Comédie en vers· Comédie en un Acte
L'Illustre Théâtre
Comédie en un acte, représentée au Théâtre national de l'Odéon, le 15 janvier 1900, à l'occasion du 278e anniversaire de la naissance de Molière.
Personnages
- MOLIÈRE, M. Coste
- LÉONARD DE POURCEAUGNAC, M. Frère
- JEAN-GASPARD TRUFALDIN, hôtelier. M. Berthier
- BÉJART, comédien. M. Caillaud
- MADELEINE BÉJART, comédienne. Mme Sinly
- MADEMOISELLE DU PARC, comédienne. Melle Mitzi-Dalti
L'ILLUSTRE THÉÂTRE
SCÈNE I. Léonard de Pourceaugnac, Trufaldin.
POURCEAUGNAC
Reconnaissez enfin que j'ai l'esprit subtil.TRUFALDIN, à part
Quand ce maudit bavard me délivrera-t-il ?POURCEAUGNAC
Avouez que je suis vraiment un habile homme Et que dans leur cerveau tous les docteurs de Rome N'auraient pu concerter meilleur tour de renard. Pour se débarrasser des gens, que Léonard De Pourceaugnac.TRUFALDIN, à lui-même
Il est superbe d'impudence.À Pourceaugnac.
Je me serais passé de votre confidence, Mais je vous répondrai qu'en cette occasion Vous n'avez pas commis une belle action. Sur de pauvres acteurs, pleins de verve fantasque, Vous avez déchaîné les sifflets en bourrasque, Sournoisement, feignant d'être leur bon ami ; Et moi, qui ne dis pas les choses à demi, Moi, Gaspard Trufaldin, simple hôtelier, je juge Que vous fûtes l'auteur d'un très vilain grabuge, Et ne voudrais pour rien entrer dans ce mic-mac, Messire Léonard, baron de Pourceaugnac.POURCEAUGNAC
Ça, maître Trufaldin, pas de mot qui mal sonne ! Lorsque je me confie à vous-même, en personne, Sachez-le bien, monsieur le serveur de repas, Je vous offre un honneur...TRUFALDIN
Que je n'accepte pas.POURCEAUGNAC
Holà ! patientez. Ecoutez donc la suite, Quand moi je vous soumets mon plan et ma conduite. C'est l'amour qui me rend de la sorte inventif, Et j'ai fait le trompeur pour le plus doux motif. Sinon, aurais-je pu surmonter cette épreuve ? J'aime, et bientôt je pense épouser une veuve, Madame de Meilhan, qui me trouve accompli. Tout allait pour le mieux, sans obstacle, sans pli ; Mais, parmi les ardeurs d'une flamme idolâtre, J'apprends que les acteurs de VIllustre Théâtre, Comédiens errants venus de l'Angoumois À Limoges, joueront ici tout un grand mois... Un siècle ! C'était trop pour mon humeur jalouse !TRUFALDIN
Mais quel péril avant la noce.POURCEAUGNAC
Mon épouse Prochaine, et que j'estime aussi pure qu'un lis, Autrefois, sous le nom d'Estelle de Surlis, Fut une actrice en vogue et vraiment non pareille. Une actrice à Bordeaux.POURCEAUGNAC
La troupe où brilla mon amour Est celle qui chez nous rêvait ce long séjour Et que mon piège hier fit tomber dans la nasse.POURCEAUGNAC
Non ! Mais j'avais grand'peur que ces comédiens Ne pussent ramener aux souvenirs anciens Mon infante, et troubler d'une vague pensée Du noble Léonard l'auguste fiancée. J'ai juré le départ de tous ces suborneurs D'impertinents conseils malencontreux donneurs. Redoutant à bon droit leur humeur cavalière, Pour sauver mon hymen j'ai fait siffler Molière.TRUFALDIN, à part
La troupe de Molière ! Et moi qui la logeais !POURCEAUGNAC
Maintenant que tu sais mes intimes projets, Je m'en vais courtiser ma belle aux bras d'albâtre. J'entends venir messieurs de l'Illustre Théâtre Qui marmonnent avec leurs ramages divers ; Je ne veux rencontrer ces beaux diseurs de vers Qu'à l'heure où pour partir ils franchiront ta porte. Bon vêpre, Trufaldin...Il sort précipitamment.
SCÈNE II. Trufaldin, puis Béjart, Madeleine Béjart, Mademoiselle du Parc.
TRUFALDIN, de loin, montrant le poing à Pourceaugnac
Que le diable t'emporte ! Satan puisse étrangler le traître que tu fus ! Mais voici nos acteurs : comme ils ont l'air confus ! Et c'est ainsi qu'un sot peut traiter le génie.BÉJART
Bonjour, Comus.MADELEINE
Bonjour !TRUFALDIN, avec une feinte brusquerie
Bonsoir la compagnie !À lui-même en sortant.
J'ai l'air de fuir. Je vais avec des soins loyaux Pour tous ces braves gens cuire des aloyaux.SCÈNE III. Béjart, Madeleine, Mademoiselle du Parc.
MADEMOISELLE DU PARC
Cet aubergiste affecte une mine bourrue.MADELEINE
Aussi quel insuccès !BÉJART
J'en reste consterné ; Car nous n'étions pas faits à ces mésaventures. Quel orage ! On eût cru vraiment que les toitures S'écroulaient sur nos fronts, tant la salle en émoi Criait, hurlait !MADEMOISELLE DU PARC
J'en suis inconsolable.SCÈNE IV. Les mêmes, Molière.
MOLIÈRE du fond de la scène : il a entendu les dernières paroles de Béjart
Pourtant je ne veux pas, ami, vous retenir, Si l'arrêt qu'un public brutal me signifié Venait mettre à néant votre philosophie. Pour la première fois je suis découragé.MADEMOISELLE DU PARC
Qu'est-ce à dire, patron ? Vous nous donnez congé ?MOLIÈRE
Vous, Madeleine, et vous, du Parc, et toi, Béjart, Vous êtes à jamais les frères de mon art. Mais j'attendais bien mieux de cette vieille ville. Au renom élégant, à l'allure civile, Où pour nous accueillir le parler limousin De notre cher Midi nous semblait le cousin. Sous ce ciel bleu soufflait une brise d'Espagne. Et maintenant pour nous quelle entrée en campagne ! Comment poursuivre encore, après de tels décris, La saison qui devait nous mener à Paris ! C'est le char de Thespis qui s'embourbe en province.Thespis d'Icare : inventeur de la tragédie grecque.
MADELEINE
Montpellier.MADEMOISELLE DU PARC
Pézenas !BÉJART
Où notre cher Molière, Chez le barbier loquace, assis dans un fauteuil. Observait les chalands d'un rapide coup d'oeil.MADELEINE
Avignon qu'égayaient les brunes Comtadines !Contadin(e) : originaire de Comtat Venaissin, c'est à dire Avignon et sa région en tant qu'État pontifical.
MADEMOISELLE DU PARC
Béziers où les beautés ont des façons badines !MOLIÈRE
Du glorieux Paris la route était ouverte. Elle se ferme, hélas ! Car l'affront ressenti Peut nous aliéner le prince de Conti. Je le sais défiant et ce doute m'atterre.MOLIÈRE
Hier, mais aujourd'hui...S'exaltant.
Paris où j'ai rêvé Par moi seul le théâtre antique relevé ! Paris, ville natale, où j'espérais sans faute Restaurer l'art profond de Térence et de Plaute, Opposant le modèle humain au mascaron Que laisse grimacer l'art grossier de Scarron. Paris ! Où j'entrevis, devançant les années, Le rajeunissement des Muses surannées, L'épanouissement de la Thalie en fleur, Quand j'allais écouter comme un ensorceleur Tabarin et saisir la gaîté qui pétille Au jeu naïf et vrai du gros Gautier Garguille, Ou quand je m'oubliais à recueillir les sons Des violons voisins de l'hôtel de Soissons ! C'est bien là que parmi les folles et les sages Mes vingt ans ont tenté dé francs apprentissages. On m'a prédit la gloire en plus d'un cabaret Où trônait Saint-Amant assisté de Faret. J'étais né Poquelin, et, couronné de lierre, Les poètes buveurs m'ont baptisé Molière ! Molière ! Je voulais perpétuer ce nom Par de fades rondeaux riverains du Lignon Non pas, mais par des vers aux cadences hardies, Amples alexandrins de larges comédies, Hérauts retentissants du Bien, oui, par des vers Persécuteurs des sots, punisseurs des pervers, Et proclamant enfin, sans pose doctorale, La vérité virile et la saine morale. Je faisais, dans mon rêve immense, illimité. Tenir la vie entière et la société... Et ce rêve, aspirant aux sphères éternelles, Tombe sur des tréteaux et se brise les ailes !Mascaron : Terme d'architecture. Figure de tête faite en caprice, qu'on met aux fontaines, aux portes, aux clefs des arcades. [L]
Scarron, Paul (1610-1660) : poète, auteur dramatique et romancier. Excella dans le style burlesque.
Tabarin : Bouffon très grossier, valet et associé de Mondor. Ce Mondor était un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier siècle [XVIIème NdR] établissait son théâtre sur des tréteaux, dans la place Dauphine(...). [Leiris]
Gautier-Garguille : C'est le nom d'un fameux Baladin, d'où est venue cette façon de parler : C'est un franc Gautier-Garguille ; pour dire, Un franc sot, un franc badin. D'autres disent, C'est un fin Gautier, et entendent ce proverbe d'un homme qui fait bien son marché et ses affaires. [T]
Faret, Nicolas [1596-1646] : poète médiocre, né en 1596 à Bourg en Bresse, mort en 1646 était secrétaire du Comte d'Harcourt. Il fut un des premiers membres de l'Académie française et fut lié avec Vaugelas, Saint-Amand, etc. [B] Assidu du cabaret selon Boileau.
Lignon : Rivière du Forez en France rendu célèbre par Honoré d'Urfé, dans sa pastorale L'Astrée.
MADELEINE
Pauvre ami !BÉJART
Ça, Molière, il faut te remonter, Ressaisir ta vaillance ordinaire, et dompter Par de nouveaux efforts l'inconstante fortune !MADEMOISELLE DU PARC
Hâtons-nous de quitter une ville importune Où rien à notre abord ne fut aimable et bon.MADELEINE
Ici pas un bouquet !MADEMOISELLE DU PARC
Ici pas un bonbon !MADELEINE
Pas vin jeune seigneur roucoulant sous la fraise Un sonnet dont on rit et dont on est fort aise !MADEMOISELLE DU PARC
Pas un seul bel-esprit vous offrant le régal D'un dizain louangeur ou d'un fin madrigal !BÉJART
Nous devons excepter de ce vaste anathème Un galant qui nous prise, un lettré qui nous aime, Le baron Léonard de Pourceaugnac ! En lui J'ai pleine confiance.MADELEINE
Il respire l'ennui.MADEMOISELLE DU PARC
Il ferait fuir l'amour.MOLIÈRE
Il paraît faux et louche.BÉJART
Ce n'est pas le rival joyeux de Scaramouche, Soit, ni le favori du petit dieu malin, Mais je le crois loyal.Scaramouche : Personnage bouffon de l'ancienne comédie italienne habillé de noir de la tête aux pieds. [L]
MOLIÈRE
Je le sens patelin.ätelin : Nom d'un personnage d'une vieille comédie de la fin du XIVe siècle ou du commencement du XVe, qui, par ses flatteries, se fait vendre à crédit du drap, et, par de vaines paroles et des contes en l'air, échappe au payement.
SCÈNE V. Les mêmes, Trufaldin.
TRUFALDIN, à lui-même
Quelque mauvaise idée éclôt dans leur cervelle. Ils me jugent arabe et turc... Je me révèle Ami des arts,Aux acteurs.
Salut à nos comédiens. Je craignais de troubler vos doctes entretiens. Je n'ai qu'un mot à dire et je vais disparaître.TRUFALDIN
Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? Une linotte Pourrait seule ignorer, méconnaître l'honneur Que j'eus de vous loger. Aucun puissant seigneur, De ses pages nombreux devançant la filière, N'obtiendrait les égards que je dois à Molière. Je suis un connaisseur et date de longtemps. J'habitais à Paris et j'ai pendant vingt ans D'applaudir les acteurs gardé le privilège.BÉJART
Que faisiez-vousTRUFALDIN
J'étais un portier de collège Et n'ai guère changé d'offices diurnaux En quittant les gradus pour prendre les fourneaux ; Car, avec plus de peine et surtout de lésine. Je fricassais alors du latin de cuisine.Lésine : Épargne sordide jusque dans les moindres choses.[L]
Fricasser : Fig. et très familièrement. Faire périr, perdre. [L]
MOLIÈRE
Ah ! Le plaisant compère !MADELEINE
Oh ! L'hôtelier badin !MADEMOISELLE DU PARC
Et tu t'appelles ?...MOLIÈRE
Beau nom qu'aussitôt je dédie À mon oeuvre prochaine, alerte comédie Que nous jouerons bientôt dans les murs de Lyon.MADELEINE, à Trufaldin
Nous te devons, Gaspard, ce retour de Molière A l'espérance, à la vaillance familière.MADEMOISELLE DU PARC
Sois notre ami !TRUFALDIN, à part
S'ils savaient tout le fond de son sac !BÉJART, regardant à la fenêtre
Je vois venir ce cher Pourceaugnac... Quelle fête !MADELEINE
Quel air penaud !MADEMOISELLE DU PARC
Serait-ce une méchante bête ?MOLIÈRE, à demi voix
C'est un fourbe pris à son piège, un imposteur. Croyez en cette fois mon regard scrutateur ! Ainsi que le chevreau courant vers le cytise, Souvent l'hypocrisie attire la sottise.Cytise : Genre de plantes légumineuses, dont le cytisus laburnum est le type. [L]
SCÈNE VI ET DERNIÈRE. Les mêmes, Pourceaugnac.
POURCEAUGNAC, à lui-même
Ah ! Je suis furieux et viens me consoler À voir ces histrions prestement détaler, Sans doute humiliés par la morne lacune Qu'établit dans la bourse une absente pécune, Je suis furieux ; car je leur dois mon malheur.Histrion : Nom, chez les Romains, des acteurs qui jouaient dans les bouffonneries grossières importées d'Étrurie. [L]
Pécune : Terme vieilli et familier. Argent comptant. [L]
MADELEINE
Approchez,damoiseau !BÉJART, avec intérêt
Qu'avez-vous, Léonard ?TRUFALDIN
Quoi ?POURCEAUGNAC
J'enrage et je peste. Oui ! J'allais épouser une veuve aux beaux yeux, Un trésor, je l'avoue, encor plus radieux, Madame de Meilhan qui fut votre compagne.TRUFALDIN, à Madeleine
Il ne possédera ses châteaux qu'en Espagne.POURCEAUGNAC
Cette veuve, autrefois Estelle de Surfis, Que je m'habituais à nommer ma Philis, À l'instant, par un mot formel, me congédie. Un traître, dont je veux punir la perfidie, M'aurait, dans un poulet à ma belle adressé, D'un je ne sais quel crime en secret dénoncé, Et je suis un coupable aux yeux de la marquise Qui faisait de mon coeur une place conquise. Moi qu'elle avait si vite accueilli comme un preux, Elle me chasse ainsi qu'un gothique lépreux. Mon coursier choppe au but, ma nef échoue en rade, Et je suis expulsé par votre camarade.Chopper : Fig. Se tromper lourdement. [L]
MOLIÈRE
Le pauvre homme !BÉJART
L'infortuné !TRUFALDIN
Mais ce qu'il ne dit pas, Ô Molière promis à la gloire immortelle, C'est le sens du billet reçu par son Estelle Et qui fut à coup sûr un bon avertisseur. Ce billet justicier décelant sa noirceur Fut rédigé par moi d'après sa confidence.MOLIÈRE
Je l'eusse parié !POURCEAUGNAC
Lamentable imprudence !TRUFALDIN
Cet homme qui vous a choyés, ce Léonard Qui, flatteur, vous a pris dans son lourd traquenard. Était votre ennemi. Par lui fut déchaînée D'aboyeurs à sa solde une meute effrénée. Il vous aurait offert de l'encens et des fleurs, Mais c'est lui qui paya la clique des siffleurs, C'est lui qui soudoya l'éphémère cabale.Cabale : Fig. Les menées secrètes de gens qui s'entendent pour un même dessein. [L]
BÉJART, à Pourceaugnac
Visigoth !MADELEINE, de même
Ostrogoth !TRUFALDIN, de même
Cannibale !MOLIÈRE, de même
Fourbe ! Tu ne vaux pas nos trop justes mépris Et pourtant je te dois ta place aux piloris.Pilori : Poteau où l'on attachait le criminel avec un carcan au cou, pour l'exposer à la vue du peuple ; à Paris, c'était une tour de pierre, au milieu de laquelle était un pivot de bois, portant une machine qui avait des trous pour passer la tête et les bras. [L]
POURCEAUGNAC
Être ainsi bafoué devant tous ces témoins !MADELEINE
Allez courir la veuve !MADEMOISELLE DU PARC
Allez manger vos foins !POURCEAUGNAC, effaré
Je fuis...MOLIÈRE
Ne fuyez pas avant que je n'imprime Sur ce front orgueilleux le stigmate d'un crime : Car une forfaiture est un crime éternel. Vous nous aviez offert votre appui fraternel ; Vous nous avez trompés... Je me charge du reste !Se tournant vers les comédiens.
Je veux le châtier comme un nouvel Oreste, Un Oreste bouffon pour qui j'inventerai Non l'antique Euménide au fouet exaspéré, Mais, lancés à sa piste en guise de sicaires, Des matassins vengeurs et des apothicaires.À Pourceaugnac.
De notre éloignement vainement tu te ris. Je saurai te reprendre, ô traître, dans Paris Et t'immortaliser par d'étranges postures, Gentillâtre promis aux seringues futures !Pourceaugnac sort, affolé.
Matassins : Nom qu'on donnait autrefois à certains danseurs, qui portaient des corselets, des morions dorés, des sonnettes aux jambes et l'épée à la main avec un bouclier. Une entrée de matassins. [L]
BÉJART
Il faut donner la chasse à cet ardélion.Ardélion : Homme qui fait l'empressé et se mêle de tout. Inusité. [L]
275 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica