Tragédie en vers· Tragédie en Trois Actes
Antigone
Personnages
- CRÉON, roi de Thèbes
- HÉMON, fils de Créon
- ANTIGONE, fille d'OEdipe
- ISMÈNE, soeur d'Antigone
- UN OFFICIER DU PALAIS DU CRÉON
- GRANDS DE THÈBES
- PEUPLE THÉBAIN
- SOLDATS THÉBAINS
- TIRÉSIAS
- UN ENFANT, gui de Tirésias
- UN OFFICIER DE L'ARMÉE DE CRÉON
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le jour est à sa fin et la nuit commence insensiblement.
ISMÈNE
Quand je veux, Antigone, adoucir vos alarmes, Je n'entends que vos1 cris, je ne vois qué vos larmes. Avez-vous oublié qu'il vous reste mon coeur ?ANTIGONE
Nous traînons toutes deux une vie importune ; Ma soeur, quels sont les traits du céleste courroux Que le sort conjuré n'épuise pas sur nous ? Ces remparts, ce palais m'offrent toujours la trace Des malheurs renaissans d'OEdipe et de sa race. Chère Ismène, combien notre aspect douloureux, D'un père inconsolable attendrit les adieux ! Je crois le voir encor de sa main meurtrière Dans ses yeux tout sanglans éteindre la lumière ; J'ai vu ma mère, hélas ! s'enfermant au cercueil, D'un crime involontaire ensevelir le deuil . OEdipe, se penchant sur mon bras tutélaire, A cherché pour mourir une terre étrangère : Pour le suivre partout j'ai quitté mon berceau ; Je voulais m'enchaîner au pied de son tombeau ; Et lorsqu'en m'embrassant au terme de sa vie, Il veut que je retourne au sein de ma patrie, Mes frères, n'écoutant qu'un coupable transport, L'un contre l'autre armés vont se donner la mort,ISMÈNE
Le vertueux Hémon qui, dans cette journée, Doit conduire Antigone aux autels d'hyménée, Hémon, que votre coeur a nommé votre époux, De ces rivaux cruels arrêtera les coups. Il promit à vos pieds d'éteindre ces querelles, Ce flambeau malheureux des haines fraternelles, Qui jusqu'en nos foyers, de moment en moment, A porté la fureur de son embrasement . Polynice, Etéocle, en déposant les armes, Vont rendre le repos à Thèbes en alarmes ; Qui, nous verrons, ma soeur, refleurir à jamais Sur ses murs attristés l'olive de la paix. Eh !ANTIGONE
pour se disputer un sanglant héritage, D'un trône dégradé le dangereux partage, Par combien de revers, par combien d'attentats Polynice, Etéocle ont-ils marqué leurs pas ! Polynice, si cher à mes jeunes années, Auprès de qui j'ai vu croître mes destinées, Avec sa soeur porté dans le flanc maternel, Lui que j'aimai le plus, est le plus criminel . De drapeaux étrangers assiégeant ses murailles, Polynice a couvert Thèbes de fúnérailles . Notre deuil solitaire et l'autel de nos dieux. Et que notre famille, en forfaits si féconde, Doit pour les expier disparaître du monde .ISMÈNE
Que craignez - vous aux lieux où commande Créon Le frère de Jocaste et le père d'Hémon, Créon qui, dans l'horreur des guerres intestines, Du trône de Laïus répare les ruines ?ANTIGONE
Eh bien, quand je verrai mes frères s'embrasser, Je pourrai croire alors que mes maux vont cesser . Apprends, Ismène, apprends quelle sainte promesse Au sort de Polynice attache ma tendresse ! Qui, des plus chers objets quand on est séparé,, Nous fait vivre avec eux en pleurant sur leur cendre,SCÈNE II. ANTIGONE, ISMÈNE, HÉMON.
ANTIGONE
Hémon ! parlez ; mes frères...SCÈNE III. ANTIGONE, ISMENE, HÉMON, CRÉON, Grands de l'état, Vieillards, Soldats, Thébains qui portent des trophées.
CRÉON
Relevez, ô Thébains ! vos timides regards ; Un astre plus propice éclaire vos remparts ; Le bras de Jupiter a brisé la puissanceANTIGONE
Mes frères le demandent.ANTIGONE
Ne sont plus .CRÉON
Ciel !ANTIGONE, se laissant tomber sur un siége
J'expire !ISMÈNE
Ma soeur !ANTIGONE, en revenant à elle, à Hémon et à Ismène
Tous deux vous me faisiez espérer le bonheur !CRÉON
Nous avions embrassé le plus heureux présage, Et la paix descendait sur le champ du carnage ; Argiens et Thébains, long-temps si désunis, Ne se regardaient plus comme des ennemis Polynice, Étéocle, en un sombre silence, Semblaient, l'oeil abattu, dompter leur violence ; Mais leur abattement est ce calme trompeur Des éclats de la foudre affreux avant- coureur ; Ils s'agitent : soudain le feu qui les consume, La haine forcenée en leurs veines s'allume, Ils ont dit à-la-fois, dans leur brûlant transport : « Guerriers, c'est trop longtemps chercher pour nous la mort ; » A nos longs différends que notre bras suffise, l'un par Ils se portent tous deux des coups précipités. Leur sang coule à grands flots sans que leur front pâlisse ; Leur soufflant des poisons, combattaient avec eux. Étéocle, plus souple et penché vers la terre,PLUSIEURS ENSEMBLE
Tous nous le promettons.CRÉON, à Antigone
Veut par votre hymenée assurer son destin.SCÈNE IV. CRÉON, HÉMON, Soldats, Grands, Peuple.
SCÈNE V. CRÉON, HÉMON.
CRÉON
Mon fils, unique espoir que chérit ma vieillesse, Tu détournes tes yeux obscurcis de tristesse ; Tu portes dans ton sein un chagrin dévorant, Lorsque tu vas monter au trône qui t'attend !CRÉON
Que dis-tu ? viens, mon fils ; jette-toi dans mes bras ; La douleur et l'effroi ne t'y poursuivront pas .HÉMON
Ce corps abandonné qui crie au ciel vengeance, Croyez-vous qu'une soeur, qui gémit en silence, Du respect filial le modèle pieux, Qui seule épure l'air qu'on respire en ces lieux, Qui d'un sexe timide oubliant la faiblesseHÉMON
Mon père, pardonnez, si, malgré mes efforts, Je n'ai pu de mon coeur retenir les transports ! Plus que tout autre un fils doit à votre puissance Et sa soumission et son obéissance ;HÉMON
Menecée !CRÉON, avec égarement
Dans le fond de mon coeur j'entends ses cris funèbres ; M'arrachant au sommeil, je le vois sur mes pas Qui lentement s'avance en me tendant les brass ; Du coup qui l'a percé portant la cicatrice, Il me montre la place où frappa Polynice . Sur le champ de la mort des siens abandonné, Sans bûcher, sans cercueil, il fut trois jours traîné... Barbare, tu paieras un si sensible outrage ! Pourquoi, dieux des enfers qui secondez ma rage, Un tourment plus affreux ne peut-il exister ? Mon coeur pour Polynice aurait su l'inventer.HÉMON
Je vis et suis heureux d'être né votre fils . Craignez de soulever de nouveaux ennemis ; Adraste qui, cédant à l'amour de sa fille, Fit entrer Polynice au sein de sa famille, Ne repoussera point une veuve à genoux Qui lui demandera les cendres d'un époux ; Adraste, dont ces lieux ont senti la présence, De la Grèce assemblée échauffant la vengeance, Va venir de la guerre apportant le flambeau, A son gendre lui-même élever un tombeau .ACTE II
Le Théâtre représente la sépulture des rois de Thèbes. Au milieu des tombeaux on remarque sur le devant de la scène ceux de Jocaste et de Polynice.
SCÈNE PREMIÈRE. CRÉON, HÉMON, Peuple, Soldats autour du tombeau d'Étéocle.
SCÈNE II. LES MÊMES, UN OFFICIER DU PALAIS .
CRÉON
Parlez .SCÈNE III. Créon, Hémon.
HÉMON
Du ciel vous le voyez s'annoncent les desseins ; Il veille sur le sort des malheureux humains. De la main de nos dieux reconnaissons l'empreinte, Qui, lorsqu'en votre cour tout respire la crainte, Veulent nous enseigner par leur autoritéCRÉON
Les dieux n'honorent point la cendre d'un perfide Qui, la flamme à la main, dans sa rage homicide, S'arma pour les chasser de leurs temples déserts . La patrie et les lois sont les dieux que je sers. Que l'erreur à genoux enfante des miracles : Dans les conseils des rois il faut d'autres oracles.HÉMON
Quel qu'il soit, aux dépens de sa vie Songez qu'il remplissait la loi la plus chérie Écrite dans son coeur.HÉMON, éperdu
Qui, mon père ?...CRÉON
Quand par cet attentat ma puissance est bravée, Vous devez me venger.(A Créon. )
Antigone est sauvée. Le criminel, c'est moi : répandez tout mon sang.SCÈNE IV. LES MÊMES, ANTIGONE, ISMÈNE .
CRÉON
Antigone ici !ANTIGONE
J'obéissais aux dieux, plus puissans que les rois ; Les dieux m'ont enseigné ces lois inviolables Qui, descendant du ciel et comme eux immuables Gravant dans tous les coeurs leurs décrets éternels, Avant qu'il fût des rois régnaient sur les mortels.ANTIGONE
C'est moi seule ; écoutez : un Dieu fit dans mon sein Descendre le transport de ce hardi dessein. A pas pressés j'accours sur le champ des batailles Qui de tant de héros portait les funérailles . Partout je vais chercher les traces de ce sang, De ce sang malheureux qui circule en mon flanc. Des gardes imprimant le respect et la crainte, Enfermaient Polynice en leur terrible enceinte : Je leur dis : « Ah ! laissez la fille de vos rois >> Voir son frère, le voir pour la dernière fois ! >> Les gardes contemplant mes larmes suppliantes, Abaissent devant moi leurs lances effrayantes ; Mes larmes ont coulé dans leurs âmes d'airain, Et jusqu'à Polynice ils m'ouvrent un chemin. Il respirait encore ; et soit que ma présence Lui donnât pour me voir un moment d'existence, Il soulève sa tête et reconnaît sa soeur. « Antigone ! est- ce toi ? viens fermer ma paupière ; Viens, daigne m'accorder une grâce dernière : Que l'honneur du tombeau, par toi m'étant rendu, >Me console du trône où j'étais attendu ! » Il expire : je veux rendre à ses tristes restes Ces soins pour une soeur si chers et si funestes ; Mais la garde repousse un si tendre devoir, Forte de ma douleur et de mon désespoir, J'ose appeler des dieux les fureurs véngeresses ; Je prodigue les cris, les plaintes, les L'or, par qui tant de fois l'homme fut corrompu, L'or, sortant de mes mains, commande la vertu . « Soldats, que craignez-vous ? Adraste vous appelle : Ce monarque en son camp va payer votre zèle. » Tout-à- coup, éprouvant un sentiment nouveau, Dans cet instant l'un d'eux me remet un flambeau ; Ils partent, et de loin regardent avec joie La flamme du bûcher qui déjà se deploie. J'en dérobe la cendre à l'inhumanité ; Dans l'ivresse du zèle et de la piété, promesses ; Au temple de Pallas je me rend's, et j'y laisse Ce dépôt si sacré, trésor de ma tendresse . Je l'embrasse ; et bientôt, précipitant mes pas, Tranquille, je reviens mériter le trépas .(A Hémon. )
HÉMON
Mon père !...CRÉON
De ses mains que cette urne arrachée Ma soeur, que la faiblesse en impose au pouvoir ; la tombe.)SCÈNE V. LES MÊMES, excepté les Soldats qui ont emporté l'urne.
SCÈNE VI. LES MÊMES, UN OFFICIER.
SCÈNE VII. Les mêmes, excepté L'Officier.
ANTIGONE, se levant et reprenant courage
Le ciel se justifie, et ma voix qui l'implore Du pied de ce cercueil a monté jusqu'à lui . A ma plainte timide il prête son appui . Je puis donc te braver, je puis me montrer fière Du devoir qu'a rempli mon âme tout entière : Accourez, accourez ; venez, digne vengeur Venez rendre à ces murs leur première splendeur .CRÉON
Va, ce double forfait a condamné ta vie. C'est donc toi qui, d'Adraste excitant la furie, Veux couvrir tes foyers de carnage et de morts, Et nous immoler tous à tes fougueux transports . Gardes, que de sa soeur elle soit séparée, Qu'elle soit en ce jour au supplice livrée . Je ne la quitte point.ISMÈNE
Arrêtez ...HÉMON
Que cette criminelleSCÈNE VIII. CRÉON, HÉMON .
ACTE III
Le Théâtre représente une place publique ; le palais de Créon ; l'autel d'Apollon à la porte de ce palais ; les deux temples de Pallas . On voit dans le fond une caverne, et à l'entrée une pierre qui doit servir pour la fermer.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Créon, Hémon.
HÉMON
Seigneur, honorez moins mon zèle et mes efforts . Vous me permettez donc de vous nommer mon père !HÉMON
Vous ne m'avez offert un rayon de bonheur Que pour m'envelopper d'une nuit de douleur . De tous les Argiens l'audace est terrassée ; Adraste, consterné de sa grandeur passée, Ils se retraceront dans leur âme indignée De tous les souverains la gloire profanée . Un instant de pitié peut surprendre leur coeur, Et la pitié soudain se changer en fureur .CRÉON
Que m'importent les cris, les plaintes du vulgaire ? Apprends que des sujets empressés à nous plaire, Ne sont que l'instrument des volontés des rois . Antigone est coupable, elle a bravé mes lois .HÉMON
Qui n'aurait pas voulu commettre son offense ? Qui n'aurait pas voulu prendre ici sa défense ? Malheureux !HÉMON
Antigone périr ! Que vous m'aviez vous-même ordonné de chérir ! ... Dans cet affreux abîme Antigone enfermée, Vos bras du haut des cieux peuvent m'anéantir : Ma cendre, malgré vous, vivra pour la chérir. Accordez -moi, touchés de ma peine mortelle, A la place du trône une tombe auprès d'elle !CRÉON
Mon fils !CRÉON
Jamais...HÉMON
Mon bras ! Vous avez vu cette élite intrépide Croyez-vous aujourd'hui que leur zèle abattu Refuse d'obéir pour sauver la vertu ? J'ai payé de mon coeur la dette respectable ; Maintenant je me dois au malheur qu'on accable .CRÉON
Où vas-tu ?SCÈNE III.
SCÈNE IV. CRÉON, L'OFFICIER DU PALAIS.
SCÈNE V.
SCÈNE VI. Créon, Tirésias, conduit par un enfant, L'OFFICIER.
TIRÉSIAS, s'arrêtant au fond du théâtre, une main appuyée sur une colonne du palais
Séjour que je chéris ! palais pour moi perdu ! En entrant dans ces murs, ô lieu de ma naissance ! Par un charme secret j'ai senti ta présence ! Dieux ! laissez mes regards de ténèbres couverts ! Que voir autour de moi ? des crimes, des revers . Hélas ! pourquoi faut-il que ma bouche prononce Un oracle fatal que mon aspect annonce !TIRÉSIAS,
Lui-même .TIRÉSIAS
Oui, jusqu'en ton palais je viens te le prédire. Je fuis l'éclat des rois, je me rapproche d'eux Lorsque le ciel les frappe et qu'ils sont malheureux .TIRÉSIAS
La vérité. Les dieux, dans ma calamité, A mon âme ont daigné rendre cette clarté Qu'ils avaient arrachée à ma faible paupière. C'est aux rayons qu'en moi jette cette lumière Que les décrets du sort viennent se découvrir, Que je lis dans les coeurs et perce en l'avenir .TIRÉSIAS
Écoute-moi : frémis . Le plus sinistre augure Est venu m'effrayer dans ma demeure obscure Lorsque pour mon pays mon coeur formait des voeux. Au- dessus de mon toit, battu d'un bruit affreux, Des oiseaux de la nuit les ailes prophétiques M'ont annoncé l'horreur des misères publiques . Dans un temple voisin je porte mes terreurs ; J'immole une victime et la couvre de fleurs ; D'un feu sombre et mourant la victime enflammée, Se dessèche bientôt en cendres consumée ; Et long-temps fatigué de mes embrassemens, L'inexorable autel rejette mon encens. Je sentis cet effroi, lorsque dans la Phocide Laïus reçut la mort d'une main parricide ; Je sentis cet effroi quand sa femme, en ces lieux, A son fils vint offrir son lit incestueux.( Dans un accès prophétique. )
CRÉON, éperdu
La voix de ce vieillard et m'émeut et m'étonne ;TIRÉSIAS
L'hymen a dans le sang plongé son noir flambeau . Eh ! pour qui donc encore ouvre-t-on ce tombeau ? Un jeune homme, un héros vers le trépas s'avance : Le ciel a sur son front imprimé sa naissance .(Il tombe sur un siége, excédé de douleur et de fatigue. )
CRÉON
Reviens à toi.TIRÉSIAS
Créon !...CRÉON
Eh bienTIRÉSIAS
Frémis, frémis !TIRÉSIAS, se relevant et ramassant toutes ses forces
N'as-tu donc pas un fils ?SCÈNE VII. TIRÉSIAS, L'ENFANT, grande foule de Peuple.
****
Sur le trône il n'est plus qu'un bourreau sanguinaire Que le ciel vous donna dans des jours de colère . Le pur sang de Laïus que vous deviez chérir : Vous chassâtes vos rois du sein de vos murailles, Il vous manquait encor d'arracher leurs entrailles . Thébains, écoutez - moi ; de cet affreux serment Qu'ont prononcé la haine et le ressentiment, Des autels d'Apollon croyez le témoignage, Ma voix de ce serment aujourd'hui vous dégage .SCÈNE VIII. LES MÊMES, ISMÈNE.
ISMÈNE
Tombe cet appareil de l'inhumanité ! Retrouvant ses honneurs avec sa liberté, Ma soeur ici bientôt recevra des hommages, Du respect qu'on lui doit éclatans témoignages . Que vous allez rougir de l'avoir condamné Cet objet aussi cher qu'il est infortuné ! D'une foule cruelle en silence escortée, J'ai vu ma triste soeur dans une tour jetée. J'ai voulu pénétrer dans son séjour affreux, Et lui porter mes pleurs, seul bien des malheureux ; La foule me repousse, et craint que ma prière Ne puisse à ses liens ravir sa prisonnière ... Mais j'entends retentir : « Hémon est libre, Hémon A vu briser ses fers . » Je renais à ce nom ;SCÈNE IX. LES MEMES, ANTIGONE, conduite par des soldats.
ANTIGONE
Ismène ! ... elle est ma soeur, et d'OEdipe la fille ; Ne la punissez point d'être de ma famille .ANTIGONE au peuple
Un vieillard faible, aveugle ! OEdipe en ces climats ! Sors-tu de ton cercueil pour pleurer mon trépas ?TIRÉSIAS
Je ne suis point OEdipe, et veux être ton père. Je voudrais de ce peuple enchaîner la colère ; Mais qui peut résister à la fatalitéAux deux soeurs.
Quand je ne puis vous voir, ô filles si chéries ! Retrace à votre coeur sa douloureuse image ; Qui dans ces yeux fermés à la clarté des cieux, Retrouve encor des pleurs qu'il répand sur vous deux .Au peuple.
Vous n'êtes point émus : sa jeunesse, ses larmes A vos yeux vainement ont déployé leurs charmes ! ...ANTIGONE
Peuple ! Eh quoi, tu veux donc devenir mon bourreau ? Ma mère ! Je la vois s'asseoir sur mon tombeau ! Toi, Polynice aussi ! Mon frère, ta présence Offre à mon coeur déjà sa douce récompense ! Pour toi je vais mourir ; hélas ! sans notre amour Ce gouffre eût- il été mon éternel séjour ? Puisque ma soeur encor jouit de la lumière, Des victimes du sort que je sois la dernière ! Il est temps d'étouffer des regrets superflus ; Ma soeur, embrassez-moi, vous ne me verrez plus .Elle s'approche de la caverne.
Barbares ! vous osez l'arracher de mes mains ! N'ai-je donc pas le droit de subir ses destins ?ANTIGONE
Adieux !Elle descend dans la caverne ; avant de disparaître elle lève les yeux et les mains vers le ciel, et jette un dernier soupir ; une haie de soldats ferme l'entrée de la caverne.
SCÈNE X. LES MÊMES, HÉMON, s'élançant sur la scène à la tête de ses amis.
HÉMON
Qu'on la rende à la vie ! Mais je ne la vois point, me l'auriez-vous ravie ? Et vous ne craignez pas, ô tigres inhumains, Que dans des flots de sang je ne trempe mes mains, Et ne venge sur vous l'hymen et la nature. S'anéantir vos murs, prisons de l'innocence, La place où parmi vous je reçus la naissance, Le trône où les forfaits couronnent le pouvoir, Où j'ai trop de vertu pour prétendre m'asseoir : Je hais jusqu'à vos dieux puisqu'ils sont vos complices Et qu'ils ne troublent point vos affreux sacrifices . Qu'en a-t-on fait, cruels ? Hémon ! ô ciel ! c'est vous ! Ah ! j'ai senti du sort les plus terribles coups . Antigone !ANTIGONE, se soulevant et paraissant à l'entrée de la caverne tenant un poignard dont elle s'est percée
Ce poignard ...HÉMON, prenant le poignard
****************SCÈNE XI ET DERNIÈRE. Les mêmes, Créon, arrivant au bruit du tonnerre.
CRÉON
Il se tue.
Frappez, Thébains, frappez votre malheureux roi ; Au défaut de leurs bras, cieux, exterminez-moi ! Quel spectacle ! tout fuit, tout recule à ma vue ! Je ne suis plus qu'une ombre aux enfers attendue : C'est moi qui, dans ces murs rassemblant tous les maux, Des enfants de Laïus ai creusé les tombeaux.540 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0