Comédie en vers· Comédie en 5 Actes et en vers
Les Comédiens
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre royal de l'Odéon, par les comédiens du Roi, le 6 janvier 1820 ; et reprise sur le Théâtre Français, le 13 juin 1832.
Personnages
- GRAINVILLE, riche héritier, M. PERRIER
- LORD PEMBROCK, M. REGNIER
- VICTOR, jeune premier M. DAVID
- FLORIDORE, jeune premier M. COLSON
- BELROSE, valet. M. SAMSON
- BLINVAL, père noble M.DCPARAY
- BERNARD, confident. M. A. DAILLY
- MADAME BLINVAL, grande coquette. Mlle MANTE
- MADEMOISELLE ESTELLE, soubrette. Mlle DUPONT
- LUCILE, ingénue. Mlle ANAÏS
ACTE I
Le théâtre représente un foyer élégant.
SCÈNE I.
GRANVILLE, seul, assis auprès d'une table, un journal à la main
Pour réintroduire ici ce moyen n'est pas mal ; Non, ma foi. Relisons l'article du journal.Grande terreur chez nos puissances dramatiques ! On assure que le Ministère, jaloux d'étendre aux départements certaines mesures que la décadence de l'art avait rendues nécessaires dans la capitale, vient de nommer un inspecteur général des théâtres de province. Ce personnage redoutable doit, dit-on, parcourir nos principales villes, et se présenter sous un nom supposé chez nos comédiens pour juger par lui-même des abus qui peuvent appeler l'attention de l'autorité.
En me donnant pour lui j'en saurai davantage. Qui peut me démentir ? Personne. Allons,courage ! Je connais mon théâtre, et veux, en amateur, Jouer à mon profit le rôle d'inspecteur.SCÈNE II. Granville, Lord Pembrock.
PEMBROCK, en entrant
À travers les détours de ces corridors sombres, J'ai cru m'ensevelir dans le séjour des ombres : Que béni soit le jour qui me luit à la fin !GRANVILLE
Eh ! C'est mylord Pembrock ! Quel est l'heureux destin Qui, rendant à mes voeux sa grâce britannique, L'a conduite à Bordeaux dans le foyer comique ?GRANVILLE
En parfaite santé, mylord, et sans naufrage. Mais vous dans un foyer !... Quelque intrigue, je gage !PEMBROCK
Non ; d'un monsieur Bernard je cherche le bureau. On doit donner ce soir un ouvrage nouveau ; Le journal que je lis d'avance en fait l'éloge : Je viens tout bonnement pour louer une loge.GRANVILLE
Comment donc ?PEMBROCK
Ce lien à mon âge est précoce. De voyager par ton je me suis fatigué ; Mais je voulais, des arts amateur distingué, Pour me donner à Londres un vernis littéraire, Citer vos beaux esprits dans mon itinéraire. Tandis que mon album, chargé de vers charmants, Achevait sa moisson dans les départements, L'amour surprit mon coeur entre Dax et Bayonne ; Je prends racine en France, et fais souche gasconne.GRANVILLE
Quoi, vous vous mariez ?PEMBROCK
Le trait qui m'a dompté Des regards d'une veuve est parti cet été ; Je roulais vers Bayonne, où tendait mon voyage : Soudain vient à passer un brillant équipage, Qui, par mon Phaéton dans sa course heurté, Aux cris des voyageurs s'abat sur le côté. J'arrête et vois descendre une femme, expirante ; Elle tombe sans force aux bras de sa suivante, L'oeil éteint, le front pâle et les cheveux épars. Moi qui soutiens toujours l'honneur des léopards, Surtout auprès du sexe, en offrant ma voiture Je tourne un compliment qui d'abord la rassure. Sa suivante à mon char la conduit par la main ; Elle allait à Bordeaux,j'en reprends le chemin. Les plus fières beautés n'ont jamais dans l'Asie D'un aiguillon si vif piqué ma fantaisie ; Mes regards, attachés sur ses yeux languissants, Commençaient à parler du trouble de mes sens. Mais j'apprends qu'elle est veuve ; elle pleure, et ses larmes Contre ma liberté sont de mortelles armes. Je l'invite à l'auberge, en termes délicats, A tromper sa douleur par un frugal repas. La baronne consent, car c'est une baronne, Et la Tamise enfin soupe avec la Garonne.PEMBROCK
C'est mon faible. À Bordeaux nous arrivons tous trois. La maison de ma veuve aussitôt m'est ouverte. De ses parents très jeune elle a pleuré la perte, Et n'a plus qu'une tante, aimable à cinquante ans, Qui fut par sa vertu l'exemple de son temps. J'ai pris, pour les charmer, les façons du grand monde : Fertile en traits heureux qui sentent la Gironde, J'étonne les Gascons de mes airs étourdis ; Je ne dis plus goddam et jure par sandis. Comme au seul nom d'amour leur fierté s'effarouche, Enfin le mot d'hymen est sorti de ma bouche.PEMBROCK
Les accords sont signés, je lui rends son époux. Je vais donc la former, cette adorable chaîne ! Que n'est-ce dès demain ! Mais ma belle inhumaine Sur mon bonheur futur fait un léger emprunt, Pour accorder huit jours aux mânes du défunt, Lequel, étant Français, toutes les nuits l'obsède, Très courroucé, dit-on, qu'un Anglais lui succède. Ma veuve, très jalouse, exige sur ma foi Que pendant tout son deuil je m'enferme chez moi, Et croit, en m'imposant cette triste huitaine, De son pauvre baron consoler l'âme en peine. Elle est femme et timide ; en époux résigné, Chez moi par un serment je me suis consigné.PEMBROCK
Je retiens une loge grillée : Qui diable peut me voir ? Ferai-je une noirceur En manquant de parole à mon prédécesseur ? Je suis, vous le savez, littérateur dans l'âme, Et l'amour doit céder quand Apollon réclame. Mais ce monsieur Bernard, qu'on a dû prévenir, Tranchant du grand seigneur, tarde bien à venir.GRANVILLE
Nos messieurs du théâtre ont tous ce privilège. J'attends depuis une heure un ami de collège, Le Crispin de la troupe.Crispin : Valet de comédie avec un costume et un caractère convenus ; le crispin est tout en noir, en pantalon collant, et avec un petit manteau qui descend à peine jusqu'aux reins et dont il s'enveloppe souvent ; il est attaché à son maître, mais lui fait cependant d'assez mauvais tours quand l'occasion s'en présente. Fig. C'est un crispin, se dit d'un homme qui a des allures du Crispin de la comédie. [L]
PEMBROCK
Eh ! Mais, par quel hasard Avez-vous donc quitté votre oncle Balthazard ? D'intendant près de lui vous remplissiez l'office, Et ce fut par vos soins qu'il me rendit service.GRANVILLE
Il vivait au Mogol en forban retiré, Quand il fut par la mort surpris contre son gré : La faculté du lieu le traita, Dieu sait comme ; Ils étaient trois docteurs, et pourtant.GRANVILLE
Qu'il mourût. Maints convoiteurs de biens se tenaient à l'affût, Et voulaient, dans l'espoir de happer l'héritage, De son dernier soupir s'emparer au passage ; Mais un rayon d'en haut le vint illuminer. Quoiqu'il fût plus enclin I prendre qu'à donner, Sur son lit de douleur un reste de tendresse, Ranimant ses esprits glacés par la vieillesse, Lui fit signer un acte, à ses derniers moments, Qui me semble un chef-d'oeuvre en fait de testaments.Convoiteur : Celui qui convoite un bien, qui le désire avidement.
PEMBROCK
Un chef-d'oeuvre ! Pourquoi ?PEMBROCK
Excellente raison !GRANVILLE
Je dus, quand j'héritai, Pour remplir du mourant l'expresse volonté, M'informer à Bordeaux de sa nièce Lucile, Auprès d'un vieux parent dont elle est la pupille, De l'artiste Bernard, confident par état, Et qui ne risque rien de mourir intestat, Car il n'a pas le sou. Mon oncle, article seize, Me la choisit pour femme au cas qu'elle me plaise ; Sinon, de la doter il m'impose la loi. Pouvais-je de son or faire un meilleur emploi ? Échappé pour Lucile aux fureurs de Neptune, J'apportais à ses pieds mon coeur et ma fortune ; J'apprends, pour mes amours funeste pronostic, Qu'elle fait par son jeu les beaux jours du public. Enfin, moi son futur, hier je ne l'ai vue Qu'en payant au bureau ma première entrevue.Fureurs de Neptune : la mer et ses tempêtes.
PEMBROCK
Comment la trouvez-vous ?PEMBROCK
Je ne vous défends pas de lui rendre justice ; Mais auriez-vous dessein d'épouser une actrice ?GRANVILLE
Non. je ne sais, mylord ; ou plutôt, j'en conviens, Admis chez ces messieurs, sans parler de mes biens, Je veux étudier ses moeurs, son caractère, Dont il n'est pas prudent de juger du parterre. Le tableau, vu de près, blesse-t-il mes regards ? Je me nomme un matin, je la dote et je pars ; J'embrasse une entreprise en naufrages féconde, Et, pour me consoler, cours découvrir un monde. Si malgré ses beaux yeux Lucile a résisté À deux grands ennemis, plaisir et pauvreté, Je l'enlève au théâtre, en un mot je l'épouse, Et l'enchaîne au destin d'un nouveau La Pérouse.La Pérouse, Jean François Galaup de (1741-1788) : Navigateur français né à Albi. Mena une campagne avec succès contre les comptoirs anglais dans la Baie d'Hudson. Il disparut avec ses deux vaisseaux, La Bousolle et l'Astrolabe, en 1788.
SCÈNE III. Les Précédents, Bernard.
BERNARD
Au bureau, m'a-t-on dit, où j'arrive un peu tard, Un gentilhomme anglais cherchait monsieur Bernard.PEMBROCK
Seriez-vous.GRANVILLE, à part
Ah ! Mon cousin Bernard a l'air d'un bien brave homme !BERNARD, à Pembrock
Il faut être à son poste ; un inspecteur, dit-on, De Paris à dessein parti sous un faux nom, Doit s'introduire ici sans se faire connaître.GRANVILLE,à part
Passer pour l'inspecteur me semble un coup de maître.PEMBROCK
Cher Granville, au revoir.SCÈNE IV.
GRANVILLE, seul
Ce folâtre Pembrock, il est toujours le même ; Je me défie un peu de la beauté qu'il aime ; Son amour-propre anglais, souvent humilié, Dans les tours qu'on lui joue est toujours pour moitié. Mais quoi ! Déjà midi ? Je plains fort la personne Exacte au rendez-vous qu'au théâtre on lui donne.SCÈNE V. Granville, Belrose.
GRANVILLE
Eh bien ! Belrose, passe. Te souvient-il, mon cher, qu'autrefois dans la classe Tu te mêlais déjà de déclamation ? Ton instinct t'y portait.BELROSE
Dis ma vocation.GRANVILLE
Artiste si tu veux ; si bien que ton appui Peut m'impatroniser dans la troupe aujourd'hui ?Impatroniser : Introduire comme une sorte de patron, de maître. [L]
GRANVILLE
À tout propos, morbleu ! Veux-tu me contrôler ? Je n'ai qu'à dire un mot, mon cher, tu vas trembler.BELROSE
Quel est ce mot terrible ?BELROSE, étonné
C'est vrai : Paris vers nous détache un inspecteur Qui doit porter dans l'ombre un oeil observateur, Et, pour venger les droits de l'art en décadence, Foudroyer nos talents dans sa correspondance. Serais-tu par hasard ?GRANVILLE
Oui ; chut !BELROSE, avec effusion
Je le revois, Cet excellent ami ! Va, je pensais à toi : En lisant ton billet j'ai pleuré de tendresse.GRANVILLE
Je te crois ; sois prudent..BELROSE, bas
J'approuve ton adresse. Je puis te découvrir d'effroyables abus, Si tu veux à Paris protéger mes dégâts.GRANVILLE
Soit ; mais tu vas tout dire.BELROSE
Ah ! Qu'à cela ne tienne.GRANVILLE, à part
Voyons s'il pousse loin la charité chrétienne.GRANVILLE
Que tu tiens ?BELROSE
J'ose dire avec quelque succès. Nos affaires vont mal, parmi nous, comme à Rome ; Alors pour dictateur on choisit un grand homme, Et Floridore élu, dans ce besoin urgent, Est chef d'un comité qu'on nomme dirigeant. De ce conseil des Cinq ton serviteur est membre, Et gouverne l'État d'avril jusqu'en septembre. Floridore a du sens, des lumières, du goût : Il a tout, il sait tout, il se vante de tout. Fièrement retranché dans sa froide importance, Il vous parle toujours à dix pieds de distance, Arrange son maintien, calcule un geste, un mot : Voilà son beau côté ; du reste, c'est un sot.GRANVILLE
Ce début-là promet.BELROSE
Oh ! Pour madame Estelle.GRANVILLE
Je ne la connais pas.BELROSE
La chose est naturelle ; Elle obtint par faveur un congé de deux mois, Qu'un arrêt du conseil prorogea jusqu'à trois. Elle rentre ce soir : soubrette du théâtre, Elle aspire aux bravos du parterre idolâtre. C'est peu : vive en intrigue et coquette à l'excès, Elle aime tous les arts, poursuit tous les succès , Protège les auteurs, arrange les querelles, Rend visite aux journaux pour les pièces nouvelles. Dans ses brusques écarts désolant vingt rivaux, Elle cherche un époux et par monts et par vaux. Son automne s'approche, et Lisette a la rage De couvrir d'un contrat les péchés du bel âge.GRANVILLE
Fort bien.BELROSE
Plus d'un hymen fut par elle ébauché ; Mais pour un oeil de femme est-il rien de caché ? Une dame Blinval, notre grande coquette, Déjoue incessamment les projets de Lisette, Et donne aux trahisons un tour original Qu'on n'a pas pu prévoir dans le code pénal. Son esprit inventif par instinct se fatigue À rêver aux moyens d'éventer une intrigue. Elle épousa Blinval à dix-sept ans au plus. Il était jeune alors ; ô regrets superflus ! Ce jeune et beau Rodrigue est aujourd'hui don Diègue : Aux honneurs du soufflet son âge le relègue. Ces tranquilles époux, d'un commun sentiment, En se voyant toujours, vivent séparément. Ils ne se parlent plus depuis leur mariage ; Aussi dit-on partout qu'ils font très bon ménage.La Code pénal a été instauré par Napolèon Ier.
Rodrigue est le jeune héros du Cid (1637) de Pierre Corneille, Don Diègue est son père vieillissant.
GRANVILLE
Et que dit-on de toi ?GRANVILLE
Fi ! L'éloge est modeste, et pour toi j'en appelle... Attends... Il me souvient... Si l'affiche est fidèle, J'ai vu quelque autre nom... Vous avez parmi vous Certain monsieur Bernard ?BELROSE
C'est un homme fort doux ; Il est du chef d'emploi la troupe auxiliaire, Dans Racine Eurybate, Ergaste dans Molière. De la location il porte le fardeau Et frappe les trois coups au lever du rideau.Eurybate : Personnage secondaire d'Iphigénie de Jean Racine. Il n'apparaît que dans trois scènes.
Ergaste : Personnage de Molière dans L'École des Maris et l'Étourdi. C'est aussi un personnage de si pièce de Marivaux, de Lisimène de Claude Boyer et de la Vengeance des Marquis de Donneau de Visé.
GRANVILLE
Mais tu ne me dis rien d'une jeune Lucile Dont le renom s'étend aux deux bouts de la ville.GRANVILLE
Bah !BELROSE
Prodige inouï dont je suis stupéfait. Lucile a de l'esprit, un talent qu'on admire, De la beauté, vingt ans, et pas de cachemire.GRANVILLE
Vraiment ?BELROSE
C'est à confondre !GRANVILLE
Ah ! Je veux t'embrasser.GRANVILLE
Infiniment.BELROSE
Tant pis.GRANVILLE
Pourquoi ?BELROSE
Tu me fais peine.GRANVILLE
D'où vient ?BELROSE
C'est très fâcheux.GRANVILLE
Quoi ?BELROSE
La chose est certaine.GRANVILLE
Mais.BELROSE
Elle aime un auteur.GRANVILLE
Diable ! Je viens trop tard.BLINVAL, dans la coulisse
« Fuyez donc, retournez dans votre Thessalie. »Le vers 255 est le vers 1397, de Iphigénie de Jean Racine.
GRANVILLE
À l'autre !GRANVILLE
Eh ! que m'impQrte, à moi !BELROSE
C'est un esprit haineux.GRANVILLE
Mon_Dieu ! Dis-moi plutôt.BELROSE
Mannequin politique, Prôneur très roturier de la noblesse antique : Les nobles, sous Pépin, lui sont assez connus ; À dater du roi Jean, rien que des parvenus. Quand on reprit Mérope, il sentit quelque honte De prêter son visage au soldat Polyphonte, Et tremblait d'avoir dit d'un air séditieux : « Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. »Mérope est une tragédie (1743) de Voltaire.
Polyphonte est un personnage de Mérope qui prononce 28% des vers de la pièce en valeur équivalent au rôle dtitre de Mérope.
Ce vers 266 est le vers 176 de Mérope de Voltaire.
SCÈNE VI. Les Précédents, Blinval.
BLINVAL, un livre à la main
« Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense ; « Je veux moins de valeur et plus d'obéissance. « Fuyez,je ne crains pas votre impuissant courrouxVers 1409 à 1411 d'Iphigénie de Jean Racine.
GRANVILLE
Pourquoi donc l'arrêter ?BLINVAL, tristement
Bonjour.BELROSE, à Granville
Il a l'air sombre, on l'aura bafoué.À Blinval.
Paris est-il content ? Avons-nous bien joué ?BLINVAL
Hélas !BLINVAL
Sur leurs premiers talents je m'étais modelé : Pâle, roulant des yeux, effaré, hors d'haleine, J'alLongeais de grands bras, je parcourais la scène ; Bref, j'ai frappé du pied, crié, gesticulé.BELROSE
Et qu'a fait le public ?BLINVAL
Le public m'a sifflé.BELROSE
Opinion, parbleu !BLINVAL
Je conviens, à leur gloire, Que trois ou quatre fois j'ai manqué de mémoire. Ils sifflent sans égard dès qu'ils sont mécontents ; À quoi servira donc qu'on ait des sentiments ?GRANVILLE
Le public, dont l'arrêt punit ou récompense, S'informe comme on joue et non pas comme on pense.BLINVAL
Monsieur, depuis vingt ans je soutiens qu'il a tort ;À Belrose.
C'est là mon grand débat avec votre Victor, Dont vous donnez ce soir une pièce nouvelle. Monsieur est son ami puisqu'il prend sa querelle.GRANVILLE
Je ne l'ai jamais vu.GRANVILLE
Puis-je savoir pourquoi ?BLINVAL
Au goût du métromane il joint l'humeur d'Alceste ; Tout se peint à ses yeux d'une couleur funeste, Et cet orgueil chagrin qui n'a jamais plié, Des égards qu'il nous doit se croit humilié. Jamais d'un mot flatteur sa voix ne nous caresse ; Sa franchise parfois frise l'impolitesse. Je lui demande, un jour, après Agamemnon : Ai-je été bien sublime ? Il m'a répondu : Non. C'était fort déplacé. Par ce ciel que j'atteste.Métromane : Celui qui a la manie de faire des vers. [L]
Alceste : Personnage principal du Misanthrope de Molière, toutjours d'une humeur sombre et querelleuse.
BELROSE
Revenez sur la terre.BLINVAL
Eh bien ! je le déteste Franchement, bonnement, et je serai vengé ; Car Bernard doit ce soir lui donner son congé.GRANVILLE
Vous dites. ?BELROSE
Du conseil doyen et secrétaire, Pour vos yeux exercés il n'est point de mystère. Donnez-nous sur Lucile une explication. Elle aime ce Victor ?BLINVAL
Comment ? De passion.GRANVILLE
De passion !BLINVAL
C'est sûr.BLINVAL
Quand elle débuta, ce fut la pauvreté Qui réduisit Bernard à cette extrémité. Le début fut brillant ; mais, chose assez commune, Sans enrichir l'actrice il fit notre fortune. Victor la vit, l'aima, parut ; et, s'il vous plaît, Lucile en raffola, tout sauvage qu'il est. En vain nos céladons lui peignaient leur martyre, Sa conduite jamais n'éveilla la satire ; Et ce couple amoureux habite innocemment Les hautes régions du plus pur sentiment. Bernard, importuné de leur longue tendresse, N'a pu contre leurs voeux défendre sa faiblesse ; Mais à nos deux amants, qu'il a promis d'unir, Il veut qu'un beau succès assure un avenir. Voici le jour fatal ; dressé chez le notaire, Le contrat n'attend plus que l'aveu du parterre. Ce soir chute complète ; et comme je rirai De voir par le public le contrat déchiré ! Quel plaisir ! Mais, bonjour, Clytemnestre m'appelle. Je suis dans un accès de bonté paternelle ; J'arrange pour demain mes tragiques douleurs ; Je vois, j'entends ma fille, et sens couler mes pleurs.Céladon : Familièrement et ordinairement avec ironie, amant délicat et langoureux. C'est un céladon. Faire le céladon. [L]
Clytemnestre : Personnage d'Iphigénie de Racine ; elle est le femme d'Agamemnon.
SCÈNE VII. Granville, Belrose.
GRANVILLE
Il pleure ses enfants de Mycène ou de Rome, Et veut un mal de diable à ce pauvre jeune homme. Voyez le bon apôtre ! Ah ! ton monsieur Blinval Fait tant qu'il m'intéresse au sort de mon rival. Tu connais son ouvrage ; eh bien donc, que t'en semble ?GRANVILLE
Je tremble.GRANVILLE
Tant mieux !BELROSE
Tant pis !GRANVILLE
Tu me confonds.BELROSE
Mon cher, au goût du jour nous devons nous soumettre Et le siècle en riant croirait se compromettre,GRANVILLE
Eh bien ! Moi, sans courir après un trait malin, Je te le dis tout net, j'ai vu Londres et Berlin : Je trouve à nos auteurs un air de Germanie ; On se perd dans les cieux, chacun vise au génie ; Pour ces penseurs profonds le rire est trop bourgeois, Et leur comique est gai comme l'Esprit des Lois.L'esprit des Lois (1748) est une oeuvre de philosophie politique de Montesquieu (1689-1755).
BELROSE
Tu vas citer Regnard et ton ami Molière ; De nos jours la morale est beaucoup plus sévère.Regnard, Jean François (1665-1709) : auteur du comédie de la fin du XVIIème.
GRANVILLE
Nos aïeux, au théâtre oubliant leurs travaux, Pour aimer plus à rire étaient-ils moins moraux ? Je sais, et j'en suis fier, que le siècle où nous sommes Peut citer quelques noms après mes deux grands hommes ; Mais notre goût exquis, mortel aux grands talents, N'ouvre qu'un cercle étroit à leurs pas chancelants. La morale ! Eh ! Morbleu ! La morale en alarmes Doit-elle à tout propos crier, prendre les armes ? Les moeurs sur le théâtre ont pour nous mille appas ; Mais courez nos salons, et vous n'en trouvez pas. Quand nous applaudissons la plus fade équivoque, D'un trait joyeux et franc notre bon ton se choque Et ne pardonne pas un écart de gaîté Au feu d'un esprit vif par sa verve emporté ; Des sots de tous les rangs la ferveur politique Transforme le parterre en arène publique ; Attaquez nos penseurs, vos vers sont trop méchants ; Bernez-vous un marquis, la noblesse est aux champs. L'auteur intimidé perd son indépendance, Le naturel s'enfuit, l'art tombe en décadence ; L'ennui règne, et j'enrage, à ne rien déguiser, De voir que les Français ont peur de s'amuser.BELROSE
Oh ! Quand la politique en discutant l'inspire, Un homme en dit toujours plus qu'il n'en voulait dire.GRANVILLE
Le pauvre esprit ! Jamais tu ne prendras l'essor ; Mais tu peux m'être utile et je t'estime encor. Dans le tripot comique il faut que je me lance : Floridore est ici, voyons son excellence. Tu vas me présenter.BELROSE
Oui.GRANVILLE
Comme un débutant.BELROSE
Réfléchissons un peu sur ce point important. Ce titre éveillera plus d'une jalousie ; Va, crois-moi, sois auteur.GRANVILLE
J'aime mieux.BELROSE
Fantaisie ! Toi, débutant, chacun te suit d'un oeil d'effroi ; Auteur, aucun de nous ne prendra garde à toi.Prenant un rouleau de papier sur la table.
Le manuscrit te manque. Ah ! prends.GRANVILLE
Quoi !BELROSE
Prends, te dis-je.GRANVILLE
Mais c'est du papier blanc !BELROSE
Allons, prends, je l'exige. Il te faut un ruban... celui de Figaro, Tiens... la rosette... bon.Figaro : Personnage de comédie de Beaumarchais dans La Folle journée et le Barber de Séville.
Rosette : Ornement fait en forme de rose, qui s'emploie dans la broderie et dans la sculpture. Noeud de rubans en forme de rose. [L]
SCÈNE VIII. Les Précédents, Floridore, Laurent, Un Tailleur, Un Habitué, Garçons de Théâtre.
GRANVILLE, à Belrose
Dis donc, c'est un vieillard.FLORIDORE, au tailleur
Deux vestes à fleurs d'or et deux habits complets.À l'habitué.
Vous m'entendez, allez. Voici vos dix billets : Mais faites, s'il vous plaît, mon affaire en personne. Toi, prépare, Laurent, les vers et la couronne Que le public charmé doit jeter de ta main À l'acteur de Paris qui paraîtra demain.À sa suite.
Sortez.BELROSE
Souffrez, mon cher, qu'ici je vous présente Un de mes bons amis que la gloire tourmente, Un homme de talent qui fait des vers moraux. Docteur en droit romain et maître ès-jeux floraux, Il a dans un écrit commenté les trois codes, Et lance des extraits dans le Journal des Modes. Génie universel ! Il m'a dit, ce matin, Qu'il veut nous réunir dans un pompeux festin. Il n'ose l'avouer, mais d'avance il s'honore De posséder chez lui le brillant Floridore.Le Journal des dames et des modes a été publié de 1797 à 1830.
GRANVILLE
Que dit-il ?FLORIDORE, à Granville
Tout Bordeaux veut m'avoir à dîner ; Je n'ai point dans un mois un seul jour à donner. Mais demain je suis libre.FLORIDORE, avec un sourire d'approbation
Voici le manuscrit ?GRANVILLE
Tais-toi !BELROSE
Vous y verrez un jeune homme, un Valère, Vingt-cinq ou vingt-six ans ; ce rôle doit vous plaire.FLORIDORE
D'avance je le crois.BELROSE, à Floridore
Donnez-nous vos avis.GRANVILLE
Tais-toi donc.FLORIDORE
Je vous les donnerai.GRANVILLE
J'enrage.BELROSE, bas à Granville
Et pour cause.FLORIDORE
Il fait un pas pour sortir et revient.
À Belrose.
À propos, je n'accuse personne ; Mais depuis un bon mois qu'elle a quitté Bayonne, Estelle m'a prié d'assembler le conseil. Nous manquons trois sur cinq ; qu'un scandale pareilÀ Granville.
N'ait pas lieu dans une heure ; adieu. J'ai l'honneur d'être.SCÈNE IX. Granville, Belrose.
GRANVILLE
Tu t'amusais aux miens.BELROSE
J'ai fait très prudemment par deux bonnes raisons : Tu nous observes tous et nous nous amusons. Le champagne éclaircit de terribles mystères ; J'invite de ta part tous nos sociétaires.GRANVILLE
Un moment !BELROSE
Nous serons les deux amphitryons : Tu feras les frais, moi les invitations. c Sois dans une heure ici. Comme un auteur que j'aime, Je veux au comité te présenter moi-même. L'auteur chez qui l'on dîne est sûr d'un beau succès ; Qui dîne avec son juge a gagné son procès : Tout s'arrange en dînant dans le siècle où nous sommes, Et c'est par les dîners qu'on gouverne les hommes.Amphitrton : Celui chez lequel, ou aux frais duquel on dîne. [L] Personnage et rôle titre d'une comédie de Molière.
ACTE II
SCÈNE I. Bernard, Victor.
BERNARD
L'usage est votre excuse.BERNARD
Deses admirateurs sans peupler une salle, On doit tout doucement préparer le succès. Vous pouvez disposer de quarante billets ; Jp les ai demandés.VICTOR
Donnez-les à ma place.BERNARD, lui présentant les billets
Usez de votre droit.VICTOR, les déchirant
Eh ! laissez-moi, de grâce.BERNARD
Mais vous extravaguez.VICTOR
Je vois avec mépris Ces triomphes d'un jour achetés ou surpris, Des beaux esprits du temps les manoeuvres savantes, Ces bruyants alliés, ces machines vivantes, Dont l'auteur, appuyant son mérite en défaut, Contre tout un public prend un succès d'assaut. Eh quoi ! j'ai dévoré les dégoûts, les outrages, J'ai consumé mes nuits à polir mes ouvrages, Pour que vingt malheureux, par mon or soudoyés, Chatouillent mon orgueil de leurs bravos payés ! Et c'est ce bruit flatteur qu'on nomme une victoire ! Un coeur né généreux poursuit une autre gloire. Je confie au public mes plus chers intérêts ; Mais en les respectantj'attendrai ses arrêts. Malheur à l'esprit vain qui, dans l'ardeur de plaire, Se dérobe aux rigueurs d'un juge qui l'éclaire ! Le parterre abusé n'est dupe qu'un instant. L'auteur s'est pris lui seul dans les pièges qu'il tend : Trompé sur ses écarts, il doit faillir encore, Et, retombant sans cesse aux défauts qu'il ignore, Laisse d'un beau talent l'espérance avorter, En volant des succès qu'il eut pu mériter.BERNARD
L'honneur exagéré va droit au ridicule. Pour réformer nos moeurs vous prenez la férule, Vous débutez, Victor ; dans ce pas hasardeux, Aurez-vous pour soutiens un journalisteou deux ?Férule : Prendre la férule, tenir la férule, être régent dans un collége ou maître d'école. Ils devraient, ces auteurs, demeurer dans le grec, Et se contenter du respect De la gent qui porte férule, PERRAULT, Parallèle, à la fin de la Préface. Fig. Tenir la férule, exercer une autorité sévère.
VICTOR
Non.VICTOR
C'est un malheur.VICTOR
Non.BERNARD
On voit bien son juge.VICTOR
Eh ! Non ! Mille fois non ! Parlez, qu'importe au mien mon visage ou monnom ? Quand je viens l'attendrir, c'est un sot s'il m'écoute ; Il est vil s'il se vend, lâche s'il me redoute. Un bon ouvrage enfin tue un mauvais journal. Moi j'irais caresser jusqu'en son tribunal Quelque arbitre du goût dont la feuille éphémère Distilleles poisons d'une censure amère ; Au bon sens, au bon droit donne un plat démenti ; Pour juger un auteur consulte son parti ; Aigrit nos passions et dénonce à la France L'écrit qu'il n'a pas lu, mais qu'il flétrit d'avance ! Voilà donc les faux dieux que je dois encenser ! Ah ! Croyez-moi, leurs traits ne peuvent m'offenser. Qu'ils soient mes ennemis, que leur courroux m'accable, Qu'ils me déchirent, soit : leur haine est honorable. Il est, n'en doutez pas, il est d'autres censeurs, Du talent méconnu courageux défenseurs, Qui lui prêtent leur voix avant qu'il la réclame, Qui ne trafiquent point de l'éloge ou du blâme, Et, gardant pour le vice une juste fureur, Des travers de l'esprit se moquent sans aigreur. Je rends trop de justice à ces rares mérites Pour les importuner de mes lâches visites. Si je cueille un laurier par la gloire avoué, Je ne connaîtrai point celui qui m'a loué. Au moins je pourrai dire : il écrit ce qu'il pense. Est-il quelques chagrins que ce mot ne compense, Qu'il ne fasse oublier, qu'il ne change en plaisirs ? Tel est le but constant qu'embrassent mes desirs : Inestimable bien, honneur digne d'envie, Que je paierai trop peu du repos de ma vie.BERNARD
J'aime ces sentiments, ils sont beaux ; mais enfin Avec beaucoup d'honneur on peut mourir de faim. Lucile est mon trésor, mon espoir, ma famille ; Moins tendrement peut-être un père aime sa fille. Vous voulez nous ravir cet excellent sujet : Bien que dans un mari j'approuve ce projet, Je veux que mon enfant vive, ne vous déplaise, Sinon dans l'opulence, au moins fort à son aise. Puisque vous tenez tant à ce chien de métier, Ayez donc un succès, un succès plein, entier, Que prône le public et le journal lui-même. Autrement point d'hymen, c'est là ma loi suprême. Je retourne à mon poste, où sans doute on m'attend.À Lucile, qui entre.
Ah ! Viens ! De ton Victor je ne suis pas content ; Il exagère tout. C'est à toi, ma Lucile, De fléchir, s'il se peut, cet esprit indocile. Je te laisse avec lui.SCÈNE II. Lucile, Victor.
VICTOR
Moi ? Rien.LUCILE
Quoi ! Vous me le cachez ! Il peut avoir des torts, mais il est notre père ; Il est le mien, du moins.LUCILE
Bon !VICTOR
Il veut m'avilir.LUCILE
Lui !VICTOR
Me déshonorer.LUCILE
Allons !LUCILE
Nos actions souvent démentent nos conseils : Jamais, s'il eût suivi des préceptes pareils, L'emploi des confidents n'eût borné sa carrière ; Il serait riche, heureux ; il aurait part entière ; Mais, comme des journaux il ne fut pas prôné, Le premier débutant l'a toujours détrôné.VICTOR
C'est peu : sur votre sort sa prudence inquiète Mêle à mon espérance une terreur secrète. Si notre hymen pour vous n'était pas fortuné, De cet astre ennemi sous lequel je suis né Si vous sentiez un jour la fatale influence !... Que puis-je vous offrir ? à peine de l'aisance. Votre amant envers vous ne saurait s'acquitter. Vous rendra-t-il jamais ce qu'il vous fait quitter ? Vous verrai-je, à vingt ans, renoncer sans tristesse À ces brillants plaisirs qui vous cherchent sans cesse, À l'encens d'une cour, aux voeux de tant d'amants, À ce bruit si flatteur des applaudissements ?LUCILE
Je l'avouerai tout bas, j'aime qu'on m'applaudisse... De quel prix vous payez ce léger sacrifice ! Je vous devrai ce bien que j'ai tant regretté, D'un sort indépendant la douce obscurité, Un titre, le bonheur dont jouit une mère, Qui vaut bien des bravos la trompeuse chimère...VICTOR
Mon aimable Lucile !...VICTOR
Non, il n'est point d'ennui, de chagrin si farouche, Que ne puisse adoucir un mot de votre bouche. Mais ne nous flattons pas d'un trop charmant espoir.LUCILE
Pourquoi ?VICTOR
Qui sait, grand Dieu ! Quel sort m'attend ce soir ? Sous l'effort des sifflets si ma pièce succombe, C'en est fait, je vous perds ; je suis mort si je tombe.LUCILE
Jugez de mes tourments, Victor, et plaignez-moi : Aux regards du public déguisant mon effroi, Prête à verser des pleurs, il me faudra sourire... Mon rôle est excellent, je crains de le mal dire.VICTOR
Quel moment pour tous deux ! Encor si nul obstacle N'ajourne mon supplice en changeant le spectacle !... Ciel ! Je crois voir l'affiche, en proie aux curieux, D'une bande traîtresse épouvanter leurs yeux. Je ne sais quel démon à ma perte conspire : Quelque soit mon projet, quelque but où j'aspire, Mes voeux par le destin semblent contrariés. Si je vous haïssais, nous serions mariés. Qu'on vante les vertus du beau siècle où nous sommes ! J'ai cherché vainement un appui chez les hommes. Orphelin, sans secours et partout repoussé, Je suivais malgré moi mon penchant insensé ; Nul ne m'a soutenu d'un regard d'indulgence. Abandonné par eux à ma fière indigence, Seul, j'ai conçu ma pièce avec rage et douleur ; C'était un sujet gai pour comble de malheur. Mais puis-je comparer ces chagrins domestiques À ceux que me gardaient vos sénateurs comiques ? Traitent-ils d'assez haut l'auteur qui les nourrit ? Font-ils languir assez un pauvre manuscrit ? Quels dédains protecteurs ! Quelle étrange indolence ! Ils ont pendant six ans lassé ma patience. Quand par grâce, à la fin, je suis représenté, Un jour peut me ravir ce qui m'a tant coûté ; Et j'attendrai dix ans, dix ans avec ma honte, L'honneur de me laver d'une chute si prompte.VICTOR
Ah ! Pardonnez.LUCILE
Paix, on vient.SCÈNE III. Les Précédents, Belrose.
VICTOR
Quand répétera-t-on ?VICTOR
Qu'ai-je dit ?LUCILE
Je vais étudier.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Madame Blinval, Belrose, puis Blinval.
MADAME BLINVAL
Pour qui ?BELROSE
« Je me soumets, belle veuve ; je m'imposerai huit jours d'une retraite austère. Huit jours passés sans vous voir seront pour moi un siècle de souffrance ; mais, après ce délai, nul obstacle ne doit retarder notre mariage et mon bonheur. Permettez qu'un cachemire rouge et un brillant que j'ai rapportés des Grandes-Indes accompagnent ma lettre. Aux termes où nous en sommes, vous ne pouvez refuser ces bagatelles, qui sont les premiers présents de noce de votre tendre amant et futur époux.
« LORD PEMBROCK. »
Découvrez-vous celle de nos sultanes Où peuvent s'adresser ces douceurs anglicanes ?MADAME BLINVAL
C'est Estelle.BELROSE
Vraiment ?MADAME BLINVAL
Du moins j'en ai l'espoir.BELROSE
Mais.MADAME BLINVAL
Il faut les brouiller à ne plus se revoir.MADAME BLINVAL
Détrompons son mylord.BELROSE
Oh ! Que vous êtes bonne !MADAME BLINVAL
Son talent assez mince est pour moi sans danger : Mais sa vogue m'irrite, et je veux m'en venger.BELROSE
Bravo ! Que la vengeance est douce aux belles âmes ! C'est le plaisir des dieux et le bonheur des femmes.Ici Blinval entre sans prendre garde à sa femme, et s'assied pour travailler auprès d'une table.
Sommes-nous bien certains qu'Estelle soit l'objet... ?Vers imité de Corneille : Attila "Que la vengeance est douce aussi bien que l'amour ;" (v. 1659), Cinna "Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme" (v. 1633)
MADAME BLINVAL
Oui, mon pressentiment est un avis secret. Je suis son ennemie, elle en aura la preuve : Elle se targue bien du bonheur d'être veuve !BLINVAL, se levant et saluant
Ne vous gênez donc pas : ma femme, grand merci !MADAME BLINVAL
C'est vous !... Que j'ai de joie à vous revoir ici !SCÈNE VI. Les Précédents, Floridore, Estelle.
Blinval est assis auprès d'une table couverte de papiers, Floridore au milieu dans un fauteuil, les autres sur des chaises.
FLORIDORE
La séance est ouverte.BELROSE
Et le brillant.MADAME BLINVAL
C'est elle.FLORIDORE, avec dignité
Votre intérêt commun n'emprunte pas ma voix Pour tracer le tableau d'une caisse aux abois, Ou, se rangeant aux voeux d'un public débonnaire, Presser de nos travaux la lenteur ordinaire. Il est bon dans les arts d'avancer pas à pas ; Le public est plaisant de ne le sentir pas ! Il s'agit aujourd'hui d'un dîner, d'une fête, Où veut nous réunir un monsieur fort honnête, Un ami de Belrose, opulent, quoique auteur ; Le fait ne s'est pas vu de mémoire d'acteur. Je n'ose régler seul ce qu'il convient de faire, Et soumets au conseil cette importante affaire.Vers 654 semblable au vers 451 du "Fanatisme" de Voltaire.
TOUS
Appuyé !FLORIDORE, à un domestique en grande livrée, qui entre
Que veut-on ?ESTELLE, se levant
Messieurs, avec douleur je vous fais mes adieux. J'ai d'un engagement subi le rude empire, Je m'y soumets encor : dans huit jours il expire ; D'après nos règlements je reprendrai mes droits, Et j'assiste au conseil pour la dernière fois.MADAME BLINVAL, bas à Belrose
Dans huit jours !ESTELLE
Ma santé se dérange et s'altère ; Je vais m'ensevelir dans le fond d'une terre, Occuper mes loisirs par des soins bienfaisants, Et veiller sur les moeurs de mes bons paysans.MADAME BLINVAL
Quoi, nous quitter sitôt ! Est-ce agir en amie ?FLORIDORE
Il suffit, et Blinval En fera son rapport au conseil général. Que répondre à Florbel, messieurs, sur sa lecture ? De notre négligence on prétend qu'il murmure. Vous étiez si pressés de partit l'autre fois Qu'on n'a pas eu le temps de recueillir les voix.FLORIDORE
Lisez.BLINVAL
« La surdité qui me prend par instants M'a fait perdre plus d'un passage ; Mais quelques auditeurs m'ont paru mécontents. Je crois pouvoir juger l'auteur sur leur visage ; Mon refus motivé, c'est qu'un homme à vingt ans Ne peut pas faire un bon ouvrage. »BELROSE
Pour un sourd.BLINVAL
Trois refus en comprenant le mien. Florbel est philosophe, et dit ce qu'il faut taire : J'ai donné sur sa joue un soufflet à Voltaire.MADAME BLINVAL
Je refuse, le style est par trop familier.BERNARD, passant doucement la tête entre les deux battants de la porte
Pardon, monsieur Victor m'engage à vous-prier...FLORIDORE
C'est nous persécuter d'une étrange manière. Qu'il nous laisse, on ne peut terminer une affaire.Bernard se retire.
BLINVAL
De la petite Emma voici le bulletin : « Pour moi la langue est tout ; au plus rare mérite Je ne puis sur ce point pardonner un écart ; Je vote le rejet et le motive ; car Cette ouvrage est très mal écrite. »On rit.
BELROSE
Ce scrutin compte-t-il ?BLINVAL, comptant les bulletins
En ce cas, refusé.FLORIDORE, à Blinval
Aussi répondrons-nous qu'il est fort bien écrit... Des détails très heureux... infiniment d'esprit... De l'observation... des moeurs...FLORIDORE, à Blinval
De ces restrictions qui n'offensent jamais. Un dénouEment brusqué... quelques réminiscences... L'entente de la scène... et puis les circonstances... C'est un jeune homme, enfin, qu'il faut encourager.UN LAQUAIS
Monsieur Granville.FLORIDORE
Entrez.SCÈNE VII. Les Précédents, Granville.
Tout le monde se lève, et salue profondément.
GRANVILLE, s'inclinant
Eh quoi !...BELROSE, à part
Par exemple, c'est fort !BELROSE
Bravo ! Comme il s'enferre !ESTELLE, à Floridore
Auriez-vous, par hasard, retenu quelques vers ?GRANVILLE, à Belrose
Je ne sais pas laquelle.Aux Comédiens.
Ma muse aux grands sujets se monte sans effort ; Mon style n'est pas gai, messieurs,mon style est fort : Thalie a dans mes vers un air tout romantique, Et donne même un peu dans la métaphysique. Boileau, timide auteur, qui n'a pas toujours tort, Sur un point seulement est avec moi d'accord : Je foule aux pieds le sac où Scapin s'enveloppe ; J'ai puisé dans Shakespeare, dans Schiller et dans Lope ; Si le genre sévère a pour vous des appas, Lisez ma comédie, et vous ne rirez pas.Boileau, Nicolas (1636-1711) : Auteur de satires et d'un Art poétique.
Le vers 737 est approximativement le vers 835 de l'Art Poétique (1650) de Boileau : "Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe,".
William Shakespeare (1564-16 ? ?), J Christophe Frederic Schiller (1759-1805), Félix Lope de la Vega (1562-1635)sont les trois dramaturges les plus connus anglais, allemand et espagnol.
BLINVAL
L'avis de Floridore est pour vous un grand titre ; Floridore est du goût un infaillible arbitre.GRANVILLE, s'inclinant
Monsieur.GRANVILLE, saluant
Madame.MADAME BLINVAL
Il l'admire.GRANVILLE, saluant
Ah !BELROSE
L'ouvrage est excellent !GRANVILLE
Mon ami.BLINVAL
C'est jugé.ESTELLE
Reçu de confiance.GRANVILLE
Ah ! mesdames, messieurs !SCÈNE VIII. Les Précédents, Bernard ; Victor, un manuscrit à la main.
BERNARD, timidement
Oui, quand répétons-nous ?VICTOR
Alors, veuillez me suivre.Victor sort le premier, Blinval le suit, Floridore donne la main aux deux dames.
BELROSE, bas à Granville
Eh bien ?GRANVILLE
J'ai peur de rire.FLORIDORE
Partons.GRANVILLE, à Bernard en le suivant
Monsieur Bernard, j'ai deux mots à vous dire !SCÈNE IX.
SCÈNE X. Belrose, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur.BELROSE
Qu'est-ce ?LE LAQUAIS
Un Anglais Cherche monsieur Bernard, qu'il ne trouve jamais. IL est venu tantôt retenir en personne Une loge grillée, et veut qu'on la lui donne : Il la demande en vain. Que faire ? Tout est pris.LE LAQUAIS
Mylord Pembrock.BELROSE, tirant la lettre de sa poche
Pembrock !ô providence ! La belle occasion de les mettre en présence ! Pour Estelle et pour lui l'entretien sera doux, Et c'est, avant la noce, un plaisant rendez-vous ! Mylord sans le savoir entrera dans mes vues ; Courons le voir. Vivat ! Ce soir je vais aux nues ; Mes débuts dans un mois, demain pompeux festin, Aujourd'hui grand scandale ! Allons, saute, Frontin !ACTE III
SCÈNE I.
GRANVILLE,seul
Ils répètent la pièce, et je viens de l'entendre : Je veux être pendu si j'y puis rien comprendre. L'un gronde entre ses dents, l'autre rit aux éclats ; On crie, on s'interrompt, l'auteur peste tout bas. Moi, j'admirais de près ma charmante cousine. Bernard en dit un bien... Elle est, ma foi, divine : Belrose, dont l'avis ne peut être suspect, En parle avec éloge et même avec respect. Mais Victor m'inquiète, et j'entends qu'on l'oublie ; Quand j'offre un million, refuser est folie. Lucile a du bon sens... Je la croyais ici... Ah ! Ce pauvre Victor, je le plains ! La voici.SCÈNE II. Granville, Lucile.
LUCILE
Tout le monde à la fois, jusqu'à monsieur Victor. Enfin, madame Estelle est ma seule espérance.GRANVILLE
Avec ce même accord ?LUCILE
Oui.LUCILE, s'en allant
Permettez...GRANVILLE
Un moment, écoutez-moi, de grâce :À part.
Ma déclaration quelque peu m'embarrasse... Voulez-vous m'honorer d'un regard ?.... Les beaux yeux !... Je vais vous étonner : me trouvez-vous bien vieux ?GRANVILLE
Parlez, un long voyage A dû brunir mon teint et creuser mon visage ; Mais j'ai trente-six ans.LUCILE
Je ne devine pas.LUCILE
Non, monsieur.GRANVILLE
C'est dommage ; et si, par aventure, Un marin, dont l'esprit ne fut pas sans culture, Grand voyageur, bien franc, tourné dans ma façon, Ayant mes traits, mon air, honnête homme et garçon, De mon âge à-peu-près, d'un joyeux caractère, Tombait dans ce foyer de quelque autre hémisphère, Et, jurant à vos pieds l'amour le plus constant, Appuyait son aveu d'un million comptant, Vous offrait un hôtel, un brillant équipage.GRANVILLE
Non pas, un mot doit calmer votre effroi. Votre tuteur m'approuve, au moins écoutez-moi. Dans ce maudit foyer tout prête à l'équivoque ; J'explique en l'achevant un discours qui vous choque. Ce voyageur, c'est moi ; son portrait, c'est le mien ; Et c'est avec son nom qu'il vous offie son bien.LUCILE
Cette preuve d'estime et me touche et m'honore. Le monde, je le vois, me rend justice encore ; Mais l'accueil du public a passé mes désirs. Mes devoirs, grâce à lui, sont pour moi des plaisirs ; Contente de mon sort, heureuse près d'un père, Je ne veux...GRANVILLE
Je suis franc : seriez-vous moins sincère ? Expliquons ce refus : certain monsieur Victor A surpris votre coeur et me fait un grand tort.LUCILE
Il est loin d'être millionnaire : Alors, pour bien des gens, c'est un homme ordinaire ; Qu'il le soit à vos yeux, rien de plus naturel : Il n'offre pas d'écrin, d'équipage, d'hôtel ; Non, mais je l'aime.GRANVILLE
Eh ! C'est cet amour dont j'enrage, Pour qui j'aurais cent fois donné mon héritage. Que vous manquerait-il si j'étais votre époux ? Si vous m'aviez aimé.GRANVILLE
Grand merci pour Victor ! D'une mer turbulente Il va sur un théâtre affronter la tourmente. Quelle audace ! Malgré son mérite et vos voeux Je crains fort qu'il n'échoue.LUCILE
Je connais mon devoir : Mon tuteur sait aussi jusqu'où va son pouvoir, À sur mes sentiments l'autorité suprême : Mais je n'en dois, Monsieur, répondre qu'à lui-même.Elle fait une révérence et sort.
SCÈNE III.
SCÈNE IV. Granville, Belrose.
GRANVILLE
Eh ! De quoi ?BELROSE
Non, non,c'est une histoire.SCÈNE V.
BELROSE, seul
Chagriner, chagriner ! Quel mauvais caractère ! On ne rirait de rien. Mylord viendra, j'espère, Estelle aussi. Faut-il me mêler aux débats ? Belrose, mon ami, ne vous exposez pas : Une femme en colère est toujours respectable. Des orages du coeur je me défie en diable ; On épargne l'amant ; c'est pour les indiscrets Que la grêle est à craindre, et qu'il pleut des soufflets.SCÈNE VI. Belrose, Pembrock.
SCÈNE VII. Pembrock, Belrose, Estelle.
BELROSE prend la main d'Estelle, et la conduit en causant près de Pembrock
Je voulais avec vous me concerter d'avance, Et je vous attendais pour la reconnaissance.ESTELLE
C'est Mylord !PEMBROCK
C'est ma veuve !SCÈNE VIII. Estelle, Pembrock.
PEMBROCK
Madame, expliquons-nous, sans larmes, sans fureurs : Comment vous trouvez-vous dans un foyer d'acteurs ?ESTELLE
Moi !...PEMBROCK
Et comment ce monsieur qui vient de nous quitter Sur un rôle avec vous peut-il se concerter... ?ESTELLE, à part
J'y suis !PEMBROCK
Vous !ESTELLE
La pièce est de moi.PEMBROCK
Vous auteur !ESTELLE
Eh ! Mylord, Quelle femme aujourd'hui ne brigue un si beau sort ! En vain l'autorité d'un ridicule usage Confinait nos talents dans les soins d'un ménage : Le Pinde est envahi par des femmes auteurs ; Devant nous la morale abaisse ses hauteurs ; Notre génie embrasse et peinture et musique, Et dans ses profondeurs sonde la politique. Des rigueurs du public j'osais braver l'écueil ; Je vous apparaissais, dans mes rêves d'orgueil, Aux acclamations d'un parterre unanime, Comme un astre écartant la nuit de l'anonyme ; Je vous vous surpris, stupéfait, enchanté. Je n'ai rien fait, ingrat, pour la postérité : L'amour seul me guidait au temple de mémoire ; Oui, je voulais en dot vous apporter ma gloire, Et vous suivre à l'autel le front ceint de lauriers.Pinde : chaîne de montagnes qui sépare la Thessalie de l'Epire. Elle est consacrée à Apollon et aux Muses.
PEMBROCK
Quoi, la pièce qu'on donne est-il vrai ?... Vous seriez... Se peut-il ? Vous auteur ! Je ne me sens pas d'aise : J'aimais sans le savoir la Sapho Bordelaise.PEMBROCK
Comment ?PEMBROCK
Mais écoutez-moi donc.PEMBROCK
De grâce.ESTELLE, entraînant Pembrock
Adieu, lauriers ! Venez.PEMBROCK
Mais.SCÈNE IX. Les Précédents, Victor, Floridore, Madame Blinval.
VICTOR, à Estelle
Ah ! Madame, arrêtez ! Je suis abandonné, trahi par tout le monde ; Qu'au moins dans ce débat votre voix me seconde. Prenez mes intérêts, j'ose vous en prier.PEMBROCK, bas à Estelle
Quel est ce monsieur-là ?ESTELLE, bas à Pembrock
C'est un jeune premierHaut à Victor.
Qui débute. L'ouvrage, en vous faisant connaître, À mon faible talent eût fait honneur peut-être. Le sort, qui m'interdit un espoir si flatteur, Frappe du même coup et l'artiste et l'auteur. Je ne puis rien pour vous.VICTOR
Ô Dieu !PEMBROCK, à Estelle
Qui vous oblige... ?ESTELLE, l'entraînant
Non, c'en est fait ! venez, je le veux, je l'exige.SCÈNE X. Victor, Floridore, Madame Blinval.
MADAME BLINVAL
S'il la fait Mylady, j'en mourrai de chagrin.VICTOR, à madame Blinval
Madame, par pitié... La pièce est affichée.MADAME BLINVAL, lui rendant son rôle
Faites jouer Lucile, on n'en est pas fâchée ; Mais qu'elle brille seule ! Oh ! Cela n'est pas bien. Ajoutez à mon rôle, ou retranchez du sien.Elle sort.
VICTOR, à Floridore
Monsieur...SCÈNE XI. Victor puis Granville
GRANVILLE, à part
Pour sonder notre auteur l'instant est favorable.À Victor.
Vous vous trouvez, je crois, dans un grand embarras ?VICTOR
Tout arrogants qu'ils sont, ils parleraient plus bas, Si certain inspecteur, dont on craint la présence, Voulait prendre en pitié ma juste impatience.GRANVILLE, bas avec intention
Peut-être est-il ici.VICTOR
Quoi !GRANVILLE
Brisons sur ce point ; Je prétends vous servir, mais je ne dirai point Comment ces chers messieurs sont dans ma dépendance.GRANVILLE
Je mets à ce service une condition.VICTOR
Laquelle ?GRANVILLE
Je m'explique : Grâce à lui, dans vos vers j'ai saisi quelques traits, Quelques allusions, et même des portraits.VICTOR
Enfin.GRANVILLE
Sans doute.VICTOR
En refusant, peut-être je suivrai Un sentiment d'honneur qu'on trouve exagéré. L'excès peut tout gâter, tout, même la sagesse : J'en conviens le premier ; mais c'est une faiblesse, C'est une lâcheté dont je me punirais, D'immoler ma pensée aux plus chers intérêts. Courage ! En écrivant mettez-vous à la gêne ; Pour ne blesser personne où donc placer la scène ? Parlez, comment tromper ces gens à l'oeil si fin, Plus méchants mille fois que l'auteur n'est malin, Ces amis obligeants prompts à donner l'alerte ? Il faudrait la placer dans une île déserte.VICTOR
Un faiseur de romans, dont la verve est glacée, Peut par de vains détours énerver sa pensée, Et, perdu dans le vague avec nos grands esprits, Des brouillards d'Albion obscurcir ses écrits ; Du théâtre français les muses plus sincères, De ce vague innocent ne s'accommodent guère. Puis-je vous arracher ou le rire ou les pleurs, Quand d'un tableau hardi j'efface les couleurs, Quand ma main, trop timide à peindre la nature, Masque la vérité des traits de l'imposture ? Le théâtre avant tout veut de la vérité. Au sommet de son art si Molière est monté, C'est qu'il fut toujours vrai, toujours peintre fidèle : Plus d'un portrait chez lui fit pâlir le modèle.GRANVILLE
Croyez-moi, pardonnez au pauvre genre humain. Laissez là le théâtre ; et, l'épée à la main, N'entrez pas comme un fou dans la littérature. En style descriptif chantez l'agriculture ; À la femme du maire adressez un sonnet, Ou sur la bienfaisance une épître au préfet. C'est ainsi qu'on parvient, et les grands à leurs tables Disent : Ce garçon-là fait des vers admirables. On boit à vos succès, on vous fête, on vous rit ; Voilà ce que j'appelle exploiter son esprit. Mais vous voulez fronder, et qui donc ? L'hypocrite, L'orgueilleux, le menteur, le fat, le parasite ? Ces travers surannés dont vous vous courroucez, Thalie en fait justice et les a terrassés. Tout va-t-il déclinant dans ce siècle prospère ? Et trouvez-vous le fils plus méchant que son père ?Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]
VICTOR
Les hommes d'aujourd'hui valent bien leurs aïeux ; Mais je puis les railler s'ils ne valent pas mieux. Le ridicule manque ! Ah ! Qu'il naisse un Molière : Notre âge à son génie offre une ample matière. Tout change ; reproduits sous mille aspects divers, Nos travers chaque jour enfantent des travers. Vous voulez enchaîner le démon qui m'inspire ; Soit : mais de la raison rétablissez l'empire, Réformez les abus, ne peuplez nos salons Que de sages sans morgue et non pas de Catons ; Corrigez, s'il se peut, ce noble atrabilaire, Pour qui l'honneur n'est rien s'il n'est héréditaire ; D'un pouvoir qu'ils servaient ces détracteurs outrés, Encor meurtris des fers dont ils se sont parés ; Ramenez au bon sens la mère de famille Qui gouverne l'État et néglige sa fille. Estimons l'étranger sans rire à nos dépens ; Aimons les nouveautés en novateurs prudents. Que le littérateur se tienne dans sa sphère ; Qu'il vise à l'institut et non au ministère. Confondez les partis et qu'il n'en reste qu'un, Non le vôtre ou le mien, celui du bien commun. Alors fronder nos moeurs n'est plus qu'un vain délire. À chanter nos vertus je consacre ma lyre ; Heureux si je fais dire à la postérité Qu'en vantant mon pays je ne l'ai point flatté !Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.
GRANVILLE
S'il ne vous tombe pas, par un hasard unique, Quelque succession de l'Inde ou de l'Afrique, Dans un lieu trop souvent aux poètes fatal, Vous pourrez de Gilbert mourir collatéral.Il existe un Gabriel Gilbert (1751-1780) poète qui passa de l'Ode à la satire contre les philosophes, puis devint fou suite à un accident et mourut à l'Hôtel Dieu en s'étouffant.
VICTOR
Ah ! Si dans son cercueil Gilbert peut nous entendre, Quelle ardeur de rimer doit tourmenter sa cendre ! Un instinct généreux, que je ne puis dompter, Dans ces temps corrompus me pousse à l'imiter. J'affronte son destin, je l'accepte en partage : Vertu, gloire, malheur, C'est un noble héritage.SCÈNE XII. Les Précédents, Bernard, Lucile.
VICTOR, à Bernard qui lui rend son rôle
Vous aussi ! Vous ! Et dans quel moment !VICTOR
Quand on est bon pour tous, on ne l'est pour personne. Votre bonté ne veut, ne fait, n'empêche rien. Mon_Dieu ! Soyez méchant, et faites-moi du bien.BERNARD, à Lucile
Viens, suis-moi, mon enfant ; jamais je ne querelle.LUCILE, à Victor, les larmes aux yeux
Adieu, monsieur Victor.SCÈNE XIII. Victor, Granville.
VICTOR, tombant dans un fauteuil
Elle fuit ; c'en est fait, allons, j'ai tout perdu.GRANVILLE
Pourquoi ? Soyons d'accord, et tout vous est rendu. Voyons, dans vos refus persistez-vous encore ?VICTOR
Toujours, Monsieur.SCÈNE XIV.
VICTOR, seul
Vous avez sur ma tête épuisé tous vos traits, Ô destins ennemis ! Et me voilà tranquille ; Je n'ai plus rien à perdre. Ah ! Lucile ! Lucile ! Que d'affronts en un jour, et comme ils m'ont traité ! Ils rejettent ma pièce avec indignité.Il se lève.
Eh bien ! J'en suis content. Elle eut fait leur fortune ; Que, pour la demander, leur sénat m'importune ; Je veux leur dire à tous : Vous êtes des ingrats.Il jette tous les rôles dans le foyer.
Je refuse à mon tour, vous ne la jouerez pas. Muses, que j'honorai d'un culte si funeste, Ce coeur trompé par vous désormais vous déteste. Et toi, théâtre, adieu ; que maudit soit le jour Où je te confiai ma gloire et mon amour ! Adieu, je t'abandonne aux discordes fatales, Aux serpents de l'envie, au démon des cabales. Loin d'eux et loin de toi je cours chercher la paix, Et quitte ce foyer pour n'y rentrer jamais.ACTE IV
SCÈNE I. Madame Blinval, Belrose.
BELROSE
Dieu ! Quels flots d'amateurs ! Quel bruit ! Quelle recette ! Si le spectacle tient, la chambrée est complète. Notre affiche sans bande étale à tous les yeux De l'ouvrage nouveau le titre radieux. Les bureaux vont s'ouvrir, et nos braves cohortes Dans leur camp retranché se rangent près des portes. Vous jouez, m'a-t-on dit ?MADAME BLINVAL
Il sait m'apprécier, je lui crois du mérite. Mon talent lui plaît fort ; d'ailleurs il s'est chargé De mes débuts à Londres, à mon premier congé.BELROSE
Pour l'intérêt d'autrui son ardeur est extrême ; Chez moi, comme chez vous, il s'est rendu lui-même. Pour trouver Floridore il m'a quitté trop tard ; Mais il a vu Lucile et converti Bernard. Il connaît donc Victor ?MADAME BLINVAL
Non.BELROSE
Comment ! Il intrigue, À courir tout Bordeaux par plaisir se fatigue, Il perd auprès de nous ses discours et ses pas, Pour un auteur sans nom et qu'il ne connaît pas ! Quel saint amour de l'art, quel démon littéraire Tourmente, à nos dépens, cet honnête insulaire ?MADAME BLINVAL
C'est Estelle.BELROSE
Vraiment ?MADAME BLINVAL
Chut ! Il m'a tout conté. C'est une horreur, mon cher, c'est une indignité. Il croit qu'elle est Baronne et même auteur comique, Que nous représentons son oeuvre dramatique.MADAME BLINVAL
Autre mystère. On dit que votre ami Granville L'a vue, a dit trois mots ; à ses ordres docile, Elle jouera.BELROSE, à part
J'y suis. Motus sur l'inspecteur !MADAME BLINVAL
Mais, pour se délivrer d'un fâcheux spectateur, Elle a fait grand fracas du danger qu'elle affronte. Tomber devant Mylord, elle en mourrait de honte. Le public jouira du fruit de ses travaux, Si Mylord pour ce soir veut bien quitter Bordeaux, S'enfermer ici près, dans ce petit domaine. Où nous avons dîné le jour de ma migraine. Honteuse d'une chute ou fière d'un succès, Elle ira lui porter sa joie ou ses regrets. Mais la pièce sifflée (et c'est ce qu'elle espère) Tous deux le lendemain partent pour l'Angleterre. Notre Anglais s'est soumis, non sans de grands débats ; Il cède, il promet tout, sa foi ne suffit pas ; On veut le voir partir, on ferme la portière, Et puis, fouette, cocher ! À peine à la barrière, Mille noires terreurs assiègent son cerveau ! Si l'on ne donnait pas le chef-d'oeuvre nouveau ! Les acteurs balançaient, il faut qu'il les décide ; Il n'y peut plus tenir. Soudain on tourne bride, Et Mylord dans Bordeaux, en prenant un détour, Comme un conspirateur rentre au déclin du jour. Il court chez l'un, chez l'autre, il promet, il supplie ; Parle au nom du public, des beaux-arts, de Thalie, De la postérité ; triomphe, et fait si bien Qu'on va jouer Victor, qui n'y comprendra rien.BELROSE
Eh quoi ! Vous n'avez pas, d'un esprit charitable, À Pembrock, en douceur, conté toute la fable ?MADAME BLINVAL
J'ai fait mieux : je prépare une scène d'effet, Qui doit être pour lui du plus vif intérêt. Mylord est connaisseur ; la belle circonstance Pour juger du talent des actrices de France ! Il voulait repartir, et je l'ai retenu : De nous signaler tous le moment est venu, Ai-je dit, la victoire est sûre, incontestable ; Mais prêtez-nous vous-même une main secourable. Je le presse, il s'enflamme et prend trente billets Qui, délivrés par lui, porteront l'ordre exprès D'applaudir, d'entasser éloge sur éloge, Au premier bruit flatteur échappé de sa loge. Eh bien ! Qu'en dites-vous ?BELROSE
Je vous admire.MADAME BLINVAL
Au moins, La nouvelle entrevue aura quelques témoins. Vous les figurez-vous, se voyant face à face, Pembrock tout effaré, qui crie et qui menace, Qui siffle !...BELROSE
Eh mais ! Victor ?MADAME BLINVAL
Pourquoi pas ?MADAME BLINVAL
Il boude ? Les auteurs sont comme les amants ; Eussions-nous tous les torts que leur fierté nous prête, Quand nous leur pardonnons, la paix est bientôt faite. Mais, tenez, le voilà ; qu'ai-je dit ?BELROSE
Oui, ma foi.SCÈNE II.
SCÈNE III. Belrose, Victor.
BELROSE
Si vous vous en doutiez,vous changeriez de ton. L'exorde est un peu brusque.Exorde : Entrée, préambule, commencement d'un discours, d'une harangue pour préparer les auditeurs à ce qu'on va dire. [F]
BELROSE
Mais vous touchez au but.VICTOR
C'est en vain.BELROSE
Que vous seriez puni si je ne disais rien ! Il faut en convenir, le ciel vous veut du bien ; Tout le monde à présent sous vos drapeaux s'enrôle, Et d'un commun accord redemande son rôle ; Et cela, s'il vous plaît, par intérêt pour vous.VICTOR
Voilà qui me surprend.BELROSE
Qui, moi ? Je ne veux rien.VICTOR
Et vous avez raison.VICTOR
Bien débuter. Après ?SCÈNE IV.
SCÈNE V. Victor, Granville, Floridore.
VICTOR, à Floridore
Est-ce trop présumer de votre complaisance Que d'implorer de vous un moment d'audience ?FLORIDORE, à Granville
Vous permettez ?GRANVILLE
Comment !FLORIDORE
Veuillez donc vous asseoir,Granville s'assied et les observe.
À Victor.
Je suis à vous. J'écoute.VICTOR
Non, le public attend.VICTOR
Si.FLORIDORE
J'y suis résolu.VICTOR
Pourquoi ?FLORIDORE
Pour cent raisons.VICTOR
Je n'en demande qu'une.VICTOR
Mais encore.VICTOR, se laissant emporter par degrés
Ce n'est pas vous, Monsieur, mais votre personnage.VICTOR
Y songez-vous, ô ciel !FLORIDORE
Ce n'est pas mon affaire.VICTOR, hors de lui
Eh ! C'est la mienne à moi. À quel titre, après tout, par quelle étrange loi, Usurpant sur mon sort un pouvoir despotique, M'osez-vous en tyran dicter votre critique ? Quand je vous lus ma pièce, elle obtint votre voix ; Il fallait exercer la rigueur de vos droits. Ai-je demandé grâce ? Un éloge unanime Sur vos scrutins flatteurs consigna votre estime. Les démentirez-vous ? Et votre jugement Balancera-t-il seul le commun sentiment ? Ce qui vous parut bon vous semble pitoyable ; Votre humeur peut changer ; mais l'art reste immuable ; Mais des torts de l'auteur l'ouvrage est innocent. Vous redoutez pour vous le revers qui m'attend ? Ne peut-on siffler l'un sans déshonorer l'autre ? C'est mon ouvrage enfin qu'on donne, et non le vôtre. Et savez-vous, monsieur, par quels soins, quels ennuis, Quel sacrifice entier de mes jours, de mes nuits, Par quels travaux sans fin, qu'ici je vous abrège, J'ai payé d'être auteur le fâcheux privilège ? Ce rôle que proscrit votre légèreté, Je l'ai conçu longtemps, et longtemps médité. Des vers, dont votre goût s'irrite et s'effarouche, Ne sont pas sans dessein placés dans votre bouche. Mais non, de juger tout le droit vous est acquis, Et c'est à tout blâmer que brille un goût exquis. Jugez donc, sans appel prononcez au théâtre, Et recueillez l'encens d'une foule idolâtre. Quand poussés par l'humeur, ou par votre intérêt, Vous portez au hasard votre infaillible arrêt, Notre partage à nous, misérables esclaves, Est de bénir vos lois, d'adorer nos entraves, Et de prendre pour nous en toute humilité Les affronts d'un sifflet par vous seul mérité.FLORIDORE
C'est éloquent : d'honneur, le dépit vous inspire : Ce ton pourrait blesser, s'il ne faisait pas rire. Vous vous plaignez de nous ; d'où vient ? Le comité Reçoit votre grand oeuvre à l'unanimité ; Après six ans au plus, par faveur singulière, Le comité consent à le mettre en lumière. On répète vos vers, et pendant cinq grands mois On fatigue pour vous sa mémoire et sa voix. Un passage déplaît, je demande, j'exige, Dans son intérêt seul, que monsieur le corrige ; Monsieur prend feu soudain, c'est un bruit, des éclats. On juge toujours mal quand on n'approuve pas, Je le sais ; mais pourtant c'est fort mal reconnaître Les bontés que pour vous on a laissé paraître.VICTOR
Vos bontés ! Secourez ma mémoire en défaut : Où sont donc ces bontés que vous prônez si haut ? Écouter les auteurs qui vous en semblent dignes, Quel généreux effet de vos bontés insignes ! Un rôle qui vous plaît est par vous accepté ; Il doit vous faire honneur, n'importe, c'est bonté. Dans l'espoir qu'un succès doublera vos richesses, Vous poussez la bonté jusqu'à jouer nos pièces ; J'eus tort de l'oublier, et vous avez raison : Je suis ingrat, Monsieur, comme vous êtes bon.FLORIDORE
Tout beau, monsieur l'auteur ! Comment ! Du persiflage ! Nous saurons vous forcer à changer de langage ; Nous verrons qui de nous doit faire ici la loi. On ne vous jouera pas.VICTOR
Qui l'empêchera ?FLORIDORE
Moi.VICTOR
Vous !FLORIDORE
Moi-même, et je cours...VICTOR, en fureur
Restez, il faut m'entendre. À chercher vos mépris m'aurait-on vu descendre, Sans cet espoir secret qu'enfin la vérité Devait en me vengeant consoler ma fierté ? Certes, c'est une audace étrange et merveilleuse, Quelle ait pu violer votre oreille orgueilleuse ; Mais quoi que vous fassiez, vous ne la fuirez pas : Pour vous en accabler je m'attache à vos pas.Il le saisit par le bras.
De l'art où vous brillez quand vous plaidez la cause, Vous nous exagérez les devoirs qu'il impose : Mais les remplissez-vous ? Que sont-ils devenus ? À quoi les bornez-vous, ces devoirs méconnus ? À promener vos fronts de couronne en couronne, Du midi dans le nord, du Rhin à la Garonne ; À guider sur le cours un char bien suspendu, Signer chez le caissier quand son compte est rendu ; À bâtir des châteaux, à planter des parterres, À courir mille arpents sans sortir de vos terres, Et vivant en seigneurs, de la cour éloignés, À remplir de vous seuls un bourg où vous régnez !FLORIDORE
Monsieur.VICTOR, le retenant par le bras
Vous m'entendrez. Oui, par votre indolence Le théâtre avili marche à sa décadence. Que de vieux manuscrits, qui sont encor nouveaux, Dans vos cartons poudreux ont trouvé leurs tombeaux ! Que d'enfants inconnus du vivant de leurs pères, En paraissant au jour sont nés sexagénaires, Et mutilés par vous quand vous nous les offrez, Réduits à votre taille, énervés, torturés, Ne rendent à l'oubli, qui soudain les réclame, Que des corps en lambeaux, sans vigueur et sans âme ! Contre tant de dégoûts que peuvent les auteurs ? Désespérés enfin d'un siècle de lenteurs, Ils ravalent leur muse aux jeux du vaudeville, Aux tréteaux de la farce où votre orgueil l'exile. Ainsi périt en eux, dès leurs premiers essais, Le germe des beaux vers et des nobles succès. Tout périt ; vous frappez notre littérature Dans sa gloire passée et sa splendeur future. Je le sais, ma franchise est un crime à vos yeux, Je vois que je me perds, mais j'aime cent fois mieux Tenir du travail seul une obscure existence, En creusant un sillon vieillir dans l'indigence, Sans espoir de repos, de fortune et d'honneur, Que mendier de vous ma gloire et mon bonheur. Adieu.GRANVILLE, se levant, ramène Victor, et lui dit froidement en montrant Floridore
Monsieur jouera.FLORIDORE
Moi !VICTOR
Monsieur !GRANVILLE
Lui, vous dis-je.FLORIDORE
Jamais.GRANVILLE
La seule que j'y mets, C'est de vous assurer si vos acteurs sont prêts. Pour monsieur, rien ne presse, il entre au second acte. Allez donc, mais sur l'heure, ou bien je me rétracte.VICTOR
J'obéis.GRANVILLE, lui tendant la main
Touchez là... Mon cher, embrassons-nous.VICTOR, se jetant dans ses bras
Ah ! Monsieur l'inspecteur, j'étais perdu sans vous.SCÈNE VI. Granville, Floridore.
GRANVILLE, froidement
Non pas.FLORIDORE
Monsieur serait...GRANVILLE, avec dignité
Je n'ai rien à vous dire.FLORIDORE
Monsieur l'éprouve assez par nos égards pour lui ; Près de nous le mérite est le meilleur appui. Avant d'être connu vous aviez mon suffrage ; L'auteur n'est rien pour moi, je ne vois que l'ouvrage.GRANVILLE, tirant son manuscrit de sa poche
J'en ai la preuve en main.GRANVILLE
Quel travail !FLORIDORE
Avec moi l'on n'attend pas son tour ; Lu, présenté, reçu, le tout dans un seul jour ; Et l'on vient m'accuser !GRANVILLE
C'est pure calomnie.FLORIDORE
Vous pouvez, d'après moi, juger la compagnie. Même goût, même tact, même sincérité, Dans ses décisions même esprit d'équité ; En vain votre croyance un moment fut séduite ; À d'insolents discours j'oppose ma conduite ; Et si quelque imposteur nous noircit près de vous, À votre manuscrit nous en appelons tous.GRANVILLE,lui remettant le manuscrit
Eh bien ! Qu'il vous réponde.GRANVILLE
Mais moi, juge infaillible, Je suis encor plus sûr de n'avoir rien écrit. Ah ! Ah ! Vous pâlissez devant ce manuscrit ! Voilà qui vous confond, et qui prouve, j'espère, Que vous êtes actif, juste, et surtout sincère.FLORIDORE
Monsieur...FLORIDORE
Daignez.GRANVILLE
Vous êtes pris. De votre république Vous avez compromis l'orgueil tragi-comique. Ses membres, grâce à vous, vont être bafoués : Vous jouez tout le monde, et je vous ai joués.FLORIDORE
Mais que vous ai-je fait ?GRANVILLE
Et ce brave jeune homme, Qu'ici pour son talent chacun de vous renomme, Que chacun persécute !... Il a beau supplier ; Comment le traitez-vous ? Comme un mince écolier. Vous semblez à plaisir lasser sa patience, Vous détruisez d'un mot sa plus chère espérance ; Que vous a-t-il fait, lui ? Je prétends le venger.FLORIDORE
Y songez-vous ? Ô ciel !GRANVILLE
C'est à vous d'y songer.FLORIDORE
Vous me perdez, Monsieur.GRANVILLE
Victor vous l'apprendra.FLORIDORE
Moi, je consentirais... !GRANVILLE
Tout comme il vous plaira. La chose en vaut la peine et j'en verrai l'issue. Ah ! Ma pièce vous plaît ! Mais puisqu'elle est reçue, Dût la troupe en fureur conjurer contre moi, Morbleu ! Vous la jouerez ou vous direz pourquoi.FLORIDORE
Si je ne puis, Monsieur, vous prouver mon estime Qu'en vous sacrifiant un courroux légitime, Je reprendrai mon rôle.Il existe plus de 10 occurrences de fin de vers avec "un courroux légitime" : Crébillon, La Calprenèdre, Molière, Nadal, Piron, Racine, Rotrou.
GRANVILLE
À la fin, c'est parler.FLORIDORE
Dans quelques jours.GRANVILLE
Ce soir.GRANVILLE
Adieu ; cet opuscule Ne vous couvrira pas d'un petit ridicule. Je le vais publier, et dans l'avant-propos En votre honneur et gloire imprimer quatre mots. Et je veux que demain tout Bordeaux se régale Des charmantes douceurs de crier au scandale, Fasse pleuvoir sur vous cent couplets de chanson, Qu'un rire inextinguible éclate à votre nom ; Qu'un orchestre inhumain en sifflant vous salue, Au théâtre, au foyer, sur le cours, dans la rue, Et forme en bruits aigus un chorus d'opéra, Dont la fureur des vents jamais n'approchera. Pour un indifférent l'aventure est commune ; Mais pour un inspecteur c'est un coup de fortune.FLORIDORE
Ce nom si redouté m'inspire peu d'effroi, Monsieur ; par la menace on n'obtient rien de moi. Je jouerai, mais pour vous dont l'estime m'est chère, Pour un public nombreux qu'avant tout je révère ; Enfin pour ce Victor, qui n'est pas sans talent. Une tête de feu !... Mais un coeur excellent. Je l'ai toujours aimé ; je le vois qui s'avance : Adieu, pour le succès j'ai beaucoup d'espérance.Il sort.
SCÈNE VII. Granville, Victor, Belrose, Lucile, Mme Blinval, Estelle, Bernard.
GRANVILLE
Je l'espère, du moins : Floridore à vos voeux cesse d'être contraire. Malheureux ce matin de n'avoir pu vous plaire, En termes assez durs j'ai reçu mon congé ; Je vous gardais rancune et je me suis vengé.VICTOR
Ah ! Ce trait généreux.ESTELLE, à part
Mylord est loin d'ici, je ne redoute rien.BELROSE, bas, à madame Blinval
Mylord est dans sa loge.LUCILE
Et moi je perds courage.BERNARD
Moi, j'ai tous mes moyens et mon jeu sera sage.Regardant à sa montre.
Sept heures vont sonner, dans la salle on attend. Est-on prêt ?VICTOR, dans le plus grand trouble
Oui, frappez.Bernard sort.
Dans ce dernier moment Je veux... J'ai mille avis à vous donner encore. Comment vous enflammer du feu qui me dévore ?À madame Blinval.
Que votre noble ardeur ne se démente pas ; Madame, de l'aplomb, surtout point d'embarras. Lucile, au nom du ciel, faites tête à l'orage.À Belrose.
Entrez bien dans l'esprit de votre personnage, Belrose, du mordant, du nerf, de la chaleur. Et votre grand couplet, le savez-vous par coeur ?À Estelle.
C'est sur votre récit que mon espoir se fonde : Que votre verve entraîne, enlève tout le monde !On frappe les trois coups.
Sauvez le dénouement. Dieu ! J'entends le signal.Ils sortent.
Je ne vous retiens plus... Voici l'instant fatal. Quel silence ! Écoutons... Je crois qu'on entre en scène... Je suis devant mon juge ; ah ! Ce n'est pas sans peine !ACTE V
SCÈNE I. VICTOR, LUCILE.
VICTOR
Puisse le dernier acte emporter les suffrages ! Vous passez mon espoir ; par quels soins, quels hommages, Vous payer d'un succès que je ne dois qu'à vous ? Non, jamais votre voix n'eut un accent plus doux, Jamais la passion ne fut plus naturelle.LUCILE
Notre amour m'inspirait. Victor, je me rappelle La scène de l'aveu que vous redoutiez tant : J'avais le coeur serré moi-même en l'écoutant ; L'orchestre était muet, le parterre en balance. Un murmure enchanteur a rompu le silence. Je crois l'entendre encor.LUCILE
Oui, mais je l'ai soufflé. Qu'on retient aisément des vers tels que les vôtres ! Je n'ai lu que mon rôle, et je sais tous les autres.VICTOR
Que n'êtes-vous mon juge ! Est-il vrai ? Quoi ! Demain, Ce soir, dans un moment, j'obtiendrais votre main ! Je devrais tout l'éclat, le bonheur de ma vie, Ma première couronne, à ma meilleure amie ! Quel charmant avenir embellira des noeuds Formés par deux amants sous cet auspice heureux ! Mais, Lucile, où m'emporte une joie insensée ! Ma sentence peut-être est déjà prononcée.SCÈNE II. Les Précédents, Blinval.
LUCILE
Il m'a fait une peur !SCÈNE III. Victor, Blinval.
BLINVAL
Ah çà, du coeur !VICTOR
Ah !BLINVAL
J'entends éclater des bravos imprévus À mille traits d'esprits que je n'avais pas vus ; Mais...VICTOR
Et le vôtre en est un.BLINVAL
Vous écrivez, mon cher, pour les gens du commun. Des moeurs qu'on voit partout. Rien n'y sent son grand monde ; Dans votre pièce enfin la bourgeoisie abonde. Pas un Comte, un Marquis, pas un petit Baron, Pour ennoblir un peu...VICTOR
Chrysale, Ariste, Orgon, Pour être des bourgeois, sont-ils d'un bas comique ? Il semble, en écoutant cette absurde critique, Qu'on déroge au théâtre, et qu'on n'a pas bon air De rire d'un bon mot, s'il n'est d'un Duc et Pair. Intérêt, vérité, naturel sans bassesse, Voilà pour le public les titres de noblesse.BLINVAL
Vous vous fâchez !VICTOR
Non pas !VICTOR
Mon dénouement, ô ciel !BLINVAL
Je souhaite qu'il passe.BLINVAL
C'est délicat...VICTOR
La raison ?VICTOR, furieux
Je n'y tiens plus !VICTOR, brusquement
Bonsoir.SCÈNE IV.
VICTOR, seul
Un éloge est charmant ; Il enivre un auteur qui l'obtient justement ; Son talent s'en accroît, tout lui semble possible. La critique d'un sot est encor plus sensible ! Eh quoi ! Mon dénouement, qu'on a trouvé si bon... Il a tort... très grand tort... Dieu ! s'il avait raison... ! J'ai plaint cent fois Damis dans la Métromanie ; Mais, au fond d'un château quand son mauvais Génie L'abandonne à l'horreur d'un noir pressentiment, Il est seul, nul fâcheux n'irrite son tourment ; Il n'a dans ses terreurs d'ennemi que lui-même. Si son malheur est grand, ma misère est extrême, Horrible, insupportable : accablé d'embarras, Pressant l'un, soufflant l'autre, arrêté par le bras, Pour qu'un indifférent me flatte ou me censure, Je vois tous les regards poursuivre ma figure. Comment cacher mon trouble ? Où fuir les curieux ? Eh bien ! Regardez-moi, traîtres, de tous vos yeux... Un pauvre auteur qui tombe est-il une merveille ? Qu'entends-je ! Un bruit sinistre a frappé mon oreille... Non... Ma tête se perd... Ô toi que ton destin Pousse pour ton malheur dans ce fatal chemin, Qui crois le voir semé de lauriers et de roses, Viens, contemple mon sort, et poursuis si tu l'oses.La Métromanie es tune comédie d'Alexis Piron (1738)
SCÈNE V. Victor, Pembrock.
PEMBROCK, dans la coulisse
Je veux entrer, faquins, et c'est trop m'arrêter : Je suis Mylord Pembrock, faut-il le répéter ?VICTOR
Encore un importun.VICTOR, voulant s'en aller
Pardon, mais...PEMBROCK
En vain on me résiste ; Mon bras s'est exercé sur vos laquais dorés : J'ai forcé la consigne et vous m'écouterez. Voyez la perfidie !...VICTOR
Eh ! Chacun son affaire.PEMBROCK
C'est elle, j'en suis sûr !PEMBROCK
Ah ! Vous convenez donc enfin qu'on m'a trompé ? Achevez ! Le seul mot qui vous est échappé Prouve que rien ici n'est pour vous un mystère : Vous parlerez.VICTOR
Morbleu !PEMBROCK
Vous ne pouvez vous taire.VICTOR
Est-on plus malheureux ?PEMBROCK, à Victor
Hem ! Quelle trahison !PEMBROCK
Nommez-moi la suivante.VICTOR
Estelle.PEMBROCK
Figurez-vous, Monsieur, que l'oeil fixé sur elle, Je crus pendant longtemps ma lorgnette infidèle : Mais au quatrième acte où, pour tromper Frontin, L'ingrate dit : Je t'aime, et lui promet sa main, J'ai reconnu sa voix, ce ton fait pour séduire, Cet accent de l'amour...VICTOR, enchanté
La scène a donc fait rire ?PEMBROCK
Pas moi, je vous le jure ; indigné, furieux, J'ai déserté ma loge et j'accours en ces lieux. Eut-elle d'Apollon tous les dons en partage, Puis-je lui pardonner un si sanglant outrage ? Je veux, je veux la voir ; guidez-moi.VICTOR
Eh bien ?VICTOR, furieux
Ah ! Pour le coup... !VICTOR, criant
Mais cet auteur, c'est moi.PEMBROCK
Vous ?SCÈNE VI. Les Précédents, Estelle.
PEMBROCK
Ah ! Vous voilà, traîtresse !ESTELLE, tombant dans les bras de Victor
C'est Mylord, je me meurs !PEMBROCK
Manèges superflus !VICTOR
À quoi tient un succès ?PEMBROCK, à Estelle
Vous ne m'y prendrez plus.ESTELLE, d'une voix éteinte
Si vous saviez, Mylord...PEMBROCK
Malgré tous vos détours, je vous connais, Princesse.Deux tragédies ont un début de vers "Malgré tous vos détours" : Suréna de Pierre Corneille (v. 1271) et La Mariage d'Orrondate de Magnon (v. 200).
ESTELLE, se relevant avec dignité
Eh bien ! tout est rompu, mais je ne prétends pas Souffrir de vos fureurs les scandaleux éclats.PEMBROCK, à Victor
Quelle audace ! ah ! monsieur, l'auriez-vous bien pu croire ?VICTOR, à Pembrock
Elle est capable au moins d'en perdre la mémoire.PEMBROCK
Le grand mal !VICTOR
À merveille !ESTELLE
Vos lettres ? oui, Mylord.PEMBROCK
Non pas.ESTELLE, lisant son rôle
« Veuillez l'entendre Ce fils, de vos vieux jours l'espérance et l'appui ; Il est devant vos yeux, il m'écoute, et c'est lui. »VICTOR, frappant des mains
Bien ! Bien !VICTOR, à Estelle
Et dans votre récit.SCÈNE VII. VICTOR, PEMBROCK.
VICTOR, à Pembrock, qui s'élance pour sortir
Où voulez-vous aller ?VICTOR
Calmez votre courroux.PEMBROCK
J'y cours.VICTOR
Vous n'irez pas.PEMBROCK
Mais quel homme êtes-vous ? Quand je prétends rester, vous voulez que je sorte, Et quand je veux sortir, vous me fermez la porte !VICTOR, suppliant
Ma pièce...PEMBROCK
C'est en vain.VICTOR
Craignez mon désespoir.VICTOR
Je ne me connais plus...PEMBROCK
Laissez-moi.SCÈNE VIII. Les Précédents, Lucile, puis Estelle, Floridore, Belrose.
LUCILE, accourant
Succès, succès complet !VICTOR, à Lucile
Mon coeur suffit à peine au transport de ma joie.BELROSE, montrant Pembrock
Messieurs, je vois un Grec dans les remparts de Troie.PEMBROCK, en fureur
Adieu, foyer maudit, et vous, acteurs, auteurs, Vous tous, qui vous couvrez de masques imposteurs ; Adieu, je vais chercher quelque cité déserte, Où jamais le démon n'amène pour ma perte Fille ou veuve obstinée à me faire enrager, Ni d'auteur furieux qui me veuille égorger.Il sort.
BELROSE
Fussiez-vous par-delà les colonnes d'Alcide, Vous y pourrez encor trouver une perfide.Alcide : autre nom d'Hercule.
SCÈNE IX. LES PRÉCÉDENTS,excepté PEMBROCK.
BELROSE, s'approchant d'Estelle d'un air goguenard
C'était un bon parti ; mais, à défaut d'un Lord, Un garçon très honnête et que j'estime fort. ; ;BELROSE
Si je me proposais.SCÈNE X. Les Précédents, excepté Estelle.
BELROSE
Elle enrage !VICTOR
Mais...LUCILE
Bon Victor !VICTOR
Et Bernard ?SCÈNE XI. Les Précédents, Granville, Bernard.
BERNARD, à Victor
Ah ! Que je vous embrasse ! Est-il quelque chagrin qu'un si beau jour n'efface ? La poésie, oui-dà, n'est pas un vil métier ; C'est un art, mais un art qu'on ne peut trop. payer.GRANVILLE, à Victor en lui montrant ses mains
Hem ! Vous ai-je servi d'une ardeur sans égale ? Quand pour le soutenir j'ameutais la cabale, Je prêtais à l'ouvrage un secours superflu : Que voulez-vous, mon cher, je ne l'avais pas lu.BERNARD, mettant la main de Lucile dans celle de Victor
Elle est à toi.LUCILE
Victor !GRANVILLE
Et moi, qui veux ma part dans la commune ivresse, De deux cent mille francs je dote les époux.VICTOR, avec dignité
Monsieur !BERNARD
Il a ce droit.LUCILE, à Granville
Qui remercierons-nous ?GRANVILLE
Demandez à Belrose.BELROSE
Un auteur, un confrère.FLORIDORE, s'inclinant
Monsieur est inspecteur ?GRANVILLE
Non ; consultez Bernard,BELROSE, étonné
Qui diable es-tu donc, par hasard ?GRANVILLE
Je suis, puisque personne ici ne le devine, Ce qu'il faut que je sois pour doter ma cousine, Et l'embrasser.LUCILE, à Bernard
Comment ?BERNARD
Ne t'ai-je pas parlé. ?GRANVILLE
À Lucile.
C'est moi !...À Victor.
Je t'ai prédit, cher nourrisson du Pinde, Quelque succession de l'Afrique ou de l'Inde ;Lui présentant un portefeuille.
Je te l'apporte, tiens.Pinde : chaîne de montagnes qui sépare la Thessalie de l'Epire. Elle est consacrée à Apollon et aux Muses.
VICTOR, le refusant
Eh ! De grâce, un moment.FLORIDORE, avec dépit
Que n'ai-je su plus tôt !GRANVILLE
Veuillez me pardonner ; Tout n'est que fiction, hormis le déjeuner. Pour réparer mes torts, j'entends qu'il soit splendide, Qu'à trois actes pompeux l'allégresse y préside, Qu'on y verse à grands flots et Champagne et Médoc, Et que madameEstelle y trinque avec Pembrock.À Victor.
Toi, retiens bien ceci : le talent d'un poète Avorte dans le monde et croît dans la retraite. Que d'oisifs du bon ton, ardents à t'inviter, De frivoles devoirs viendront t'inquiéter ! Ne va pas, amoureux d'un brillant esclavage, Jouer d'homme amusant le triste personnage, Te travailler sans fruit à saisir l'à-propos, Et consumer ta verve en stériles bons mots. Crains les salons bruyants, c'est l'écueil à ton âge ; Nous avons trop d'auteurs qui n'ont fait qu'un ouvrage. Poursuis, soutiens l'honneur de tes premiers essais ; Qu'en mer, sous l'équateur, j'apprenne tes succès, Et qu'un jour, comme moi, courant la terre et l'onde, La gloire de ton nom fasse le tour du monde.Médoc : Appellation de vin de Bordeaux.
BELROSE, montrant Victor
Bornons-nous à l'Europe ; et, s'il en fait le tour, Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour !1 679 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica