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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Roxelane

Joseph Desmarres· créée en 1643· 5 actes· 1 622 vers· 11 personnages

Personnages

  • SOLIMAN
  • ROXELANE, SULTANE
  • CIRCASSE, autre SULTANE
  • LE MUFTI, ou Souverain Prêtre de la Loi de Mahomet
  • ACMAT BASSA, ami de Circasse
  • RUSTAN BASSA, gendre de Soliman et de Roxelane
  • CHAMERIE, fille de Soliman et de Roxelane
  • ORMIN, Colonel de Janissaires
  • OSMAN, autre BASSA
  • DEUX PAGES
  • DEUX JANISSAIRES

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Circasse, Acmat.

CIRCASSE

Vous, de qui l'amitié ne suit point l'espérance, Vous à qui la vertu tient lieu de récompense, Et dont l'affection foule aux pieds l'intérêt Puisqu'elle suit Circasse impuissante qu'elle est. Trouvez bon que ma voix décharge ma pensée Du triste souvenir de ma gloire passée, Et si vous ne pouvez combattre mes malheurs Aidez moi pour le moins à plaindre mes douleurs. Puisque par l'entretien d'un ami véritable Le bien devient plus grand le mal plus supportable Vous savez, cher Acmat, vous savez qu'en ce jour Qui me fît posséder mon Prince et son amour, On me crut bienheureuse, et cet amour naissante Rendit en peu de temps ma fortune éclatante, Ma Cour fut bientôt grosse, et je me vis soumis Tous ceux que la faveur rend d'ordinaire amis. Je crus devoir attendre en ce degré suprême D'un tel commencement une suite de même, Et principalement lorsque mon fils fut né Que l'Empire regarde en qualité d'aîné, Avec quelque raison je crus que sa naissance Auprès du Roi son père assurant ma puissance, Je m'en pouvais promettre un éternel amour, Je ne le crus pas seule, on le crut à la Cour. En effet si devant je me vis honorée, Je le puis dire, alors je me vis adorée, Et de tous les mortels le plus ambitieux Me rendait des honneurs qui ne sont dus qu'aux Dieux. Mais comme le pouvoir que nous tenons d'un autre Avec juste raison ne se peut dire nôtre, J'appris du changement d'un Monarque amoureux Que quiconque peut choir ne se peut dire heureux. J'appris par le succès de ma fortune éteinte Qu'on peut aimer les Rois, mais toujours avec crainte ; Que comme le Soleil de même leur amour En quelque lieu qu'il aille y fait suivre le jour. Sitôt que Soliman m'éloigna de sa grâce Pour mettre dans son coeur Roxelane en ma place Que sans considérer ni moi ni Mustafa Par le second amour le premier s'étouffa, Je me vis délaissée, et de toute ma gloire Il ne me resta rien qu'une triste mémoire. Alors tous ces amis de la prospérité Pareils à ces oiseaux qu'on ne voit qu'en été Suivirent la fortune allant chez ma rivale, Jugez quelle disgrâce à la mienne est égale, Puisque de cet état si haut si triomphant Nous restons trois, Acmat, une femme, un enfant. Enfant, hélas enfant dont le sort est à plaindre, Enfant pour qui je crains parce qu'on le peut craindre, À qui trop de noblesse est un bien dangereux Et que trop de grandeur peut rendre malheureux. À sa perte je vois que Roxelane entasse Grandeur dessus grandeur et grâce dessus grâce, Quelle ne se maintient dedans l'esprit du Roi Qu'à dessein de nous perdre et mon enfant et moi. Assistez, cher Acmat une amie combattue Que l'espérance quitte et que la crainte tue.

SCÈNE II. Roxelane, Le Mufti.

SCÈNE III. Roxelane, Circasse, Le Page.

SCÈNE IV.

ROXELANE

Je vous croirai, Circasse, et vous et votre fils Un jour vous vengerez le tort que je vous fis. Quand Mustafa montant au trône de ses pères, Fera son marchepied des cors morts de ses frères. De ses frères, bon Dieu, qu'ai-je dit ! Ha je meurs ! De ses frères ces mots couvrent mes yeux de pleurs ! Le sang de Soliman par un horrible crime, Au sang de Soliman servira de victime. Et de mes chers enfants, le trépas ordonné, Assurera l'Estat d'un frère couronné. Tu le sais, Roxelane, et ta voix trop humaine, Traite encore de respect les objets de ta haine : Réserve tes bontés pour une autre saison Emploie à ton secours le fer et le poison ; Le feu s'il est besoin, et que ta rage assemble En un même cercueil, et mère, et fils ensemble. L'ennemi qu'on prévient est demi combattu : Mais d'un assassinat je fais une vertu, Fuyons la cruauté qu'abhorre la nature : Mais c'est une vertu quand elle nous assure. Tremperais-je mes mains dans le sang Ottoman ? Mes fils ne sont-ils pas du sang de Soliman ? C'est épargner son sang si nous pouvons abattre Mustafa dont la mort est le salut de quatre. Mais quel crime de perdre un homme de ce rang ? Mais quelle impiété de négliger mon sang ? La justice s'oppose au dessein qui m'anime, Et la piété veut que je commette un crime. Justice et piété quoi vous vous traversez ? Donc à mon seul sujet vous vous désunissez. Injuste piété, justice défendue, Retiendrez-vous toujours mon âme suspendue ? L'amour de mes enfants qui me parle pour eux Me dit perds Mustafa, c'est un crime pieux ; Et Mustafa me dit, nous sommes tous d'un père ; C'est haïr vos enfants que de perdre leur frère ; Déterminons pourtant mon esprit s'il se peut : Que vive Mustafa la justice le veut : Et sans l'intéresser la piété m'engage À porter mes enfants à l'abri de l'orage. Cherchons leurs suretés et montons en des lieux D'où Mustafa ne puisse approcher que des yeux : Et d'où quand nous voudrons lançant un coup de foudre S'il sort de son devoir nous le mettions en poudre, Faisons ce coup d'esprit qui nous mette en état De pouvoir éviter et faire un attentat.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Soliman, Acmat, Le Mufti, Ormin.

ACMAT

Prince victorieux en qui le Ciel assemble La bonté, la puissance, et la sagesse ensemble, Veillant dans le repos, constant dans les dangers, Aimés dans vos États, craint chez les étrangers, Qui pour vivre pour nous mourûtes pour vous-même Dés lors que votre front reçut le diadème. Jusqu'ici par vos soins votre État a goûté Les parfaites douceurs de la félicité, Et pour lui procurer un bien si désirable Vous vous seriez rendu vous même misérable, Sinon que vous mettez votre souverain bien À manquer de repos pour assurer le sien, Si bien que votre peuple à bon droit délibère S'il vous doit appeler, son Seigneur, ou son père : Et des félicités dont nous jouissons tous, La plus considérable est d'être aimés de vous. Quoi qu'indigne d'un bien si grand si désirable, Nous l'estimions pourtant autrefois plus durable : Lorsque lassé des soins et sorti des dangers Vous vous divertissiez aux plaisirs passagers, Et que plusieurs beautés possédant vos pensées Délassaient votre esprit de ses peines passées : Mais voyant à présent qu'une seule beauté Retient en son amour votre esprit arrêté, Qu'en lui communiquant l'autorité Royale Vous vous affaiblissez pour la vous rendre égale. C'est n'est pas sans raison que votre peuple croit Que pour lui votre amour est devenu plus froid, Et que portant ailleurs les forces de votre âme Vous quittez son amour pour celui d'une femme. Je sais bien qu'à nos Rois le Ciel nous a donnés, Qu'à leurs contentements nous sommes destinés, Et que leur volonté favorable ou contraire Doit être en leurs États une loi nécessaire : Aussi quoi qu'il vous plut déterminer de nous Nous plaindrions nos malheurs, sans nous plaindre de vous, Et si notre intérêt seul animait nos craintes Nos respects sont trop grands, pour vous faire des plaintes : Mais ce trompeur amour, ce démon suborneur Qui s'emparant d'une âme en exile l'honneur, Duquel la tyrannie insolemment vous brave Vous faisant d'Empereur l'esclave d'un esclave, Oui Seigneur cet amour qui vous tient enchanté Donne ces sentiments à ma fidélité. À tel point de mépris ce tyran vous engage Que vos ennemis même en tirent avantage, Et ceux qui ne pensaient qu'à parer à vos coups Se trouvent en état de triompher de vous. Serait-il vrai, Seigneur, que vous dont la sagesse A fait à la fortune avouer sa faiblesse ? Vous dis-je le vainqueur de tant de nations Vous laissassiez enfin vaincre à vos passions ? Remettez votre esprit, et que la renommée, Qui vante les exploits de votre main armée, Vante aussi le pouvoir qu'aura votre raison À délivrer son âme, et rompre sa prison. Je sais qu'en ce discours je hasarde ma tête, Mais, Seigneur, s'il vous plaît, la voila toute prête, Je mourrai glorieux, et marquerai ma foi Ne pouvant pas survivre à l'honneur de mon Roi.

SCÈNE II. Soliman, Roxelane, Le Mufti, Acmat, Ormin.

SOLIMAN

Pourquoi ?

SOLIMAN

Quel ?

SCÈNE III. Roxelane, Le Mufti.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Soliman, Rustan, Le Page, Ormin, Osman.

SCÈNE II. Acmat, Circasse.

ACMAT

Je connais cet esprit incapable de crainte ; Je la croirais plutôt très capable de feinte : Et ce qui le fait croire est cette liberté, Où j'ai vu que tendait sa feinte piété, Liberté dont je crains quelque sourde menée.

Menée : Fig. Pratique comparée à l'action de mener, de conduire, et où l'on emploie l'artifice et le mystère pour le succès de quelque affaire. [L]

SCÈNE III. Acmat, Circasse, Osman.

CIRCASSE

Comment ?

OSMAN

Personne.

SCENE IV.

ROXELANE

STANCES.

Mais l'alarme est au cap, Rustan est hors d'haleine Et ma fille est en pleurs.

SCÈNE V. Roxelane, Rustan, Chamerie.

RUSTAN

Voyez-le.

ROXELANE

Je ne puis.

SCÈNE VI. Roxelane, Rustan, Chamerie, Ormin, avec deux janissaires.

ROXELANE

Allons.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

SOLIMAN

STANCES.

SCÈNE II. Soliman, Circasse, Ormin, Osman.

SCÈNE III. Soliman, Roxelane, Circasse, Ormin, Osman.

SCÈNE IV. Soliman, Roxelane.

SCÈNE V. Soliman, Roxelane, Ormin, Osman, etc.

ORMIN

Seigneur.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Circasse, Acmat.

CIRCASSE

Quel ?

CIRCASSE

Qui ?

ACMAT

Roxelane.

SCENE II. Soliman, Circasse, Acmat, Le Mufti, Rustan, Ormin, Osman.

SOLIMAN

Amis dont la valeur jointe à l'expérience Affermit ma couronne, assure ma puissance Et partage avec moi le soin de tant d'états Desquels je suis le chef, vous les mains, et les bras, Après tant de combats, de murailles forcées De trônes abattus, de grandeurs terrassées. N'ayant plus rien à vaincre il semblait désormais Que l'univers soumis nous forçat à la paix, Mais l'Enfer enragé de voir que dans la guerre Tout faisait place aux coups de notre cimeterre, Qu'en vain contre ma gloire il faisait des projets Puisque de ses suppôts je faisais mes sujets, L'Enfer dis-je voyant le bonheur de ma vie Impénétrable aux coups que lançait son envie, S'il ne me suscitait de plus fors ennemis Que l'univers entier qu'il me voyait soumis, A trouvé dans ce coeur plus grand que tout le monde Ce qu'il n'a pu trouver sur la terre et sur l'onde. En moi mes ennemis, mais ennemis puissants Et d'autant plus que l'âme est au dessus des sens, Guerre plus que civile, et qui porte a l'extrême Un Roi vainqueur de tous excepté de soi même. Jugez où peut aller ceste sédition, Une passion choque une autre passion. L'irrésolution force la patience, La tendresse de coeur s'oppose à la vengeance, Et dedans mon esprit triomphent tour à tour La pitié, la colère, et la haine et l'amour. Cependant je fournis l'entretien à ces guerres, J'aide les ennemis qui ravagent mes terres, Et bien qu'ils tendent tous à ma destruction Je suis pourtant le chef de chaque faction. Et comme si j'étais l'ennemi de mon âme J'en banni le repos et j'y porte la flamme. Père si vos conseils ne donnent guérison À l'excès des tourments que souffre ma raison, Ce coeur que les assauts des villes assiégées, Ce coeur que les combats, les batailles rangées, Que même son malheur n'a pu faire tomber, Combattu par soi même est prêt à succomber.

SOLIMAN

Qui des trois sur mon âme aura plus de puissance De l'honneur, de l'amour, ou de la conscience, Épouser un esclave, ha conseil suborneur Qui pour plaire à l'amour me ruine d'honneur. Non non suivons plutôt un avis tout contraire Qui ne veut mon amour, qu'il sente ma colère. Elle en mourra l'ingrate, Ormin que de ce pas... Mais que dis-je l'amour s'oppose à son trépas, Ce traître en sa faveur contre son ordinaire Se joint à la raison pour vaincre ma colère Et devant ma justice et contre tous mes droits Pour elle il fait parler l'autorité des Lois : Mais les Lois sont contre elle ; est-elle pas sujette, Doit elle contester ce que son Roi projette. Un sujet doit toujours obéir : mais un Roi Ne lui doit commander que ce que veut la Loi. Contraires sentiments dont mon âme est battue La douceur m'est contraire et la rigueur me tue, Sans remède mon mal ne se peut supporter Et les médicaments ne font que l'irriter, Soit fourbe, soit raison, soit vérité, soit feinte Je sens de tous côtés mon esprit en contrainte. Moi contraindre à m'aimer au mépris de la Loi Une personne libre et qui dépend de soi ? Mais pourrais-je étouffer cette agréable flamme Qui fait mouvoir mon cors qui fait agir mon âme ? Mais quoi pour contenter cette amoureuse ardeur Suivrai-je ce conseil fatal à ma grandeur ? Épouser un esclave et contre la Loi même ? Loi mais qui n'est qu'humaine, esclave mais que j'aime, Lois humaine et divine, amour et majesté, Me tiendrez-vous toujours en cette extrémité. Mais pourquoi raisonner, où le Ciel détermine, Cédez humaine Loi cédez à la Divine, Cédez raisons d'État aux volontés des Cieux, Cédez fière grandeur aux coups de deux beaux yeux, Cédez, cédez enfin, faux éclat, vaine gloire, Le combat est fini l'amour à la victoire. Qu'on la fasse venir.

SCÈNE DERNIÈRE. Soliman, Roxelane, Le Mufti, Circasse, Acmat, Rustan, Ormin, Osman.

1 622 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0