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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Ou la Veille de la Première Représentation du Bourgeois Gentilhomme

Le Voyage de Chambord

Desfontaines-Lavallée, Henri Dupin· créée en 1808· 443 vers· 11 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris sur le THÉÂTRE DU VAUDEVILLE, le 11 Juillet 1808.

Personnages

  • MOLIÈRE, M. CHAPELLE
  • BARON, M. VERTPRÉ
  • LA THORILLIÈRE, M. HYPOLITE
  • DERVAL, M. GUÉNÉE
  • LE SIMPLE, M. JOLY
  • DUMONT, M. FONTENAY
  • BRUNOT, M. CARLE
  • MADAME LA THORILLIÈRE, Madame BAUDIN
  • MADAME ROBERT, Madame DUCHAUME
  • ADÈLE, Mlle. DESMARES
  • VALETS

Le Théâtre représente une salle d'auberge. Au lever de la toile, Madame Robert est assise devant une table, parcourant la carte des mets qu'elle peut donner, Salmi est debout auprès d'elle.

SCÈNE PREMIÈRE. Madame ROBERT, Salmi.

MADAME ROBERT

Hum.... hum... hum.... et coetera, et coetera. Bien, Monsieur Salmi, très bien.

Air du Vaudeville de l'Asthénie.

Oui, j'applaudis à votre choix, Variété c'est ma devise ; Elle satisfait à la fois, Et gourmandise et friandise. Consommés pour les jeunes gens, Pour les vieillards, légers potages, Pour les abbés, des ortolans, Et des aloyaux pour les pages.

En se levant.

C'est cela... Rangez cette table, retournez à votre cuisine, et ne perdez pas une minute ; dans quelques heures nous aurons comtes et chevaliers, Barons et Marquis, comédiens et comédiennes, danseurs, danseuses, musiciens. Promptitude, attention, prévenances pour tout le monde. Allez.

SCÈNE II.

MADAME ROBERT

Il ne manque qu'une chose au voyage de Chambord, c'est d'être plus long... S'il durait seulement une année je ferais ma petite fortune. On vient chez moi de préférence, et voilà ce que c'est que de traiter à des prix modérés. Si je gagne sur chaque objet, de quarante-cinq à cinquante pour cent, c'est tout au plus.

SCÈNE III. Madame Robert, Adèle.

ADÈLE

Ma tante, voici les carrés de papier que vous m'avez dit de couper pour écrire la dépense des voyageurs.

MADAME ROBERT

Je te remercie, ma chère Adèle, et je suis enchantée de ton zèle à me seconder. Je présume que tu ne l'es pas moins de ce que tu vois ici depuis quelques jours.

ADÈLE

Oh ! Je vous en réponds, ma tante.

MADAME ROBERT

N'est-ce pas ?

MADAME ROBERT

Patience. Monsieur le Simple vient ici ce matin, Derval y sera de bonne heure ; ils ne se connaissent pas, je les présenterai l'un à l'autre, et j'espère qu'ils se conviendront.

ADÈLE

Monsieur le Simple est mon tuteur, il a le droit de refuser.

MADAME ROBERT

Je suis ta tante, j'ai le droit de parler.

ADÈLE

S'il vous en donne le temps. Lorsqu'une fois il s'est emparé de la parole, impossible de la lui reprendre.

MADAME ROBERT

Voilà trente ans qu'il cause, même en dormant ; mais laissez-moi faire, quand je suis en train, je ne vais pas mal. D'ailleurs, avec ses prétentions à l'esprit, à la finesse, il est si crédule, si bonace, ton cher tuteur, que nous finirons par en faire ce que nous voudrons.

ADÈLE

Il dit que Derval n'est pas plus riche que moi, et çà c'est vrai.

MADAME ROBERT

Derval fera son chemin.

ADÈLE

C'est donc un beau talent que d'être peintre en décorations de théâtre ?

MADAME ROBERT

Si beau que, d'un coup de sifflet, ce talent là vous transporte d'une chaumière dans un palais, d'un palais dans une prison, d'une prison dans le ciel, du Ciel dans l'Enfer...

ADÈLE

Et tout de suite on se trouve dedans ?

MADAME ROBERT

Dehors, je t'expliquerai cela.

ADÈLE

Derval, encor mieux puisqu'il en sait.

MADAME ROBERT

C'est juste.

ADÈLE, voyant le Simple

Mon tuteur !

MADAME ROBERT

Comme il en va dire !

SCÈNE IV. Les Mêmes, Le Simple.

LE SIMPLE

Bonjour, aimable cousine, bonjour chère pupille : voilà longtemps que je ne vous ai vues, la privation a été longue. Je vais m'en dédommager ; il est si séduisant, si ravissant, si consolant de revoir ses amis, ses bons amis ; les gens d'esprit les comptent, les sots ne les comptent pas, je pense comme eux, je prends le temps comme il vient, les gens comme ils sont, les affaires comme elles vont.

Pendant toute cette scène, Madame Robert et Adèle, veulent prendre la parole, elles n'y parviennent pas.

MADAME ROBERT

Mais...

LE SIMPLE

Vous en faites de bonnes, toute la Cour à Chambord, jeunes et vieux, grands et petits, allant et venant, passage continuel, personne à Paris, j'en arrive, j'y vais tous les cinq ou six ans. Peinture, architecture, sculpture, palais, jardins, promenades, rien ne m'échappe, je donne un avis à l'un, une idée à l'autre, s'ils n'en profitent pas, tant pis, ce que je fais, je le sais pour le bien. À l'égard des théâtres, je ne m'y accoutume pas, je ne m'y accoutumerai jamais ; entendre parler des acteurs, et ne pouvoir, n'oser rien dire ! Çà n'est pas supportable...

MADAME ROBERT

Il faut bien...

LE SIMPLE

Continuez, je vous écoute. D'ailleurs, je vais rester quelques jours avec vous, de là, je retourne à Troyes, on m'y désire, on m'y attend ; j'y donne le ton, les modes de la capitale ; voici le dernier goût. J'y sais une fête pour la voisine, un mémoire pour le voisin, ma maison ne désemplit pas, c'est la même que j'habitais du vivant de ma femme, et Dieu merci, je n'y suis plus tourmenté par le revenant qui tous les soirs, vers minuit s'établissait au bout de mon jardin, sous le berceau....

ADÈLE

Le revenant !

LE SIMPLE

Il chantait, il parlait, il appelait, se fâchait, faisait le diable ; moi qui n'ai peur de rien, un jour je pris le parti d'y aller ; mais je fus à peine sous le maudit berceau, que le revenant tomba sur moi, et me poursuivit à coups de cannes jusqu'à la porte de la maison. Il y a loin, et certes il fit bien de finir, car cela commençait rudement à m'impatienter. Croiriez-vous qu'il n'y eut que ma femme qui sut le mettre à la raison ; elle descendait au jardin, quand il s'avisait d'y paraître, ce qui lui arrivait souvent, et tant qu'elle y était, on n'entendait pas le moindre bruit. Heureusement qu'il n'y est pas revenu depuis qu'elle est morte, car je n'aurais su que devenir... Riez, cousine, riez, vous ne croyez pas aux esprits, et moi je vous assure qu'il y en a en Champagne comme ailleurs.

MADAME ROBERT

Si je...

LE SIMPLE

Ah ! Je ne vous ai pas parlé du devin de la rue Quincampoix, qui tire les cartes supérieurement, qui m'a dit ce que j'ai été, ce que je suis, qui a vu dans mes yeux ce que j'ai pensé, ce que je pense, ce que je penserai, qui m'a prédit que je serai le confident, le favori d'un grand souverain. Eh bien ! Vous n'y croyez pas non plus ? Mais laissons cela, un temps passe, l'autre vient, attendons, patientons, voyons, parlons du parti que je vous destine.

La Rue Quincampoix est une rue de Paris perpendiculaire et au nord de la Seine.

MADAME ROBERT et ADÈLE

Du parti...

MADAME ROBERT

Adèle a raison, et songez...

LE SIMPLE

Je songe que vous avez la fureur de parler, et qu'il n'est pas question d'amour, mais de mariage. Est-ce que ma femme m'aimait quand elle m'épousa ? Vous avez peu, très peu, Derval n'a rien ; quelle différence avec le médecin que je vous propose ! C'est un garçon de cinquante à cinquante huit au plus, et qui, dans les environs de Troyes, s'est fait, en malades, le plus joli petit arrondissement qu'il soit possible d'avoir ; nous en causerons à dîner. En attendant, je vais dire un mot à l'un, un mot à l'autre ; cela délasse ; et vous, Adèle, vous dont je suis l'appui, le tuteur, l'ami...

Air de la Poule.

C'est votre bonheur que je veux faire, Et vos refus seraient superflus ; Vous aimez le peintre, mais j'espère Que ce soir vous ne l'aimerez plus.

ADÈLE, vite, de peur d'être interrompue par le Simple, qui veut parler

J'aime sans retour, Chaque jour, Augmente l'amour Du seul objet qui peut me plaire.

LE SIMPLE, s'en allant

C'est votre bonheur, etc.

ADÈLE

Eh bien, ma tante, que faire ? Que dire ?

MADAME ROBERT

Que dire ? Non, toujours non ; je me charge du reste.

ADÈLE

Et Derval qui ne vient pas !

MADAME ROBERT

Il viendra, et toi, ma nièce...

SCÈNE V. Les Mêmes, Brunot.

BRUNOT

Deux voitures dont il sort des messieurs et des dames.

MADAME ROBERT

Aux numéros deux et trois.

ADÈLE, s'en allant

J'y vais.

MADAME ROBERT

Et qu'on leur monte la carte.

BRUNOT

Je la tiens.

En s'en allant, il voit Baron.

Un monsieur tout seul.

Madame Robert va au devant de Baron.

SCÈNE VI. Madame Robert, Baron.

MADAME ROBERT

Monsieur, j'ai bien l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante...

BARON

Madame...

MADAME ROBERT

Parlez, demandez, ordonnez, et vous, vos gens, vos chevaux, vous serez servis à la minute.

BARON

Je n'ai ici, madame, ni mes gens, ni mes chevaux ; j'ai passé quelques jours dans un château voisin, j'en suis venu en me promenant.

MADAME ROBERT

Il fait si beau !

BARON

Et je vous prie seulement de faire avertir Monsieur de la Thorillière, il doit être ici.

MADAME ROBERT

Monsieur de la Thorillière ?

BARON

C'est avec lui que je vais à Chambord.

MADAME ROBERT

Je n'ai pas l'avantage de le connaître, c'est tout simple, mais je cours savoir si j'ai l'honneur de le posséder, et comme sûrement monsieur ne partira pas sans avoir dîné...

BARON

Je l'espère bien, la course que j'ai faite m'a donné beaucoup d'appétit.

MADAME ROBERT

J'en suis ravie, et je puis garantir à monsieur qu'il trouvera ici ce que la terre et la mer fournissent de plus délicat.

BARON

La terre et la mer ! Quelle correspondance !

SCÈNE VII. Les Mêmes, Brunot, Dumont.

BRUNOT

On demande Madame Robert.

MADAME ROBERT

J'y suis.

Elle sort.

BRUNOT, à Dumont

Et vous, Monsieur, voyez si c'est là le monsieur que vous cherchez.

Il sort.

DUMONT

Justement, c'est Monsieur Baron.

BARON

Vous ici, mon cher Dumont, qui vous y amène ?

DUMONT

Une lettre de Monsieur Mondorge.

Il la lui remet.

Il sait que vous dînez ici, et j'ai pris la poste pour venir vous y trouver.

BARON, décachetant

La poste !... Vous m'inquiétez.

Il lit.

Que vois-je ! Mondorge au moment d'être arrêté pour vingt-cinq louis dont il a répondu !... Je n'en ai que vingt dans ma bourse, la voici... à l'égard des cinq autres...

Il voit la table et y court.

Un instant.

Il écrit.

DUMONT, à part

Autant d'obligeance que de talent.

BARON, vivement

Passez chez le caissier de la comédie, et présentez lui le reçu, il vous remettra les cent vingt livres qui vous manquent.

DUMONT

Ah ! Monsieur Baron qu'il est rare !...

SCÈNE VIII.

BARON, seul

Il ne me reste pas un écu ; mais Lathorillière va payer pour moi, à charge de revanche, et ce soir en roule, nous nous amuserons à répéter nos rôles, s'il en a besoin. Pour moi, je peux m'en dispenser. Il est aussi facile d'apprendre les vers et la prose de Molière qu'il est impossible de les oublier.

Air du Vaudeville des Amants sans Amour.

Des acteurs que l'on cite en France, Partout je suis le plus vanté, Mais j'écris, et sans espérance D'aller à la postérité. Que d'épines dans la carrière, Et que de peines pour glaner Dans le vaste champ où Molière À pleines mains sait moissonner !

SCÈNE IX. Baron, Madame Robert.

MADAME ROBERT

Je viens dire à monsieur que Monsieur Lathorillière n'est pas encore ici.

BARON

Pas encore ! Qui pour le retenir ?

MADAME ROBERT

Il faut si peu de chose.

BARON, à part

La représentation du Bourgeois gentilhomme serait-elle retardée ? La Thorillière ne viendrait-il plus ?

En souriant.

Et je n'ai ni voilure, ni argent, la position est charmante.

MADAME ROBERT

L'ami de Monsieur aura peut-être eu la fantaisie de déjeuner en chemin, et je conseille à Monsieur de l'attendre à table.

BARON

Il m'est impossible de manger seul.

MADAME ROBERT

Quand Monsieur ne prendrait qu'un consommé ?

Consommé : Bouillon succulent d'une viande très cuite, contenant une plus grande proportion de substances animales que le bouillon ordinaire, et susceptible de se prendre en gelée par le refroidissement. [L]

BARON

Le consommé ne me réussit pas.

Il se retourne et voit La Thorillière.

Ah ! Le voilà.

SCÈNE X. Les Mêmes, La Thorillière.

LA THORILLIÈRE

Oui, mon cher Baron, un peu las, un peu soucieux ; mais je sens que cela se dissipe, je te trouve, et sûrement nous ne tarderons pas à dîner.

À part.

Sans lui, j'en serais loin.

BARON

On n'arrive pas plus à propos.

MADAME ROBERT

Et je suis aux ordres de Monsieur_le_Baron.

LA THORILLIÈRE, à Baron

Elle te prend pour un homme de qualité.

BARON

Laisse la faire.

À Madame Robert.

Hors-d'oeuvres à votre choix, suivis de cinq ou six plats bien fins, bien soigner...

LA THORILLIÈRE

À merveille.

BARON

Et le meilleur vin possible.

MADAME ROBERT

Du nectar, ma cave en est pleine.

LA THORILLIÈRE, à Baron

Du nectar ! Bravo.

BARON, à Lathorillière

Air : La Loterie est la chance.

Mon ami, je veux te plaire, Et te sers selon tes goûts.

MADAME ROBERT

Je me charge de la table.

LA THORILLIÈRE

Nous y passerons le jour.

Ensemble.

MADAME ROBERT

À l'instant, etc...

LA THORILLIÈRE

Oui, morbleu, etc.

BARON

Mon, ami, etc.

SCÈNE XI. Baron, La Thorillière.

LA THORILLIÈRE

Parbleu, tu me venges bien de ma femme qui me croit dans le plus grand embarras.

BARON

Madame de La Thorillière est toujours emportée ?

LA THORILLIÈRE

Toujours jalouse comme un tigre.

BARON

Voilà ce que c'est que d'être beau garçon.

LA THORILLIÈRE, en riant

C'est le mot. Si bien donc que ma femme et moi nous nous sommes querelles, fâchés, brouillés à une lieue d'ici, au point que je l'ai laissée dans la voiture à laquelle, il lui a plu de faire reprendre la route de Paris où elle emporte son humeur et mon argent ; car tu sauras que c'est elle qui tient la bourse, mais la tienne est à mon service.

BARON

La mienne, mon ami ! elle court la poste.

LA THORILLIÈRE

Ta bourse court la poste.

BARON

À l'adresse d'un créancier qui m'a découvert ici, et je n'ai pas un écu.

LA THORILLIÈRE

Parbleu, pour un homme d'esprit, ta conduite n'a pas le sens commun ; voyager et donner tout ce que l'on a.

BARON

Se brouiller en route avec sa femme, et la laisser là !

LA THORILLIÈRE

Tu n'y aurais pas tenu, mais au fait...

BARON

Le fait, c'est que nous comptions l'un sur l'autre, et que, ni l'un ni l'autre nous ne possédons un denier.

LA THORILLIÈRE

C'est charmant.

BARON

Et voilà Auguste et Cinna s'en allant à la cour, à jeun et à pied.

BARON

Tu en ris, c'est le plus sage.

LA THORILLIÈRE

Le plus sage c'est de commencer par nous mettre à table.

BARON

Dans une auberge où nous ne sommes pas connus ! Jamais, l'honneur avant tout.

LA THORILLIÈRE

Surtout après le dîner.

LA THORILLIÈRE

Ce que tu dis est superbe ; mais en pareil cas on s'exécute... et si j'avais un bijou, je le déposerais ici pour vingt-quatre heures.

BARON, montrant une tabatière d'or à portrait

Tu veux que je mette le Roi en gage ?

LA THORILLIÈRE

Non, mais...

BARON, montrant le revers de sa montre

Ou la dame de mes pensées ?

LA THORILLIÈRE

Pourquoi pas ?

BARON

Pourquoi pas !

LA THORILLIÈRE

Qu'elle te donne à dîner ici, ou chez elle, n'est-ce pas la même chose ?

BARON, sans lui répondre

Air : Quoi, vous partez sans que rien vous arrête.

Partons, mon cher, sans que rien nous arrête.

LA THORILLIÈRE

Mais encore une fois.

BARON

Suite de l'Air.

Le temps est beau, etc.

Ils vont pour sortir, Derval arrive.

SCÈNE XII. Les Mêmes, Derval.

DERVAL, vivement

J'ai deviné juste ; c'est Monsieur Baron.

BARON

Moi-même, mon cher Derval.

Ils s'embrassent.

LA THORILLIÈRE, bas à Baron

Un de tes amis ! Il va nous prêter de l'argent.

BARON, bas à Lathorillière

C'est un peintre.

LA THORILLIÈRE, bas à Baron

N'en parlons plus.

DERVAL, à Baron

Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis que vous avez donné l'Homme à bonnes Fortunes, et je brûlais de vous en faire mon compliment.

LA THORILLIÈRE

Il prend bien son temps.

LA THORILLIÈRE

Le fripon s'est pris pour modèle.

BARON

Ah !... Messieurs.

LA THORILLIÈRE, à Baron

Il sera long le voyage, et dans ce moment-ci, tu n'es pas de force à l'entreprendre.

BARON

Rassure-toi, ce n'est qu'un conte.

DERVAL, à Baron

Ce qui n'en est pas un, c'est le souvenir que j'ai conservé des leçons que vous avez eu la complaisance de me donner, et j'aurais continué la comédie si j'avais eu une étincelle de votre talent ; j'en étais si loin que je me suis jeté dans la décoration.

BARON

Avec succès, je le sais.

DERVAL

J'en suis ravi, mais ce que vous ne savez pas, c'est l'espoir que j'ai conçu lorsque j'ai appris que vous étiez ici avec Monsieur de La Thorillière.

LA THORILLIÈRE et BARON

Quel espoir ?

DERVAL

J'aime la nièce de Madame Robert, l'hôtesse de cette auberge, j'en suis aimé. J'accours de Paris pour la voir, j'apprends en arrivant qu'elle est destinée à un autre, et pour peu que vous me secondiez, Adèle est à moi ; vous savez si bien déjouer les tuteurs.

BARON

Si Molière était ici, j'en répondrais.

DERVAL

Monsieur Molière ! Il me protège, et moi je l'admire.

LA THORILLIÈRE

Vous l'admirez, jeune homme, nous vous servirons.

DERVAL, vivement

Je réussirai.

LA THORILLIÈRE, à Baron

C'est peut-être un dîner que le ciel nous présente.

Vivement à Derval.

Vous aimez la jeune personne ? Quels sont vos protecteurs auprès d'elle ?

DERVAL

Son amour et l'amitié de sa tante à qui je viens de dire qui vous êtes, et qui est enchantée de vous avoir.

LA THORILLIÈRE

Bon.

BARON

Et vous avez contre vous ?

DERVAL

Monsieur le Simple.

LA THORILLIÈRE

Le nom promet.

BARON

Son pays ?

DERVAL

Champenois.

LA THORILLIÈRE et BARON

Champenois !

LA THORILLIÈRE

De mieux en mieux.

DERVAL

Causeur éternel qui sait tout, prévoit tout, et croit à tout.

LA THORILLIÈRE, à Derval

À merveille !

À Baron.

Et tu vois comme la providence nous sert.

À Derval.

L'hôtesse vous protège, vous allez être notre caution auprès d'elle...

DERVAL

Votre caution ?

LA THORILLIÈRE

Vous saurez pourquoi.

BARON

Ton appétit me désarme, et je me rends ; mais comment tromper ce Monsieur qui prévoit tout ?

LA THORILLIÈRE

Comment ?... Mais...

BARON et DERVAL

Ensuite ?...

LA THORILLIÈRE, à Derval

Eh ! Ventrebleu, un instant, vos désirs vont plus vite que mon imagination ; et quand celle de Baron est en défaut, il est tout simple que la mienne se fasse attendre ; mais l'inspiration viendra, d'ailleurs, le mariage est une si belle chose.

BARON

Qui le sait mieux que toi ?

LA THORILLIÈRE

Vous êtes malin, Monsieur Derval, et si ma femme écoutait aux portes, je ne répondrais pas de vous ; Madame Honesta n'entend pas raillerie ; mais nous n'avons pas une minute à perdre...

Prélude de l'air suivant.

BARON, LA THORILLIÈRE, DERVAL

Qu'est-ce ?

SCÈNE XIII. Les Mêmes, Madame Robert, Adèle, Servantes.

MADAME ROBERT, ADÈLE, Servantes, Valets

Air : Honneur à monsieur de la Grinaudière.

Honneur, honneur cent fois honneur À Baron, à La Thorillière.

Remerciements de l'un et de l'autre.

LA THORILLIÈRE

Je ne connais qu'une manière de remercier Madame Robert, c'est de l'embrasser, si elle y consent.

MADAME ROBERT, allant au devant

Si j'y consens !

BARON, à Adèle

Pour vous, Mademoiselle, vous en serez quitte pour une réponse.

ADÈLE

Laquelle, Monsieur ?

BARON

On prétend que vous avez fait un choix ?

ADÈLE, regardant Derval

Ou prétend çà, Monsieur ?

BARON

On ajoute que vous nous l'avouerez, si nous vous pressons.

ADÈLE

Si vous me pressez ?... Ce n'est guères la peine.

LA THORILLIÈRE et BARON

Non ?

DERVAL

Vous l'entendez.

BARON

Mon ami, cet aveu est franc, très franc, et l'entreprise est digne de nous ; mais encore une fois, que prétends-tu faire ?

LA THORILLIÈRE

Ce que je prétends faire ?

SCÈNE XIV. Les Mêmes, Brunot.

BRUNOT

Madame Robert, la diligence toute pleine de musiciens, sans compter une malle à l'adresse de M. Baron.

À Baron et à La Thorillière.

Vous la trouverez dans la chambre où vous allez dîner.

LA THORILLIÈRE, à Baron

Ce sont nos costumes, et ceux du ballet indien ; ma femme s'était chargée de les faire partir.

BARON

Nos costumes ! Parbleu, leur arrivée ici me fait naître une idée...

DERVAL

Sur notre mariage ?

BARON

Sans doute ; mais pour que cette idée eût du succès, il faudrait que le tuteur fût d'une crédulité sans exemple.

MADAME ROBERT

Sans exemple ! Oh ! Je vous garantis que Monsieur le Simple est votre homme : il croit aux sorciers, aux revenants, aux tireurs de cartes ; un de ces fripons-là s'est diverti à lui annoncer qu'un jour il serait un grand personnage à la cour d'un grand monarque.

BARON et LA THORILLIÈRE

Il le croit ?

MADAME ROBERT

Au point qu'il ne cesse d'en parler.

BARON, aux deux amants

Votre hymen est sûr.

MADAME ROBERT, ADÈLE et DERVAL

Comment !

LA THORILLIÈRE, à Baron

J'entends. D'avance, nous allons prendre l'esprit des rôles que nous sommes au moment de jouer.

BARON

Et tâcher de faire aujourd'hui, du tuteur d'Adèle, ce que demain, nous ferons du Jourdain de Molière.

ADÈLE

Ce que c'est que l'esprit !...

BARON

Vous, Madame, préparez celui du tuteur, éveillez son amour-propre, dites-lui, répétez-lui qu'il vient de vous arriver deux souverains étrangers qui out des vues sur lui.

MADAME ROBERT

Deux souverains ?... C'est bon, ensuite ?...

BARON, à Madame Robert

On a déposé dans cette chambre la malle qui renferme les habits dont nous aurons besoin, nous allons les y prendre, y boire votre nectar...

LA THORILLIÈRE

C'est cela.

BARON

En attendant le repas de noce, et dans quelques instants Derval viendra vous instruire de ce que vous aurez à faire.

MADAME ROBERT

Je le ferai.

DERVAL

Le repas de noces, dites-vous ? Et le contrat ?

LA THORILLIÈRE

Soyez tranquille, vous aurez le diplôme.

ADÈLE et DERVAL

Le diplôme !

BARON

C'est-à-dire votre contrat de mariage ; vous le ferez signer.

DERVAL

Je comprends.

ADÈLE

Et moi, quel sera mon rôle ?

BARON

Envoyez-nous les musiciens, peut-être en aurons-nous besoin ; du reste, soyez aux aguets, et vous nous entendrez à demi-mot.

LA THORILLIÈRE

Le temps presse, nous ne pouvons dîner trop tôt...

BARON et DERVAL

Plus de délai.

LA THORILLIÈRE

Air : Vaudeville du Méléagre Champenois.

Gaiement ensemble, usons de finesse, L'espoir nous luit, le succès nous attend.

MADAME ROBERT, les interrompant

Plus bas, le cousin ne peut tarder, séparons-nous.

En chantant cet air, à demi-voix, Baron, La Thorillière et Derval entrent dans la chambre où ils doivent dîner. Adèle sort d'un autre côte.

ENSEMBLE

Gaiement, etc.

Le Simple arrive par la porte du fond, sur la ritournelle qui termine l'air.

SCÈNE XV. Madame Robert, Le Simple.

LE SIMPLE

Je suis enchanté, cousine, enchanté, ravi, transporté. J'ai passé une heure sur la grande route ; quel mouvement ! Quel empressement ! Le chemin est couvert de chevaux, de courriers, de postillons, de voitures...

MADAME ROBERT

Un mot...

LE SIMPLE

Et des amis, des connaissances de Paris... On m'appelait à droite, on m'appelait à gauche. Venez-vous de Chambord ? Allez-vous à Chambord, Monsieur le Simple ? Vous verra-t-on à Chambord ? Eh ! Oui, Messieurs, on me verra à Chambord.

MADAME ROBERT

Mais, de grace...

LE SIMPLE

Et des détachemenTs de gardes-suisses, de gardes-françaises ; des chevaux-légers, des mousquetaires gris, des mousquetaires noirs.

MADAME ROBERT

Finirez-vous ?

LE SIMPLE

Et le bruit de la trompette ! J'en suis fou... Il inspire la valeur, il mène à la gloire, à la victoire, au Temple de Mémoire.

MADAME ROBERT

Pour la dernière fois taisez-vous, ou je ne vous dirai pas que vous êtes, au moment de voir accomplir la prédiction que l'on vous a faite.

LE SIMPLE

La prédiction ! Ah ! Parlez, cousine, parlez. Vous savez que je ne parle que pour ne pas laisser tomber la conversation.

MADAME ROBERT

Apprenez donc que vous allez être présenté à deux souverains.

LE SIMPLE

À deux souverains !

MADAME ROBERT

Ils ont passé par Troyes, ils y ont entendu parler de vous...

LE SIMPLE

De moi ! Il serait possible ! Deux souverains !... On vous l'a dit ?

MADAME ROBERT

Mieux que çà, je les ai vus.

LE SIMPLE

Vus ? Quand ?

MADAME ROBERT

Ils viennent d'arriver incognito.

LE SIMPLE

Où ?

MADAME ROBERT, mystérieusement

Ils dînent là.

LE SIMPLE

Là ?... Dans votre auberge ?... Oh ! Qu'on ne m'endort pas comme çà !

Prélude.

Hein ?

MADAME ROBERT

Paix !

DERVAL, et autres voix

Célébrons, etc.

SCÈNE XVI. Les mêmes, Derval.

DERVAL, en grand habit à la française

Madame Robert, les deux potentats trouvent votre dîner parfait, ils ne mangent pas, ils dévorent, et je vous prie d'en féliciter votre maître d'hôtel.

LE SIMPLE, à part

Il n'y a plus à en douter.

MADAME ROBERT

Monsieur le truchement, je suis ravie que d'aussi grands seigneurs daignent avoir de l'appétit chez moi.

DERVAL

J'ai ordonné qu'on préparât leur café, c'est ici qu'ils vont le prendre, et vous voudrez bien y faire apporter les tapis et les coussins que je vous ai demandés... Pardon de l'embarras que je vous cause.

MADAME ROBERT, s'en allant

Ah ! Ne craignez, etc.

DERVAL, rappelant Madame Robert

Madame Robert...

MADAME ROBERT

Monsieur le truchement...

Derval lui parle bas en montrant le Simple.

DERVAL

Ne serait-ce pas là ?...

Madame Robert lui fait entendre que c'est le Simple dont elle a l'air de faire un grand éloge.

LE SIMPLE, à part, pendant cet entretien muet

Truchement !... Oui je m'en souviens, le truchement est un savant qui vous explique dans la langue que vous connaissez ce qu'un étranger vous dit dans la langue que vous ne connaissez pas, de manière qu'un truchement parle pour lui et pour les autres, c'est une jolie place.

SCÈNE XVII. Derval, Le Simple.

DERVAL, saluant le Simple

Monsieur, je rends grâce au hasard qui me procure l'avantage de faire connaissance avec Monsieur le Simple.

LE SIMPLE

Oui, Monsieur, c'est moi qui le suis, et je ne reviens pas de la surprise que Madame Robert m'a causée, en m'apprenant que son auberge est honorée de la présence du grand Turc et du grand Mogol.

DERVAL

Eux-mêmes.

LE SIMPLE

Ces puissants monarques, dont l'un possède du côté de l'Orient vers l'Occident...

DERVAL

Ils vont à Chambord passer quelques jours avec Louis XIV, et sans faste, sans suite.

LE SIMPLE

En voisins.

DERVAL

C'est le mot, et voyez comme le hasard vous sert.

LE SIMPLE

Le hasard ? Il est incroyable, et à propos de lui, de ses caprices, de ses bizarreries, vous saurez qu'un jour... Il y a tout au plus six mois...

DERVAL

Permettez.

LE SIMPLE, à part

Quel causeur !

DERVAL

Le hasard nous conduit à Troyes...

LE SIMPLE

Ma ville natale, que j'aime, que j'habite, rue Caquet, à gauche, en arrivant par...

DERVAL, l'interrompant

Le hasard nous y fait loger dans une auberge, où l'on vante votre mérite.

LE SIMPLE

Je gage que c'est aux trois aveugles, à moins que ce ne soit...

DERVAL, l'interrompant

Un autre hasard nous amène chez madame Robert, mêmes éloges de votre esprit, de votre instruction, de votre amabilité : j'en parle aux souverains dont j'ai l'honneur d'être l'interprète, chacun d'eux veut avoir un secrétaire français, et demain, ce soir peut-être, vous serez ce favori, ce confident, ce dépositaire unique des moindres pensées de l'un, ou de l'autre.

LE SIMPLE

Moi ! Dites-vous ? Moi ! Je serais ? Je deviendrais !... Oh ! Oui, je l'ai vu dans les cartes ; j'étais en carreau, le prince en coeur...

LE SIMPLE

Badinez-vous ? Comment ? Quand le grand Mogol meurt, on enterre son secrétaire avec lui ?

DERVAL

Toujours, et dans une grotte magnifique.

LE SIMPLE

Je ne veux ni de la place, ni de la grotte.

DERVAL

Vous avez tort, c'est un honneur...

LE SIMPLE

Au diable cet honneur là. Et le secrétaire du grand Turc, de quelle manière est-il traité ?

DERVAL

Très richement, et des appointemenTs considérables le dédommagent des sacrifices qu'il est obligé de faire.

LE SIMPLE

Des sac...

LE SIMPLE

Eunuque ! Moi ! Je ne m'en soucie pas, j'épouserai ; mais la langue turque...

DERVAL

Vous n'en aurez pas besoin, et je vous communiquerai les volontés du grand seigneur. Tâchez de l'habituer à vous voir, et j'espère qu'il m'ordonnera de vous faire signer votre diplôme.

LE SIMPLE

Mon dip...

DERVAL

C'est-à-dire votre brevet au bas duquel vous mettrez votre signature, si vous êtes admis ; du reste, aucun des des deux souverains ne sait votre langue.

LE SIMPLE

Du tout ?

DERVAL

Ils ne connaissent et ne prononcent en français que les noms des vins et des liqueurs que l'on boit en France...

LE SIMPLE

Ils les aiment ?

DERVAL

Infiniment ; ainsi, vous n'avez qu'un moyen de leur donner une idée de votre esprit et de votre gaieté, c'est d'aller, de venir, de parler.

LE SIMPLE

Laissez-moi faire.

DERVAL

Ils ne vous comprendront pas, jasez, à tort et à travers...

LE SIMPLE

Vous serez content.

LE SIMPLE

Oui, le bonheur, etc.

DERVAL

Le bonheur, etc.

Pendant cette reprise, Brunot et trois valets apportent des tapis et des coussins.

SCÈNE XVIII. Les Mêmes, Brunot, valets.

DERVAL, aux valets

Les voici. Eh ! vîte, vîte, allez au devant d'eux.

Ils y vont.

Vous, Monsieur le Simple, vous commencerez par saluer le grand Mogol.

LE SIMPLE

Le grand Mogol ? Je crains de lui plaire.

DERVAL

N'ayez pas peur.

>Sur l'air que l'on reprend, Baron et La Thorillière arrivent les mains appuyées sur les épaules de deux valets, et prennent place sur les tapis. Baron est en grand turc, La Thorillière en grand Mogol.

SCÈNE XIX. Les Mêmes, Baron, La Thorillière.

DERVAL, à le Simple, après l'air

Allez.

Le Simple met un genou en terre, et s'incline devant le grand Mogol.

Plus bas... Encore.

La Thorilliere prend le Simple par le menton, et le regarde longtemps.

LA THORILLIÈRE

Ossa, carigar, soter.

LE SIMPLE, à Derval

Que dit sa hautesse ?

DERVAL, à le Simple

Qu'elle vous trouve charmant.

LE SIMPLE

Tant pis.

À l'instant même, Madame Robert et Adèle apportent le café qu'elles déposent sur une petite table que l'on place entre le Turc et le Mogol.

DERVAL, à le Simple

Le café, le café.

LE SIMPLE

Vitesse, adresse, prêtesse.

Madame Robert et Adèle remplissent les tasses.

Dépêchons, dépêchons, présentons.

Le Simple donne une tasse au Grand Turc, et Derval sert le grand Mogol.

LE SIMPLE

Laissez-moi faire, je vais chanter, amuser le grand turc.

DERVAL

Bon.

Pendant le morceau suivant, le Grand Turc et le Grand Mogol prennent, de suite, plusieurs tasses de café qui leur sont servies par Madame Robert et par Adèle. Derval a l'air d'expliquer au grand turc ce que le Simple lui chante, et de temps en temps, le grand turc fait des signes d'approbation.

DERVAL, à le Simple

Des signes, des regards, tout me répond de votre succès.

LA THORILLIÈRE, rendant sa tasse

Ambrosia.

BARON, rendant la sienne

Ambrosia.

DERVAL, à le Simple

Liqueurs, liqueurs.

CHOEUR, excepté Baron et Lathorillière

GaiEté franche, vive allégresse, Sont au fond, etc.

Pendant ce choeur, le Simple, un flacon à la main, verse de la liqueur à Baron qui le remercie par signes.

DERVAL, à Baron

Le diplôme.

BARON, à Derval

Le voici.

DERVAL, à Adèle

Encre et plume.

ADÈLE

J'y cours.

BARON, haut

Diploma, franco, diploma.

DERVAL, à le Simple

Vous êtes nommé.

LE SIMPLE

Je suis nommé !... Ah ! Monseigneur !... Mes amis.... Mes bons amis...

DERVAL, à Adèle qui accourt

Eh venez donc ?

ADÈLE, sans lui répondre

Ma tante, ma tante... Une dame bien en colère, et qui fait un tapage terrible.

MADAME ROBERT

Oui dà, voyons ce que c'est.

DERVAL

Et le contrat qui n'est pas signé !

LE SIMPLE

Oui, voyons, et ne souffrons pas qu'elle vienne déranger leurs hautesses.

LA THORILLIÈRE

Je gage que c'est ma femme.

BARON

Ta femme !

DERVAL

Que faire ?

LA THORILLIÈRE, vivement

Ne pas la reconnaître.

BARON et DERVAL

C'est dit.

Madame La Thorillière arrive repoussant tout le monde.

SCÈNE XX. Les mêmes ; Madame La Thorillière.

MADAME LA THORILLIÈRE

Vous m'ennuyez, vous m'impatientez, vous m'excédez...

MADAME ROBERT

Mais, Madame...

MADAME LA THORILLIÈRE

Paix, ma mie. Grands et petits appartements, salles et salons, chambres et cabinets, je veux tout voir ; je suis sûre d'y découvrir le mauvais sujet que je cherche.

LE SIMPLE

Silence, encore une fois, Madame, silence, et sachez qu'il y a ici deux puissances qui trouveront fort mauvais que vous leur étourdissiez la tête.

MADAME LA THORILLIÈRE

Deux puissances !

LE SIMPLE

Le grand Turc, et le grand Mogol.

MADAME LA THORILLIÈRE

Dans cette auberge ! Quel est l'imbécile qui croit me le persuader ?

LE SIMPLE

Moi.

Madame La Thorillière jette les yeux sur Baron et sur La Thorillière.

MADAME LA THORILLIÈRE

Eh ! Mais, ce sont les habits...

Elle s'approche de Baron qu'elle regarde.

BARON

Och, abousalem, diamantine, amor sagitta.

MADAME LA THORILLIÈRE

Hein ?

DERVAL

Cela signifie, que vos yeux sont deux escarboucles qui lancent tous les feux de l'amour.

Escarboucle : Nom que les anciens donnaient aux rubis. [L]

MADAME LA THORILLIÈRE, riant ironiquement

Bon... et d'un.

Elle passe à La Thorillière devant qui elle s'incline.

Air : de Monsieur Doche.

Tant l'honneur passe mon attente, Comment soutenir votre aspect ! Agréez de votre servante Le dévoûment et le respect. Salamalec à sa grandess... Salamalec à l'illustre hautesse... Gloire à mon fripon de mari.

LA THORILLIÈRE

Alla, Balla, Marabala.

MADAME LA THORILLIÈRE

Balla, Maraba !...

DERVAL

Cela veut dire que vous êtes folle.

MADAME LA THORILLIÈRE

Folle !

DERVAL

Et que sa hautesse ne vous connaît pas.

MADAME LA THORILLIÈRE

Ah ! Mon mari ne me connaît pas !

À Madame Robert.

Madame...

À Adèle.

Et vous, Mademoiselle.

Elle la prend par le bras, et la mène à son mari.

ADÈLE

Vous me cassez le bras.

MADAME LA THORILLIÈRE

Taisez-vous.

À Lathorillière.

Le voilà ; oui, sans doute, la voilà cette altesse pour qui ta seigneurie m'a laissée en route, cette innocente, si elle l'est encore !

MADAME ROBERT et DERVAL

Si elle l'est ?

MADAME LA THORILLIÈRE, à Madame Robert

Vous vous êtes prêtée à ce beau manège ; mais vous n'y êtes pas...

MADAME LA THORILLIÈRE

Ni vous, madame, et je saurai pour qui vous prenez ma maison.

MADAME LA THORILLIÈRE

Pour ce qu'elle est.

MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL

Air : De Monsieur Doche.

Oh ! Quelle femme, Eh ! Mais, madame, Modérez vous, Écoutez nous.

MADAME ROBERT, LE SIMPLE et DERVAL

Modérez vous, Écoutez nous.

MADAME LA THORILLIÈRE

Que l'on redoute ma colère.

LA THORILLIÈRE et BARON

Alla Balla, Marabala.

MADAME LA THORILLIÈRE

Oui, l'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Je vais, je vais tout souffleter.

Molière, arrivé depuis un moment est témoin de la colère de Madame La Thorillière, qui donne un soufflet à le Simple.

LE SIMPLE, la main sur sa joue

Monsieur le Truchement, expliquez-moi donc cela ?

SCÈNE XXI. Les Mêmes, Molière.

MOLIÈRE

Courage, madame.

BARON, LA THORILLIÈRE, DERVAL

Molière !

MADAME ROBERT et ADÈLE

Molière !

LE SIMPLE

Molière ! Qu'est-ce que c'est çà ?

MOLIÈRE, à Madame La Thorilliere

Toujours la même.

MADAME LA THORILLIÈRE

Oui, toujours, parce que j'ai toujours raison.

MOLIÈRE, se retournant

Eh ! Mais, c'est Baron et La Thorillière !

LE SIMPLE

Baron et Lathorillière ! Je suis joué.

MADAME LA THORILLIÈRE, avec colère

Dites donc le grand Turc et le grand Mogol !

MOLIÈRE

Ah ! Ah !

MOLIÈRE

Votre camarade, voilà le mot.

MADAME LA THORILLIÈRE

Finissons.

MOLIÈRE

Madame... Oui, finissons, et sachons...

MOLIÈRE

Monsieur... Un moment, s'il vous plaît, tous les deux un moment, et permettez d'abord que je remercie mes amis de l'intérêt qu'ils prennent au succès de ma pièce... Car je suppose que vous répétiez une partie du quatrième acte.

LA THORILLIÈRE

À peu-près, et voilà notre Jourdain.

LE SIMPLE

Votre Jourdain ! Quelque fripon comme vous ?

MOLIÈRE

Quelque fripon, monsieur ? Vous vous trompez, Monsieur Jourdain est un honnête bourgeois, attendu à Chambord, et s'il y réussit, peut-être ne serez-vous pas fâché de le connaître.

BARON

S'il y réussit ?

LA THORILLIÈRE

Vous en doutez ?

LE SIMPLE

Je n'entends rien à tout ce galimatias, sinon que la tante et la nièce, le grand Turc et le grand Mogol sont les complices du prétendu truchement qui, je le vois, n'est autre chose que Derval, et Derval n'aura pas Adèle.

DERVAL

Je n'aurai pas Adèle !

Baron et La Thorillière expliquent à Molière le sujet de la querelle.

MADAME LA THORILLIÈRE

Comment ? Quoi ? Cette jeune personne n'est pas ?...

À son mari.

Je respire.

LA THORILLIÈRE, à sa femme

Quel délire !

LE SIMPLE, à Derval qui le presse

Jamais, jamais.

MOLIÈRE, à Baron

Monsieur le Simple... un mot.

LE SIMPLE

Non.

MOLIÈRE

Un seul mot.

LE SIMPLE

Non, non, et mille fois non.

MOLIÈRE

Air : Ballets des Pierrots.

En vain vous feriez résistance.

LE SIMPLE

Ah ! Sûrement vous me parlez là de gens riches, et Derval n'a rien.

MOLIÈRE

Je viens de perdre le peintre-décorateur de mon théâtre, et Derval le remplace.

DERVAL

Moi !

MADAME ROBERT et ADÈLE

Derval !

MOLIÈRE

Avec mille écus d'appointements.

LE SIMPLE

Mille écus !

ADÈLE et DERVAL

Monsieur Molière !

LE SIMPLE, à Molière

Mille écus, c'est un Pérou, un Pactole, et vous avez raison de dire que vous arrangez tout.

À Baron et à La Thorillière.

Oui, oui, ces mille écus là nous raccommodent. Quoique vous m'ayez pris pour un sot, vous n'êtes pas les premiers qui l'avez cru, mais à présent vous voyez ce qui en est... Vous, Adèle...

SCÈNE XXII. Les Mêmes, Brunot.

BRUNOT, accourant

Madame, Madame...

LE SIMPLE

Impossible de rien dire.

BRUNOT

Quatre voitures qui arrivent ensemble, et qui sont remplies, à ce qu'ils disent, de Luciles, de Dorantes, de Dorimènes, de Nicoles, de Jourdains, enfin d'une foule de personnes dont je ne sais pas la condition.

MOLIÈRE

C'est toute ma troupe : grand dîner, Madame Robert, grand dîner, sur mon compte, auquel vous ajouterez la dépense des deux souverains, qui seront assez complaisants pour se remettre à table avec nous.

BARON et LA THORILLIÈRE

Très volontiers.

MOLIÈRE

Nous allons y célébrer les fiançailles des deux futurs, et demain, en repassant, nous serons leur épithalame, le verre à la main.

LE SIMPLE

Leur épithalame, Monsieur Molière ? Nous la composerons ensemble ; vous m'avez l'air d'un garçon d'esprit.

VAUDEVILLE.

443 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0