Tragédie en vers
Une Famille au Temps de Luther
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Personnages
- LUIGI DE MONTALTE
- PAOLO, frère de Luigi
- MARCO, vieux serviteur de la famlle
- THÉCLA, mère de Luigi et de Paolo
- ELCI, femme de Luigi
- UN MESSAGER
SCÈNE I. Luigi, assis près de la table, une Bible ouverte devant lui ; Thécla, qui l'écoute en filant.
LUIGI
Bible, manne céleste, adorable parole, Livre qu'on peut nommer le livre qui console, OEuvre de vérité, dont chaque mot guérit Une douleur de l'âme, une erreur de l'esprit, Je jure d'accomplir tes préceptes austères Et baise avec ardeur tes sacrés caractères !THÉCLA
Bien ! Gloire à Dieu, Luigi ! Du moins mon premier-né Suit l'exemple pieux qu'à deux fils j'ai donné. Puissé-je voir ton frère entrer dans cette voie, Et comme Siméon je mourrai de ma joie.LUIGI
Cher Paolo !LUIGI
J'en gémis.THÉCLA
Il s'y plaît, s'attache obstinément À Rome, à ce cadavre, à cette chair impure Qu'un souffle de Luther a mise en pourriture.LUIGI
Triste erreur !LUIGI
Ce Dieu repousse-t-il Montalte, votre époux, Mon père, qui, les yeux fermés à la lumière, Mourut dans les liens de votre foi première ? Lui, si tendre, si bon §THÉCLA
Mais catholique !THÉCLA
Catholique ?THÉCLA
Et digne qu'on le pleure, Que je regretterai jusqu'à ma dernière heure ; Mais catholique, enfin !LUIGI
Et ne l'étiez-vous pas Quand un voyage heureux porta vers vous ses pas ? Gentilhomme romain, dans cette métairie Il oublia pour vous sa brillante patrie. C'est un prêtre romain qui vous unit tous deux ; Une église d'Augsbourg fut témoin de vos noeuds.THÉCLA
Église alors, mon fils ; mais nos ardents hommages Au ciel, en holocauste, ont offert ses images, Ses marbres, ses tableaux, jusqu'à ce Raphaël, Dont les lambeaux brûlants sont tombés sur l'autel.LUIGI
Hélas !THÉCLA
Point de soupir ! Laissez à l'Italie D'un culte qui se meurt l'idolâtre folie. Le courroux des élus fit oeuvre de raison Lorsqu'on brûlant un meuble il sauva la maison, Et, sans votre séjour dans une autre Gomorrhe, Vous n'auriez pas, mon fils, pour des arts que j'abhorre, Des simulacres vains, sans vie et sans pouvoir, Ces mollesses de coeur que j'ai honte à vous voir.LUIGI
Il est vrai, j'admirai dans mon adolescence Et Rome, et son soleil, et sa magnificence / Par Montalte avec moi mon frère y fut conduit ; Quel oeil de ses splendeurs n'eût pas été séduit ?THÉCLA
Ce fut alors qu'au sein de son humble servante Descendit du Seigneur la parole vivante ; Mais par vous aux faux dieux Paolo confié Ne suça point ce lait qui l'eût purifié.THÉCLA
Et, prélat ! Qu'il était, ne tint pas sa promesse. L'Ecclesiaste a dit : « Tout n'est que vanité. » Paolo se crut riche, et pauvre il est resté.THÉCLA
Confiance imprudente !THÉCLA
Qui l'excuse du moins. Son humeur sombre, ardente, Ses désirs excités et jamais assouvis, S'irritaient, s'ennammaientau fond des saints parvis : Son coeur s'y consumait en extases mystiques, Comme les pâles feux mourant sous leurs portiques, Et dans les flots d'encens de leurs solennités Vers les cieux s'exhalait, ivre de voluptés ; Mais quels attraits divins lui paraient son idole ; Pompe auguste, rayons d'une triple auréole, Gloiremorteet vivante, oeuvre des arts, beauxjours... Ah ! Quand on les a vus, on y rêve toujours.THÉCLA
Au moment d'abjurer la loi qu'on y professe, Vers sa fange, mon fils, quel regret vous rabaisse ?THÉCLA
Jusqu'au pécheur lui-même, alors qu'il persévère, Fût-ce un frère, le vôtre ; oui, votre propre frère.LUIGI
Paolo !LUIGI
Qui ? Vous ?THÉCLA
Je l'en arrache, et je ne vois en lui Qu'une âme par l'orgueil de lèpre dévorée, Qu'une impure brebis d'Israël séparée, Loin du bercail céleste errant à l'abandon, Et pour qui je n'ai plus ni baisers ni pardon.LUIGI
Une mère !LUIGI, vivement
Et cependant vous allez le revoir.THÉCLA
Suis-je donc insensible ? Étouffer la nature, est-ce un effort possible ? Le voir après quinze ans ! Mon fils !... Il m'est rendu ! Je puis mourir : le fils que je croyais perdu De sa vieille Thécla suivra les funérailles ; Lui, dont le doux fardeau fit frémir mes entrailles ; Lui, le sang de mon sang, le fruit de mes douleurs ; Ma voix expire et s'éteint dans mes pleurs.THÉCLA, d'un air de reproche
Me le cacher !LUIGI, souriant
N'y pensons que plus tard.THÉCLA
Ô joie inespérée ! Sa chambre d'autrefois est-elle préparée, Celle où vos lits voisins se touchaient tous les deux ?LUIGI
Je la lui destinais.SCÈNE II. Luigi, Thécla, Marco.
LUIGI
Il le sait.MARCO
Tout est prêt.THÉCLA, regardant Marco sévèrement
Oui, catholique aussi !LUIGI, lui frappant sur l'épaule
Mais sage.MARCO
Que chacun suive en paix le culte qu'il préfère ; Choisir entre les deux n'est pas petite affaire. Le tisserand d'Augsbourg, Frantz, qui s'en est mêlé. En a l'esprit malade et le cerveau fêlé : Le mien tient bon ; je fais ce que faisait mon père, Et chrétien comme lui, je crois, j'aime et j'espère.THÉCLA
C'est bien mais à quoi bon vos hymnes, votre encens, Vos cloches dont le branle assourdit les passants, Vos saints qu'un cierge éclaire et que votre oeil adore Sur la toile enfumée où le ver les dévore ?LUIGI, bas à sa mère
Est-ce donc le moment de prêcher un vieillard ?'MARCO
Fou ! Tant qu'il vous plaira ! Sans crier anathème, J'entends le son joyeux qui fêta mon baptême ; Je sens comme un besoin d'être meilleur encor Quand mon patron me luit dans son grand cadre d'or : Mains jointes devant moi, ce saint que je contemple M'encourage à prier en me donnant l'exemple. Un bel alleluia m'épanouit le coeur, Et je me fais plaisir quand je me mêle au choeur. Ma voix chevrote un peu, mais son timbre résonne, Et je ne vois pas, moi, sinon que je détonne, Quel grand mal je commets lorsque dans le saint lieu Je chante à plein gosier les louanges de Dieu.LUIGI, à sa mère
Assez !MARCO
Je crois très fermement qu'au mépris de l'autel, Travailler le dimanche est un péché mortel : Et puissent me punir Rome et son saint collége, Si j'ai quelque accointance avec ce sacrilège ! Mais des actes permis le rire est-il exclus ? Vous et les dissidents.THÉCLA, avec colère
Marco !MARCO
Non ! Les élus : Froids, recueillis, muets, vous craignez, je suppose, D'éveiller de si loin Dieu quand il se repose. Dieu vous approuve, soit ; mais en chantre zélé, Pour sa gloire au lutrin lorsqu'on s'est signalé, Défend-il de noyer au fond de quelque tonne La soif qu'il nous causa dans le vin qu'il nous donne ? Le refrain vient de source et chez maître Martin, Les coudes sur la table, autour du broc d'étain Qui passe en se vidant et repasse à la ronde, Nous célébrons celui qui fit l'homme et le monde, Et croyons qu'en buvant, qu'en chantant le vin vieux, Nous le glorifions dans ce qu'il fit de mieux.THÉCLA
En aurai-je besoin ?THÉCLA
Le cacher !LUIGI
S'il repart, ce coup toujours pénible, Mais reçu loin de nous, lui sera moin sensible : S'il reste, laissez-moi par mes ménagements D'un coeur qui va saigner adoucir les tourments.THÉCLA
Peur terrestre, Luigi ! La vérité qui blesse, Je l'entends sans colère et la dis sans faiblesse.THÉCLA
Quoi ?THÉCLA, avec violence
Merci de Dieu ! Marco, voulez-vous qu'on vous chasse ?MARCO, à part
Voilà comme elle entend la vérité.LUIGI, à sa mère
De grâce, N'allez pas sur un mot prendre feu sans sujet ; Le pieux Mélanchton approuve mon projet : « Au fiel de ces débats qu'en famille on agite, L'amitié perd, dit-il, sans que la foi profite. »THÉCLA
De notre grand Luther l'apôtre préféré Des lumières du siècle est sans doute éclairé ; Mais ne demandez pas à sa science humaine Ce courroux vigoureux, cette ferveur de haine Où son maître puisa l'àcre sincérité. Qui débordait en lui contre l'iniquité, Quand pour l'aveugle même il a rendu visible Jusqu'où pouvait faillir la parole infaillible, Et qu'il a mis à nu, de ses viriles mains, Tout ce ramas honteux de mensonges romains. Mélanchton, qui n'a point cette franchise amère, Eût-il pu rien détruire ?LUIGI
Il peut fonder, ma mère : Dieu réserve à chacun l'oeuvre qu'il accomplit ; La violence abat, la douceur établit. Mais de vos deux enfants si l'intérêt vous touche, Par pitié, par amour, qu'il vous ferme la bouche.LUIGI
Cédez.THÉCLA
Pénible effort !MARCO
Mon amour pour la paix garantit mon silence.À part.
L'anneau de Salomon me répondrait du sien, Je ne m'y fierais pas.THÉCLA
Que murmurez-vous ?SCÈNE III. Luigi, Thécla, Marco, Elci.
ELCI
Contre vous, bonne mère ! Ah ! Dites mieux, pour vous. Un plaisir qui surprend n'en est-il pas plus doux ?ELCI
Comment ne pas l'aimer ? Il m'aime, et tous les ans Je reçois de sa part quelques nouveaux présents.ELCI
Rien qu'un peu ?LUIGI
C'est permis.THÉCLA
Pas aujourd'hui Marco.MARCO
Mais le jour du Seigneur. Chacun s'ajuste au mieux, et je m'en fais honneur Je tire l'habit neuf de l'armoire d'ébène, Et suis beau sans remords une fois par semaine.THÉCLA
Moi ?THÉCLA
Prends garde.ELCI
Osez.THÉCLA
Tu ris, friponne.ELCI, qui lui donne un baiser
Vous n'oseriez.ELCI
D'instinct, de sentiment : Mon coeur m'eût dit : c'est lui ! De plaisir transportée, En trois bonds dans ses bras je me serais jetée.ELCI
Lasse d'attendre enfin, j'ai fait comme l'abeille, Qui retourne au travail sitôt qu'elle s'éveille, Et, parfumée encor des courses du matin, Dans sa ruche en rentrant rapporte son butin.Ouvrant son tablier.
Je n'ai pas épargné les blés du voisinage ; Ces touffes de bluets en rendent témoignage ; Mon oncle aimait ces fleurs.LUIGI
Beaux jours !ELCI, secouant son tablier dans les mains de Marco
Prends pour orner la chambre qu'il préfère.LUIGI
Aimable enfant, qui, tendre et folâtre à la fois, Chante, saute et s'ébat comme l'oiseau des bois.LUIGI, faisant asseoir Elci sur ses genoux
Ange, qu'il faut chérir ; Oui, sa main bénit tout et fait tout refleurir. Le bonjour dans les yeux, le souris sur la bouche, Quand elle ouvre à demi les rideaux de ma couche, De sa joie innocente elle vient m'égayer Comme un reflet du ciel qui rit sur mon foyer.THÉCLA
Il ne lui manque plus que d'aller dans le temple Honorer ma vieillesse en suivant votre exemple.ELCI, à son père
Ordonnez.LUIGI
J'aurais tort d'exprimer un désir. N'obéis pas, choisis ; mais attends pour choisir, Attends, pour abjurer le culte que j'abjure ; Ce qu'il faut consulter, quand ton âme plus mûre Aura pu s'éclairer par la comparaison, Ce n'est pas mon exemple, Elci, c'est ta raison.LUIGI, en l'embrassant
Ma fille !THÉCLA, à Marco, d'un air de triomphe
Tu l'entends ?LUIGI
Brisons là.THÉCLA
Voici l'heure où, dans leur conférence, Luther et Mélanchton font assaut d'éloquence : De leur présence auguste ils veulent honorer La fête qui bientôt doit vous régénérer : Venez puiser d'avance une nouvelle vie À ce banquet de l'âme où leur voix vous convie.Mélanchton, Philippe (1497-1560) : Universitaire et réformateur protestant allemand, disciple de Martin Luther.
Luther, Martin (1483-1546) : Universitaire et religieux allemand, père du protestantisme. Il traduisit la Bible en allemand. Il fut excommunié en 1521.
LUIGI
C'est un devoir.ELCI
Peut-être.ELCI
C'est possible.LUIGI, à Marco
Garde-toi de sortir, Et de son arrivée accours nous avertir.Thécla sort appuyée sur le bras de Luigi.
SCÈNE IV. Marco, Elci.
ELCI
Adieu, Marco !MARCO
Déjà ?ELCI
Ma tâche est commencée : J'habille du voisin la pauvre fiancée. J'achèverai trop tard si je perds un moment, Et donner à propos c'est donner doublement.MARCO
Hâtez-vous. Je descends jusqu'au bord de la source. Pour voir si du ruisseau rien n'arrête la course : Quand il suit son chemin il fait un bruit si doux ! Je veux que les amis, bras dessus, bras dessous, Épanchent leurs deux coeurs près de ses ondes fraîches, En caressant de l'oeil le duvet de mes pêches.SCÈNE V.
MARCO
Protestante ou fidèle, Elle ira droit aux cieux ; mais pour s'emparer d'elle Et l'y mener tous deux par différents chemins, La messe avec le prêche ici vont être aux mains. Non, ce cher Paolo par respect doit se taire II était à cinq ans quelque peu volontaire. Mon préféré, mon fils, ce petit révolté Qu'à l'école autrefois malgré lui j'ai porté, Je vais donc le revoir aujourd'hui, tout à l'heure, L'embrasser le premier !... On vient... Allons, je pleur !e Tout ému que je suis, restons maître de moi : Avant que de pleurer il faut savoir pourquoi. Quel air sombre ! Est-ce lui ?SCÈNE VI. Paolo, suivi d'un messager à qui il a remis sa besace et son bâton de voyage, et qui resteau fond, Marco, retiré dans un coin d'où il observe Paolo.
PAOLO, à voix basse en tombant sur un siège
Dieu vengeur, je t'offense, Mais, à l'aspect des lieux témoins de notre enfance, Je me sens défaillir sous l'horrible dessein Que, depuis mon départ, je porte dans mon sein.MARCO, qui s'approche
Mon ancienne amitié ne peut le méconnaître ; Non, c'est toi, c'est bien toi !...PAOLO
Marco !PAOLO
Dans mes bras !MARCO
Je n'osais.PAOLO
Encor !MARCO
Jamais assez !MARCO
J'ai vieilli.PAOLO
Un mal plus grand.MARCO
Bien vêtu, bien nourri, Je suffis, sans fatigue, aux soins du jardinage. L'hiver j'ai du loisir ; l'été je me ménage. Si mes melons ont soif, je suis leur sommelier ; Mais quand j'ai soif aussi, je me sers le premier.PAOLO
Et ta religion ?MARCO
Je la suis.PAOLO
En fidèle ?MARCO
Mais en vieillard.PAOLO
Comment ?MARCO
À ma façon.PAOLO
Laquelle ?MARCO
Vous jeûnez ; moi, je tiens que, passé soixanteans, On peut en prendre à l'aise avec les Quatre-Temps. Pour les veilles, néant ; hors si Noël arrive, Vu que le réveillon me met sur le qui-vive. Quant à mon confesseur, ses avis sont ma loi ; Mais le vieux que j'ai pris dit toujours comme moi ; Et si, par grand hasard, il me prêche abstinence, C'est chose de santé plus que de continence. Je ne blâme personne et ne m'émeus de rien ; Doux pour moi, bon pour tous, je ris et mène à bien, Sans faire l'esprit fort, ni trancher de l'apôtre, Ma joie en ce bas monde et mon salut dans l'autre.MARCO
Non.MARCO
Non pas.MARCO
Et que pouvait contre eux un pauvre domestique ? J'ai crié, mais tout bas ; car, à ne point mentir, Je n'eus jamais en moi l'étoffe d'un martyr.PAOLO
Je devais donc trouver cette tiédeur de zèle Dans le vieil héritier de la foi paternelle Et de ces insensés il n'est pas le plus grand Le moindre crime ici, c'est d'être indifférent. Luigi ?...MARCO
Vous hésitez !PAOLO
Mon bon frère.MARCO
Il vous aime.MARCO
Expliquez-vous.MARCO
Parlez.PAOLO
Je ne le puis ; je tremble. Oh ! non ; je maudirais le jour qui nous rassemble : Luigi, traître à son Dieu !PAOLO
C'est faux ?MARCO
Quelque ennemi !PAOLO
Tu l'affirmes ?PAOLO
Achève je t'écoute. J'arrivais convaincu ; tu m'as parlé, je doute :Le repoussant.
Je doute ; ah ! sois béni !... Mais puis-je croire en toi ?MARCO
Eh ! Pourquoi pas ?MARCO
Incertain !PAOLO
Coeur glacé !MARCO
Si fait.MARCO, à part
Je le suis trop pour elle et pas assez pour lui.PAOLO, montrant le messager
J'ai besoin d'être seul ; chez moi conduis cet homme : Je veux lui confier une lettre pour Rome ; Je vais l'écrire.MARCO
Au moins...PAOLO
Non, sors !MARCO
Des deux côtés voilà qu'on me soupçonne Soyez donc modéré, pour ne plaire à personne.Le messager en lui montrant les degrés qui conduisent à la chambre de Paolo.
Montez.SCÈNE VII.
PAOLO
Dieu me l'a dit ; Dieu m'a dit « Je le veux. » J'ai senti sur mon front se dresser mes cheveux ; Il m'a répété : « Marche ! » et, plein d'un saint courage, J'ai pris, pour obéir, mon bâton de voyage ; J'ai marché ; me voici ! Mais devant l'attentat Qui sans vie à mes pieds doit jeter l'apostat, Mon bras peut hésiter si Dieu ne le décide. Apostat ? Lui, jamais ! Plutôt moi... fratricide ! Et puisque j'ai faibli malgré tous mes efforts, Je ne puis me lier par des noeuds assez forts Écrivons.Il s'assied près de la table.
« Au révérend frère Anastasio pénitencier de Sainte-Marie-Majeure.
Mon père, »
Ma main tremble.« Peut-être le bruit répandu sur l'apostasie de mon frère n'est qu'une oeuvre de mensonge, ou, du moins, je pourrai par mes paroles raffermir sa foi chancelante. Tel est le devoir que je me suis imposé en m'éclairant de vos conseils, et qu'il me sera donne de remplir si votre pieuse inspiration m'anime. »
Inexprimable ivresse Mon coeur se rouvrirait, et des pleurs de tendresse, Des pleurs rafraîchissants, par la joie arrachés, Jailliraient vers mon_Dieu de mes yeux desséchés !« Mais il est une autre mission connue de moi seul et que j'ai reçue d'un plus grand, d'un plus saint que vous, du Tout-Puissant, qui ne veut pas que je sois séparé de mon frère durant cette vie dont les joies ou les tourments seront sans fin. Priez donc, oh ! priez à genoux, pour qu'il ne se fasse pas, en s'obstinant à se perdre, une vertu de l'endurcissement ; car, je l'ai juré à Dieu, et je vous l'écris pour vous le jurer à vous-même, la veille de son abjuration. »
La veille ! Et si demain... Ah ! qu'il cède, qu'il vive, Qu'il vive, et que jamais cette veille n'arrive !« La veille de son abjuration, je supplierai le ciel, les mains jointes et le front contre terre, de répandre sur lui les grâces d'un dernier repentir, et, dût mon âme se déchirer..., je sauverai la sienne. »
SCÈNE VIII. Paolo, Marco, qui descend suivi ~M
PAOLO, se retournant brusquement
Hein ! Quoi ? Qui m'a parlé ? Où vas-tu ? Que veux-tu ? T'avais-je rappelé ? Que m'as-tu dit ?MARCO, intimidé
Pardon !PAOLO
Vers mon frèreMARCO
Sans doute, Et je vais, j'en suis sùr, le trouver sur ma route, Qui, les deux bras tendus, et de larmes baigné.PAOLO, avec douceur
Va, Marco !MARCO, sortant
Je m'y perds.SCÈNE IX. Paolo, Le Messager, au fond.
PAOLO, reprenant la plume
Achevons.« Si je reviens parjure, montrez-moi cette lettre, et que la malédiction de mon souverain juge pèse sur moi dans ce monde et dans l'autre je l'accepte. En signant ce que je vous écris, je mets mon nom au bas de mon éternelle condamnation. »
Il se lève.
J'ai signé.Au messager.
Piétro, rends cette lettre à celui qui m'envoie.Le messager sort.
J'aurai consommé l'oeuvre avant qu'il me revoie.THÉCLA, du dehors
Il est ici !LUIGI, de même
Mon frère ?SCÈNE X. PAOLO, THÉCLA LUIGI, MARCO.
THÉCLA
Mon fils !LUIGI
Ah ! Mon frère !LUIGI
Mon Paolo !PAOLO
Où suis-je ?THÉCLA
Parle-moi.LUIGI
Réponds-nous.PAOLO
Ne vivant qu'à demi, Chancelant sous le poids d'unbonheurqui m'oppresse, Puis-je trouver des mots pour en peindre l'ivresse !THÉCLA
J'ai tant gémi sur toi !PAOLO, à Thécla
Moi, sur vous !LUIGI
Non.THÉCLA, froidement
Vous plaindre, est-ce une offense ?LUIGI, vivement
Je pense Que nous avions raison de nous plaindre tous trois ; L'absence est si cruelle !THÉCLA
Ah ! C'est vrai.MARCO, à part
Qu'elle y reste !PAOLO
Comment les siens ?PAOLO
On le châtie.PAOLO
Pourquoi ?THÉCLA
Je m'entends.PAOLO, prenant la main de son frère
L'un et l'autre ils ont la même foi.THÉCLA
L'erreur !PAOLO
L'aveuglement !THÉCLA, à Paolo avec effusion
Unis, toujours unis, en priant l'un pour l'autre ! Oublions tout. Ta main !LUIGI, en la mettant dans celle de Thécla
Elle cherchait la vôtre.THÉCLA, à Paolo
Embrassons-nous, mon fils, et de bonne amitié. Je vous quitte ; Marco ne fait rien qu'à moitié.À Marco.
J'aurai du soin pour deux. Que le foyer pétille ; Grand feu ! Fête au logis et banquet de famille ! Après un si long deuil que la joie ait son tour, Puisque l'enfant prodigue est enfin de retour.MARCO, bas, en riant, à sa maîtresse
Fausse comparaison, maîtresse ; car j'estime Qu'il n'a pu, n'ayant rien, manger sa légitime.THÉCLA, sévèrement
Respect à l'Écriture ! En rire, c'est pécher.THÉCLA
Silence ! Et suivez-moi.MARCO, à part
Le premier choc fut rude ; Mais quand de disputer ils auront l'habitude...Il suit Thécla.
SCÈNE XI. Paolo, Luigi.
LUIGI, à part
Ménageons sa faiblesse.PAOLO, de même
Un coeur prêt à faillir Avec cet abandon n'aurait pu m'accueillir : On m'a trompé.Haut, avec émotion.
Luigi.LUIGI
Frère !LUIGI, montrant le fauteuil de famille
C'est là que, se penchant vers nous, Celui qui manque ici nous prit sur ses genoux. Frère, tu t'en souviens ?PAOLO
C'est là qu'à ma demande, De quelque saint martyr il contait la légende, Et que ma mère... alors elle invoquait les saints ; Ma mère, pour prier, joignait nos jeunes mains. Tu t'en souviens, Luigi ?LUIGI, l'attirant vers la fenêtre ouverte
Regarde.PAOLO
Où donc ?PAOLO
Lorsque ses fruits vermeils, qui pendaient jusqu'à terre, Présentaient aux deux camps des armes pour la guerre.LUIGI
Une maison s'élève.PAOLO
Oui.PAOLO
Qui l'habite ?PAOLO
C'est ton voeu ?LUIGI
Le plus cher.PAOLO, à part
Il craindrait ma présence, S'il n'était devant moi fort de son innocence On m'a trompé.LUIGI
Consens !PAOLO
Me promets-tu qu'un jour, Comme à seize ans, pour Rome épris d'un pur amour, à celui qui de Dieu sur la terre est l'image...LUIGI
Tu consens ?LUIGI
Eh ! comment ferais-tu pour ne pas consentir ? Tu verrais sur le seuil, si tu voulais partir, Les souvenirs vivants de notre premier âge, En te tendant les bras, t'arrêter au passage. Reste ! Ton ciel natal, Paolo, le voici ! Ce toit, c'est ton berceau ; ce vieux foyer noirci, Où nos tremblantes mains se réchauffaientensemble, Nous réunit enfants, vieillards, qu'il nous rassemble. Nos deux chiffres, c'est là que tu les as laissés ; Comme d'anciens amis se tenant embrassés, II sont unis encor ; pourrions-nous ne plus l'être ? Reste ! Eh ! Par où nous fuir ? Dans cet enclos champêtre Tu ne peux faire un pas, regarder, respirer, Sans qu'un parfum connu qui revient t'enivrer, L'allée où, chancelant, tu courais sur ma trace, Le fleuve où de la mort tu m'as sauvé, la place Où, plus âgé que toi, je vengeai ton affront, La croix qui si souvent vit s'incliner ton front, L'eau qui fuit, l'air qui passe ou le vent qui soupire, Emprunte, en s'animant, une voix pour te dire : « Reste ! aime encor ton frère aux lieux où tu l'aimais ; Es-tu sûr, si tu pars, de le revoir jamais ? »PAOLO
Et toi, si tu me suis dans la ville éternelle, Pourras-tu l'admirer sans oublier pour elle De ton pays natal le soleil éclipsé, Sans rajeunir de joie en rêvant au passé ? Il a brillé pour toi, son ciel, où ta prière Ne montait qu'à travers l'azur et la lumière ; Son pavé triomphal a tressailli sous toi ; Ses débris t'ont parlé ; du cirque, où pour ta foi De ses héros chrétiens mourut la sainte armée, Tu sentis palpiter la poussière animée. Quand Rome en deuil suivit son Sauveur au tombeau, Tu pleurais ! Mais quel jour ! Qu'il fut grand, qu'il fut beau ! Qu'il t'enivra, ce jour où des voiles funèbres Rome, en ressuscitant, déchira les ténèbres ! Tous les chants, tous les bruits à la fois renaissants, Ces cortéges sacrés, ces nuages d'encens, Ces palmes qui du Christ couronnaient la victoire, Unhomme, un prêtre, un Dieu, qui planait dans sa gloire Entre Romeet les cieux, et, des cieux entr'ouverts, Répandait les pardons sur Rome et l'univers ; Quel spectacle ! Ô Luigi, les transports qu'il inspire N'ont-ils pas à leur tour une voix pour te dire : « Viens ! Le grand jour approche ; ah ! Viens, venez tous deux, Pleins de la même foi, brûlés des mêmes feux Qu'il versait par torrents dans votre âme embrasée, De ses divins pardons recueillir la rosée ! »LUIGI
Paolo !PAOLO
Tu viendras ! Et quand nous sentirons La grâce à flots sacrés s'épancher sur nos fronts, Puissent nos coeurs noyés dans cette joie intime, Dans ce bonheur de croire où la raison s'abîme, Mourir, et, confondus, voler d'un même essor Au sein de l'Éternel pour s'y confondre encor. Oui, réunis aux cieux !... Tu pleures !... Ah ! mon frère, On te calomniait ; mais qu'un aveu sincère Me punisse du moins de t'avoir soupçonné. Toi que je jugeais mal, toi que j'ai condamné, Apprends.SCÈNE XI. Paolo, Luigi, Marco.
MARCO, à Luigi, d'un air de mystère
Mon maître.LUIGI
Eh bien !MARCO
Un mot !MARCO, bas à Luigi
Cet homme à barbe grise, Ce moine, qui jamais ne parle sans prêcher, Et même quand il prie a l'air de se fâcher, Il est en bas.LUIGI, bas
Luther !MARCO
La diète, qui l'exile, Entend que sous deux jours il cherche un autre asile ; Mais il veut en partant vous bénir de sa main, Et la cérémonie est fixée à demain.PAOLO
Va, frère ; avant cet entretien Pour moi la solitude était un long supplice ; Seul, je puis maintenant rêver avec délice. Va, je suis sûr de toi.LUIGI, à Marco
Cours chercher mon Elci.LUIGI, sortant
Tu vas la voir.SCÈNE XIII. PAOLO, MARCO.
PAOLO
Elle a de la Vierge immortelle L'angélique douceur, l'aimable pureté ! Le moindre de ses dons, Marco, c'est la beauté, N'est-ce pas ?PAOLO
Pardonne. Qui peut douter d'un frère a-t-il foi dans personne ? J'étais bien malheureux ; car j'aurais mieux aimé Le trouver au retour sanglant, inanimé, Mort, que traître à son culte et frappé d'anathème ; Oui, mort.PAOLO
Et toi, Marco, toi-même, Si tu sentais fléchir ton zèle chancelant, N'aimerais-tu pas mieux qu'un ami, t'immolant, Dans ta bouche entr'ouverte arrêtât ton parjure Que de le proférer ?PAOLO, avec gravité
Peut-être.SCÈNE XIV. Paolo, Marco, Elci.
SCÈNE XV. Paolo, Elci.
PAOLO
Toi, ma fille !PAOLO
Oui, ton nom.ELCI
Pour toujours !PAOLO
Que je te destinais.ELCI
Et j'obtiens...PAOLO
J'ai trouvé.PAOLO
Mieux que je n'ai rêvé.Il s'assied en l'attirant vers lui.
Quoi ! Tu ne craignais pas ma piété sévère, Qui peut blesser ici quelqu'un que je révère ?ELCI, tantôt debout près de son oncle, tantôt assise sur le bras de son fauteuil
Non, car je comptais bien mettre la paix ici Entre vous et quelqu'un que je révère aussi.ELCI
Comment ?PAOLO
Veux-tu ?PAOLO
Déjà ?ELCI
Vous avez peur ?PAOLO
Moins que toi.ELCI
Sans répondre ?PAOLO
Pourtant.ELCI, d'un air suppliant
Sans répondre.ELCI
En cercle, quand le soir Tous quatre autour du feu nous viendrons nous asseoir, Ne vous offensez pas si je prends soin moi-même De placer sous ses yeux le seul livre qu'elle aime.PAOLO
Lequel ?ELCI
La Bible.ELCI, qui le fait rasseoir en lui passant ses bras autour du cou
Pendant cette lecture, Vous me regarderez.PAOLO
Charmante créature !PAOLO
Oui.PAOLO
Saintement.PAOLO
Qui donc, Elci ?ELCI
Mon père.PAOLO
Eh quoi ?...PAOLO
Le sien !PAOLO, se levant
Au temple !ELCI
Qu'avez-vous ?PAOLO
Aurait-il abjuré ?ELCI
Pas encor.ELCI
Je tremble.ELCI
Moi !PAOLO
D'un crime.ELCI
Qui ? Moi !PAOLO
C'est faux : j'en ai pour gage Sa voix, ses traits émus et son touchant langage, Ses pleurs que sur mon front je crois encor sentir ; C'est faux, c'est un mensonge.PAOLO
Ah ! Cet accent si vrai, qui m'éclaire et me tue, Anéantit l'espoir de mon âme abattue. Malheureux !ELCI
Et par moi !PAOLO, avec violence
Mais il ne le peut pas ; Mais je me jetterais au-devant de ses pas ; Mais je mettrais ma main sur sa bouche infidèle ; Mais, non ; mais de ses bras l'étreinte fraternelle, Lui comprimant le coeur dans un dernier adieu, Étoufferait sa voix prête à blasphémer Dieu ! Il ne le peut pas ; non, renier sa croyance, Non, renier son Dieu n'est pas en sa puissance.SCÈNE XVI. Paolo, Elci, Thécla.
TÉCLA, à Paolo
Et qui vous rend ici l'arbitre de sa foi ?THÉCLA
Que dit-elle ?PAOLO
Je n'en ai plus.THÉCLA, à Elci
Sortez.ELCI
De grâce !ELCI
J'obéis.SCÈNE XVII. Paolo, Thécla.
PAOLO
Mon retour ne me l'a pas rendue. Perdue en cette vie, et pour jamais perdue, Celle qui nous disait : Enfants, restez unis ; Croyez ce que je crois, et vous serez bénis.PAOLO
Fidèle.THÉCLA
Nuit d'erreur !PAOLO
Jour pur !THÉCLA
J'étais marâtre.PAOLO
Vous étiez mère.PAOLO
Vous les sauviez.PAOLO
Abandonnez le vôtre.THÉCLA
Il est fatal.PAOLO
Plus bas !THÉCLA
Sacrilège.THÉCLA
Et ne vous voit-il pas ?THÉCLA
Retournez donc à Rome, où l'esprit d'imposture Triomphe et foule aux pieds les lois de la nature.THÉCLA
Lui, vous suivre ?PAOLO
Arrêtez ! Voeu funeste, Que vous ne formez pas, que votre coeur déteste, Il appelle la mort, il tue... Ah ! Gardez-vous De tenter par ce voeu le céleste courroux.THÉCLA
Ne l'as-tu pas toi-même arraché de ma bouche ? Va donc ; fuis, porte ailleurs ta piété farouche. Rome te tend les bras ; fuis les miens, fuis ces lieux ; Mère, frère, pays, fuis tout ; dans ses adieux, Celle qu'un fils ingrat traite ici d'étrangère N'a plus de fils en lui, puisqu'il n'a plus de mère.SCÈNE XVIII. Paolo, Thécla, Luigi.
SCÈNE XIX. Luigi, Paolo.
La nuit vient par degré pendant cette scène.
PAOLO, voulant s'éloigner
Laissez-moi.PAOLO, faisant un pas pour sortir
Jamais.LUIGI
Séparons-nous.PAOLO, qui revient et s'arrête sans le regarder
Qu'avez-vous à me dire et que me voulez-vous ?LUIGI
Plaise au ciel que ma voix jusqu'à ton âme arrive ! Car pour notre amitié cette heure est décisive.PAOLO
Parlez.PAOLO, avec émotion, en le regardant
Ah ! Luigi ! Ta croyance est-elle encor la mienne ?PAOLO, lui serrant la main
Réponds.PAOLO, qui s'éloigne de lui
Tu l'as donc résolu ? C'est vrai ? Tu me déclares Que pour l'éternité de moi tu te sépares ?LUIGI
Calme-toi.LUIGI, qui se rapproche de son frère
Indulgents l'un pour l'autre, on s'apaise en sentant Que, sans penser de même, on peut s'aimer autant.PAOLO, de même
L'opinion de l'un, l'autre enfin la partage, Et l'on est étonné de s'aimer davantage. Un de nous doit errer.LUIGI
Qu'importe ?PAOLO
Aucun.LUIGI
Tu crois ?PAOLO
C'est sûr.PAOLO, avec tendresse
Toujours !PAOLO, l'embrassant
Amis jusqu'au tombeau.Il s'assied et invite du geste son frère à l'imiter.
Parlons donc franchement. Cher Luigi, je m'étonne, Mais sans m'en irriter, que mon frère abandonne L'humble paix du chrétien qui n'a jamais douté Pour l'orgueilleux plaisir de l'incrédulité.LUIGI
Moi, ce qui me surprend, sans que je m'en offense, C'est qu'un esprit si droit par habitude encense, Avec un vieux respect qui n'est plus de saison, Des abus avérés que proscrit la raison.LUIGI
Les as-tu lus ?PAOLO
Moi ! non.LUIGI
Fais-le donc.PAOLO
Vers le mal.LUIGI
Vers le bien.LUIGI
Tu crois tout.PAOLO
Et toi, rien.PAOLO
C'est le mot juste.LUIGI
Non.PAOLO, se levant
Eh bien ! D'un apostat, pour lui donner son nom.LUIGI
Ah ! Prends garde !PAOLO
Un infâme !LUIGI
Lui !PAOLO
Le dernier de tous.PAOLO
Par l'enfer.LUIGI
Par le ciel.LUIGI
Mais...LUIGI, se levant aussi
Mais l'insulter chez moi, c'est m'insulter moi-même.PAOLO
J'ai le droit d'accabler, d'écraser sous l'injure L'imposteur déhonté qui te pousse au parjure ; Le misérable !...LUIGI
Arrête, ou...PAOLO
Quoi ?LUIGI
Je me contiens.LUIGI
Encor !PAOLO
Mon_Dieu je pars ; mais j'ai la liberté De reprendre chez toi ce peu que j'apportai. Tu m'en laisses le temps ?LUIGI, avec embarras, en arrêtant son frère au bord de l'escalier
Voici la nuit.PAOLO
Qu'importe ?LUIGI
Le ciel est orageux.PAOLO
En refermant ta porte, Sous ce toit fraternel, où je n'ai pas dormi, Tu te riras des vents ; et qui sait ? un ami, Ton moine, s'il survient, prendra ma place vide ; Mais que ton frère absent dehors marche sans guide, Trouve un gîte dans l'ombre ou doive s'en passer, Le bienvenuLuther t'en voudrait d'y penser.LUIGI
Toujours !PAOLO
De l'eau du ciel, des coups de la tempête, Quelque portait d'église abritera ma tête, Et sur la froide couche où tu m'auras jeté, Par celui qui voit tout je serai visité. Nul ne viendra du moins me disputer la pierre Où cet hôte divin fermera ma paupière On est sûr de l'abri qu'on cherche dans ses bras ; Lui vous reçoit toujours et ne vous chasse pas.SCÈNE XX.
LUIGI
Des hauteurs de sa foi Doit-il fouler aux pieds la vertu devant moi, Étouffer la raison sous l'erreur qu'il préfère ? Non, certes ; j'ai bien fait je ne pouvais mieux faire. Qu'il parte ! Ah ! Dans nos jeux, lorsque nous nous quittions, C'était pour revenir, enfants que nous étions : Point de torts qu'à douze ans ne répare un sourire. Ce temps n'est plus ; le mot que je viens de lui dire Au coeur d'un vieil ami n'entre pas à moitié, Et reste dans la plaie en tuant l'amitié : Elle est morte.SCÈNE X.I. Luigi, Thécla, Elci et Marco, apportant des flambeaux et préparant la table pour le repas du soir.
LUIGI
Ma mère, demeurez.THÉCLA
Il met bas son audace ?THÉCLA
Son orgueil a fléchi ?THÉCLA
Gloire à vous !LUIGI
Je l'ai chassé.THÉCLA, tombant sur un siège près de la table
Chassé !LUIGI, à Marco
Pas un mot, ou sortez !ELCI
On le plaint.LUIGI
On m'offense.MARCO
Allez, qui n'a pas tort Sans s'offenser de rien souffre qu'on lui réponde : Mécontent de soi-même on l'est de tout le monde.LUIGI
C'est qu'on n'a jamais vu pareil aveuglement ; C'est que chacun s'obstine à me trouver coupable ; Prend parti contre moi, me méconnaît, m'accable ; Excepté vous, ma mère.THÉCLA, avec désespoir, en se levant
Et vous ne l'avez pas, Quand il a dit « Je pars, » retenu dans vos bras !LUIGI
Vous aussi !THÉCLA
Le chasser des lieux qui l'ont vu naître ! De chez vous, de chez lui Sous ce toit dont le maître À cette heure de paix nous bénit tant de fois, Nous devions une nuit reposer tous les trois.LUIGI
Paolo va descendre.MARCO, à Luigi
Adieu ! Puisqu'à choisir le ciel me réserva, Je suis le serviteur de celui qui s'en va.LUIGI
Libre à toi.SCÈNE XXII. Luigi, Thécla, Elci, Marco, Paolo, qui descend lentement les degrés.
ELCI, bas à Thécla
Le voici.THÉCLA
Je me tais et je pleure.ELCI, de même à son père
Vous lui direz un mot !LUIGI
Non.MARCO, à Luigi
Faites qu'il demeure, Ou vos nuits sans repos commencent aujourd'hui, Et vous aurez chasse le sommeil avec lui.LUIGI, à sa mère
M'honorer d'un adieu lui semble une bassesse.THÉCLA
Il est vrai.LUIGI
C'est lui donner raison ;Plus bas, à lui-même.
Et je ne puis pas, moi, lui demander pardon !...MARCO, à Luigi, tandis que Paolo, qui est descendu, s'éloigne sans détourner la tête
Il part.THÉCLA
Tout est fini !LUIGI
Tout !ELCI, qui s'est mise à genoux sur le seuil de la porte, à Paolo
Pardon pour mon père !PAOLO
Elci !ELCI
Vous resterez.PAOLO
Il m'a dit.ELCI, qui lui met la main sur la bouche en s'élançant à son cou
Oubliez !LUIGI
Mon frère !THÉCLA
Mes enfants !PAOLO
Oui, j'oublierai, j'oublie ; Mais, par pitié pour toi, pour moi, qui t'en supplie, Cesse de m'arrêter ; je veux fuir dans ce iieu Je vois planer sur nous les vengeances de Dieu ; La foudre gronde.LUIGI
Ah ! Viens.THÉCLA
Le bonheur.ELCI, à Paolo
Près de vous votre fille !LUIGI
Grâce au ciel !PAOLO, à Elci, qui s'empresse de le servir
Tu ne penses qu'à moi.MARCO, à Paolo
Laissez-la vous choyer ; je vous dis à l'oreille Que vous pourrez chez vous lui rendre la pareille.PAOLO
Ai-je un chez moi ?PAOLO
Comment ?...PAOLO
De grâce !...THÉCLA, à Paolo
Prends, mon fils.PAOLO
Toi !LUIGI, à Paolo
De mes mains j'irai lier tes gerbes.THÉCLA
Moi, les compter.LUIGI, à son frère, en lui montrant Marco
Tu permets qu'un vieillard boive à ta bienvenue ?MARCO, à Elci qui lui verse à boire
Jusqu'aux bords !LUIGI, qui se lève, ainsi que tous les convives
À l'ami qui s'est fait désirer, Mais dont rien désormais ne peut nous séparer !MARCO
À l'enfant bien-aimé pour qui j'ai fait des voeux, Lorsque l'eau du baptême a mouillé ses cheveux !PAOLO, sévèrement
Tu le crois ?MARCO
Quand je me porte bien ; Indisposé, j'ai peur et n'affirme plus rien. Mais un beau jour d'octobre, où la récolte donne, Vient-il me ranimer, plus gaillard, je raisonne ; Comment ? En jardinier. Je me dis : Les humains Ressemblent aux fruits mûrs qui tombent dans nos mains, Nous jetons les mauvais ; pour les bons, qui s'informe S'ils diffèrent de goût, de couleur et de forme ? Ainsi de nous, le jour où comme eux nous tombons, Dieu ne fait que deux parts : les mauvais et les bons.ELCI, vivement
La faute en est au vin dont j'ai rempli son verre.THÉCLA, en regardant Marco d'un air mécontent
Soit ; mais.THÉCLA, à Paolo
Adieu jusqu'au réveil.THÉCLA, à Luigi
J'y viendrai, cette nuit, le front dans la poussière, Conjurer le Seigneur d'être avec toi demain.PAOLO, à part
Demain, grand Dieu !MARCO à Paolo, en lui indiquant sa chambre
Faut-il vous montrer le chemin ?SCÈNE XXIII. Paolo, Luigi, qui prend un flambeau pour se retirer.
PAOLO
Luigi !...LUIGI
Que veux-tu, frère ?LUIGI
Tu me pardonneras un refus qui me coûte : Je ne dois sur mon lit me jeter qu'un instant ; À minuit je me lève, et c'est en méditant Que j'attendrai le jour.PAOLO
Pourquoi ?PAOLO
Reste ; un mot peut me rendre La paix dont j'ai besoin pour que du haut des cieux Le sommeil qui me fuit descende sur mes yeux. Si ce mot consolant expire dans ta bouche, Passer toute une nuit si voisin de ta couche, Je ne le puis j'ai peur d'y faire un rêve affreux : Je sortirai d'ici ; j'y serais.LUIGI
Ta main est froide.LUIGI
Rien qui m'alarme.LUIGI
J'entends les vents gémir dans la cime des hêtres, La pluie à coups pressés bat contre les fenêtres ; Un orage en passant trouble la paix des nuits.PAOLO
Rien d'étrange pour toi ne se mêle à ces bruits ? Mais les vents,quand leur souffle, autour des sépultures, Prête à l'arbre des morts de si tristes murmures ; La foudre, quand ses feux, en sillonnant les airs, Blanchissent les tombeaux de leurs pâles éclairs ; Non, la foudre et les vents, dans l'horreur des ténèbres, Sans un ordre de Dieu, n'ont pas ces voix funèbres.LUIGI
Rappelle ta raison.PAOLO
Ma raison ! Devant lui Qui peut mettre sa force en un si frêle appui ? La foi nous soutient seule ; et tu trahis la tienne. Mais ce mot où j'aspire, il faut que je l'obtienne ; Je veux te l'arracher : dis-moi, tu le diras, Que sous l'oeil irrité de ce Dieu dont le bras, En suspens pour frapper, choisit déjà la place, Tu sens s'évanouir ta sacrilège audace.LUIGI
Ce serait t'abuser.PAOLO
Réponds, jure qu'au moins Ce jour où du forfait les cieux seraient témoins, Ce jour, déjà mortel même avant qu'il arrive, Qui soulève mon sein d'une horreur convulsive, Décolore mon front, fait fléchir mes genoux, Ce jour de désespoir est encor loin de nous.LUIGI
Il est prochain.PAOLO
Qu'il n'ait ni lendemain, ni veille ; Qu'il ne soit pas, ce jour ! Si sa clarté m'éveille, Ce sera pour gémir, pour te pleurer absent. Ô mon bien-aimé frère ! Ô mon ami ! Mon sang ! Toi, frappé sur l'autel ! Par qui ? C'est impossible ! Repens-toi ; tu le veux ! Il le veut ; Dieu terrible, Ne le condamnez pas. Faut-il pour t'attendrir, À ton cou suspendu, de mes pleurs te couvrir ? Repens-toi ; tu les sens inonder ta poitrine ; Faut-il, pour amollir ton orgueil qui s'obstine, Que, navré de douleur, que, palpitant d'effroi, Je me traîne à tes pieds ? M'y voici repens-toi, Repens-toi ; n'attends pas que Dieu, qui te menace, Marque ton front maudit du sceau que rien n'efface, Et, laissant choir le coup que sa pitié retient, Dise à l'Éternité : Prends ce qui t'appartient ! Ah ! Repens-toi, Luigi.LUIGI
Ton espoir n'est qu'un songe ; Dois-je, en le confirmant, m'abaisser au mensonge ? Je n'y descendrai pas.PAOLO
Tu te perds.LUIGI
Et ce grand sacrifice, Qu'impose à ma raison la céleste justice, Que ne peut retarder aucun effort humain.PAOLO
Tais-toi.LUIGI
Je t'offrirai.PAOLO
Ne dis pas quand !LUIGI
Demain.PAOLO tombant sur un siège
C'est demain !LUIGI
Tu sais tout. S'il est vrai que tu m'aimes, Après l'acte accompli, nous resterons les mêmes : Si je te fais horreur, j'aimerai seul, et Dieu Jugera qui de nous suit son précepte. Adieu,Revenant sur ses pas pour lui serrer la main.
Ou plutôt à revoir !SCÈNE XXIV.
PAOLO
Demain ! Ce mot funeste A de ma vie éteinte anéanti le reste, Et, brisé sous le coup, mon coeur sans battement A semblé de terreur s'arrêter un moment. Relevez, ô mon_Dieu, ma force défaillante. Demain ! La voilà donc cette veille sanglante ! Elle avance dans l'ombre ; elle expire à minuit : Qu'aura-t-il fait ce bras quand finira la nuit ? Il tombe inanimé. Dois-je fuir ?... Je l'ignore. Celui que j'aimais tant, que j'aime plus encore, C'est là qu'il s'est assis au banquet du retour ; Là, je l'ai vu, pleurant, souriant tour à tour, Épancher de son coeur la gaîté familière ; Là, ma coupe a touché sa coupe hospitalière ; J'ai rendu voeux pour voeux à sa vieille amitié, Et du pain qu'il m'offrait j'ai rompu la moitié.Se levant.
Arrière et loin de moi cet acte horrible, infâme ! Fuyons ; sauvons sa vie ; ah ! fuyons.S'arrêtant tout_à_coup.
Mais son âme ! Il la perd ; il se damne ; et le ciel, qui pour lui Se fermera demain, peut s'ouvrir aujourd'hui... Je ne sais quel pouvoir agit sur tout mon être ; L'ardeur d'un vin fumeux bouillonne en moi peut-être ; Par le jeûne affaibli, devais-je à ce poison Redemander ma force et livrer ma raison !Avec terreur, après s'être recueilli un moment.
Ce n'est pas sa vapeur qui dans mon sein fermente ; Je lutte contre Dieu dont l'esprit me tourmente ; Oui, c'est Dieu, je m'épuise en efforts impuissants ; Dieu qui m'abat sous lui !Se laissant tomber à genoux.
C'est Dieu même !... Je sens Passer dans mes cheveux son souffle qui me glace : Il va venir, il vient me parler face à face, Et je tremble, agité de ce frémissement Dont nous tremblerons tous au jour du jugement. Paolo !... Par mon nom je l'entends qui m'appelle. Si j'obéis, Seigneur, doit-il mourir fidèle ? Pour le régénérer il suffit d'un remord : Dites que son salut doit sortir de sa mort. « Frappe et sauve ! »Se relevant.
Il l'a dit : voici l'heure !... Ah ! pardonne : Colère du Très-Haut, si ta voix me l'ordonne, À ta voix frissonnant, si je suis plein de toi, Un ordre encor ! Un signe ! Et marche devant moi.S'avançant vers la chambre de Luigi.
Marche et je te suivrai, marche, sainte colère, Consume et purifie, immole, régénère. Mais, un signe ! Un seul mot !... Si l'ordre est répété, Je ne le verrai plus que dans l'éternité. Ciel ! ma mère.SCÈNE XXV. Paolo, à la porte de la chambre de son frère ; Thécla, les yeux attachés sur la Bible et absorbée dans sa lecture.
THÉCLA, après s'être assise
Prions pour Luigi qui sommeille. Du sacrifice enfin c'est aujourd'hui la veille : Dieu, de t'offrir mon fils le moment est venu. Meure en lui le pécheur qui t'avait méconnu.PAOLO
Que dit-elle ?THÉCLA
Et vers toi que le chrétien s'élance ! Tu l'entends ton oracle a rompu le silence. Oui, ce livre inspiré, je l'ouvris au hasard, Et le verset du texte où tomba mon regard Me dit qu'en l'acceptant tu bénirais l'offrande ;Debout et avec exaltation.
Car voici, Saint des saints, ce que ta voix commande :PAOLO
J'écoute.THÉCLA, lisant la Bible
« Prends celui que tu aimes, ton unique sur la terre, Et va me l'offrir en holocauste ! »PAOLO, qui s'élance dans la chambre
J'obéis.THÉCLA
Couronnant mes efforts, Achève, Dieu vainqueur, fais-moi boire à pleins bords Les pures voluptés dont ta coupe est remplie : Que je jouisse enfin de mon oeuvre accomplie, Dans la joie et l'orgueil de la maternité ; Achève et mets le comble à ma félicité ! Qu'entends-je ? Crainte vaine ! Il veillait, il médite ;Paolo sort à pas lents de la chambre et vient s'appuyer sur la rampe de l'escalier.
D'une ardente ferveur l'émotion l'agite, Et ces sons étouffés qui me glaçaient d'effroi... Non, des gémissements arrivent jusqu'à moi.LUIGI, en dehors
Paolo !PAOLO
Je succombe.SCÈNE XXVI.
SCÈNE XXVII. Paolo, Elci, qui s'élance vers lui au moment où il va sortir.
ELCI
Arrêtez !PAOLO
Encor vous !ELCI
Quoi ?ELCI
Il est ici !PAOLO
La mort !ELCI
Elle a frappé !ELCI
Qui ?PAOLO
Priez !ELCI
Pour qui ?PAOLO
Pour la victime.ELCI
Je frissonne.SCÈNE XXVIII. Paolo, Elci, Thécla, puis Luigi.
THÉCLA, du dehors
Sanglant ! Frappé dans l'ombre !... Un meurtre !... Des secours !En entrant.
Des secours !... Non !... Mort !ELCI
Mon père !THÉCLA
Elci, viens, cours ! Viens, mon fils, courons tous ; qu'il rouvre sa paupière Sous les embrassements de sa famille entière !ELCI, apercevant Luigi
Ah ! Que vois-je ? C'est lui !THÉCLA, qui s'élance pour le soutenir
Ton père assassiné !PAOLO, à part
Mon ami !LUIGI, se laissant tomber sur un siège
La force m'est ravie.THÉCLA, à Paolo
Vois mes pleurs, vois le sang qui coule de son sein ! Cours, Paolo ; poursuis, punis son assassin ; Venge-nous tous.PAOLO
Ah ! Luigi !LUIGI
Dans tes bras presse-moi, mon Elci ! Des ombres du tombeau mon regard obscurci, Sur ces traits adorés que la douleur altère, Cherche encore un rayon du bonheur de la terre. Enfant, je vais dormir de mon dernier sommeil, Je ne te verrai plus me sourire au réveil.LUIGI
La peur de ta colère N'affaiblit point, Seigneur, la raison qui m'éclaire ; Et ce que j'aurais fait pour vivre sous ta loi, Je le fais en mourant pour me rejoindre à toi :Se levant soutenu par Elci et Thécla.
J'abjure.THÉCLA
Il est sauvé !PAOLO
Perdu !PAOLO, à lui-même
Dieu, tu m'as donc trompé ?LUIGI, d'une voix éteinte
Nous devons nous revoir le coup qui m'a frappé N'a pu rompre les noeuds d'une amitié si tendre... Je vous quitte ici-bas... mais... je vais vous attendre !ELCI
Il expire !THÉCLA, relevant avec une morne douleur la tête de Luigi et lui donnant un baiser sur le front
Mon fils !...Avec explosion.
Ah ! que le meurtrier, Rebut des siens, horreur de son propre foyer, Fuyant sa solitude et partout solitaire, Privé de l'eau, du feu, sans abri sur la terre Où s'arrêter le jour, où s'étendre le soir, Et sans repos, s'il vit, et s'il meurt, sans espoir, Soit maudit par le prêtre à son heure suprême, Maudit par tous, maudit par son père lui-même, Maudit par celle enfin dont les flancs ont porté Cet exécrable fruit de leur fécondité ! Cieux, entendez ce cri de ma douleur profonde ; Vengez-moi, justes cieux, moi, qui suis seule au monde, Moi, qui n'ai plus de fils !Se tournant vers Paolo, en lui tendant les bras.
Ah ! Pardon ! Qu'ai-je dit ? Il m'en reste un encor.PAOLO, qui la repousse et s'enfuit épouvanté
Non, vous l'avez maudit !1 064 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0