Tragi-comédie en vers
Roxelane
Personnages
- SOLIMAN
- ROXELANE, SULTANE
- CIRCASSE, autre SULTANE
- LE MUFTI, ou Souverain Prêtre de la Loi de Mahomet
- ACMAT BASSA, ami de Circasse
- RUSTAN BASSA, gendre de Soliman et de Roxelane
- CHAMERIE, fille de Soliman et de Roxelane
- ORMIN, Colonel de Janissaires
- OSMAN, autre BASSA
- DEUX PAGES
- DEUX JANISSAIRES
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Circasse, Acmat.
CIRCASSE
Vous, de qui l'amitié ne suit point l'espérance, Vous à qui la vertu tient lieu de récompense, Et dont l'affection foule aux pieds l'intérêt Puisqu'elle suit Circasse impuissante qu'elle est. Trouvez bon que ma voix décharge ma pensée Du triste souvenir de ma gloire passée, Et si vous ne pouvez combattre mes malheurs Aidez moi pour le moins à plaindre mes douleurs. Puisque par l'entretien d'un ami véritable Le bien devient plus grand le mal plus supportable Vous savez, cher Acmat, vous savez qu'en ce jour Qui me fît posséder mon Prince et son amour, On me crut bienheureuse, et cet amour naissante Rendit en peu de temps ma fortune éclatante, Ma Cour fut bientôt grosse, et je me vis soumis Tous ceux que la faveur rend d'ordinaire amis. Je crus devoir attendre en ce degré suprême D'un tel commencement une suite de même, Et principalement lorsque mon fils fut né Que l'Empire regarde en qualité d'aîné, Avec quelque raison je crus que sa naissance Auprès du Roi son père assurant ma puissance, Je m'en pouvais promettre un éternel amour, Je ne le crus pas seule, on le crut à la Cour. En effet si devant je me vis honorée, Je le puis dire, alors je me vis adorée, Et de tous les mortels le plus ambitieux Me rendait des honneurs qui ne sont dus qu'aux Dieux. Mais comme le pouvoir que nous tenons d'un autre Avec juste raison ne se peut dire nôtre, J'appris du changement d'un Monarque amoureux Que quiconque peut choir ne se peut dire heureux. J'appris par le succès de ma fortune éteinte Qu'on peut aimer les Rois, mais toujours avec crainte ; Que comme le Soleil de même leur amour En quelque lieu qu'il aille y fait suivre le jour. Sitôt que Soliman m'éloigna de sa grâce Pour mettre dans son coeur Roxelane en ma place Que sans considérer ni moi ni Mustafa Par le second amour le premier s'étouffa, Je me vis délaissée, et de toute ma gloire Il ne me resta rien qu'une triste mémoire. Alors tous ces amis de la prospérité Pareils à ces oiseaux qu'on ne voit qu'en été Suivirent la fortune allant chez ma rivale, Jugez quelle disgrâce à la mienne est égale, Puisque de cet état si haut si triomphant Nous restons trois, Acmat, une femme, un enfant. Enfant, hélas enfant dont le sort est à plaindre, Enfant pour qui je crains parce qu'on le peut craindre, À qui trop de noblesse est un bien dangereux Et que trop de grandeur peut rendre malheureux. À sa perte je vois que Roxelane entasse Grandeur dessus grandeur et grâce dessus grâce, Quelle ne se maintient dedans l'esprit du Roi Qu'à dessein de nous perdre et mon enfant et moi. Assistez, cher Acmat une amie combattue Que l'espérance quitte et que la crainte tue.ACMAT
Votre crainte il est vrai n'est pas sans fondement Comme vous je redoute un triste événement : Mais dans l'état présent je crois de la prudence De ne rien témoigner de cette défiance, Autrement nous donnons sujet d'exécuter Ce qu'en dissimulant nous pouvons éviter. Qui témoigne qu'il craint oblige d'entreprendre Et s'ôte les moyens de se pouvoir défendre. Laissons agir le temps, attendons la saison, C'est le meilleur avis que m'offre ma raison.CIRCASSE
Qui sait bien qu'il mourra regrette moins sa perte Lors que son ennemi comme lui l'a soufferte.ACMAT
Avant que de tenter les extrêmes hasards Le sage doit tourner les yeux de toutes pars. Avant que de tenter une si grande affaire Considérez un peu quel est votre adversaire. Sachez que Roxelane est montée en un point Qui donne de la crainte et qui n'en reçoit point. Son sort l'ayant portée au dessus des tempêtes A mis dessous ses pieds de quoi briser nos têtes. Si bien que c'est mourir qu'irriter son courroux, Et décocher des traits pour retomber sur vous. Il est vrai qu'autrefois n'étant pas si puissante, On pouvait étouffer sa fortune naissante ; Mais depuis que l'amour eut rangé sous ses lois Celui qui peut ranger sous les siennes des Rois, Incontinent on vit en cette adroite femme Joindre aux beautés du cors les puissances de l'âme, Cet esprit agissant remplit toute la Cour, En ôtant et donnant, de terreur, et d'amour, Et rendit tellement sa puissance affermie Qu'elle ne doit plus craindre une atteinte ennemie : Sa grandeur qui ne veut qu'elle pour son support Est si loin au dessus des puissances du sort Que qui la fit monter s'il voulait l'entreprendre Aurait bien de la peine à la faire descendre. Dans ce degré d'honneur dont l'éclat glorieux Comme un autre Soleil peut éblouir nos yeux, Que ne peut-elle pas et que peut-on sur elle.CIRCASSE
Toute grande qu'elle est je sais qu'elle est mortelle, Et si le fer nous manque employons le poison.CIRCASSE
Quelqu'un de sa maison.ACMAT
Supposé que l'argent ait assez de pouvoir Pour en faire sortir quelqu'un de son devoir, Croyez vous rencontrer de la foi dans un traître Et qu'il en ait pour vous en manquant pour son maître ? Comme pour de l'argent il la vous donnera Ainsi pour de l'argent il vous en manquera, Et si votre entreprise est enfin découverte Vos desseins éventés hâteront votre perte.ACMAT
Dissimulés comme elle et par cet artifice Dont elle vous veut perdre évités sa malice, Possible que le temps travaillera pour vous Vous mettant en état de parer à ses coups. Soliman peut mourir et possible elle même Et votre fils monter en ce degré suprême. Esperez, bien souvent l'inconstance du sort Nous met dans le naufrage et du naufrage au portACMAT
Pour moi que la fortune a toujours destiné, À perdre les cadets pour assurer l'aîné, Je suis bien résolu de hasarder ma vie, Et la perdre plutôt qu'elle vous fut ravie. Même des aujourd'hui quoi qu'il puisse avenir Je vais trouver le Roi pour l'en entretenir. Je vais parler bien haut de tout ce qui se passe.SCÈNE II. Roxelane, Le Mufti.
ROXELANE
Non, non, ne pensEZ pas que la présomption Suggère ce dessein à mon ambition. Je me connais, fort bien, père, et je me confesse Indigne d'obtenir le titre de Princesse : Mais parce que je vois que je ne puis rester En un lieu si glissant sans descendre ou monter, C'est un point résolu qu'il faut que je finisse, Ou par le diadème, ou par le précipice.LE MUFTI
Le précipice est vôtre et vous le mérités Comme le châtiment de vos témérités. Qui croirait qu'un esprit de la trempe du vôtre, La gloire de son sexe et la honte du nôtre, Après avoir bravé les tempêtes du sort Voulut par vanité faire naufrage au port. Le pouvoir absolu que l'Empereur vous donne Est indigne de vous sans avoir sa couronne ? Vous voulez partager avecques Soliman, La puissance, le sceptre, et le trône Ottoman, Et divisant l'État il faut qu'on affaiblisse, Pour vous communiquer le rang d'Impératrice ? Croyez-vous que ce peuple ardent et généreux, Pour un seul Empereur en reconnaisse deux ? N'avez-vous jamais su que les lois Ottomanes, Défendent à nos Rois d'épouser les Sultanes ?ROXELANE
Je sais bien que les lois décident contre moi, Mais je voudrais savoir qui les fît et pourquoi ?LE MUFTI
Lorsque de Tamerlan les redoutables armes, Noyèrent cet état dans son sang, et ses larmes, Et que de Bajazet le malheur eut permis, Que sa maison tombât dans les fers ennemis, Ce Prince malheureux que la scythique rage, Força de terminer ses jours en une cage, Apprenant qu'on avait indignement traité Du sang paléologue une illustre beauté, Compagne de son lit comme de son Empire, Ressentit de ses maux le dernier et le pire : Et pour ressouvenir de son ressentiment, Aux Rois ses successeurs laissa par testament, D'ôter de leur État la qualité de Reine Pour ne jamais souffrir une pareille peine.Scythique : Qui appartient aux Scythes. Les nations scythiques. [L]
Paléologue : nom d'une famille des derniers Buzantins. Originaires de Macédoine.
ROXELANE
Donques de Bajazet la honteuse prison, Nous a donné des lois et non pas la raison ? Un Prince infortuné dont l'âme est altérée Doit il donner des lois d'éternelle durée ? Non, non, l'état présent se moque de ces lois, Et je veux désormais en dispenser nos Rois.ROXELANE
C'est par là que je veux me montrer souveraine, Et pour vous dire tout sachez que dans demain, Vous me verrez ou morte ou le sceptre en la main, J'épouse Soliman ou bien la sépulture.LE MUFTI
De ce dessein je crains quelque étrange aventure, Et qu'à ce grand empire il ne coûte du sang.LE MUFTI
À quelle ambition votre âme est asservie ? Pour le seul nom de Reine exposer votre vie, Vous en avez l'effet, la grandeur, le pouvoir, Le nom vous manque, il faut, ou mourir, ou l'avoir, Cela ne peut entrer qu'en l'esprit d'une femme.ROXELANE
Père, il faut vous ouvrir les secrets de mon âme ; L'amour de mes enfants me dit et je le crois, Que si je puis atteindre à l'hymen de mon Roi, Mustafa dont un jour j'appréhende le crime, N'étant que naturel et mes fils légitimes, Je les mets en état de perdre leur aîné Qui les aurait perdus se voyant couronné. Croyez, père, croyez que dans cette entreprise L'amour de mes enfants me porte et m'autorise, Et ne me blâmez plus de ma présomption.ROXELANE
Le chemin que je tiens n'est pas la violence, Je ne veux seulement que votre confidence, Me la puis-je promettre ?LE MUFTI
Attendez tout de moi, Et bien que vos desseins me donnent de l'effroi, Et que de grands hasards précédent la victoire, J'irai même à la mort si c'est pour votre gloire.ROXELANE
Non, père, assurez-vous qu'aux desseins que je fais, La prudence fera succéder les effets, Et que sans hasarder que ma seule personne, Malgré toutes les lois j'obtiendrai la couronne, Ma conduite se veut tellement employer, Que même l'Empereur m'en vienne supplier.Effets est graphié effais pour la rime à l'oeil. Les autres occurences dans le texte sont de l'une et l'autre forme.
SCÈNE III. Roxelane, Circasse, Le Page.
ROXELANE
C'est à ce coup, mon âme,Le Mufti rentre.
Qu'il faut faire merveille en l'art de décevoir, Adieu, cher confident, je vais la recevoir. À sa simplicité je vais tendre les charmes,Circasse paraît.
De la langue, des yeux, s'il est besoin des larmes. Mais la voici. Comment vous souvenir de moi, Me venir rendre ici l'honneur que je vous dois ? Votre bonté sans cesse en ma faveur éclate, Pour me trop obliger vous me rendrez ingrate.CIRCASSE
Je rends ce que je dois à cet objet d'honneur, Que son mérite élève au comble du bonheur, Qui possédant un Roi possède sa puissance.ROXELANE
J'appelle ce bonheur des fruits de l'inconstance, Dont la possession n'a point de fondement Et comme elle s'acquiert se perd en un moment.ROXELANE
La crainte a ce malheur pour celui qui la donne, Qu'en la donnant, jamais elle ne l'abandonne.CIRCASSE
Qui vous pourrait haïr ?CIRCASSE
Ce discours est obscur, et ce raisonnement Dans mon esprit confus porte l'étonnement, De grâce expliquez-vous.ROXELANE
Sachez qu'en la journée Que toute autre que moi nommerait fortunée, Quand l'Empereur m'aimant pour si peu de beauté, Fit d'un dessein d'amour un acte de bonté, Bien que faible d'esprit, et d'un âge capable De croire que j'avais quelque chose d'aimable. Au milieu des plaisirs qui me furent offerts Mon corps trouva la pompe et mon âme les fers. Depuis ce jour fatal les soupçons, et la crainte Tiennent également mon esprit en contrainte ; Aussitôt que je vis que le Roi vous quittant, Prenait en ma faveur le titre d'inconstant, Et qu'il m'agrandissait à votre préjudice ; Je cru qu'il vous rendait une extrême injustice. À vous de qui la cause avait pour son support Votre fils que l'Empire attend après sa mort ; À vous dont la beauté, digne d'être adorée, Méritait un amour, d'éternelle durée, Voyant qu'on vous traitait avec tant de mépris Qu'on ne m'agrandissait que de votre débris, N'ayant pour mon soutien qu'une humeur inconstante, Je souhaite la fin de ma gloire naissante ; Et dès le premier pas de ce degré si haut, Je souhaite y tomber pour faire un moindre saut. Que le Ciel l'eut permis ! Du moins belle Circasse N'ayant que peu de temps occupé votre place ; J'en serais moins haïe, et votre inimitié Aurait changé son nom en celui de pitié, Et de tant de soupçons mon âme combattue,CIRCASSE
Brisons-là : ce discours d'inimitié me tue, Et vos raisonnements m'éclaircissent assez Pour me persuader que vous me haïssez. Vous ne pouvez m'aimer et croire me déplaire, Que par une vertu qui passe l'ordinaire : Aimer ces ennemis c'est la vertu des Dieux Que jamais les mortels n'ont pu tirer des Cieux.ROXELANE
Croyant avec raison mériter votre haine, Je la dois recevoir comme une juste peine, Et recevant de vous ce juste châtiment Si je veux quelque mal c'est à moi seulement ; Qui justement puni déteste la justice, Au lieu de l'amoindrir augmente son supplice. Ce n'est pas sans raison que votre affection Rencontre en moi l'objet de son aversion. Ce n'est pas sans raison que votre esprit s'irrite, Des faveurs que mon sort vole à votre mérite. Et qui vous blâmerait de haïr un voleur, Qui vous ravit des biens de si grande valeur. Si vous ne croyez pas avoir reçu d'offense C'est par votre bonté non par mon innocence, Et comme il est certain que la prospérité Nous porte d'ordinaire à la témérité : Possible les faveurs animant mon caprice, D'esclave que je suis, j'ai fait l'Impératrice, Et mon ambition a montré sa fureur, À celle dont l'Empire attend un Empereur. Je ne le pense pas, mais si mon insolence Vous portait au dessein d'une juste vengeance ; Du moins souvenez-vous que mon esprit malsain, Vous déplût par faiblesse et non pas par dessein ; Et réglés désormais la suite de ma vie.CIRCASSE
De si hautes faveurs surpassent mon envie : J'attends beaucoup de vous mais je dois recevoir Tout de votre bonté, rien de votre devoir. Au nom de l'amitié qui déteste la feinte, Et pour vous, et pour moi, ne parlons plus de crainte, Aimez moi seulement et recevez de moi, Les protestations d'une immortelle foi.ROXELANE
La crainte et les soupçons de qui j'étais la proie, Laissent par ce discours mon âme dans la joie.ROXELANE
Adieu ma chère soeur.CIRCASSE, s'étant séparée
De quelque faux appas que ton discours se farde Je suis bien résolue à me donner de garde.SCÈNE IV.
ROXELANE
Je vous croirai, Circasse, et vous et votre fils Un jour vous vengerez le tort que je vous fis. Quand Mustafa montant au trône de ses pères, Fera son marchepied des cors morts de ses frères. De ses frères, bon Dieu, qu'ai-je dit ! Ha je meurs ! De ses frères ces mots couvrent mes yeux de pleurs ! Le sang de Soliman par un horrible crime, Au sang de Soliman servira de victime. Et de mes chers enfants, le trépas ordonné, Assurera l'Estat d'un frère couronné. Tu le sais, Roxelane, et ta voix trop humaine, Traite encore de respect les objets de ta haine : Réserve tes bontés pour une autre saison Emploie à ton secours le fer et le poison ; Le feu s'il est besoin, et que ta rage assemble En un même cercueil, et mère, et fils ensemble. L'ennemi qu'on prévient est demi combattu : Mais d'un assassinat je fais une vertu, Fuyons la cruauté qu'abhorre la nature : Mais c'est une vertu quand elle nous assure. Tremperais-je mes mains dans le sang Ottoman ? Mes fils ne sont-ils pas du sang de Soliman ? C'est épargner son sang si nous pouvons abattre Mustafa dont la mort est le salut de quatre. Mais quel crime de perdre un homme de ce rang ? Mais quelle impiété de négliger mon sang ? La justice s'oppose au dessein qui m'anime, Et la piété veut que je commette un crime. Justice et piété quoi vous vous traversez ? Donc à mon seul sujet vous vous désunissez. Injuste piété, justice défendue, Retiendrez-vous toujours mon âme suspendue ? L'amour de mes enfants qui me parle pour eux Me dit perds Mustafa, c'est un crime pieux ; Et Mustafa me dit, nous sommes tous d'un père ; C'est haïr vos enfants que de perdre leur frère ; Déterminons pourtant mon esprit s'il se peut : Que vive Mustafa la justice le veut : Et sans l'intéresser la piété m'engage À porter mes enfants à l'abri de l'orage. Cherchons leurs suretés et montons en des lieux D'où Mustafa ne puisse approcher que des yeux : Et d'où quand nous voudrons lançant un coup de foudre S'il sort de son devoir nous le mettions en poudre, Faisons ce coup d'esprit qui nous mette en état De pouvoir éviter et faire un attentat.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Soliman, Acmat, Le Mufti, Ormin.
SOLIMAN
Non non, cette grandeur dont l'éclat m'environne, Les superbes palais, le sceptre, la couronne, Tant de peuple soumis, tant d'États surmontés, N'ont que la moindre part en mes félicités. Un bien plus désirable et dont la jouissance Du sort capricieux ignore l'inconstance, Que je prends en moi-même, et qui dépend de moi Seul établit ma gloire, et me fait vivre en Roi. Un feu délicieux, une divine flamme Comble de tant de biens, et mon corps et mon âme, Que l'Empire me plaît en cela seulement, Que par lui je possède un trésor si charmant. Loin d'en rougir, Acmat, je veux que les histoires Parlent de mon amour comme de mes victoires, Que la postérité me nomme également Prince victorieux et bien heureux amant.ACMAT
Seigneur je sais qu'en vain on offre le remède À celui qui se plaît au mal qui le possède, Qu'on blesse d'un amant l'imagination, Lorsque la vérité combat la passion. Toutefois mon devoir,LE MUFTI
Apprenez pour maxime Que quiconque censure un Roi commet un crime, Et que vous ne pouvez sans une impiété Ni des Rois ni des Dieux choquer la volonté.ACMAT
Je sais bien que le trône est un lieu vénérable D'où ne peut rien sortir qui ne soit adorable, Et que comme il est vrai que les Rois sont des Dieux ; Leur voix est un oracle arrêté dans les Cieux. Mais comme la pitié de l'humaine misère Désarme bien souvent la céleste colère, Ainsi quand un État fait voir ses intérêts Un Prince peut et doit révoquer ses arrêts. On ne contredit pas, on supplie on remontre, Après un sage Roi décide, ou pour, ou contre.SOLIMAN
Parlez parlez, Acmat, j'écoute librement Mon amour se soumet à votre sentiment. Comme d'un Potentat c'est le bonheur suprême, De ne point recevoir de loi que de soi-même, Je sais que son malheur est sans comparaison Quand il ne cède point aux lois de la raison.ACMAT
Prince victorieux en qui le Ciel assemble La bonté, la puissance, et la sagesse ensemble, Veillant dans le repos, constant dans les dangers, Aimés dans vos États, craint chez les étrangers, Qui pour vivre pour nous mourûtes pour vous-même Dés lors que votre front reçut le diadème. Jusqu'ici par vos soins votre État a goûté Les parfaites douceurs de la félicité, Et pour lui procurer un bien si désirable Vous vous seriez rendu vous même misérable, Sinon que vous mettez votre souverain bien À manquer de repos pour assurer le sien, Si bien que votre peuple à bon droit délibère S'il vous doit appeler, son Seigneur, ou son père : Et des félicités dont nous jouissons tous, La plus considérable est d'être aimés de vous. Quoi qu'indigne d'un bien si grand si désirable, Nous l'estimions pourtant autrefois plus durable : Lorsque lassé des soins et sorti des dangers Vous vous divertissiez aux plaisirs passagers, Et que plusieurs beautés possédant vos pensées Délassaient votre esprit de ses peines passées : Mais voyant à présent qu'une seule beauté Retient en son amour votre esprit arrêté, Qu'en lui communiquant l'autorité Royale Vous vous affaiblissez pour la vous rendre égale. C'est n'est pas sans raison que votre peuple croit Que pour lui votre amour est devenu plus froid, Et que portant ailleurs les forces de votre âme Vous quittez son amour pour celui d'une femme. Je sais bien qu'à nos Rois le Ciel nous a donnés, Qu'à leurs contentements nous sommes destinés, Et que leur volonté favorable ou contraire Doit être en leurs États une loi nécessaire : Aussi quoi qu'il vous plut déterminer de nous Nous plaindrions nos malheurs, sans nous plaindre de vous, Et si notre intérêt seul animait nos craintes Nos respects sont trop grands, pour vous faire des plaintes : Mais ce trompeur amour, ce démon suborneur Qui s'emparant d'une âme en exile l'honneur, Duquel la tyrannie insolemment vous brave Vous faisant d'Empereur l'esclave d'un esclave, Oui Seigneur cet amour qui vous tient enchanté Donne ces sentiments à ma fidélité. À tel point de mépris ce tyran vous engage Que vos ennemis même en tirent avantage, Et ceux qui ne pensaient qu'à parer à vos coups Se trouvent en état de triompher de vous. Serait-il vrai, Seigneur, que vous dont la sagesse A fait à la fortune avouer sa faiblesse ? Vous dis-je le vainqueur de tant de nations Vous laissassiez enfin vaincre à vos passions ? Remettez votre esprit, et que la renommée, Qui vante les exploits de votre main armée, Vante aussi le pouvoir qu'aura votre raison À délivrer son âme, et rompre sa prison. Je sais qu'en ce discours je hasarde ma tête, Mais, Seigneur, s'il vous plaît, la voila toute prête, Je mourrai glorieux, et marquerai ma foi Ne pouvant pas survivre à l'honneur de mon Roi.SOLIMAN
Vous m'obligez, Acmat, bien loin de me déplaire, Mais vous parlez des Rois, ainsi que du vulgaire, S'il est vrai qu'ils sont Dieux, leur suprême pouvoir Par l'esprit d'un mortel ne se peut concevoir. Sachez que leur puissance est comme la lumière Au Soleil qui la donne elle demeure entière ; Et bien que Roxelane ait part en ma grandeur Croyez-vous que ma gloire en perde sa splendeur. Au contraire par là forçant les destinées, Je veux que mon renom triomphe des années, Que ces Rois ennemis sachent, qu'au dessus d'eux Je puis en un moment élever qui je veux, Et que de la grandeur les véritables marques Sont de mettre un esclave au dessus des Monarques. Mais la gloire empruntée a besoin d'un appui, Et qui fait un puissant est plus puissant que lui. Pour mon peuple je l'aime, et l'amour d'une femme N'effacera jamais l'amitié de mon âme. J'aime différemment deux objets tour à tour, Mon peuple d'amitié, Roxelane d'amour.SOLIMAN
Je suis son protecteur il ne la peut éteindre, Arbitre du destin de mille nations Je puis bien accorder deux faibles passions.ACMAT
Il est vrai que l'amour est faible en sa naissance, Mais aussitôt qu'un coeur défère à sa puissance, Il y règne en tyran, et jamais il n'en sort Que par un grand bonheur ou par un grand effort.SOLIMAN
Acmat, votre rigueur me presse en un haut point : Mais puisque mes raisons ne vous satisfont point Appelez Roxelane afin que sa présence Bien mieux que mon discours parle pour la défense.ACMAT
Ma raison condamnée Abandonne à ce mot le titre d'obstinée. Je me soumets, Seigneur, et suis prêt devant vous D'adorer, s'il vous plaît, Roxelane à genoux : Si pour mieux lui donner le rang de souveraine Il vous plaît l'épouser en qualité de Reine.SOLIMAN
Ce discours me surprend mais ne présumes pas Que jamais Soliman ait le coeur assez bas. Je sais garder mon rang et mon amour ensemble.ACMAT
Combien que votre rang ne lui dût rien permettre : L'amour de vos enfants semble tout lui promettre.SOLIMAN
Je les aime il est vrai, mais j'aime plus les lois Qui sont les vrais enfants des légitimes Rois. Je veux par mes respects pour les lois anciennes Obliger l'avenir à respecter les miennes. Enfin je sais garder inviolablement Les lois que Bajazet laissa par testament.LE MUFTI
Je m'étonne, Seigneur, de votre patience, Et c'est ce qui m'oblige à rompre le silence. Je ne puis plus souffrir qu'un sujet devant moi Censure sans raison les plaisirs de son Roi. Les défauts dont Acmat accuse votre vie Sentent quelque intérêt ou bien un peu d'envie. Éloigné du commerce et du bruit de la Cour Je suis bien ignorant en matière d'amour : Mais la condition d'un Empereur est pire Que du moindre sujet qui soit en son Empire, S'il est vrai qu'aux grands Rois il ne soit pas permis Ainsi qu'à leurs sujets d'acquérir des amis. Donc, Acmat, l'amitié cette vertu louable Est pour eux seulement, un crime condamnable. Sortez, sortez, Acmat, de cette absurdité Qui vous convainc d'erreur ou d'infidélité.ACMAT
Père ne croyez pas que jamais je conteste Que l'amitié ne soit une vertu céleste : Mais les grands Rois seraient égaux à leurs sujets Si leur amour n'avait de plus nobles objets. Aimer en général ses peuples, ses Provinces Et ses confédérés, c'est l'amitié des Princes. Pour vivre heureusement chaque particulier, Se peut bien faire un font d'un ami singulier : Mais les Rois sont publics, et les âmes royales Se doivent procurer des amitiés égales.SCÈNE II. Soliman, Roxelane, Le Mufti, Acmat, Ormin.
SOLIMAN
Votre âme conservant cet ennui qui l'oppresse, Ne se peut dire à moi mais bien à la tristesse.ROXELANE
La nature, Seigneur, a de puissantes lois Que ne peuvent forcer ni le sort ni les Rois, Elle a voulu régler mes humeurs, mais en sorte Que la mélancolie est toujours la plus forte, Et malgré vos faveurs et malgré la raison Mon coeur ensorcelé conserve ce poison.SOLIMAN
Par la nature, à tort, vous vous dites contrainte, Toute tristesse vient de désir ou de crainte : Mais quel mal tant à craindre a pu vous altérer Ou quel si rare bien vous défend d'espérer. Ne savez-vous pas bien qu'en l'état ou vous êtes Vous voyez sous vos pieds l'orage et les tempêtes, Que votre esprit ne peut se former des souhaits Que bientôt mon amour ne change en des effets. Découvrez votre mal, sachez si je vous aime, Demandés, ordonnés, exécutés vous-même. Vous ne devez rien craindre et pouvez tout oser, Qui lâchement demande enseigne à refuser.ROXELANE
Seigneur, si la raison n'était pas affaiblie Quand le sang est vaincu par la mélancolie, Le rang dont votre amour a voulu m'honorer Me tiendrait en état de ne rien désirer ; Mais, Seigneur, c'est en quoi je me plains de moi-même, Les pompes de la Cour ni ce degré suprême, N'y l'heur que je reçois de votre affection N'ont jamais mis ma joie à sa perfection. Toujours à mes plaisirs je ne sais quoi s'oppose Dont ma faible raison ne peut trouver la cause ; Si ce n'est que la terre avec tous ses trésors, À des contentements seulement pour le corps : Et que l'esprit créé pour des désirs célestes Hors son centre ne voit que des objets funestes. C'est ce qui me rend triste et ce raisonnement Me semble reprocher mon peu de jugement. D'avoir donné mon coeur à des biens périssables, Qui pouvait acquérir des trésors plus durables, D'avoir cru rencontrer de vrais biens en ces lieux, Et d'avoir plus aimé la terre que les cieux : C'est pourquoi désormais ma raison mieux instruite Si vous le permettez veut changer sa conduite, Et joindre aux soins de plaire à votre Majesté, Les soins de plaire encore à la divinité, Et si votre bonté m'en donne la licence, Je ferai pour le Ciel quelqu'utile dépense : Mais qui demande trop est digne de refus Je n'ose m'expliquer.Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]
SOLIMAN
Vous me rendez confus, Et ce discours accuse ou vous d'outrecuidance, Ou moi de peu d'amour, ou de peu de puissance. Que Roxelane enfin peut-elle demander ? Que Soliman ne veuille ou ne puisse accorder ? Hors que vous demandiez mon honneur ou ma vie, Mon amour peut et veut contenter votre envie. Que demandez-vous donc ? Un Royaume.ROXELANE
Ha ! Bien moins, Je limite Seigneur, et mes voeux et mes soins, Et c'est à mes souhaits un effet assez ample Que la permission d'édifier un temple, De faire un hôpital, de dresser des autels, Ou l'on puisse en mon nom servir les immortels. C'est tout ce que je veux.SOLIMAN
Ha la faiblesse extrême, Femme simple ou plutôt la simplicité même C'est trop peu demander d'un Prince généreux, Et principalement lorsqu'il est amoureux. Mais puisque votre humeur à ce désir vous porte, Quoi qu'indigne de moi vous l'obtiendrez, n'importe. Père, tout à propos vous vous trouvez ici C'est un oeuvre pieux, prenez-en le souci, Que ce temple soit tel que l'art et la nature Disputent de l'honneur de son architecture, Que l'art perfectionne, et présente à nos yeux Tout ce que la nature a de plus précieux, Enfin j'y veux graver pour la gloire Ottomane Ce que peut Soliman, ce que vaut Roxelane Mais qu'on dépêche tôt.LE MUFTI
Seigneur, c'est un dessein Qui ne peut être entré dans un esprit bien sain En faveur d'un esclave édifier un temple ? C'est chose sans raison ainsi que sans exemple.SOLIMAN
Pourquoi ?LE MUFTI
C'est qu'un esclave est dépendant d'autrui Et quoi qu'il puisse faire il ne fait rien pour lui, Le service divin en rien ne lui profite, Son maître seul en a la grâce et le mérite. Et bien que Roxelane ait la faveur d'un Roi Elle est toujours esclave, et ne peut rien de soi.LE MUFTI
Je n'en sais qu'un moyen.SOLIMAN
Quel ?LE MUFTI
C'est sa liberté. Vous pouvez s'il vous plaît finir son esclavage Et la faire jouir des fruits de son ouvrage.ROXELANE
Que dites vous Seigneur ? Moi sortir de servage ? Dans cette liberté je trouve mon dommage. Par là vous me privez de mon plus grand bonheur, Puisque ma servitude établit mon honneur, Que je tiens mes grandeurs, que je reçois mon lustre De ces fers glorieux de ce servage illustre. Non, non, je n'en sorts point, non je suis à mon Roi.ROXELANE
Puisque de mon Seigneur la volonté l'ordonne, Qu'il me donne à moi-même : à lui je me redonne, Et je ne veux de lui que cette liberté C'est de finir ma vie en ma captivité.SCÈNE III. Roxelane, Le Mufti.
ROXELANE
Jusqu'ici la fortune à nos voeux exorable Promet à nos desseins un succès favorable. Père ? Que dites-vous de ce commencement [ ?]Exorable : Qui se laisse fléchir par des supplications. [L]
LE MUFTI
Craignez son inconstance et jusques dans le port S'il n'était inconstant, il ne serait pas fort.ROXELANE
Je crois qu'il est pour moi, sa première assistance D'un succès bienheureux me permet l'espérance. Je vous l'avais bien dit que tous les immortels Voulaient pour me servir employer leurs autels. Ne m'ont-il pas prêté leur temple, et cet asile ? M'a-t-il pas fait trouver ma liberté facile ? Liberté qui me rend égale à Soliman Dans la possession de l'Empire Othoman, Et porte ma fortune au comble de la gloire.LE MUFTI
Mais devant qu'il soit temps vous chantez la victoire, Espérez, mais craignez, entrant dans un combat Dont la fin vous élève, ou du tout vous abat Qui vous portant au trône, ou dans le précipice Vous donne sans milieu la gloire, ou le supplice. Qui par force ou par art veut un trône acquérir Doit être résolu de vaincre ou de mourir. Qu'il attende, en quittant l'espoir de la retraite Ou le succès entier ou l'entière défaite. Pourtant quelque grand mal qui vous puisse avenir Ayant bien commencé tâchez à mieux finir. L'occasion s'offrant ne manquez à la prendre.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Soliman, Rustan, Le Page, Ormin, Osman.
SOLIMAN
Non je ne vous crois pas, Roxelane est trop sage Page, pensez à vous ce discours vous engage.LE PAGE
Seigneur, j'ai dit à cette belle Que vous veniez passez cette nuit avec elle, Qu'elle se preparât à vous bien recevoir, Et selon sa coutume, et selon son devoir. Elle m'a répondu, mon enfant je m'étonne De la commission que l'Empereur vous donne. Dites-lui que lui-même il m'a donné la loi, Que l'amour désormais est un crime pour moi.SOLIMAN
Donc à mes volontés Roxelane est rebelle Quoi ? L'amour désormais est un crime pour elle ? Soit puisque ses mépris m'imposent cette loi Que l'amour désormais soit un crime pour moi. Que jamais son objet ne rentre en ma pensée Que pour me reprocher ma faiblesse passée, Qu'en bannissant l'amour se loge dans mon coeur La détestation et la haine et l'horreur, Et de quelques appas que ce trompeur se pare Qu'il ne rencontre en moi que l'âme d'un barbare, Qu'il n'y revienne plus, c'est un point résolu, Je reprends sur moi-même un pouvoir absolu. Mais que dis-je ? Un esclave, un objet de misère, Un ver de terre, un rien me peut mettre en colère, Comme l'amour, la haine est indigne de moi, Toutes les passions sont indignes d'un Roi. Ormin, pour assurer le repos de mon âme Et pour mieux étouffer le reste de ma flamme Je veux que de ce pas on aille ôter le jour A l'ingrate autrefois l'objet de mon amour Apportez moi sa tête ou m'envoyez la vôtre.SOLIMAN
Comment vous contestez [ ?]RUSTAN
Seigneur, qu'il vous souvienne Que vous m'avez donné votre fille et la sienne, Que par votre bonté je possède le bien De me pouvoir nommer votre gendre et le sien. Au nom de votre fille et de la sienne ensemble, De vos communs enfants, où votre sang s'assemble, Ne précipitez pas l'effet d'un jugement Qui vous pourrait causer du mécontentement, Et ne détruisez pas sur le rapport d'un page De nature et du Ciel un si parfait ouvrage. Ô Seigneur entendez sa défense ou du moins Avant que de juger ayez d'autres témoins ! On garde quelque forme aux crimes plus énormes.RUSTAN
Non, lorsque trop puissant il fait trembler l'État Il ne faut point attendre un second attentat : Mais la fragilité de son sexe l'excuse, De la rébellion de laquelle on l'accuse. Du moins auparavant que de vous émouvoir Seigneur, permettez-moi que je la puisse voir. Je reviens aussitôt et je la vous amène Pour recevoir la grâce ou recevoir la peine.SCÈNE II. Acmat, Circasse.
ACMAT
Je ne puis rien comprendre en cette procédure ; Mais toujours je prévois quelque grande aventure. Cet esprit qui devant brûlait d'ambition, Changer en un moment de résolution. Par une humilité véritable où masquée Arrêter sa fortune à faire une mosquée Et d'un visage peint d'une grave froideur Mépriser pour le Ciel la mortelle grandeur, Je n'entends point cela.CIRCASSE
C'est qu'elle désespère De voir monter ses fils au trône de leur père, Connaissant que le mien par sa rare valeur Assure sa fortune et ruinera la leur, Si bien que hors d'espoir du Royal diadème, Possible elle a passé de l'un à l'autre extrême. Et la crainte qu'elle a l'oblige de céder, Et de quitter un rang qu'elle ne peut garder.ACMAT
Je connais cet esprit incapable de crainte ; Je la croirais plutôt très capable de feinte : Et ce qui le fait croire est cette liberté, Où j'ai vu que tendait sa feinte piété, Liberté dont je crains quelque sourde menée.Menée : Fig. Pratique comparée à l'action de mener, de conduire, et où l'on emploie l'artifice et le mystère pour le succès de quelque affaire. [L]
CIRCASSE
Je crois que c'est par là qu'elle s'est ruinée, Pour vivre en femme libre et qui dépend de soi Il faut quitter le Louvre et s'éloigner du Roi Et cet éloignement peut causer sa disgrâce Et mettre ma fortune en sa première place. Qui s'éloigne des grands entend mal la faveur S'éloignant de l'oreille on s'éloigne du coeur.ACMAT
La faveur et l'amour ont ceste différence, Que l'un croît par la vue, et l'autre par l'absence ; Moins l'Empereur la voit, plus il en est charmé, Moins elle a de chaleur, plus il est enflammé, Bref nous devons tirer de cette procédure, De quelque grand dessein, un infaillible augure, Mais notre confident à grands pas vient à nous.SCÈNE III. Acmat, Circasse, Osman.
CIRCASSE
Comment ?CIRCASSE
Agréable nouvelle, ô dieux ! Assistez-moi : Augmentant ces rigueurs vous augmentez ma joie. Mais, Osman est-il vrai, faut-il que je le croie. Qui te l'a dit ?OSMAN
Personne.CIRCASSE
Et comment l'as-tu su ?OSMAN
Je l'ai su de mes yeux moi-même je l'ai vu ; Et pour vous dire plus, j'ai presque vu sa tête Succomber sous les coups d'une horrible tempête : L'Empereur lui faisait un fort mauvais parti, Si son gendre Rustan ne l'en eut diverti, Divertis pour un temps, car la colère dure Où plutôt elle augmente !ACMAT
Allons voir l'Empereur Allons l'entretenir de haine et de fureur Et quelque trahison que Roxelane brasse Empêchons s'il se peut qu'elle ne rentre en grâce.SCENE IV.
ROXELANE
STANCES.
Traverse : Fig. Obstacle, affliction, revers. [L]
Combien je souffre de traverses, Combien de passions diverses Tiennent mon esprit en suspens. Mon âme agit contre elle-même, Je veux, je crains, j'espère, j'aime, Je désire, je me repens. Raison, ambition, amour, crainte, espérance, Qui m'élevez si haut, qui m'abaissez si bas, Qui de vous a le plus, ou le moins de puissance, À qui suis-je de vous, à qui ne suis-je pas ?La graphie moderne et ancienne élide de e de JE devant HESITE. DAns ce vers le E permet de conserver huit syllabe au vers.
Mais c'est en vain que je hésite, La retraite m'est interdite, Il n'est plus d'asile pour moi. La faute est faite il faut poursuivre, Et je cesse aujourd'hui de vivre, Ou j'épouse aujourd'hui mon Roi : Qu'importe de mourir de la fièvre ou du foudre ? De mourir par effort ou naturellement ? Celui qu'un beau dessein par malheur met en poudre Quand il meurt généreux vit éternellement.SCÈNE V. Roxelane, Rustan, Chamerie.
ROXELANE
Rustan qui vous amène ?RUSTAN
Madame votre mort.ROXELANE
Hé bien il faut mourir ! Qui me la vient donner je suis prête à souffrir Je veux tout ce que veut la puissance absolue.ROXELANE
Quel discours ?RUSTAN
Vous courez donc, Madame, à votre mort certaine, Donc à l'amour du Roi vous préférez sa haine ? Quelle fausse apparence a charmé vos esprits ? Ou quel défaut du Roi vous porte à ce mépris ? Quoi ? Ce Prince ou plutôt ce héros adorable Aimé de tout le monde, autant qu'il est aimable Pour vous avoir portée aux suprêmes grandeurs, Et pour vous trop aimer n'aura que vos froideurs ! Voulez-vous noircir de cette ingratitude ! Appréhendez enfin un traitement plus rude. Et croyez que l'amour qui vous a fait monter S'il se change en fureur vous va précipiter.ROXELANE
Quiconque sait bannir la crainte et l'espérance Des plus cruels tyrans désarme la puissance, La mort étant à tous une commune loi Ne me déplaira point me venant de mon Roi.CHAMERIE
Mais, Madame, qu'a fait votre corps à votre âme Pour vouloir la quitter par une mort infâme.ROXELANE
Tous les genres de mort frappent également, La cause en établit la honte seulement. La bonne conscience a toujours la victoire, Au milieu des tourments elle augmente sa gloire, Et contre un innocent le supplice ordonné Noircit le condamnant, et non le condamné. L'injustice est toujours à son auteur contraire, Quoi qu'on die, il vaut mieux la souffrir que la faire.RUSTAN
Ne vous y trompez pas, les Rois n'ont jamais tort, Quiconque leur déplaît a mérité la mort. Leur colère, jamais n'est crue illégitime, Et leur opinion fait et défait le crime.RUSTAN
Ils sont Dieux en pouvoir, hommes en connaissance, Qui par leurs intérêts et par leurs passions, Ordonnent à leur gré dessus nos actions.ROXELANE
Soliman est trop juste.RUSTAN
Il est trop en colère.ROXELANE
Mais si c'est sans sujet ?ROXELANE
Moi mépriser mon Roi ?RUSTAN
Il vous l'a commandé ? Que dites vous, Madame ? Quelle confusion me jetez vous en l'âme ? Il vous l'a commandé ? Qui croirai-je des deux ? Mais ce discours combat mon oreille et mes yeux, Après ce que j'ai vu je ne vous saurais croire.RUSTAN
Voyez-le.ROXELANE
Je ne puis.RUSTAN
Vous voulez donc mourir.CHAMERIE
Par vos discours on voit que vous vous haïssez Mais si vos intérêts ne vous touchent assez, Pour vos fils et pour moi conservez votre vie La piété, le sang, l'honneur vous y convie.CHAMERIE
Ô Ciel ! En quel état je me trouve réduite, D'un tel commencement qui ne craindrait la suite, En moi tout est en trouble, et jusques dans mon flanc, Je sens en deux partis se diviser mon sang ; Ces contraires partis se combattent l'un l'autre, Le sang que j'ai du Roi semble choquer le vôtre. Jugez quel est le sort de vos fils et le mien Si chacun de vous deux veut reprendre le sien. N'est-il pas bien étrange et croyez-vous qu'un père Puisse aimer les enfants dont il hait la mère, Si vous nous aimez tous allez voir l'Empereur, Vous pouvez d'un regard désarmer sa fureur.ROXELANE
Ma fille assurez-vous que dedans la mort même, Je vous ferai paraître à quel point je vous aime.SCÈNE VI. Roxelane, Rustan, Chamerie, Ormin, avec deux janissaires.
ROXELANE
Hé bien faut-il mourir ; que vous a dit le Roi ? Vous a-t-il commandé de lui porter ma tête ? Si c'est sa volonté la voilà toute prête.ORMIN
L'ordre d'exécuter un si cruel décret Laisserait en mon âme un éternel regret. Mais, Madame, il est vrai que son impatience Ne peut plus sans sa mort supporter votre absence Il nous a commandé de vous saisir, pour moi Je me soumets à vous.ROXELANE
Non, non servez le Roi.ORMIN
L'affection des Rois imprime un caractère, Qui ne s'efface point sur un coup de colère ; Et ce n'est pas servir, que servir promptement Un Prince qui s'emporte au premier mouvement : Combien que vos malheurs vous trament des disgrâces, De l'amour de mon prince en vous je vois des traces Qui veulent mes respects en sorte que je crois Que lors que je vous sers, je sers aussi le Roi.ROXELANE
Non, non, servez le Roi.ROXELANE
Allons.ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOLIMAN
STANCES.
SCÈNE II. Soliman, Circasse, Ormin, Osman.
CIRCASSE
Seigneur que vous plaît-il.CIRCASSE
Sa présence, Seigneur, est si pleine d'appas Qu'il faut lui pardonner ou bien ne la voir pas. Quelle rigueur pourrait se défendre des charmes De la langue, des yeux, des soupirs, et des larmes. Dont elle sait l'usage avec un tel effet Qu'un coup d'oeil peut guérir tout le mal qu'elle a fait. Et ne la tenez plus coupable d'insolence, Dites qu'elle use encore trop bien de sa puissance, Qu'elle peut d'un clin d'oeil renverser l'univers Puisqu'elle en tient ainsi le vainqueur en ses fers. Ainsi, Seigneur, ainsi ceux qui vous sont fidèles Ne sont pas mieux traités que ceux qui sont rebelles. Ainsi mon fils pourtant l'ainé de Soliman Que le Ciel destinait pour l'Empire Ottoman Est banni de la Cour durant que Roxelane Assure pour les siens la puissance Ottomane. Mais Seigneur, faites mieux, faites un coup d'ami, N'aimer que justement c'est n'aimer qu'à demi. Vous signalerez mieux sa grâce par deux crimes, De Mustafa, de moi, faites lui deux victimes. Et que nos deux corps morts l'un sur l'autre égorgés, Portent à leur effet ces desseins enragés. Montrez, Seigneur, montrez en dépouillant la feinte Pour elle plus d'amour pour nous moins de contrainte. Condamnez à la mort deux objets odieux. Délivrez-en la Cour, délivrez-en ses yeux.SCÈNE III. Soliman, Roxelane, Circasse, Ormin, Osman.
ROXELANE
Seigneur, je ne contredis pas, Je suis preste à signer l'arrêt de mon trépas. Je n'examine point innocente ou coupable, Je déplais à mon Roi je suis trop punissable, Préparez des tourments, s'il se peut mille morts, Mon âme avec plaisir verra souffrir mon corps Et bien que ma défense eut un droit légitime Si je le proposais je croirais faire un crime. Je ne me défends point contre votre courroux Je dois plus de respect à ce qui vient de vous, Que tardez vous, Seigneur ?SOLIMAN
Quelle erreur vous transporte En me connaissant mieux jugez d'une autre sorte. Je suis Roi, non tyran, juste, non violent, Je suis prompt à remettre, à punir je suis lent. Je règne par les lois plus que par la couronne, Je hais le crime seul, et non pas la personne. Mais possible ajoutant la haine à vos mépris Vous voulez l'imprimer dans les autres esprits. Vous voulez qu'on publie en cet Empire auguste Qu'aujourd'hui Soliman a cessé d'être juste Puisqu'il a condamné sans avoir entendu Et sans avoir souffert qu'on se soit défendu. Voyez jusqu'à quel point se monte votre envie, Pour me perdre d'honneur vous perdez votre vie, C'est bien loin du respect que vous dites avoir, Mais si vous en aviez vous me le feriez voir. Et vous me serviriez en vous servant vous-même Ôtant ce que je hais d'avecques ce que j'aime. C'est votre crime seul qui me déplaît en vous, Si je n'en trouve point je n'ai point de courroux. Je poursuis votre crime et j'en veux la vengeance Mais je serais ravi de voir votre innocence. Et c'est le plus grand mal qui ne puisse avenir Si le crime prouvé m'oblige à vous punir.ROXELANE
Prince de vos sujets le Seigneur et le père Qui jugeant sans rigueur punissez sans colère, Ne vous étonnés pas d'ouïr mon désespoir Parler contre ma vie et trahir mon devoir. Lors que vous connaîtrez les maux où m'ont réduite Mon faible jugement, ma mauvaise conduite, Je sais que vous laissant toucher à ma douleur Vous direz que ma vie est mon dernier malheur. Par un seul coup de vent ma barque est renversée, Mon orgueil abattu, ma gloire terrassée. En perdant vos faveurs, j'ai perdu mon bonheur, J'ai perdu mes plaisirs, j'ai perdu mon honneur. Bref vous ayant perdu mon malheur est extrême Et je crois profiter si je me perds moi-même. Ce jour, ce triste jour m'abat et me détruit : Ce jour couvre les miens d'une éternelle nuit. Seigneur, hélas, Seigneur, vous m'avez ruinée Par cette liberté que vous m'avez donnée. Ce souvenir me met les larmes dans les yeux.ROXELANE
Lors que j'étais esclave et sous votre puissance Mes volontés étaient de votre dépendance. Je ne faisais pour moi ni le mal ni le bien, Bref je ne pêchais point puisque je n'étais rien, Que de tout l'Alcoran je n'avais connaissance Que des lois, du respect, et de l'obéissance Que j'eusse crû choquer refusant les plaisirs Que l'amour de mon Prince offrait à mes désirs. Mais depuis le dessein d'édifier ce temple Ma fortune a souffert un revers sans exemple, Je suis libre, Seigneur, vous l'avez souhaité, Mais c'est ce qui me perd que ceste liberté, Liberté qui m'apprend les lois et la science De la Religion, et de la conscience. Sainte Religion, mais trop sévère loi Qui me défend l'amour d'entre mon Prince et moi. Loi qui ne dépend point du Royal diadème Qui vous défend l'amour aussi bien qu'à moi-même Et dont l'autorité m'a contrainte au refus Qui trouble votre esprit, qui rend le mien confus, Qui me rend misérable au point de vous déplaire Au point de mériter votre juste colère.SOLIMAN
Quoi donc pour être libre et dépendre de soi La loi ne permet pas d'aimer encor son Roi ? Qui croirait que des lois la divine ordonnance Dispersât un sujet de son obéissance ?ROXELANE
Le respect, le service, et la fidélité Sont les droits attachés à la principauté, Droits desquels on ne peut se dispenser sans crime, Mais l'amour quelquefois peut être illégitime. Oyez les Talismans, consultez les Dervis. Leurs avis là dessus doivent être suivis. Mais puisqu'aux immortels ma liberté m'engage, Seigneur, souffrez qu'en vous j'en adore l'image. Recevez du plus pur de mes affections Au lieu de mon amour mes adorations. Oubliez ce plaisir et terrestre et profane Indigne désormais de la gloire Ottomane. Qu'à ces conditions j'embrasse vos genoux.Talisman : Nom qu'on donne à certaines figures ou caractères gravés sur la pierre, ou sur le métal, auxquels on attribue des relations avec les astres, et des vertus extraordinaires, suivant la constellation sous laquelle ils ont été gravés. [L]
Dervis : ou Derviche, espèce de moine musulman. [L]
SCÈNE IV. Soliman, Roxelane.
SOLIMAN
Enfin je me vois libre et je puis sans contrainte Vous dire les douleurs dont mon âme est atteinte. Roxelane, il est vrai que ni la Royauté Ni le pompeux éclat qu'on nomme Majesté, Ni les biens de la paix, ni la gloire des armes, N'ont pour moi désormais que d'insensibles charmes. Je soumets à vos pieds toutes ces vanités Et mon Empire cède à celui des beautés. Ne considérez plus, ni sceptre, ni couronne, Que celle que l'amour sur Soliman vous donne. Régnez sur un Monarque en effet malheureux Si vous lui contestez le titre d'amoureux, Et qui foulant aux pieds l'orgueil du diadème Contre votre rigueur n'oppose que vous même. Donc par ces premiers feux, par ces premiers désirs Qui vous ont enseigné l'usage des plaisirs, Par ces premiers liens dont nos âmes unies Ont autrefois goûté des douceurs infinies, Par ce divin esprit l'ornement de ma Cour, Par ces yeux ravissants, par le doux nom d'amour, Par nos communs enfants, en un mot par vous-même Ne désespérez point un Prince qui vous aime, Et ne vous privez pas pour des formalités Des plaisirs qu'autrefois vous eussiez achetés. Mais d'où viennent ces pleurs ?ROXELANE
Je sais bien que les larmes Pour combattre un grand mal sont de bien faibles armes Mais soufrez-en l'usage à mes yeux languissants Pour les maux que je cause et pour ceux que je sens. Ma volonté pour vous invincible persiste Mais en faveur des lois mon devoir lui résiste. Et l'amour me pressant j'oppose à ses appas Je le puis, je le veux, mais je ne le dois pas.ROXELANE
Il est bien vrai Seigneur, le prince et non pas moi Je suis dessous la loi puisque je suis sujette.SOLIMAN
Mais j'en puis dispenser,SOLIMAN
Pourquoi m'opposez-vous ceste difficulté ? Mon intérêt à part considérez le vôtre, Pour garder une loi n'en rompez pas une autre Ne tuez pas un Roi qui vous aime si fort, Et donnez lui plutôt votre amour que la mort.ROXELANE
En déférant aux lois que mon devoir m'impose Je soufre plus que vous les maux que je vous cause, Mais vous changez plutôt cet amour en bonté, Faites vous tant d'état d'un reste de beauté Que le temps a défia presque toute effacée Et qui n'est désormais que dans votre pensée. Souffrez que je vous die en parlant contre moi Que cette passion est indigne d'un Roi. Cet amour vous fait tort.SOLIMAN
Hélas, belle insensible, Que me conseillez-vous ? De faire l'impossible. Que me conseillez-vous ? De quitter vos appas, C'est pour guérir un mal condamner au trépas. J'ai converti l'amour en ma propre nature, L'amour en me quittant creuse ma sépulture. Et ne m'opposez point le défaut de beauté, Je trouve encore en vous tout ce qui m'a tenté Et le temps qui hors vous ruine toutes choses Respecte en votre teint et les lis et les roses. Si bien que son pouvoir n'agit sur vos beautés Que pour les mieux empreindre en mes sens enchantés. Aussi pourquoi les yeux triomphants des années N'asserviraient-ils pas des têtes couronnées, S'ils triomphent du temps qui triomphe des Rois, Quel Roi refuserait d'obéir à leurs lois : Mais si l'on doit payer l'amour de l'amour même Dénierez-vous l'amour à mon amour extrême ?ROXELANE
Seigneur, que vos raisons ont de puissants appas, Mais la loi détermine et ne raisonne pas, J'oppose à vos raisons une force contraire, La loi me le défend donc je ne le puis faire : Mais puisque votre amour et le respect des lois Inquiètent votre âme et la mienne à la fois, Vous pouvez travailler au repos de deux âmes, Sacrifiés ma vie à l'excès de vos flammes. Ainsi par mon trépas finira votre amour Et sans rompre les lois je quitterai le jour.SOLIMAN
Pourquoi me donnez-vous ce conseil sanguinaire ? Pourquoi pour ne commettre un crime imaginaire Voulez-vous me noircir de deux vrais attentats Et contre vos beautés et contre mes États ? En vous faisant mourir sans cause légitime Je commettrais moi-même un véritable crime. Voulez-vous qu'à ma honte on publie en ma cour Que je donne la mort en donnant mon amour Et si l'âme vit plus en la personne aimée Qu'en celle qu'en effet elle rend animée, En m'armant contre vous je m'arme contre moi Et je laisse mon peuple et mes États sans Roi. Mais ne retenez plus mon esprit en balance, Ou ma vie, ou ma mort, prononcés ma sentence, Voulez-vous point finir les tourments où je suis ?SOLIMAN
Comment vous ne pouvez, vous ne pouvez, ingrate ? C'est à ce coup qu'il faut que ma colère éclate, Oui ! Superbe, les lois te font manquer de foi, Oui, les lois t'ont appris à mépriser ton Roi : Donc que ces mêmes lois qui font ton insolence Te viennent désormais soustraire à ma vengeance Je serai de ton crime, en quittant la douceur, Et témoin, et partie, et juge, et punisseur, Je te rends misérable au point que la mort même Déniera son secours à ta misère extrême. Quelqu'un à moi.Punisseur : Qui punit. [L]
SCÈNE V. Soliman, Roxelane, Ormin, Osman, etc.
ORMIN
Seigneur.SOLIMAN
Qu'on la charge de fers Qu'on la traîne vivante en l'horreur des enfers, Qu'on lui creuse un abîme au centre de la terre Où son remords lui fasse une éternelle guerre, Où détestant son crime, et sa vie, et son sort En vain à son secours elle appelle la mort, Enfin où sa fureur à sa perte animée Enrage de dépit de se voir désarmée. Qu'on emporte ce monstre, Ormin je parle à vous, Qu'on l'ôte, sa présence augmente mon courroux.SOLIMAN
Je te l'accorderais si je voulais te plaire, La mort est une grâce et non pas un tourment Pour ceux que je destine à mon ressentiment. Tu la souhaiterais mille fois et ta vie Aux plus cruelles morts portera de l'envie. Qu'on l'ôte, dis-je.SOLIMAN
Hélas, en cet adieu je sens de nouveaux charmes Qui me percent le coeur, qui me donnent des larmes. Ormin, parlez à moi, traitez-là doucement, Je veux que tout son mal soit la peur seulement. Assurez-vous pourtant toujours de sa présence, Faut-il que cette affaire ébranle ma confiance, Possible elle a raison, j'en veux être éclairci, Assemblez le Conseil pour une heure d'ici.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Circasse, Acmat.
CIRCASSE
En ce jour où le Ciel doit montrer à ma peine Ou sa dernière grâce ou sa dernière haine, Dois-je l'espoir s'offrant le prendre ou le quitter Me dois-je réjouir ou me dois-je attrister ? Le périlleux état où je vois ma rivale Me dit et l'un et l'autre avec raison égale, Lorsque je pense Acmat, que le Ciel a permis Que je visse aujourd'hui sa tête en compromis, Et que le Roi piqué d'un courroux légitime Assemblât le Conseil pour juger de son crime, J'ai quelque droit d'attendre un succès bienheureux, Qui rende à mes désirs un Monarque amoureux ; Mais lors que je remets en mon âme incertaine, Qu'en sa faveur l'amour combat encor la haine, Que cet esprit est plein de ruses et d'appas, Je crains je ne sais quoi que je ne prévois pas.ACMAT
Vous puis-je, ou plutôt vous dois-je faire entendre Un certain bruit qui court que l'on me vient d'apprendre.CIRCASSE
Pourquoi mon cher Acmat ?ACMAT
Je crains.ACMAT
On dit parmi le peuple et dedans la cour même Que Soliman pressé de son amour extrême, Et voyant que la loi lui défend d'en user Trouve un autre moyen !CIRCASSE
Quel ?ACMAT
C'est de l'épouser,CIRCASSE
Qui ?ACMAT
Roxelane.CIRCASSE
Ô Dieu vous m'annoncez ma perte Il n'en faut plus douter la fourbe est découverte, Je vois certainement, mais trop tard, mais en vain Que tout ce qu'elle a fait tendait à ce dessein. Malheureux Mustafa, Circasse, infortunée Verrez vous sans mourir la fourbe couronnée ? Non, non, il faut mourir, plutôt que de la voir, Cédez craintes et soupçons, cédez au désespoir,ACMAT
Mais quoi devant le temps vous rendre misérable, Peut être c'est un bruit qui n'est pas véritable, Le Conseil assemblé qu'on doit tenir ici, Rendra dans peu de temps ce soupçon éclairci. Lorsque plus puissamment le malheur nous outrage, C'est lorsqu'il faut combattre avec plus de courage Et qu'il faut faire voir au destin rigoureux Que quiconque a du coeur n'est jamais malheureux. Quand à moi quelque coup de foudre ou de tempête Que le Ciel mutiné fasse choir sur ma teste. Je mourrai généreux et toujours combattant Et si vous me croyez vous en ferez autant.CIRCASSE
Par vos Conseils, Acmat, mon âme se redresse, Combattons jusqu'au bout le mal qui nous oppresse. J'assiste à ce Conseil afin de m'opposer A quiconque ouvrira le discours d'épouser Et combien qu'à mon sexe on en ferme la porte Si l'on m'en fait sortir ce ne sera que morte. Ha Mustafa mon fils : mais voici l'Empereur, Que cette fuite Acmat redouble ma terreur.SCENE II. Soliman, Circasse, Acmat, Le Mufti, Rustan, Ormin, Osman.
SOLIMAN
Amis dont la valeur jointe à l'expérience Affermit ma couronne, assure ma puissance Et partage avec moi le soin de tant d'états Desquels je suis le chef, vous les mains, et les bras, Après tant de combats, de murailles forcées De trônes abattus, de grandeurs terrassées. N'ayant plus rien à vaincre il semblait désormais Que l'univers soumis nous forçat à la paix, Mais l'Enfer enragé de voir que dans la guerre Tout faisait place aux coups de notre cimeterre, Qu'en vain contre ma gloire il faisait des projets Puisque de ses suppôts je faisais mes sujets, L'Enfer dis-je voyant le bonheur de ma vie Impénétrable aux coups que lançait son envie, S'il ne me suscitait de plus fors ennemis Que l'univers entier qu'il me voyait soumis, A trouvé dans ce coeur plus grand que tout le monde Ce qu'il n'a pu trouver sur la terre et sur l'onde. En moi mes ennemis, mais ennemis puissants Et d'autant plus que l'âme est au dessus des sens, Guerre plus que civile, et qui porte a l'extrême Un Roi vainqueur de tous excepté de soi même. Jugez où peut aller ceste sédition, Une passion choque une autre passion. L'irrésolution force la patience, La tendresse de coeur s'oppose à la vengeance, Et dedans mon esprit triomphent tour à tour La pitié, la colère, et la haine et l'amour. Cependant je fournis l'entretien à ces guerres, J'aide les ennemis qui ravagent mes terres, Et bien qu'ils tendent tous à ma destruction Je suis pourtant le chef de chaque faction. Et comme si j'étais l'ennemi de mon âme J'en banni le repos et j'y porte la flamme. Père si vos conseils ne donnent guérison À l'excès des tourments que souffre ma raison, Ce coeur que les assauts des villes assiégées, Ce coeur que les combats, les batailles rangées, Que même son malheur n'a pu faire tomber, Combattu par soi même est prêt à succomber.LE MUFTI
Je viole les lois que le respect m'impose Mais vous parlez d'effets sans en dire la cause Quel moyen de connaître un mal caché dedans Et qui ne nous paraît que par les accidents ?SOLIMAN
Ha que me dites vous, ma plaie est si profonde, Que je crains d'en mourir en y portant la sonde ; Toutefois il le faut : mais vous n'en doutez pas, Roxelane en un mot cause tous ces combats, Vous savez à quel point j'aimai cette rebelle Qu'aujourd'hui ses mépris me rendent criminelle. Et qui pourtant encor criminelle qu'elle est, Malgré tous ces mépris me captive et me plaît.LE MUFTI
Cette guerre, Seigneur, vous est un champ de gloire, Vous y pouvez gagner une belle victoire. Combattez seulement et par cette action Votre vertu s'élève à sa perfection. De l'univers soumis la victoire est commune Entre-vous, vos soldats, et même la fortune Mais ici vous pouvez tout seul autant que tous Et pour sortir vainqueur c'est assez que de vous. Perdez ces passions dont la force maîtrise Seulement qui leur cède et craint qui les méprise, Pour vaincre en cette guerre un homme généreux A besoin seulement de dire, je le veux.SOLIMAN
Pompeux raisonnements, magnifiques paroles, Belles pour le discours, mais pour l'effet frivoles. Au lieu de me donner les moyens de guérir Père vous me donnez les moyens de mourir. J'aime mes passions et je vis de leur flamme, Je n'ai plus d'autre coeur, d'autre sang, ni d'autre âme, Aussi ne veux-je pas les perdre pour jamais Mais je voudrais bien mettre entre elles quelques pays. J'aime vous le savez avec impatience Celle dont le refus m'anime à la vengeance, Et qui dit que les lois lui défendent d'aimer Un Monarque qui l'aime et qu'elle a pu charmer. Dites-moi cette excuse est elle légitime ? Et si cette raison la dispense de crime, Accordez s'il se peut mon amour et la loi, Si vous ne voulez pas voir mourir votre Roi Au nom de Mahomet, père, je vous conjure.LE MUFTI
Je me trouve empêché dedans cette aventure Ceste affaire impliquée offre de tous côtés À mon esprit confus mille difficultés. Roxelane étant libre et de sa dépendance L'alcoran vous défend d'avoir sa jouissance. Sans déplaire aux Prophètes et violer les Lois Vous ne pouvez l'aimer de même qu'autrefois.LE MUFTI
Ici votre intérêt sensiblement me touche. Je vois que cet amour vous embarrasse au point Qu'il faut la posséder ou bien ne vivre point Mais aussi ma raison se confesse débile À trouver un moyen qui vous peut être utile.CIRCASSE
Comme le traître feint, Acmat voyez-vous pas Comme il trompe le Roi, comme il lui tend des lacs.LE MUFTI
Par un certain moyen qui me vient en pensée On peut donner remède à votre âme blessée Et sans intéresser, ni le Ciel, ni ses droits Concilier ensemble et l'amour et les Lois. Mais comme le remède au goût désagréable Souvent au patient est le plus profitable : Ainsi par ce moyen un peu fâcheux d'abord Votre amour et les lois peuvent tomber d'accord. Vous pouvez sans choquer les lois de conscience De votre Roxelane avoir la jouissance.CIRCASSE
Que va-t-il dire, Acmat ?LE MUFTI
Vous pouvez l'épouser.LE MUFTI
Le remède est fâcheux mais il est salutaire. Hé Seigneur qui des deux est indigne de vous D'être né d'un esclave ou d'en être l'époux.ACMAT
Se peut-il faire ô Ciel que Soliman endure Que l'on fasse à sa gloire une si grande injure ? Qu'en faveur d'une esclave on viole les lois Pour la faire monter au trône de nos Rois ? Cette fourbe, Seigneur, de longtemps projetée Paraît-elle à vos yeux sans être rebutée, Et ne voyez vous pas que cette sainteté, Ce temple, ces autels, et cette liberté, Tous ces refus d'aimer que faisait Roxelane Avaient pour leur objet la couronne Ottomane ? Et ne voyez vous pas que pour vous enflammer On vous cite la Loi qui vous défend d'aimer ? Mais par la passion de la voir couronnée On se tait de la Loi qui défend l'Hyménée. Ainsi cet imposteur que Roxelane instruit Dit tout ce qui lui sert, tait tout ce qui lui nuit.LE MUFTI
Je ne m'offense pas des discours dont l'envie Par la bouche d'Acmat scandalise ma vie. Et principalement parlant devant un Roi Qui sait qui le sert mieux ou d'Acmat ou de moi ? Les Lois en cet état n'admettent point de Reines Il est vrai, mais Acmat ces lois ne sont qu'humaines, Pour l'intérêt public on les peut abroger Et comme un Roi les fit, un Roi les peut changer, Mais les divines Lois sont Lois inviolables Dont les décisions doivent être immuables. L'humaine Loi défend aux Princes Ottomans D'être jamais époux, mais seulement amants, Mais aux mêmes le Ciel défend la jouissance De toute femme libre et hors de leur puissance. Enfin jugez, Seigneur, qui doit céder des deux De la Loi de la terre ou de celle des Cieux.SOLIMAN
Qui des trois sur mon âme aura plus de puissance De l'honneur, de l'amour, ou de la conscience, Épouser un esclave, ha conseil suborneur Qui pour plaire à l'amour me ruine d'honneur. Non non suivons plutôt un avis tout contraire Qui ne veut mon amour, qu'il sente ma colère. Elle en mourra l'ingrate, Ormin que de ce pas... Mais que dis-je l'amour s'oppose à son trépas, Ce traître en sa faveur contre son ordinaire Se joint à la raison pour vaincre ma colère Et devant ma justice et contre tous mes droits Pour elle il fait parler l'autorité des Lois : Mais les Lois sont contre elle ; est-elle pas sujette, Doit elle contester ce que son Roi projette. Un sujet doit toujours obéir : mais un Roi Ne lui doit commander que ce que veut la Loi. Contraires sentiments dont mon âme est battue La douceur m'est contraire et la rigueur me tue, Sans remède mon mal ne se peut supporter Et les médicaments ne font que l'irriter, Soit fourbe, soit raison, soit vérité, soit feinte Je sens de tous côtés mon esprit en contrainte. Moi contraindre à m'aimer au mépris de la Loi Une personne libre et qui dépend de soi ? Mais pourrais-je étouffer cette agréable flamme Qui fait mouvoir mon cors qui fait agir mon âme ? Mais quoi pour contenter cette amoureuse ardeur Suivrai-je ce conseil fatal à ma grandeur ? Épouser un esclave et contre la Loi même ? Loi mais qui n'est qu'humaine, esclave mais que j'aime, Lois humaine et divine, amour et majesté, Me tiendrez-vous toujours en cette extrémité. Mais pourquoi raisonner, où le Ciel détermine, Cédez humaine Loi cédez à la Divine, Cédez raisons d'État aux volontés des Cieux, Cédez fière grandeur aux coups de deux beaux yeux, Cédez, cédez enfin, faux éclat, vaine gloire, Le combat est fini l'amour à la victoire. Qu'on la fasse venir.CIRCASSE
Ô merveille des Rois J'embrasse vos genoux pour la dernière fois. La dernière faveur dont je vous importune, C'est la mort c'est la fin de ma triste fortune, Mort qui me sera douce après ce que je vois Si je puis l'obtenir par l'ordre de mon Roi. Que je rende à vos pieds les restes de l'envie, L'objet des trahisons, la butte de l'envie, Et si votre faveur veut m'accorder la mort Que celle de mon fils accompagne mon sort. À Mustafa Seigneur faites miséricorde Qu'il meure par l'épée et non pas par la corde, Qu'il meure par le fer et non par le poison, Qu'il meure par votre ordre et non par trahison. Et ne voyez vous pas la fourbe découverte, Que cet Hymen conclut, conclut aussi sa perte, Hymen que Roxelane a trouvé pour moyen D'élever ses enfants à la perte du mien. Que pour y parvenir les gens de sa menée Vous viennent proposer cet infâme Hyménée. Et que pour satisfaire à son ambition On explique les Lois à son intention. Mais, Seigneur, remontez jusqu'à votre origine Songez que vous sortez d'une race divine,Soliman cède.
Du sang de Mahomet et de tant de grands Rois, Et possédant leur trône au moins gardez leurs Lois. Mais si malgré l'honneur et la gloire Ottomane Vous êtes résolu d'épouser Roxelane, Afin de ne pas voir la honte de mon Roi Je demande la mort pour mon fils et pour moi.RUSTAN
Quoi, Seigneur, endurer une telle insolence ? Quoi vous scandaliser de manquer de prudence ? Ne parlez plus, Seigneur, de souveraineté Puisqu'on peut s'opposer à vôtre volonté, Quoi, donc en cet état cesse cette maxime Qu'on ne peut contester le souverain sans crime.CIRCASSE
Tout ce que ma raison tente inutilement, Votre fourbe la fait mais plus heureusement, Votre artifice a fait le crime qu'il m'impute, Ainsi mes ennemis triomphent de ma chute, Et sur l'esprit du Roi leur pouvoir est si fort Que même à ma prière on refuse ma mort, Seigneur, accordez-moi cette dernière grâce.SCÈNE DERNIÈRE. Soliman, Roxelane, Le Mufti, Circasse, Acmat, Rustan, Ormin, Osman.
CIRCASSE
Hélas de cet Hymen je serai la victime Le sang de Mustafa signera cet accord, Que tardes-tu, Circasse, à la mort, à la mort. Vous qui votre amitié dans nos malheurs assemble, Acmat ne pouvant vivre allons mourir ensemble.ROXELANE
Que faites vous, Seigneur, ceste grâce imprévue Remplit d'étonnement mon oreille et ma vue, Moi malheureux objet de vos ressentiments, Moi pour qui vos rigueurs préparait des tourments En un moment monter en ce degré suprême, Cela n'est pas croyable et j'en doute moi-même, Où me conduisez vous ?SOLIMAN
En mon trône, en mon rang.SOLIMAN
Montez-vous dis-je, et prenez la couronne Que par les mains d'amour votre vertu vous donne, Régnez dessus mon peuple et lui donnez des lois, Je vous donne sur lui la moitié de mes droits, Et combien que les lois semblent y contredire, Je nomme vos enfants successeurs à l'Empire. Vous autres puis qu'ici le sort vous a portés, Prêtés-lui le serment de vos fidélités.LE MUFTI
Seigneur, je vous promets pour toute l'assistance De vivre et de mourir sous son obéissance.SOLIMAN
Que voulez-vous encor.ROXELANE
En ce haut rang d'honneur Mon faible esprit ne peut comprendre son bonheur, Tant de biens que le Ciel par vos bontés m'envoie Font que presque je meurs et de honte et de joie, Mais, Seigneur, je proteste et le Ciel et la loi De vous rendre toujours l'honneur que je vous dois, De vivre comme esclave et non pas comme Reine En très humble sujette et non en souveraine.1 622 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0