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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

L'Illustre Comédien ou Le Martyre de Saint-Genest.

Desfontaines· créée en 1635, imprimée en 1645· 5 actes· 1 648 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois en 1635.

Personnages

  • DIOCLÉTIAN, empereur Romain
  • AQUILLIN, favori de l'Empereur
  • RUTILE, conseiller d'État de l'Empereur
  • GENEST, comédien
  • ARISTIDE, confident de Genest
  • ANTHENOR, père de Genest
  • PAMPHILIE, maîtresse de Genest
  • LUCIANE, soeur d'Anthenor
  • DEUX GARDES
AVIS AU LECTEUR

L'auteur ayant été commandé par son Altesse Royale de le suivre en son Voyage de Bourbon, n'a pu être présent à l'impression de ce livre, ni même faire son épître liminaire : ce que le Lecteur excusera quand il saura que nous avons eu le soin de faire voir les épreuves à un Seigneur de condition qui nous l'a rendu fort correct.

ACTE I

SCÈNE I. Dioclétian, Aquillin, Rutile, et deux Gardes.

RUTILE

Suspends un peu, Seigneur, un décret si sévère, Donne quelque relâche à ta juste colère, Épargne Rome enfin, et par d'autres moyens Au respect de tes lois range ses citoyens : Tes bourreaux ont sur eux assez fait de carnages Les gênes ont assez exercé leurs courages, Et jusqu'ici tes yeux (équitable Empereur) N'ont déjà que trop vu de spectacles d'horreur : Ce n'est pas que je sois du parti des rebelles, J'ai trop d'aversion pour les sectes nouvelles, Comme toi je condamne, et je hais les Chrétiens, Tes désirs sont mes voeux et mes dieux sont les tiens, Mais comme les erreurs de cette troupe infâme Sont enfin des défauts qui s'attachent à l'âme, Je trouve que l'on fait d'inutiles efforts Pour guérir les esprits d'en affliger les corps, Cette supérieure et plus noble partie Par des effets si bas n'est point assujettie Elle brave ses fers, et rit de sa prison, Pour suivre seulement les lois de la raison : Elle seule la dompte, elle seule est sa Reine, Et sur elle, elle seule agit en souveraine ; Pour ranger les Chrétiens aux termes du devoir Une fois, ô César, sers toi de son pouvoir : Fais agir la raison, laisse agir les exemples, Tâche par la douceur de les mener aux Temples, Et sans plus les forcer, donne-leur le loisir D'examiner un peu ce qu'ils doivent choisir. L'aspect de tes bourreaux rend leur âme interdite, Le fer les effarouche, et le sang les irrite, Au lieu que ta bonté peut remettre leurs sens Et faire offrir aux Dieux des voeux et de l'encens.

AQUILLIN

J'obéis.

DIOCLÉTIAN

Est-il là ?

DIOCLÉTIAN

Qu'il entre.

AQUILLIN

Garde, allez.

UN GARDE

Le voilà.

DIOCLÉTIAN

Qu'il avance.

SCÈNE II. Genest, Pamphilie, Luciane, Anthenor, Aristide, Dioclétian, Aquillin, Rutile, un Garde.

SCÈNE III. Rutile, Genest, Pamphilie, Luciane, Anthenor, Aristide.

SCÈNE IV. Genest, Pamphilie, Luciane, Anthenor, Aristide.

SCÈNE V. Aquillin, Genest, Pamphilie, Luciane, Aristide, Anthenor, un Garde tenant des présents.

ACTE II

SCÈNE I. Dioclétian, Aquillin, Rutile, et suite.

SCÈNE II. Luciane, Genest.

SCÈNE III. Anthenor, Genest, Luciane.

ANTHENOR

Pourquoi ?

SCÈNE IV. Genest, Pamphilie, Aristide.

ARISTIDE

Ta flamme, cher Ami, nous est assez connue : Je vois en tes discours ton âme toute nue, Et parmi l'embarras de tant de passions Je découvre aisément tes inclinations. Je sais bien que ton coeur et constant et fidèle, Pour l'objet qu'il adore a toujours même zèle, Et que tu trouverais un Empire importun, Si ce rare bonheur ne nous était commun, Mais je sais bien aussi que ton noble courage, A peine à consentir qu'il ait quelque avantage, Et ces deux mouvements succédant tour à tour, Font combattre ta gloire avecque ton amour. Mais veux-tu t'affranchir de cette incertitude, Qui nourrit tes transports, et ton inquiétude ? Écoute les conseils que je te veux donner : Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner, Et te priver à tort des droits de ton partage, Si tu ne suis l'erreur où son âme s'engage ; Dis lui pour parvenir au but où tu prétends Que tu rendras ses voeux, et ses désirs contents ; Et feints pour cet effet par un beau stratagème, Que tu veux comme lui recevoir le baptême. Suivant l'opinion de leur bizarre loi, Leurs mystères sont vains quand on manque de foi ; De sorte qu'en ton coeur méprisant leurs manies, Tu n'auras observé que des cérémonies, Qui n'ayant pas rendu le baptême parfait N'auront produit en toi qu'un ridicule effet. Acquiers toi de vrais biens avec de faux hommages : Un peu d'eau, Cher Ami, calme de grands orages ; Fais que celle qui nuit à tous ses partisans, Pour toi seule aujourd'hui produise des présents, Et se rende pareille après ton entreprise, À la pluie envoyée à la fille d'Acrise.

PAMPHILIE

Je crains.

PAMPHILIE

Tout.

ACTE III

SCÈNE I. Dioclétian, Aquillin, Rutile.

SCÈNE II. Dioclétian, Aquillin, Rutile, et suite, Genest, Pamphilie, Aristide, Luciane, Anthenor.

DIOCLÉTIAN

Allez.

SCÈNE III. Dioclétian, Aquillin, Anthenor, Pamphilie, Luciane, Aristide.

DIOCLÉTIAN

Importune.

ANTHENOR

César.

ACTE IV

SCÈNE I. Pamphilie, Aristide.

PAMPHILIE

Où ?

PAMPHILIE

Il me craint.

ARISTIDE

Je le crois.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Pamphilie, Genest, deux gardes.

GENEST

Ha ! croyez seulement, et lors le Roi des Cieux Lèvera le bandeau qui vous couvre les yeux, Et vous découvrira ces clartés nonpareilles, Dont on ne saurait trop admirer les merveilles, Servez vous aujourd'hui du flambeau de la foi. Ou s'il vous éblouit, du moins écoutez-moi : Mais examinez bien le poids de mes paroles, Dites-moi quels effets produisent vos idoles ? Qu'ont elles ici-bas jamais exécuté, Qui marque leur puissance, ou leur divinité ? Pensez-vous que des Dieux de bois, d'or ou de pierre, Et dont l'être est borné dans l'ombre qui l'enserre, Des Dieux qui ne sont rien que corps inanimés, Que la main d'un mortel et le fer ont formés, Aient pu d'une parole en miracles féconde, Créer l'homme, le ciel, l'air, et la terre et l'onde, Régler les éléments, semer d'astres les cieux, Faire tant de beautés qui brillent à nos yeux, Et partout établir cet ordre incomparable, Qui maintient l'univers et le rend admirable, Non, non, tous ces démons, tous ces Dieux impuissants, À qui si vainement vous offrez vos encens, N'ont jamais, quelque appui qu'ait eu leur imposture, Produit un seul atome en toute la nature, Et cet ouvrage enfin si grand et si parfait, De ce Dieu que j'adore est un illustre effet, Oui, madame, il en est et l'auteur et le maître, Je l'ignorais tantôt, il me l'a fait connaître, Et pourvu que votre âme ait désir de le voir, Cette même faveur est en votre pouvoir, Ne la refusez point, ma chère Pamphilie, Que par elle votre âme à la mienne s'allie, Et souffrez qu'aujourd'hui par un si beau lien, J'unisse pour jamais votre coeur et le mien, Voyez combien pour vous mon amour est extrême.

PAMPHILIE

Tu m'aimes.

PAMPHILIE

Hélas !

SCÈNE IV. Dioclétian, Aquillin, Rutile, Genest, Anthenor, Aristide, Luciane, et les Gardes.

LUCIANE

Hélas !

RUTILE

Allons.

SCÈNE V. Dioclétian, Pamphilie, Luciane, Anthenor, Aristide, Aquillin.

PAMPHILIE

Colosse de boue et d'argile, Qu'idolâtre un peuple fragile, Oses-tu bien tenir ce propos criminel ? Oses-tu mesurer ta grandeur à la sienne, Et ne connais-tu pas, misérable mortel, Qu'il faut que sa bonté soutienne Que ce Dieu te peut mettre en poudre dès demain En retirant sa main ? Vous qu'il a faits à son image, Rois qui lui ravissez l'hommage Qu'on rend à ses autels par un juste devoir, Pour un petit bandeau qui couronne vos têtes Osez-vous, orgueilleux, oublier son pouvoir, Et sans connaître qui vous êtes Faire comparaison de votre qualité Avec sa Majesté ? Est-ce à vous petits salmonées À gouverner les destinées ? Est-ce à vous à régir les hommes et leur sort ? Avez-vous le pouvoir de leur rendre la vie Vous qui prenez celui de leur donner la mort Pour satisfaire à votre envie, Et quel droit vous permet d'affermir vos projets Du sang de ses sujets ? La terre qu'il a suspendue, A-t-elle dans son étendue, Des corps que votre voix puisse faire mouvoir ? Et vous qui ne sauriez en toute la nature, Produire un seul atome avec votre pouvoir, Vous défaites sa créature, Tous les jours à ses yeux vous brisez inhumains L'ouvrage de ses mains. Mais le sang qui se mêle aux larmes De ceux qui tombent sous tes armes Pousse leurs justes cris jusqu'à son tribunal, Ses sujets oppressés réclament sa justice, Et leur plainte va faire ouvrir son arsenal Pour en tirer un tel supplice, Que tu seras contraint d'avouer en ce lieu Que lui seul est ton Dieu.

ACTE V

SCÈNE I. Anthenor, Luciane, Aristide.

ARISTIDE

Hélas !

SCÈNE II. Aristide, Anthenor.

ANTHENOR

Allons.

SCÈNE III. Dioclétian, Rutile, et suite.

RUTILE

Te le pourrai-je dire, et pourras-tu l'ouïr ? Il faut ou te déplaire, ou te désobéir : Et je crains, ô César, que mon obéissance Ne soit contrainte ici de commettre une offense, Si ma bouche te fait le récit ennuyeux D'un spectacle où j'ai peine à bien croire mes yeux. Pourtant puis qu'il te plaît, écoute une aventure Inouïe et nouvelle à toute la nature. Suivant l'ordre et l'arrêt par toi-même donnés, Déjà nos criminels au supplice menés, Et suivis des bourreaux et de la populace, Étaient l'un devant l'autre exposés sur la place, Quand Genest détournant ses yeux de toutes parts, A dessus Pamphilie arrêté ses regards, Qui sans être troublée, et sans paraître émue, A mutuellement sur lui jeté la vue : Ces muets truchements des esprits plus adroits, Ayant fait quelque temps l'office de leur voix, Ont fait trêve à la fin et permis à leur langue, De proférer tout haut cette triste harangue. Vois, a dit Pamphilie, ô merveilleux vainqueur, Vois, ô mon cher Amant, si je manque de coeur, Si proche du trépas regarde si je tremble. Non, non, je ne crains rien, mourons, mourons ensemble, Et puis qu'un saint hymen nous doit joindre là haut, Que notre sang versé sur ce cher échafaud En signe les accords, et soit le premier gage Que nous aurons donné de notre mariage. Ces fers nous tiendront lieu de joyaux précieux, Ce funèbre appareil de lit délicieux, Les bourreaux d'officiers, et toute l'assistance De pompe, d'ornement, et de magnificence. À ces mots son amant d'un visage serein A réparti des yeux, et lui tendant la main A fait connaître assez qu'il avait agréable De ce superbe objet la constance admirable : Enfin étant tous deux en état de souffrir On les voit à l'envi l'un et l'autre s'offrir, Et comme en un combat plein d'honneur et de gloire Se disputer tous deux cette triste victoire Dont le sanglant effet étonne les esprits, Et de qui le trépas est la fin et le prix. D'abord pour effrayer cette jeune arrogante, L'exécuteur en main prend une torche ardente, Et sur Genest enfin commençant ses efforts Fait agir sans pitié la flamme sur son corps, Le feu court, et produit un effet pitoyable ; Il touche tout le monde hormis ce misérable, Qui d'une vive ardeur à demi consumé Semble au lieu d'en mourir en paraître animé. Nous restons tous confus, le bourreau perd courage.

RUTILE

Alors après la flamme on a recours au fer, À coup d'ongles d'acier un Soldat le déchire, Le sang jaillit à flots sur celui qui le tire : Mais la même couleur dont chaque objet rougit Sur le peuple étonné différemment agit. Quelques-uns de pitié sentent leur âme atteinte, Les autres sont touchés ou d'horreur, ou de crainte, Et parmi tant de gens interdits à ce point, Le coupable est le seul qui ne s'en émeut point. Voyant de ce côté nos ordonnances vaines, Nous exposons l'ingrat à de nouvelles peines, Et pour le tourmenter avec plus de rigueur Nous cherchons par ses yeux le chemin de son coeur. Mais inutilement nous tentons cette voie, Comme lui Pamphilie en tressaille de joie, Et voyant approcher les bourreaux sans horreur Tâche par ses discours d'exciter leur fureur. On dirait que d'abord cette beauté les charme, Que malgré leur rigueur sa grâce les désarme, Et que ce fier orgueil qu'on voit en son aspect Loin de les irriter leur donne du respect. Toutefois leur devoir ou ma voix les anime, Et de leur déité faisant une victime, L'un d'eux hausse le bras, et d'un soudain effort Achève en un moment et sa vie et son sort. Genest s'impatiente, et brûle de la suivre, Il dit que de ses maux le plus grand est de vivre, Et je crois, ô César, qu'il n'en faut pas douter : Mais d'ailleurs s'il ne meurt il est à redouter ; Et je crains que le peuple émeu de sa constance Ne se porte à la fin à quelque violence, Voilà l'occasion qui me ramène ici.

SCÈNE IV. Dioclétian, et suite.

SCÈNE V. Dioclétian, Aquillin, et suite.

AQUILLIN

Rends le calme à tes sens, et bannis cette crainte Dont ici sans sujet ta belle âme est atteinte : Ce que j'ai vu, César, me touche au dernier point, Mais ce triste accident ne te regarde point, Si la compassion peut-être ne t'engage À plaindre comme moi ceux qu'un excès de rage Dans le Tibre à mes yeux vient de faire périr, Sans que jamais aucun les ait pu secourir. Après avoir conduit Pamphilie à la place Où son trépas devait expier son audace, Je retournais ici quand j'ai vu devant moi Un spectacle d'horreur, de tendresse et d'effroi. De quelque déplaisir Luciane blessée S'est du plus haut du pont dans le Tibre élancée, Où son corps quelque temps roulant au gré des flots, A fait quoique tout mort naître d'autres complots, Aristide voyant par un malheur extrême, Périr ce qu'il aimait à l'égal de lui-même, Veut suivre son destin, et par un même effort, Cherche dessous les eaux une pareille mort. Anthenor qui prévoit un projet si funeste, Oppose à sa fureur la vigueur qui lui reste, Mais comme elle est plus forte en un corps furieux, Le désespoir d'un seul les emporte touts deux, Attachés l'un à l'autre ils tombent sous les ondes, Leur chute fait ouvrir leurs entrailles profondes, Qui les ayant trois fois et rendus et repris, Pour jamais à la fin étouffent leurs esprits, Voilà ce que j'ai vu, juge s'il est possible De voir un tel malheur et paraître insensible, Non, César, et quiconque a du coeur et des yeux, Ne voit point sans pitié ces coups prodigieux.

DIOCLÉTIAN

Ha ! que pour me guérir du mal qui me possède Un langage flatteur est un faible remède, Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens Les soins de mes sujets sont des soins impuissants. En vain je porte un sceptre, en vain une couronne, En vain un monde entier me suit et m'environne, En vain je suis Monarque, et Monarque vainqueur, Si tous mes ennemis sont déjà dans mon coeur, Si je sens en mon âme une guerre cruelle, Si je me suis moi-même à moi-même rebelle, Et si partout enfin je traîne avecque moi L'horreur, le désespoir, le remords et l'effroi, Tout me paraît fatal, tout me semble funeste, Le jour troublé d'éclairs, l'air infecté de peste, Le ciel rouge de feux, et la terre de sang, Le Soleil sans lumière et sorti de son rang. Ô Dieux ! Ne vois-tu pas ces fantômes terribles Qui font autour de moi des hurlements horribles ? Entends-tu comme moi ces longs gémissements Dont les tristes accents troublent mes sentiments ? Ô rage, ô désespoir, ô douleur qui me tue ! Mais quel astre nouveau brille dans cette nue ? Quelle divinité plus belle que le jour Daigne encore éclairer ce funeste séjour ? Ha ! Ma douleur s'appaise et ma frayeur s'oublie, Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie, De mille beaux objets tous deux environnés, Tous deux la palme en main, et tous deux couronnés. Chères ombres, pardon, et du ciel où vous êtes Calmez de mon esprit les horribles tempêtes, Je fus en votre endroit cruel, et furieux ; Mais je vous vais ranger au nombre de nos dieux. Je vais vous élever d'illustres mausolées Qui toucheront du faîte aux voûtes étoilées, Et serviront de marque aux siècles à venir, Et de votre innocence, et de mon repentir. Mais, hélas ! tout_à_coup ces clartés disparaissent, Mon désespoir revient, et mes craintes renaissent : Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis, Qui voyez mes tourments, et l'horreur où je suis, Modérez, inhumains, les douleurs que j'endure, J'ai vengé vos autels, j'ai vengé votre injure, Et si vous ne voulez qu'on vous croie impuissants Vous devez apaiser les tourments que je sens. Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je périsse, Achevez vos rigueurs, et hâtez mon supplice.

1 648 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica