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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Pastorale Dédiée à Ceux qui Veulent Rire

Les Noces de Vaugirard ou Les Naïvetés Champêtres.

L.C. Discret· créée en 1635, imprimée en 1688· 5 actes· 2 040 vers· 14 personnages

Représenté pour la première fois en 1635 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • PANCRACE, vieil Berger, père d'Amarille
  • FLORIDON, mari d'Amarille
  • POLYDAS, Berger
  • PYSANDRE, Berger
  • LIDIANE, Bergere
  • CLÉANIDE, Bergere
  • AMARILLE, Bergere
  • LUCIANE, vieille, mère de Lidiane
  • LES DEUX PÊCHEURS
  • LE JUGE
  • LE PROCUREUR FISCAL
  • LE GREFFIER DE VAUGIRARD
  • LES DEPUTÉS DE VAUGIRARD., Un en troupe
  • L'OMBRE DU GRAND CASTRAPPE, magicien
EPÎTRE SERVANT D'AVERTISSEMENT à ceux qui veulent rire

MESSIEURS,

Je ne suis point de ces savants personnages dont les siècles ont si curieusement conservé les précieuses reliques pour nous donner lumière des sciences qui les ont fait estimer vrais Orateurs, si parfaitement bons poètes : mon savoir est aussi peu connu que ma personne, mais mon humeur indifférente ne se soucie de la probation des doctes, ni du mépris des ignorants : mes écrits en petit nombre, et en peu de volumes n'ont d'autorité que les divers sentiments de ceux qui prennent la peine de les lire. Vous ne verrez point d'apologiste qui me dise confidemment à l'oreille que j'ai parfaitement bien réussi, que j'ai grandement obligé le public lui donnant des oeuvres si pleines de moralités et de subtiles pointes, que j'attribue des richesses aux rythmes capables de me faire passer pour divin, que j'attraperai la gloire où tous les autres veulent atteindre, et où pas un ne saurait parvenir, et qu'enfin il serait aussi difficile de trouver mon second ,comme de rencontrer deux Rois de France en l'Europe. Tous ces discours de vanité, et de flatterie n'auraient autre remerciement de moi, que celui que l'on peut faire a des gens que l'on reconnaît se moquer honnêtement d'un ami, je leur donnerais l'épithète d'esprits faibles plutôt que celle d'esprits forts, comme n'ayant pas assez de force pour me persuader une méconnaissance de moi-même : les défauts de mes ouvrages ne trouveront ni de louanges ni d'excuses dans les plumes d'autrui. Vous n'y trouverez point dans l'Avertissement au Lecteur ce que les Auteurs du temps ont coutume d'y mettre : Qu'ils savent faire une pièce en quinze jours, qu'ils n'avaient que quinze ans lorsqu'ils l'ont faite, que leurs amis les ont forcés à la faire mettre sous la presse, et sous l'assurance qu'on leur a donnée, quelle serait bien reçue que c'est un premier essai et qu'on doit espérer que quelque jour ils feront mieux : les autres diront que leur absence a causé le désordre, et les fautes qui se rencontrent dans leurs livres, qu'ils ont été imprimés à leur insu sur des copies malpolies qui leur avaient été dérobées, ou qu'ils avaient données a l'un de leurs amis, mais qu'à la seconde édition ils seront vêtus des robes de la merveille, et qu'on ne les reconnaîtra plus. Toutes ces raisons si anciennes, et tant de fois répétées pour faire trouver bonne une mauvaise chose, ne peuvent être appelées autrement que les honnêtes excuses de l'ignorance, le manteau de l'incapacité, la couverture de l'imperfection, le voile des petites imaginations la stérilité des bonnes paroles, le bandeau des rimeurs, et la folie des Poètes ; et pour moi, afin qu'ils sachent mon sentiment je conseillerais volontiers à ces esprits de donner plus de temps à la composition de leurs ouvrages, et de ne les entreprendre si jeunes, vu que leurs pointes, qui pour proprement parler, ne sont que métaphores hyperboliques forment des épines si piquantes, que leur honneur s'y écorche le plus souvent : il n'y a pas un pied de vers qui n'en prête deux aux lecteurs pour marcher sur la tête de leur vanité, ni pas un vers qui n'en fournisse quatre pour ronger ce qu'il y a de mal digéré dans leur travail de sorte que comme la chauve-souris à cause de sa difformité n'ose paraître devant le jour, ces ouvrages devraient demeurer enfermés, ou n'être mis en lumière que par le feu ; car pour moi je ne saurais flatter, je dis librement mes pensées ; on ne saurait donner trop de soin à un ouvrage qui paraît en public. Voici (Messieurs) une Pastorale où j'ai fait parler les personnages selon que la naïveté des champs les a représentés à mon imagination : j'ai beaucoup de fois repassé par dessus, j'ai corrigé quantité de choses, j'ai fait mon possible pour la polir, et empêcher qu'il n'y eut point de fautes remarquables, et si je puis vous assurer qu'elle n'est pas trop bien, que les oreilles délicates n'y trouveront point leur satisfaction, que les chercheurs de pointes en trouveront plus chez les vitriers que dans mon livre, et que les belles pensées, et les bons mots y sont clairsemés, et néanmoins pour m'instruire sur les divers jugements sans chercher la protection des grands, ainsi que beaucoup font, et qui s'imaginent que le nom de ceux à qui leurs livres sont dédiés excusent leurs fautes, et défendent leurs oeuvres de la médisance. Je vous faits présent (Messieurs) de cette pastorale, recevez-la telle quelle est, achetez la, ne l'achetez pas, lisez là, ne la lisez, pas, riez en, n'en riez pas : il y a longtemps que je fais profession de ne me soucier des louanges du monde, et que j'ai perdu la volonté de paraître habile homme, puisque j'ai reconnu avoir été ne pour ne l'être pas. Tout le contentement que j'espère donnant cette pastorale au public, est de vous faire voir par le compliment ordinaire que je suis véritablement,

MESSIEURS,

Votre très humble, et obéissant serviteur

L. C. D.

ARGUMENT

Amarille est jointe par mariage à Floridon qu'elle n'aime point sous promesse faite de l'advis de ses parens, et pour la contenter que Floridon ne cueillera le fruit de son amour, que six mois après le jour de leurs noces, pendant lequel temps Polydas fils d'une des Illustres maisons de Paris déguisé en Berger, et qui chérissait grandement Amarille, promettait de l'enlever secrètement, mais étant mandé à la noce avec une jeune Bergère nommée Lidiane, qui était venue avec sa mère demeurer à Vaugirard à cause des guerres qui étaient dans la Province de leur naissance. Polydas devient amoureux de Lidiane, oublie la promesse qu'il avait faiate à Amarille, et continue ses amours avec elle, nonobstant les jalousies d'Amarille.

Pendant que Polydas, Lidiane, Pysandre, Cleanide, et Amarille Bergers, et Bergères passent le temps à mille gentillesses, et tromperies amoureuses : Luciane mère de Lidiane ayant veu au travers d'une vitre Polydas qui baisait sa fille. Cette action lui donne suject de l'enfermer, Polydas désespéré de ne plus voir sa maîtresse, prend résolution de l'enlever, et pour cet effet lui ayant fait savoir par un mot de lettre que Pysandre lui porte (sans savoir ce qui était dedans) qu'elle se tint prête pour la nuit suivante de son dessein, il met la nuit le feu dans une grange, pendant que les villageois sont empêchés à l'éteindre, il l'enlève, et la mène au bord de l'eau, où s'étant trouvé un bateau, Lidiane sautant dedans, pendant que Polydas le veut lâcher, la corde rompt, le bateau emène Lidiane, et laisse Polydas à la rive dans des fâcheries étranges : elle cependant que l'eau entraînait toujours voyant une île proche d'elle, s'élance du bateau sur le sable, mais le pied lui glissant elle tombe en la rivière où à l'instant enveloppée des ondes à la vue de son berger, elle eut été noyée si deux pêcheurs qui de grand matin avaient tendus leurs filets, ne l'eussent repêchée.

Polydas qui croit qu'elle est morte se précipite dans la grotte des Démons, Amarille qui se doute qu'elle est trompée, voyant que Polydas était précipité, s'y jette pareillement, laissant tous leurs parents dans une confusion épouvantable, et enfin Lidiane repêchée, et ramenée par les pêcheurs au lieu où elle pensait retrouver Polydas, est à l'instant prise par les Députés de Vaugirard qui faisaient la recherche d'eux, par le soupçon qu'ils avaient que Polydas avait été le boutte-feu, elle est menée devant les juges qui lui font son procès, et quelques prières, et supplications que leur puissent faire les habitants du village, elle est par eux condamnée à être précipitée dans la même grotte des Démons, où étaient Polydas, et Amarille ; mais comme on vient pour exécuter cette sentence, l'ombre de Castrape Magicien, qui avait bâti cette grotte, sort tenant Polydas d'une main, et Amarille de l'autre sains et sauves, arrête l'exécution de cette condamnation, et faisant le récit de toutes leurs aventures, ordonne des mariages du bon homme Pancrace avec la vieille Luciane, dont les grotesques amours sont naïvement traitées, redonne Amarille à son Floridon Polydas à sa Lidiane, et Pyfandre à Cleanide, et par ces mariages inespérés calment les différents de tout le village, et leur cause une réjouissance publique.

A. D. D. L. R. D. L

Beautés de qui les yeux captivent les franchises

De tous les jeunes cours qui passent devant eux,

Si les vôtres ont l'heur que de n'être amoureux,

Du moins ne soyez plus à votre porte assises.

Tous ceux que vous blessez la voudraient voir fermée,

Plutôt que d'y trouver des objets de rigueur :

Et pour moi lors qu'amour m'y vint blesser le coeur,

Son feu devait aussi me réduire en fumée.

Aux Lecteurs

Messieurs vous ne l'entendez pas,

N'en faites de faux jugements :

Quand vous serez tous des Midas,

Vous entendrez mes sentiments.

Errata

Page 13, vers 4 lisez baise pour baiser p. 40. v.7. 1. sans vous veoir p.49.v.13. l. d'Orphee. p.53 v.18 et 19 l. affection au premier, et affliction au second. p.57.v.8. l. qu'un pour qu'en. p.58.v.10. l. faicts pour faictes. p.63.v.9. l. me parleront. p.101.v.15 l. seile pour sicle. p.107.v.10. l. qu'un pour qu'en.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

PANCRACE

Enfin le juste Ciel par un saint hyménée, De ma fille ce jour borne la destinée, Lui donnant un Berger digne d'affection, Autant riche de biens que de perfection ; Le plus sage et dispos de tout notre village, Et qu'on voit posséder le meilleur héritage : Outre ses grands troupeaux qui font dire aujourd'hui Que l'on en voit fort peu qui soient pareils à lui : Il sait le cours par coeur du grand éphéméride : Sur tous les différends des Bergers il préside, Avec un jugement si rempli de raison, Qu'il en sait plus que moi qui ai le poil grison. Le Juge de ce lieu le plus souvent le mande, Pour résoudre avec lui tout ce qu'on lui demande : Il a de la prudence et du savoir beaucoup, Il a l'invention pour empêcher qu'un loup N'aborde son troupeau, et sait un artifice Pour en toutes saisons accoupler la génisse. Ses brebis, son bélier, ses chèvres, et son chien, Il fait danser un branle, une courante, ou bien Jouant de son pipeau de cent sortes d'aubades Il leur fait dans nos prés faire mille gambades : Et puis quand il lui plaît, nos fillettes souvent Feront voir en dansant le derrière et devant, Par un charme qu'il fait, et bien d'autres merveilles, Ma fille à son bonheur n'aura point de pareilles : Et s'il n'était encor ce jourd'hui marié Les Nymphes de ce lieu l'auraient d'amour prié : Tant son corps est aimable en toute modestie, Ou la Nature agit en chacune partie, Grâces, beautés, vertus, forment son action, Bref, c'est le cabinet de la discrétion, Que je puis m'assurer d'avoir ce jour pour gendre, Ma fille, sotte un peu n'y voulait pas entendre, Et si elle n'eut craint le paternel courroux Elle ne l'eut jamais accepté pour époux. Un pasteur inconnu de nom et de lignée Avait si puissamment sa volonté gagnée : Que si je n'eusse bien ce jeune esprit pressé L'accord fait entre nous ne serait point passé : Mais ma foi maintenant la bécasse est bridée Encor que ce Berger vive dans son idée, Et que par un article écrit au compromis, Son amoureux époux ait par sa foi promis, Que de six mois entiers du jour du mariage, Il ne la pressera d'avoir son pucelage : Ceste clause pourtant ne m'afflige qu'un peu, Car je crois que la mèche étant auprès du feu Pourra bien s'enflammer si l'amour de ses ailes Peut faire de leurs cours sortir des étincelles, Ha ! Que ne peut l'amour, sa puissance peut tout Et des plus dédaigneux il sait venir à bout, J'espère dans neuf mois ou un peu davantage, Qu'ils verront d'un enfant accroître leur ménage Certes l'occasion fait naître le désir, Et je sais que ma fille étant à son plaisir Auprès de sa moitié, ne pourra dans la lice Passer une ou deux nuits sans ce doux exercice Car il est trop friand pour ne le goûter pas, Son berger est rempli de si charmants appas Qu'il ne l'aura jamais deux seules fois baisée, Que cet amoureux jeu ne la rende apaisée : Quand on voit de beaux fruits on en voudrait goûter, Je n'ai plus désormais de quoi me tourmenter Voici le lieu public où Pysandre s'apprête Pour se faire estimer le valet de la fête, La serviette en la main, le bouquet de muguet, Fait voir qu'il mènera le second branle gai, Le premier par sus tous à moi seul je réserve, Et par discrétion l'honneur me le conserve, De tous ceux qui ont bu un peu trop sans raison, Il n'en est demeuré que deux à la maison : Le Berger Petrolin et sa femme Macée, Mais discourant ainsi de pensée en pensée, Je retarde beaucoup, sans doute l'on m'attend Ce murmure ici près et ce bruit que j'entends,

On fait du bruit derrière le théâtre.

M'annonce leur venue, il faut que je m'avance Afin que par la main je la mène à la danse, Je viens de donner ordre au souper préparer Pendant que ces amants pensent à leur parer.

Dispos : Il signifie, qui est agile, léger, qui se porte bien. [F]

Brider la bécasse : attraper, tromper quelqu'un. [L]

Lice : Champ clos, carrière où combattaient les anciens chevaliers. On dit au propre comme au figuré, qu'un homme fuit la lice, quand il évite le combat, ou la dispute. [F]

Branle : se dit figurément du commencement d'une affaire, lorsqu'on la met en train d'aller, qu'on lui donne le premier mouvement. [T]

SCÈNE II.

FLORIDON

Ravi dans un bonheur qui me suit à la piste, Qui condamne ma peine et ma fortune assiste, Qui me promet encor des plaisirs non-pareils, Que j'espère goûter entre les deux soleils Qui premiers paraîtront dessus notre hémisphère, Bref qui me donne en fin les biens qu'amour confère. Puisqu'aujourd'hui je sors des liens du tourment, Je me puis dire heureux plus que pas un amant Amarille est l'objet où butte ma victoire Amarille est le Ciel où se borne ma gloire, Amarille est le point de ma félicité, Amarille est le prix de ma fidélité, Amarille est le bien que mon esprit désire, Amarille est le centre où ma fortune aspire. Amarille en un mot, est tout ce que je veux Et son coeur et le mien n'en feront qu'un des deux Que de contentement quand une flamme égale Partage ses douceurs sur une amour loyale, Je pensais qu'à regret elle eût donné sa foi Qu'un Berger inconnu qu'elle a vu depuis moi, Eut dans son jeune coeur allumé quelque flamme, Mais ce contentement me demeure dans l'âme, D'avoir vu cet amant perdre en un même jour Le loyer de sa peine avecque son amour, À sa confusion nos lois sont mutuelles Et le refus qu'a fait ce miracle des belles : Ce tableau raccourci de toutes raretés, Dont Vénus et l'Amour admirent les beautés : N'était que pour masquer son dessein d'une feinte, Que ce qu'elle en faisait n'était que par contrainte Afin que l'étranger n'accusât son esprit D'avoir trop peu d'amour à son désir prescrit, Cette ruse m'a plu autant qu'on saurait dire Mais le voici qui vient, et moi je me retire, Aussi bien l'on m'attend, sans moi l'on ne peut rien, Amour guide mes pas vers l'objet de mon bien.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Pancrace, Polydas, Lidiane, Floridon, Amarille, Luciane, Pysandre, Cleanide.

PANCRACE

Sus c'est assez branler Messieurs les violons, Donnez nous la gaillarde, ou bien les Pantalons.

On joue la gaillarde que Pancrace danse avec Luciane.

Gaillarde : Nom d'une ancienne danse française. Le pas de danse qu'on nomme pas de gaillarde, est composé d'un assemblé, d'un pas marché et d'un pas tombé. [L]

POLYDAS

Bergers permettez moi la faveur excellente, Qu'avec cette beauté je danse une courante.

Courante : Ancienne danse très grave, qui se dansait sur un air à trois temps. Elle commençait par des révérences, après quoi le danseur et la danseuse décrivaient en pas de courante une figure réglée qui formait une sorte d'ellipse allongée.

PANCRACE

Les jeunes amoureux que de grâce et d'adresse

Les bergers et bergères donnent chacun une courante.

Chacun mène danser et baiser sa maîtresse.

POLYDAS remenant Lidiane à sa place

Belle nymphe excusez mon importunité.

SCÈNE V. Amarille, Polydas.

POLYDAS

Si jamais amoureux a souffert des tourments Parmi le bal, la danse, et les contentements, Je pense avoir senti plus de mal en mon âme, Que n'en ont enduré ni Pâris, ni Pyrame, J'ai tout seul supporté dedans ma passion, Des tourments plus cruels que n'endure Ixion, Me voyant engagé dans un respect de crainte, Qu'aucun par un soupir ne connût ma contrainte. Mais enfin dégagé de ce piège tendu, Je puis plaindre mon mal et sans être entendu, Ni vu de cet Argus, mais des yeux de Diane Moins belle en vérité que n'est ma Lidiane, Je puis chanter tout haut sa gloire et ses appas, Ô bons Dieux ! Qu'ai je dit, parlons un peu plus bas. J'aperçois Amarille, ha ! Ciel, si cette belle M'a ouï, elle dira que je suis infidèle, Il faut feindre pourtant pour ôter le soupçon, De m'avoir entendu parler de la façon : Hé Dieux, où va si tard une belle épousée ? Viens-tu mon coeur ici, afin d'être baisée : Encor une ou deux fois avant que ton mari Prenne même faveur que moi ton favori.

Ixion : roi des Lapithes, fit périr par surprise Déionée, son beau père, pour n'avoir pas à acquitter une dette contractée envers lui, et fut pour ce crime chassé de ses États. Personne ne voulant le purifier de ce crime, il ne trouva l'hospitalité que chez Jupiter dont il excita la pitié. Mais il essaya de séduire Junon. Jupiter substitua à sa femme une nue à laquelle il donna la forme de la déesse. S'étant convaincu des projets criminels d'Ixion, il le précipita dans les Enfers, où il faut attaché sur une roue qui tournait sans cesse. Du commerce d'Ixion avec la Nue naquirent les Centaures. [B]

Argus : personnage de la mythologie gréco-romaine, c'était un géant qui avait cent yeux dont cinquante ouverts pendant que cinquante étaient fermé et dormaient.

AMARILLE

Tout beau, Berger, tout beau, votre créance est vaine, Sachez que ce sujet nullement ne m'amène.

Créance : Opinion, sentiment, foi. Voir Croyance. [F]

AMARILLE

Rien moins.

POLYDAS

N'as tu point peur que dedans un hallier Quelqu'un se soit caché, qui cruel et profane T'enlàve.

Hallier : Celui qui garde les marchandises déposées dans une halle. Marchand qui étale aux halles. [L]

AMARILLE

Prend garde que quelqu'un n'arrive à l'impourvu,

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lidiane, Polydas.

LIDIANE

Que celui est heureux qui lors de sa naissance, Perd aussitôt le jour qu'il en a connaissance : Il ne se voit sujet aux rigueurs du destin ? Et n'est point du malheur le renaissant butin, Les disgrâces d'amour à nous autres communes, Ne troublent son repos d'aucunes infortunes : Jamais en son esprit il n'est inquiété Si ce n'est pour louer la juste Déité : Alors qu'il reconnaît que ces pieux offices Ne peuvent de Jupin payer les bénéfices : Hélas pauvres mortels à combien de tourments, Sommes nous destinés depuis les deux moments Que nous sommes conçus et produits sur la terre, Toutes sortes d'ennuis nous vont livrant la guerre : Jusqu'au dernier soupir qui cille nos deux yeux D'un sommeil éternel qui nous rend glorieux : Ô mort combien de fois depuis que je suis née, Ai-je désiré voir trancher ma destinée ! Je n'avais pas encore l'usage de raison, Lors que je commençai de goûter le poison. Des douloureux regrets d'une fuite causée, Par les guerriers exploits du Prince de Luzée : Et puis de temps en temps les plaintes, les douleurs, Les disgrâces, le mal, bref infinis malheurs, Compagnes en tous lieux m'ont suivis à la piste. Mais laissons ce parler, il est un peu trop triste. S'il fallait de mes maux réciter tout le cours, Trois jours ne suffiraient pour un si long discours. L'on dit qu'il n'y a rien qui soit plus agréable Que de penser à ceux dont le corps est aimable : Et qui par les attraits de leurs perfections, Ont fait naître en un coeur quelques affections : Aussi, pour divertir mon esprit des pensées, Qui me font toujours voir mes fortunes passées, Je veux l'entretenir sur les charmants appas, Et parfaites vertus du berger Polydas. Mon_Dieu qu'il est aimable et qu'il a bonne grâce, La beauté de l'esprit correspond à la face : Ce miracle d'amour a des yeux ravissants, Et dans ses cheveux d'or s'enchaînent tous mes sens. S'il est aussi constant comme il est agréable, Certes en vérité son corps est adorable : Et je croirai plutôt que ce soit quelque Dieu En berger déguisé, qu'un pasteur de ce lieu. Toutes ses actions et sa docte éloquence, Font voir que d'un pasteur il n'a point pris naissance : Son port plus relevé que cette nation, Monstre qu'il tire lieu de notre extraction : C'est peut être un Seigneur, que quelque sujet porte À délaisser la Cour déguisé de la sorte : N'importe tel qu'il soit, il promet de m'aimer ; Aussi son bel objet a su mon coeur charmer De telle passion, qu'une amour réciproque Ne veut que mon désir jamais ne la révoque : Je serai très heureuse et lui sera content, Nos coeurs changés en un, sera toujours constant. Personne ne saurait empêcher votre envie, Mais n'aperçois-je pas ce Soleil de ma vie, Ce Phénix des amants qui s'achemine ici ?

Jupin : terme burlesque. Nom que l'on donne à Jupiter en badinant, et dans le style burlesque, au lieu de celui de Jupiter. [T]

SCÈNE II. Pysandre, Cleanide, Polydas, Amarille, Lidiane, Floridon.

ÉCHO

Vite.

ÉCHO

Tôt.

ÉCHO

Hâte.

ÉCHO

Tiens.

ÉCHO

Garde.

ÉCHO

Oui.

ÉCHO

Meure.

ÉCHO

Partout.

ÉCHO

Menace.

ÉCHO

Bien.

PYSANDRE

Pas encore mon ange,

Elle le baise encore.

PYSANDRE

À quoi.

CLÉANIDE

Dansons,

LIDIANE

Hé bien.

PYSANDRE

Amarille tirez s'il vous plaît vitement.

Ils piquent dans un livre où ces quatrains sont transcrits.

LA FORTUNE à Polydas

L'amour qui captive votre âme, Vous fera jeter dans un trou, D'où sortant ainsi qu'un hibou,

Trou-Madame : Jeu d'adresse qui se joue avec des boules de bois sur une table.

Irez jouer au trou-Madame.

POLYDAS

À la cligne-mussette.

Cligne-mussette : Jeu d'enfant, auquel l'un d'eux ferme les yeux, tandis que les autres se cachent ; et il est obligé de les découvrir où ils sont cachés. [L] On dit actellement cache-cache.

AMARILLE

Nenni vraiment,

Nenni : adv. negatif. Nenni da, Nenni vraiment. Il est bas, il est quelquefois subst. fem. [F]

FLORIDON

Ni moi.

CLÉANIDE

Oui.

FLORIDON

Est-ce fait ? Est-ce fait ? Ô la plaisante histoire, Laissons pour mieux courir ma houlette d'ivoire.

Houlette : Fig. Poétiquement, l'état, la condition de berger. [L] La houlette est la bâton de berger.

ÉCHO

Voire.

ÉCHO

Oui.

ÉCHO

Sauve.

ÉCHO

Ici.

ÉCHO

Cherche.

ÉCHO

Adieu.

ÉCHO

Veille.

ÉCHO

Bonsoir.

ÉCHO

Passe.

ÉCHO

Coucou.

ÉCHO

Donne.

ÉCHO

Et tant.

ÉCHO

Elle.

SCÈNE III. Pancrace, Luciane.

LUCIANE, coiffée de nuit à la fenêtre

Bonsoir, bonsoir Pancrace, ha vraiment c'est trop tard.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Polydas, Pysandre.

POLYDAS

Apprête donc des pleurs pour ouïr ma fortune, Phébus hier au soir faisant place à la Lune, Retirait sa clarté du séjour des humains, Les faisant de chez eux reprendre les chemins. Et déjà par nos champs une pâleur nocturne Avait fait déloger les oiseaux de Saturne, Dont le funeste chant ne s'entend que la nuit Alors que le silence est éloigné du bruit : Les petits passereaux de leur tendre gorgette, De ma nymphe et de moi entonnaient la retraite, Après t'avoir quitté, ramassant nos troupeaux Nous les reconduisons jusque dans nos hameaux. Puis en me séparant de ma belle maîtresse, Je pris d'elle un baiser, et fuyant de vitesse : Contant je ne pensais que personne n'eut vu Mais sa mère, ô bons Dieux qui m'avait aperçu Au travers d'une vitre accourt et vient à elle : Et de quelques soufflets outragea cette belle : Et non contente encor lui dit qu'elle fera, Que de six mois entiers elle ne sortira : Juge donc si j'ai pas vrai sujet de me plaindre Je n'en eusse rien su sans le berger Philindre : Qui son proche voisin m'a récité ce fait, Donc je puis accuser la Lune du forfait : Car si elle eut permis sa lumière éclipse, Comme au temps qu'un berger vivait dans sa pensée. Cette vieille Alecton n'eut vu la privauté De laquelle j'eusse envers cette beauté : Ô astres inhumains pensant à ce dommage, Je crève de dépit à peu que je n'enrage : Vois donc cher compagnon si je n'ai pas sujet, De quoi me tourmenter en perdant cet objet.

Gorgette : Petite gorge.

Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Euménides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mère Clytemnestre. Voir la tragédie "Les Euménides" d'Eschyle.

SCÈNE II. Amarille, Floridon.

FLORIDON

Que je suis malheureux sous la loi d'Hyménée.

Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]

SCÈNE III. Luciane, Pancrace.

LUCIANE

Ha ha malicieux, vous savez des nouvelles Autant que la Gazette.

Gazette : petit imprimé, cahier, feuille volante, qu'on débite toutes les semaines, qui contient des nouvelles de toutes sortes de pays. [F]

LUCIANE

Le voici.

PANCRACE

Parlons bas.

PANCRACE

Quoi ? C'est ce jeune drôle, Qui nos filles cajole et tout chacun contrôle : Je le veux envoyer là-bas faire l'amour.

Faire l'amour : Dans les pastorales et dans le langage du XVIIème siècle, faire l'amour est synonyme de courtiser, conter fleurette, se cajoler et au mieux s'embrasser.

SCÈNE IV. Pysandre, Lidiane.

PYSANDRE

Pysandre.

SCÈNE V. Luciane, Pancrace, Polydas, Pysandre.

PANCRACE

Je vous veux remener

Polydas et Pysandre paraissent à un bout du théâtre sans voir Pancrace et Luciane.

Mais qui sont ces bergers que je vois cheminer Là bas dedans ce pré proche de ces logettes.

LUCIANE

Oui.

PANCRACE

Telle rodomontade est l'espoir d'un niais : Ô le grand emballeur !

Rodomontade : Vanterie, ou menace vaine et sans fondement. [F]

PANCRACE

Où est ma hallebarde ? Je mettrais tout d'un coup sa tête par morceaux.

Hallebarde : Arme d'hast offensive ; composée d'un long fût ou bâton d'environ cinq pieds, qui a un crochet ou un fer plat et échancré aboutissant en pointes, et au bout une grande lame de fort forte et aiguë. [F]

PANCRACE

Adieu jeune badin, adieu goguelureau, Crois que tu dois la vie aux yeux de Luciane.

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprés des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

POLYDAS

Adieu vieil escargot, Compagnon de Silène, engeance de magot.

Silène : Demi-dieu, fils de Pan et d'une nymphe, père nourricier et compagnon de Bacchus. [L]

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

SCÈNE VI.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYDAS, tenant un flambeau allumé

Déesse de la nuit aux amants favorable Qui bornez leurs désirs d'une gloire durable : Et pour les assurer dans leur contentement, Faites cacher du ciel le plus bel ornement. Si jamais amoureux eut besoin de votre aide C'est moi qui dans vos bras va chercher son remède : C'est moi dont le dessein ne peut être caché, Si du sommeil glissant chacun n'est attaché : Morphée, c'est à toi que je fais ma prière, Puisque tu as pouvoir de clore la paupière : Des humains d'ici bas, faits, morne déité, Que mon désir parfait se trouve exécuté : Sans être découvert d'aucune créature, Favorise l'amour et la mère nature : En me faisant plaisir tu les obligeras, C'est un de leurs sujets qui te tend les deux bras. Un Prince connaissant son serviteur fidèle, Menacé d'un malheur, épouse sa querelle : Pour rompre s'il se peut le piège à lui tendu. Moi qui du Dieu d'amour suis esclave rendu, Si je reçois faveur de ta bonne assistance, Ce Dieu t'en donnera la juste récompense : Puisque de ses sujets portant titre d'amant, Jamais nul comme moi n'aimât si constamment. Puissantes déités qui savez ma détresse, Courtois permettez moi d'enlever ma maîtresse, Vous savez le dessein que j'ai fait depuis peu De mettre cette nuit dans son logis le feu : Afin que cependant qu'on le voudra éteindre, Je la puisse enlever sans la poursuite craindre : Me voici prêt, bons Dieux de le mettre en effet, Ce flambeau que je tiens le va rendre parfait : Sus voilà le logis puissances tutélaires, Embrassez s'il vous plaît l'état de mes affaires.

Il met le feu.

Or sus le feu s'allume et peut longtemps durer, Je me veux un petit à l'écart retirer : Et lorsque je verrai au plus fort de l'orage Chacun courir à l'eau pour sauver le village, Prenant l'occasion ferme au poil inconstant, J'irai ma Lidiane enlever à l'instant.

Morphée : Terme de mythologie. Le fils du Sommeil, et le dieu des songes. Être dans les bras de Morphée. Les pavots de Morphée. Morphée avait versé sur lui tous ses pavots. [L]

SCÈNE II. Luciane. Pancrace, Pysandre, Troupe de Pasteurs.

PANCRACE, nu en chemise avec une lanterne

Où est-ce ?

SCÈNE III. Polydas, Lidiane.

POLYDAS

Attend chère moitié je vais courir après, Ha ciel pas un bateau ne se montre ici près, Cette rive paraît en être dépourvue, Ou bien l'obscurité les cachent à ma vue : Non je n'en trouve point, encore par malheur, Diane peint le ciel d'une noire couleur, Des nuages épais éclipsent ses lumières, Les yeux du firmament ont fermé leurs paupières : Mon flambeau jusqu'ici ne peut plus éclairer Bref tout semble en effet contre moi conspirer : Justes Dieux que ferai je à ce coup d'infortune Ces astres inhumains, cette inconstante Lune : Pour ne voir ma douleur ont voilé leurs clartés, Ô cieux que puis-je faire en ces extrémités : Sinon suivre de l'oeil ma colombelle aimable, Et voir si quelque Dieu lui sera favorable : Non, sourds vous avez tous sur la face un bandeau, Ha destins qu'ai-je vu elle est chute dans l'eau Son flambeau s'est éteint aussitôt que sa vie, Venez rages des eaux qui me l'avez ravie, M'engloutir avec elle ô Dieux ! Ô Dieux ! Cruels, Rendrez vous mes ennuis et mes maux éternels : Oui puisque l'inclémence accompagne vos âmes Et qu'un jaloux amour vous brûle de ses flammes : Neptune, est-ce point toi qui m'a joué ce tour, Voyant ce cher objet plus beau que n'est le jour. Se mirer dans tes eaux sans doute son mérite, T'a fait mettre en oubli Thesis et Emphitrite : Indubitablement ses attraits ravissants, Ont surpris tes esprits et charmé tous tes sens : Mais quoi ? Puis-je endurer un affront si sensible, Il le faut malgré moi puisqu'il est impossible De se pouvoir venger d'un Dieu ni d'un démon : Peut être n'est-ce toi, mais quelque Palémon Ou autre déité surprise de ses charmes, Jupin assistez moi de vos divines armes : Autrement je dirai ce qui semble en effet, Que vous participez au tort que l'on m'a fait : Hélas où sont des Dieux la clémence et l'estime On les voit aujourd'hui favoriser un crime, Commis en mon endroit, ô ciel quel crève coeur Ô rage, ô désespoir, ô malheur, ô fureur, Démons larves horreurs, Errines, Euménides, Gorgone, Atropos, monstres Achérontides, Venez mettre mon corps en cent mille morceaux Les dieux qui souffrent tout auteurs de mes travaux, Vous en donnent pouvoir, leur coeur inexorable Refuse son secours au pauvre misérable : Ô iniques destins, ô sort malencontreux, Infortuné berger, déplorable amoureux : Polydas Polydas sus il faut que la Parque Te fasse maintenant passer la triste barque : Choisis de quelle mort tu veux donques mourir L'eau, le fer, ou le feu, peuvent tes maux guérir : L'eau, si je m'y jetais Neptune aurait la gloire, D'avoir par dessus moi emporté la victoire : Le fer est trop sanglant, mon homicide main Me ferait à jamais estimer inhumain. De mourir par le feu je ne m'y puis résoudre, Jupin se venterait que ce serait son foudre : Qui aurait consommé mon coeur et mes poumons, Choisissons donc plutôt la grotte des Démons : Le jour qui peu à peu recommence à paraître, L'a fait proche de moi à mes yeux reconnaître. Je veux sans différer me jeter au milieu, Adieu pauvre pays, adieu malheureux lieu : Souviens toi quelquefois de l'amour mutuelle De ma Nymphe et de moi, ha mon mal renouvelle, Je veux avant mourir graver sur mon tombeau, Quelques funèbres vers avecque ce couteau :

Il grave quatre vers sur son tombeau qui seront lus par Amarille.

C'est assez, sus Démons de cette grotte sombre Recevez moi là-bas et faites que mon ombre Ne reçoive aucun mal sans l'avoir mérité, Pesez mon innocence et ma fidélité. Surtout permettez moi qu'en la plaine Élizée Je voie la beauté qui m'a la mort causée.

Il se précipite.

Colombelle : Petite colombe, au propre et au figuré. [L]

Amphitrite : Terme de mythologie. Déesse de la mer, et, poétiquement, la mer elle-même. [L]

Palémon : Nom de berger dans les pastorales. [L]

Jupin : terme burlesque. Nom que l'on donne à Jupiter en badinant, et dans le style burlesque, au lieu de celui de Jupiter. [T]

Errynies : personnages de la Myhtologie autrement nommées Furies.

Larve : Terme d'antiquité. Génie malfaisant, qu'on croyait errer sous des formes hideuses. [L]

Atropos : L'une des trois Parques qui tenaient les ciseaux qui coupaient le fil de la vie des hommes.

SCENE IV.

LUCIANE

Accablée d'ennuis, de maux, d'afflictions, De douleurs, de malheurs, le but de passions, À qui me dois-je plaindre en ces peines extrêmes, M'adresserai-je à vous divinités suprêmes Ou aux hommes mortels l'ouvrage de vos mains Non car votre pouvoir s'étend sur les humains : Ils ne peuvent sans vous agir en nulle sorte, C'est c'est donc contre vous que ma plainte se porte, Puisque vous permettez qu'on viole les lois, De douceur et d'amour envers moi cette fois J'avais toujours vécu d'une telle manière, Que je n'espérais pas sentir votre colère : Las qu'ai-je fait (bon dieux) pour voir contre raison, Enlever mon enfant et brûler ma maison : Par un traître pasteur un méchant, un perfide, Un brûleur de maisons un voleur homicide Que ne le tiens-ici ha je jure ma foi, Qu'il trouverait sa mort quoi qu'il n'y eût que moi. Mes ongles et mes dent quoi qu'atteints de vieillesse, Sont encor assez forts pour punir sa jeunesse : Ô malheureux enfants, ô indiscrétion, Que tu nous faits souvent souffrir d'affliction, Ô ma fille faut-il qu'une amour effrénée, Fasse qu'à ce berger tu sois abandonnée, Ô folle, ô indiscrète, hélas tu ne sais pas La ruse, la finesse, et les pipeurs appas, Des hommes inconstants qui vivent sur la terre Ta lettre que tantôt j'ai trouvé sur ma chaire, Me transporte les sens quand tu me dits qu'un jour, Je te verrai au rang des Dames de la cour : Ô que ton sot espoir te causera de peine, Simple, crois-tu cela une chimère vaine, Avecque les serments d'un jeune courtisan, Pour une même chose on les tient à présent, Sans mentir j'ai regret que ton jugement louche, N'ait pu voir les abus de sa trompeuse bouche Va va méchante fille où te conduit le sort, Le ciel puisse bientôt me livrer à la mort : De peur qu'un mauvais bruit blessant ta renommée, Ne rende à tout jamais ma race diffamée, Ô Dieux je n'en puis plus mes larmes et soupirs, Étouffent mes propos dedans mes déplaisirs. Retournons au hameau reste de l'incendie, Pour voir si à sauver le reste on remédie, Ô qu'une fille sotte est un fâcheux fardeau, Plutôt qu'en souhaiter j'élirais le tombeau Je m'en vais envoyer ma servante Pernelle, Pour voir si quelque part elle en aura nouvelle.

SCÈNE V.

AMARILLE

Pleure Amarille hélas ton malheur sans pareil, Que les larmes jamais ne sèchent dans ton oeil, Soupire incessamment ton douloureux désastre L'amante, sans repos l'injure de ton astre : Crie, gémis, plains toi, remplis l'air tout de pleurs, Pour émouvoir le ciel à plaindre tes douleurs Et faire que ton mal le rende favorable, Pour en punir l'auteur d'un foudre inévitable : Bon Dieux cela est juste et selon l'équité, Vous savez ma constance et l'infidélité : Du Berger Polydas et de sa Lidiane, Où êtes-vous Didon, vous crétoise Ariane. Venez voir le Pasteur qui cause mon ennui Comme le plus méchant qui respire aujourd'hui. Ce n'est point un AEnée encor moins un Thésée, Il est pire cent fois et d'humeur moins posée : C'est un traître parjure, un lâche, un imposteur, Un Amant infidèle un signalé trompeur. Bref je puis dire ici comme je conjecture, Que c'est le plus méchant qu'ait formé la nature : Nature je me trompe, ha il ne se peut pas, Tesiphone plutôt l'a enfanté là-bas : Nul mortel n'eut jamais une si mauvaise âme, Ô Dieux, ô Dieux, faut-il qu'en vain je vous réclame : Ne verrai-je point l'air se troubler de vos feux Pour consommer les os de ces deux amoureux : Non vous ne voulez pas, non vous avez envie De voir le désespoir triompher de ma vie : Je n'aurai pas ce bien que de les voir punir, Je serais trop contente à ce doux souvenir : Il faut auparavant que l'inhumaine Parque, Me fasse dévaler dans l'infernale barque Je le veux, je le veux, aussi bien desormais, Tout mon contentement serait mort à jamais : Je ne refuse pas de franchir la carrière, Immortels prononcez ma sentence dernière : Que sert de retarder le décret de ma mort, Est-ce pour m'affliger de plus fort en plus fort ? Ou pour vous accuser d'inclémence et de haine, Méritai-je le mal d'une si longue peine : Non, je ne le crois pas, vous estes des cruels Vous ne méritez pas l'amitié des mortels. Je veux présentement malgré votre puissance, En me donnant la mort apaiser ma souffrance : La grotte des Démons que je vois devant moi Va servir maintenant à guérir mon émoi : Mais quels vers sont gravés sur cette pierre dure, Approchez vous mes yeux, voyons quelle aventure Se pourrait être ici : car jamais on n'apprit Qu'il y eut en ce lieu quelque chose d'écrit.

SCÈNE VI. Pysandre, Cleanide.

SCÈNE VII. Floridon, Pancrace.

FLORIDON

Misérable berger qui vois ton espérance Mourir avec le fruit de ta persévérance : Misérable berger qui vois l'inique sort, Balancer ton destin dans les mains de la mort Misérable berger mille fois misérable, À qui le ciel refuse un effet secourable, Et qui n'a plus d'espoir que celui du trépas, Pipé dans le désir d'un amoureux appas, Regarde de quel fil on dévide ta trame, Dépossédé de biens, d'honneur, et de ta femme : Où pourras tu trouver désormais du bonheur, Qui puisse dans la joie emporter ta douleur : Le ciel n'en peut avoir, lui, la mer, et la terre, Contre toi conjurez te déclarent la guerre : L'enfer n'a plus de rage à verser dessus moi, De toutes ses horreurs je n'aurai plus d'effroi : Qu'il tonne, qu'il éclaire, et qu'en déluge abonde, Qu'il brûle l'univers, qu'il abîme le monde : Bref qu'il réduise tout en son ancien Chaos, Je supporterai tout et d'un ferme propos, Puis qu'en effet chacun employant sa rancune, Ne me saurait punir que d'une mort commune. Je ne m'étonnerai de toutes ses fureurs, Ô perfide Amarille ! Ô crédules erreurs ! Vous m'avez fait penser que les yeux de ma face, Pourraient avec le temps faire fondre sa glace : Vraiment elle eut raison quand elle dit un jour. Que la mort finirait le cours de mon amour : Je vois bien maintenant son dire véritable, La mort qui suit mes pas d'un dard inévitable, Dispute avec nature à qui triomphera Sur ma vie, et je crois que la mort gagnera : J'y suis tout résolu, car aussi bien de vivre, Et voir tant de malheurs à tous moments me suivre, Je souffrirais des maux pires que le trépas, Adieu donc Amarille et ton cher Polydas, Instruments malheureux des impudiques flammes, Exécrables amants, adultères infâmes : Vivez, vivez, contents à ma confusion, Pour mourir maintenant je prend l'occasion : Je la prends, non ferai cela m'est trop sensible, Il faut qu'à vous trouver je fasse mon possible : Afin de me venger comme vous méritez, Dieux où est maintenant l'excès de vos bontés : Où repose ce feu qui réduit tout en poudre, Sera-ce l'innocent qu'on punira d'un foudre : Ha serait témoigner trop de sévérité, Astres, cieux, terre et mer, voyez l'extrémité : Ô me réduit le sort des lois de mariage, Vous en êtes témoins bois, prés, roc, et bocage : Admirez l'inclémence et le courroux des Dieux : Ô iniques arrêts ô sort injurieux Malheurs, tourments, ennuis, douleurs, soucis, rancunes, N'abandonnez jamais le cours de mes fortunes. Le décret immortel l'a ainsi ordonné, Je ne verrai jamais mon tourment terminé : Et si faut désormais qu'encor moins je l'espère, Hélas ! Où allez vous, pauvre infortuné père.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Lidiane, Les Deux Pêcheurs, Floridon, troupe de Bergers

SECOND PÊCHEUR

Adieu.

SCÈNE II. Le Juge, Le Procureur Fiscal, Floridon, et sa troupe, Lidiane, Le Greffier.

LIDIANE

Le berger Polydas de qui j'étais maîtresse, M'a longtemps fait l'amour sans que comme j'ai su, Aucun de mes parents l'ait oncques aperçu. Mais un jour ramenant notre troupeau de paître, Arrive que ma mère étant à la fenestre, Vis ce jeune pasteur qui feignant de causer, Par surprise emporta de ma bouche un baiser, Ce qui la contraignit à me tenir captive, Malheur, cause à présent que tout ce mal arrive. Car ce pauvre berger ayant su ma prison, L'amour qui dominait ses sens et sa raison : Lui ouvre le moyen propre à son entreprise, Résolvant par le feu de mettre en franchise : Et de fait par un mot il me le fit savoir, Mais d'y remédier n'était en mon pouvoir : Car ne pouvant sortir pour calmer cette orage, Je dispose mes pas à suivre ce volage : Et l'heure étant venue et le feu allumé, Pendant que tout chacun de la peur alarmé : Pour l'éteindre courait aux rives de la Seine, Par un autre côté cet indiscret m'emmène : Nous cheminons tous deux jusques au bord de l'eau, Ou s'étant rencontré un seul petit bateau : J'y saute habilement, lui demeure à la rive, Afin de le lâcher, mais un malheur arrive : Le plus grand qu'un esprit se puisse imaginer, La corde se rompit et l'eau vient entraîner : Dans son fil le bateau où seule je demeure, Appelant du secours, je soupire, je pleure : Mais en vain tout cela car notre affection, Trouva par ce moyen sa séparation : Je n'ai depuis ce jour vu le berger que j'aime : Après je me trouvai dans un danger extrême : Car voyant près de moi une île dont l'abord, Me semblait fort facile à sauter sur le bord : Je me lance à l'instant sur le sable où je glisse, Et tombant dedans l'eau je souffre un tel supplice, Qu'il m'allait de la mort faire franchir le pas, Si deux pauvres pécheurs étants un peu plus bas Avecque leurs filets ne m'eussent repêchée, Et après que chez eux je fus un peu séchée : Je les priè tous deux de m'amener ici, Pensant y retrouver l'objet de mon souci. Mais je n'ai eu plutôt mis le pied sur l'arène Que surprise à l'instant devant vous on m'amène Voyez donc maintenant si je puis avoir tort, Et si vous me jugez coupable de la mort, Car tout ce que j'ai dit est aussi véritable Que le soleil nous voit sur la terre habitable : Et si j'ai parlé faux d'un seul point seulement, Que Jupin de ses feux me brûle en un moment.

LE GREFFIER

Pendant que les Juges opinent le Greffier dit.

Voyez que la jeunesse a peu de jugement, L'amour dans le péril l'a jeté librement, Bergers levez le nez à quoi prenez vous garde,

Les Bergers font feinte de regarder ce que le Greffier écrit.

Je ne saurais écrire alors qu'on me regarde.

SCÈNE III. Pysandre, Cleanide, Luciane.

SCÈNE DERNIÈRE. Le Juge, Lidiane, Luciane, Pancrace, Floridon, Pysandre, Cléanide, L'ombre de Castrape, Polydas, Amarille

LE JUGE

Non, non, n'en parlez plus, berger dépêche toi.

L'ombre de Castrape, sortant de la grotte, tenant Polydas d'une main, et Amarille de l'autre.

Demeurez malheureux cessez votre vengeance, Approchez ceste grotte et me prêtez silence : Je sors des noirs palus de l'abîme infernal, Pour venir empêcher votre dessein brutal : Je suis l'Ombre sans corps du renommé Castrape, Fils d'un Dieu, né d'un Roi, et neveu d'un satrape : Dont le pouvoir cogneu sur la terre en tous lieux, La fait craindre autrefois des hommes et des Dieux : Quand pour exécuter quelque rare entreprise, Il fallait par mon art captiver la franchise : De la terre, et la mer, du Ciel, et des enfers, Mettre les Dieux captifs, et les Démons aux fers. L'eau montait dans le Ciel, le Ciel était sur terre, Les Éléments tremblaient, j'enfermais le tonnerre. Bref, tout ce qu'impossible était au temps passé, Était aussitôt fait que je l'avais pensé : Mais parce qu'en ce lieu j'ai appris ma science, Que j'y fis mon tombeau, que j'y pris ma naissance : J'en ai toujours eu soin et ne désirant pas Qu'aucun malheur jamais vint troubler vos ébats, Je bâtis cette grotte où jusques à cette heure, Mon Ombre a presque fait jour et nuit sa demeure : Ayant prévu le mal qui devait opprimer Ces fidèles amants pour par trop leur aimer : Polydas ayant vu tomber dans la rivière, Sans espoir de secours son aimable bergère, Se vint précipiter dans cet antre fumeux, Puis Amarille après d'un esprit généreux, Voyant que ce berger oubliant sa promesse, Ne l'avait enlevée ainsi que sa maîtresse : S'y vint jeter aussi, mais moi les yeux au soin, Jugeant que de mon art ils avaient grand besoin, J'ai curieusement conservé leur personne, Mais entendez par moi ce que Jupin ordonne : Pour nourrir entre vous l'amitié désormais, Et dedans vos maisons faire régner la paix : Le Ciel veut que Pancrace épouse Luciane, Que Polydas aussi ait sa Lidiane. Pysandre, Cleanide et qu'aussi Floridon Prenne son Amarille et lui fasse pardon : Allez tous vivre heureux, gardez que l'imprudence, Ne vous fasse oublier cette sainte ordonnance : Chacun retrouvera son logis rebâti, Mes esprits diligents sont ce matin sorti : Avec commandement qu'avant la nuit prochaine Votre perte se trouve une chimère vaine : Souvenez vous toujours du grand bien que vous fait, L'ombre du grand Castrape admirable en effet, Allez jouir chacun des douceurs amoureuses, Je retourne au séjour des âmes bienheureuses.

2 040 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica