Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
Merlin Dragon ou La Dragonne
Personnages
- MONSIEUR DE LA SERRE, père de Pimandre
- PIMANDRE, amant d'Isabelle
- ISABELLE, fille d'Oronte
- ORONTE, père d'Isabelle
- ÉRASTE, ami de Pimandre
- MERLIN, valet d'Éraste
- TOINETTE, servante de M. de La Serre
- CATOS, suivante d'Isabelle
- BAPTISTE, laquais de M. de La Serre
- SANS-QUARTIER, dragon
- BRISE-MÉNAGE, dragon
- LA TERREUR, dragon
- SANS-RAISON, dragon
- MARCHE-A-TERRE, dragon
- SUITE DE DRAGONS
MERLIN DRAGON
SCÈNE I. Oronte, Monsieur de La Serre.
ORONTE
On ne parle d'autre chose ; et tout le monde, comme moi, le trouve tout à fait étrange. Vous m'avez demandé ma fille pour votre fils. Je vous l'ai accordée ; ce n'est plus cela, vous voulez l'épouser vous-même. Je ne vous comprends pas, et cela ne se pratique point.
MONSIEUR DE LA SERRE
Mon_Dieu ! J'ai mes raisons ; que cela vous suffise.
ORONTE
Je les crois bonnes ; mais qui m'assurera que vous ne changerez pas encore de sentiment, avant qu'il soit deux jours ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Ma parole.
ORONTE
Cela serait fort bien, si vous ne l'aviez pas déjà donnée pour le mariage de votre fils avec ma fille.
MONSIEUR DE LA SERRE
Mais si je l'épouse, moi, cela n'est-il pas aussi bon ?
ORONTE
C'est une question. Cependant il ne vous déplaira pas que nous prenions quelque sûreté. Voulez-vous qu'il soit écrit de la main du plus honnête notaire que nous pourrons trouver, qu'il en coûtera vingt mille francs à celui par qui l'affaire manquera ?
MONSIEUR DE LA SERRE
J'y consens. C'est pourtant beaucoup, vingt mille francs. Mais après cela serez-vous content ?
ORONTE
En partie ; mais ma fille...
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien ! Que lui faut-il à votre fille ?
ORONTE
Que vous lui fassiez, en l'épousant, un avantage considérable. On meurt, quand on est vieux, le plus souvent sans enfant.
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien ! On meurt quand on est vieux, et quand on est jeune. La différence de votre âge et du mien n'est pas si grande que...
ORONTE
D'accord. Mais je ne veux point me marier, cela pourrait abréger le peu de jours qui me restent. Ainsi, il faut, s'il vous plaît, que vous promettiez, par le contrat de mariage, de donner en mourant la moitié de votre bien à ma fille.
MONSIEUR DE LA SERRE
La moitié de mon bien ! Et comment voulez-vous que je vive après ?
ORONTE
Eh, monsieur, vous n'y songez pas ! Quand on est mort, on n'a plus besoin de rien.
MONSIEUR DE LA SERRE
Ah ! Cela est vrai, d'accord ; mais à condition que l'on ne touchera à mon bien que six mois après ma mort. Que sait-on, si on revenait ?
ORONTE
Oui, monsieur, j'y consens, et avec tout cela ce n'est pas sans me faire un peu de violence ; car j'aurais été bien aise que votre fils et ma fille eussent été unis, à cause de la conformité de leur âge.
MONSIEUR DE LA SERRE
Quelle folie ! C'est justement à cause de cela qu'il ne les faut pas marier ensemble. Il ferait beau voir une maison gouvernée par des jeunes gens comme cela. Mon fils est un bel oiseau ! Un homme de vingt-huit ans. Si vous aviez donné votre fille à ce morveux-là, je suis sûr qu'ils ne feraient autre chose, jour et nuit, que se caresser. Regardez un peu, la belle occupation pour des nouveaux mariés !
ORONTE
Ceci est plaisant ! À quoi voulez-vous donc, Monsieur, que de jeunes mariés s'occupent ?
MONSIEUR DE LA SERRE
À régler de bonne heure leurs domestiques sur un bon pied : à joindre chez soi, dès le premier jour, une honnête sobriété, qui donne à toute une maison un visage de santé, un teint frais, un air dispos, et ôte presque tout commerce avec la médecine.
ORONTE
Voilà parler en homme sage, mais revenons à notre affaire. Quand voulez-vous que nous allions écrire ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Incontinent. Dites-moi, je vous prie, Mademoiselle Isabelle est-elle jolie fille ? L'avez-vous de bonne heure ?...
ORONTE
Quoi ! Que me voulez-vous dire ? Demandez-vous si elle sait jouer de quelque instrument ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Non. Est-elle ménagère ?
ORONTE
Extrêmement.
MONSIEUR DE LA SERRE
Tout de bon ?
ORONTE
Tout de bon. Il n'y a rien qui la divertisse comme cela ; et ce sera pour elle un grand régal que de vous entendre si bien discourir de l'économie d'une maison.
À part.
Le pauvre homme !
MONSIEUR DE LA SERRE
Certes, j'en suis ravi. Quel plaisir d'avoir une femme de mon humeur ! Les choses en vont encore mieux quand on est deux, et que chacun prend garde de son côté.
ORONTE
Vous avez raison ; et je vous donnerais ce plaisir dès aujourd'hui, si mon fils, le capitaine de dragons, était arrivé. Je l'attends de jour en jour, et je ne veux pas le priver du plaisir d'être aux noces de sa soeur.
MONSIEUR DE LA SERRE
Assurément.
ORONTE
C'est un joli garçon, que vous ne serez pas fâché de connaître : il est de bonne humeur, et il vous réjouira. Mais, adieu ; je ne puis me dispenser d'aller chez mon procureur pour un procès que j'ai. Je reviens sur mes pas, chez Monsieur Guillemin, mon notaire, pour y faire dresser le dédit ; ne manquez pas d'y passer : vous n'aurez qu'à signer.
MONSIEUR DE LA SERRE
Vous n'avez qu'à préparer votre fille à venir chez moi dès aujourd'hui. Ce soir nous dresserons les articles.
ORONTE
Vous vous chargez donc du festin ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Nous ferons les choses, s'il vous plaît, sans éclat et sans bruit.
ORONTE
C'est assez.
À part.
J'ai bien peur que je ne fasse là un méchant marché. Ma fille aura bien de la peine à s'accommoder d'un homme fait comme celui-là.
Il sort.
SCÈNE II.
MONSIEUR DE LA SERRE
Dans le fond, je comprends bien que mon fils était un parti plus sortable pour sa fille ; mais il fallait pour cela me séparer, de mon vivant, d'une grosse partie de mon bien, d'un bien qui m'est cher, et avec lequel on est accoutumé. Comment se résoudre à cela ? Je ne sais si d'un autre côté j'ai assez bien compris le danger qu'il y a de m'associer avec une jeune femme. Tout coup vaille : le plus grand chagrin tombe sur mon fils. Mais le voilà.
SCÈNE III. Monsieur de La Serre, Pimandre.
PIMANDRE, tournant la tête vers la coulisse
Allez, vous êtes des bêtes, vous ne savez ce que vous dites, vous ne connaissez pas mon père ; il n'est point capable d'une telle sottise.
MONSIEUR DE LA SERRE
Qu'est-ce donc, qu'y a-t-il ?
PIMANDRE
Deux ou trois impertinents, que j'ai trouvés là, qui faisaient les mauvais plaisants, et qui voulaient dire des sottises de vous.
MONSIEUR DE LA SERRE
De moi ! Et tu l'as souffert ?
PIMANDRE
Vraiment oui, vous me connaissez bien ! Je suis bien homme à souffrir qu'on parle mal de mon père ! Je donnerais tant de coups de bâton.
MONSIEUR DE LA SERRE
Michel, n'entends point raillerie sur mon chapitre.
PIMANDRE
Mais écoutez un peu jusqu'où va leur extravagance. Ils sont venus me dire que vous alliez vous marier.
MONSIEUR DE LA SERRE
N'est-ce que cela ?
PIMANDRE
Eh ! N'est-ce pas assez ? Moi qui sais le contraire, et que c'est une chose impossible, je les ai traités de fous et d'impertinents. Allez, leur ai-je dit, vous devriez avoir honte de parler comme vous faites : mon père, qui a soixante-cinq ans, qui est infirme, goutteux, qui ne marche plus qu'avec un bâton !
MONSIEUR DE LA SERRE
Et qui vous a ordonné de discourir ainsi ?
PIMANDRE
Votre intérêt, votre honneur.
MONSIEUR DE LA SERRE
Laissez-moi, je vous prie, le soin de mon intérêt et de mon honneur. Je vous défends d'y toucher, non plus qu'à mon âge, que vous ne savez point.
PIMANDRE
Mais vous n'entendez pas le plus ridicule, et c'est ici qu'il y a de quoi rire. Que le monde est fou ! Ils m'ont dit. Quelle impertinence !
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien ! Ils vous ont dit ?
PIMANDRE
Que vous aviez demandé Isabelle à son père pour vous. Pour moi, cela est vrai : je le sais bien ; mais pour vous-même, pour l'épouser, vous !
MONSIEUR DE LA SERRE
Pour moi, pour moi ; voyez qu'il fait l'étonné.
PIMANDRE
A-t-on jamais entendu parler d'une telle folie ? Aussi je me suis tant moqué d'eux ! Mon père, qui sait bien que je recherche Isabelle, il y a longtemps, qui en effet l'a demandée pour moi, irait la demander pour lui ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui, mais j'ai songé que...
PIMANDRE
Premièrement, il est trop bon père pour me faire cette injustice.
MONSIEUR DE LA SERRE
Et s'il songeait à se marier, il ne prendrait pas, j'en suis sûr, une personne de dix-huit ans.
MONSIEUR DE LA SERRE
Cela se peut, mais je...
PIMANDRE
Il s'en donnerait bien de garde.
MONSIEUR DE LA SERRE
Je commence à perdre patience.
PIMANDRE
Il est trop raisonnable.
MONSIEUR DE LA SERRE
Écoute, si tu veux !
PIMANDRE
Il sait que cela ne lui convient plus. Il n'a pas vécu sagement, comme il a fait, jusqu'à l'âge qu'il a, pour faire une faute si lourde sur ses vieux jours.
MONSIEUR DE LA SERRE
Je t'ai défendu de parler de mon âge, et tu continues toujours.
PIMANDRE
Si j'en parle, ce n'est que pour vous louer.
MONSIEUR DE LA SERRE
Je ne veux point que tu me loues ; et pour faire cesser tes louanges qui m'importunent, je t'avertis que tout ce qu'on t'a dit est vrai.
PIMANDRE
Vous vous moquez, mon père.
MONSIEUR DE LA SERRE
Si tu ne le veux pas croire, va le demander à Oronte qui me l'a promise.
PIMANDRE
Oronte vous l'a promise !
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui.
PIMANDRE
À vous ?
MONSIEUR DE LA SERRE
À moi.
PIMANDRE
Et vous l'épouseriez ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui, je l'épouserai nonobstant tous tes beaux raisonnements. Laisse seulement venir son frère le capitaine de dragons, et tu verras. On n'attend plus que lui pour conclure l'affaire.
PIMANDRE
Je ne saurais le croire.
MONSIEUR DE LA SERRE
Ouais, mon ami, et qui donc vous a rendu si incrédule ?
PIMANDRE
Le peu d'apparence qu'il y a à ce mariage.
MONSIEUR DE LA SERRE
Comment donc, le peu d'apparence ?
PIMANDRE
Oui ; ne voyez-vous pas vous-même qu'il serait très préjudiciable à votre santé ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien ! Morbleu, je veux être malade.
PIMANDRE
Et moi, je veux faire mon possible pour vous guérir.
MONSIEUR DE LA SERRE
Va toi-même te faire panser. Je suis bien fou, moi, de m'amuser à discourir avec cet impertinent, quand j'ai la parole d'Oronte, qui m'attend sans doute pour signer le dédit. Écoute, je te défends, sur peine d'être déshérité, d'approcher d'Isabelle, ni de près, ni de loin ; entendez-vous, monsieur le raisonneur ? Suivez l'exemple que vous donne Éraste votre ami, qui, malgré son amour, sacrifie tout à la volonté de son père.
Il sort.
SCÈNE IV.
PIMANDRE
L'amour est bien faible, où l'obéissance est si forte. Mais serait-il possible qu'Oronte, qui a toujours été honnête homme, cessât de l'être seulement pour moi ? L'intérêt, c'est là mon plus grand ennemi ; mon père est plus riche que moi, l'intérêt l'aura mis à ma place.
SCÈNE V. Pimandre, Merlin.
MERLIN, croyant parler à son maître
La chose n'est point encore désespérée, monsieur.
PIMANDRE
Comment ?
MERLIN
Je ne vois rien encore qui vous doive tant alarmer.
PIMANDRE
Comment donc ?
MERLIN
Ah ! Par ma foi, je croyais parler à mon maître, je vous prenais pour lui.
PIMANDRE
Peste soit du maroufle.
MERLIN
Où le trouverai-je à présent ? Il m'avait dit qu'il serait ici ?
PIMANDRE
Je ne l'ai point vu, mon enfant ; laisse-moi en repos, puisque tu n'as rien à me dire qui me fasse plaisir.
MERLIN
Si vous ne haïssiez point les questions, je vous demanderais la cause d'une si grande affliction, et peut-être trouveriez-vous en moi l'antidote le plus souverain contre les pères déraisonnables ; car je me persuade que le vôtre ne contribue pas peu au chagrin que vous me témoignez.
PIMANDRE
Ah ! Mon pauvre Merlin, mon malheur est d'une nature à ne trouver de remède que dans le désespoir.
MERLIN
Allons, n'importe, parlez ; j'aime les affaires désespérées, moi : j'en travaille avec plus de hardiesse. On les manque sans déshonneur, et la réussite vous couvre d'une gloire immortelle.
PIMANDRE
Eh bien ! Puisque tu veux savoir la cause de mes tourments, apprends... Retire-toi, Merlin, je vois Oronte, je veux lui parler ; reviens ici dans un moment, je te prie.
MERLIN
Je le ferai, je vous en réponds. Je vais chercher mon maître.
Il sort.
SCÈNE VI. Oronte, Pimandre.
PIMANDRE
Ah ! Monsieur, je ne puis croire ce que je viens d'entendre.
ORONTE
Mon pauvre Pimandre, j'en suis au désespoir. Mais enfin ce n'était point à vous que j'avais donné ma parole, c'était à votre père ; il vous en manque, prenez-vous-en à lui.
PIMANDRE
Ah ! Monsieur, vous me faites mourir.
ORONTE
Que ne pressiez-vous aussi les choses davantage !
PIMANDRE
Eh ! Monsieur, de grâce, à qui a-t-il tenu ? Mon cher monsieur, que j'ai regardé comme celui qui devait être mon père ! Je vous conjure, par vous, par moi, par votre fille, si j'ose vous le dire, de ne nous point désespérer.
ORONTE
Que voulez-vous que je fasse ? Voilà le dédit que nous venons de passer.
PIMANDRE
Je le paierai, monsieur ; le bien de ma mère suffira. Monsieur, encore une fois, et voici la dernière, rendez-moi la vie. Elle ne m'a été chère qu'autant que j'ai cru que je la passerais avec vous : privé de l'honneur de vous voir mon beau-père, je n'en veux plus.
ORONTE
Mais... Que... Aussi... Voilà un garçon qui m'aime beaucoup ! Ne pouviez-vous... La peste le dédit, et celui qui me l'a fait faire ! Ah ! C'est votre père, je vous demande pardon.
PIMANDRE
Cela n'est rien, Monsieur, vous pouvez tout avec moi ; tout m'est charmant de vous, hors le refus de votre fille.
ORONTE
Je m'en vais lui parler.
PIMANDRE
Que je suis misérable ! Non, je ne le souffrirai point. Il n'y a point d'extravagance dont je ne sois capable.
Oronte sort.
SCÈNE VII. Pimandre, Éraste, Merlin.
ÉRASTE
Tu vois, mon cher ami, un homme au désespoir.
PIMANDRE
J'en vois donc deux, et je ne crois pas qu'il y ait de sort plus malheureux que le mien.
ÉRASTE
Je viens de l'apprendre. Mais écoute, je te prie, ce que mon père...
PIMANDRE
Je sais cela. Il ne veut point que tu épouses Lucinde. Mais considère avec quelle cruauté le mien...
ÉRASTE
On me l'a dit. Il veut épouser Isabelle, au lieu de toi. Je te plains : mais je te prie de te figurer s'il est rien de pareil à mon infortune.
PIMANDRE
J'entre dans tes douleurs, mais la mienne ne se peut concevoir.
MERLIN
Oh ! Finissons, je vous prie ; vous êtes tous deux les gens du monde les plus malheureux. Vous l'êtes plus qu'Éraste, sans contredit. Vous, Éraste, êtes plus malheureux que Pimandre, sans difficulté, j'en conviens : contentez-vous de cela, car vous ne vous accorderez pas sitôt là-dessus, je le vois bien. Écoutez tous deux seulement. Je conçois que vous avez là un couple d'assez mauvais pères. Mais si, au lieu de vous tant tourmenter, nous cherchions quelque remède à vos maux ? J'ai pitié des pauvres enfants affligés.
PIMANDRE
Eh ! Quel remède pourrais-tu trouver ? J'enrage : car si j'avais affaire à tout autre qu'à un père, oh !...
MERLIN
Je vous entends ; mais il n'est pas permis de battre son père.
ÉRASTE
Tu nous dis là une belle merveille ! Qui est-ce qui t'en parle ?
MERLIN
Si vous en aviez bien envie cependant, il y aurait un expédient qui ôterait plus de la moitié du péché.
ÉRASTE
Que veux-tu donc dire ?
MERLIN
Il faudrait que chacun de vous recommandât son père à l'autre, et que le soir, entre chien et loup, quand ils se retirent... Il ne serait pas nécessaire d'aller jusqu'à battre ; je ne dis pas cela, mais les houspiller un peu, leur faire une bonne peur dont ils mourraient peut-être. Cela leur apprendrait à vivre.
PIMANDRE
Tout doux !
ÉRASTE
Si je prends un bâton, je t'apprendrai à toi-même...
MERLIN
Hélas ! Messieurs, ne vous fâchez pas ; je ne disais cela que par forme de conversation : il y a d'autres moyens plus doux, et dont l'usage n'est pas défendu.
ÉRASTE
Trouves-en donc quelqu'un pour nous servir, Pimandre et moi, et je te pardonnerai la première fois que tu t'enivreras.
MERLIN
Moi ! Je ne m'enivre jamais ; souvenez-vous-en pourtant.
PIMANDRE
Je te promets, moi, de te donner trente pistoles, si tu veux empêcher que mon père n'épouse Isabelle.
MERLIN
Trente pistoles ?
PIMANDRE
Oui, foi d'homme d'honneur, je te les donnerai.
ÉRASTE
Allons, Merlin, de l'esprit.
MERLIN
Trente pistoles ! Ce sont trois cent cinquante-cinq livres. Vous avez vu votre père depuis que vous savez la chose ?
PIMANDRE
Si je l'ai vu ? Je lui ai dit qu'absolument...
MERLIN
Vous avez dit que vous mettriez tous les obstacles possibles à son mariage ?
PIMANDRE
Assurément.
MERLIN
Eh bien ?
PIMANDRE
Cela n'a rien fait.
MERLIN
Voilà un vieillard bien obstiné, de vouloir se marier sans le consentement de son fils !
ÉRASTE
Ne raille point.
MERLIN
Je ne raille point. Vous vous êtes expliqué avec le beau-père ? Vous lui avez fait connaître le chagrin que vous causait...
PIMANDRE
Je sors d'avec lui tout à l'heure.
MERLIN
A-t-il eu la même dureté pour vous ?
PIMANDRE
Sans un malheureux dédit qu'il a fait avec mon père, je l'aurais rendu favorable.
MERLIN
Ho ! Çà, çà ! Je lui veux parler, moi : je le connais ; et, si je le puis attendrir, et que nous n'ayons d'autres difficultés à vaincre que le dédit, nous en viendrons bientôt à notre honneur. Votre père me connaît-il ?
PIMANDRE
Je ne crois pas. Il t'a peut-être vu une fois ou deux.
MERLIN
Je le défie de me connaître. Il s'agit de changer d'habit et de condition. Dites-moi est-il toujours avare ?
PIMANDRE
Plus que jamais.
MERLIN
Oui, vous êtes vilain ? J'en suis fort aise ; voyons un peu.
PIMANDRE
Mais il faut se hâter ; car on n'attend, pour conclure le mariage, que l'arrivée du capitaine de dragons, frère d'Isabelle, qui doit venir au premier jour.
MERLIN
Isabelle a un frère capitaine de dragons ?
PIMANDRE
Oui.
MERLIN
Ho ! Ho ! Cela soulage notre imagination. Voilà justement ce que je cherchais, il ne m'en faut pas davantage. On l'attend au premier jour, dites-vous ?
PIMANDRE
Il ne saurait tarder longtemps.
MERLIN
Je vous garantis qu'il viendra dès aujourd'hui, et je veux qu'on le voit arriver en homme d'importance. Je lui donnerai un train digne de sa qualité ; et je ne prétends pas qu'il vienne ici pour faire déshonneur à sa famille, ni au prétendu beau-frère. J'ai un cousin qui a pris depuis trois jours un office de dragon, le plus à propos du monde. Dix ou douze de ses camarades et moi... Ne vous mettez pas en peine.
ÉRASTE
Que veux-tu donc dire ?
MERLIN
Ne comprenez-vous pas ? Nous allons voir beau jeu. Je veux d'abord, pour faire plaisir au beau-frère... Mais je ne veux pas vous dire tout ; vous en sauriez autant que moi. Pour vous, demeurez en repos. Isabelle est dans vos intérêts, n'est-ce pas ?
PIMANDRE
Assurément.
MERLIN
Cela suffit. Monsieur de La Serre ne connaît pas le prétendu beau-frère le dragon ?
PIMANDRE
Il y a deux ans qu'il n'est venu à Paris.
MERLIN
Vivat. J'entends Monsieur Oronte. Retirez-vous, il faut que je lui parle.
Pimandre et Éraste sortent.
SCÈNE VIII. Oronte, Isabelle, Catos, Merlin.
ISABELLE
Moi, mon père, je ferai tout ce que vous voudrez.
ORONTE
Tu feras tout ce que je voudrai, mais tu pleures ?
ISABELLE
Je crois, mon père, que l'obéissance est tout ce que vous pouvez exiger de moi.
ORONTE
Ta douleur me fait de la peine.
ISABELLE
Ne songez point à cela, mon père ; les enfants ne doivent-ils pas tout sacrifier aux volontés de leurs parents.
CATOS
Oui, mais il faut que les parents soient raisonnables.
ORONTE
Taisez-vous, impertinente. Si ma fille était de votre humeur, je ne serais pas si fâché que je le suis.
MERLIN
Ce pauvre Monsieur Oronte, hélas ! Est-il possible ?
ORONTE
Qu'y a-t-il ?
MERLIN
Je vous assure que j'en ai tout le chagrin imaginable.
ORONTE
Qu'est-ce, Merlin ?
MERLIN
Ah ! Monsieur.
ORONTE
Qu'y a-t-il ?
MERLIN
Avoir cette physionomie ?
CATOS
Que veux-tu dire ?
ISABELLE
Parle donc !
MERLIN
Allez, vous avez toutes deux le coeur bien dur ; un père aussi bon que celui-là...
CATOS
Eh bien !
MERLIN
Un aussi bon maître.
ORONTE
Ce maraud-là me ferait perdre patience !
MERLIN
Là, là, là... Le pauvre homme, il n'est pas furieux.
ORONTE
Si je me mets sur ta friperie, je t'apprendrai...
MERLIN
Hé,là, là, là, tout doux.
ORONTE
Il faut que j'assomme ce bélitre-là.
ISABELLE
Eh ! Mon père
CATOS
Es-tu fou ?
MERLIN
Plût au ciel que je le fusse, et que le pauvre Monsieur Oronte ne le fût pas devenu !
ORONTE
Comment donc, pendard, bélître, fripon ?
MERLIN
Le laisser sortir en l'état où il est !
ISABELLE
Mon père ?... Retire-toi, Merlin.
ORONTE
Non, ma fille, je vous prie qu'il ne s'en aille point ; je veux développer ce mystère. Viens ici.
MERLIN
Eh bien ! Ta, ta, ta, lera, lera : qu'est-ce, Monsieur Oronte, me reconnaissez-vous bien ?
ORONTE
Je te reconnais pour un grand scélérat.
MERLIN
Le pauvre homme ! Il me reconnaît. Et mon nom, savez-vous bien que je m'appelle Merlin ?
ORONTE
Çà ! Je ne veux point me mettre en colère. Oui, je sais fort bien que tu t'appelles Merlin. Après, que prétends-tu me faire entendre par là ?
MERLIN
Mais, vraiment, il est plus raisonnable que je ne pensais.
ORONTE
Qui t'a donc dit que j'étais fou ?
MERLIN
Monsieur, je vous demande pardon. Voyons pourtant : qu'est-ce, Monsieur Oronte ? Est-il vrai que vous donnez votre fille à Monsieur de La Serre ?
ORONTE
Cela est vrai.
MERLIN
Ah ! Le pauvre homme ! On ne m'a point trompé ; ta, ta, ta, lera : allons courage, Monsieur Oronte, oui, vous avez raison ; ta, ta, ta, ta, lera ; il m'arrache des larmes.
ORONTE
C'est quelque pièce que l'on... et je veux en être éclairci.
MERLIN
Ta, ta, ta, lera.
ORONTE
Oh çà ! Mon pauvre Merlin, je t'en prie, parle-moi comme il faut ; tu vois bien que je suis dans mon bon sens, explique-toi.
MERLIN
Mais, en effet, il ne paraît point avoir l'esprit troublé.
ORONTE
En vérité, je ne suis point fou ; mais si tu continues, tu me le feras devenir. Finis toutes ces mauvaises chansons. Tiens, voilà un écu que je te donne, apprends-moi ce qui t'a fait croire que j'étais fou.
MERLIN
C'est ce mariage ridicule de votre fille avec Monsieur de La Serre, qui fait croire à tout le monde que vous avez perdu l'esprit.
ORONTE
Me dis-tu vrai ?
MERLIN
Monsieur, rien n'est plus véritable ; et si ce bruit-là continue encore quelque temps, vous ne sortirez plus sans compagnie.
ORONTE
Vertu de ma vie ! Je ne veux point passer pour fou.
MERLIN
Ne songez donc plus à ce mariage.
ORONTE
Nous avons un dédit.
MERLIN
Comment, un dédit !
ORONTE
Oui, un dédit de vingt mille francs.
MERLIN
Cela est très mal. Il ne fallait point mettre de dédit. Mais que cela ne vous chagrine point : à quoi servirait que Merlin eût de l'esprit, s'il ne trouvait pas le moyen de rompre un dédit ? Voilà une belle affaire !
ORONTE
Quoi ! Tu pourrais faire un coup comme cela ?
MERLIN
Oui, sûrement ; reposez-vous sur moi.
ORONTE
Tu me ferais le plus grand plaisir du monde.
SCÈNE IX. Oronte, Pimandre, Isabelle, Catos, Merlin.
PIMANDRE
Eh bien, monsieur ?
ORONTE
Mon cher enfant, tenez, remerciez cet honnête garçon ; il va s'employer pour vous, s'il peut rompre l'affaire sans me faire payer le dédit.
MERLIN
Vous moquez-vous ? Je veux qu'il vous le paie, moi ; allez, laissez-moi faire : retirez-vous seulement.
ORONTE
Monsieur de La Serre va venir prendre ma fille, pour la mener chez lui.
MERLIN
Laissez-la lui emmener, il ne la gardera pas longtemps.
ORONTE, s'en allant
Fais donc comme tu l'entendras.
MERLIN
Vous autres, vous n'aurez rien à faire qu'à vous montrer obéissant et fort respectueux à ce que voudra Monsieur de La Serre : j'aurai soin du reste.
PIMANDRE
Mon pauvre Merlin !
ISABELLE
Mon cher enfant !
CATOS
Mon beau petit mignon !
MERLIN
Trêve de compliments, et songez seulement à ce que je vous ai dit.
Il sort ainsi qu'Oronte.
SCÈNE X. Isabelle, Pimandre, Catos.
PIMANDRE
Ah ! Madame, qu'allions-nous devenir sans le secours de ce pauvre garçon ? Car enfin, madame, le temps aurait pu adoucir le chagrin que vous auriez eu de me perdre, mais il ne pouvait qu'augmenter le déplaisir de vous voir unie pour jamais à un vieillard comme mon père. Pour moi, j'en serais mort.
ISABELLE
Mais je ne vois pas bien encore ce qui peut mettre fin à nos alarmes. Ce dédit ne me paraît pas facile à rompre.
PIMANDRE
Merlin est dans nos intérêts.
ISABELLE
Et sa promesse ne vous laisse aucune inquiétude ?
PIMANDRE
Ne m'aimez-vous pas ?
ISABELLE
Je ne sais qui de nous deux aime le plus ; mais, Pimandre, j'ai plus d'inquiétude que vous.
CATOS
Ne vous alarmez point ni l'un ni l'autre ; laissez faire Merlin : il suffit qu'il se mêle de vos affaires. Je vous réponds qu'il en sortira à son honneur ; je le connais de longue main, et nous avons demeuré en même maison. C'est bien le plus joli garçon, surtout pour les mariages : il n'en a jamais manqué un.
PIMANDRE
Catos me console ; je crois avec elle que nos affaires ne sont pas encore désespérées.
CATOS
Non, assurément. Il serait beau vraiment que madame épousât un vieux reître comme votre père ; un vilain qui ne vous donne pas seulement de quoi avoir des habits raisonnables, et qui vous laisserait aller tout nu, sans le secours d'un honnête homme d'oncle, qui fournit à vos petits besoins. Surtout votre père me met au désespoir quand il vous appelle. Devinez, madame, comment il appelle monsieur ?
Reître : Fig. et familièrement, en mauvaise part ou par plaisanterie, un reître, un homme que l'on compare à un soudard. [L]
ISABELLE
Comment ?
CATOS
Il l'appelle Michel. Ne trouvez-vous pas que monsieur mériterait un nom un peu plus seigneurial que celui-là ?
ISABELLE
En vérité, il y a de l'extravagance là-dedans.
CATOS
Point, madame, il n'y a que de l'avarice : il croirait être ruiné, s'il lui avait donné un nom.
ISABELLE
Paix, paix ! Le voici.
SCÈNE XI. Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Baptiste.
MONSIEUR DE LA SERRE
Oh, oh ! Que faites-vous ici ? Ne vous ai-je pas défendu...
PIMANDRE
Mon père, je me suis enfin rendu justice ; j'ai songé que c'était une folie à moi de résister plus longtemps aux volontés d'un père : j'y ai été soumis jusqu'à présent, et je veux vous donner encore une preuve de mon obéissance.
ISABELLE
Et moi, j'obéirai d'autant plus volontiers au mien, qui veut que je vous épouse, que monsieur votre fils a peu témoigné de regret de me quitter.
MONSIEUR DE LA SERRE
Certes ! Vous me réjouissez tous deux ; mais toi, principalement. Je suis ravi de te voir raisonnable. Je te promets... Je te veux... Va, je t'aime bien... Tellement que nous n'avons qu'à préparer toutes choses pour la noce ?
ISABELLE
Quand il vous plaira.
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien donc, par où commencerons-nous ?
PIMANDRE
Il me semble, mon père, qu'il faudrait mener Madame chez les marchands pour voir des étoffes.
CATOS
Je crois, moi, qu'il faudrait commencer par faire habiller le laquais de monsieur, qui me paraît assez mal en ordre.
MONSIEUR DE LA SERRE
Est-ce que ce petit coquin est monté ? Ne t'avais je pas dit de demeurer là-bas ?
BAPTISTE
Oui, monsieur ; mais c'est que j'étais bien aise qu'on me vît comme me voilà le jour de vos noces.
MONSIEUR DE LA SERRE
Entendez-vous ce petit impudent ?
PIMANDRE
Ah ! Pour cela, mon père, il lui faudrait donner un habit.
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui, oui, je t'habillerai tantôt de la bonne manière.
CATOS
Je suis d'avis qu'on fasse des habits pour deux laquais, car il en faudrait encore prendre un.
BAPTISTE
Ce sera donc pour Madame ?
ISABELLE
Comment ?
BAPTISTE
C'est que personne ne veut servir mon maître ; il s'en est pourtant présenté un ce matin ; mais quand il m'a vu déguenillé comme vous me voyez, serviteur très humble ! Il court encore.
MONSIEUR DE LA SERRE
Tu ne mangeras de deux jours, et je te...
Baptiste se sauve.
SCÈNE XII. Monsieur de La Serre, Isabelle, Pimandre, Catos.
CATOS
Mais si vous voulez acheter des étoffes, il est temps de partir.
MONSIEUR DE LA SERRE
N'est-il point trop tard ?
ISABELLE
Ce que nous ne pourrons pas faire aujourd'hui, nous le remettrons à demain.
PIMANDRE
Madame dit fort bien. Où irons-nous ? Chez Gauthier, apparemment ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Chez qui dites-vous ?
PIMANDRE
Chez Gauthier.
MONSIEUR DE LA SERRE
Ah ! Non pas, s'il vous plaît : je ne vais point chez un marchand à porte cochère ; j'en connais trop les conséquences.
ISABELLE
Eh bien ! Monsieur, comment voulez-vous donc faire ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Il me semble qu'on trouve quelquefois de bonnes rencontres sous les halles, des habits tout faits.
ISABELLE
Oui, mais je veux des étoffes neuves, et des plus à la mode.
MONSIEUR DE LA SERRE
Votre père m'avait dit que vous étiez ménagère.
CATOS
Ne vous y fiez pas, il se moquait de vous : c'est la plus grande dépensière qui fut jamais.
MONSIEUR DE LA SERRE
On ne sait à qui se fier : peut-être que tu te moques aussi, toi.
SCÈNE XIII. Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Baptiste.
BAPTISTE
Monsieur, on ne sait plus où se mettre ; votre maison est pleine là-bas de grands soldats à pied et à cheval. On croit que c'est l'armée du roi, qui vient faire la revue dans votre cour. Il y a un beau monsieur qui marche le premier, qu'on dit être le frère de madame.
Il s'en va.
ISABELLE
Sans doute que ce sera mon frère le dragon, et peut-être sa compagnie : Catos, allons le recevoir.
Elle sort avec Catos.
Scène XIV. Monsieur de La Serre, Pimandre.
MONSIEUR DE LA SERRE
Nous allons donc voir Monsieur le Capitaine, le beau-frère tant vanté. Michel, quel homme est-ce, que ce capitaine Dragon, le connais-tu ?
PIMANDRE
Très fort : c'est le garçon du royaume le plus brave et le plus déterminé, qui s'est battu en duel plus de vingt fois, et qui a toujours eu l'avantage.
MONSIEUR DE LA SERRE
Brave tant qu'il vous plaira ; mais je n'aime point les gens de guerre. Surtout j'ai toujours eu une aversion particulière pour les dragons.
PIMANDRE
Gardez-vous bien d'en rien témoigner.
SCÈNE XV. Merlin en capitaine de dragon, Isabelle, Catos, Monsieur de La Serre, Pimandre, Dragons.
MERLIN
Me voilà donc venu tout à propos. Toinette m'a dit que vous étiez tous ici, et qu'on m'attendait.
ISABELLE
Vous ne pouviez mieux faire. Voyez, c'est monsieur, que mon père me donne pour époux.
MERLIN
Qui, cette jeune barbe ?
ISABELLE
Non, c'est monsieur.
MERLIN
Oh ! Bon cela, car j'ai ouï dire autrefois à mon père qu'il voulait un gendre d'un âge raisonnable, un homme sage, qui puisse dans un besoin vous servir de gouverneur. Touchez là, mon très révérend beau-frère.
MONSIEUR DE LA SERRE
Voilà ce que je disais à Oronte. Le Capitaine parle en homme de bon sens.
MERLIN
Vous ne nous promettez pas une longue suite de neveux ! Vous avez vécu, beau-frère, et je crois que vous ne vous mariez que pour la société. Et ce jeune cadet, que fait-il ici ? Mais, oui, c'est Pimandre. Mon cher, je suis ravi de te voir ici. J'avais peine à te reconnaître. Comme il a changé depuis deux ans !
PIMANDRE
Tu ne t'étonneras plus de me voir ici, quand tu sauras que c'est mon père qui épouse mademoiselle.
MERLIN
Monsieur de la Serre, j'en suis ravi ; je ne le connaissais que par réputation. Nous allons parler d'affaire dans un moment. Holà, hé, dragons ! Messieurs, sans façons, vous savez que les cérémonies se pratiquent peu parmi les gens de guerre.
MONSIEUR DE LA SERRE
Le Capitaine est assez joli garçon ; mais il a de vilaines gens à sa suite.
MERLIN
Allons donc, marauds !...
Il fait ôter ses guêtres par un des dragons qui se pique à une des boucles.
Peste du maladroit !
UN DRAGON
Jarnigué de l'ardillon !... Où voulez-vous que je mette vos guêtres ?
Ardillon : Pointe qui dans une boucle sert à l'arrêter. Cette boucle a deux, trois ardillons. [L]
MERLIN
Où tu voudras. Je pense que je loge chez le beau-frère ?
PIMANDRE
Oui, nous logerons ensemble. Je vous prie, ma chère Catos, voyez à lui faire donner une chambre à côté de la mienne.
CATOS
Allons, mon camarade ; voilà comme je voudrais que tous les hommes fussent faits.
Elle sort.
SCÈNE XVI. Monsieur de La Serre, Merlin, Isabelle, Pimandre, Dragons.
MERLIN
Eh bien ! De quoi est-il question ? Les noces, quand les ferons-nous ?
ISABELLE
Nous parlions, quand vous êtes arrivé, d'aller choisir des étoffes pour notre mariage.
MERLIN
Eh ! Morbleu, ma soeur, marions-nous avec nos habits, et ne donnons point tant dans l'étoffe. Je regarde déjà monsieur comme mon beau-frère, et je voudrais épargner... À quoi servent toutes ces dépenses ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Le joli garçon que voilà ! Je n'aurais jamais cru cela d'un homme de sa profession.
MERLIN
Mais je voudrais bien, avant toutes choses, que l'on songeât à mettre mon équipage à couvert. Nous avons fait une grande traite, et j'ai là-bas nombre d'hommes et de chevaux qu'il y a longtemps qui n'ont repu.
PIMANDRE
Ne vous mettez pas en peine, j'en prendrai soin.
MERLIN
Je vous en prie.
PIMANDRE
Mon père a une écurie où il y a une place pour trente chevaux.
MERLIN
Bon cela, voilà justement mon affaire.
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui, mais je n'ai ni foin ni avoine : si j'en avais, ce serait bien à votre service.
PIMANDRE
Pardonnez-moi, mon père, j'en ai vu décharger cette après-dînée.
MONSIEUR DE LA SERRE
Diable ! Que de soin vous prenez ; et qui donc vous rend si soigneux ?
MERLIN
Je vous remercie, notre ami.
PIMANDRE
Ne vous mettez pas en peine, mon père, ce n'est seulement que pour aujourd'hui ; et, si vous me croyez, dès demain de grand matin, nous les enverrons à votre terre, qui n'est qu'à six lieues d'ici, où ils trouveront abondamment de quoi repaître hommes et chevaux.
MONSIEUR DE LA SERRE, bas à Pimandre
Ah ! Traître, que vas-tu dire ? Jamais je ne te le pardonnerai.
MERLIN
Sans-Quartier !
SANS-QUARTIER
Plaît-il, mon Capitaine ?
MERLIN
Combien avons-nous ici de dragons ?
SANS-QUARTIER
Nous ne sommes que quatre, et douze qui sont là-bas.
MERLIN
De chevaux ?
SANS-QUARTIER
Seize, et vos quatre sont vingt.
MERLIN
De valets ?
SANS-QUARTIER
Six.
MERLIN
Brise-Ménage !
BRISE-MÉNAGE
Monsieur ?
MERLIN
Que tout cela soit prêt demain pour aller où monsieur vous dira.
BRISE-MÉNAGE
Et ce soir, où soupe-t-on ?
MERLIN
Vous êtes un fat : nous sommes en bon lieu.
À Monsieur de La Serre.
Beau-frère, le Dragon ne vous connaît pas.
MONSIEUR DE LA SERRE
Ouais ! Quel langage est-ce ci ? Se moquerait-on de moi ? Celui qui voulait tout à l'heure m'épargner un habit de noces pour sa soeur, ne fait pas de scrupule de m'amener quarante bouches à nourrir !
MERLIN
La Terreur !
LA TERREUR
Monsieur ?
MERLIN
Qu'on fasse les choses en douceur : grande chère, et qu'on se fasse bien servir ; double ordinaire ; à vos chevaux, de la litière jusqu'au ventre. Mais point de bruit : il ne vous manquera rien, et il ne sera pas besoin de battre personne.
LA TERREUR
Oh ! Monsieur, cela ne se pratique aussi qu'en cas de besoin : nous savons, Dieu merci ! Faire les choses dans l'ordre.
MONSIEUR DE LA SERRE
Vraiment, voilà un bel ordre !
MERLIN
Sans-Raison ! Marche-à-terre !
SANS-RAISON, MARCHE-À-TERRE, TOUS DEUX
Mon Capitaine ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Quels diables de noms ? Faut-il que ces noms boivent et mangent à mes dépens ?
MERLIN
Demeurez ici avec Sans-Quartier. Il ne faut que Brise-Ménage pour prendre soin des affaires de la compagnie, et ce ne sera pas trop de vous trois pour me verser à boire, car j'ai grand-soif
PIMANDRE
Mais si vous êtes si altéré, il ne faut donc pas sortir sans boire quatre coups.
MERLIN
L'aimable garçon ! Tu me charmes, ou je meure.
PIMANDRE
Mon père a d'un excellent vin ; il faut que vous le goûtiez.
MONSIEUR DE LA SERRE
Courage, mon fils ! Il faut vous faire maître des cérémonies. On ne peut pas mieux faire les honneurs d'un logis ; et quand ce serait vous qu'on marierait.
MERLIN
Sans-Quartier, va, je te prie, leur aider à tirer du meilleur. Je sèche, je meurs, si je ne bois. Brise-Ménage !
BRISE-MÉNAGE
Monsieur ?
MERLIN
Nous en bûmes, hier au soir, de bon chez notre hôte.
BRISE-MÉNAGE
Jarni, oui, il était bon ! Mes camarades et moi, nous en avons sifflé jusqu'au jour.
MERLIN
Combien vous a-t-il donné en partant ?
BRISE-MÉNAGE
Vingt écus.
MERLIN
Pauvres gens ! Ce n'est guère.
BRISE-MÉNAGE
Il faut prendre patience : j'espère que nous aurons une bonne aubaine, où vous nous envoyez avec nos camarades demain.
MONSIEUR DE LA SERRE
Ah ! Qu'est-ce que j'entends ; où suis-je venu me fourrer !
SCÈNE XVII. Monsieur de La Serre, Merlin, Isabelle, Catos, Pimandre, Baptiste, Dragons.
BAPTISTE
Dame, Monsieur, faites donc tenir vos gens ; si vous ne venez mettre ordre à ces grandes barbes-là, il faudra quitter la maison.
MERLIN
Qu'est-ce donc ? Qu'ont-ils fait ?
BAPTISTE
Ils jettent les sacs d'avoine par la fenêtre du grenier ; ils dépendent les andouilles de la cheminée ; ils emportent le lard ; ils ont coupé la gorge à notre grand coq-d'Inde. Ils disent qu'ils vont mettre les poules, et Monsieur, toutes en vie à la broche, si on ne leur trouve de la viande.
CATOS
Il dit vrai, monsieur ; vous avez là de terribles gens, je me suis sauvée ici de peur.
MERLIN
Oui ! Il faut voir cela.
MONSIEUR DE LA SERRE
J'espère, monsieur, que vous ne souffrirez pas un tel désordre : permettez que j'y aille avec vous, pour empêcher le pillage de ma maison.
MERLIN
Peste ! Gardez-vous bien d'y venir. Vous ne savez pas le danger qu'il y a de se présenter à ces gens-là quand ils sont affamés ; et je n'en serais peut-être pas le maître.
Il sort.
SCÈNE XVIII. Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos.
MONSIEUR DE LA SERRE
Cela va fort bien : c'est à dire que si j'ai l'honneur de vous épouser, il faudra que j'épouse en même temps une compagnie de dragons.
SCÈNE XIX. Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Toinette.
TOINETTE
Qu'est-ce que c'est donc, monsieur ? Est-il vrai que vous avez dit qu'on vienne avec de grands brocs tirer le vin de votre cave ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Comment ? Vraiment non, Toinette.
TOINETTE
Avais-je pas raison de vouloir gager contre ces beaux messieurs, que cela n'était pas vrai ? Vous nous avez toujours trop bien enchargé de rien donner à personne.
MONSIEUR DE LA SERRE
Assurément, et je te le défends bien encore.
TOINETTE
Savais-je pas bien ? Voyez un peu, si j'avais cru ces nigauds-là !
MONSIEUR DE LA SERRE
Tu ne leur en as donc pas donné ?
TOINETTE
Donné ! Vraiment je n'avais garde : ils en ont bien pris eux-mêmes.
MONSIEUR DE LA SERRE
Et qui leur a donné la clef de la cave ?
TOINETTE
La clef, Monsieur ? Oh ! Ces messieurs-là ne se servent point de clef, ils n'en ont que faire. Tenez, je ne peux point bien vous dire comment cela se fait, je ne sais s'ils disent quelques paroles du malin esprit ; mais sitôt qu'ils se présentent à une porte avec leurs capuchons et leur grande barbe retroussée, crac, la porte s'ouvre d'elle-même.
CATOS
Ces gens-là sont donc bien méchants, ma bonne amie ?
TOINETTE
Point autrement ; ils m'appelaient tous mon coeur, m'amour ; l'un me demandait le boulanger de Monsieur, l'autre son rôtisseur.
MONSIEUR DE LA SERRE
Et tu leur as enseigné ?
TOINETTE
Non pas le rôtisseur, car vous n'en avez point ; mais le charcutier chez qui...
SCÈNE XX. Monsieur de La Serre, Merlin, Pimandre, Isabelle, Catos, Dragons avec des brocs.
MERLIN
Soyez en repos, beau-frère, vos poulets se portent bien, et j'ai mis bon ordre pour que l'on soit sage à l'avenir. Il faut que vous sachiez que j'ai pris garde à n'envoyer chez vous que d'honnêtes gens.
MONSIEUR DE LA SERRE
Oh ! Je le crois.
MERLIN
Tous hommes bien faits, bien taillés ; le plus petit n'est que de deux palmes plus grand que vous.
MONSIEUR DE LA SERRE
Cela est d'une grande consolation.
SCÈNE XXI. Monsieur de La Serre, Oronte, Pimandre, Éraste, Merlin, Isabelle, Catos, Dragons avec des brocs.
ORONTE
Ah certes ! Cela me plaît, de vous trouver en si bonne posture : voilà comme il faut se comporter à la veille d'une noce. L'arrivée de mon fils augmente encore notre allégresse.
MERLIN
Voilà, monsieur, mon père que vous attendiez.
ORONTE
Voici encore un de nos meilleurs amis, qui est de bonne compagnie, et que j'ai amené pour se réjouir avec nous.
ÉRASTE
Oui, je crois que Monsieur de La Serre voudra bien que l'on prenne part à son bonheur.
MONSIEUR DE LA SERRE, à part
Je le cède à qui le voudra.
MERLIN
Allons, beau-frère, de la joie.
ORONTE
Allons, mon gendre.
ISABELLE
Allons, monsieur, un peu de gaieté.
PIMANDRE
Mon père, ne faites donc point comme cela.
ÉRASTE
Quand serez-vous joyeux, si vous ne l'êtes pas aujourd'hui ?
CATOS
Hé ! Là, Monsieur, réveillez-vous !
MERLIN
Oui, Madame la Mélancolie ! Vous ne quitterez pas le beau-frère ? Nous verrons cela. Allons, dragons, vous avez chagriné le beau-frère, il faut un peu le réjouir ; qu'on passe en revue, et qu'on fasse l'exercice devant lui.
MARCHE-À-TERRE
Est-ce notre exercice de guerre, ou notre petit exercice journalier ?
MERLIN
Celui que nous faisons chez nos hôtes.
L'EXERCICE
Prenez garde à vous, dragons, on va faire l'exercice. A droite et à gauche, rangez-vous sur deux files. A droite et à gauche, portez la main droite au broc. Haut le broc. Portez la main gauche au broc. Posez vos brocs à terre. Remettez-vous. Portez la main gauche au bonnet. Tirez vos verres. Portez la main droite au verre. Portez le verre à la bouche. Soufflez les verres. Reprenez vos brocs. Haut le broc. Joignez les verres au broc. Chargez. Remettez vos brocs. Haut le verre. Ouvrez la bouche. Portez-y. le verre. Tirez. Retirez vos verres. Prenez haleine. Halte-là. Les hautbois, préparez-vous. Joignez les verres au broc.MONSIEUR DE LA SERRE
Mais vous ne songez pas que vous avalez tout mon vin avec votre diable d'exercice.
MERLIN
Hé, beau-frère ! Vous les avez interrompus ; vous n'en savez pas la conséquence. Cela est capable de mettre le désordre dans des troupes. Il faut recommencer.
Prenez garde à vous. Ecoutez le commandement. Haut le broc. Joignez le verre au broc. Chargez. Rechargez. Mettez le broc en son lieu. Haut le verre. Ouvrez la bouche. Portez le verre à la bouche. Tirez. Retirez vos verres. Prenez haleine. Halte-là. Le broc sur l'épaule. La fanfare du congé.Il chante.
En me réveillant, je veux toujours boire, Pour moi je crois que je dors salé : Ah ! les dragons, les dragons bien nés, Ah ! les dragons, qu'ils sont altérés !Eh bien, beau-frère ! cela s'appelle s'allier avec la joie.
ORONTE
Eh bien ! Monsieur, que dites-vous à cela ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Ce que je dis ? Je dis, tout bien considéré, que je suis bien vieux pour me marier.
ORONTE
Je le savais bien, et je vous l'avais dit ce matin. Mais pourquoi m'avez-vous empêché de conclure ce mariage avec votre fils ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Eh bien, qu'il l'épouse, s'il veut ; j'y consens, pourvu que je ne paie point le dédit.
PIMANDRE
Mon père, vous voudriez après m'avoir défendu... ?
MONSIEUR DE LA SERRE
Oui, je t'en prie, et tu me feras plaisir à l'heure qu'il est.
PIMANDRE
Je ferai, mon père, tout ce que vous voudrez, pourvu que Monsieur Oronte en soit content.
ORONTE
De tout mon coeur. Je ne demande pas mieux, et je suis assuré que je n'aurai pas de peine à y faire consentir ma fille.
MONSIEUR DE LA SERRE
À condition que les dragons ne coucheront pas chez moi ?
ORONTE
Oui, allons les faire sortir.
MERLIN
La condition est bien rude ; il n'y aura que les pauvres dragons qui perdront à ce marché.
PIMANDRE
Le capitaine n'y perdra rien ; car, au lieu de trente pistoles que je t'avais promis, viens demain en prendre cinquante.
MERLIN
Monsieur, peste le bon métier, si un honnête homme y était employé !
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0