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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Véritable Sémiramis

Desfontaines· créée en 1646, imprimée en 1647· 5 actes· 1 842 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1646.

Personnages

  • NINUS, Roi des Assyriens
  • SÉMIRAMIS, Reine et femme de Ninus
  • PRAZIMÈNE, Princesse alliée de Sémiramis
  • MELISTRATE, général d'armée reconnu en fin pour fils de Sémiramis
  • ORONCLIDE, fils putatif de Merzabane reconnu fils de Ninus
  • MERZABANE, Prince confident de Sémiramis
  • ZENOPIRE, Prince assistant au couronnement de Sémiramis
  • CAMBISES, Prince assistant au couronnement de Sémiramis
  • PALMÉDON, écuyer de Melistrate
  • LES GARDES, de Ninus et de Sémiramis
MONSEIGNEUR,

À HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE FRANCOIS DE BEAUVILLIER Chevalier Comte de Saint-Aignan etc.

Ne vous étonnez pas de voir aujourd'hui dans votre Maison la plus belle femme de son siècle, la plus vaillante de son sexe, la plus magnifique de son rang, et la plus illustre Princesse que l'Asie ait jamais vue : Ce n'est pas la première fois qu'elle est descendue de son Trône pour rechercher l'entretien des personnes de votre mérite, et de votre naissance ; Mais on peut dire avec beaucoup de raison et de vérité qu'elle n'eût jamais d'inclination si légitime ; vu que vous n'avez pas moins de belles qualités que son Melistrate, et que sans la rendre suspecte d'aucun crime, Elle peut autant espérer de votre vertu. Aussi ne se présente-elle pas aujourd'hui devant vous pour étaler à vos yeux les prodiges de sa vie, ou la force de ses charmes ; Elle sait bien qu'ayant dans votre illustre famille tant de matières d'admiration, et d'étonnement ; Il n'est plus désormais d'éclat qui soit capable de vous surprendre, ou de vous éblouir : Au contraire toute pleine d'un si noble et si juste sentiment qui lui est commun avec toute la France ; Elle se dépouille de son faste, et renonce à ses grandeurs, afin qu'elle soit plus en état de se donner à vous, et de vous rendre dorénavant le protecteur de sa gloire. Si elle n'a pas été toujours équitable en ses actions, elle parait du moins extrêmement judicieuse en son choix ; car de quelques cotés qu'on tourne les yeux dans votre maison, on n'y voit que des marques célèbres, et par tout de célèbres et signalés témoignages de fidélité, de prudence, et de valeur. Peut-être que parlant ainsi de votre mérite, j'offense votre modestie ; Mais MONSEIGNEUR, permettez que je combatte une de vos vertus pour faire éclater toutes les autres, et ne me commandez pas d'écouter cette ennemie de ses propres louanges dans le dessein que j'ai de publier des choses que toute la France ne saurait taire sans ingratitude, ni l'ennui même désavouer sans injustice. Ne croyez pas toutefois que je veuille comprendre dans une lettre ce qui mériterait des volumes entiers :

De si hautes merveilles ne se peuvent exprimer par des termes ordinaires, aussi veux-je qu'en une si noble matière l'admiration soit toute mon éloquence, et que l'aveu de mon impuissance soit le crayon de votre grandeur. C'est assez que l'on sache que vos Ancêtres ont toujours été les colonnes de cette Monarchie, et qu'étant vieillis dans les charges les plus considérables de la Couronne, ils ont laissé un héritier qui achève généreusement aujourd'hui ce qu'ils ont autrefois si glorieusement commencé. Ces considérations, MONSEIGNEUR, ont obligé cette illustre SÉMIRAMIS, à qui j'ai l'honneur de servir de Truchement à venir implorer votre secours contre les envieux : Quelques rares qualités qu'elle ait, elle n'est pas sans ennemis ; mais ils seront peu capables de lui nuire, si vous entreprenez sa défense, et l'ennuie se trouvera faible, si vous lui faites la faveur de vous déclarer de son parti. C'est ce qu'elle espère de votre générosité, et afin que je puisse avoir quelque part en son bonheur, vous me permettrez, s'il vous plaît, de me dire toute ma vie, avec autant de zèle que de respect.

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant,et très affectionné serviteur,

DESFONTAINES.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Sémiramis, Merzabane, Herminie.

MERZABANE

Oui sans doute.

SÉMIRAMIS

Il l'aime ? Ah l'insolent ! Il est aimé ? Grand Dieux ! Que m'a-t-on découvert, et que viens-je d'entendre ? Il s'aiment, et je suis la dernière à l'apprendre ? Mais qu'elle aime, qu'elle aime ; en vain, sans mon aveu, Son aveugle désir nourrit un si beau feu, Quel qu'il soit, je sais bien les moyens de l'éteindre, Et de briser les traits qui la peuvent atteindre : En vain par ses devoirs, sa flamme et ses soupirs, Son téméraire Amant répond à ses désirs ; Quand il ferait d'un sang égal à son courage, Quand de tout l'Orient il ferait son partage, Prazimène ferait, choquant mes volontés, Et la borne et l'écueil de ses prospérités. Je suis leur Souveraine, et j'ai cet avantage, Que l'une, de mes soins est le plus cher ouvrage, Et que l'autre doit plus sa gloire et son bonheur, À mes rares bontés, qu'à sa haute valeur. C'est donc en vain que l'un est de l'autre idolâtre, Je n'ai rien élevé que je ne puisse abattre : Oui, quand il me plaira, je ne veux qu'un moment, Pour détruire l'Amour, et l'Amante et l'Amant. Mais avant ce grand coup, apprends nous, Merzabane, La naissance et le cours d'un feu que je condamne, Mais qui n'aurait jamais mon courroux enflammé, Si pour un autre objet il était allumé. Parle donc ! Car ce bruit peut être une imposture, Que des esprits jaloux ont cru par conjecture, Ne te souvenant pas, que souvent à la Cour, L'artifice est caché sous le front de l'Amour, Et qu'ordinairement le secours d'une feinte, Fait qu'une âme y parait sensiblement atteinte, Qui loin de soupirer pour un objet parfait, Quand elle feint d'aimer, hait souvent en effet.

Vers 73, il y a un point d'interrogation présent dans l'édition originale au lieu du point d'exclamation.

MERZABANE

Madame, je connais la Cour et ses adresses, Je connais ses détours, et ses feintes caresses ; Mais l'amour dont je parle à votre Majesté, Est bien d'autre nature, et d'autre qualité ; Puis qu'enfin cette ardeur visiblement éclate, Au yeux de Prazimène, au cours de Melistrate, Et que jamais ce Dieu, qui règne sur nos sens, N'a vu des feux si purs, ni des fers si puissants, Je ne vous dirai point quand naquit cette flamme, Ni comment chacun d'eux la reçue en son âme, Puis que vous savez, bien qu'un si doux sentiment, En de jeunes esprits s'introduit aisément, Surtout quand une rare et divine merveille, À d'illustres soupirs ne ferme point l'oreille, Mais d'un oeil dont la grâce a banni la rigueur, Fait pour celui qu'elle aime, un passage à son coeur. Melistrate a des yeux, il a vu Prazimène, Ses regards amoureux ont commencé la chaîne ; Et le grade où depuis vous l'avez élevé, A malgré vos désirs cet ouvrage achevé. Il ne reste donc plus maintenant qu'à vous dire, Ce qui m'a découvert sa flamme et son martyre, Et comme tout le camp qui nous avait suivis, A vu Mars seconder les desseins de son fils. Cette double puissance la valeur unie, Éclata hautement au fond de l'Arménie, Où cet ambitieux et jeune Conquérant, Malgré nos ennemis, passa comme un torrent. Ce fut là, qu'orgueilleux d'une belle victoire, Il combattit l'Amour, pour accroître sa gloire, Et qu'on vit opposer pour le vaincre à son tour, Le mérite au mérite, et l'Amour à l'Amour. Ce fut là, qu'une grande et sanglante défaite, Força honteusement Barzane à la retraite, Qui pour lui préparer un triomphe nouveau, Se sauva dans les murs, dont il fit son tombeau. Et ce fut là, Madame, où ce grand Capitaine, Subjugua l'Arménie, et conquit Prazimène.

MERZABANE

Après une assez belle et fameuse victoire, Legerde, où commandait un prince audacieux, Crût pouvoir arrêter un camp victorieux ; Melistrate l'attaque, elle fait résistance ; L'orgueilleux Benzamin paraît à sa défense, Qui d'un courage haut, impatient et fier, Appelle Melistrate en combat singulier. Il reçoit ce cartel, il l'accepte, il s'apprête, D'immoler au Dieu Mars cette orgueilleuse tête ; Mais l'Amour qui crût lors que Mars lui faisait tort, Referma pour ses traits la gloire de sa mort. Ils combattent pourtant, et le sort est en peine, Auquel il veut montrer sa faveur ou sa haine, Mais à la fin honteux de s'être démenti, Il quitte Benzamin, et prend notre parti. Melistrate vainqueur, et content de sa gloire, Fut courtois au vaincu, plus qu'on ne le peut croire ; Et comme il était lors à vaincre accoutumé, Il vainquit combattant, et vainquit désarmé, Car comme il s'acquerrait un si glorieux titre, Xidiane des murs, se rendit leur arbitre ; Et noyant son amour au sang de Benzamin, En ses légèretés, imita le destin. Dès lors que le vainqueur se présente à la vue, son éclat l'éblouit, elle parait émue ; Et l'ayant pris pour Mars sous l'armet, à son tour, Elle le prend alors pour le Dieu de l'Amour : En vain elle combat en faveur de sa flamme, Le vainqueur, comme au camp, triomphe dans son âme ; Et le triste vaincu n'a plu aucunes parts, Ni dans ce coeur ingrat, ni dedans ses remparts. De l'un et l'autre lieu, Melistrate est le Maître, Il pardonne au trahi, mais il punit le traître ; Et rend par un illustre et célèbre refus, L'objet qui lui présente, interdit et confus. Lors l'Amour se retire, et fait place à la rage, Benzamin est surpris, et pense qu'on l'outrage, Quand il voit que l'on traite avec tant de mépris, Celle dont il était si tendrement épris. Xidiane en son sang, lave sa perfidie ; Et soudain son Amant, d'une main plus hardie, Pour venger son trépas, fait un dernier effort, Blesse au sein Melistrate, et se donne la mort. Tout le monde est confus d'une telle aventure, On enlève le mort, on songe à sa blessure ; Mais le blessé néglige et son sang et ses jours, Et des médicaments, refuse le secours. Il souffre seulement que Palmédon arrête, Le sang qui hasardait une si chère tête ; Mais il proteste alors qu'on travaille en vain, Et que sa guérison dépend d'une autre main. Son refus nous surprend, son discours nous étonne, Il nous fait retirer d'auprès de sa personne, Pour dépêcher sans doute un courrier en secret, Vers l'objet sans lequel il ne vit qu'à regret. Prazimène apprend donc l'accident qu'il annonce, Écrit à Melistrate, et fait cette réponse.

Legerde : ville d'Arménie. [NdA]

SCÈNE II.

SÉMIRAMIS seule

Il suffit, je connais le charme qui l'attire ; Et que sur ce grand coeur qui fait ma passion, Prazimène peut moins, que son ambition. Hé bien, cher Melistrate, il te faut satisfaire, T'élever aux grandeurs que ton courage espère ; Mais il faut que mon coeur soit l'illustre degré, Du Trône, où je prétends que tu sois adoré. Aussi bien est-il temps que ma vengeance éclate, Contre un Roi que j'hais, encore que je le flatte, Contre un Roi, mais Tyran ; contre un usurpateur,, Qui de tous mes ennuis est le fatal auteur ; Qui fit de mes États le tombeau de mon père, Qui nagea dans le sang d'une tête si chère ; Et tout fumant encore de ce meurtre inhumain, Me força toute en peurs, à lui donner la main, Oui, le traître usurpa ma Couronne et ma couche, Sans l'aveu de mon coeur, ni celui de ma bouche ; Et tout m'abandonnant en ce funeste jour, La violence fit, ce que n'eût pu l'Amour Mais apprends, ô Tyran, que pour briser ma chaîne, Jusques ici mon coeur a déguisé sa haine, Que je vais par ta mort remonter à mon rang, Donner tête pour tête, et le sang pour le sang. Mon père veut de moi ce juste sacrifice, Ne lui refusons pas cet agréable office ; Et pour l'exécuter avec plus de soin, Acquérons nous un bras, qui nous serve au besoin ; Faisons de Melistrate un époux légitime, Et que la vertu règne, où triomphait le crime : Pour un si beau dessein, tout doit être permis ; Meurs donc le plus cruel de tous mes ennemis. Et puis l'âge te presse, et la Parque ravie, Est prête d'achever la trame de ta vie, Ôte lui le plaisir d'en arrêter le cours, Et donne à mon bonheur le reste de tes jours : Permets que mes plaisirs naissent de ton désastre, Et que ta nuit enfin, soit l'orient d'un Astre, Dont l'éclat ici bas n'eut jamais de pareil, Et paraît à mes yeux plus beau que le Soleil. Tout prêt de succomber aux faiblesses de l'âge, Le trépas t'est sans doute un heureux avantage, Puis qu'abrégeant tes jours, il peut mettre à couvert Des Lauriers que le temps fait souvent que l'on perd : Oui, ta mort peut sauver le reste de ta gloire, De tes sanglants projets, effacer la mémoire, Et faire quelques jours admirer aux Humains, Des Palmes, qu'un moment peut ravir à tes mains. Meurs, Ninus, meurs, avant que ton honneur expire ; Si tu vis plus longtemps, ton destin sera pire ; Approuve mon dessein ; et par un noble effort, Évite mille morts, par une seule mort. Tu m'as juré cent fois qu'elle te serait chère, Si jamais elle avait le bonheur de me plaire : Elle me plaît, Ninus, je la veux ; et je crois, Qu'il ne faut point douter des promesses d'un Roi. Tu ne saurais périr d'un coup plus favorable, Mais n'aperçois-je pas ce Prince misérable ? Ah ! Parlons, il est temps, et feignons toutefois.

SCÈNE III. Ninus, Sémiramis, et Gardes.

NINUS

Certes, il faut qu'il soit d'une importance extrême, Si vous vous défiez d'un Prince qui vous aime, Et si vous le celez, à qui voudrait périr, Pour appuyer vos voeux, et vous y secourir. Hé bien, en ce dessein soyez opiniâtre, Croyez qu'on vous trahit, quand on vous idolâtre ; Et puis que mon tourment vous contente et vous plaît, Ne le finissez point, tout extrême qu'il est. Dites qu'en ma douleur, vous trouvez vos délices, Que votre déplaisir finit par mes supplices, Et que vous aimez mieux que je meure enragé, Que de rendre d'un mot mon esprit allégé. Si c'est l'ambition qui vous rend languissante, Dites-moi son objet, et quelle est votre attente ; Et d'un soin merveilleux j'emploierai mon pouvoir, À la porter plus loin, même que votre espoir. Notre Empire s'étend sur cent belles Provinces, Nous avons pour vassaux, et des Rois et des Princes, Et si tant de grandeur est peu pour vos projets, Bientôt tous les humains deviendront vos sujets ; Et lors que vous serez la Maîtresse du monde, Si votre autorité veut être sans seconde, Moi-même vous cédant, et mon Sceptre et mes droits, Je serai le premier à fléchir sous vos lois. Si vous le désirez, je ferai plus encore, Je ferai dans ces lieux, que chacun vous adore, Et que tout l'Univers vous dressant des Autels, Vous rende les honneurs, qu'on rend aux immortels. Après ce zèle ardent, et cette déférence, Pouvez-vous, ma Princesse, observer le silence ? Ah ! Parlez ; et croyez que pour vous obéir, Je serai prêt à tout, jusques à me trahir.

SÉMIRAMIS

Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai vu grand Monarque, De votre affection, une infaillible marque. Dès lors que j'eus l'honneur de paraître à vos yeux, je reconnus en vous ce feu prodigieux, Qui n'ayant pour objet que fort peu de mérites, N'a jamais eu pourtant ni bornes, ni limites, Puis qu'en vous combattant, enfin je vous acquis, Et que de conquérant, vous fûtes le conquis. Mais en vain mon esprit, ma langue, et ma mémoire, Vous retracent ici le tableau de ma gloire ; Celui que vous voulez de mes sens interdits, Veut bien d'autres couleurs, et des traits plus hardis. Obéissons pourtant ; mais en cette occurrence, Souvenez vous, seigneur, que mon obéissance Est plutôt un effet de votre autorité, Que de mon imprudence, ou de ma volonté. Il ne faut pas enfin, pour me rendre contente, Que l'Univers soumis, remplisse mon attente, Que votre affection oblige les mortels, À flatter mon orgueil, ni d'encens, ni d'Autels, Ou que pour satisfaire à mon effronterie, Votre zèle à l'amour joigne l'idolâtrie. Je ne me laisse pas à ce point aveugler, J'ai de l'ambition, mais je la sais régler ; Et pour la vanité dont mon âme est saisie, Il suffira, grand Roi, du Sceptre de l'Asie. Si seule j'ai l'honneur pour trois jours seulement, De pouvoir sur le trône agir absolument, Mon âme en cet état pleinement satisfaite, Aura de vos bontés, tout ce qu'elle souhaite. Ce n'est pas qu'aspirant à ce degré si haut, Je vois en vos exploits ni tâche, ni défaut ; Au contraire, Seigneur, votre conduite est telle, Quelle est des plus parfaits, l'admirable modèle ; Et la sainte équité qu'on remarque en vos Lois, Devrait être la règle et l'étude des Rois. Permettez qu'en suivant ce merveilleux exemple, Babylone ravie, aujourd'hui me contemple ; Et regarde une femme avec étonnement, Faire rougir des Rois, par son Gouvernement. Vous savez, ô Ninus, par des preuves certaines, Que j'ai toujours fait honte à tous vos Capitaines ; Qu'ils ont en cent combats admiré ma valeur, Que toujours ma prudence a surmonté la leur ; Et leur gloire est autant dessous de la nôtre, Que la mienne parait au dessous de la vôtre, Souffrez qu'en peu de jours j'ajoute à cet éclat, L'avantage et l'honneur de régir un État ; Et que je fasse un jour dire aux races futures, Qui sans doute liront nos belles aventures, Quels étaient, justes Dieux ! Les hommes de ce temps, Si les femmes ont fait des miracles si grands ; Ou si vous répugnez au désir qui me presse, Faites un autre effort, oubliez ma faiblesse ; Et puis que mon regret m'en peut allez punir, Chassez en désormais jusques au souvenir. Mais ce n'est pas assez, réparez de ma teste, L'offense que vous fait une injuste requête ; Dans les flots de mon sang, étouffez mon orgueil ; Et puis qu'au lieu du Trône, on m'apprête un cercueil ; Enfin

SCÈNE IV.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Sémiramis, Prazimène, Herminie.

PRAZIMÈNE

Moi, Madame ?

PRAZIMÈNE

Quels effets ?

SÉMIRAMIS

Voyez-les.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Sémiramis, Merzabane.

SÉMIRAMIS

Merzabane, aujourd'hui je veux voir, Combien mes volontés ont sur vous de pouvoir. Je vous vais révéler un secret qui me touche, Jusqu'au point qu'à regret je le fis à ma bouche ; Et pourtant, sans tirer de vous aucun serment, Mon coeur va devant vous s'ouvrir entièrement : Aussi loin de prier, songez que je commande ; Le trépas de Ninus, est ce que je demande ; Et pour me procurer ce bonheur souverain, Connaissant votre coeur, j'ai choisi votre main. Ne me demandez pas les raisons, ni la cause, mais songez aux effets de ce que je propose ; Il suffit que ce coup est un coup que je veux, Pour sortir de mes fers, et pour vous rendre heureux. De plus, souvenez-vous, qu'en suivant mon envie, Cette mort que j'attends, assure votre vie, Que d'injustes soupçons vont bien tôt vous ravir, Si la crainte vous rend trop lent à me servir. Pour vous rendre discret, ayez en la mémoire, Que je mets en vos mains mon repos et ma gloire ; Et si vous ne voulez vous-même vous trahir, Qu'il n'est plus même en vous de me désobéir ; Vous ayant honoré de cette confidence, Votre esprit ne doit plus demeurer en balance ; Songez-y Merzabane, où je vous ferai voir, Qu'il faut donner le coup, ou bien le recevoir. Comme ce coup est grand, tentez votre courage ; Ou si le coeur vous manque en un si grand ouvrage, Au moins ayez des yeux pour voir exécuter, Ce qu'une vaine peur vous défend de tenter : Oui, oui, si vous tremblez, venez voir une femme, Achever hardiment le complot qu'elle trame, Et vous faire avouer, qu'elle n'aura pas moins De grands admirateurs, qu'elle aura de témoins.

SCÈNE IV.

PRAZIMÈNE, seule

Melistrate ! Ô grands Dieux ! Est-il bien véritable, Que d'un crime si noir il ait été capable ? La fortune aurait-elle à ce point aveuglé, Cet Astre de la Cour, cet Esprit si réglé ? Ah ! Quoi que son forfait ait beaucoup d'apparence, Mes yeux peuvent à peine établir ma créance, Et je sens en mon coeur un secret mouvement, Qui me parle en faveur de ce perfide Amant ; J'écoute avec plaisir ce penser qui me flatte, Et puis je le détruis, et blâme Melistrate. Ah ! Désordres confus de mes pensées errantes, Où se termineront mes desseins différents ? Je déteste son nom, je le hais, je l'abhorre, Je le fuis, je le crains, et si je l'aime encore : Je sens mon feu s'éteindre, et puis se rallumer ; Je ne le puis haïr, je ne le puis aimer, Le dépit me saisit, et puis il m'abandonne, Tantôt je le condamne, après je lui pardonne ; Et dans ces flots divers, qui viennent m'agiter, Mon esprit incertain ne sait où s'arrêter : Ah ! C'est trop Mais, ô Dieux ! Ne vois-je point paraître Le Confident adroit d'un si perfide Maître ? Oui, c'est lui ; que ferai-je ?

SCÈNE V. Prazimène, Palmédon.

ACTE III

SCÈNE PREMIERE. Ninus, Sémiramis, Merzabane, Oronclide, Cambises, Zénophire, et les Gardes.

NINUS, au trône

Enfin voici l'heureuse et célèbre journée, Que la même vertu se verra couronnée, Et que le plus parfait des ouvrages des Cieux, Régnera sur un trône égal à ceux des Dieux . Princes, qui relevez de ce superbe Empire, Que tout le monde craint, et que le Ciel admire, Appui de cet État, et qu'on peut en ce jour, appeler justement les Astres de ma cour : Il est temps que ma voix vous fasse l'ouverture, D'un projet admirable à toute la Nature, Et vous rende savants en cette occasion, Des illustres motifs d'une telle action. Il faut premièrement vous remettre en mémoire, Ces triomphes divers, et ces jours pleins de gloire, Qui nous virent dompter tant de peuples puissants, Les Parthes, ceux de Tyr, les Mèdes, les Persans ; Et puis vous souvenir quelles forces si prestes, Bornèrent tout_à_coup le cours de nos conquêtes. Vous savez qu'animé de ces nobles ardeurs, Qu'inspire le désir, de nouvelles grandeurs, Au Roi de Syriens, je dénonçai la guerre, Que j'armai contre lui presque toute la Terre, Et que je contraignis ce Prince généreux, De céder au plus fort, ou du moins plus heureux. Vous savez qu'Ascalon fut son dernier asile, Que je lui fis alors un tombeau de sa Ville ; Et vous n'ignorez pas qu'après ce grand effort, L'Amour se résolut de combattre la mort. Oui, ce pâle Démon de tant de funérailles, M'ayant suivi toujours en trois grandes batailles, Fut enfin arrêté par les traits d'un enfant, Que deux yeux tout divins rendirent triomphant. Souvenez-vous un peu quelle fut l'assurance, La générosité, l'adresse, et la vaillance Du redoutable bras qui m'osa défier, Et tenter les hasards d'un combat singulier. Ne m'avouerez vous pas qu'une telle personne, Qui sait vaincre des Rois, mérite une Couronne ? On n'en saurait douter, et c'est ce que je veux,` Pour lui rendre justice, et contenter ses voeux : Vous la voyez ici, cette personne auguste, Que je dois honorer d'un hommage si juste : Oui, c'est ce rare objet, cette Sémiramis, Dont le bras a défait un monde d'ennemis, Cet objet si charmant qui fait toute ma gloire, Que le destin révère, et que suit la victoire, Sémiramis enfin, dont les nobles travaux, Après cent beaux combats, m'ont rendu sans rivaux. Mais en vain je vous faits ces brillantes peintures, Puisque vous avez vu ses hautes aventures, Et que de tant d'exploits, de prudence, et de soins, Elle vous a rendus les illustres témoins. Combien de fois couverte, et de sang et de poudre, A-t-elle devant moi passé comme la foudre ? De combien de dangers m'a-t-elle retiré ? Combien de fois son bras, aussi craint qu'admiré, A-t-il des plus vaillants étonné le courage, Et forcé les vainqueurs à changer de visage ? Lors que dans les conseils je la laissais agir, Ne vous a-t-elle pas vous même fait rougir ? Et contraint maintes fois les âmes plus altières, De céder à l'éclat de ses vives lumières ? Je pourrais ajouter à tant de beaux effets, Ceux que ce grand esprit a produits dans la paix, Ces murs si renommés, dont ma belle Amazone, N'a pas moins embelli, que muni Babylone, Ces Temples si fameux, et ces Palais divers, Dont la magnificence étonne l'Univers : Mais laissant à vos yeux l'objet de ces merveilles, Des plus rares effets vont charmer vos oreilles. Pour donner à des traits, si doux et si charmants, Et leur perfection, et leur finissements, Figurez vous ma Reine, alors qu'elle surmonte, Dans l'horreur de la nuit, le traître Thermodonte : Voyez la qui s'habille, et qui s'arme à demi, Pour aller repousser ce superbe ennemi, Qui pressé des transports d'une ardeur sans égale, Venait pour attenter à ma couche Royale : Voyez la tête nue, et les cheveux épars, Fendre un Peuple surpris en ses propres remparts, Rétablir le désordre, arrêter l'insolence, Faire agir la valeur, avec la prudence ; Et d'un bras, par les Dieux à vaincre destiné, Immoler à ses pieds, un Monstre couronné. Après cette action, et mille exploits célèbres, Dont l'éclat se perdit dans l'horreur des ténèbres, Puis-je, sans être injuste, et passer pour un ingrat, Refuser à ses mains les rênes de l'État ? Non, non, ce n'est pas même un salaire assez ample, Et c'est trop peu qu'un trône, à qui mérite un Temple : Toutefois, puis qu'enfin un objet si parfait, Borne là ses désirs, approuvons en l'effet ; Et lui cédant les droits de ma toute-puissance, Rendons lui le premier entier obéissance : Que chacun se dispose à ce juste devoir ; Rendez comme vassaux, hommage à son pouvoir ; Prêtez lui le serment, et révérez en Reine, Celle qui désormais est votre Souveraine.

MERZABANE

Grand Prince, pardonnez à ma témérité, Si je dis franchement à votre Majesté, Que j'ai pour ma patrie une âme trop fidèle, Pour faire jamais rien, qui soit indigne d'elle, Ou souffrir que mon coeur consente lâchement, À ce prodigieux et triste changement. Les révolutions, encore que fameuses, En matière d'État, sont toujours dangereuses ; Et l'on n'a jamais vu dans les siècles passés, De Princes souverain, qui se soient abaissés. On dit bien qu'autrefois le Dieu de la lumière, Reçut de Phaëton une même prière ; Et que trop indulgent à ces superbes voeux, Il le mit, pour un jour, sur son char lumineux ; Mais on assure aussi, qu'errant à l'aventure, Son désordre pensa ruiner la Nature ; Et que pour le punir d'un si funeste orgueil, Le feu fit son supplice, et l'onde son cercueil. Je conteste, Seigneur, en parlant de la sorte, Que j'écoute un peu trop le zèle qui m'emporte ; Et parmi vos vassaux, je ne saurais nier, Que mon avis ne doive être dit le dernier : Mais voyant qu'ils n'ont pas le coeur ni l'assurance, De parler en un fait de telle conséquence ; J'aime bien mieux faillir à ma sincérité, Que par ma complaisance, ou par ma lâcheté. Que la Reine, ô grand Roi, s'il lui plaît, me pardonne, Si du joug de ses Lois, j'affranchis ma personne ; Ne la pouvant subir, j'aime mieux dés ce jour, Pour le temps de son Règne, abandonner la Cour, Et m'exempter au moins de cette honte infâme, Qu'on ait vu Merzabane, Esclave d'une Femme.

SÉMIRAMIS

Allez.

SCÈNE II. Sémiramis, Camises, Zénophire, Oronclide, Merzabane, et les Gardes.

SÉMIRAMIS, debout

Dieux ! Que ferai-je ? Et quel est mon dessein ? Je tremble, je frémis, le coeur me bat au sein ; Sur le point de parler, j'ouvre et ferme la bouche, Et sens je ne sais quoi dans l'âme qui me touche : Toutefois c'est en vain que je veux reculer, Le trait déjà lancé, ne se peut rappeler ; Il faut, il faut franchir constamment la carrière ; Et qu'avec le Sceptre, il perde la lumière.

Elle se remet au Trône, et continue.

Si par mes yeux, Seigneurs, ou par mon action, Vous voyez maintenant quelque altération, Peut-être croyez-vous que mon esprit s'étonne, Ou se trouve accablé du faix d'une Couronne : Mais vous pouvez penser, qu'ayant vu sous nos pieds, Avec leurs grandeurs, des Rois humiliés, Notre coeur est trop bon, et notre âme trop ferme, Pour être jamais mise en un si mauvais terme. Sachez donc que le trouble où je suis à présent, Naît d'un sujet plus juste, et beaucoup plus puissant,` Et que Sémiramis n'en peut être affranchie, Sans se trahir soi-même, ou cette Monarchie. Vous voyez bien, Seigneurs, ainsi que je le vois, Le tort qu'on vient de faire au sacré rang des Rois ; Et je ne doute point, qu'un si sensible outrage, De vos sens interdits, ne suspende l'usage ; Mais que par cet affront, vos esprits rappelés, Vous vengent de vos droits lâchement violés ; Il me cède ses droits, son sceptre, sa couronne, Il m'abandonne tout, et je vous l'abandonne : Mais que dis-je, il me cède ? il ne me cède rien, Ce Trône est mon partage, et ce Sceptre est mon bien ; Vous parlant de ses droits, ma langue s'est trompée, Il me rend seulement ma couronne usurpée ; Et ce lâche ennemi des Peuples et des Rois, Se rendant mon sujet, ne me rend que mes droits : De cet usurpateur, cet État fut la proie, Il se fit à l'Empire une sanglante voie ; Et de sa propre main, mon père massacré, Du Trône où je l'ai vu, fut le premier degré : Oui, son tombeau servit à ce sanglant ouvrage, Dont le funeste objet réveille mon courage ; Il me dit qu'un Tyran dont je veux le trépas, M'en doit pareillement former le premier pas. C'est ce que je demande, et ce qu'il vous faut faire, Pour apaiser les Dieux, et l'ombre de mon père, Qui vous voyant subir d'illégitimes Lois, Pour vous en affranchir, vous parle par ma voix. Ne lui refusez pas ce juste sacrifice, C'est un sujet coupable, et je veux qu'il périsse. Si j'ai jusques ici son trépas différé, Ce n'était qu'à dessein de le rendre assuré, Et pour ne pas manquer, par trop d'impatience, Une si raisonnable et si noble vengeance. Merzabane, on vous a commandé d'obéir, Songez que mon espoir ne se doit point trahir, Qu'il veut un prompt effet, que je suis Souveraine, Qu'il faut suivre mes Lois, ou redouter ma haine ; Et quiconque osera me choquer, ou m'aigrir, Qu'il doit, avec Ninus, se résoudre à périr.

SCÈNE III. Cambises, Zénophire, Merzabane, Oronclide.

SCÈNE IV. Merzabane, Oronclide.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Melistrate, Oronclide, Palmédon, et suite.

ORONCLIDE

Quand vous saurez aussi quel est l'état des choses, Et de mon procédé les raisons et les causes, Je crois pareillement que je vous ferai voir, Que je me sais connaître, et faire mon devoir. Je sais bien, et j'avoue avec toute la Terre, Que ce bras triomphant, que ce foudre de guerre, Qui dispose à son gré du destin des États, Aime à les maintenir et ne les prétend pas. Je sais bien que l'orgueil est un monstre qu'il brave, Que l'ambition cède, et qu'elle est votre Esclave ; Mas si nous négligions un si généreux bras, Après tant de vaincus, il ferait des ingrats ; Et nous mériterions d'expier notre offense, Dessous le même fer qui prit notre défense, Si l'Assyrte enfin ne donnait aujourd'hui, Son Sceptre et sa Couronne, à qui fut son appui : Oui, Seigneur, croyez-moi, la saison est venue, Qu'on verra la vertu dignement reconnue, Et que sans concurrents, ainsi que sans rivaux, Vous jouirez du fruit de vos nobles travaux. La gloire que vos faits répandaient sur un autre, Retournera sur vous, et sera toute votre ; Les soldats dont l'ardeur secondait vos projets, de vos imitateurs, deviendront vos sujets ; Et votre autorité désormais sans seconde, Vous rendra de vassal, le plus grand Roi du monde. Enfin, Ninus est mort. Quoi, je vous vois pâlir ? Ah ! Son trône est un lieu que vous devez remplir ; Les marques de son sang vous en tracent la voie, Ne lui donnez donc point que des larmes de joie ; Et ne soupirez pas pour un heureux malheur, Qui vous doit élever à ce haut rang d'honneur.

ORONCLIDE

Oui, Seigneur.

MELISTRATE

Qui ?

ORONCLIDE

Vous.

MELISTRATE

Moi ?

ORONCLIDE

De la Reine.

PALMÉDON, mettant la main sur son épée

Ah ! Seigneur.

MELISTRATE

Palmédon.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Melistrate, Oronclide, Prazimène, Palmédon, et les Gardes.

MELISTRATE, de derrière le théâtre

Ah !

MELISTRATE

Oronclide.

PRAZIMÈNE, regardant Melistrate

Justes Dieux ! Qu'ai- je fait ?

SCÈNE IV. Sémiramis, Merzabane.

SCÈNE V. Sémiramis, Merzabane, Oronclide, et suite.

SCÈNE VI. Sémiramis, Merzabane.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Palmédon, Mélistrate.

MELISTRATE

Palmédon

PALMÉDON

Mais, Seigneur.

PALMÉDON

Je m'en vais vous l'apprendre. Aussitôt que la Reine eut montré son courroux Contre ce cher ami, qui s'exposa pour vous, Merzabane craignant l'effet de sa colère, Feignit de renoncer aux tendresses d'un père ; Et par ce tour adroit, le voulant conserver, Il s'offrit de le perdre, afin de le sauver. La Reine le voyant si plein d'ire et de zèle, Crût ne pouvoir choisir une main plus fidèle, Que celle qui déjà sans crainte et sans horreur Avait sacrifié Ninus à sa fureur. Cependant Oronclide en une tour obscure Se résout à la mort qu'il attend sans murmure ; Et d'un visage égal témoigne qu'il est prêt ; Comme de la souffrir, d'en entendre l'arrêt. Mais sans doute les Dieu touchés de sa constance Ont voulu faire en lui triompher l'innocence, Et montrer par un rare et juste événement, Qu'une haute vertu succombe rarement. Ils ont pour cet effet permis qu'en cet orage Un soldat résolu, mais d'un noble courage, Ait été par bonheur à sa garde commis, Du choix de Merzabane et de Sémiramis. Ce Soldat le voyant au bord du précipice, Et ne pouvant souffrir une telle injustice, S'est enfin découvert ; et lui parlant sans fard, En cette extrémité l'a fourni d'un poignard, Qui dans ce même temps a réveillé l'envie, Ou de venger sa mort, ou de venger sa vie. Oronclide est encore dans un penser si doux, Quand il entend un bruit de clefs et de verrous ; Le soldat se retire, et lui dans le silence, Attend le fer en main, un objet qui s'avance ; Et que dans son désordre il ne peut discerner, Par la clarté qu'il porte, et qu'il vient lui donner. Ne se figurant rien alors que de sinistre, Il croit que de sa mort, c'est l'infâme Ministre, Qui vient exécuter l'ordre qu'il a reçu Du plus cruel esprit que l'Enfer ait conçu. Enfin le voyant proche, il s'emporte et s'élance Sur celui qui l'aborde avec violence ; Et sans se relâcher en son juste dessein, Lui plonge avec vigueur le poignard dans le sein. Le malheureux s'écrie, Ah ! Que fais-tu, profane ? Oronclide à la voix reconnaît Merzabane ; Et croyant avoir fait un crime plein d'horreur, Il veut contre soi-même employer sa fureur. Le blessé se saisit du poignard, et l'arrache ; L'homicide gémit, et se plaint sans relâche, Dedans l'erreur qu'il est d'avoir ouvert le flanc, Qu'il avait crû toujours la source de son sang. Mais Merzabane enfin, sans songer à l'outrage Qu'il en avait reçu, calme un peu cet orage ; Et lors lui déclarant qu'il n'était pas son fils, Ses sens de furieux, devinrent interdits. Puis sortant tout_à_coup de ce désordre étrange, En curiosité ce grand trouble se change ; Il demande, il supplie, il presse pour savoir Qui l'avait mis au jour, qu'il croyait lui devoir. Mais voulant ménager la force qui lui reste, Pour ne pas rendre en vain ce secret manifeste, Merzabane affaibli, dit qu'il est à propos, Tant pour son intérêt, comme pour son repos, Que ce discours se fasse et se preuve à la Reine ; Oronclide consent, Merzabane l'y mène ; Et je crois qu'à présent ils sont à son lever, Pour faire ce récit, qu'on doit y achever. C'est ce que depuis peu j'ai su du soldat même Qui servit Oronclide de ce désordre extrême ; Et nous fera tirer en cette occasion Un ordre merveilleux de sa confusion, Faisant dorénavant, par la perte d'un autre, Le salut d'Oronclide, aussi bien que le vôtre. Ne précipitez rien, attendez cet effet, Et bientôt votre esprit se verra satisfait, Si votre désespoir ne le rend inutile. Allez, Seigneur, allez vous rendre à votre asile, Tandis qu'un peu de nuit que va chasser le jour, Vous y permet encore un facile retour.

SCÈNE II. Sémiramis, Merzabane, Oronclide, Prazimène, et suite.

MERZABANE

Non.

SÉMIRAMIS

De qui donc ?

PRAZIMÈNE

Bons Dieux !

MERZABANE

Lors que le grand Ninus, ô fatale mémoire ! Osai-je prononcer un nom si plein de gloire, Moi qui suis l'exécrable et perfide meurtrier Du Héros, qui jamais l'ait porté le premier ? Lors, dis-je, que Ninus triomphant dans les armes, Fut vaincu par vos yeux, et soumis à vos charmes, Deux ans auparavant, une jeune beauté, Avait à ce grand coeur ravi la liberté ; Et quoi que dans la pourpre elle ne fut pas née, Elle osa bien prétendre un Royal Hyménée ; Son dessein réussit, elle l'y disposa, Et malgré nos conseils, ce Prince l'épousa. Mais cette ardeur si prompte, et si démesurée, Passa comme un éclair, et n'eut point de durée ; Car au point de produire un fruit de son amour, En lui donnant la vie, elle perdit le jour. Presqu'en ce même temps, un mien fils prit naissance, Ninus était absent, j'avais toute puissance ; De sorte que je pus, sans que l'on en sut rien, Supposer mon Enfant à la place du sien, Espérant quelque jour lui faire connaître, Qu'il tenait de moi seul sa grandeur et son être ; Et qu'il devait enfin dans les occasions, Récompenser mes soins, et mes affections. Mais peu de temps après, la Fortune inconstante, Détruisit mes projets, et trompa mon attente ; Car à peine mon fils dans la pourpre parut, Que la bizarre dit aussi tôt qu'il mourut ; Quoi qu'avec lui périt ma plus chère espérance, Mon deuil fut toutes fois moindre que ma constance ; Et je me consolai dans mon adversité, de celui que le Sort ne m'avait pas ôté. Comme il fut plein de coeur, aussi bien que d'adresse, J'eus pour lui du depuis beaucoup plus de tendresse ; Et l'inclination produisit les effets, Qu'au lieu de mon amour, la Nature aurait faits. J'aimai donc cet Enfant, et c'était Oronclide, Dès ses plus jeunes ans, il parut un Alcide ; Et les vices divers dont son coeur triompha, Sont les monstres affreux que ce Prince étouffa ; Après tant de travaux si dignes de mémoire, C'est en moi qu'il achève et ses faits et sa gloire ; Car de tant d'ennemis dont il fut combattu, J'étais le plus fatal à sa haute vertu. Il ne prit toutefois jamais part à mes crimes, Il rejeta toujours mes cruelles maximes, Puis que son coup hélas, plus juste que le mien, En répandant mon sang, n'a vengé que le sien. Oui, le fils a vengé le trépas de son père ; Mais il vous reste encore une vengeance à faire : Enfin pour expier tous les maux que je fis, Vengez-vous de tous ceux qu'a soufferts votre fils ; Mais il n'est pas besoin que votre foudre éclate, Car je sens que la mort vous venge, et Melistrate : Ce qui me reste à dire avant que d'expirer,, C'est que ce cher Amant, qui vous fait soupirer, Est votre fils, Madame.

SCÈNE III. Mélistrate, SÉMIRAMIS, Prazimène, Oronclide, et suite.

MELISTRATE

Hélas !

SÉMIRAMIS

Cette pitié n'est pour moi que rigueur ; Frappez, vous savez bien le chemin de mon coeur, Vous l'avez déjà mis dans les fers, dans la flamme, Percé de mille traits qui m'ont arraché l'âme ; Et je serais déjà dans les bras de la mort, Si vos charmes n'avaient suspendu son effort. Faites-les donc cesser, ces redoutables charmes, Si leurs traits m'ont blessée, achevez par vos armes ; Et puis que je n'avais que d'injustes desseins, Que le crime des yeux soit puni par les mains. Mais hélas ! Je vois bien qu'en cette conjoncture, La nature en ce lieu combattra la Nature ; Et que mon sexe ici vainement respecté, Servira de prétexte à votre lâcheté : C'est pourquoi je ne veux dans ma fureur extrême, Demander du secours désormais qu'à moi-même ; Je ne veux à ce coup employer que mon bras, Trop humains ennemis, je vous rends vos états ; Et pour rendre en mourant ma douleur sans égale, Je veux voir avec vous triompher ma rivale, Du débris de mon sort, faire le sien plus beau, Et l'élever au trône, en entrant au tombeau. Brillante illusion, précieuse fumée, Dont ce matin encore mon âme était charmée, Je vous quitte, grandeurs, présents empoisonnés, Qui détruisez toujours ceux que vous couronnez. Melistrate, Ascalon sera votre partage, Cet Empire est mon bien, il est votre apanage ; Et comme par mes soins Babylone est à moi, Je vous la donne encore,et je vous en faits Roi. Qu'Oronclide succède aux États de son père, La mort est désormais tout le bien que j'espère ; C'est le seuls que je veux ; et je le tiens si cher, Que ni vous, ni les Dieux, ne sauriez l'empêcher.

PRAZIMÈNE

Seigneurs

1 842 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica