Saynète en prose
Monsieur Cambrefort
Personnages
- LÉON, (30 ans.)
- MADINIER, (60 ans.)
- CAMBREFORT, (Même âge environ.)
MONSIEUR CAMBREFORT
SCÈNE I.
LÉON, seul, écrivant
« ... J'ai eu tort de vous appeler vieil âne. Je déclare que le mot m'est échappé dans un mouvement de colère.
Parlé.
contre les baudets.
Écrivant.
Je retire le mot.
Parlé.
C'est tout ce que je puis faire, malheureusement.
Écrivant.
Les liens qui vont nous rapprocher, me rendent bien douce cette démarche... spontanée.
Parlé.
Ô vérité ! Qu'il fait froid dans ton puitS.
Écrivant.
Je suis, monsieur, etc. »
Parlé.
L'adresse maintenant.
Écrivant.
Monsieur_Madinier.
Parlé.
Qualités : Ma foi, je ne lui en sais qu'une, c'est d'être l'oncle de Mathilde, et Mathilde n'a qu'un défaut, c'est d'être la nièce de Madinier, et de m'avoir ordonné d'écrire cette lettre d'excuses,
Il se lève et entrouvre une porte à gauche.
Pierre, portez cette lettre à son adresse, au grand galop. Vous dites ?... Vous êtes seul... personne pour ouvrir. Eh bien, j'ouvrirai, moi. Allez Vite... Vite...
Il referme la porte et parle en marchant.
L'hiver dernier, après des péripéties qui rempliraient un in-quarto, une charmante jeune fille que j'adorais de loin, daigna consentir à abréger la distance. Ce fut céleste... jusqu'au jour de mon admission comme prétendu. Je retrouvai mes dix-huit_ans. avec les avantages do l'expérience et de la comparaison en plus. Mais, depuis six semaines, j'expie un bonheur immérité on me présente à la famille. La mère de Mathilde a des collatéraux dans toutes les communes avoisinant Paris. Aussi, je possède ma banlieue ! Hier, dimanche, jour de Chantilly, c'était le tour du parrain_Boisseau. Chez le parrain_Boisseau, ne voilà-t-il pas que je suis, pendant toute la fête, assailli des provocations d'un certain Madinier, qui, du potage aux cigares, se fit un jeu de me contredire. Ma foi, n'y tenant plus, j'intercalai dans ma riposte l'épithète de « vieil âne. » Madinier, qui semblait n'attendre que cela, et même le désirer un peu, se lève,
L'imitant.
se boutonne... jusqu'au plafond. « il suffit, Monsieur. » puis, bientôt il s'en va. Je ne songe plus, moi, qu'à finir gaîment la journée auprès de Mathilde. Au moment des adieux, elle médit, en l'air, comme cela : « À_propos, n'oubliez pas ta petite lettre d'excuses. - Laquelle ? - Vous recevrez demain la visite de Monsieur_Cambrefort, le témoin ordinaire de Monsieur_Madinier. Ah ! on va donc se battre ? Vous êtes fou. De vous, je crois bien ! Mettez-vous donc à ma place, s'il lui arrivait malheur. Parbleu ! J'aimerais mieux alors être à votre place qu'à la sienne. Charmant mais n'oubliez pas la petite lettre. Comment, c'est donc sérieux ? – Je le veux. Mathilde finit toutefois par reconnaître que ce dernier argument n'est pas pur de tout sophisme. « Voyons, c'est un homme excellent, de plus c'est mon oncle. il a ses manies.vous ne le corrigerez pas. Du moins, avais-je raison ? On a toujours raison contre mon oncle. pourvu qu'on n'oublie pas la petite lettre. » - J'ai promis, et ce matin l'aurore aux doigts de rose m'a tendu cette plume. Par Minerve, il y a longtemps que je ne m'étais levé aussi tôt pour écrire ! Qu'en diraient les Ernestine, les Acacia, les Frédéric. et tous ceux qu'afflige ma décadence, s'ils apprenaient que j'en suis déjà à demander pardon.
On sonne.
Qui cela peut-il être ?... Eh bien, on n'ouvre pas... Ah ! J'oubliais, je suis seul à la maison.
Il disparaît un quart de seconde et rentre presque aussitôt suivi de Cambrefort.
Un monsieur petit, gros et rageur qui n'a affaire qu'à moi. Je l'ai prié de dire son nom, il n'a pas voulu sortir de ça - « je suis l'ami en question ; » c'est le plénipotentiaire de Madinier. Si Mathilde n'avait pas ma parole, ce diplomate serait bien reçu !
Entrée de Cambrefort.
SCÈNE II. Léon, Cambrefort.
LÉON
Veuillez vous asseoir, monsieur.
CAMBREFORT, très gourmé, après avoir failli céder
Je ne dois pas m'asseoir, Monsieur.
Gourmé : Fig. Être gourmé, être roide comme si on était tenu par une gourmette, présenter l'apparence de la roideur et de la présomption.[L]
LÉON
Vive la liberté ! Monsieur Cambrefort.
CAMBREFORT, sévère
D'où savez-vous mon nom ?
LÉON, conciliant
De la même bouche qui m'a appris quels nobles liens de coeur vous unissent à mon...
CAMBREFORT, l'interrompant du ton le plus sec
À votre adversaire !
LÉON, encore aimable
À mon adversaire, soit. (A part.) Il est raide.
CAMBREFORT
On ne me voit pas, il est vrai, suivre Madinier dans ces réunions d'élite où il est si bien fait pour briller. Je ne suis pas l'ami des jours de soleil, Monsieur !
LÉON
C'est prudent, quand on est sanguin, étoffé...
CAMBREFORT
Mais que Madinier me cherche, il me trouve.
Avec une intention mauvaise.
Nous ne sommes pas de ce siècle... Monsieur.
LÉON
Le dix-huitième avait du bon... Monsieur !
À part.
Sommes-nous assez Théâtre-Français !
CAMBREFORT
Hier, Madinier insulté lâchement par.
Sur un geste de Léon, il s'arrête.
Voyons, le nom de vos amis, les armes, l'endroit ? Ce ne sera pas ma faute si les règles sont violées.
LÉON, froidement
Vous ne faites que cela, violer tes règles, depuis votre entrée.
CAMBREFORT, ironique
Je ne suis pas curieux... mais, je voudrais bien voir cela.
LÉON
C'est très facile. Il me semble que malgré tous vos avantages, papa Cambrefort.
CAMBREFORT, irrité
Pa... pa... pa... pa !
LÉON
Pa... pardon, je reprends, il me semble que malgré tons vos avantages, vous êtes incomplet. J'ai lu dans les bons auteurs que vous deviez être deux à venir ici sanglés pour la bataille... deux à me regarder de travers, deux à refuser de vous asseoir.
CAMBREFORT, légèrement
Le second témoin de Madinier ne pourra se joindre à moi que dans deux heures. Parlons de vos témoins à vous.
LÉON
Coïncidence flatteuse ! Mon alter_ego, mon Cambrefort, si j'ose dire, est absent de Paris ; il y rentrera bientôt, mais je ne sais pas quand, du moins à une heure ou à deux jours près.
CAMBREFORT, méprisant
Mon pauvre monsieur, quel honnête dénouement prétendez-vous donner à l'affaire ?
LÉON
Le plus honnête de tous, et contenu implicitement dans une petite note que j'ai fait parvenir à Monsieur_Madinier.
CAMBREFORT, avec impatience
Ah ! Mais... Ah ! Mais ! C'est toute une éducation à refaire, et je n'ai pas le temps. Apprenez donc que jusqu'à la minute précise où l'on croisera le fer, où l'on amorcera les pistolets. Madinier et vous, vous n'existez plus l'un pour l'autre que dans la personne de vos témoins.
LÉON
Fort bien... Mais attendu que le fer ne sera pas croisé, et que les pistolets resteront au vestiaire. Je romps la chaîne des traditions, et j'accoste cet excellent Madinier.
CAMBREFORT
Mais alors... Je crains d'avoir compris... C'est une lettre d'excuses ! Vous ne dites pas non.
Ricanement aigu.
Bravo ! C'est le chemin de la santé. On vit longtemps, jeune homme, avec ce régime ! Seulement, gare les froids de pied ! Ventre de biche ! Comme disait un de nos rois, vous n'êtes pas romanesque.
LÉON, avec une fausse douceur
Monsieur_Cambrefort vous sortez de votre mandat, je crois.
CAMBREFORT
Qu'est-ce qu'il dit, le petit douillet ? Rassurez-vous : pas de duel, pas de témoin, n'est-ce pas ? Tu comprends ! Hein ? Pas de témoin, ergo... plus de mandat. C'est donc l'homme privé qui vous parle.
LÉON, redoublant de feinte douceur
Alors désormais c'est donc aussi à l'homme privé que je m'adresse ?
CAMBREFORT, légèrement
Sans l'ombre du plus léger doute...
LÉON, s'avançant ; et d'une voix très haute
Eh bien, papa Cambrefort. Vous êtes un insolent.
CAMBREFORT, hors de lui
Qu'est-ce qu'il dit ?... Insolent !...
LÉON
In... so... lent, papa Cambrefort.
CAMBREFORT, suffoquant
Mon col... J'étouffe. Tu vis encore !
LÉON
À présent que nous nous sommes compris... Voyons... Calmez-vous... et puis après... Le grand air, mon brave... Autrement, tout cela finirait mal... J'en ai peur.
CAMBREFORT
Ah ! Vous avez peur... Et vous avez raison d'avoir peur.
LÉON
Regardez-vous donc... Il y a de quoi... Le grand air, je le répète.
CAMBREFORT, sortant en boulet de canon
Tu vas avoir de mes nouvelles... toi.
LÉON
Bon voyage... Gros vilain.
SCÈNE III.
LÉON, seul
Bon voyage ! Ah ça ! Est-ce que j'ai le cauchemar, moi, ou bien est-ce Charenton qui déverse son trop plein dans mon entresol ? La plaisanterie a suffisamment duré, et je le ferai savoir à qui de droit. Pour ce qui est de l'imbécile qui me vaut cette algarade... Son compte est régie. Quand je serai le mari de Mathilde, et que j'aurai, comme on dit, l'oreille de la chambre, mon premier décret sera l'exclusion à vie de Madinier. Et l'on dit le droit chemin, la grande route du mariage. Grande route... soit... mais diantrement mal entretenue.
On sonne.
Cet animal de Pierre n'est pas encore rentré. Qui cela peut-il être ? Sans doute, l'autre témoin de l'oncle de Mathilde. Décidément il tient trop de place dans ma vie, ce Madinier.
On va ouvrir.
À la bonne heure, cette fois c'est lui-même.
Il l'introduit.
SCÈNE IV. Léon, Madinier, introdnit gracieusement par Léon.
LÉON, lui serrant la main
Allons... Je suis enchanté que ce soit vous.
MADINIER, très-froid, très-magistrat
J'ai reçu votre lettre, elle est d'un bon style, et m'a impressionné favorablement.
LÉON
Allons... tant mieux... Vous déjeunez avec moi ?
MADINIER, choqué
Vous ne le pensez pas.
LÉON, très gracieux
C'est de trop bonne heure pour vous ? Alors que diriez-vous, pour attendre, d'un biscuit et de quelques doigts de vieillissime porto ?
MADINIER, à part
Oh ! Comme il me tente !
Haut, et se faisant violence.
Non... non.
LÉON
Vous faites des cérémonies... mon oncle.
MADINIER
Votre oncle. pas encore, ce me semble.
LÉON
Pas ce matin sans doute... mais dans une quinzaine. Quelle figure sombre ! Il n'est rien arrivé de fâcheux à Mathilde ?
MADINIER
Ce n'est pas pour elle... C'est pour vous qu'il faut trembler... Vous être mis à dos un pareil adversaire !1
LÉON
Quel adversaire ? Vous et moi, ne sommes-nous pas amis ?
MADINIER
Eh ! Qui parle de vous et de moi ? Moi, je suis conciliant, avec trois lignes d'excuse, on m'apaise, vous le savez. Mais Cambrefort n'est pas de ce caractère.
LÉON
Eh ! Que m'importe son caractère ? Nous ne devons pas nous rencontrer souvent.
MADINIER, solennel
Souvent... Non... Mais au moins une fois.
LÉON, gaiement
Eh bien... Va pour une fois !
MADINIER
Insensé ! Vous comptez peut-être sur le choix des armes ; mais Cambrefort se tient mordicus pour l'offensé.
LÉON, avec une irritation contenue
Monsieur Madinier, un seul mot, je vous prie. Avant de vous connaître, je passais aux yeux du monde, et aux miens propres, pour avoir quelque suite dans les idées. Or, depuis hier, et un peu grâce à vous, je ne sais plus du tout, mais du tout, où j'en suis. Récapitulons, s'il vous plaît. Hier, vous ouvrez le feu contre moi, je riposte un peu vivement, je vous fais amende honorable votre main touche la mienne. Ça va bien... Pas mal et vous... i ni fini. Que me chantez-vous encore avec vos épées, vos pistolets, vos adversaires ?
MADINIER
Mes adversaires ? Vous vous trompez... Il n'y en a qu'un, et malheureusement c'est Cambrefort que je représente.
LÉON
Et c'est vous, mon ami, qui acceptez de pareilles missions ?
MADINIER
Est-ce qu'il a hésité, lui !... Cette nuit même, n'est-il pas venu Me réveiller en sursaut, pour me rappeler qu'une des conditions de la réussite est une nuit de bon sommeil, qui nous fait arriver sur le terrain, plein de fraîcheur et de calme ?.
LÉON
Et je vous séparerais !... Non, non... Je lui pardonne.
MADINIER
Riez toujours ! Pour ce que cela durera.
LÉON
C'est donc sérieux... Eh bien, tant pis pour Cambrefort ! Je me sens en veine...
MADINIER
Cambrefort a eu cinq duels. Il est encore là... Seul, il pourrait vous en faire le récit.
LÉON
Comment ! Seul ! Il a donc mangé aussi les témoins !
MADINIER
Je vous préviens que vous êtes sur une pente déplorable.
LÉON
Alors, glissons-y gaiement.
À part.
Tiens... Une idée... Non, ce n'est pas une idée.
MADINIER
Qui sait si en procédant avec une extrême douceur, il ne serait pas encore temps ?...
LÉON, avec explosion
Une autre lettre d'excuses... Merci ! Passe encore lorsqu'il s'agissait de vous.
À part.
Je tiens mon idée.
Avec intention.
Bien que cela ne m'ait point paru être l'opinion de l'honnête Cambrefort.
Insistant.
De l'honnête et loyal Cambrefort.
MADINIER, pâlissant
On dirait que vous voulez me troubler. Faites attention, Mathilde aime Cambrefort autant que moi-même. Ne vous acharnez donc pas contre lui.
LÉON, ironiquement
contre l'honnête Cambrefort ! Ce serait dommage. Enfin, il vous plaît ainsi et il en abuse.
D'un ton enjoué.
À propos, vous a-t-il dit pourquoi il me provoque ?
MADINIER
Vous auriez, paraît-il, poussé la folie jusqu'à le traiter d'insolent.
LÉON
J'ai eu tort. j'aurais dû plutôt le traiter d'hypocrite !
MADINIER, anxieux
Je vous arrête. Cambrefort n'est pas seulement pour moi un ami, c'est mon unique ami ; l'être que je respecte le plus au monde. Tandis que.
LÉON
.... Tandis que moi, je ne suis rien pour vous, c'est entendu. Je reprends : aussi longtemps que votre unique ami Cambrefort se borna à me manquer personnellement dans l'exercice de son mandat, je demeurai patient et calme. Mais lorsqu'à la nouvelle de mes démarches auprès de vous, il se permit de ricaner. alors, je n'y tins plus. Son rire insultant signifiait si clairement des excuses à Madinier ! Quelle alliance de mots cocasse ! Comment cela s'épelle-t-il ? Vrai ! La chose ne s'est pas encore vue ! Le bonhomme même n'y voudra point croire.
À part.
Madinier se boutonne.
Haut.
Moi je vous honore et je l'ai appelé insolent.
MADINIER
Un homme qui paraissait tant m'admirer ! À qui se fier, grands dieux !
LÉON, à part
Allons ! Ferme !
MADINIER
Mais il va me payer cela. Je serai votre témoin contre lui.
LÉON, à part
Ah ! Mais non...
Haut.
et votre nièce Mathilde qui t'aime autant que vous-même.
MADINIER
Je démasquerai le traître.
LÉON
Il dira que vous vous battez par procuration.
MADINIER
On ne le croira pas.
LÉON, à part
Je me suis mis dedans... C'est à recommencer.
On sonne, Léon prête l'oreille.
Ah ! J'entends qu'on est allé ouvrir ; Pierre est rentré.
On entend le bruit d'une légère discussion près de la porte, discussion dominée par la voix de Cambrefort qui dit très haut : « C'est inutile de m'annoncer votre maître m'attend ; place, jeune homme. »
SCÈNE V. Léon, Madinier, Cambrefort, entrant en coup de vent et allant droit à Madinier.
CAMBREFORT
Madinier, tu te rouilles. Tu cribles de tricheries le noble jeu des armes... Tu ne devrais plus être ici.
MADINIER, lui tournant fo dos
L'individu qui me parle semble ignorer que la journée n'est pas encore finie.
CAMBREFORT
Madinier, je te trouve métaphysique... Tâche donc, une fois dans ta vie, d'être clair.
MADINIER
Et vous, tâchez donc, maître Cambrefort, de parler une fois, dans votre vie, comme les gens bien élevés ! Sans doute, ce n'est pas votre faute, si l'éducation première.
CAMBREFORT
Madinier... Restez-en là ! Je t'aime, tu le sais... mais dès que l'on touche à mes souvenirs d'enfance, je suis un baril_de_poudre.
MADINIER, content de son mot
En effet, vous sautez facilement.
CAMBREFORT, il esquisse l'attitude préparatoire l'envoi d'un soufflet
Madinier... Tu vas trop loin.
MADINIER
Eh bien quoi ! Vous voyez qu'on peut être un homme d'une bravoure ordinaire, et vous défier.
CAMBREFORT
Tu me dis : vous... Soit... Mais moi je veux te tutoyer une dernière fois pour te dire : Madinier, tu n'es qu'une vieille b...
LÉON, l'interrompant
Monsieur ! Vous insultez mon oncle chez lui !
MADINIER
Oui, noble coeur, tu l'as bien dit : chez moi car j'y viendrai demeurer.
LÉON, à part
Ah ! Bien non, alors... Il faut qu'ils se battent.
CAMBREFORT, à Léon
Vous, Monsieur, du moins, vous êtes dans votre bon sens, ne pourriez-vous décider entre nous ?
LÉON
Pardon... Il me semble que nous avons d'abord un compte personnel à régler ensemble.
MADINIER, à part
Pare celle-là si tu peux.
CAMBREFORT
Réglons-le sur-le-champ. J'ai eu des torts envers vous, mais c'est la faute
S'adressant furieux à Madienier.
de cette vieille b...
MADINIER
Léon, fais ton devoir, et choisis le sabre.
CAMBREFORT, à Léon
Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre.
MADINIER, provocant
Monsieur voudrait accaparer mon neveu.
CAMBREFORT, ironiqne
Pour un homme comblé des bienfaits de l'éducation première, Monsieur a des façons de s'exprimer !... Monsieur aurait tort d'ailleurs de croire qu'il est seul à avoir un neveu. J'ai un neveu aussi, moi... Norbert_Demaury qui sera ici dans une heure.
LÉON, charmé
Qu'est-ce que vous dites ? Vous êtes l'oncle de Norbert ?
CAMBREFORT
Sans doute. Vous le connaissez ?
LÉON
C'est mon meilleur ami de collège, le témoin dont je vous parlais tantôt.
CAMBREFORT
Sa dernière lettre me t'annonce pour un de ces jours-ci.
LÉON
Je le sais... Il doit venir loger chez moi.
CAMBREFORT, flatteur
Mon neveu place bien ses amitiés.
LÉON, les regardant tous deux
Et je vous laisserais vous battre !
MADINIER, tournant le dos à Cambrefort
Cachez-moi ce traître je ne veux plus le voir.
LÉON
Je ne vous ai rien fait... Moi, donnez-moi la main.
MADINIER
À vous, très volontiers.
LÉON, à Cambrefort qui tourne aussi le dos à Madinier
Et vous, Monsieur_Cambrefort, refuserez-vous de me donner la main ?
CAMBREFORT
À vous, je la donne de grand coeur.
LÉON, tenant la main de chacun d'eux
Le moment est solennel, messieurs. Plus j'y réfléchis, plus il me paraît inévitable, qu'entre gens tels que vous, le différend soit tranché par les armes, et que ce soir, un seul de vous reste vivant. J'oserais même ajouter qu'il vaudrait mieux peut-être que tous deux... en même temps... Je n'affirme rien... Je crois... Ce n'est pas un conseil, ce n'est qu'une opinion, décidez vous-mêmes. Vous savez d'ailleurs, mes deux héros, qu'il ne s'agit point ici d'un billet pour Versailles, avec retour. Du pays où vous allez, personne, je vous dois cet aveu, n'est encore revenu.
À part.
Ils cherchent leurs mouchoirs, c'est le moment.
Il place la main de Cambrefort dans celle de Madinier, et les regarde avec complaisance se presser.
Ah ! Ma position est délicate ! Vous perdre au moment même où je sens que j'allais commencer à m'habituer à vous.
Profitant de leur extrême émotion, il disparaît sur la pointe des pieds par la porte du fond.
Je vais chercher Mathilde et sa mère pour les faire jouir de ce tableau. Après cela, si ma fiancée n'est pas contente.
Il sort.
SCÈNE VI.
MADINIER, croyant parler pour Léon
Noble coeur ! Il a des appels irrésistibles !
CAMBREFORT, même jeo
Si Madinier ne m'avait pas adressé de ces insultes. qui retentissent.
MADINIER
Si Cambrefort n'avait pas levé le masque ! Ce qu'on ignore ne fait pas de mal, mais après ces lâches calomnies.
CAMBREFORT, se retournant
Quelles calomnies ?
Découvrant la ruse.
Ah ! C'est trop fort.
MADINIER, même jeu
Qu'est-ce qui est trop fort ?
Ils se retrouvent nez à nez la main dans la main.
CAMBREFORT
Le conscrit s'est moqué de nous. Ce n'est pas la peine pour cela de nous tuer.
MADINIER
Passe pour vous ! Mais moi je ne suis pas une girouette.
CAMBREFORT
Comment ! Tu ne vois pas ?...
MADINIER, sévèrement
Il est certain que je ne vois rien du même oeil que vous.
CAMBREFORT
Madinier, diverses choses ressortent pour moi de tout ceci : la première et la seconde, c'est que l'on s'est moqué de nous, et que l'on a bien fait. La troisième et la dernière, c'est que nous devrions aller déjeuner. Nous nous sommes comportés, nous d'ordinaire si chevaliers, comme de simples rustres envers ce jeune homme... nous avons probablement retardé son premier repas.
MADINIER
Je n'ai pas déjeuné plus que lui, ce me semble.
CAMBREFORT
N'importe !... J'ai des remords. Nous avons été indiscrets, Madinier.
MADINIER
Et tu crois qu'il a osé me donner une leçon !
CAMBREFORT
Oh ! Non... Mais il a l'air de l'avoir osé.
MADINIER
Tu vas lui demander raison de ses plats artifices en vue de nous désunir.
CAMBREFORT
Non... mon brave... non... j'en ai assez.
MADINIER
C'est bien, j'irai seul, jusqu'au bout.
CAMBREFORT
Voyons... Sois donc raisonnable, c'est parce que l'estomac te tire, que tu dis cela.
MADINIER
Il est vrai que je meurs de faim et de soif.
CAMBREFORT
Je t'emmène... Mais qu'est-ce ceci ?
La porte du fond s'ouvre à deux battants, et permet de voir une table à trois couverts, chargée de bouteilles de vin et de toute la figuration d'un déjeuner succulent.
MADINIER, tantalisé
Ah ! Mon ami ! C'est cruel !
CAMBREFORT, animé par l'espoir
Regarde, ami... trois couverts !
Entrée de Léon.
SCÈNE VII. Léon, Madinier, Cambrefort.
LÉON, gaîmont
C'est encore moi !
MADINIER, sévère
Et d'où venez-vous, s'il vous plaît ?
CAMBREFORT, inquiet
Madinier, tu sais de quoi nous sommes convenus... du liant, du moelleux, s'il vous plait !
LÉON, leur versant à boire
En attendant les côtelettes, tâtez-moi ce Sauterne. Vous, demandez d'où je viens, je vais vous le dire. Mathilde et sa mère, impatientes de connaître les suites de notre petit... malentendu, ont fait arrêter leur voiture devant ma porte et m'ont demandé. La nouvelle de notre arrangement les a surprises de la façon la plus agréable.
À Madmior.
Diavolo, vous ne passez pas pour un monsieur commode aux yeux de votre famille.
À part.
J'ai eu beau faire, pas moyen de l'éviter à la noce.
MADINIER, faisant le plaissnt
Mon neveu, ne fût-ce que pour ce cachet jaune, vous aurez souvent ma visite.
LÉON
Je vous préviens loyalement qu'il ne m'en reste que deux bouteilles,
À part.
et si c'est comme ça, je te promets que nous les viderons aujourd'hui.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica