Tragi-comédie en vers· Tragédie
Mirame
Représenté pour la première fois au Palais Cardinal le 14 janvier 1641.
Personnages
- LE ROI
- MIRAME, Princesse de Bithynie
- ALMIRE, Princesse confidente de Mirame
- ALCINE, Suivante de Mirame
- ARIMANT, Prince favori du roi de Colchos
- AZAMOR, Roi de Phrygie
- ACASTE, Connétable de Bithynie
- ADRASTE, Prince sujet du Roi de Bithynie
- ANTENOR, Capitaine de la côte
- LE GRAND PRÉVOT
- L'AMBASSADEUR DU ROI DE COLCHOS
- SOLDAT
Sire,
AU ROI.
Bien que l'usage des triomphes publics semble âtre aboli par toute la terre, la France a maintenant un lieu où l'espère que votre Majesté triomphera souvent, par les vers et par les beaux spectacles que votre grand Ministre y fera faire pour célébrer vos conquêtes. Mirame que je présente avec respect à votre majesté, n'a servi que d'un essai avant que d'y chanter louanges, et si mon travail a été suivi de quelques heureux succès en un sujet inventé, elle jugera, s'il lui plaît, de ce que je pourrai faire ne parlant de ses exploits véritables. Déjà les Ballets que l'on a vus depuis sa représentation, n'ont eu pour sujet que les victoires de votre Majesté, et tous leurs écrits n'ont parlé que des merveilles de sa vie. Mais j'ose lui dire encore que je prépare un ouvrage sur le sujet des la Justice de ses armes, et de la modération d'un si grand Roi dans ses glorieux succès, qui avec l'aide de la renommée de votre Majesté, volera comme j'espère par tout le monde. Je lui demande seulement un regard favorable, pour être animé dans une si belle entreprise, et pour me faire concevoir des pensées qui ne soient pas indignes de la grandeur de son nom, ni du voeu que j'ai fait d'être jusques au dernier soupir,
SIRE,
De votre Majesté,
Le très humble et très obéissant et très fidèle serviteur et sujet, DESMARETS.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi, Acaste.
LE ROI
Vous à qui j'ai commis mes secrets et mes armes, Acaste, si mes yeux répandent tant de larmes, Je n'ai point de regret que ce soit devant vous : Mais sachez que ce sont des larmes de courroux. Vous me croyez le Roi le plus heureux du monde ; Vous me voyez vainqueur sur la terre et sur l'onde ; Et d'un léger effort j'espère surmonter Celui dont l'insolence ose nous irriter. Les projets d'Arimant s'en iront en fumée : Je méprise l'effet d'une si grande armée : Mais j'en crains bien la cause, et ne puis sans effroi Penser qu'elle me touche et qu'elle vient de moi. En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.LE ROI
Oui, mon sang ; mais écoute : Je m'expliquerai mieux ; c'est mon sang le plus beau. Celle qui vous paraît un céleste flambeau, Est un flambeau fatal à toute ma famille, Et peut-être à l'État ; en un mot, c'est ma fille. Son coeur qui s'abandonne aux feux d'un étranger, En l'attirant ici m'attire le danger. Cependant que partout je me montre invincible, Elle se laisse vaincre.LE ROI
Acaste, il est trop vrai, par différents efforts On sape mon État et dedans et dehors ; On corrompt mes sujets, on conspire ma perte, Tantôt couvertement, tantôt à force ouverte ;LE ROI
Mirame a suscité Le mal où je me vois par sa seule beauté. Celui de qui l'orgueil déjà se la destine, Qui de tant de vaisseaux couvre la mer Euxine, Arimant, favori du prince de Colchos, Troublé de son amour, vient troubler mon repos ; Et pour y parvenir sans le faire connaître, Il veut se prévaloir des forces de son maître ; . Il veut avoir ma fille, il la veut, ou périr. N'osant la demander, il la veut conquérir. Ne la méritant pas, ce jeune téméraire Veut se faire agréer par le mal qu'il peut faire. Encore me pourrais-je aisément consoler, Si sans plaire à ma fille on le voyait brûler. Mais le mal qui me tue est de voir que Mirame À cet amour indigne abandonne son âme : Qu'elle cherche sa honte, en cherchant à le voir, Et contre mon désir, et contre son devoir. Déjà par ses souhaits il obtient la victoire, Il nous bat, il nous dompte.LE ROI
Quoi ! ne savez-vous pas Que pour tenir en paix Colchos et mes États, Arimant vint ici ? Que par son entremise Au fils de son seigneur ma fille fut promise ? Qu'en même temps le prince ayant perdu le jour, Arimant demeura quelques mois dans ma Cour, Et sut de telle adresse ensorceler Mirame, Qu'en la place du prince il se mit dans son âme. Depuis il n'a cessé de troubler mon repos : Pour commencer sa trame, il fit que sans propos Le roi de Galatie attaqua cet Empire. Mais la honte suivant ce que l'orgueil inspire, Arbas son lieutenant fut par moi surmonté, Et perdit la bataille avec la liberté. Arimant pour l'avoir en vain usa de ruse. Des armes de son roi maintenant il abuse. : Il veut l'avoir par force, il menace nos ports, Et pense nous réduire à craindre ses efforts. Mais quand je le rendrais oubliant cette injure, Arbas de son amour n'est que la couverture. L'amour de la princesse est son unique objet. D'un grand roi mon égal se voyant né sujet, Et voyant sa fortune au dessous de la mienne, Il veut en m'abaissant m'égaler à la sienne ; Et ma fille y consent, approuve son amour, Et trahit lâchement ceux qui l'ont mise au jour. Ce dessein sans raison fait qu'elle est insensible Pour le roi de Phrygie, Azamor l'invincible, Qui durant sa recherche a souvent par son bras Des efforts étrangers préserve mes États. Elle fuit son bonheur à soi-même inhumaine, Pour suivre indignement une espérance vaine.LE ROI
Votre sens est le mien. Mépriser Azamor avec une couronne, Mépriser les conseils que son père lui donne, Son devoir et soi-même, est bien assurément Faire mépris de tout sans aucun jugement. Mais si de ces mépris Arimant est la cause, L'ingrate en son mépris prise bien peu de chose. Cependant l'orgueilleux, enflé de son pouvoir, Tient sa flotte à la rade, et demande à me voir. Bien qu'il parle de paix, ce n'est qu'une finesse, Pour trouver un moyen de revoir la princesse. Mais de mon ennemi je déteste l'abord. Qu'il vous parle, il suffit : qu'on le reçoive au port. Il faudra lui donner quelque prince en otage. Allez, remarquez bien son geste et son langage. Toutefois attendez ; je veux premièrement De ma fille en ce lieu sonder le sentiment. Faites-moi la venir ; tandis, cette verdure Peut-être trompera les ennuis que j'endure. Combien, cruel amour, mets-tu dans les esprits De désirs imprudents et d'injustes mépris ? Passion misérable, aveugle, téméraire, Et capable d'armer l'enfant contre le père. L'honneur et le devoir par toi sont terrassés, Et par toi des États ont été renversés. Mais vous, ô beaux jardins de ma chère Héraclée, Qui repoussez du pied l'orgueil de l'onde enflée, D'où l'on voit à même heure et des fleurs et des flots, L'horreur et le plaisir, le trouble et le repos ; Que me présagez-vous, ou la paix, ou la guerre ? Qui verra nos combats, ou la mer, ou la terre ? Mais Dieux ! La puis-je voir ? Calmons-nous toutefois. Savoir dissimuler, est le savoir des Rois.SCÈNE II. Le Roi, Mirame, Almire, Acaste, Alcine.
LE ROI
Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance. Le superbe Arimant plein de vaine espérance, Demande à me parler, et prétend de vous voir. Sous un espoir de paix, dois-je le recevoir ?MIRAME
S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie. Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie. Mais s'il rompt avec vous, on pourrait m'obliger Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger. Quoi ! Mirame verrait l'ennemi de son père ? À ce nom seulement je brûle de colère. Verrais-je sans dépit, verrais-je sans horreur Celui de qui l'orgueil couve tant de fureur ?SCÈNE III. Adraste, Le Roi, Mirame, Almire, Acaste, Alcine.
ADRASTE
Sire, ce prince heureux que la Phrygie adore, Ce vaillant Azamor vient vous revoir encore. J'en viens donner avis à votre majesté.LE ROI
Courage sans pareil ! Généreuse bonté ! L'un court pour me sauver, l'autre vient pour me nuire. Mon voisin me défend, mon sang me veut détruire. Mais Dieux ! que ferons-nous pour ce prince étranger, Qui pense à nous servir, au lieu de se venger ? Qui souffre vos mépris avec tant de constance, Et qui n'est retenu que pour notre défense ?MIRAME
Du prince de Colchos le sort précipité Avec lui sous la terre a mon coeur emporté. Azamor est vaillant, je lui suis redevable : Je reconnais assez que ce prince est aimable : Mais ce que j'aime est mort : on ne me peut blâmer D'aimer ce que vos lois m'ont commandé d'aimer.LE ROI
Acaste, que dis-tu d'un esprit si rusé, Qui sait cacher le feu dont il est embrasé ? La colère m'emporte.MIRAME
Il vit dedans mon âme.SCÈNE IV. Azamor, Le Roi, Mirame, Almire, Acaste, Alcine.
AZAMOR
Grand Prince, sur le bruit de la flotte Colchique Qui pour vous attaquer couvre la mer Pontique, Bien que je sois du sang du prince de Colchos, Mon bras encore un coup s'offre à votre repos.LE ROI
Si je ne reconnais une amitié si rare, J'ai l'âme d'un ingrat ou plutôt d'un barbare. Vous me traitez en père ; et j'atteste les Cieux Que plus que mes enfants vous m'êtes précieux. Mais quelle récompense à ce courage insigne ?LE ROI
Enfin, de cette humeur le temps se rendra maître, Ma fille, ce secours se doit bien reconnaître. Nous ne saurions périr ayant un tel soutien.AZAMOR
Un coeur comme le mien est un coeur tout de flamme, Qui possédant l'honneur de brûler pour Mirame, Prétend pour tout emploi la servir en vivant, Et pour dernier bonheur mourir en la servant. Mais d'où vient sur vos bras cette nouvelle guerre ?LE ROI
L'orgueilleux Arimant en veut à cette terre, Et je puis en deux mots vous dire ses desseins. Il veut que je remette Arbas entre ses mains. Il commande, il menace, et rempli d'insolence, Il croit nous effrayer du bruit de sa puissance : Puis il m'offre la paix, il demande à me voir. Nous consultons ici si je le dois vouloir. Mirame en son avis paraît un peu cruelle ; Et ne le veut point voir.SCÈNE V. Mirame, Almire, Alcine.
MIRAME
Alcine, laisse-nous.MIRAME
J'ai dit par un discours véritable et menteur, Ce que dit ma raison, non ce que dit mon coeur. Je tremble, chère Almire, aux propos de mon père. Qui font voir ses soupçons et sa juste colère. Je me sens criminelle, aimant un étranger Qui met pour mon amour cet État en danger.MIRAME
Il n'est que trop aimable : Mais mon coeur pour l'aimer n'en est pas moins blâmable. Je me sens animer d'une imprudente ardeur, Contre mon sang armée, et contre ma grandeur. Au bien de mon pays je préfère ma flamme : Mais quel est ton espoir, misérable Mirame, Et quel est ton amour, qui fait que tu trahis Ton honneur, ton repos, ton père et ton pays ? Quel bonheur, malheureuse, oseras-tu prétendre, Quand tu verras ton père et ton pays en cendre ? Sors de mon âme, sors, amour infortuné, Qui fais perdre le jour à qui me l'a donné, Et vois dedans mon coeur tes flammes étouffées, Toi qui veux sur sa tombe élever tes trophées. Ou même si mon coeur ne saurait sans mourir, Perdre ton feu fatal dont il ne peut guérir ; S'il ne peut t'étouffer sans s'étouffer lui-même, Je consens à ma mort, je l'ordonne, je l'aime. J'aime mieux immoler et ma flamme et mon coeur, Que conserver ma vie en perdant mon honneur. Ma mort conservera mon père et sa couronne. . Mais perdrai-je Arimant ? La raison me l'ordonne, C'est sous le nom d'amant un ennemi couvert. Le perdant, je ne perds que celui qui me perd. Hélas ! Quand par les yeux je fus ensorcelée, C'est lorsque ma raison devait être appelée : Quand l'aimable Arimant me parlAit en ces lieux, De la voix pour son prince, et pour lui par les yeux : J'écoutais de sa voix la trompeuse entremise, Cependant que ses yeux captivaient ma franchise. Mon amour s'attachant à ce visible objet, Je crus aimer le maître, et j'aimai le sujet. Serais-je maintenant de tourments agitée, Si dès-lors ma raison eût été consultée ? Mais le prince étant mort, qui couvrait mon erreur, Mon amour découvert est devenu fureur ; Et malgré ma raison, me fait être perfide, Funeste à ma patrie, ingrate, et parricide. Arimant se glissa dans mon coeur innocent. Mon feu caché s'accrut et se rendit puissant. Je ne pus le connaître au point de sa naissance, Et ne pus le dompter quand j'en eus connaissance.MIRAME
Bien souvent, mais en vain, j'ai taché d'en guérir. Amour, maître inhumain des esprits qu'il anime, Rend mon coeur criminel jusqu'à chérir son crime ; Et par un traitement et cruel et nouveau, Étant cause du crime, il en est le bourreau.ALMIRE
Vous montrez que votre âme est pleine d'innocence, Faisant passer pour crime une légère offense. Ma princesse, laissez ces termes trop cruels. Ni l'amour, ni l'amant ne sont point criminels. Le seul but de vous voir est le but de sa gloire ; Soit qu'il fasse la paix, soit qu'il ait la victoire. C'est là tout son dessein.ALMIRE
Voyez votre pouvoir. Il met les armes bas, demandant à vous voir. Mais n'espérez jamais la paix dans cet Empire, Si vous ne consentez au bonheur qu'il désire.MIRAME
Le puis-je voir sans honte ? Ah bons dieux ! Je frémis De voir que mon amour le rend notre ennemi : De le voir triompher de ma gloire ternie : Que son feu le brûlant brûle la Bithynie. Je frémis de me voir réduite à ce tourment, Qu'il faille abandonner mon père ou mon amant ? Mon esprit chancelant se trouve à la torture, Et sent combattre en lui l'amour et la nature, Je frémis quand je songe au trouble où je me vois, Que me plaindre de lui, c'est me plaindre de moi. Il a lieu de penser que j'aime son audace ; Et qu'il me plaît encore, alors qu'il nous menace. Enfin quel sentiment triomphera de moi ? Suis-je sans naturel, où serai-je sans foi ?ALMIRE
Vous le verrez de nuit.ALMIRE
Pourquoi ? Dedans l'obscurité Il peut vous venir voir avec facilité. Il en a le désir, l'adresse et le courage. Il sait l'état des lieux dès son premier voyage. Puis le brave Antenor est votre confident : C'est un homme discret, courageux et prudent ; Et de toute la côte étant le capitaine, Il peut dans ces jardins vous l'amener sans peine ; Puis le remettre en mer.ALMIRE
J'ai su l'y disposer.MIRAME
Qu'avez-vous fait ?MIRAME
Ah ! Rompons ce dessein.MIRAME
Venir en pleine nuit sans suite et sans flambeau Trouver un étranger dont on veut être aimée ? C'est pour gagner un coeur, perdre sa renommée : C'est éteindre le feu qu'on désire allumer ; Et se faire haïr, croyant se faire aimer.ALMIRE
On sait votre sagesse, et puis on pourra croire Que vous traitez la paix, et que c'est votre gloire : L'État comme l'amour vous oblige à le voir.ALMIRE
Craignez-vous les témoins durant une nuit sombre ? Les voiles de la nuit cachent tout de leur ombre.ALMIRE
Pourtant de votre part, j'en ai donné parole. L'honneur comme l'amour vous force à la tenir ; Et sur cette parole Arimant doit venir.MIRAME
Ah ! Que me dites vous ?ALMIRE
Vous verrez Arimant ; vous l'avez souhaité : Vous désirez la paix : vos discours et vos charmes Auront tant de pouvoir qu'il posera les armes.ALMIRE
J'en oserais jurer.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi, Acaste, Azamor.
ACASTE
Avec un téméraire, Avec un arrogant quel accord peut-on faire ? Arimant sans raison, sans m'avoir entendu, Sans remise voulait qu'Arbas lui fût rendu. Je n'ai pu divertir l'effort de son armée, Et sa folle entreprise était déjà formée. J'ai fait pour l'adoucir d'inutiles efforts. Il a levé la voile, il menace nos ports, Le vent le favorise, et sa flotte qui vole, Déjà comme je pense, attaque Diospole. Pour dompter cet orgueil je m'y fusse arrêté ; Mais l'amiral jaloux de son autorité, Et le brave Eurilas qui commande à la ville, Se trouvant assez forts me jugeaient inutile.AZAMOR
Laissez-le moi punir.LE ROI
Il mourra de ma main. Oui, ce bras châtiera sa témérité folle. Nous sommes en ce lieu si près de Diospole, Que je puis en personne être présent partout.ACASTE
Quittez, Sire, quittez, cette funeste envie, C'est à nous à combattre, et gardez votre vie. C'est à vous seulement à nous donner des lois.ACASTE
La sagesse est leur gloire, et souvent l'imprudence Les prive en un instant des fruits de leur vaillance. .LE ROI
Si j'ai les cheveux blancs, j'ai le coeur vigoureux. Plus un prince est hardi, plus on le voit heureux. Le ciel à ma valeur se montrera propice.ACASTE
C'est dans l'extrémité qu'il faut qu'un prince agisse, Un prince comme vous au retour de ses jours. Si le roi de Colchos arrive à leur secours, Lors vous pourrez agir : s'il combat en personne, On verra roi pour roi, couronne pour couronne ; Mais Arimant pour vous n'est pas un digne objet. Laissez-le moi dompter, sujet contre sujet. Si l'amour d'Azamor ne poussait son courage, Il devrait comme vous éviter cet orage.SCÈNE II. Azamor, Acaste.
AZAMOR
Acaste allons combattre : ah ! Que tout m'est contraire C'est pour servir Mirame, et je ne puis lui plaire. J'y vais avec ardeur, mais j'y vais sans plaisir, Puisque c'est une ardeur contraire à son désir. Mon secours lui déplaît : le pouvoir de ses charmes En même temps aiguise et rebouche mes armes. Je cherche à la servir, et je vois dans ses yeux Qu'en tout ce que je fais je lui suis odieux.AZAMOR
Sa haine est trop visible. Mais, mon coeur, essayons de vaincre l'insensible. Devant ses yeux divins je puis en même jour Faire voir mon courage et mon ardent amour. Je serai trop heureux si le ciel me destine À surmonter tous ceux qui cherchent sa ruine, Et si le coup fatal qui m'en rendra vainqueur Me fait en même temps triompher de son coeur. Mais si ce téméraire est dedans son estime, Pourrai-je l'attaquer ?AZAMOR
S'ii est vrai qu'il l'adore, et qu'il en soit aimé, Il lui blessa le coeur, et lui fit une injure : Si je la veux servir faut-il que je l'endure ? Ce serait lâcheté ; non, il faut la venger Du coup qu'elle a reçu de ce prince étranger. Surmontons ce rival qui fait toute ma peine ; Et bien que la venger soit encourir sa haine, Faisons ce que l'honneur exige d'un amant. Oui, je la veux servir contre son sentiment ; Et puisqu'à sa grandeur son désir est rebelle, Il faut aller combattre et contre elle et pour elle, Et je veux que son coeur brûlant et glorieux, Blâme et loue aujourd'hui mon bras victorieux,AZAMOR
C'est au coeur que le coeur rend volontiers hommage. Je servirai l'État, et son père et son roi ; Peut-elle puis après s'animer contre moi ? En ce cas m'en venger, c'est prendre sa querelle. Oui, c'est venger Mirame, et non me venger d'elle. Allons, la nuit nous chasse, et Mars dès le matin Fera voir de nos jours quel sera le destin.SCÈNE III. Mirame, Almire.
MIRAME
La peur me fait mourir, chère Almire, je tremble : Je souhaite le voir, et le crains tout ensemble. Je veux et ne veux pas le bien que je prétends ; Et c'est l'unique bien toutefois que j'attends. Mon âme en cet espoir et contente et honteuse, Se trouve en même-temps heureuse et malheureuse. Je brûle et je frissonne, et j'aurai ce bonheur Trop tard pour mon désir, trop tôt pour mon honneur, Amour à nos plaisirs aime à mêler les crimes, Et donne plus d'ardeur aux feux illégitimes. La guerre est résolue, et par un attentat Dans l'État je reçois l'ennemi de l'État ; Même dans le palais, et de plus dans mon âme. Faut-il que je nourrisse une perfide flamme ? Mais quoi ? Tous ces remords naissent hors de saison ; Et c'est pour une amante avoir trop de raison. Contre tous ces pensers, d'autres plus doux me flattent, Et je sens qu'en mon coeur mes désirs les combattent, Plutôt.MIRAME
Est-ce lui ?ALMIRE
Je le vois.SCÈNE IV. Arimant, Mirame, Almire, Antenor.
ARIMANT
Mon astre dans la nuit éclaire en ce bocage. Hé Dieux ! En cet abord que j'ai peu de courage ! Est-ce vous, ô beauté, Reine de mes désirs ?ARIMANT
Adorable beauté, je sens mon âme atteinte De transports, de respect, de désir, et de crainte. Vous causez mon silence ; et lorsque je vous vois Pour être tout en vous, je suis tout hors de moi. Devant l'aimable objet des beautés que j'admire, Ayant trop à penser je ne sais que vous dire. Suppléez, ma Princesse, au défaut de ma voix. Vous êtes dans mon coeur, vous y donnez des lois : La peine que j'y sens vous est assez connue. Ma pensée à vos yeux s'y montre toute nue. Ou si vous ne pouvez y voir mon sentiment, Souffrez que devant vous je l'ouvre hardiment ; Et que l'ayant ouvert je vous y fasse lire Ce que dans mon transport je ne saurais vous dire.MIRAME
Levez-vous, Arimant.ARIMANT
Souffrez-moi.MIRAME
Je ne puis.ARIMANT
C'est pour vous apporter en triomphe mon coeur. Pour faire que du Roi mon amour soit vainqueur. Vous avoir de son gré, sinon à force ouverte. Enfin je viens chercher mon bonheur ou ma perte. Ou mourir à vos yeux, ou bien vous enlever, Si la force d'amour vous porte à l'approuver.MIRAME
Prince, vous m'obligez et m'offensez ensemble. Je veux bien votre coeur, et qu'hymen nous assemble, Quoique tout l'univers puisse penser de moi : Mais m'enlever par force à mon père, à mon Roi, C'est chose injurieuse à mon père, à moi-même. Mon coeur aime l'honneur, tout autant qu'il vous aime.ARIMANT
Encore que des rois soient auteurs de mon sang, Tout mon espoir s'éteint, pensant à votre rang. Mais par mon seul amour mon espoir ressuscite : Car l'excès en amour fait l'excès du mérite. Un père ne veux pas que je sois votre époux : Mais Amour qui le veut est le père de tous. La violence est propre au dieu qui nous anime ; Et porte en même temps l'excuse avec le crime. Ses feux sentis de tous, sont de tous approuvés ; Dans un fleuve de biens ses crimes sont lavés.MIRAME
Mon coeur vous suit par-tout, esclave volontaire ; Et me vouloir ravir, c'est me vouloir déplaire.ARIMANT
Dieux ! Que ferai-je donc en l'état où je suis ? Mourrai-je loin de vous, outré de mille ennuis ? Par la force d'amour, ni par celle des armes, Ne puis-je malheureux, conquérir tant de charmes ? Mirame avec le Roi s'oppose à mes amours. L'un refuse sa fille, et l'autre son secours. Consentez pour le moins que je porte la guerre À cette bienheureuse et malheureuse terre ; Heureuse de porter un miracle parfait, Mais qui se doit sentir du refus qu'on me fait. Mes armes ne feront qu'augmenter votre gloire. Car si dans vos États j'acquiers une victoire, Je remets à vos pieds ma conquête à genoux ; Et le roi trop heureux la reprendra de vous. Et vous rendrez par moi, quand je serai le maître, Et le bien et l'honneur à qui vous devez l'être.ARIMANT
C'est le but de la guerre, et non de mes souhaits. Ayant reçu l'arrêt d'une triste défense, Je n'ose plus parler d'une autre récompense. Nous désirons des biens hors de notre pouvoir, Qu'on ne peut mériter, mais qu'on peut recevoir. C'est assez m'expliquer ; mon amour, sois modeste. Votre esprit pénétrant peut bien penser le reste. Mais puisqu'un tel espoir me flatte vainement, Puisque je vois Mirame injuste à son amant, Puisque ce qui se peut pour moi n'est pas loisible, Par la guerre mon bras tentera l'impossible. Je meurs de ne pas faire encor ce que je dois.MIRAME
Ce discours d'Arimant est plus séant à moi. Quand je pense aux faveurs que mon amour lui donne Je ne suis pas les lois que mon devoir m'ordonne. Je meurs de ne pas faire ici ce que je dois : Car je fais trop pour lui, s'il fait trop peu pour moi.ARIMANT
Faire trop peu pour vous ! Malheureuse impuissance ! Recevoir trop de vous, quelle obligeante offense ?MIRAME
Je sais que doublement j'offense mon devoir. Sans témoins et de nuit ici me laisser voir, C'est mettre dans mon coeur cent témoins, qui sans cesse Lui pourront reprocher son crime et sa faiblesse. Mais je veux bien faillir ; et par ce seul effet Je fais plus que pour moi vous n'avez jamais fait. Si le malheur voulait qu'on sût notre entrevue, Arimant ne perd rien, mais Mirame est perdue ; Il peut bien arriver que vos projets soient vains ; Mais vous n'aurez jamais qu'honneur de vos desseins. Pour moi je puis des miens recevoir de la honte ; Ainsi hasardant plus, mon amour vous surmonte. Toutefois cette honte a pour cause un amour De qui la pureté peut bien paraître au jour, Un amour où reluit une innocente flamme. Oui, pourvu que les Dieux, Arimant et Mirame, Sachent qu'à d'autre mal je ne puis consentir, Je le commets sans honte et sans m'en repentir. Ma vertu répondra toujours à ma naissance. Mais que prétendez-vous avec tant de puissance ? Attaquer mon pays est s'attaquer à moi. Me vouloir voir par force est m'imposer la loi. Pensez-vous m'obliger me cherchant de la sorte ? Je ne puis excuser l'amour qui vous transporte. Vous m'armez contre vous, armant contre mon Roi. Vous aimant, vous m'armez moi-même contre moi. En ce cas mon honneur au combat se prépare, Et contre mon amour ma raison se déclare.ARIMANT
Vous armer contre vous ? Ah ! Que vous m'affligez. Que si vos sentiments se trouvent partagés, Mettez ce coeur en deux, afin qu'il puisse prendre Tous les divers partis dont vous voudrez vous rendre.MIRAME
Et toutefois je crains.ARIMANT
Quoi ? Vous suis-je suspect De trop d'ambition et de peu de respect ? Craignez-vous mon épée ? Ah ! Je brise mes armes ; Et puisque vous doutez du pouvoir de vos charmes, Je quitte mon épée et déteste mon bras. Je ne veux plus de coeur ; mais dieux ! Je ne puis pas Me passer de mon coeur pour vous aimer sans cesse. Je renonce à sa force, et garde sa tendresse.MIRAME
Êtes-vous raisonnable, Arimant ? Quel transport ? Êtes-vous furieux ? Êtes-vous vif, ou mort ? Un mot vous désespère et vous met en furie : Je ne veux plus parler.ARIMANT
Ah ! Parlez, je vous prie.MIRAME
Votre épée, Arimant : mais ne la rompez pas. Je vous en fais présent, et vous offre mon bras. Mais quant à votre coeur, le partage m'en blesse. Je le veux tout entier, avec force et tendresse. Mais vous avez le mien ; et seul vous animant Vous vivrez pour moi seule, et par moi seulement. Si vous avez le mien en la place du vôtre, Vous avez tous les deux, puisque l'un est dans l'autre.ARIMANT
Ah ! Quel excès de gloire ! Ah ! Quel excès de bien ? Ce présent, votre bras, votre coeur pour le mien ? Votre coeur et le mien ? Tout me sera possible ; Et je me ferai voir désormais invincible.ALMIRE
Un moment en amour peut troubler les plus forts : Puis un autre moment apaiser les transports.MIRAME
Je ne sais que vous dire. Mais je tremble en pensant que je vais engager Mon père et mon honneur, et vous dans le danger. Je puis les perdre tous, si Mars n'est pas propice ; Et perdant l'un des trois, il faut que je périsse.MIRAME
Le ciel le veuille ainsi. C'est là l'unique espoir où mon esprit se fonde. Mais si je perds l'honneur, je ne puis vivre au monde : Si je perds Arimant, je mourrai de douleur ; Et si je perds le roi, je suivrai son malheur.ARIMANT
Vous cherchez vainement des sujets de vous plaindre, Perdez tous ces soupçons : vous n'avez rien à craindre.MIRAME
Qui peut cacher aux Dieux les injustes desseins ? Ils lisent dans les coeurs ; je dois craindre et je crains.MIRAME
S'il l'est, je suis indigne et de vous et de vivre. Dans vos hardis desseins j'ai honte de vous suivre. Et ne les suivant pas, avec raison je crois Que qui me veut par force est indigne de moi.ARIMANT
Je vois donc sans espoir cet objet plein de gloire, Dont même je serais indigne en ma victoire ? Quoi ! j'en suis donc indigne, et le serai toujours ? Pleure, Arimant, le sort de tes tristes amours. Quoi ? Je ne l'aurai pas, et ne la puis prétendre ? Consomme-toi, mon coeur, et te réduis en cendre. Peux-tu vivre, Arimant, sans posséder son coeur ? Qu'Azamor mon rival soit plutôt mon vainqueur. Veux-je la posséder lui faisant une injure ? Y penser est un crime horrible à la nature, À la terre, à moi-même, aux puissances des cieux, Qu'on ne peut expier qu'en mourant à vos yeux.MIRAME
Hé quoi ! De mon épée ?ALMIRE
Il faut vaincre de plus.MIRAME
J'y consens.ARIMANT
C'est assez.ARIMANT
Ah ! Soleil, trop jaloux, ou plein de vanité, Qui crois sur l'horizon faire voir ta beauté, Sais-tu bien qu'en éclat Mirame te surmonte ? Ne te hâte point tant pour paraître à ta honte. Ah ! Retarde un moment, cesse un peu de courir. Hélas ! Tu fais tout vivre, et tu me fais mourir.MIRAME
Il faut nous séparer.ARIMANT
Je le veux et ne puis. Comment le puis-je faire en l'état où je suis ? Malgré tous les appas que vos regards répandent ? Votre bouche le veut, vos yeux me le défendent. Détournez vos regards.ARIMANT
Que faut-il que je fasse ? Mirame en même temps me retient et me chasse. Je veux vous obéir et ne puis vous quitter. Retardant mon départ, que dois-je redouter ? La mort ? En vous laissant je vais perdre la vie. Les fers ? Ma liberté par vous me fut ravie. Les tourments ? Sans vous voir j'aurai mille douleurs. La honte ? Le mépris ? L'outrage ? Les malheurs ? La perte de l'espoir d'une grande victoire ? Sans vous voir je ne veux ni puissance ni gloire. Ambitieuse ardeur qui flattez mes désirs, Autorité, fortune, éclat, pompe, plaisirs, Honneurs, palmes, lauriers, grandeurs, sceptre, couronne, Pour voir cette beauté mon coeur vous abandonne. Venez, tous les ennuis, venez, tous les tourments. Partez, craintes, dangers, douleurs, saisissements, Venez tous à la fois pour renverser ma joie ; Je ne vous fuirai point, pourvu que je la voie.MIRAME
Prince, consolez-vous ; votre vive douleur En même temps m'oblige, et me perce le coeur. Pensez qu'en demeurant au coeur de votre amante, Vous ne la quittez point, elle vous est présente, Elle vous suit partout : vous quitterez ce lieu, Et sans nous séparer, et sans besoin d'adieu. Le quitter est un mal, mais j'en crains bien un autre.ARIMANT
M'éloigner est ma perte, et tarder est la vôtre. Doncques il faut quitter ce bienheureux séjour.ARIMANT
Quoi donc ! Contre lui-même amour me sollicite. Amour m'a fait venir, veut-il que je vous quitte ?MIRAME
Il le veut, il le faut.ARIMANT
Dur combat de mes sens !SCÈNE V. Mirame, Almire.
MIRAME
Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ? Je suis bien criminelle. Que d'infidélités pour paraître fidèle ! J'abandonne mon sang, mon pays, mon honneur, Mon devoir, ma raison, mon repos, mon bonheur, La grandeur de mon rang, la vertu de mon âme, Pour n'avoir pas le coeur d'abandonner ma flamme, J'ai fait d'un téméraire un amant glorieux. J'ai mis le fer moi-même aux mains d'un furieux, Qui feignant de m'aimer avec idolâtrie, Peut-être pour tout but veut perdre ma patrie. Je tremble et je crains tout : les feuilles de ce bois Me semblent devenir des langues et des voix, Pour dire les erreurs que l'amour me conseille, Et que pour les ouïr le monde est tout oreille. Pensé-je les cacher en ce bord écarté ? Mon crime est-il moins noir dedans l'obscurité ? Non, déjà chacun parle et se plaint de mon crime. Je me vois sur le point de perdre toute estime. Mes feux vont éclater : mon coeur ne peut mentir, Et ne peut se résoudre à feindre un repentir. Ah ! Mirame, à quel point te réduit ta misere ? De qui te plaindras-tu ? Sera-ce de ton père ? Non, il veut la raison : sera-ce d'Arimant ? Suivant ta passion, il suit ton sentiment. En plaignant mon malheur, je me plains de moi-même, Et chérissant mon mal, c'est mon crime que j'aime. Hélas ! Si mon amant n'était que dans mon coeur, J'y pourrais bien cacher cet aimable vainqueur ; Mais il est dans mes yeux et chacun l'y découvre. Ma bouche le déclare aussitôt que je l'ouvre. Et, qui plus est, mon coeur me défend de cacher Ce qu'il a de plus doux, ce qu'il a de plus cher, Mais aussi, mon amour est rempli d'innocence. Amour qui fais mon mal sois aussi ma défense La vertu d'Arimant règle tous ses désirs, Dans le bien de me voir il borne ses plaisirs. En mérite, en valeur il est incomparable. Qui donc avec raison me peut juger blâmable ? Si je cède à l'amour, ayant bien combattu, Je sais loger mon coeur où loge la vertu.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Mirame, Almire.
ALMIRE
Au moins tous nos soldats courageux et fidèles Ont fait en ce combat des efforts dignes d'eux.MIRAME
Mais, l'amiral est mort.ALMIRE
En homme généreux. Ne pouvant mieux du sort repousser les injures, Lui-même en ses vaisseaux il fait cent ouvertures, Engloutissant ainsi, par un acte nouveau, Les ennemis et lui dans un même tombeau.ALMIRE
Encor n'est-ce pas tout, Diospole est perdue. Le gouverneur est mort ; son fils en ce malheur, Réduit dans le château, montre encor sa valeur.MIRAME
Que mon sort est cruel ! À quoi suis-je soumise ? On nous presse, on nous bat, une ville est conquise : Et je vois menacer par ce triste accident, Mon père et son État, d'un péril évident. Donc pour ce qu'Arimant veut posséder Mirame, Nos peuples souffriront et le fer et la flamme , Donc pour ce que mon coeur prend part à ses douleurs, Il nous fera verser et du sang et des pleurs ! Donc cet ingrat amant me rendra misérable, Parce que je l'ai vu d'un oeil trop favorable ? Ne peut-il être heureux sans me faire périr ? Et faut-il qu'il me perde afin de m'acquérir ? J'aurais bien peu d'honneur, moins encor de prudence, De me laisser gagner par cette violence. Voudrais-je consentir aux desseins d'un amant, Qui de mes déplaisirs fait son contentement ? Et qui pour relever l'éclat de sa victoire, Veut détruire mon sang, mon pays et ma gloire ? Hélas ! Que justement je dois verser des pleurs, Puisque mon crime seul a causé nos malheurs ! J'ai permis l'attentat, j'ai souffert l'insolence Qui de tout notre empire étonne la puissance, Malheureuse princesse ! Ah ! Que j'éprouve bien Qu'un amour violent ne considère rien, Et qu'il engage une âme à plus qu'elle ne pense ! Sa victoire me plaît, encor qu'elle m'offense. Quel désordre ! Je l'aime et je lui veux du mal De voir que son bonheur soit au nôtre fatal.ALMIRE
La fortune qu'on peint volage et passagère, Nous approche et nous fuit d'une aile si légère, Qu'on doit bien redouter ses divers mouvements. Arimant pourrait bien sentir ses changements.MIRAME
Il n'est point de bonheur Qui nous puisse flatter séparé de l'honneur. Bien que j'aime ardemment celui qui nous surmonte, Son bonheur me déplaît, car sa gloire est ma honte.ALMIRE
Sa gloire fait la vôtre.SCÈNE II. Le Roi, Mirame, Almire, Acaste.
LE ROI
À la fin les vaincus sont demeurés vainqueurs : La fortune est changée ; hé quoi, Mirame en pleurs ! Ô le trouble cruel que le destin m'envoie ! Ma fille veut ma perte, et pleure de ma joie ! Ô Prince malheureux, même dans ton bonheur !MIRAME
Le Roi paraît troublé : que penses-tu, mon coeur ? Te verra-t-on content des malheurs de mon père, Tandis que ma raison déplore sa misère ?LE ROI
Sachons ses sentiments.MIRAME
Je pleure d'avoir su qu'Arimant plein de gloire Déjà sous son orgueil tient vos peuples soumis.LE ROI
Cela n'est pas.MIRAME
Comment ?LE ROI
Les destins ont permis, Qu'Azamor ait enfin ses palmes étouffées, Et dessus sa ruine élevé nos trophées. Tous ses braves soldats sont en fuite ou sont morts, Et lui-même s'est vu dompté près de nos bords.LE ROI
Qu'Azamor est vaillant et digne de louange ! Je dois à ses exploits ma gloire et mon repos. Raconte-lui le tout, Acaste, en peu de mots. Écoutez le succès d'une belle entreprise.ACASTE
Arimant triomphait dans la ville conquise, Quand le grand Azamor d'un invincible coeur, Y vint suivi des siens pour vaincre le vainqueur. Arimant les soutient : chacun d'un grand courage Répand autour de soi l'horreur et le carnage. Ils se cherchent tous deux pleins de noble chaleur, Pour trouver un sujet digne de leur valeur. Du sang qu'ils font verser les places sont trempées. Ils se font un passage avecque leurs épées. Ils s'attaquent soudain, se portent mille coups, Et par la résistance allument leur courroux. La vaillance de l'un à l'autre se compare. Mais encore une fois la foule les sépare. Lors Azamor combat avec un tel effort, Qu'Arimant dans la presse est porté jusqu'au port. En vain il parle aux siens, il crie, il frappe, il tue. Il ne peut relever leur ardeur abattue. Tous se jettent dans l'eau ; resté seul sur le bord, De nos soldats ardents il soutient tout l'effort. Chacun craint ou ressent son invincible audace. Puis se jetant dans l'onde, encore il nous menace ; Et d'un bras négligent il fend le sein des eaux, Pour rencontrer la mort plutôt que ses vaisseaux.ACASTE
Mais enfin Azamor ne pouvant endurer Que l'on voie à ses yeux ce chef se retirer, Ressent dedans son coeur un feu qui le maîtrise. Lors poussé du désir d'une si belle prise, Il se jette en la mer ; il combat sans repos D'une main Arimant, et de l'autre les flots. Arimant se défend, enfin on l'environne, On saisit ce guerrier, la force l'abandonne. En vain contre lui-même il veut tourner son fer. Tout bouillant de colère et trempé de la mer, On l'amène au rivage.LE ROI
Il est en mon pouvoir, ce guerrier téméraire. Nous saurons maintenant ce qu'il prétendait faire. Découvrez son dessein : vous avez ce pouvoir. Vous le verrez bientôt.MIRAME
Il est votre ennemi, mais il est misérable. L'un excite ma haine, et l'autre ma pitié. Mon coeur est attendri malgré l'inimitié. Si je le traite bien, je me fais un outrage : Si je le traite mal, j'offense mon courage.MIRAME
Pourrai-je consoler l'ennemi de mon père ? Donc ma langue à mon coeur se trouverait contraire, Ou pourrait augmenter les maux d'un affligé ! Quoi ? Se venger encore après s'être vengé !SCÈNE III. Mirame, Almire.
MIRAME
Il est défait, Almire ; et je sens que mon coeur Aime Arimant vaincu, qu'il haïssait vainqueur. Hélas ! De tous côtés son sort me désoblige, Son bonheur me troublait, sa disgrace m'afflige. Comment puis-je espérer de guérir quelque jour, Si sa chute relève encor de mon amour ? Il ne faut qu'un seul coup de mauvaise fortune, Pour étouffer l'amour dans une âme commune : Mais mon ardeur s'accroît dans ses adversités. Les dieux qu'à nos autels j'ai souvent visités, Ont exaucé mes voeux comme étant équitables, Et non mes sentiments qui sont déraisonnables. Oui, je l'aime vaincu plus que victorieux. Tous adorent l'éclat, du grand flambeau des cieux, Moi j'aime mon soleil dans son éclipse même. Oui, je le dis tout haut, cher Arimant, je t'aime. Si ton sort est changé, mon amour ne l'est pas. Mon coeur qui veut t'aimer, même après le trépas, Verrait que son amour serait bien peu parfaite, S'il ne pouvait t'aimer après une défaite. Je t'aime dans les fers plus que dans ta grandeur. L'excès de tes malheurs redouble mon ardeur. Montrons en l'imitant une âme non commune. Il a pour son amour immolé sa fortune : Notre foi doit répondre à l'excès de sa foi : Sus, perdons tout pour lui, puisqu'il perd tout pour moi. Devoir, pudeur, sagesse, espoir d'une couronne, Père, État, joie, honneur, tous je vous abandonne.SCÈNE IV. Mirame, Le Grand Prévot, Arimant, Almire.
MIRAME
Ah ! Voici qu'on l'amene. Inconstance du sort ! Dieux ! Que de changements arrivent en peu d'heures ! Naguère il a quitté ces heureuses demeures Triomphant de mon coeur, et je le vois captif.ALMIRE
Calmez votre visage.LE GRAND PRÉVÔT
L'ordre nous est donné de vous laisser ensemble.SCÈNE V. Arimant, Mirame, Almire.
ARIMANT
Il faut mourir, Pincesse.MIRAME
Le sort a de vos mains arraché la victoire : Mais vaincre le sort même est bien plus grande gloire, Qui sait bien supporter un accident fatal, En reçoit plus d'honneur qu'il n'en reçoit de mal.ARIMANT
Quiconque ne sait pas acquérir par les armes La beauté dont son coeur adore les doux charmes, Ayant eu le bonheur d'acquérir son amour, Est indigne à jamais de regarder le jour.MIRAME
J'estime les desseins que la vertu fait naître, Sans priser les succès, dont le sort est le maître.ARIMANT
C'est un honneur si grand, qu'aucun ne le mérite : Moins que tous un captif contre qui tout s'irrite. Ô sort souvent contraire aux desseins généreux, Par qui les plus hardis sont les plus malheureux ! Par ta seule rigueur le prince qui me dompte, Me charge maintenant et de fers et de honte.ARIMANT
Non pas moi : pour comble de misère Vous rendrais-je le mal que me fait votre père ? Ce serait achever ce qu'il a commencé. Je souffre, mais je vis, je ne suis que blessé : Mon mal n'est pas mortel, mais le vôtre me tue. Non, pourvu qu'Arimant languisse à votre vue, On ne le peut traiter avec tant de rigueur, Qu'il ne bénisse encor ses fers et son malheur.MIRAME
Et vous la méritez.ARIMANT
Ainsi j'ai beaucoup fait. Ayant beaucoup tenté pour un si digne objet. Vivant dans votre coeur et dans votre pensée, Je bénis ma disgrâce et je la tiens passée. Je chéris ma prison : on m'y verra constant : Et doublement captif, on m'y verra content. Et la guerre et l'amour ravissant ma franchise, Je sens que je la veux, lorsque je la méprise. Le fer, le feu, la mort et l'horreur des Enfers, Ne sauraient m'empêcher d'être heureux dans mes fers. Je suis libre avec eux.MIRAME
Votre gloire est plus grande Qu'au pouvoir d'un captif, captive je me rende, Que si dedans un char superbement vainqueur Vous traîniez après vous et mon père et mon coeur.ARIMANT
Aujourd'hui votre coeur acquiert une victoire, Dont nulle autre jamais n'égalera la gloire. Oui, j'admire ce coeur, dont la noble amitié Fait un objet d'amour d'un objet de pitié. Tout captif que je suis, cette voix que j'adore M'obligeant de nouveau vient me lier encore. Donc par votre bonté mes maux sont surmontés ? Doncques je me verrai vaincu de tous côtés ? Prisonnier dans la guerre et tout chargé de honte, Faut-il que dans l'amour encore on me surmonte ? Un même sang deux fois me surmonte en un jour, Le père par le fer, la fille par l'amour.ARIMANT
Ce qu'il a commencé, votre bonté l'achève, Prenant part à mes maux, je veux et dois mourir. Votre douleur me tue au lieu de me guérir.MIRAME
Quoiqu'on ait résolu, même sort nous arrive. Vous serez prisonnier, et moi votre captive. Craignez-vous de vous voir enfermé dans des tours, Puisque vous enchaînez l'objet de vos amours ? Je vous verrai souvent, tantôt par ma présence, Tantôt par ma pensée et par intelligence. Je vous consolerai dans tous vos déplaisirs ; Souvent par mes regards, toujours par mes désirs.ARIMANT
Je vivrai trop content au cachot le plus sombre, Si par fois seulement je vois passer votre ombre. Si je suis par un mot certain de votre foi, Et si je puis penser que vous pensez en moi.MIRAME
Pourvu que vous viviez je vaincrai vos obstacles. Amour pour vous servir me promet des miracles. Quoiqu'on puisse opposer, j'en viendrai bien à bout.ARIMANT
Quel qu'il soit, ma Princesse, il n'a point son pareil. Il sera près de vous, et je crains sa présence. Je serai loin de vous, et je crains mon absence.MIRAME
S'il est loin de mon coeur, le tiendrez-vous présent ? Étant dans mon esprit, croirez-vous être absent ?MIRAME
Aimant sans que je l'aime, il sera dans des gênes. S'il est victorieux, ce n'est pas de mon coeur ; Si vous êtes vaincu, vous êtes mon vainqueur.ARIMANT
Mais je suis né sujet.ARIMANT
Votre père peut tout.MIRAME
La vôtre m'affermit.ARIMANT
Je crains l'obéissance.ARIMANT
Ah ! Je me crains moi-même, et j'ai peur que mes sens Ne puissent résister au mal que je ressens.MIRAME
C'est là toute la peur dont mon âme est atteinte. Ne craignant rien de moi, de vous seul vient ma crainte. Mon malheur toutefois viendrait-il de mon bien ? En dépit des destins, Prince, ne craignons rien. Contre leur tyrannie armons notre courage. Le sort à la vertu ne peut faire d'outrage ; Et sur lui notre amour remportera l'honneur ; De notre fermeté dépend notre bonheur.SCÈNE VI. Acaste, Mirame, Arimant, Le Grand Prévôt.
ACASTE
Il faut les séparer.MIRAME
Adieu.ACASTE
Suivez votre ordre.LE GRAND PRÉVÔT
Suivez-nous, vaillant Prince.ARIMANT
Où me doit-on mener ?LE GRAND PRÉVÔT
Dans un fort sur la côte, et loin de deux journées,SCÈNE VII. Azamor, Acaste.
AZAMOR
Quel malheur déplorable à mon malheur est joint ? Si Mars me favorise, amour me désespère. Celui-ci m'est cruel, quand l'autre m'est prospère. Voyez en quel état mon destin me réduit ? Un dieu me favorise, un autre dieu me nuit. Puis-je me dire heureux même dans la victoire ?AZAMOR
Comment pourrais-je l'être, étant si mal traité D'un oeil plein de rigueur autant que de beauté ?AZAMOR
Il manque à mon bonheur d'être aimé de Mirame : Ou plutôt à ma gloire il manque ce seul point, Que n'étant point aimé je pusse n'aimer point. Si son coeur à l'amour se fait voir invincible, Surmonter le mien propre est-ce chose impossible ? Je le puis, je le veux, il le faut, je le dois. Qu'elle garde son coeur, que le mien soit à moi. Oui, je la veux quitter.ACASTE
Ce changement me touche.AZAMOR
Hélas ! Ne craignez rien, mon coeur dément ma bouche, Mais où va la princesse ? Elle fuit de mes yeux, Et je suis à sa vue un objet odieux,ACASTE
Ah ! Ne le croyez pas.AZAMOR
Sa haine est trop visible, Sus, mon coeur, fais-toi voir, ainsi qu'elle insensible. Ou pour me conserver et l'honneur et le jour, Sois sensible au dépit, aussi bien qu'à l'amour. Dépit, faible ennemi d'une puissante flamme, Qui contre tant d'ardeur veux mutiner mon âme, Que tu combats en vain l'espoir de mes plaisirs, En formant un désir contraire à mes désirs. Oui, je me sens moi-même à moi-même rebelle, Quand je tâche d'éteindre une amour immortelle. La raison veut qu'on aime un chef d'oeuvre des Cieux, Qui ravit les esprits, et qui charme les yeux : La raison veut qu'on suive un dessein légitime : La raison dit qu'aux rois l'inconstance est un crime : Elle veut que je tâche à dompter mon rival, Que je tire un honneur de ce qui fait mon mal ; Qu'en un second combat je mérite Mirame : Que j'arrache par force une erreur de son âme ; Et que je fasse enfin qu'elle revienne à soi, Et dédaigne un sujet pour épouser un roi. Qui suit ses passions est souvent excusable : Et qui suit la raison est toujours estimable : Qui suit les deux, se voit heureux en ses désirs ; Et recueille la gloire au milieu des plaisirs. Surmontons le malheur par force ou par adresse, Par valeur mon rival, par devoirs ma princesse ; Et sans que le dépit tente ma guérison, Suivons nos deux vainqueurs, l'amour et la raison.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Mirame, Almire.
MIRAME
Almire, il est donc mort ; et ce coeur généreux N'a pu souffrir les lois d'un sort si malheureux / Mais, Almire, est-il vrai ?MIRAME
Il est donc mort, Almire ! Ah ! Quel étrange effet de courage et d'amour ! Je n'ai plus rien à perdre en ce funeste jour. Que tout dans l'univers s'abîme et se confonde / Périssent les humains, le ciel, la terre et l'onde / Rien ne puisse survivre à l'objet de ma foi ! Quoi ! la mort aurait pris mon Arimant sans moi ? Il serAit descendu dans la demeure sombre ; Et l'astre de mes jours ne serait plus qu'une ombre ? Ah ! Je ne le puis croire, Almire, il n'est point mort. Nos destins sont régis par un semblable sort. Il n'a pas succombé sous la Parque insolente ; Puisque j'étais sa vie, et que je suis vivante.MIRAME
Almire, je me meurs ;MIRAME
Non, non, il n'est point mort, je le vois qui s'approche, Et son charmant abord fendrait un coeur de roche. Il m'invoque, il m'adore, il se met à genoux. Quel respect ! Quelle grâce ! Arimant, levez-vous.MIRAME
Almire, vois-tu pas son amoureux transport ? Ses yeux vifs et perçants ? Non, non, il n'est pas mort ; Il m'écoute, il me parle, il dit que son armée Est de mes volontés seulement animée. C'est pour moi qu'il veut vaincre, il ne peut dire adieu : Mais de peur que le jour le découvre en ce lieu, Il se faut retirer : ah ! que son coeur endure ! Va-t-en, cher Arimant, va-t-en je t'en conjure. Entends-tu qu'il me dit, se fondant tout en pleurs, Je le veux, il le faut, j'obéis, mais je meurs.MIRAME
Il revient, chere Almire. On l'amène captif ; il ne sait que me dire. Ô pitoyable objet ! Il dit qu'il veut mourir, Pour n'avoir pu pour moi ni vaincre ni périr. Vivez, cher Arimant, sans vous je ne puis vivre. Ou bien si vous mourez je saurai bien vous suivre. Il se résout enfin dans un si triste sort. Il me promet de vivre, Almire, il n'est point mort.ALMIRE
Hélas ! Fût-il bien vrai ! Mais votre rêverie Vous représente en vain ce qui n'est plus en vie.ALMIRE
En vous perdant de vue, il a voulu périr. Sachant qu'on l'emmenAit loin de votre présence, Que de vous voir jamais il perdoit l'espérance, Il a voulu mourir, ne pouvant voir le jour S'il ne voyait encor l'objet de son amour. Resté seul en sa chambre avec un sien esclave, Vois, dit-il, à quel point la fortune me brave. Sauve-moi de ses mains, Arcas, je veux mourir. D'un seul coup, cher Arcas, tu me peux secourir. Dérobe aux ennemis la moitié de leur gloire. Retranche leurs lauriers, partage leur victoire. Ils me veulent vivant, ôte-leur ce butin ; Et sauvant mon honneur, achève mon destin. Qu'à ce noble dessein ta main soit occupée. Tu vois que par honneur ils m'ont laissé l'épée. Prends la, fais qu'elle serve à sauver mon honneur. Frappe, garde pourtant de toucher à mon coeur, À ce coeur invincible, à ce coeur tout de flamme, De crainte de frapper l'image de Mirame. Puis quand ta main fidèle aura fait son devoir, Va-t-en trouver Almire, et lui fais tout savoir. Ayant dit son désir, l'esclave l'effectue, Il regarde l'épée, il la tire, il le tue.MIRAME
Ah ! Dieux !ALMIRE
Lors tout tremblant il est venu vers moi. Il m'a fait ce récit, puis tournant contre soi Le fer encor sanglant, pour ne le pas survivre, Il s'est percé le coeur, disant je vais le suivre.MIRAME
Arimant est donc mort !ALMIRE
Vivez pour lui, plutôt.MIRAME
Ah ! Conseil inutile.ALMIRE
La mort n'a qu'un instant, et la vie en a mille, Qui sont tous consacrés à ce qu'on doit chérir. Vivre pour ce qu'on aime est bien plus que mourir.MIRAME
Arimant est donc mort ! Ô fortune inconstante ! Arimant est donc mort, et Mirame est vivante. Puis-je souffrir le jour sans lui manquer de foi ? Puis-je vivre sans lui, s'il n'est mort que pour moi ? Que le ciel à mon sexe a donné de faiblesse ? Un esclave aujourd'hui peut plus qu'une maîtresse. Il a pu le tuer, et moi brûlant d'amour, Je n'ai pu par mes soins lui conserver le jour. Toutefois qu'ai-je dit ? Non, non, ce misérable Du meurtre d'Arimant n'est pas le plus coupable. C'est moi qui l'ai commis, ma main l'a fait périr, En lui donnant le fer dont il s'est fait mourir. Cependant cette main, cette main indiscrète Ne venge pas encor la faute qu'elle a faite ; Et me laissant survivre un trépas avancé, Elle n'ose achever ce qu'elle a commencé.MIRAME
Moi, cacher mon tourment ! Ah ! J'aime mieux mourir. Un esclave m'apprend qu'il faut que je périsse. Aurais-je moins que lui de coeur et de justice ? Il n'a pu d'un moment survivre son forfait. Sa main a réparé le mal qu'elle avait fait. Puisqu'il n'a qu'obéi, son offense est petite. Il s'est puni pourtant, il faut que je l'imite. Quoique de mon amant il ait fini le sort, Je suis bien mieux que lui la cause de sa mort.SCÈNE II. Mirame, Acaste, Almire.
MIRAME
Hé bien, que voulez-vous ? Parlez-moi sans feintise. Triompher des vaincus ? Ah ! La noble entreprise, Et digne sans mentir de vos rares exploits ! Voulez-vous le tuer une seconde fois ? S'il eut plus d'une vie, ôtez-lui la dernière : C'est Mirame qui l'est, privez-la de lumière.MIRAME
Azamor est-il pas au comble de ses voeux ? Sa victoire lui plaît autant qu'elle m'offense. Suis-je déjà sa proie, ou bien sa récompense ? Qu'il me possède ainsi que je fais mon amant. Pourvu que je descende au creux d'un monument, Je veux bien qu'il m'y suive, et je serai ravie Qu'il triomphe de moi, triomphant de ma vie. Mais enfin dans l'état où l'a mis son bonheur, De la mort d'Arimant tire-t-il grand honneur ? S'il est vrai, cette gloire est un foible avantage, Puisqu'un esclave infâme avec lui la partage. Arimant pouvait seul se vaincre et se dompter : Son seul courage a pu cet honneur emporter : De ce fameux guerrier la perte est volontaire. Deux rois se sont armés afin de le défaire, Leurs armes toutefois ont été sans effet, Et quand il l'a voulu son esclave l'a fait.MIRAME
Ce grand coeur se sentait, lorsqu'il pensait en nous. J'étais le seul objet de ce coeur magnanime. Son crime est innocent, si Mirame est son crime.MIRAME
Il s'arma contre nous, mais pour me conquérir. EstimAis-je un amant sans mérite et sans gloire ? Oui, j'aimais Arimant, et j'aime sa mémoire, Sans blâmer la vertu l'on ne me peut blâmer.MIRAME
Il est vrai, par l'amour mon coeur fut abattu. Si ce fut une faute, elle devient vertu. L'amour après la mort devient une constance Qui des désirs passés découvre l'innocence. Un amour criminel fût mort à son trépas : Le mien ne peut mourir pour ce qu'il ne l'est pas. Azamor veut ma foi, mais Arimant l'emporte. Il est mort, il est vrai, mais ma foi n'est pas morte. Elle vivra toujours tant que dedans mon coeur Vivra le souvenir de mon noble vainqueur. Puisqu'il est mort pour moi, désormais je veux être Maîtresse de ce coeur dont il était le maître, Et quand même l'amour pourrait mourir en moi, Jamais ne peut mourir mon invincible foi.SCÈNE III. Mirame, Almire.
ALMIRE
Si l'âme d'Arimant en votre âme est vivante, C'est le tuer encor que tuer son amante. De grâce en sa faveur changez de sentiment. Vivez, sinon pour vous, du moins pour votre amant.MIRAME
Trop parler de mourir, qu'est-ce que vouloir vivre ? Il faut pour l'imiter et mourir et le suivre. Un esclave lui mit le fer dedans le sein : Esclave de ses lois je mourrai de ma main. Captif il sut mourir, je mourrai sa captive. Il perd pour moi le jour, et pour lui je m'en prive. Perdant l'heur de ma vue, il perdit tout espoir, Et moi je me perdrai ne pouvant plus le voir. Il est mort dans son sang, et cette violence Seule de notre mort fera la différence : Car enfin désormais ce bien m'est défendu, Puisqu'en versant le sien, le mien s'est répandu.SCÈNE IV. Azamor, Almire, Mirame.
AZAMOR
Que je plains, Arimant, ta fin infortunée ! Que ta perte est sensible à toute âme bien née ! Tu ne méritais pas ce traitement du sort. À ta vie était due une plus belle mort. Mais si tu l'as causée en l'ordonnant toi-même, Je ne puis excuser cette fureur extrême. Il faut vaincre le sort, ou bien lui résistant Montrer qu'on sait au moins mourir en combattant. Mais, Prince malheureux, s'il est vrai que ta vie Ait été sans ton ordre injustement ravie, Que le sort est cruel, dont l'arrêt inhumain T'a fait donner la mort par une indigne main. En le privant du jour on m'a privé de gloire : Déjà je m'apprêtais pour une autre victoire. J'en jure par les Dieux, oui, s'il eût plus vécu, Ce bras victorieux l'eût encore vaincu : Ou s'il m'eût surmonté, mon âme satisfaite, Eût même triomphé de ma propre défaite. Le sujet du combat est si plein de vertu, Que c'eût été trop d'heur que d'avoir combattu.MIRAME
Il a l'âme royale.ALMIRE
Nous vous avons ouï.AZAMOR
Je ne veux que la voir.ALMIRE
Elle est ici.AZAMOR
Je tremble.AZAMOR
Ah ! C'est trop.AZAMOR
Mes yeux, il la faut voir, et puis il faut mourir. Dans un si doux espoir que mon âme est confuse : Mais que veux-je espérer ? Cette fille m'abuse. Je sais l'inquiétude et la douleur du Roi. Ils sont, sa fille et lui, bien contraires pour moi. L'un a de l'amitié, l'autre fait voir sa haine. Délivrons-les tous deux, leur tourment est ma peine. Il faut les soulager à mes propres dépens. Mon courage le veut, suis-je encore en suspens ? Il faut me dégager : je mourrai si je cède : Mais j'aimerai ma mort, puisqu'elle est leur remède.MIRAME
Tu me trahis, Almire, ah ! Qu'est-ce que je voiS ? Mais promettons-lui tout, pour l'éloigner de moi.AZAMOR
J'ai suivi jusqu'ici, dans l'excès de ma flamme L'aveugle passion qui régnait dans mon âme : Je suivrai désormais les vôtres seulement ; Mon imprudente amour mérite un châtiment. J'approuve vos mépris, j'approuve votre haine. Condamnant mon erreur, j'en approuve la peine. Plût au ciel que la mort rendant mon sort égal Avec ce malheureux et bienheureux rival, Je pusse au moins mourir des mains de ma Princesse, Lui des mains d'un esclave, et moi d'une maîtresse.MIRAME
Moi vous faire mourir ?AZAMOR
Tout ce qui vous déplaît mérite de mourir. Puisque je vous offense en mon sort misérable, Je serai juste au moins punissant le coupable. Pour vous seule et par vous j'ai vécu jusqu'ici : Pour vous seule et par vous je dois mourir aussi. Je le puis devant vous et par votre présence : 3e le puis loin de vous, outré de votre absence. Vos yeux sachant guérir les maux que font leurs coups, J'aurais bien de la peine à mourir devant vous. Il faut donc m'absenter de la beauté que j'aime, Et mourir pour me voir séparé de moi-même. J'aurai par ma retraite un trépas glorieux, Que refusent vos mains et qu'empêchent vos yeux. Vivre et ne vous voir pas est une mort certaine. N'espérer plus vous voir en est une inhumaine. Je m'en vais la souffrir ; et je mourrai content, Si je puis obtenir un bonheur en partant, Si Mirame consent que mon âme asservie, Du moins ose l'aimer tant que j'aurai de vie. Que si votre rigueur condamne mon dessein, Punissez-en mon coeur, tirez-le de mon sein, Châtiez son orgueil, contentez votre haine, Mettez ce téméraire en cent pièces, pour peine De ce qu'il ne peut pas être entier et vivant, Sans qu'aussi son amour le soit en vous servant.AZAMOR
Je déteste le jour Être aimé quand on aime est le bonheur d'amour : Aimer sans être aimé c'en est tout le mérite : Mais au seul désespoir le dernier nous invite ; Et celui-là doit bien abandonner le jour, Qui mérite en amour sans mériter l'amour. Malheureux est l'amour dont la poursuite est vaine ; Plus malheureux celui qui fait naître la haine : J'ai tous ces deux malheurs, je vous suis odieux.AZAMOR
Je le vois dans vos yeux. Hé bien ! J'ai trop aimé : c'est un crime excusable. Quand l'amour est heureux, son excès est louable : Le malheur fait le crime, et déplaire en aimant C'est être avec mérite un criminel amant. Mais qui n'espère plus fléchir une inhumaine, Doit éteindre l'amour pour éteindre sa haine. Je le dois, mais mon feu s'accroit incessamment. Pour éteindre l'amour, faisons mourir l'amant. Mon malheur et ma flamme à ma raison rebelle Pensent être tous deux de nature immortelle : Mais suivons les conseils d'une juste douleur ; Éteignons par ma mort l'amour et le malheur. Je sais que de mes maux mon espoir est complice : Je veux perdant l'espoir, sauver votre justice. Ainsi que mon amour mon crime est infini : Seul je suis criminel, seul je serai puni. Triomphez de ma perte ; enfin je m'abandonne, Je me vais dépouiller de sceptre et de couronne, Et de biens et d'espoir, en me privant du jour, Pour n'avoir jamais pu me dépouiller d'amour.MIRAME
Que chacun de nous deux de ses maux se délivre, Vous en cessant d'aimer, et moi cessant de vivre.AZAMOR
Par la mort seulement je cesserai d'aimer. C'est le flambeau d'amour qui me doit consumer. Puis-je cesser d'aimer, si la nature même En vous rendant si belle ordonne qu'on vous aime ? Donc mon amour est juste, et ne vous aimer pas Ce serait faire injure à vos divins appas. Mais si je vous déplais je me tiens punissable : L'amour est innocent ; et l'amant est coupable. S'il vous offense seul, tout seul il doit périr : Ainsi l'amour doit vivre, et l'amant doit mourir.MIRAME
Non, je veux vous aimer.AZAMOR
Changement admirable, Qui pour être trop prompt me paraît incroyable : Mais que l'obéissance a pu faire en un jour ! Princesse, amour forcé ne fut jamais amour. L'amour est dans les coeurs libre dès sa naissance. Ravir sa liberté c'est ravir son essence. Ce changement soudain oblige bien le roi, Qui veut que vous m'aimiez : mais que fait-il pour moi ? Un amour condamné n'agit que par contrainte. Vous ne sauriez m'aimer, ce discours n'est que feinteMIRAME
Il sera vrai pourtant.SCÈNE V. Mirame, Almire.
ALMIRE
Lui tiendrez-vous parole ? Ah qu'il s'en va content, Et que vous le rendez heureux en un instant.MIRAME
Oui, je la lui tiendrai ; c'est par là que j'espere Satisfaire Arimant, moi, les dieux, et mon père. Mais si tu veux qu'hymen allume son flambeau, Tu me viendras chercher dans la nuit du tombeau. Je veux suivre Arimant, Almire, et je fais gloire Aimant son ombre encor d'épouser sa mémoire.MIRAME
Afin de le tromper en l'éloignant de moi. Quand quelqu'un nous tourmente, est-ce pas une adresse Que de l'entretenir d'une vaine promesse ? Ne m'importune plus, enfin je veux mourir. Si tu m'aimes, Almire, il faut me secourir. Il faut mourir, Almire, il faut être fidèle. J'entends, j'entends là-bas Arimant qui m'appelle, Qui blâme ma paresse, et d'une douce voix De la fidélité me répète les lois. Au pied de ces jardins vois la mer agitée : D'un saut tu m'y verrais bientôt précipitée, Si je n'avais horreur qu'un perfide élément Me servît à chercher un si fidèle amant.MIRAME
Mourir c'est mon honneur, et vivre c'est ma honte. Mon amour est connu, je ne le puis cacher. Voudrais-tu qu'Azamor me le pût reprocher ? Que puis-je dire au Roi qui soupçonne ma flamme ? Non, non, il faut mourir pour étouffer ce blâme. Je ne me puis sauver qu'en ne me sauvant pas ; Et c'est vivre pour moi que d'aller au trépas.ALMIRE
Oui, je vous veux servir, mais avec cette envie De vous suivre en la mort aussi bien qu'en la vie. Si l'amour est un crime, il faut aussi punir Celle qui dans votre âme a su l'entretenir.MIRAME
Noble et fidèle Almire, hé bien je ne dois pas, En t'aimant, t'envier un si noble trépas. Mais comment mourrons-nous ?ALMIRE
J'ai d'une herbe Colchique, Dont l'odeur au cerveau son poison communique. Vous savez que Colchos est féconde en venins : Nous mourrons doucement.MIRAME
Je rends grâce aux destins, Tout ainsi qu'Arimant eut de la Bithynie, Sa maîtresse, et le fer qui sa trame a finie ; Colchos me donne aussi de quoi perdre le jour, Après m'avoir donné l'objet de mon amour. Almire, pour guérir le mal qui me possède, Va querir ce poison, ou plutôt ce remède. J'entre en ce cabinet, c'est-là que je l'attends ; Si tu veux m'obliger, viens-y dans peu de temps.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi, Azamor.
LE ROI
Que je sens de plaisir d'une telle nouvelle ! Doncques à nos désirs elle n'est plus rebelle. Elle m'offre un moyen, vous prenant pour époux, De satisfaire aux biens ; que j'ai reçus de vous ? Tantôt je la fuyais ainsi qu'une insensée, Qui perdait tout l'éclat de sa gloire passée, Qui trahissait son rang, son pays, son devoir ; Je brûle maintenant du désir de la voir. Quoi ? Vaincre un ennemi, gagner une maîtresse ? Vous triomphez deux fois.SCÈNE II. Adraste, Le Roi.
SCÈNE III. Alcine, Le Roi, Azamor.
LE ROI
Que dis-tu ?AZAMOR
La princesse ?LE ROI, lisant
Azamor, je vous tiens parole. La Parque me dérobe à vous : Mais je n'aurai point d'autre époux. Vivez, que le ciel vous console.AZAMOR
Que le ciel me console ! il n'a pas ce pouvoir. Qui me peut consoler sinon le désespoir ? Quoi ? Je l'ai fait mourir ? Et ma perfide flamme Pensant gagner son coeur fut l'horreur de son âme ! Mais voyons s'il est vrai.LE ROI
Je ne le veux point voir, Puisqu'elle a préféré la mort à son devoir. Sors de mon souvenir, malheureuse princesse, Déshonneur de mon sang, ennui de ma vieillesse. Si mes pleurs malgré moi sortent de leur prison, La nature les verse, et non pas la raison.AZAMOR
Je dois verser du sang si vous versez des larmes. Tournez-vous contre moi, mes imprudentes armes, Qui pensiez la défendre et la faisiez périr ; Réparez votre crime ? en me faisant mourir. Elle a voulu mourir pour éviter ma flamme. Je suis l'horreur, le crime, et la mort de Mirame. Amour infortuné que je conçus au coeur ; Qui me fis d'un rival le malheureux vainqueur, N'étais-tu pas content, sans devenir si traître Que de faire mourir celle qui t'a fait naître ? Hé bien, funeste amour, puisque tu m'as déçu, Fais-donc aussi mourir celui qui t'a conçu ; Et montrant les effets de ta fureur extrême, En me faisant mourir fais-toi mourir toi-même.SCÈNE IV. L'Ambassadeur, Le Roi, Azamor.
L'AMBASSADEUR
Je viens en cette terre De la part de mon roi, pour détester la guerre. Il sait bien qu'Arimant, grand Roi, ne devAit pas Sans ses commandements attaquer vos États. Mais puisqu'à son regret cette faute est commise, Sans savoir le succès d'une telle entreprise, Pour obtenir pardon de sa témérité, Je recours de sa part à votre Majesté. Il sait que son dessein eut pour cause la flamme Qu'il conçut en ces lieux des beautés de Mirame. Grand roi, si vous voulez qu'il en soit possesseur, Mon roi consent et veut qu'il soit son successeur. Souffrez donc qu'il aspire à cet honneur insigne : Sa vertu le requiert, sa naissance en est digne. Je découvre un secret qu'on ignorait encor, Il est fils d'un monarque, et frère d'Azamor.L'AMBASSADEUR
Est-ce donc Azamor ? Ô fortune prospère ! Il servira lui-même à l'éclaircissement. Je vous en apprendrai l'histoire en un moment. Le feu roi de Phrygie, en la guerre mortelle Que fit à ses États la Lydie infidèle, Voyant de toutes parts ses pays désolés, Ses sujets malheureux, et les palais brûlés, Avant ce grand combat que notre siècle admire, Où le prince en mourant rétablit son empire, Crut que les Lydiens cruels et triomphants Voudraient avec le père étouffer les enfants. La valeur d'Azamor, dès ce temps estimée, Paraissait à quinze ans tout l'espoir de l'armée. La Reine mit alors un second fils au jour, Et mourant à l'instant troubla toute la cour. Le Roi, pour dérober son fruit à la fortune, Feint que l'enfant est mort, le commet à Neptune : Il l'envoie à Colchos, entre les mains du Roi, Son ami, son parent, le confie à sa foi. Un papier l'accompagne, où sa propre écriture Assure avec son sceau toute cette aventure. Voyez, grand Azamor, si vous la connaissez.L'AMBASSADEUR
Arimant est ce prince, acceptez-le sans crainte, Mon Roi, pour l'agrandir, n'a pas besoin de feinte : Puisque sans demander vos États, ni vos biens, Comme à l'un de sa race il lui donne les siens. Les marques dont l'écrit porte le témoignage Se font voir en son corps, mais plus en son courage,L'AMBASSADEUR
Arimant est-il mort ?LE ROI
Il est mort, et Mirame.L'AMBASSADEUR
Ô rigueur des destins !SCÈNE V. Azamor, Alcine.
AZAMOR
Hélas ! Que de malheurs ! Ô fortune traîtresse, Par toi j'ai fait mourir mon frère et ma maîtresse. Ô sort que ton caprice est plein de cruauté. Pourquoi découvres-tu ce que tu m'as ôté ? Pour mon mal seulement tu me le viens apprendre. Quoi ! Tu me rends un frère et ne peux me le rendre. Pourquoi, cruels destins, tyrans trop absolus, Sais-je que je l'avais lorsque je ne l'ai plus ? Cher frère, aimé d'un roi, révéré de la terre, Désirable en l'amour, redoutable en la guerre, À qui tout eût cédé, si le Ciel rigoureux Ne m'eût rendu plus fort pour être malheureux, Ce fer n'osa frapper le frère de son maître : Il respecta mon sang, je ne le pus connaître. Mais si dans le combat il épargna le tien, Je veux que pour ma faute il répande le mien. J'en ai fait mourir deux par ma flamme importune. Pour deux morts tout au moins il m'en faut donner une. Finis, triste Azamor, ta vie et tes amours. Parque, tranche le fil de mes malheureux jours, Puisque tu ne m'ourdis que des trames si noires, Que je n'acquis jamais que de tristes victoires. En l'une je perdis qui me donna le jour : Mon frère en l'autre, et celle où je mis mon amour : Il ne reste plus rien à mon malheur extrême, Sinon qu'en me vainquant je me perde moi-même. Ah ! Que le ciel pour moi fait voir de cruauté. Revoyons ce billet que tu m'as apporté.AZAMOR
Non non, il faut mourir : mais conte-moi l'histoire D'une mort que j'apprends, mais que je ne puis croire.ALCINE
Je ne sais quel malheur a fini son destin : Mais je sais seulement qu'en son lit ce matin Son âme de tristesse et de douleur atteinte La forçait en secret de pousser cette plainte. Quand même l'inconstance entrerait dans mon coeur, Voudrais-je me soumettre à ce nouveau vainqueur, Qui de cruels mépris m'accablerait peut-être, Pour l'avoir pris trop tard pour seigneur et pour maître ?AZAMOR
Ah ! Tu m'as abusé par ton discours flatteur : Sa perte vient de moi, j'en suis le seul auteur. Qui de cruels mépris m'accableroit peut-être Pour l'avoir pris trop tard pour seigneur et pour maître ? Qu'avez-vous dit, Princesse, accabler de mépris Celle qui fut du monde et la gloire et le prix ? Vos divines vertus se sont trop fait connaître. Pour l'avoir pris trop tard pour seigneur et pour maître ? Ah ! Dites pour sujet, qui soumis à vos lois, Eût comme un saint oracle écouté votre voix. Ah ! Que ne disiez-vous pour esclave fidèle ? Pour l'avoir pris trop tard ? Ô parole cruelle ! Quand un amour parfait nous porte à nous unir, On peut commencer tard ce qui ne peut finir. C'était trop tôt pour moi, je n'en étais pas digne. Nul ne peut mériter cette faveur insigne. Quel désastre partout accompagne mes pas ? Contre mon propre sang j'ai livré des combats : J'ai desservi la fille en secourant le père : Mon bras a fait périr ma maîtresse et mon frère, Mon amour et mon sang : hélas ! Qu'attends-je plus ? Misérable vainqueur, vois quels sont tes vaincus. Vois même qu'ils sont morts, et leurs ennemis vivent ! J'en suis le principal que cent fureurs poursuivent. Donc si j'ai de l'honneur, tel que le veut mon rang, Du feu pour ma maîtresse, et du sang pour mon sang ; À ma flamme, à mon sang, si je ne suis un traître, Je dois venger sur moi les maux que j'ai fait naitre.SCÈNE VI. Alcine, Almire, Azamor.
ALMIRE
Ne vous étonnez point, le mal se peut guérir. Ne versez point de pleurs ; Mirame n'est point morte.ALMIRE
Elle dort, croyez-moi.AZAMOR
Non, je ne te crois pas.ALMIRE
Qu'on appelle le Roi.SCÈNE VII. Le Roi, Almire, Azamor, Mirame, Acaste, L'Ambassadeur.
LE ROI
Comment ?ALMIRE
Ne pouvant pas L'empêcher par raison de courir au trépas, J'ai feint que j'approuvais un dessein si tragique ; Qu'elle pouvait mourir par une herbe Colchique, Qui de sa seule odeur tuait en un moment ; Mais au lieu de tuer elle endort seulement ; Et Médée en usa pour siller la paupière Du dragon qui jamais ne perdait la lumière. J'en gardois en secret, je courus la quérir ; J'en porte, elle la sent, et dort pensant mourir. Je l'ai sentie aussi, mais non si longtemps qu'elle ; Aussi j'ai moins dormi.AZAMOR
L'agréable nouvelle !AZAMOR
Courons à son réveil. Puis tâchons d'apaiser le transport qui l'anime. Que le ciel pour le moins me décharge d'un crime. Mais, cher frère, ton sang en ces lieux épanché, Sans cesse par mon sang me sera reproché.MIRAME
Où sommes-nous, Almire. D'où vient ce jour si grand dedans le noir empire ? Chère Almire, vient-il de l'éclat radieux, Que l'âme d'Arimant répand dans ces bas lieux ? Je ne puis soutenir sa brillante lumière. Prince, mon espérance et première et dernière, Venez me recevoir, je cours après vos pas. Faites qu'on vous entende, où l'on ne vous voit pas.ALMIRE
Votre père.MIRAME
Almire, il est donc mort ? Et le roi de Phrygie : ont-ils suivi mon sort ? Pardon, mon roi, mon père.LE ROI
Hé ! Bien, je vous pardonne, Ma fille il ne faut pas que je vous abandonne. Oui, je vous viens chercher en ce lieu bienheureux, Mais admirez l'ardeur de ce prince amoureux. Il vous cherche en tous lieux : il veut toujours vous suivre. Nous vivrons tous ensemble.LE ROI
Oui, Mirame, il faut vivre ; et par un bel effort Vaincre de votre coeur la douleur obstinée. Agréer d'Azamor le royal hyménée. Nous ne sommes point morts, ni lui, ni vous, ni moi. Arimant de la Parque a seul senti la loi. Mais s'il vivait encore, il vous prierait lui-même D'accepter les désirs d'un frère qui vous aime. Azamor est son frère, et vous prendrez plaisir D'en apprendre l'histoire avec plus de loisir. Ici sont les jardins de la belle Héraclée. Ici de vos amis est la troupe assemblée.MIRAME
Ah ! Traîtresse, je vis.ALMIRE
Quittez votre fureur.MIRAME
Ah ! Son sang en autrui me donne de l'horreur. Son frère pour époux ! Ô malheureuse amante, Qui même sans ton âme es encore vivante, Faut-il qu'en ta douleur pour comble de tourment On te présente encor son frère pour amant ? Et qu'on pense qu'un noeud peut être légitime, Où son sang pour jamais te montrera ton crime ? Son frère pour époux ? Propos injurieux, Dont mon amour s'irrite et se rend furieux. Son frère pour époux ? Plus il lui serait proche, Je croirais de plus près en sentir le reproche. C'est inceste en amour, et digne d'un bourreau, Que de s'unir au sang d'un amant au tombeau.SCÈNE DERNIÈRE. Le Roi, Soldat, Azamor, Mirame, Almire, L'ambassadeur, Acaste.
SOLDAT
Sire, j'ose en ce lieu prendre la liberté D'annoncer un bonheur à votre Majesté. Arimant n'est point mort.AZAMOR
La bienheureuse faute !SOLDAT
Le sang qu'il a versé causait sa pâmoison. Le coup n'est point mortel ; mais pour sa guérison Il faut lui faire voir la beauté qu'il adore : Car s'il ne la voit point il veut mourir encore. On a fermé sa plaie : il tâche à la r'ouvrir.AZAMOR
Je te surmonte, amour, sans être un infidèle. Ce qu'elle a fait pour lui, ce qu'il a fait pour elle, Couronne leur amour et rompt mes déplaisirs. Dedans mon propre sang s'étouffent mes désirs. En dépit de mes feux la raison la lui donne.LE ROI
Prince, la cédez-vous ?AZAMOR
L'amour même l'ordonne. Je la cède à l'amant qui possède son coeur. Arimant est vaincu ; mais mon frère est vainqueur. La cédant à mon sang, je la cède à moi-même ; Et consens que mon bien se donne à ce que j'aime.AZAMOR
Je serai trop heureux.MIRAME
Ah ! Quel excès de gloire ? Céder à son rival le prix de sa victoire, Et mêmes en vivant. Le voulez-vous, grand Roi ?1 818 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica