Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Une Famille au Temps de Luther

Casimir Delavigne· imprimée en 1877· 1 064 vers· 6 personnages

.

Personnages

  • LUIGI DE MONTALTE
  • PAOLO, frère de Luigi
  • MARCO, vieux serviteur de la famlle
  • THÉCLA, mère de Luigi et de Paolo
  • ELCI, femme de Luigi
  • UN MESSAGER

SCÈNE I. Luigi, assis près de la table, une Bible ouverte devant lui ; Thécla, qui l'écoute en filant.

LUIGI

Paolo !

THÉCLA, d'un air de reproche

Me le cacher !

SCÈNE II. Luigi, Thécla, Marco.

THÉCLA, regardant Marco sévèrement

Oui, catholique aussi !

LUIGI, lui frappant sur l'épaule

Mais sage.

LUIGI, à sa mère

Assez !

THÉCLA, avec colère

Marco !

THÉCLA

Quoi ?

LUIGI

Cédez.

SCÈNE III. Luigi, Thécla, Marco, Elci.

THÉCLA

Moi ?

ELCI

Osez.

ELCI, qui lui donne un baiser

Vous n'oseriez.

ELCI, secouant son tablier dans les mains de Marco

Prends pour orner la chambre qu'il préfère.

ELCI, à son père

Ordonnez.

LUIGI, en l'embrassant

Ma fille !

THÉCLA, à Marco, d'un air de triomphe

Tu l'entends ?

THÉCLA

Voici l'heure où, dans leur conférence, Luther et Mélanchton font assaut d'éloquence : De leur présence auguste ils veulent honorer La fête qui bientôt doit vous régénérer : Venez puiser d'avance une nouvelle vie À ce banquet de l'âme où leur voix vous convie.

Mélanchton, Philippe (1497-1560) : Universitaire et réformateur protestant allemand, disciple de Martin Luther.

Luther, Martin (1483-1546) : Universitaire et religieux allemand, père du protestantisme. Il traduisit la Bible en allemand. Il fut excommunié en 1521.

LUIGI, à Marco

Garde-toi de sortir, Et de son arrivée accours nous avertir.

Thécla sort appuyée sur le bras de Luigi.

SCÈNE IV. Marco, Elci.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Paolo, suivi d'un messager à qui il a remis sa besace et son bâton de voyage, et qui resteau fond, Marco, retiré dans un coin d'où il observe Paolo.

PAOLO

Marco !

PAOLO

Encor !

MARCO

Non.

MARCO

Non pas.

MARCO

Parlez.

MARCO

Si fait.

MARCO

Des deux côtés voilà qu'on me soupçonne Soyez donc modéré, pour ne plaire à personne.

Le messager en lui montrant les degrés qui conduisent à la chambre de Paolo.

Montez.

SCÈNE VII.

PAOLO

Dieu me l'a dit ; Dieu m'a dit « Je le veux. » J'ai senti sur mon front se dresser mes cheveux ; Il m'a répété : « Marche ! » et, plein d'un saint courage, J'ai pris, pour obéir, mon bâton de voyage ; J'ai marché ; me voici ! Mais devant l'attentat Qui sans vie à mes pieds doit jeter l'apostat, Mon bras peut hésiter si Dieu ne le décide. Apostat ? Lui, jamais ! Plutôt moi... fratricide ! Et puisque j'ai faibli malgré tous mes efforts, Je ne puis me lier par des noeuds assez forts Écrivons.

Il s'assied près de la table.

« Au révérend frère Anastasio pénitencier de Sainte-Marie-Majeure.

Mon père, »

Ma main tremble.

« Peut-être le bruit répandu sur l'apostasie de mon frère n'est qu'une oeuvre de mensonge, ou, du moins, je pourrai par mes paroles raffermir sa foi chancelante. Tel est le devoir que je me suis imposé en m'éclairant de vos conseils, et qu'il me sera donne de remplir si votre pieuse inspiration m'anime. »

Inexprimable ivresse Mon coeur se rouvrirait, et des pleurs de tendresse, Des pleurs rafraîchissants, par la joie arrachés, Jailliraient vers mon_Dieu de mes yeux desséchés !

« Mais il est une autre mission connue de moi seul et que j'ai reçue d'un plus grand, d'un plus saint que vous, du Tout-Puissant, qui ne veut pas que je sois séparé de mon frère durant cette vie dont les joies ou les tourments seront sans fin. Priez donc, oh ! priez à genoux, pour qu'il ne se fasse pas, en s'obstinant à se perdre, une vertu de l'endurcissement ; car, je l'ai juré à Dieu, et je vous l'écris pour vous le jurer à vous-même, la veille de son abjuration. »

La veille ! Et si demain... Ah ! qu'il cède, qu'il vive, Qu'il vive, et que jamais cette veille n'arrive !

« La veille de son abjuration, je supplierai le ciel, les mains jointes et le front contre terre, de répandre sur lui les grâces d'un dernier repentir, et, dût mon âme se déchirer..., je sauverai la sienne. »

SCÈNE VIII. Paolo, Marco, qui descend suivi ~M

MARCO, intimidé

Pardon !

PAOLO, avec douceur

Va, Marco !

MARCO, sortant

Je m'y perds.

SCÈNE IX. Paolo, Le Messager, au fond.

PAOLO, reprenant la plume

Achevons.

« Si je reviens parjure, montrez-moi cette lettre, et que la malédiction de mon souverain juge pèse sur moi dans ce monde et dans l'autre je l'accepte. En signant ce que je vous écris, je mets mon nom au bas de mon éternelle condamnation. »

Il se lève.

J'ai signé.

Au messager.

Piétro, rends cette lettre à celui qui m'envoie.

Le messager sort.

J'aurai consommé l'oeuvre avant qu'il me revoie.

THÉCLA, du dehors

Il est ici !

LUIGI, de même

Mon frère ?

SCÈNE X. PAOLO, THÉCLA LUIGI, MARCO.

THÉCLA

Mon fils !

THÉCLA

Parle-moi.

PAOLO, à Thécla

Moi, sur vous !

LUIGI

Non.

MARCO, à part

Qu'elle y reste !

PAOLO, prenant la main de son frère

L'un et l'autre ils ont la même foi.

THÉCLA

L'erreur !

LUIGI, en la mettant dans celle de Thécla

Elle cherchait la vôtre.

SCÈNE XI. Paolo, Luigi.

LUIGI, l'attirant vers la fenêtre ouverte

Regarde.

PAOLO

Oui.

LUIGI

Paolo !

SCÈNE XI. Paolo, Luigi, Marco.

MARCO, à Luigi, d'un air de mystère

Mon maître.

LUIGI, bas

Luther !

LUIGI, à Marco

Cours chercher mon Elci.

LUIGI, sortant

Tu vas la voir.

SCÈNE XIII. PAOLO, MARCO.

PAOLO, avec gravité

Peut-être.

SCÈNE XIV. Paolo, Marco, Elci.

SCÈNE XV. Paolo, Elci.

ELCI, tantôt debout près de son oncle, tantôt assise sur le bras de son fauteuil

Non, car je comptais bien mettre la paix ici Entre vous et quelqu'un que je révère aussi.

PAOLO

Pourtant.

ELCI, d'un air suppliant

Sans répondre.

ELCI, qui le fait rasseoir en lui passant ses bras autour du cou

Pendant cette lecture, Vous me regarderez.

PAOLO

Oui.

PAOLO, se levant

Au temple !

ELCI

Moi !

SCÈNE XVI. Paolo, Elci, Thécla.

THÉCLA, à Elci

Sortez.

SCÈNE XVII. Paolo, Thécla.

PAOLO

Fidèle.

THÉCLA

Sacrilège.

SCÈNE XVIII. Paolo, Thécla, Luigi.

SCÈNE XIX. Luigi, Paolo.

La nuit vient par degré pendant cette scène.

PAOLO, voulant s'éloigner

Laissez-moi.

PAOLO, faisant un pas pour sortir

Jamais.

PAOLO, qui revient et s'arrête sans le regarder

Qu'avez-vous à me dire et que me voulez-vous ?

PAOLO

Parlez.

PAOLO, avec émotion, en le regardant

Ah ! Luigi ! Ta croyance est-elle encor la mienne ?

PAOLO, lui serrant la main

Réponds.

PAOLO

Aucun.

PAOLO, avec tendresse

Toujours !

LUIGI

Non.

LUIGI

Lui !

LUIGI

Mais...

PAOLO

Quoi ?

LUIGI

Encor !

LUIGI, avec embarras, en arrêtant son frère au bord de l'escalier

Voici la nuit.

LUIGI

Adieu.

Paolo monte les degrés qui conduisent à sa chambre.

SCÈNE XX.

SCÈNE X.I. Luigi, Thécla, Elci et Marco, apportant des flambeaux et préparant la table pour le repas du soir.

THÉCLA, tombant sur un siège près de la table

Chassé !

SCÈNE XXII. Luigi, Thécla, Elci, Marco, Paolo, qui descend lentement les degrés.

ELCI, bas à Thécla

Le voici.

ELCI, de même à son père

Vous lui direz un mot !

LUIGI

Non.

THÉCLA

Il est vrai.

MARCO, à Luigi, tandis que Paolo, qui est descendu, s'éloigne sans détourner la tête

Il part.

LUIGI

Tout !

ELCI, qui s'est mise à genoux sur le seuil de la porte, à Paolo

Pardon pour mon père !

PAOLO

Elci !

ELCI, qui lui met la main sur la bouche en s'élançant à son cou

Oubliez !

THÉCLA

Le bonheur.

PAOLO, à sa nièce, qui l'entraine vers la table

Que fais-tu, chère Elci ? J'aurais dû résister.

THÉCLA, à Paolo, en le faisant asseoir

Toi, là ; ton frère, ici ; Votre mère entre vous.

PAOLO, à Elci, qui s'empresse de le servir

Tu ne penses qu'à moi.

THÉCLA, à Paolo

Prends, mon fils.

PAOLO

Toi !

LUIGI, à son frère, en lui montrant Marco

Tu permets qu'un vieillard boive à ta bienvenue ?

MARCO, à Elci qui lui verse à boire

Jusqu'aux bords !

PAOLO, sévèrement

Tu le crois ?

THÉCLA, en regardant Marco d'un air mécontent

Soit ; mais.

THÉCLA, à Paolo

Adieu jusqu'au réveil.

PAOLO, à part

Demain, grand Dieu !

MARCO à Paolo, en lui indiquant sa chambre

Faut-il vous montrer le chemin ?

SCÈNE XXIII. Paolo, Luigi, qui prend un flambeau pour se retirer.

PAOLO

Tais-toi.

LUIGI

Demain.

PAOLO tombant sur un siège

C'est demain !

SCÈNE XXIV.

PAOLO

Demain ! Ce mot funeste A de ma vie éteinte anéanti le reste, Et, brisé sous le coup, mon coeur sans battement A semblé de terreur s'arrêter un moment. Relevez, ô mon_Dieu, ma force défaillante. Demain ! La voilà donc cette veille sanglante ! Elle avance dans l'ombre ; elle expire à minuit : Qu'aura-t-il fait ce bras quand finira la nuit ? Il tombe inanimé. Dois-je fuir ?... Je l'ignore. Celui que j'aimais tant, que j'aime plus encore, C'est là qu'il s'est assis au banquet du retour ; Là, je l'ai vu, pleurant, souriant tour à tour, Épancher de son coeur la gaîté familière ; Là, ma coupe a touché sa coupe hospitalière ; J'ai rendu voeux pour voeux à sa vieille amitié, Et du pain qu'il m'offrait j'ai rompu la moitié.

Se levant.

Arrière et loin de moi cet acte horrible, infâme ! Fuyons ; sauvons sa vie ; ah ! fuyons.

S'arrêtant tout_à_coup.

Mais son âme ! Il la perd ; il se damne ; et le ciel, qui pour lui Se fermera demain, peut s'ouvrir aujourd'hui... Je ne sais quel pouvoir agit sur tout mon être ; L'ardeur d'un vin fumeux bouillonne en moi peut-être ; Par le jeûne affaibli, devais-je à ce poison Redemander ma force et livrer ma raison !

Avec terreur, après s'être recueilli un moment.

Ce n'est pas sa vapeur qui dans mon sein fermente ; Je lutte contre Dieu dont l'esprit me tourmente ; Oui, c'est Dieu, je m'épuise en efforts impuissants ; Dieu qui m'abat sous lui !

Se laissant tomber à genoux.

C'est Dieu même !... Je sens Passer dans mes cheveux son souffle qui me glace : Il va venir, il vient me parler face à face, Et je tremble, agité de ce frémissement Dont nous tremblerons tous au jour du jugement. Paolo !... Par mon nom je l'entends qui m'appelle. Si j'obéis, Seigneur, doit-il mourir fidèle ? Pour le régénérer il suffit d'un remord : Dites que son salut doit sortir de sa mort. « Frappe et sauve ! »

Se relevant.

Il l'a dit : voici l'heure !... Ah ! pardonne : Colère du Très-Haut, si ta voix me l'ordonne, À ta voix frissonnant, si je suis plein de toi, Un ordre encor ! Un signe ! Et marche devant moi.

S'avançant vers la chambre de Luigi.

Marche et je te suivrai, marche, sainte colère, Consume et purifie, immole, régénère. Mais, un signe ! Un seul mot !... Si l'ordre est répété, Je ne le verrai plus que dans l'éternité. Ciel ! ma mère.

SCÈNE XXV. Paolo, à la porte de la chambre de son frère ; Thécla, les yeux attachés sur la Bible et absorbée dans sa lecture.

PAOLO, qui s'élance dans la chambre

J'obéis.

LUIGI, en dehors

Paolo !

SCÈNE XXVI.

SCÈNE XXVII. Paolo, Elci, qui s'élance vers lui au moment où il va sortir.

ELCI

Qui ?

PAOLO

Priez !

SCÈNE XXVIII. Paolo, Elci, Thécla, puis Luigi.

THÉCLA, qui s'élance pour le soutenir

Ton père assassiné !

PAOLO, à part

Mon ami !

LUIGI, se laissant tomber sur un siège

La force m'est ravie.

PAOLO

Perdu !

PAOLO, à lui-même

Dieu, tu m'as donc trompé ?

PAOLO, qui la repousse et s'enfuit épouvanté

Non, vous l'avez maudit !

1 064 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0