Comédie en vers et en prose· Ou la Veille de la Première Représentation du Bourgeois Gentilhomme
Le Voyage de Chambord
Représentée, pour la première fois, à Paris sur le THÉÂTRE DU VAUDEVILLE, le 11 Juillet 1808.
Personnages
- MOLIÈRE, M. CHAPELLE
- BARON, M. VERTPRÉ
- LA THORILLIÈRE, M. HYPOLITE
- DERVAL, M. GUÉNÉE
- LE SIMPLE, M. JOLY
- DUMONT, M. FONTENAY
- BRUNOT, M. CARLE
- MADAME LA THORILLIÈRE, Madame BAUDIN
- MADAME ROBERT, Madame DUCHAUME
- ADÈLE, Mlle. DESMARES
- VALETS
Le Théâtre représente une salle d'auberge. Au lever de la toile, Madame Robert est assise devant une table, parcourant la carte des mets qu'elle peut donner, Salmi est debout auprès d'elle.
SCÈNE PREMIÈRE. Madame ROBERT, Salmi.
MADAME ROBERT
Hum.... hum... hum.... et coetera, et coetera. Bien, Monsieur Salmi, très bien.
Air du Vaudeville de l'Asthénie.
Oui, j'applaudis à votre choix, Variété c'est ma devise ; Elle satisfait à la fois, Et gourmandise et friandise. Consommés pour les jeunes gens, Pour les vieillards, légers potages, Pour les abbés, des ortolans, Et des aloyaux pour les pages.En se levant.
C'est cela... Rangez cette table, retournez à votre cuisine, et ne perdez pas une minute ; dans quelques heures nous aurons comtes et chevaliers, Barons et Marquis, comédiens et comédiennes, danseurs, danseuses, musiciens. Promptitude, attention, prévenances pour tout le monde. Allez.
SCÈNE II.
MADAME ROBERT
Il ne manque qu'une chose au voyage de Chambord, c'est d'être plus long... S'il durait seulement une année je ferais ma petite fortune. On vient chez moi de préférence, et voilà ce que c'est que de traiter à des prix modérés. Si je gagne sur chaque objet, de quarante-cinq à cinquante pour cent, c'est tout au plus.
SCÈNE III. Madame Robert, Adèle.
ADÈLE
Ma tante, voici les carrés de papier que vous m'avez dit de couper pour écrire la dépense des voyageurs.
MADAME ROBERT
Je te remercie, ma chère Adèle, et je suis enchantée de ton zèle à me seconder. Je présume que tu ne l'es pas moins de ce que tu vois ici depuis quelques jours.
ADÈLE
Oh ! Je vous en réponds, ma tante.
MADAME ROBERT
N'est-ce pas ?
ADÈLE
Air : J'ai vu le Parnasse des Dames.
Tout ce bruit, tout cet étalage, Je n'aurais pu le concevoir, Le roi, dans son grand équipage, Vraiment, c'est magnifique a voir ; Tant d'éclat passe mon attente, Mais si ça vous était égal, De bonne foi, ma chère tante, J'aurais mieux aimé voir Derval.MADAME ROBERT
Patience. Monsieur le Simple vient ici ce matin, Derval y sera de bonne heure ; ils ne se connaissent pas, je les présenterai l'un à l'autre, et j'espère qu'ils se conviendront.
ADÈLE
Monsieur le Simple est mon tuteur, il a le droit de refuser.
MADAME ROBERT
Je suis ta tante, j'ai le droit de parler.
ADÈLE
S'il vous en donne le temps. Lorsqu'une fois il s'est emparé de la parole, impossible de la lui reprendre.
MADAME ROBERT
Voilà trente ans qu'il cause, même en dormant ; mais laissez-moi faire, quand je suis en train, je ne vais pas mal. D'ailleurs, avec ses prétentions à l'esprit, à la finesse, il est si crédule, si bonace, ton cher tuteur, que nous finirons par en faire ce que nous voudrons.
ADÈLE
Il dit que Derval n'est pas plus riche que moi, et çà c'est vrai.
MADAME ROBERT
Derval fera son chemin.
ADÈLE
C'est donc un beau talent que d'être peintre en décorations de théâtre ?
MADAME ROBERT
Si beau que, d'un coup de sifflet, ce talent là vous transporte d'une chaumière dans un palais, d'un palais dans une prison, d'une prison dans le ciel, du Ciel dans l'Enfer...
ADÈLE
Et tout de suite on se trouve dedans ?
MADAME ROBERT
Dehors, je t'expliquerai cela.
ADÈLE
Derval, encor mieux puisqu'il en sait.
MADAME ROBERT
C'est juste.
ADÈLE
Air : De la véritable Impériale.
Il vient, et ce matin, Non, ce matin Plus de chagrin, L'heureux destin ! Plus de chagrin, Si j'ai demain Sa main. Une égale tendresse. Sans cesse, Nous presse, L'hymen suit l'amour, C'est un beau jour, Il est loin, je le vois, Pour Derval et pour moi.MADAME ROBERT
S'il a demain ta main.ADÈLE, voyant le Simple
Mon tuteur !
MADAME ROBERT
Comme il en va dire !
SCÈNE IV. Les Mêmes, Le Simple.
LE SIMPLE
Bonjour, aimable cousine, bonjour chère pupille : voilà longtemps que je ne vous ai vues, la privation a été longue. Je vais m'en dédommager ; il est si séduisant, si ravissant, si consolant de revoir ses amis, ses bons amis ; les gens d'esprit les comptent, les sots ne les comptent pas, je pense comme eux, je prends le temps comme il vient, les gens comme ils sont, les affaires comme elles vont.
Pendant toute cette scène, Madame Robert et Adèle, veulent prendre la parole, elles n'y parviennent pas.
MADAME ROBERT
Mais...
LE SIMPLE
Vous en faites de bonnes, toute la Cour à Chambord, jeunes et vieux, grands et petits, allant et venant, passage continuel, personne à Paris, j'en arrive, j'y vais tous les cinq ou six ans. Peinture, architecture, sculpture, palais, jardins, promenades, rien ne m'échappe, je donne un avis à l'un, une idée à l'autre, s'ils n'en profitent pas, tant pis, ce que je fais, je le sais pour le bien. À l'égard des théâtres, je ne m'y accoutume pas, je ne m'y accoutumerai jamais ; entendre parler des acteurs, et ne pouvoir, n'oser rien dire ! Çà n'est pas supportable...
MADAME ROBERT
Il faut bien...
LE SIMPLE
Continuez, je vous écoute. D'ailleurs, je vais rester quelques jours avec vous, de là, je retourne à Troyes, on m'y désire, on m'y attend ; j'y donne le ton, les modes de la capitale ; voici le dernier goût. J'y sais une fête pour la voisine, un mémoire pour le voisin, ma maison ne désemplit pas, c'est la même que j'habitais du vivant de ma femme, et Dieu merci, je n'y suis plus tourmenté par le revenant qui tous les soirs, vers minuit s'établissait au bout de mon jardin, sous le berceau....
ADÈLE
Le revenant !
LE SIMPLE
Il chantait, il parlait, il appelait, se fâchait, faisait le diable ; moi qui n'ai peur de rien, un jour je pris le parti d'y aller ; mais je fus à peine sous le maudit berceau, que le revenant tomba sur moi, et me poursuivit à coups de cannes jusqu'à la porte de la maison. Il y a loin, et certes il fit bien de finir, car cela commençait rudement à m'impatienter. Croiriez-vous qu'il n'y eut que ma femme qui sut le mettre à la raison ; elle descendait au jardin, quand il s'avisait d'y paraître, ce qui lui arrivait souvent, et tant qu'elle y était, on n'entendait pas le moindre bruit. Heureusement qu'il n'y est pas revenu depuis qu'elle est morte, car je n'aurais su que devenir... Riez, cousine, riez, vous ne croyez pas aux esprits, et moi je vous assure qu'il y en a en Champagne comme ailleurs.
MADAME ROBERT
Si je...
LE SIMPLE
Ah ! Je ne vous ai pas parlé du devin de la rue Quincampoix, qui tire les cartes supérieurement, qui m'a dit ce que j'ai été, ce que je suis, qui a vu dans mes yeux ce que j'ai pensé, ce que je pense, ce que je penserai, qui m'a prédit que je serai le confident, le favori d'un grand souverain. Eh bien ! Vous n'y croyez pas non plus ? Mais laissons cela, un temps passe, l'autre vient, attendons, patientons, voyons, parlons du parti que je vous destine.
La Rue Quincampoix est une rue de Paris perpendiculaire et au nord de la Seine.
MADAME ROBERT et ADÈLE
Du parti...
LE SIMPLE
Air du Vaudeville d'Arlequin Musard.
Oui, je vais vous mettre en ménage, Et digne ami, digne tuteur, Je veux que votre mariage Vous procure honneur et bonheur ; Or, étant l'épouse chérie D'un docteur expérimenté, À vos ordres, et pour la vie, Vous aurez fraîcheur et santé.ADÈLE
Même air.
De bien bon coeur, je remercie Le docteur expérimenté Qui voudrait, pour toute la vie, Me donner fraîcheur et santé. Toutes deux sont un bien suprême, Mais sur ce point, mon cher tuteur, Je crois qu'un époux que l'on aime, En sait plus qu'un savant docteur.MADAME ROBERT
Adèle a raison, et songez...
LE SIMPLE
Je songe que vous avez la fureur de parler, et qu'il n'est pas question d'amour, mais de mariage. Est-ce que ma femme m'aimait quand elle m'épousa ? Vous avez peu, très peu, Derval n'a rien ; quelle différence avec le médecin que je vous propose ! C'est un garçon de cinquante à cinquante huit au plus, et qui, dans les environs de Troyes, s'est fait, en malades, le plus joli petit arrondissement qu'il soit possible d'avoir ; nous en causerons à dîner. En attendant, je vais dire un mot à l'un, un mot à l'autre ; cela délasse ; et vous, Adèle, vous dont je suis l'appui, le tuteur, l'ami...
Air de la Poule.
C'est votre bonheur que je veux faire, Et vos refus seraient superflus ; Vous aimez le peintre, mais j'espère Que ce soir vous ne l'aimerez plus.ADÈLE, vite, de peur d'être interrompue par le Simple, qui veut parler
J'aime sans retour, Chaque jour, Augmente l'amour Du seul objet qui peut me plaire.MADAME ROBERT, de même
Faveur aux amants, Bien aimants, Depuis très longtemps, On voit si peu de coeur constants.ENSEMBLE
C'est mon bonheur que vous croyez faire, Et vos efforts seront superflus, Pour jamais, Derval a su me plaire, Ce soir je vais l'aimer encor plus.MADAME ROBERT
C'est son bonheur que vous croyez faire, Et vos efforts seront superflus, Puis en parler d'un ton si sévère, C'est bien vouloir qu'elle aime encor plus.LE SIMPLE, s'en allant
C'est votre bonheur, etc.ADÈLE
Eh bien, ma tante, que faire ? Que dire ?
MADAME ROBERT
Que dire ? Non, toujours non ; je me charge du reste.
ADÈLE
Et Derval qui ne vient pas !
MADAME ROBERT
Il viendra, et toi, ma nièce...
SCÈNE V. Les Mêmes, Brunot.
BRUNOT
Deux voitures dont il sort des messieurs et des dames.
MADAME ROBERT
Aux numéros deux et trois.
ADÈLE, s'en allant
J'y vais.
MADAME ROBERT
Et qu'on leur monte la carte.
BRUNOT
Je la tiens.
En s'en allant, il voit Baron.
Un monsieur tout seul.
Madame Robert va au devant de Baron.
SCÈNE VI. Madame Robert, Baron.
MADAME ROBERT
Monsieur, j'ai bien l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante...
BARON
Madame...
MADAME ROBERT
Parlez, demandez, ordonnez, et vous, vos gens, vos chevaux, vous serez servis à la minute.
BARON
Je n'ai ici, madame, ni mes gens, ni mes chevaux ; j'ai passé quelques jours dans un château voisin, j'en suis venu en me promenant.
MADAME ROBERT
Il fait si beau !
BARON
Et je vous prie seulement de faire avertir Monsieur de la Thorillière, il doit être ici.
MADAME ROBERT
Monsieur de la Thorillière ?
BARON
C'est avec lui que je vais à Chambord.
MADAME ROBERT
Je n'ai pas l'avantage de le connaître, c'est tout simple, mais je cours savoir si j'ai l'honneur de le posséder, et comme sûrement monsieur ne partira pas sans avoir dîné...
BARON
Je l'espère bien, la course que j'ai faite m'a donné beaucoup d'appétit.
MADAME ROBERT
J'en suis ravie, et je puis garantir à monsieur qu'il trouvera ici ce que la terre et la mer fournissent de plus délicat.
BARON
La terre et la mer ! Quelle correspondance !
MADAME ROBERT
Mais non.
Air : Accompagné de plusieurs autres.
Des princes et des grands seigneurs, Les intendants et pourvoyeurs Nous font l'honneur d'être les nôtres, Que de bons morceaux, sur ma foi, Payés pour la bouche du roi, Arrivent dans celles des autres.SCÈNE VII. Les Mêmes, Brunot, Dumont.
BRUNOT
On demande Madame Robert.
MADAME ROBERT
J'y suis.
Elle sort.
BRUNOT, à Dumont
Et vous, Monsieur, voyez si c'est là le monsieur que vous cherchez.
Il sort.
DUMONT
Justement, c'est Monsieur Baron.
BARON
Vous ici, mon cher Dumont, qui vous y amène ?
DUMONT
Une lettre de Monsieur Mondorge.
Il la lui remet.
Il sait que vous dînez ici, et j'ai pris la poste pour venir vous y trouver.
BARON, décachetant
La poste !... Vous m'inquiétez.
Il lit.
Que vois-je ! Mondorge au moment d'être arrêté pour vingt-cinq louis dont il a répondu !... Je n'en ai que vingt dans ma bourse, la voici... à l'égard des cinq autres...
Il voit la table et y court.
Un instant.
Il écrit.
DUMONT, à part
Autant d'obligeance que de talent.
BARON, vivement
Passez chez le caissier de la comédie, et présentez lui le reçu, il vous remettra les cent vingt livres qui vous manquent.
DUMONT
Ah ! Monsieur Baron qu'il est rare !...
BARON, vivement
Air : Cet arbre apporté de Provence.
Mondorge est dans l'inquiétude, Et je partage son chagrin : Oubliez peine et lassitude, Partez, mon cher, partez soudain. Courez, volez à tire d'aile, Crevez vingt coursiers, s'il le faut ; Près de l'ami qui nous appelle, On ne peut arriver trop tôtSCÈNE VIII.
BARON, seul
Il ne me reste pas un écu ; mais Lathorillière va payer pour moi, à charge de revanche, et ce soir en roule, nous nous amuserons à répéter nos rôles, s'il en a besoin. Pour moi, je peux m'en dispenser. Il est aussi facile d'apprendre les vers et la prose de Molière qu'il est impossible de les oublier.
Air du Vaudeville des Amants sans Amour.
Des acteurs que l'on cite en France, Partout je suis le plus vanté, Mais j'écris, et sans espérance D'aller à la postérité. Que d'épines dans la carrière, Et que de peines pour glaner Dans le vaste champ où Molière À pleines mains sait moissonner !SCÈNE IX. Baron, Madame Robert.
MADAME ROBERT
Je viens dire à monsieur que Monsieur Lathorillière n'est pas encore ici.
BARON
Pas encore ! Qui pour le retenir ?
MADAME ROBERT
Il faut si peu de chose.
BARON, à part
La représentation du Bourgeois gentilhomme serait-elle retardée ? La Thorillière ne viendrait-il plus ?
En souriant.
Et je n'ai ni voilure, ni argent, la position est charmante.
MADAME ROBERT
L'ami de Monsieur aura peut-être eu la fantaisie de déjeuner en chemin, et je conseille à Monsieur de l'attendre à table.
BARON
Il m'est impossible de manger seul.
MADAME ROBERT
Quand Monsieur ne prendrait qu'un consommé ?
Consommé : Bouillon succulent d'une viande très cuite, contenant une plus grande proportion de substances animales que le bouillon ordinaire, et susceptible de se prendre en gelée par le refroidissement. [L]
BARON
Le consommé ne me réussit pas.
Il se retourne et voit La Thorillière.
Ah ! Le voilà.
SCÈNE X. Les Mêmes, La Thorillière.
LA THORILLIÈRE
Oui, mon cher Baron, un peu las, un peu soucieux ; mais je sens que cela se dissipe, je te trouve, et sûrement nous ne tarderons pas à dîner.
À part.
Sans lui, j'en serais loin.
BARON
On n'arrive pas plus à propos.
MADAME ROBERT
Et je suis aux ordres de Monsieur_le_Baron.
LA THORILLIÈRE, à Baron
Elle te prend pour un homme de qualité.
BARON
Laisse la faire.
À Madame Robert.
Hors-d'oeuvres à votre choix, suivis de cinq ou six plats bien fins, bien soigner...
LA THORILLIÈRE
À merveille.
BARON
Et le meilleur vin possible.
MADAME ROBERT
Du nectar, ma cave en est pleine.
LA THORILLIÈRE, à Baron
Du nectar ! Bravo.
BARON, à Lathorillière
Air : La Loterie est la chance.
Mon ami, je veux te plaire, Et te sers selon tes goûts.MADAME ROBERT
Je me charge de la table.
LA THORILLIÈRE
Nous y passerons le jour.
Ensemble.
BARON
Mon ami, je veux te plaire Et te sers selon tes goûts : En amour, en bonne chère Je sais que tu les à tous.LA THORILLIÈRE
Oui, morbleu, tu sais me plaire, Tu me sers selon mes goûts. En amour, en bonne chère, Tu sais que je les ai tous.MADAME ROBERT
À l'instant je vais j'espère Vous servir selon vos goûts : En bon vin, eu bonne chère, Commandez, tout est à vous.MADAME ROBERT
À l'instant, etc...
LA THORILLIÈRE
Oui, morbleu, etc.
BARON
Mon, ami, etc.
SCÈNE XI. Baron, La Thorillière.
LA THORILLIÈRE
Parbleu, tu me venges bien de ma femme qui me croit dans le plus grand embarras.
BARON
Madame de La Thorillière est toujours emportée ?
LA THORILLIÈRE
Toujours jalouse comme un tigre.
BARON
Voilà ce que c'est que d'être beau garçon.
LA THORILLIÈRE, en riant
C'est le mot. Si bien donc que ma femme et moi nous nous sommes querelles, fâchés, brouillés à une lieue d'ici, au point que je l'ai laissée dans la voiture à laquelle, il lui a plu de faire reprendre la route de Paris où elle emporte son humeur et mon argent ; car tu sauras que c'est elle qui tient la bourse, mais la tienne est à mon service.
BARON
La mienne, mon ami ! elle court la poste.
LA THORILLIÈRE
Ta bourse court la poste.
BARON
À l'adresse d'un créancier qui m'a découvert ici, et je n'ai pas un écu.
LA THORILLIÈRE
Parbleu, pour un homme d'esprit, ta conduite n'a pas le sens commun ; voyager et donner tout ce que l'on a.
BARON
Se brouiller en route avec sa femme, et la laisser là !
LA THORILLIÈRE
Tu n'y aurais pas tenu, mais au fait...
BARON
Le fait, c'est que nous comptions l'un sur l'autre, et que, ni l'un ni l'autre nous ne possédons un denier.
LA THORILLIÈRE
C'est charmant.
BARON
Et voilà Auguste et Cinna s'en allant à la cour, à jeun et à pied.
LA THORILLIÈRE
Air du Vaudeville du Panorama.
Avec de l'eau, buvons rasade, Célébrons les faveurs du sort, Chantons la brillante ambassade Que nous allons faire à Chambord. Mon cher Baron, c'est grand dommage Que nous n'ayons pas en chemin, Pour camarades de voyage Et la Rancune et Ragotin.BARON
Tu en ris, c'est le plus sage.
LA THORILLIÈRE
Le plus sage c'est de commencer par nous mettre à table.
BARON
Dans une auberge où nous ne sommes pas connus ! Jamais, l'honneur avant tout.
LA THORILLIÈRE
Surtout après le dîner.
BARON
Air : Quand la jeune écolière.
De Thalie et de Melpomène, Méritons les haute faveurs, Et partout, comme sur la scène, Soyons nous mêmes nos censeurs, Chez les acteurs qu'elle rassemble, Et dont l'âme ennoblit l'élan, Le public aime à voir ensemble L'homme honnête, et l'homme à talent.LA THORILLIÈRE
Ce que tu dis est superbe ; mais en pareil cas on s'exécute... et si j'avais un bijou, je le déposerais ici pour vingt-quatre heures.
BARON, montrant une tabatière d'or à portrait
Tu veux que je mette le Roi en gage ?
LA THORILLIÈRE
Non, mais...
BARON, montrant le revers de sa montre
Ou la dame de mes pensées ?
LA THORILLIÈRE
Pourquoi pas ?
BARON
Pourquoi pas !
LA THORILLIÈRE
Qu'elle te donne à dîner ici, ou chez elle, n'est-ce pas la même chose ?
BARON, sans lui répondre
Air : Quoi, vous partez sans que rien vous arrête.
Partons, mon cher, sans que rien nous arrête.LA THORILLIÈRE
Mais encore une fois.SCÈNE XII. Les Mêmes, Derval.
DERVAL, vivement
J'ai deviné juste ; c'est Monsieur Baron.
BARON
Moi-même, mon cher Derval.
Ils s'embrassent.
LA THORILLIÈRE, bas à Baron
Un de tes amis ! Il va nous prêter de l'argent.
BARON, bas à Lathorillière
C'est un peintre.
LA THORILLIÈRE, bas à Baron
N'en parlons plus.
DERVAL, à Baron
Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis que vous avez donné l'Homme à bonnes Fortunes, et je brûlais de vous en faire mon compliment.
LA THORILLIÈRE
Il prend bien son temps.
DERVAL
Air : En deux moitiés, dit-on le sort.
Dans cet ouvrage, plein d'esprit, Et que l'on ne peut trop connaître, Vous vous montrez, chacun le dit, Le digne élève du grand maître. De Momus, Baron comme acteur, Reçut des faveurs peu communes ; Toujours, comme acteur comme auteur, Il est l'homme à bonnes fortunes.LA THORILLIÈRE
Le fripon s'est pris pour modèle.
BARON
Ah !... Messieurs.
DERVAL
Même air.
Sur terre l'Amour pèlerin, No rencontrait pas de cruelle, Tout lui cédait, mais un matin, Voila que Vénus le rappelle. Or, ce dieu ne pouvant, dit-on, Poursuivre son pèlerinage, En partant, il chargea Baron D'achever pour lui le voyage.LA THORILLIÈRE, à Baron
Il sera long le voyage, et dans ce moment-ci, tu n'es pas de force à l'entreprendre.
BARON
Rassure-toi, ce n'est qu'un conte.
DERVAL, à Baron
Ce qui n'en est pas un, c'est le souvenir que j'ai conservé des leçons que vous avez eu la complaisance de me donner, et j'aurais continué la comédie si j'avais eu une étincelle de votre talent ; j'en étais si loin que je me suis jeté dans la décoration.
BARON
Avec succès, je le sais.
DERVAL
J'en suis ravi, mais ce que vous ne savez pas, c'est l'espoir que j'ai conçu lorsque j'ai appris que vous étiez ici avec Monsieur de La Thorillière.
LA THORILLIÈRE et BARON
Quel espoir ?
DERVAL
J'aime la nièce de Madame Robert, l'hôtesse de cette auberge, j'en suis aimé. J'accours de Paris pour la voir, j'apprends en arrivant qu'elle est destinée à un autre, et pour peu que vous me secondiez, Adèle est à moi ; vous savez si bien déjouer les tuteurs.
BARON
Si Molière était ici, j'en répondrais.
DERVAL
Monsieur Molière ! Il me protège, et moi je l'admire.
LA THORILLIÈRE
Vous l'admirez, jeune homme, nous vous servirons.
DERVAL, vivement
Je réussirai.
LA THORILLIÈRE, à Baron
C'est peut-être un dîner que le ciel nous présente.
Vivement à Derval.
Vous aimez la jeune personne ? Quels sont vos protecteurs auprès d'elle ?
DERVAL
Son amour et l'amitié de sa tante à qui je viens de dire qui vous êtes, et qui est enchantée de vous avoir.
LA THORILLIÈRE
Bon.
BARON
Et vous avez contre vous ?
DERVAL
Monsieur le Simple.
LA THORILLIÈRE
Le nom promet.
BARON
Son pays ?
DERVAL
Champenois.
LA THORILLIÈRE et BARON
Champenois !
LA THORILLIÈRE
De mieux en mieux.
DERVAL
Causeur éternel qui sait tout, prévoit tout, et croit à tout.
LA THORILLIÈRE, à Derval
À merveille !
À Baron.
Et tu vois comme la providence nous sert.
À Derval.
L'hôtesse vous protège, vous allez être notre caution auprès d'elle...
DERVAL
Votre caution ?
LA THORILLIÈRE
Vous saurez pourquoi.
BARON
Ton appétit me désarme, et je me rends ; mais comment tromper ce Monsieur qui prévoit tout ?
LA THORILLIÈRE
Comment ?... Mais...
BARON et DERVAL
Ensuite ?...
LA THORILLIÈRE, à Derval
Eh ! Ventrebleu, un instant, vos désirs vont plus vite que mon imagination ; et quand celle de Baron est en défaut, il est tout simple que la mienne se fasse attendre ; mais l'inspiration viendra, d'ailleurs, le mariage est une si belle chose.
BARON
Qui le sait mieux que toi ?
LA THORILLIÈRE, à Derval
Air du Vaudeville de Jean-Monnet.
Marier est ma folie, El vous aurez voire tour ; Les fiIletreo qu'on marie, Servent l'hymen et l'amour. Courtisans Complaisants, Quand vous épousez vos belles, ce sont des roses nouvelles Qui reviennent aux galants.DERVAL, malignement à La Thorillière
Même air.
De l'objet qui vous engage, Ami tendre, époux chéri, Des douceurs du mariage, Vous parlez en bon mari ; Courtisans Complaisants, Quand, etc.LA THORILLIÈRE
Vous êtes malin, Monsieur Derval, et si ma femme écoutait aux portes, je ne répondrais pas de vous ; Madame Honesta n'entend pas raillerie ; mais nous n'avons pas une minute à perdre...
Prélude de l'air suivant.
BARON, LA THORILLIÈRE, DERVAL
Qu'est-ce ?
SCÈNE XIII. Les Mêmes, Madame Robert, Adèle, Servantes.
MADAME ROBERT, ADÈLE, Servantes, Valets
Air : Honneur à monsieur de la Grinaudière.
Honneur, honneur cent fois honneur À Baron, à La Thorillière.Remerciements de l'un et de l'autre.
ADÈLE
Un goût sur les éclaire, Tous les deux nés pour plaire, De Momus fixent la faveur. Honneur, honneur, cent fois honneur À Baron, à La Thorillière.LA THORILLIÈRE
Je ne connais qu'une manière de remercier Madame Robert, c'est de l'embrasser, si elle y consent.
MADAME ROBERT, allant au devant
Si j'y consens !
BARON, à Adèle
Pour vous, Mademoiselle, vous en serez quitte pour une réponse.
ADÈLE
Laquelle, Monsieur ?
BARON
On prétend que vous avez fait un choix ?
ADÈLE, regardant Derval
Ou prétend çà, Monsieur ?
BARON
On ajoute que vous nous l'avouerez, si nous vous pressons.
ADÈLE
Si vous me pressez ?... Ce n'est guères la peine.
LA THORILLIÈRE et BARON
Non ?
ADÈLE
Air : Il était charmant et bien fait.
On peut bien lire dans mon coeur, Combien d'aimer je suis contente, Je viens de dire à mon tuteur, Que je l'avais dit à ma tante. Derval qui tout bas me sourit. Derval a du vous en instruire ; Il ne ment pas, et ce qu'il dit, J'ai du plaisir à le redire.DERVAL
Vous l'entendez.
BARON
Mon ami, cet aveu est franc, très franc, et l'entreprise est digne de nous ; mais encore une fois, que prétends-tu faire ?
LA THORILLIÈRE
Ce que je prétends faire ?
SCÈNE XIV. Les Mêmes, Brunot.
BRUNOT
Madame Robert, la diligence toute pleine de musiciens, sans compter une malle à l'adresse de M. Baron.
À Baron et à La Thorillière.
Vous la trouverez dans la chambre où vous allez dîner.
LA THORILLIÈRE, à Baron
Ce sont nos costumes, et ceux du ballet indien ; ma femme s'était chargée de les faire partir.
BARON
Nos costumes ! Parbleu, leur arrivée ici me fait naître une idée...
DERVAL
Sur notre mariage ?
BARON
Sans doute ; mais pour que cette idée eût du succès, il faudrait que le tuteur fût d'une crédulité sans exemple.
MADAME ROBERT
Sans exemple ! Oh ! Je vous garantis que Monsieur le Simple est votre homme : il croit aux sorciers, aux revenants, aux tireurs de cartes ; un de ces fripons-là s'est diverti à lui annoncer qu'un jour il serait un grand personnage à la cour d'un grand monarque.
BARON et LA THORILLIÈRE
Il le croit ?
MADAME ROBERT
Au point qu'il ne cesse d'en parler.
BARON, aux deux amants
Votre hymen est sûr.
MADAME ROBERT, ADÈLE et DERVAL
Comment !
LA THORILLIÈRE, à Baron
J'entends. D'avance, nous allons prendre l'esprit des rôles que nous sommes au moment de jouer.
BARON
Et tâcher de faire aujourd'hui, du tuteur d'Adèle, ce que demain, nous ferons du Jourdain de Molière.
ADÈLE
Ce que c'est que l'esprit !...
BARON
Vous, Madame, préparez celui du tuteur, éveillez son amour-propre, dites-lui, répétez-lui qu'il vient de vous arriver deux souverains étrangers qui out des vues sur lui.
MADAME ROBERT
Deux souverains ?... C'est bon, ensuite ?...
BARON, à Madame Robert
On a déposé dans cette chambre la malle qui renferme les habits dont nous aurons besoin, nous allons les y prendre, y boire votre nectar...
LA THORILLIÈRE
C'est cela.
BARON
En attendant le repas de noce, et dans quelques instants Derval viendra vous instruire de ce que vous aurez à faire.
MADAME ROBERT
Je le ferai.
DERVAL
Le repas de noces, dites-vous ? Et le contrat ?
LA THORILLIÈRE
Soyez tranquille, vous aurez le diplôme.
ADÈLE et DERVAL
Le diplôme !
BARON
C'est-à-dire votre contrat de mariage ; vous le ferez signer.
DERVAL
Je comprends.
ADÈLE
Et moi, quel sera mon rôle ?
BARON
Envoyez-nous les musiciens, peut-être en aurons-nous besoin ; du reste, soyez aux aguets, et vous nous entendrez à demi-mot.
LA THORILLIÈRE
Le temps presse, nous ne pouvons dîner trop tôt...
BARON et DERVAL
Plus de délai.
LA THORILLIÈRE
Air : Vaudeville du Méléagre Champenois.
Gaiement ensemble, usons de finesse, L'espoir nous luit, le succès nous attend.DERVAL
Ici, Momus à nos désirs propice, Pour nous servir, s'unit avec l'amour, Et le plaisir, sous leur aimable auspice, Sera pour nous le saint de chaque jour.ENSEMBLE
Gaiement, etc.LA THORILLIÈRE
Allons rêver à notre personnage, Le concerter la bouteille à la main : En pareil cas, et pour être plus sage Il faut toujours choisir le meilleur vin,ENSEMBLE
Gaiement, etc.MADAME ROBERT, les interrompant
Plus bas, le cousin ne peut tarder, séparons-nous.
En chantant cet air, à demi-voix, Baron, La Thorillière et Derval entrent dans la chambre où ils doivent dîner. Adèle sort d'un autre côte.
ENSEMBLE
Gaiement, etc.
Le Simple arrive par la porte du fond, sur la ritournelle qui termine l'air.
SCÈNE XV. Madame Robert, Le Simple.
LE SIMPLE
Je suis enchanté, cousine, enchanté, ravi, transporté. J'ai passé une heure sur la grande route ; quel mouvement ! Quel empressement ! Le chemin est couvert de chevaux, de courriers, de postillons, de voitures...
MADAME ROBERT
Un mot...
LE SIMPLE
Et des amis, des connaissances de Paris... On m'appelait à droite, on m'appelait à gauche. Venez-vous de Chambord ? Allez-vous à Chambord, Monsieur le Simple ? Vous verra-t-on à Chambord ? Eh ! Oui, Messieurs, on me verra à Chambord.
MADAME ROBERT
Mais, de grace...
LE SIMPLE
Et des détachemenTs de gardes-suisses, de gardes-françaises ; des chevaux-légers, des mousquetaires gris, des mousquetaires noirs.
MADAME ROBERT
Finirez-vous ?
LE SIMPLE
Et le bruit de la trompette ! J'en suis fou... Il inspire la valeur, il mène à la gloire, à la victoire, au Temple de Mémoire.
MADAME ROBERT
Pour la dernière fois taisez-vous, ou je ne vous dirai pas que vous êtes, au moment de voir accomplir la prédiction que l'on vous a faite.
LE SIMPLE
La prédiction ! Ah ! Parlez, cousine, parlez. Vous savez que je ne parle que pour ne pas laisser tomber la conversation.
MADAME ROBERT
Apprenez donc que vous allez être présenté à deux souverains.
LE SIMPLE
À deux souverains !
MADAME ROBERT
Ils ont passé par Troyes, ils y ont entendu parler de vous...
LE SIMPLE
De moi ! Il serait possible ! Deux souverains !... On vous l'a dit ?
MADAME ROBERT
Mieux que çà, je les ai vus.
LE SIMPLE
Vus ? Quand ?
MADAME ROBERT
Ils viennent d'arriver incognito.
LE SIMPLE
Où ?
MADAME ROBERT, mystérieusement
Ils dînent là.
LE SIMPLE
Là ?... Dans votre auberge ?... Oh ! Qu'on ne m'endort pas comme çà !
Prélude.
Hein ?
MADAME ROBERT
Paix !
DERVAL, dans la chambre, avec d'autres voix
Air : de Monsieur Doche.
En bécarre, en dièse, en bémol, Célébrons l'auguste présence, Exaltons la haute puissance Du grand Turc, et du grand Mogol.LE SIMPLE
Le grand Turc, et le grand Mogol !DERVAL, et autres voix
Heureux qui peut les voir sans cesse, Qui naît et meurt dans leurs climats : Si le bonheur est ici bas, Il n'est qu'auprès de leur hautesse.DERVAL, et autres voix
Célébrons, etc.SCÈNE XVI. Les mêmes, Derval.
DERVAL, en grand habit à la française
Madame Robert, les deux potentats trouvent votre dîner parfait, ils ne mangent pas, ils dévorent, et je vous prie d'en féliciter votre maître d'hôtel.
LE SIMPLE, à part
Il n'y a plus à en douter.
MADAME ROBERT
Monsieur le truchement, je suis ravie que d'aussi grands seigneurs daignent avoir de l'appétit chez moi.
DERVAL
J'ai ordonné qu'on préparât leur café, c'est ici qu'ils vont le prendre, et vous voudrez bien y faire apporter les tapis et les coussins que je vous ai demandés... Pardon de l'embarras que je vous cause.
MADAME ROBERT
Air : Allez trouver votre jeune fermière.
Ah ! Ne craignez, ni mes soins, ni ma peine, Non, non jamais je n'eus un jour si beau.À demi voix, à Derval.
Vous le voyez, et j'en étais certaine, Le cher cousin donne dans le panneau.LE SIMPLE, à part
Deux potentats qu'ici le sort amène ! Je les verrai, cela doit être beau ; Mais, mais, pour moi, vraiment, j'en suis en peine, Que doit-il donc se passer de nouveau ?DERVAL
Il faut doubler, et de soins et de peine. Pour tous ici, c'est un moment fort beau.À madame Robert.
Oui, je le vois, oui la chose est certaine, Le cher cousin donne dans le panneau.MADAME ROBERT, s'en allant
Ah ! Ne craignez, etc.DERVAL, rappelant Madame Robert
Madame Robert...
MADAME ROBERT
Monsieur le truchement...
Derval lui parle bas en montrant le Simple.
DERVAL
Ne serait-ce pas là ?...
Madame Robert lui fait entendre que c'est le Simple dont elle a l'air de faire un grand éloge.
LE SIMPLE, à part, pendant cet entretien muet
Truchement !... Oui je m'en souviens, le truchement est un savant qui vous explique dans la langue que vous connaissez ce qu'un étranger vous dit dans la langue que vous ne connaissez pas, de manière qu'un truchement parle pour lui et pour les autres, c'est une jolie place.
SCÈNE XVII. Derval, Le Simple.
DERVAL, saluant le Simple
Monsieur, je rends grâce au hasard qui me procure l'avantage de faire connaissance avec Monsieur le Simple.
LE SIMPLE
Oui, Monsieur, c'est moi qui le suis, et je ne reviens pas de la surprise que Madame Robert m'a causée, en m'apprenant que son auberge est honorée de la présence du grand Turc et du grand Mogol.
DERVAL
Eux-mêmes.
LE SIMPLE
Ces puissants monarques, dont l'un possède du côté de l'Orient vers l'Occident...
DERVAL
Ils vont à Chambord passer quelques jours avec Louis XIV, et sans faste, sans suite.
LE SIMPLE
En voisins.
DERVAL
C'est le mot, et voyez comme le hasard vous sert.
LE SIMPLE
Le hasard ? Il est incroyable, et à propos de lui, de ses caprices, de ses bizarreries, vous saurez qu'un jour... Il y a tout au plus six mois...
DERVAL
Permettez.
LE SIMPLE, à part
Quel causeur !
DERVAL
Le hasard nous conduit à Troyes...
LE SIMPLE
Ma ville natale, que j'aime, que j'habite, rue Caquet, à gauche, en arrivant par...
DERVAL, l'interrompant
Le hasard nous y fait loger dans une auberge, où l'on vante votre mérite.
LE SIMPLE
Je gage que c'est aux trois aveugles, à moins que ce ne soit...
DERVAL, l'interrompant
Un autre hasard nous amène chez madame Robert, mêmes éloges de votre esprit, de votre instruction, de votre amabilité : j'en parle aux souverains dont j'ai l'honneur d'être l'interprète, chacun d'eux veut avoir un secrétaire français, et demain, ce soir peut-être, vous serez ce favori, ce confident, ce dépositaire unique des moindres pensées de l'un, ou de l'autre.
LE SIMPLE
Moi ! Dites-vous ? Moi ! Je serais ? Je deviendrais !... Oh ! Oui, je l'ai vu dans les cartes ; j'étais en carreau, le prince en coeur...
DERVAL, l'interrompant
Air : J'ai vu partout dans mes voyages.
Oh ! La belle place que celle De confident d'un prince Indien ! De jour en jour, faveur nouvelle, Accroît, et son rang et son bien, Par les lois mêmes de l'Empire ; À tel point il est honoré, Que lorsque sa hautesse expire, Avec elle il est enterré.LE SIMPLE
Badinez-vous ? Comment ? Quand le grand Mogol meurt, on enterre son secrétaire avec lui ?
DERVAL
Toujours, et dans une grotte magnifique.
LE SIMPLE
Je ne veux ni de la place, ni de la grotte.
DERVAL
Vous avez tort, c'est un honneur...
LE SIMPLE
Au diable cet honneur là. Et le secrétaire du grand Turc, de quelle manière est-il traité ?
DERVAL
Très richement, et des appointemenTs considérables le dédommagent des sacrifices qu'il est obligé de faire.
LE SIMPLE
Des sac...
DERVAL
Air : Du partage de la richesse.
Dans ce pays il est d'usage, Que l'honorable confident, Ne contracte de mariage, Qu'après la mort du grand Sultan. Alors, il redevient son maître, Et dégagé de tout travail, Il choisit d'épouser ou d'être, Premier eunuque du sérail.LE SIMPLE
Eunuque ! Moi ! Je ne m'en soucie pas, j'épouserai ; mais la langue turque...
DERVAL
Vous n'en aurez pas besoin, et je vous communiquerai les volontés du grand seigneur. Tâchez de l'habituer à vous voir, et j'espère qu'il m'ordonnera de vous faire signer votre diplôme.
LE SIMPLE
Mon dip...
DERVAL
C'est-à-dire votre brevet au bas duquel vous mettrez votre signature, si vous êtes admis ; du reste, aucun des des deux souverains ne sait votre langue.
LE SIMPLE
Du tout ?
DERVAL
Ils ne connaissent et ne prononcent en français que les noms des vins et des liqueurs que l'on boit en France...
LE SIMPLE
Ils les aiment ?
DERVAL
Infiniment ; ainsi, vous n'avez qu'un moyen de leur donner une idée de votre esprit et de votre gaieté, c'est d'aller, de venir, de parler.
LE SIMPLE
Laissez-moi faire.
DERVAL
Ils ne vous comprendront pas, jasez, à tort et à travers...
LE SIMPLE
Vous serez content.
DERVAL
Air : De la Izidore.
Le bonheur vous appelle, Il faut en profiter, Ce soir, par votre zèle, Sachez le mériter.LE SIMPLE
Oui, le bonheur, etc.
DERVAL
Le bonheur, etc.
Pendant cette reprise, Brunot et trois valets apportent des tapis et des coussins.
SCÈNE XVIII. Les Mêmes, Brunot, valets.
DERVAL, aux valets
Vite, que l'on s'empresse, L'Indien et le Sultan Viendront dans un instant, Le café les attend.LE SIMPLE
De l'ardeur qui vous presse. Des seigneurs si puissants, Si grands, si bienfaisants, Seront reconnaissants.ENSEMBLE.
DERVAL
Le bonheur, etc.LE SIMPLE
Oui, le bonheur, etc.VALETS
Leur grandeur nous appelle, Il faut la contenter. Quand on a même zèle On sait se concerter.Prélude de l'air suivant.
DERVAL, aux valets
Les voici. Eh ! vîte, vîte, allez au devant d'eux.
Ils y vont.
Vous, Monsieur le Simple, vous commencerez par saluer le grand Mogol.
LE SIMPLE
Le grand Mogol ? Je crains de lui plaire.
DERVAL
N'ayez pas peur.
>Sur l'air que l'on reprend, Baron et La Thorillière arrivent les mains appuyées sur les épaules de deux valets, et prennent place sur les tapis. Baron est en grand turc, La Thorillière en grand Mogol.
SCÈNE XIX. Les Mêmes, Baron, La Thorillière.
DERVAL, à le Simple, après l'air
Allez.
Le Simple met un genou en terre, et s'incline devant le grand Mogol.
Plus bas... Encore.
La Thorilliere prend le Simple par le menton, et le regarde longtemps.
LA THORILLIÈRE
Ossa, carigar, soter.
LE SIMPLE, à Derval
Que dit sa hautesse ?
DERVAL, à le Simple
Qu'elle vous trouve charmant.
LE SIMPLE
Tant pis.
À l'instant même, Madame Robert et Adèle apportent le café qu'elles déposent sur une petite table que l'on place entre le Turc et le Mogol.
DERVAL, à le Simple
Le café, le café.
LE SIMPLE
Vitesse, adresse, prêtesse.
Madame Robert et Adèle remplissent les tasses.
Dépêchons, dépêchons, présentons.
Le Simple donne une tasse au Grand Turc, et Derval sert le grand Mogol.
LE SIMPLE
Air : On dit par tout le monde.
Son goût est balsamique, Son parfum est divin : C'est de la Martinique, Le Moka le plus fin.ADÈLE
Combien je suis contente, De voir votre grandeur ! Pour la nièce et la tante, Ah ! Quel excès d'honneur.ENSEMBLE.
Son goût, etc...
LE SIMPLE
Laissez-moi faire, je vais chanter, amuser le grand turc.
DERVAL
Bon.
Pendant le morceau suivant, le Grand Turc et le Grand Mogol prennent, de suite, plusieurs tasses de café qui leur sont servies par Madame Robert et par Adèle. Derval a l'air d'expliquer au grand turc ce que le Simple lui chante, et de temps en temps, le grand turc fait des signes d'approbation.
LE SIMPLE
Air : Dans quel canton est l'Huronie.
Où mène-t-on, Joyeuse vie ? Est-ce en Syrie, En Illyrie ? Hé non, non, non, non, non, non, non. Est-ce au Japon, Est ce à Canton, Chez le Huron, Chez le Lapon, Le Lestrigon, Le Mirmidon, Le Bourguignon, Le Matagon ? Non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non. Mais où donc la trouve-t-on, Cette terre que j'envie, Cette heureuse région, Du ciel à jamais chérie ? Quel est le nom, De ce canton, Si beau, si bon ? Vous le verrez, Vous le saurez, Vous y croirez, Quand vous serez, Dans la Turquie, Oui, la Turquie : C'est là le nom, Le joli nom De ce canton Si beau, si bon... Vous vous taisez, c'est à regret. Je vais vous mettre à l'alphabet. Oui, je suis fort sur la grammaire, Or, en français, pour mieux vous plaire, En français, je veux ma foi, Je veux vous faire Babiller avec moi. Seigneur, seigneur, je veux vous faire, Babiller avec moi.Bis.
DERVAL, à le Simple
Des signes, des regards, tout me répond de votre succès.
LA THORILLIÈRE, rendant sa tasse
Ambrosia.
BARON, rendant la sienne
Ambrosia.
DERVAL, à le Simple
Liqueurs, liqueurs.
LE SIMPLE, à Derval
Air : Courons de la blonde à la brune.
Oui, vraiment je vous devine,Au turc et au Mogol.
Vous allez être obéis,Aux valets.
Liqueur fraîche, liqueur fine, Liqueur de tous les pays.Deux valets s'approchent, portant une petite table garnie de bouteilles et de verres.
Je suis leste, Vite et preste, Que mes ordres soient remplis. Gaieté franche, vive allégresse, Sont au fond des flacons : Versons, flattons, Délectons, Enchantons, Contentons, Les parois satisfaits, Du palais Royal de leur hautesse.CHOEUR, excepté Baron et Lathorillière
GaiEté franche, vive allégresse, Sont au fond, etc.Pendant ce choeur, le Simple, un flacon à la main, verse de la liqueur à Baron qui le remercie par signes.
DERVAL, à Baron
Le diplôme.
BARON, à Derval
Le voici.
DERVAL, à Adèle
Encre et plume.
ADÈLE
J'y cours.
BARON, haut
Diploma, franco, diploma.
DERVAL, à le Simple
Vous êtes nommé.
LE SIMPLE
Je suis nommé !... Ah ! Monseigneur !... Mes amis.... Mes bons amis...
CHOEUR
Gaieté franche, etc.DERVAL, à Adèle qui accourt
Eh venez donc ?
ADÈLE, sans lui répondre
Ma tante, ma tante... Une dame bien en colère, et qui fait un tapage terrible.
MADAME ROBERT
Oui dà, voyons ce que c'est.
DERVAL
Et le contrat qui n'est pas signé !
LE SIMPLE
Oui, voyons, et ne souffrons pas qu'elle vienne déranger leurs hautesses.
LA THORILLIÈRE
Je gage que c'est ma femme.
BARON
Ta femme !
DERVAL
Que faire ?
LA THORILLIÈRE, vivement
Ne pas la reconnaître.
BARON et DERVAL
C'est dit.
Madame La Thorillière arrive repoussant tout le monde.
SCÈNE XX. Les mêmes ; Madame La Thorillière.
MADAME LA THORILLIÈRE
Vous m'ennuyez, vous m'impatientez, vous m'excédez...
MADAME ROBERT
Mais, Madame...
MADAME LA THORILLIÈRE
Paix, ma mie. Grands et petits appartements, salles et salons, chambres et cabinets, je veux tout voir ; je suis sûre d'y découvrir le mauvais sujet que je cherche.
LE SIMPLE
Silence, encore une fois, Madame, silence, et sachez qu'il y a ici deux puissances qui trouveront fort mauvais que vous leur étourdissiez la tête.
MADAME LA THORILLIÈRE
Deux puissances !
LE SIMPLE
Le grand Turc, et le grand Mogol.
MADAME LA THORILLIÈRE
Dans cette auberge ! Quel est l'imbécile qui croit me le persuader ?
LE SIMPLE
Moi.
Madame La Thorillière jette les yeux sur Baron et sur La Thorillière.
MADAME LA THORILLIÈRE
Eh ! Mais, ce sont les habits...
Elle s'approche de Baron qu'elle regarde.
BARON
Och, abousalem, diamantine, amor sagitta.
MADAME LA THORILLIÈRE
Hein ?
DERVAL
Cela signifie, que vos yeux sont deux escarboucles qui lancent tous les feux de l'amour.
Escarboucle : Nom que les anciens donnaient aux rubis. [L]
MADAME LA THORILLIÈRE, riant ironiquement
Bon... et d'un.
Elle passe à La Thorillière devant qui elle s'incline.
Air : de Monsieur Doche.
Tant l'honneur passe mon attente, Comment soutenir votre aspect ! Agréez de votre servante Le dévoûment et le respect. Salamalec à sa grandess... Salamalec à l'illustre hautesse... Gloire à mon fripon de mari.LE SIMPLE
Quoi ! Son mari !LA THORILLIÈRE
Alla, Balla, Marabala.MADAME LA THORILLIÈRE
Balla, Maraba !...DERVAL
Cela veut dire que vous êtes folle.
MADAME LA THORILLIÈRE
Folle !
DERVAL
Et que sa hautesse ne vous connaît pas.
MADAME LA THORILLIÈRE
Ah ! Mon mari ne me connaît pas !
À Madame Robert.
Madame...
À Adèle.
Et vous, Mademoiselle.
Elle la prend par le bras, et la mène à son mari.
ADÈLE
Vous me cassez le bras.
MADAME LA THORILLIÈRE
Taisez-vous.
À Lathorillière.
Le voilà ; oui, sans doute, la voilà cette altesse pour qui ta seigneurie m'a laissée en route, cette innocente, si elle l'est encore !
MADAME ROBERT et DERVAL
Si elle l'est ?
MADAME LA THORILLIÈRE, à Madame Robert
Vous vous êtes prêtée à ce beau manège ; mais vous n'y êtes pas...
MADAME LA THORILLIÈRE
Ni vous, madame, et je saurai pour qui vous prenez ma maison.
MADAME LA THORILLIÈRE
Pour ce qu'elle est.
MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL
Air : De Monsieur Doche.
Oh ! Quelle femme, Eh ! Mais, madame, Modérez vous, Écoutez nous.MADAME LA THORILLIÈRE
Eh ! Non, non, non, que l'on redoute...BARON
Alla, Alla.MADAME LA THORILLIÈRE
Que l'on redoute ma colère.LA THORILLIÈRE
Perfide, téméraire, Par tes Alla Tes Marabala, Cesse, cesse, De m'impatienter, Ou l'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Je vais, je vais tout souffleter.Elle se met en devoir de le faire, on s'en défend.
ENSEMBLE.
MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL
Quoi ! L'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Quoi vous voulez tout souffleter ?MADAME LA THORILLIÈRE
Oui, l'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Je vais, je vais tout souffleter.Molière, arrivé depuis un moment est témoin de la colère de Madame La Thorillière, qui donne un soufflet à le Simple.
LE SIMPLE, la main sur sa joue
Monsieur le Truchement, expliquez-moi donc cela ?
SCÈNE XXI. Les Mêmes, Molière.
MOLIÈRE
Courage, madame.
BARON, LA THORILLIÈRE, DERVAL
Molière !
MADAME ROBERT et ADÈLE
Molière !
LE SIMPLE
Molière ! Qu'est-ce que c'est çà ?
MOLIÈRE, à Madame La Thorilliere
Toujours la même.
MADAME LA THORILLIÈRE
Oui, toujours, parce que j'ai toujours raison.
MOLIÈRE, se retournant
Eh ! Mais, c'est Baron et La Thorillière !
LE SIMPLE
Baron et Lathorillière ! Je suis joué.
MADAME LA THORILLIÈRE, avec colère
Dites donc le grand Turc et le grand Mogol !
MOLIÈRE
Ah ! Ah !
BARON, LA THORILLIÈRE
Air : De la Baronne.
C'est l'oeil du maître, On voudrait en vain le tromper : D'un regard il sait tout connaître, Et rien ne saurait échapper, À l'oeil du maître.MOLIÈRE
Votre camarade, voilà le mot.
MADAME LA THORILLIÈRE
Finissons.
MOLIÈRE
Madame... Oui, finissons, et sachons...
MOLIÈRE
Monsieur... Un moment, s'il vous plaît, tous les deux un moment, et permettez d'abord que je remercie mes amis de l'intérêt qu'ils prennent au succès de ma pièce... Car je suppose que vous répétiez une partie du quatrième acte.
LA THORILLIÈRE
À peu-près, et voilà notre Jourdain.
LE SIMPLE
Votre Jourdain ! Quelque fripon comme vous ?
MOLIÈRE
Quelque fripon, monsieur ? Vous vous trompez, Monsieur Jourdain est un honnête bourgeois, attendu à Chambord, et s'il y réussit, peut-être ne serez-vous pas fâché de le connaître.
BARON
S'il y réussit ?
LA THORILLIÈRE
Vous en doutez ?
BARON, à le Simple
Air : Permettez, je vous en supplie.
Jourdain qui vous met en colère, Demain à la cour présenté, Aura demain, comme son père, Le brevet d'immortalité, Guidé par son puissant génie, Corneille y conduit ses héros, Molière inspiré par Thalie, Y mène ses originaux.LE SIMPLE
Je n'entends rien à tout ce galimatias, sinon que la tante et la nièce, le grand Turc et le grand Mogol sont les complices du prétendu truchement qui, je le vois, n'est autre chose que Derval, et Derval n'aura pas Adèle.
DERVAL
Je n'aurai pas Adèle !
Baron et La Thorillière expliquent à Molière le sujet de la querelle.
MADAME LA THORILLIÈRE
Comment ? Quoi ? Cette jeune personne n'est pas ?...
À son mari.
Je respire.
LA THORILLIÈRE, à sa femme
Quel délire !
LE SIMPLE, à Derval qui le presse
Jamais, jamais.
MOLIÈRE, à Baron
Monsieur le Simple... un mot.
LE SIMPLE
Non.
MOLIÈRE
Un seul mot.
LE SIMPLE
Non, non, et mille fois non.
LE SIMPLE
Sachez que je suis son tuteur.MOLIÈRE
Sachez que de toute la France, Je suis le plus grand marieur : Grands, et petits, âge et fortune, J'arrange tout.LE SIMPLE
Contes en l'air.LE SIMPLE
Ah ! Sûrement vous me parlez là de gens riches, et Derval n'a rien.
MOLIÈRE
Je viens de perdre le peintre-décorateur de mon théâtre, et Derval le remplace.
DERVAL
Moi !
MADAME ROBERT et ADÈLE
Derval !
MOLIÈRE
Avec mille écus d'appointements.
LE SIMPLE
Mille écus !
ADÈLE et DERVAL
Monsieur Molière !
LE SIMPLE, à Molière
Mille écus, c'est un Pérou, un Pactole, et vous avez raison de dire que vous arrangez tout.
À Baron et à La Thorillière.
Oui, oui, ces mille écus là nous raccommodent. Quoique vous m'ayez pris pour un sot, vous n'êtes pas les premiers qui l'avez cru, mais à présent vous voyez ce qui en est... Vous, Adèle...
SCÈNE XXII. Les Mêmes, Brunot.
BRUNOT, accourant
Madame, Madame...
LE SIMPLE
Impossible de rien dire.
BRUNOT
Quatre voitures qui arrivent ensemble, et qui sont remplies, à ce qu'ils disent, de Luciles, de Dorantes, de Dorimènes, de Nicoles, de Jourdains, enfin d'une foule de personnes dont je ne sais pas la condition.
MOLIÈRE
C'est toute ma troupe : grand dîner, Madame Robert, grand dîner, sur mon compte, auquel vous ajouterez la dépense des deux souverains, qui seront assez complaisants pour se remettre à table avec nous.
BARON et LA THORILLIÈRE
Très volontiers.
MOLIÈRE
Nous allons y célébrer les fiançailles des deux futurs, et demain, en repassant, nous serons leur épithalame, le verre à la main.
LE SIMPLE
Leur épithalame, Monsieur Molière ? Nous la composerons ensemble ; vous m'avez l'air d'un garçon d'esprit.
VAUDEVILLE.
DERVAL
Air : de Monsieur Doche.
Oui, vraiment, monsieur l'érudit, Molière que j'honore, Est plein de finesse et d'esprit, Mais il a mieux encore ; La raison le suit : Toujours il séduit, Et toujours il éclaire ; Mais que de Scapins, Que de Trissotins Survivront à Molière !CHOEUR
Survivront, etc.MOLIÈRE
Toujours des Agnès enverront Leurs tuteurs à l'école ; Toujours des Tartuffes sauront Nous tromper sur parole. Toujours des Purgons Feront aux Orgons, Des frais d'Apothicaire, Et que de Jourdains, De Georges Dandins, Survivront à Molière !CHOEUR
Survivront, etc.BARON
Toujours ailleurs, comme à Paris, De tendres infidèles, De leurs jeunes ou vieux maris, Feront des Sganarelles. Toujours des fâcheux, Et des ennuyeux, Nous rompront en visière, Et que d'Harpagons, Que d'adroits fripons, Survivront à Molière !CHOEUR
Survivront, etc.443 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0