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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes

Les Vêpres Siciliennes

Casimir Delavigne· créée en 1819, imprimée en 1820· 5 actes· 1 608 vers· 13 personnages

Représentée par les Comédiens du Roi,sur le second Théâtre français, le samedi 23 octobre 1819.

Personnages

  • ROGER DE MONTFORT, gouverneur de la Sicile
  • JEAN DE PROCIDA, noble sicilien
  • LORÉDAN, fils de Procida
  • GASTON DE BEAUMONT, chevalier français
  • SALVIATI, confident de Procida
  • AMÉLIE DE SOUABE
  • ELFRIDE, confidente d'Amélie
  • PHILIPPE D'AQUILA
  • PALMERIO, conjuré
  • BORELLA, conjuré
  • LORICELLI, conjuré
  • CHEVALIERS
  • CONJURÉS

ACTE I

SCÈNE I. Procida, Salviati.

PROCIDA

Il m'inspirait. Le ciel a sans doute allumé Ce feu pur et sacré dont je suis consumé. Oui, c'est avec transport que j'aime la patrie ; Mais d'un amour jaloux j'ai toute la furie : Je l'aime, et la veux libre ; et, pour sa liberté, En un jour, biens, amis, parents, j'ai tout quitté. Longtemps j'ai parcouru nos déplorables villes ; Honteux et frémissant, j'ai vu nos champs fertiles, Aux préteurs étrangers prodiguant leurs trésors, Se couronner pour eux du fruit de nos efforts. Quels tourments j'ai soufferts pendant ces longs voyages ! Combien j'ai dévoré de mépris et d'outrages ! Pour qu'un chemin plus libre à mes pas fût ouvert, J'ai porté le cilice, et de cendres couvert, Tantôt, durant les nuits, debout sous un portique, Je réveillais l'ardeur d'un peuple fanatique ; Tantôt, d'un insensé, dans mes accès fougueux, J'imitais l'oeil hagard et le sourire affreux ; Et des ressentiments qui remplissent mon âme, Dans la foule en secret je répandais la flamme. Par ces déguisements j'échappais aux soupçons : Ma haine sans péril distilla ses poisons. Si quelque citoyen se plaignait d'une injure, D'un soin officieux j'irritais sa blessure : Tu connais le pouvoir de nos transports jaloux, J'allumais leur fureur dans le sein des époux ; Partout, dans tous les coeurs j'ai fait passer ma rage. Mais c'est peu qu'indignés d'un honteux esclavage, Des mécontents obscurs soient pour nous déclarés ; Et nous comptons des rois parmi nos conjurés.

SALVIATI

Des rois !

PROCIDA

Depuis deux ans j'ai quitté la Sicile : Avant que la tempête éclatât dans cette île, Du pontife de Rome il nous fallait l'appui ; Il craignait nos tyrans, je me présente à lui. Il apprend mon dessein, l'adopte, l'autorise, Près du roi d'Aragon m'offre son entremise : « C'est le sang de Mainfroi qui doit régner sur vous ; De sa fille, dit-il, je couronne l'époux. » Au monarque espagnol je l'annonçai moi-même : Le dangereux présent d'un nouveau diadème Est un brillant appât pour un front couronné. Don_Pèdre_d_Aragon, par l'espoir entraîné, S'empresse d'obéir à cette voix divine, Veut rassembler sa flotte et descendre à Messine. Mais bientôt d'une guerre, utile à nos projets, Ses trésors épuisés font languir les apprêts. Je le quitte, et les mers, que je traverse encore, Me portent de l'Espagne aux rives du Bosphore. J'apprends que de nos rois le successeur altier Des Césars d'Orient menace l'héritier. Ce prince intimidé se trouble au bruit des armes. Je parais, mes récits redoublent ses alarmes. J'ai vu tous les vaisseaux, j'ai compté les guerriers : J'élève jusqu'aux cieux ces nombreux chevaliers, Nourris dans les combats, ardents, pleins de vaillance, Que je hais en Sicile et que j'admire en France. Il tremble, mon projet se montre à découvert ; De l'empire aussitôt le trésor m'est ouvert, Et don_Pèdre reçoit, par un secret message, Un secours important dont je presse l'usage. L'empereur, généreux pour sauver ses états, Assure aux conjurés l'appui de ses soldats : Déjà de l'Aragon la flotte est préparée, Le pontife est armé de la foudre sacrée. Voilà, Salviati, le fruit de mes efforts. Contre nos oppresseurs tout s'unit au dehors : Ici, de nos amis, parle, que dois-je attendre ?

SCÈNE II. Procida, Lorédan.

PROCIDA

Vous !

PROCIDA

N'en attendez, mon fils, que regrets et que honte, Quels que soient les dangers que votre ardeur affronte, Les Français dans les camps vous seront préférés : Songez-vous aux chagrins que vous vous préparez ? Croyez-vous que le roi, distinguant votre audace, Daigne illustrer un sang qu'il accepte par grâce ? Quand l'esclave imprudent pour ses maîtres combat, Tout son sang prodigué se répand sans éclat. Mais je veux qu'on vous laisse une part dans la gloire ; Que produit pour l'état cette noble victoire ? Que sont dans leurs succès les peuples conquérants ? Des sujets moins heureux sous des rois plus puissants. Prévenu pour Montfort, vous me croyez à peine. Votre coeur amolli se refuse à la haine ; Vous flattez nos tyrans ; aux premiers feux du jour Un jeune ambitieux vous voit grossir sa cour ; Au sein des voluptés qui charment votre vie, Jamais vous n'avez dit : Palerme est asservie ; Jamais ses cris plaintifs n'ont passé jusqu'à vous ; Au récit de ses maux vous restez sans courroux ; Est-ce là cette humeur inflexible et sauvage, Qui fuyait de la cour le brillant esclavage ; Cet orgueil indocile au joug le plus léger, Cet honneur ombrageux, si prompt à se venger ? Ou la faveur des grands a changé vos maximes, Ou de nos ennemis vous oubliez les crimes. Oubliez-vous aussi ce prince infortuné, Conradin, sans défense à l'échafaud traîné ? Ne vous souvient-il plus du serment qui vous lie À sa soeur orpheline, à la jeune Amélie, Au pur sang de nos rois ?

PROCIDA

Enfin ?

LORÉDAN

Parlez...

SCÈNE III. Procida, Lorédan, Amélie.

AMÉLIE

Hélas !

SCÈNE IV. Amélie, Lorédan.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE I. Montfort, Gaston, Fondi, Salviati, d'Aquila, chevaliers français, conjurés.

SCÈNE II. Montfort, Gaston.

MONTFORT

Gaston !

SCÈNE III. Montfort, Amélie, Elfride.

AMÉLIE

Seigneur...

AMÉLIE

Croyez...

SCÈNE IV. Montfort, Lorédan.

LORÉDAN

Moi !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Lorédan, Procida.

LORÉDAN

De Montfort.

PROCIDA

Mon fils, Voilà, depuis seize ans, le sort de ton pays ; D'étrangers, de bannis, une horde insolente, Nous tient, depuis seize ans, sous sa verge sanglante.

Les crochets indiquent les vers supprimés à la représentation.

[Quels affronts ou quels maux nous ont-ils épargnés ? Où fuir, où reposer nos regards indignés ? Est-il une cité sur ce triste rivage, Que ne désolent pas le meurtre et le pillage ?] La Sicile a perdu ses plus fermes soutiens. Chaque jour les honneurs, les dignités, les biens, S'en vont, tout dégouttants du sang de l'innocence, Décorer l'injustice, enrichir la licence. [Contre ces forcenés les lois sont sans vigueur ; Le commerce inactif expire de langueur. Tout un peuple, au travail attaché par la crainte, Ranime en gémissant son industrie éteinte ; Il s'épuise à payer leurs plaisirs onéreux ; Rien ne les satisfait, rien n'est sacré pour eux. Que ne profanent pas leurs mains insatiables ? Des temples dépouillés les trésors vénérables, Abandonnés en proie à leur cupidité, Sont bientôt dévorés par un luxe effronté. Saint respect des autels, vertus, talents, génie, Tout meurt dans la contrainte et dans l'ignominie !] Ô Palerme ! ô douleur ! Déplorable cité, Où sont tes jours de gloire et de prospérité ? Le deuil couvre ton front flétri par l'esclavage ; Je ne reconnais plus tes moeurs ni ton langage ; Les supplices, le rapt et les bannissements, Ouvrent par cent chemins la tombe où tu descends ; Et quand tu vas périr, quand ton heure est prochaine, Quand je te vois tomber, expirant sous ta chaîne, Nos meilleurs citoyens ignorent tes malheurs, Et mon fils est l'ami de tes persécuteurs !

ACTE III

SCÈNE I. Amélie, Elfride.

AMÉLIE

Un autre est menacé ; tu vas frémir, écoute : Le prêtre accomplissait les mystères divins ; Du temple un peuple immense assiégeait les chemins, J'arrive ; prosternée au pied du sanctuaire, J'implorais du Très-Haut la bonté tutélaire ; Je priais : par degrés d'affreux pressentiments D'une terreur croissante ont pénétré mes sens. Distraite, malgré moi, soit pitié, soit faiblesse, L'image de Montfort me poursuivait sans cesse. Je le voyais trahi, fuyant, abandonné, Par l'ange de la mort dans sa fleur moissonné. J'ai vu, j'en tremble encor, la céleste vengeance Sur les marbres sanglants écrire sa sentence. Peut-être à cet aspect j'avais pâli d'effroi ; Un pontife du ciel s'est incliné vers moi : « Bannissez, m'a-t-il dit, cette douleur profonde. J'en ai l'espoir, ce jour, où le sauveur du monde S'éleva triomphant des ombres du tombeau, Ce jour doit éclairer un miracle nouveau. Il doit nous sauver tous. » J'écoutais en silence. Lorédan près de nous dans la foule s'avance : « Lisez ce qu'un ami vous révèle en secret ; Il y va de vos jours ! » Il dit, et disparaît. Juge de quelle horreur j'ai senti les atteintes, Quand ce fatal billet a confirmé mes craintes. « Renfermée au palais, loin des sacrés parvis, Attendez le lever de la prochaine aurore. Vos amis, quoiqu'absents, vous protègent encore, Et l'un d'eux vous transmet cet important avis. Il doit une victime au sang de votre frère : L'heure approche où dans l'ombre un châtiment soudain Vengera sur Montfort, et la Sicile entière, Et le meurtre de Conradin. »

SCÈNE II. Amélie, Elfride, Montfort.

SCÈNE III. Amélie, Elfride, Montfort, Gaston.

MONTFORT, avec impatience

Parlez, que voulez-vous ? Parlez.

MONTFORT

Procida ?

AMÉLIE, dans le plus grand trouble, à Montfort

Rendez-moi cet écrit !

SCÈNE IV. Montfort, Gaston.

SCÈNE V. Montfort, Lorédan, Procida, Gaston, Chevaliers, Gardes.

PROCIDA

Moi ?

PROCIDA

Mon fils !

SCÈNE VI. Lorédan, Procida.

LORÉDAN

Ciel !

SCÈNE VII. Lorédan, Procida, Salviati.

PROCIDA

Adieu ;

À Lorédan.

Vous, suivez-moi.

ACTE IV

SCÈNE I. Lorédan, Amélie.

AMÉLIE

Il est vrai.

AMÉLIE

Non.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Lorédan, Procida.

SCÈNE IV. Les précédents, Salviati, Fondi, Philippe d'Aquila, Oddo, Borella, Loricelli, Selva, etc, conjurés.

PROCIDA

Eh ! Qui choisiront-ils ? Prêt à mourir pour vous, S'ils ne frappent que moi, je bénis mon supplice ; Mais je crains leur clémence autant que leur justice. L'intérêt pour un temps peut détourner leurs traits ; On saura tôt ou tard vous créer des forfaits ; Et, brisant par degrés le noeud qui vous rassemble, Punir séparément ceux qu'on épargne ensemble. Est-il un seul de vous qui ne tremble pour lui ? Demain il périra s'il échappe aujourd'hui. Oui, vous périrez tous. Vous demandez la vie... Ah ! Souhaitez plutôt qu'elle vous soit ravie. De leur bonté superbe il faudrait l'acheter Au prix de tous les biens qui la font regretter. Descendez de ce rang que la gloire environne ; Les vainqueurs sont jaloux du pouvoir qu'il vous donne ; Ils ne pardonneront qu'en vous affaiblissant : Tant qu'on est redoutable on n'est point innocent. Vous espérez en paix jouir de vos richesses ? Ne vous en flattez pas, ils craindraient vos largesses, Ces noms que huit cents ans Palerme a révérés, Ils vous resteront seuls, vous les déshonorez. Insensés ! Vous payez de votre ignominie Les tourments mérités d'une lente agonie. Est-ce donc vivre, ciel ! Que trembler de mourir, Que d'obéir toujours, que de toujours souffrir, Ou, nourris des bienfaits d'une cour étrangère, D'y cacher de son sort l'opprobre et la misère ? Hélas ! Si vous fuyez, par vous abandonné, À quel sceptre pesant ce peuple est enchaîné ! Dans ses maux à venir contemplez votre ouvrage ; De ses persécuteurs vous irritez la rage ; Tout deviendra suspect à leur autorité : L'effroi chez les tyrans se tourne en cruauté. Ils vont, sous les couleurs d'une feinte prudence, Par des pleurs et du sang cimenter leur puissance, Sur des débris nouveaux l'affermir, l'élever. J'ai perdu la Sicile en voulant la sauver.

PROCIDA

Grand Dieu ! Si la fortune eût servi nos efforts, L'équité renaissait pour consoler ces bords : Les lois de nos aïeux, auprès du trône assises, Resserraient du pouvoir les bornes indécises. Don_Pèdre commandait ; par vos mains couronné, Amis, c'est par vos mains qu'il aurait gouverné. Vous marchiez après lui les premiers de l'empire. Instruit du noble but où votre espoir aspire, Je n'entreprendrai point de surprendre vos coeurs À tous ces vains appâts des trésors, des faveurs, Des hautes dignités dont sa prompte justice Voulait récompenser un si rare service. Ces honneurs séduisants ne vous ont point tentés ; Je le sais, j'en suis fier, mais vous les méritez. Qu'au timon de l'état votre roi vous rappelle, Borella, c'est un prix qu'il doit à votre zèle. Oddo, vous pouviez seul, réparant nos revers, Des flottes d'un brigand balayer nos deux mers. Ô brave d'Aquila ! Pleurez sur votre gloire : Vous choisissant pour guide aux champs de la victoire Don_Pèdre aurait fixé le destin des combats, Et le nom d'un tel chef eût créé des soldats. Que le nouveau monarque élu par la Sicile Aux talents, aux vertus ouvrait un champ fertile ! Quel destin pour vous tous, vous, son plus ferme appui. De verser ses bienfaits ou de vaincre pour lui, De partager ces soins de la grandeur suprême, Qui font chérir un prince à des sujets qu'il aime, D'entendre un peuple entier vous nommer ses sauveurs ! Voilà les titres vrais, les immortels honneurs ; C'est là l'ambition qui trouble une grande âme, Celle que j'aime en vous, la seule qui m'enflamme ! Ah ! S'il n'est point d'exploit plus beau pour notre orgueil, Que de ressusciter la patrie au cercueil, Est-il un prix plus doux et plus digne d'envie, Que de la rendre heureuse après l'avoir servie ?

PROCIDA

Non pas mourir, mais vaincre et venger à la lois Votre Dieu, vos foyers, et le sang de vos rois. De vos projets, dit-on, la trame est découverte : On vous trompe, et vous seuls méditez votre perte. Croyez-moi, vos tyrans, loin de vous redouter, Semblent s'offrir aux coups que vous n'osez porter. Un fort mieux défendu trompe votre espérance : Accusez le hasard et non leur prévoyance. Ce soin reste sans but, si tout est ignoré ; Il est insuffisant, s'ils ont tout pénétré. N'ont-ils que des soupçons ? Gardez qu'ils s'éclaircissent ! Le choix nous reste encor ; mourons ou qu'ils périssent ! L'absence de Fondi m'a troublé comme vous ; Quelle était notre erreur ? Je le vois parmi nous. Choisi pour présider aux plaisirs d'une fête, Il dirigeait ces jeux dont la pompe s'apprête. La mer nous interdit tous secours étrangers : L'audace vaut le nombre et croît par les dangers. Le retour des proscrits couronnait l'entreprise : Qui la décidait ? Nous ; l'instant nous favorise. Déjà, par la prière aux autels rappelé, Le peuple dans le temple en foule est assemblé. Offrons un sacrifice affreux, mais nécessaire, Apparaissons soudain au pied du sanctuaire ; Courons le glaive nu, le bras ensanglanté, En proférant ces mots : Vengeance et liberté ! Que cette multitude, au carnage animée, Se lève devant nous et devienne une armée. Soutenons la valeur de ces soldats nouveaux, Par nos deux cents guerriers vieillis sous les drapeaux. Pour arrêter mes pas quelques faibles cohortes Du palais à la hâte ont occupé les portes ; Prévenons leur défense, et le fer à la main, Dans leurs rangs dispersés ouvrons-nous un chemin... Écoutez... l'airain sonne, il m'appelle, il vous crie Que l'instant est venu de sauver la patrie. Vous frémissez, amis, d'un généreux transport ; Je le vois, ce signal est un arrêt de mort. Venez, le coeur rempli d'une sainte assurance, Reconquérir vos droits et votre indépendance ; Venez, allons venger nos femmes et nos soeurs : Que Palerme se plonge au sang des oppresseurs. Frappons, et de leur tête arrachons la couronne. À ces profanateurs, que Dieu nous abandonne, Rendons guerre pour guerre et fureur pour fureur : Dieu les terrassera d'une invincible horreur... Il promet à vos mains la victoire et l'empire... Venez, marchons, c'est lui, c'est Dieu qui nous inspire !

LORÉDAN

Montfort !

LORÉDAN

Moi !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Lorédan, Montfort.

MONTFORT

Eh bien ?

LORÉDAN

De t'immoler.

LORÉDAN, l'arrêtant au fond du théâtre

Pour la dernière fois, que ton ami t'embrasse !

MONTFORT, se jetant dans ses bras

Lorédan !

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Amélie, Elfride.

ELFRIDE

J'ignore s'il respire. Du lieu saint, à pas lents je montais les degrés, Encor jonchés de fleurs et de rameaux sacrés. Le peuple, prosterné sous ces voûtes antiques, Avait du roi prophète entonné les cantiques. D'un formidable bruit le temple est ébranlé. Tout_à_coup, sur l'airain ses portes ont roulé. Il s'ouvre ; des vieillards, des femmes éperdues, Des prêtres, des soldats, assiégeant les issues, Poursuivis, menaçants, l'un par l'autre heurtés, S'élancent loin du seuil, à flots précipités. Ces mots : Guerre aux tyrans, volent de bouche en bouche ! Le prêtre les répète avec un oeil farouche ; L'enfant même y répond. Je veux fuir, et soudain Ce torrent qui grossit me ferme le chemin. Nos vainqueurs, qu'un amour profane et téméraire Rassemblait pour leur perte au pied du sanctuaire, Calmes, quoique surpris, entendent sans terreur Les cris tumultueux d'une foule en fureur. Le fer brille, le nombre accablait leur courage, Un chevalier s'élance, il se fraie un passage, Il marche, il court ; tout cède à l'effort de son bras, Et les rangs dispersés s'ouvrent devant ses pas. Il affrontait leurs coups sans casque, sans armure... C'est Montfort ! à ce cri succède un long murmure. « ?Oui, traîtres, ce nom seul est un arrêt pour vous ! Fuyez », dit-il ; superbe et pâle de courroux, Il balance dans l'air sa redoutable épée, Fumante encor du sang dont il l'avait trempée. Il frappe... Un envoyé de la Divinité Eût semblé moins terrible au peuple épouvanté. Mais Procida paraît, et la foule interdite Se rassure à sa voix, roule et se précipite ; Elle entoure Montfort ; par son père entraîné, Lorédan le suivait, muet et consterné. J'ai vu les citoyens, troublés par la furie, S'entr'égorger l'un l'autre au nom de la patrie ; Sur les débris épars, le prêtre chancelant, Une croix à la main, maudire en immolant. Du vainqueur, du vaincu, les clameurs se confondent : Des tombeaux souterrains les échos leur répondent. Le destin du combat flottait encor douteux : La nuit répand sur nous ses voiles ténébreux. Parmi les assassins je m'égare ; incertaine, Je cherche le palais, je marche, je me traîne. Que de morts, de mourants ! Faut-il qu'un jour nouveau Éclaire de ses feux cet horrible tableau ? Puisse le soleil fuir, et cette nuit sanglante Cacher au monde entier les forfaits qu'elle enfante !

SCÈNE III. Amélie, Lorédan, Elfride, Montfort.

AMÉLIE

Ciel ?

AMÉLIE

Seigneur...

SCÈNE IV. Amélie, Lorédan, Elfride, Montfort.

AMÉLIE

Vous !...

LORÉDAN

Mon ami !

SCÈNE V. Les précédents, Procida, l'épée à la main, conjurés portant des flambeaux.

1 608 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0