatre coups qu'on gagne : qu'on a l'avantage des jeux, quand on a un jeu seulement sur son adversaire ; à deux de jeu, quand on en a autant l'un que l'autre. [F]
LORANGE
Non, Monsieur de Gisors, non, vous ne partirez pas comme cela, il faut que vous voyez mon papa Thomasseau auparavant : votre mine le réjouira, car elle est fort drôle.
VIVIEN
Parbleu, la vôtre est plus ridicule que la mienne ; je n'ai ni suros, ni malandre.
Suros : Terme de Manège. C'est un calus ou dureté qui vient au canon du cheval au dessous de genou en dedans ou en dehors ; et on dit qu'il est chevillé, quand il est double, l'un en dedans, l'autre en dehors. [F]
Malandre : Terme de médecine vétérinaire. Crevasse au pli du genou du cheval. Il n'a ni suros ni malandres, se dit d'un cheval sain et net. [L]
LORANGE
Vous êtes un peu tortu-bossu : mais on vous redressera, ce n'est pas une affaire.
Tortu-bossu : On dit, qu'un homme n'est ni tortu, ni bossu, quand on le vante d'être médiocrement bien fait. On dit pour vanter la taille d'une personne, qu'elle n'est ni tortue, ni bossue. [F]
VIVIEN
Redressez-vous vous-même le corps et l'esprit, avant que de parler des autres.
LORANGE
Que je me redresse, moi ? Moi ? Que je le redresse ! Que veut-il dire cet impertinent-là, Madame Dubuisson ? Je lui pourrais bien donner de mon bâton sur les oreilles ?
MADAME DUBUISSSON
Hé, Mademoiselle, ne vous emportez pas, c'est un Provincial qui ne sait ce qu'il dit.
LORANGE
Patience, patience, qu'il m'épouse, je le frotterai bien quand je serai sa femme.
VIVIEN
Oh, par ma foi, je lui permets de m'assommer, si cela arrive.
SCÈNE XI. Madame Dubuisson, Vivien, Lorange, Thibaut, avec un manteau noir, et une emplâtre sur l'oeil.
LORANGE
Ah ! Vous voilà, papa Thomasseau, venez-vous-en un peu moriginer votre gendre, il perd le respect, je vous en avertis.
Emplâtre : Terme de pharmacie. Topique glutineux qui, se ramollissant par la chaleur, adhère à la partie sur laquelle on l'applique. Rem. : Le genre d'emplâtre a été longtemps indécis entre le genre du latin et la terminaison féminine, et dans le XVIIe siècle on le faisait souvent féminin. [L]
Morigéner : Réprimander, remettre dans l'ordre et dans le devoir (il est familier en ce sens). Rem. : C'est une faute de dire moriginer.
THIBAUT
On viant de me dire qu'il est arrivé, et il m'est avis qu'il devrait être cheux nous.
LORANGE
C'est un petit impoli qui ne sait pas vivre ; ses grossièretés me font quitter la place. Votre servante, Madame Dubuisson ; jusqu'au revoir, Monsieur de la Chaponnardière.
THIBAUT
Alle est un peu mièvre, parce qu'alle est jeune : mais en grandissant, ça changera. Votre valet notre gendre.
VIVIEN
Monsieur, je suis votre serviteur. Quoi, Madame, c'est là Monsieur Thomasseau ? Ce l'est-là ?
MADAME DUBUISSSON
Oui, lui-même, votre beau-père.
VIVIEN
Par ma foi, voilà une vilaine famille.
THIBAUT
Hé bian, qu'est-ce, à qui en avez-vous donc ? Comment se porte le bon homme de père ? Est-il toujours aussi libartin, aussi ivrogne que de couteume ?
VIVIEN
Mon père, ivrogne ?
THIBAUT
Vous ly ressemblez comme deux gouttes d'iau, et n'an dit que vous ne valez pas mieux que ly. Mais ma fille est une diablesse qui vous rangera, ne vous boutez pas en peine.
VIVIEN
Je n'y comprends rien, c'est une espèce de Paysan, que le beau-père.
MADAME DUBUISSSON
Oh, dame, la maison de Thomasseau n'est pas si noble que la vôtre, il y a bien à dire.
Dame : interj. explétive qui est une formule d'affirmation, comme hercle en latin. [L]
VIVIEN
Ouais.
THIBAUT
Le gendre n'est morgué pas content d'avoir fait le voyage.
VIVIEN
Ce n'est point avec ces gens-là que mon père a conclu mon mariage assurément, il y a quelque autre Thomasseau, Madame.
MADAME DUBUISSSON
S'il y en a, c'est donc comme chez vous, du côté gauche : mais les Thomasseau, en ligne directe, sont de Surêne ; je n'en connais point d'autres.
SCÈNE XII. Madame Dubuisson, Clitandre en bretteur, Thibaut, Vivien, Lorange encore en naine.
LORANGE
Voilà mon cousin l'Officier que j'amène voir mon prétendu.
CLITANDRE
Comment, têtebleu, voilà un garçon bien fait, et de bonne mine ; par la corbleu, il a bon dos pour porter le mousquet dans notre Compagnie ; jarnibleu, que vous avez bien choisi, mon oncle ! Serviteur, cousin.
Têtebleu : ou Tête-bleu. Espèce de jurement de l'ancienne comédie. Tête, et bleu, par euphémisme pour Dieu. [L]
Corbleu : Sorte de juron. Altération de prononciation pour corps Dieu, c'est-à-dire corps de Dieu. [L]
Jarnibleu : ou jarnidieu. Sorte de juron. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]
VIVIEN
Cousin… Je vous baise les mains, Monsieur. Est-ce encore là un Thomasseau, Madame ?
MADAME DUBUISSSON
Comment ! C'est le chevalier Thomasseau, ce fameux, ce brave Officier aux Gardes, de son métier ? Anspessade de la Colonelle, qui tue régulièrement deux hommes toutes les semaines.
Anspessade : Dans l'ancienne armée française, bas-officier d'infanterie subordonné au caporal. Mot corrompu de l'italien lancia spezzata, lance brisée. [L]
VIVIEN
Deux hommes toutes les semaines !
MADAME DUBUISSSON
Oui, tout au moins, cela va bien là, l'un portant l'autre.
VIVIEN
Miséricorde ! Où mon père m'a-t-il envoyé ? La vilaine famille !
CLITANDRE
Parbleu, mon oncle, il faut que j'enivre le cousin pour faire connaissance.
THIBAUT
Oui da, il faut bian commencer par queuque chose.
CLITANDRE
Allons, ventrebleu, cousin, allons boire ensemble.
VIVIEN
Monsieur, je vous remercie : mais…
CLITANDRE
Oh, par la sambleu, vous viendrez, car j'y ai regardé.
VIVIEN
Je ne bois jamais, Monsieur.
CLITANDRE
Mais, vous fumez quelquefois, du moins ?
VIVIEN
Oh, point du tout, je vous assure.
CLITANDRE
Maugrebleu, voilà un sot animal de cousin, il ne sait rien faire.
LORANGE
C'est un nigaud, qui est frais émoulu de la Province ; mais vous me le dégourdirai, cousin.
CLITANDRE
Ah, ah ! Palsambleu, je vous en réponds. Vous ne prétendez pas faire sitôt la noce, mon oncle ?
THIBAUT
Non, palsangué, rian ne presse.
VIVIEN
Faut auparavant qu'il fasse trois ou quatre campagnes dans notre Régiment : ne vous mettez pas en peine, je le ferai assommer, ou j'en ferai quelque chose.
VIVIEN
Trois ou quatre campagnes, moi ! Ma chère Madame.
MADAME DUBUISSSON
Voilà comme le Chevalier Thomasseau fait des recrues.
CLITANDRE
Allons : hé, marchez à moi, cousin.
VIVIEN
Au secours ! À moi, Bastien, miséricorde !
CLITANDRE
Comment ? Palsambleu, vous faites rébellion !
VIVIEN
Ma chère Madame, revanchez-moi.
Revancher : Terme familier. Venger, en le secourant et le défendant, quelqu'un qui est attaqué. Se revancher, v. réfl. Se défendre. Rendre la pareille en mal.[L]
MADAME DUBUISSSON
Faites ce qu'il vous dit, ne le mettez pas en colère ; il n'a encore tué personne, et voilà bientôt la fin de la semaine.
VIVIEN
Le maudit pays, le maudit pays !
LORANGE
Donnez-moi la main, mon petit mari, ne vous faites point tirer l'oreille.
MADAME DUBUISSSON, à Clitandre
Voilà Monsieur Thomasseau, tout est perdu.
CLITANDRE
Ma tante et ma soeur sont avec lui. Qu'est-ce que cela signifie ?
MADAME DUBUISSSON
Je vous en rendrai compte, allez-vous-en : qu'elles ne vous voient point dans cet équipage.
SCÈNE XIII. Madame Dubuisson, Madame Desmartins, Angélique, Monsieur Thomasseau.
MADAME DESMARTINS
Hé ! Te voilà, Madame Dubuisson : j'ai fait mettre mon carrosse chez toi.
MADAME DUBUISSSON
Apparemment, Madame, M. Thomasseau m'ôte l'avantage de vous y donner un appartement ?
MADAME DESMARTINS
Je me partage, Madame Dubuisson ; j'ai passé tout le printemps chez toi, je viens passer les Vendanges avec ma nièce, et en équipage de Vendangeuses, comme tu vois.
MONSIEUR THOMASSEAU
C'est bien de l'honneur que vous me faites, Madame, et vous serez toujours la maîtresse de tout ce qui dépendra de moi.
MADAME DESMARTINS
Il faut avouer que Monsieur Thomasseau est la politesse et la galanterie même.
MONSIEUR THOMASSEAU
Ah ! Madame.
MADAME DUBUISSSON
Il a assez vécu pour savoir vivre. Mais, Madame, cette jeune personne est donc votre nièce ?
MADAME DESMARTINS
Oui, ma chère. Allons ma nièce, saluez Madame Dubuisson, c'est une bonne personne que vous ne serez point fâchée de connaître dans la suite.
ANGÉLIQUE
Il suffit qu'elle soit de vos amies, pour me donner bonne opinion de son mérite.
MONSIEUR THOMASSEAU
N'est-ce pas là un aimable enfant, Madame Dubuisson ?
MADAME DUBUISSSON
On ne peut l'être davantage.
MONSIEUR THOMASSEAU
N'est-il pas vrai ? Oh çà, Mesdames, voilà la maison de votre petit serviteur, nous y serons plus commodément qu'ici.
ANGÉLIQUE
Je meurs d'impatience d'embrasser Mademoiselle votre fille.
MONSIEUR THOMASSEAU
Elle sera ravie d'avoir l'honneur de vous faire la révérence.
MADAME DESMARTINS
Nous nous verrons, Madame Dubuisson.
MADAME DUBUISSSON
Votre servante, Madame.
MONSIEUR THOMASSEAU
Attends-moi ici, ma voisine, j'ai quelque chose à te dire.
SCÈNE XIV.
MADAME DUBUISSSON, seule
Le pauvre Monsieur Thomasseau est en assez bonne main. Madame Desmartins, et sa petite nièce le mèneront loin, s'il veut les suivre : elles ne s'attendent pas à trouver Clitandre en ce pays-ci : mais il est bon Prince. Son rival et son amour l'occupent trop pour lui laisser le temps de songer à troubler la fête. Mais voici déjà le bon homme, quelle confidence me veut-il faire ?
SCÈNE XV. Monsieur Thomasseau, Madame Dubuisson.
MONSIEUR THOMASSEAU
Oh çà, ma chère voisine, tu connais les Dames qui sont chez moi ?
MADAME DUBUISSSON
Oui, Monsieur. Madame Desmartins, c'est la plus vertueuse personne du monde, sage, honnête, douce, complaisante, l'esprit bien fait, l'humeur enjouée, les manières engageantes. Je ne sais où vous avez pêché cette connaissance-là : mais vous avez fait là une bonne trouvaille.
MONSIEUR THOMASSEAU
Je choisis bien mes gens, dis, n'est-il pas vrai ? Et la petite nièce, qu'en dis-tu ?
MADAME DUBUISSSON
Je ne la connaissais pas : mais j'en ai ouï parler mille fois à sa tante. C'est un petit modèle de perfection, c'est la sagesse en mignature, une fille élevée comme une Princesse, un coeur de Reine. Elle possède elle seule assez de talents pour rendre une douzaine de filles des plus accomplies.
Mignature : ou miniature. Quelque chose de joli et de petite dimension. [L]
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu me ravis, Madame Dubuisson, de m'en parler de cette manière.
MADAME DUBUISSSON
Comment donc, Monsieur, quel intérêt prenez-vous…
MONSIEUR THOMASSEAU
Je te prie de la noce, Madame Dubuisson.
Pirer de : Prier à, inviter avec quelque cérémonie. Prier de, même sens. [L]
MADAME DUBUISSSON
Quoi, vous épousez la petite nièce ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Oui, mon enfant, ne suis-je pas bien heureux ?
MADAME DUBUISSSON
Ah ! Que ce parti-là vous convient bien, Monsieur ! Et que vous allez passer agréablement le reste de vos jours !
MONSIEUR THOMASSEAU
Je t'en réponds. Je me défais de ma fille, et je l'envoie dans le fonds de la Province.
MADAME DUBUISSSON
Quelle conduite !
SCÈNE XVI. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Vivien.
VIVIEN, derrière le Théâtre
À l'aide ! Au secours ! À la force !
MONSIEUR THOMASSEAU
Quel bruit confus est-ce là ?
MADAME DUBUISSSON, à part
Ah ! Monsieur de la Chaponnardière est échappé ; nous allons voir de belles affaires.
VIVIEN
Hé par charité, Monsieur, Madame, ayez pitié de moi.
MONSIEUR THOMASSEAU
Qu'est-ce qu'il y a, Monsieur, à qui en avez-vous ?
VIVIEN
Ah ! Je n'en puis plus.
MADAME DUBUISSSON, à part
Voilà le gendre et le beau-père aux prises ; allons avertir Clitandre des sentiments où Monsieur Thomasseau est pour sa famille.
SCÈNE XVII. Monsieur Thomasseau, Vivien.
MONSIEUR THOMASSEAU
Que vous a-t-on fait ? Qui êtes-vous, Monsieur ?
VIVIEN
Je suis un honnête homme de Normandie, Monsieur.
MONSIEUR THOMASSEAU
De Normandie ?
VIVIEN
Oui, Monsieur, et pour mes péchés je suis venu ici dans le dessein d'épouser la fille d'un Monsieur Thomasseau, qui est le plus grand coquin, le plus grand maraud…
MONSIEUR THOMASSEAU
Comment donc, Monsieur, prenez garde à ce que vous dites.
VIVIEN
C'et la vérité, Monsieur, il a une fille qui est la créature la plus maussade, et la plus effrontée…
MONSIEUR THOMASSEAU
Monsieur…
VIVIEN
Un coquin de cousin qui est un homme à pendre : c'est bien la plus détestable famille que cette famille-là.
MONSIEUR THOMASSEAU
Vous êtes un fripon, et un insolent, de parler des gens d'honneur comme vous faites, et je vous donnerai mille coups de bâton, afin que vous le sachiez.
VIVIEN
Que la peste m'étouffe, si je ne vous dis vrai. Vous ne connaissez point ces gens-là, Monsieur, si vous les aviez vus seulement.
MONSIEUR THOMASSEAU
Et savez-vous bien que je suis Monsieur Thomasseau, moi qui vous parle ?
VIVIEN
Non, non, Monsieur, ce n'est pas vous, je viens de le quitter, il est aux trois Rois avec sa fille et des Soldats aux Gardes.
MONSIEUR THOMASSEAU
Voilà un maraud qui a perdu l'esprit, ou qui vient ici pour m'insulter.
VIVIEN
Tenez, il est borgne et boiteux, Monsieur Thomasseau ; je viens de le quitter, vous dis-je.
MONSIEUR THOMASSEAU
Il y a ici quelque chose que je ne comprends point.
VIVIEN
Et sa fille a le visage de travers, elle est bossue, naine et boiteuse.
MONSIEUR THOMASSEAU
C'est une pièce qu'on m'a voulu faire.
Pièce : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, comparé à une pièce de théâtre ; car c'est ainsi que s'explique l'emploi du mot en ce sens. [L]
VIVIEN
Vous avez l'air d'un honnête homme, Monsieur, je vous demande votre protection contre ces canailles-là.
MONSIEUR THOMASSEAU
Il faut en rire malgré moi. Oui, je vous l'accorde, c'est une plaisanterie qu'on vous a faite. Vous êtes un nouveau débarqué en ce pays-ci, quelques égrillards ont voulu rire à vos dépends et aux miens.
VIVIEN
Il y a de méchantes gens. Pour moi, Monsieur, je suis sans malice.
MONSIEUR THOMASSEAU
Je le vois bien. Oh çà, c'est moi qui suis Monsieur Thomasseau, encore une fois.
VIVIEN
Et moi, Monsieur Vivien de la Chaponnardière.
MONSIEUR THOMASSEAU
Ma fille est jeune et belle, et n'est ni naine, ni bossue.
VIVIEN
En ce cas-là je viens pour être votre gendre, et voilà une lettre de mon père.
MONSIEUR THOMASSEAU
Je reconnais son seing et son écriture.
SCÈNE XVIII. Madame Dubuisson, Clitandre, Monsieur Thomasseau, Vivien.
MADAME DUBUISSSON, à Clitandre
Cela est comme je vous le dis, entrez dans ce logis, votre tante et votre soeur y sont, et vous ne risquez rien.
CLITANDRE
Mais si ce gendre malotru…
MADAME DUBUISSSON
Il ne le sera pas, je vous en réponds : le voilà encore avec Monsieur Thomasseau ; entrez, vous dis-je, et nous laissez faire.
SCÈNE XIX. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Vivien.
MADAME DUBUISSSON
Hé bien, avez-vous su ce qu'avait cet honnête Monsieur, pour faire tant de bruit ?
MONSIEUR THOMASSEAU
C'est le fils d'un de mes amis, ma voisine, qui vient ici pour être mon gendre.
VIVIEN
Je vous le disais bien, moi, que le Thomasseau de tantôt n'était pas le véritable, et qu'il y en avait quelque autre.
MADAME DUBUISSSON
Je vous félicite de l'avoir trouvé.
VIVIEN
Si je vous en avais cru pourtant… Écoutez, je crois que vous êtes une friponne, Madame.
MONSIEUR THOMASSEAU
Comment, mon gendre ?
VIVIEN
Elle était de complot avec vos cadets, ces vilains Thomasseaux que je vous ai dit.
MADAME DUBUISSSON
Votre gendre est un peu fou, Monsieur, il est bon de vous en avertir.
SCÈNE XX. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Vivien, Thibaut.
THIBAUT
Ah ! Vous vela, Monsieur, n'avez-vous point vu par hasard une Madame de Paris qui vous charche ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Une Dame de Paris ! Que me veut-elle ?
THIBAUT
Alle m'a dit de vous dire qu'alle veut vous dire queuque chose, qu'alle dit qui est de conséquence.
MONSIEUR THOMASSEAU
Quand elle viendra, nous saurons ce que c'est.
THIBAUT, en regardant Vivien
Ah, ah, ah, ah.
VIVIEN, en se retournant pour voir de quoi rit Thibaut
Cet homme-là se moque de moi, je pense ?
THIBAUT
Tatigué, que vela un drôle de corps ! Ah, ah, ah, ah.
MONSIEUR THOMASSEAU
Te tairas-tu, maraud ? C'est mon gendre.
THIBAUT
Ah, ah, ah, ah, comme il se gausse, couseine.
MADAME DUBUISSSON
Il ne se gausse point, c'est la vérité.
THIBAUT
Quoi, c'est là ce mari qu'ous avez fait venir exprès pour Mademoiselle Mariane ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Oui, lui-même, qu'en veux-tu dire ?
THIBAUT
Morgué, votre fille choisit mieux que vous, je me donne au diable, le gars de la petite ruelle vaut trente maris comme stila ; je vous l'avais bian dit qu'ils se trouverions deux. Je m'en vais vous l'amener, vous varrez vous-même.
MONSIEUR THOMASSEAU
Madame Dubuisson, vous avez un cousin qui devient bien insolent, je le mettrai dehors si cela continue.
SCÈNE XXI. Monsieur Thomasseau, Vivien, Madame Dubuisson.
VIVIEN
Tenez, beau-père, j'ai dans la pensée que ce paysan-là est le Thomasseau de tantôt, hors qu'il n'est plus borgne.
MONSIEUR THOMASSEAU
Lui ! Point du tout, c'est mon jardinier.
SCÈNE XXII. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Vivien, Thibaut, Lorange.
THIBAUT
Pargué, je revians sur mes pas, et je m'en retorne de même ; vela cette Madame de Paris qui vous demande.
LORANGE, en Demoiselle
Monsieur, je suis votre très humble servante.
MONSIEUR THOMASSEAU
Je suis votre serviteur, Madame.
VIVIEN
Voilà une grande fille qui n'est pas mal faite.
MADAME DUBUISSSON
Hé, comment, c'est Mademoiselle Duhazard, si je ne me trompe ?
LORANGE
Oui, ma chère Madame Dubuisson, c'est moi-même.
MONSIEUR THOMASSEAU
Tu connais cette personne-là, ma voisine ?
MADAME DUBUISSSON
Vraiment oui, c'est une de nos amies, une fort honnête fille, qui postule pour chanter gratis à l'Opéra, afin de se faire connaître. Hé, qui vous amène en ce pays-ci, Mademoiselle ?
LORANGE
Trois Officiers de Dragons de mes bons amis m'ont engagée d'y venir en Vendanges ; et comme j'ai su par occasion que Monsieur Vivien de la Chaponnardière y était pour épouser la fille de Monsieur, j'ai cru ne pouvoir me dispenser de mettre empêchement à ce mariage.
VIVIEN
Mettre empêchement à mon mariage ! Et de quel droit, Madame ?
LORANGE
Comment de quel droit, petit perfide ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Que veut dire ceci, mon gendre ?
VIVIEN
Le Diable m'emporte, si j'en sais tien, je ne connais point cette créature-là.
LORANGE
Tu ne me connais point, traître ? Je te dévisagerai, si on me laisse faire.
Dévisager : Déchirer le visage avec les ongles ou les griffes. [L]
MADAME DUBUISSSON
Hé, ne vous emportez pas de la sorte.
LORANGE
Tu ne me connais pas ? N'est-ce pas toi qui m'as mise dans mes meubles ?
Mettre une femme dans ses meubles : se dit d'un homme qui donne un logement à une maîtresse qu'il a en ville. [L]
VIVIEN
Moi ?
MONSIEUR THOMASSEAU
Mon gendre ?
LORANGE
Avant que je connaisse ce libertin-là, ma réputation flairait comme baume dans tout le quartier du Palais-Royal.
MADAME DUBUISSSON
Je vous le disais bien, elle a toujours passé pour une fille très sage.
LORANGE
Si vous saviez, Monsieur, comme il m'a attrapée.
MONSIEUR THOMASSEAU
Cela ne vaut rien, mon gendre ; voilà de mauvaises manières.
VIVIEN
Je vous proteste, Monsieur Thomasseau.
LORANGE
Tenez, Monsieur, il venait quelquefois chez une honnête Marquise qui donne à jouer ; il me vit, je lui plus ; je le vis, il me plut.
MADAME DUBUISSSON
Il vous proposa quelques parties de plaisir ?
LORANGE
Vraiment, nous soupâmes ensemble dès le soir même ; il me fit boire tant de ratafia, et tant manger de truffes. Oh, pour cela l'argent ne lui coûte rien, il fait bien les choses.
MADAME DUBUISSSON
Cet homme-là est d'une grande dépense, au moins.
MONSIEUR THOMASSEAU
Oui, cela n'accommode point un ménage.
MADAME DUBUISSSON
Il ne faut pas demander si le lendemain il alla vous rendre visite ?
LORANGE
Oui, Madame, et deux jours après il m'envoya une tapisserie de brocatelle, un petit lit de damas feuille morte, avec la petite oie.
Brocatelle : Petite étoffe faite de coton ou de grosse soie à l'imitation du brocat. Il y en a aussi de toute soie et de toute laine. [F]
Damas : Etoffe faite de soie, qui a des parties élevées qui représentent des fleurs, ou autres figures. C'est une espèce de mohaire et de satin mêlés ensemble, en telle sorte que ce qui n'est pas satin d'un côté, l'est de l'autre. [F]
MONSIEUR THOMASSEAU
Un lit de damas ! Cela est violent.
VIVIEN
Si j'ai jamais vu cette coquine là, si je sais ce que c'est que tout ce qu'elle dit.
LORANGE
Oh, tu as beau nier, il faut que tu m'épouses, ou que tu sois pendu.
VIVIEN
Je vous épouserai, moi ?
LORANGE
Oui, par la ventrebleu, tu m'épouseras ?
MADAME DUBUISSSON
Ne vous tourmentez donc point, Mademoiselle, vous vous ferez malade.
LORANGE
Ah, je veux que cinq cents diables me tordent le cou, Madame, si…
MADAME DUBUISSSON
Voilà, une effrontée carogne.
Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]
MONSIEUR THOMASSEAU
Allez, Monsieur, vous devriez mourir de honte de faire des présents à des filles qui jurent comme cela.
SCÈNE XXIII. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Vivien, Thibaut, Clitandre.
THIBAUT
Tenez, Monsieur, vela le mari que votre fille a fait venir de Paris, et vela sti que vous avez fait venir de campagne. Alle veut sti-ci, et ne veut point sti-là, est-ce qu'alle a tort ? Regardez-les bian, qu'eux comparaison !
SCÈNE XXIV. Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Clitandre, Mariane, Thibaut, Vivien, Madame Desmartins, Angélique.
MONSIEUR THOMASSEAU
Approchez, ma fille, approchez.
MARIANE
Souffrez, mon père, que je me jette à vos genoux, pour vous conjurer instamment de ne me pas forcer…
MONSIEUR THOMASSEAU
Ne me priez de rien, ma fille, l'affaire est conclue dans ma tête.
MARIANE
Ah, mon père !
MONSIEUR THOMASSEAU
Votre mariage est déjà rompu avec Monsieur, c'est une affaire faite ; je ne veux point de débauché dans ma famille.
VIVIEN
Quoi ! Vous croyez, Monsieur Thomasseau…
MONSIEUR THOMASSEAU
Voilà qui est fini, vous dis-je, j'écrirai à votre père.
CLITANDRE
Oserai-je me flatter, Monsieur…
MONSIEUR THOMASSEAU
Pour terminer quelque chose avec vous, Monsieur, il faut savoir qui vous êtes.
CLITANDRE
Il ne sera pas malaisé de vous en instruire, voilà ma tante et ma soeur…
MONSIEUR THOMASSEAU
Vous êtes le frère de cette adorable personne ?
MADAME DESMARTINS
Si vous êtes toujours dans le dessein d'épouser ma nièce, il faut consentir au bonheur de mon neveu, pour le faire consentir au vôtre.
MONSIEUR THOMASSEAU
Sur ce pied-là, c'est une affaire faite, et nous serons bientôt d'accord.
VIVIEN
Hé, qu'est-ce donc, me faire venir exprès de Gisors pour se moquer de moi ?
LORANGE
Consolez-vous, Monsieur ; jeune et nigaud comme vous êtes, vous ne manquerez pas de bonne fortune.
On entend un bruit de hautbois et de musettes.
MONSIEUR THOMASSEAU
Quelle musique est cela ?
MADAME DUBUISSSON
C'est un petit bal de campagne que Mademoiselle Duhazard a préparé pour Monsieur Vivien, apparemment.
MONSIEUR THOMASSEAU
Comment donc ?
MADAME DUBUISSSON
Comme fille postulante d'Opéra, il faut qu'elle donne un plat de son métier à la compagnie.
LORANGE
Et comme maître de l'Épée de bois, si vous voulez, je ferai le festin des deux mariages.
MONSIEUR THOMASSEAU
Mademoiselle Duhazard est un cabaretier.
LORANGE
Fort à votre service.
VIVIEN
Je vous le disais bien, moi, qu'on me faisait pièce.
LORANGE
Sans rancune, Monsieur Vivien, nous vous avons empêché de vous marier, ce n'est pas vous rendre un mauvais service. Allons, gai, Messieurs de la symphonie : honneur à Monsieur Vivien, et à nos vendanges.
DIVERTISSEMENT.
Plusieurs vendangeurs et vendangeuses, précédés de quelques hautbois et d'une musette, entrent en dansant.
PREMIER VENDANGEUR
Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux. J'avons des Vendanges nouvelles, Qui sont des plus belles, Nargue du vin vieux. Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.Nargue : qui n'admet point d'article. Terme de raillerie et de mépris, par lequel on marque le peu de cas que l'on fait de quelqu'un ou de quelque chose. [Ac. 1762]
SECOND VENDANGEUR
Darlu, Rousseau, Fitte et Forelle. En avons dans l'aile Avec leur vin vieux. Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.PREMIER VENDANGEUR
Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.Tous les acteurs de la comédie et du divertissement font la révérence à Monsieur Vivien, en répétant.
PREMIER VENDANGEUR
Qu'il est docile ! Et qu'il prend bien Le bon parti dans cette affaire ! Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.LE CHOEUR répète
Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.Deux vendangeurs et deux vendangeuses, dansent une entrée grotesque.
SECOND VENDANGEUR
Morgué, morgué, point de mélancolie, J'ons bon vin et femme jolie, N'est-ce pas pour vivre contents ? Tout ce qui peut me chagriner l'âme, J'ons du vin nouviau tous les ans : Mais j'ons toujours la même femme.Entrée d'un Sabotier seul.
MADAME DESMARTINS, vêtue en vendangeuse, chante
Amants, qui venez en vendange, L'Amour ne trouve point étrange Qu'au Dieu du vin vous fassiez votre cour. Dans une heureuse intelligence Ces Dieux se servent tour à tour, L'Amour aide à Bacchus, et par reconnaissance, Bien, souvent Bacchus avance Les affaires de l'amour.Un paysan danse une entrée comique avec Angélique, qui est vêtue en vendangeuse.
SECOND VENDANGEUR
Les plus habiles Vendangeuses, Quoi qu'ordonne le Dieu du Vin, Ne sont jamais assez soigneuses Pour bien cueillir tout le raisin. Mais aux Vendanges de Surêne, Avec les Jeux et les Ris, Le Dieu des Amours amène Des grappilleuses de paris.Un grand benêt de paysan danse seul d'une manière niaise : quand il a fini Madame Desmartins s'avance au bord du théâtre, au milieu des deux vendangeurs. Ils chantent les couplets suivants, que tous les acteurs de la Comédie et du divertissement répètent en chantant.
PREMIER VENDANGEUR
Profitez bien, jeunes fillettes, Des moments faits pour les amours ; Quand on a passé ses beaux jours, Adieu paniers, Vendanges sont faites.MADAME DESMARTINS
Cachez bien les faveurs secrètes, Amants, dont vous comblés. Sitôt que vous les révélez, Adieu paniers, Vendanges sont faites.SECOND VENDANGEUR
Il faut savoir en amourettes Se saisir des tendres moments : Pour les trop timides Amants, Adieu paniers, Vendanges sont faites.PREMIER VENDANGEUR
Faites bien vos marchés, Grisettes, Avant qu'aimer les grands Seigneurs : Sitôt qu'ils ont eu vos faveurs, Adieu paniers, Vendanges sont faites.Tous les acteurs et actrices rentrent en dansant et en chantant, et Madame Desmartins, qui demeure seule sur le théâtre, adresse à l'assemblée ce dernier couplet.
MADAME DESMARTINS
Défiez-vous de ces coquettes, Qui n'en veulent qu'à vos écus ; Sitôt que vous n'en aurez plus, Adieu paniers, vendanges sont faites.Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants, celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0