Saynète en prose
Eux ! Saynète
Personnages
- HÉLÈNE
- ACHILLE
EUX !
Un salon japonais à l'Hôtel_Cosmopolite. Étoffes claires richement brodées d'attributs fantastiques. Lanternes de soie où sont peints des animaux et des fleurs de rêve. Au premier plan, à droite, un canapé bas et peu long. Derrière, un massif de chrysanthèmes multicolores et échevelés. Portes à droite, à gauche et au fond.
HÉLÈNE, toilette de mariée. Bouquet. Elle entre par la porte de droite et parle à son mari, resté dans la coulisse
Non, je vous en prie, laissez-moi seule. Je ne veux personne... pas même vous... Ce n'est qu'une migraine... et il ne me faut qu'un quart d'heure de repos, mais de repos absolu.
Geste d'au revoir. Elle s'assied sur le canapé.
Enfin ! Ici, du moins, l'on peut se ressaisir. Quelle journée énervante, et qu'un mariage est une chose banale ! À l'église d'abord, le supplice de la sacristie, le lunch ensuite ; et, ce soir, à l'Hôtel_Cosmopolite naturellement, après le dîner pour les parents, le bal pour les amis. Hélas ! De tout ce bruit et de tout ce monde je ne me soucie guère, et combien je suis loin du roman rêvé ! La messe de minuit discrète dans la chapelle familiale ; le discours intime et réchauffant du vieux prêtre qui vous a vue toute petite ; puis s'en aller au bras de son seigneur, sans autres témoins de son bonheur que les arbres du vieux parc, tandis que le clair de lune vous accompagne comme une princesse de féerie.
ACHILLE, surgissant derrière les chrysanthèmes qui le cachaient
Et moi aussi, madame, j'avais rêvé des noces moins banales : esprit fortement nourri de l'antiquité, j'aurais voulu parcourir Paris ensoleillé comme une cité de l'Attique, sous un ciel implacablement bleu ! Des éphèbes court vêtus et long chevelés nous auraient précédés en agitant des flambeaux symboliques (Oh ! rassurez-vous, je ne suis pas un voleur ; moi aussi j'ai une jeune femme qui m'attend à côté), et, derrière nous, une longue théorie d'hommes et de femmes, en des vêtements couleur de lys, de rose et d'hyacinthe, auraient crié : Hymen ! Hyménée ! !
HÉLÈNE, interdite
Adieu, Monsieur.
Elle se lève et se dirige vers la porte de droite, en laissant son bouquet sur le canapé.
ACHILLE
Quoi,vous partez déjà ? Restez donc un peu... Vous avez bien le temps.
Quand Hélène est sortie.
Hélas ! Les femmes sont bien toutes les mêmes. Moi, j'ai écouté son rêve... tout du long... avec la chapelle familiale, le vieux prêtre et le clair de lune... Je n'ai pas interrompu, moi !... J'ai été poli, moi... J'ai attendu que ça soit fini, et lorsque je veux lui raconter le mien, qui est incomparablement plus antique : Adieu, monsieur ! Oui, adieu.
Apercevant le bouquet oublié sur le divan.
Tiens ! Elle a oublié... Un pareil soir... Quelle étourderie !
Il va mettre le bouquet dans un vase.
HÉLÈNE, revenant
Pardon, Monsieur, je crois que j'ai laissé ici ?...
ACHILLE, prenant le bouquet
Le voici, Madame. Ne sachant pas au juste quand vous viendriez le chercher, j'ai pris la liberté de le mettre dans l'eau.
HÉLÈNE
Vraiment, je ne sais comment vous remercier. Adieu, Monsieur.
ACHILLE
Croyez bien, Madame, que votre départ précipité est un mauvais moyen de me remercier... Au surplus, je vous comprends : j'ai dû tout à l'heure vous paraître un personnage fou ?
HÉLÈNE
Je ne dis pas cela.
ACHILLE
Grossier peut-être ?
HÉLÈNE
Encore moins.
ACHILLE
Charmant alors ?
HÉLÈNE
Non plus... Extraordinaire, voilà tout.
ACHILLE
Ah ! Je l'attendais... Je l'attendais. Oui, extraordinaire ! Et tenez, après ce qui s'est passé, vous êtes en droit d'exiger mon histoire.
HÉLÈNE
Mais, Monsieur, je ne crois pas du tout...
ACHILLE
Oh ! N'y mettez pas de discrétion, c'est inutile : je vous la raconterai tout de même, PARCE QUE J'Y TIENS.
Hélène fait mine de s'en aller, il la retient.
Ah ! C'est que, voyez-vous, aux dernières paroles que vous avez prononcées en entrant ici, j'ai compris que vous étiez une victime..
Elle soupire.
Vous voyez bien, vous souffrez... Racontez-moi vos peines : à dire son mal, on souffre moins ; je veux vous confesser.
HÉLÈNE
Mais, monsieur, je n'ai rien à vous raconter... Vous abusez étrangement d'un hasard... que... que je n'ai certainement pas cherché. Si j'ai pu dire devant vous certaines choses très... personnelles, c'est que je ne me savais pas écoutée, et de là à vous prendre pour confident !...
ACHILLE
Mais, Madame, je n'étais pas venu ici pour vous écouter. J'étais là, madame, avant vous, pour fuir ma noce, qui est là, à deux pas, comme la vôtre, et qui m'assommait, comme la vôtre. Ce n'est pas la curiosité qui m'attire vers vous : c'est une sympathie très grande, très subite et un véritable intérêt. Les présentations sont inutiles entre nous : vous êtes la mariée d'à côté, je suis le marié d'à côté ; vous souffrez, moi aussi, et nous nous rapprochons ce soir, comme deux blessés sur le champ de bataille. Ainsi vous épousez un homme que vous détestez...
HÉLÈNE
Oh ! Que je déteste, c'est peut-être beaucoup dire... nous ne sympathiserons pas, voilà tout.
ACHILLE
C'est la même chose.
HÉLÈNE
Mon mari, Monsieur_Desbarres...
ACHILLE
Comment ! Vous épousez Desbarres ?
HÉLÈNE
Oui, vous le connaissez ?
ACHILLE
Moi ? Pas du tout ; mais puisque vous me le dites, je le crois.
HÉLÈNE
Mon mari, Monsieur_Desbarres, est un homme comme il y en a tant, hélas ! de nos jours, horriblement matériel, sans un grain d'idéal ; et vous jugez combien je serai malheureuse, moi qui suis une personne très romanesque et très sentimentale. Je vous avoue ces choses à vous parce que vous me comprendrez... mais je suis poétique au delà de toute mesure : c'est une maladie... je suis atteinte de poésie.
ACHILLE
Oui, une poésie galopante.
HÉLÈNE
C'est cela... C'en est au point que, les matins de printemps, à la campagne, j'ouvre mes fenêtres toutes grandes, pour que les oiseaux, dans les arbres, chantent avec moi et m'accompagnent.
ACHILLE
Joli... Cela manque même à la vitrine d'un éditeur de musique : "Rêves_roses_et_Lilas_blancs", transcription facile pour piano et chardonneret.
HÉLÈNE
N'est-ce pas ? Oh ! Vous êtes bon. Je suis la femme d'automne ; tout ce qui est indécis, vague, irréel, m'attire et m'enchante : les demi-teintes, les crépuscules, les tons mineurs. Aussi ne soyez pas étonné de me voir si triste ; j'aurais aimé un subtil poète, j'épouse un négociant grossier. Toute ma vie est brisée comme ce célèbre vase...
ACHILLE
Où meurt cette fameuse verveine. Ah, Madame ! C'est une verveine.
Se reprenant.
C'est une vraie veine de vous avoir rencontrée. J'avais déjà deviné tout ce que vous venez de me raconter.
HÉLÈNE
Dites tout de suite que c'est banal.
ACHILLE
Non, pas banal... prévu seulement. Je suis heureux de ce qui vous arrive.
HÉLÈNE
Vous n'êtes pas charitable.
ACHILLE
Oui, bien heureux, Madame, car je trouve en vous l'âme soeur de la mienne. Depuis longtemps je criais dans mon amère solitude : âme, ma soeur âme, enfin vas-tu venir ? Et vous voilà, vous êtes venue.
HÉLÈNE
Et je m'en vais.
ACHILLE
Non... vous ne ferez pas ça.
HÉLÈNE
Il le faut. Songez donc... Ma noce qui m'attend à côté ; mon mari doit être inquiet.
ACHILLE
Desbarres n'est pas un homme à s'inquiéter, et d'ailleurs il ne partira pas sans vous.
HÉLÈNE
Et puis, si l'on nous voyait !...
ACHILLE
Eh bien ! On pourrait se vanter d'avoir vu une chose peu ordinaire.
HÉLÈNE
Croyez bien, Monsieur, que cette raison ne me parait pas suffisante.
ACHILLE
D'ailleurs, il n'y a pas de danger. Remarquez que dans une solennité de ce genre il y a toujours deux sortes d'invités : les invités du côté du marié qui ne connaissent pas la mariée, et les invités du côté de la mariée qui ne connaissent pas le marié ; de sorte que si un invité à moi nous aperçoit il vous prendra pour ma mariée, et si c'est un invité à vous, il me prendra pour votre marié.
HÉLÈNE
Non, ma mariée.
ACHILLE
Oui, mon marié. Non, au fait, je disais bien, votre marié.
HÉLÈNE
Ah ! Oui, mon marié.
ACHILLE
C'est clair.
HÉLÈNE
Adieu.
ACHILLE
Non, Madame, vous ne pouvez pas partir ainsi. Vous m'avez raconté votre histoire, je vous la mienne.
HÉLÈNE
Je vous en tiens quitte.
ACHILLE
Non, non, Madame. Je ne veux pas que les gens qui me verront un jour passer dans la rue puissent dire : C'est ce monsieur, vous savez bien ce monsieur auquel on a raconté une histoire et qui ne l'a seulement pas rendue.
HÉLÈNE
Soyez sans crainte... Tout ceci ne sortira pas d'entre nous.
ACHILLE
Cette solution est inadmissible. Au surplus, ça ne sera pas long.
HÉLÈNE, fermement
Je vous assure que c'est inutile.
ACHILLE
Soit, partez, je vous suis, et, puisque vous refusez de m'écouter ici, je vous dirai ce que je veux vous dire au beau milieu de votre bal. Ah ! Vous ne me connaissez pas.
HÉLÈNE
Eh bien, racontez ; mais faites vite.
ACHILLE, invitant Hélène à s'asseoir
Tel que vous me voyez, Madame, je suis sorti le premier de l'École_Polytechnique.
HÉLÈNE, doucement ironique
Naturellement !
ACHILLE
Pourquoi naturellement ?
HÉLÈNE
Sans doute... Tout le monde sait que l'École_polytechnique est une école d'où, chaque année, deux cents jeunes gens sortent le premier : il suffit d'avoir lu quelques romans pour cela...
ACHILLE
Quand je dis que j'en suis sorti le premier, je veux dire que j'en suis sorti avant les autres, longtemps même avant les autres,... m'étant fait renvoyer deux mois après que j'y étais entré. D'après ces détails que je vous donne, n'allez pas surtout me juger comme un fruit qui se vante de sa sécheresse ; et, si je me suis ainsi montré réfractaire aux études abstraites et positives, ce n'est pas incapacité de ma part.
HÉLÈNE, très aimable
Je n'en doute pas un seul instant... Vous faites tout ce que vous voulez.
ACHILLE
Absolument ; mais je suis, comme vous l'homme des rêves et des nuages : en un mot, Madame, je suis poète.
HÉLÈNE, défaillante
Un poète !...
ACHILLE
Bien triste de vous avoir rencontrée trop tard.
HÉLÈNE
Je comprends : vous n'épousez pas la femme rêvée.
ACHILLE
Certes.
HÉLÈNE
Pourtant, vous étiez le maître de votre destinée, vous. Vous n'étiez pas, comme une jeune fille, emprisonné dans une foule de préjugés mondains et de conventions de famille. Lorsque nous donnons notre main, la plupart du temps on nous l'a forcée cette main... mais les hommes ! Et puis vous avez l'expérience, l'initiative même, tandis que nous...
ACHILLE
Hélas ! Comme vous, Madame, j'ai été emprisonné dans ces préjugés mondains et ces conventions de famille. Sans doute, plus que vous, je pouvais distinguer où j'allais ; mais bast... Tant que l'on fait sa cour, on ne voit pas l'imminence du danger, tout l'horrible de la situation. Et puis l'on se berce de l'espérance que le jour fatal n'arrivera jamais ; mais tout arrive, et devant l'inéluctable réalité qui surgit brutale et sans mystère, comme le bocage, on reste sans voix...
HÉLÈNE, pensive
Comme le rossignol. Oui... Monsieur_le_Maire remplit ici-bas des fonctions gratuites, mais terribles : au contraire du dentiste, c'est en arrivant devant lui que l'on s'aperçoit combien on a mal aux dents.
ACHILLE, rêveur
Mal de dents, mal d'amour...
HÉLÈNE
Je vous plains, Monsieur, atrocement...
Se levant.
Et je me sauve, parce que ma noce m'attend à côté ; mais croyez bien qu'à présent je vous quitte avec regret.
Elle se rassied.
ACHILLE
Et sans espoir ?
Il lui prend la main.
HÉLÈNE
Hélas !
Petit silence.
ACHILLE
Je crois rêver : il me semble que vous êtes ma femme, que c'est vous que j'ai eue à mes côtés, toute la journée. Comme vous, elle était tout en blanc.
HÉLÈNE
Je crois rêver : il me semble que vous êtes mon mari, que c'est vous que j'ai eu près de moi, toute la journée. Comme vous, il était tout en noir.
ACHILLE
Il me semble que c'est à côté de vous que j'entends ma messe de mariage, à la Trinité ! Talazac chante le Ô_salutaris, Johannès_Wolf joue du violon... puis nous partons, l'orgue joue la Marche_nuptiale.
Jean-Alexandre Talazac (1853-1892), ténor français.
Johannes Wolf (1869-1947).
HÉLÈNE
De Mendelssohn... C'est absolument comme moi. Il me semble que c'est à côté de vous que j'entends ma messe de mariage. Talazac chante le Ô_salutaris, Johannès_Wolf joue du violon.
Félix Mendelsosohn (1809-1847) : compositeur et musicien allemand. Il est l'auteru de la célèbre Marche nuptiale.
ACHILLE
À quelle église ?
HÉLÈNE
Notre-Dame_de_Lorette.
Notre-Dame_de_Lorette : église de 9ème arrondissement de Paris, rue de Chateaudun.
ACHILLE
C'est bien cela... Les mêmes artistes... C'est à deux pas : avec Gare_de_l_Est-Trocadéro, ils y étaient tout de suite...
Gare de l'Est-Trocadéro est une ligne de bus. C'est la ligne 30, toujours en service.
HÉLÈNE
C'est étrange... Après la messe, le lunch chez ma mère.
ACHILLE
Chez ma belle-mère, le lunch après la messe. Et ce soir, ce soir, à l'Hôtel_Cosmopolite.
HÉLÈNE
Le rêve continue... Le festin nuptial.
ACHILLE
Même menu sans doute ?
Tous deux tirent de leurs poches des menus et lisent.
Bisque renaissance.
HÉLÈNE
Truite saumonée.
ACHILLE
Sauce vénitienne ?
HÉLÈNE
Vénitienne.
ACHILLE
Quartier_de_marcassin_à_la_Nesselrode. Poulardes...
HÉLÈNE
À la Wagram ?
ACHILLE
Wagram. Marquise_au_kirsch.
HÉLÈNE
Bombe_Dame-Blanche.
ACHILLE
Gâteau_Trois-Frères.
Ensemble et très vite.
Corbeilles_de_fruits, bonbons, petits_fours !
ACHILLE, se jetant aux pieds d'Hélène
Oh ! Je vous aime ! ! !
Il lui prend les mains.
HÉLÈNE
Que faites-vous ?
ACHILLE
Je vous prends pour ma femme. Oui, je vous aime... Ah ! Soyez charitable... Que votre main droite ignore ce que fait ma main gauche ! Le rêve continue : je vous retrouve ce soir ; comme elle, vous êtes tout en blanc.
HÉLÈNE
Comme lui, vous êtes tout en noir.
ACHILLE
Hélas ! Deux mariages se ressemblent...
HÉLÈNE
Comme deux enterrements.
ACHILLE
Comme deux douches d'eau ! Ah ! Si vous m'aviez épousé, comme nous aurions été heureux ! Nous nous serions envolés bien loin dans une petite maison blanche, sous les bois. Oh ! Les longues promenades, les douces causeries, l'amour constant, la vie rêvée, le rêve vécu...
Il déclame.
Viens, nous serions très bleus, très fous, très japonais ! Ce bonheur intime et doux que tu méconnais, Enfant, tu l'apprendrais en des leçons subtiles, Dans la troublance et la neigeur que tu distilles. Viens ! Je t'emmènerais sans dot et sans trousseau. Ô rêve ! Ce serait très Jean-Jacques_Rousseau !Elle se lève.
Nous boirions du lait pur, nous ferions des aumônes, Et nous serions les protecteurs des anémones. Le soir, il est mauvais de se coucher trop tôt : Sans détour, devant Dieu, nous jouerions au loto. Quelquefois, avec un sourire qui taquine, Sans que cela soit vrai, je dirais que j'ai quine... Et ce seraient alors des contestations Sous le regard tremblant des constellations ; Tandis que moi, tout fier de t'avoir attrapée, Je ferais là-dessus des vers à la Coppée, Ô ma fleur de lotus, à tes genoux blotti. Puis, après le loto, nous lirions du Loti, Tout près de la lampe aux clartés familiales, Et je mettrais mes mains dans tes mains liliales. Ainsi nous coulerions des jours délicieux, Et de notre âme pure ascendrait vers les cieux Un parfum de vertu pour le mouchoir des anges !HÉLÈNE, très émue
Ah !... C'est des vers !
ACHILLE
Certes.
HÉLÈNE
Français ?
ACHILLE
Sans doute.
HÉLÈNE
C'est si beau qu'on ne le croirait pas !
ACHILLE
Oui... et au lieu de cela une existence incolore vous attend... Vous êtes enterrée vivante.
HÉLÈNE
Vous ne me consolez pas.
ACHILLE
Et quelles consolations pourrais-je vous offrir ? Condoléances superflues ! Devant les grandes douleurs, nous devons être muets comme elles, et nous ne pouvons que nous serrer la main en nous disant :
Achille et Hélène ensemble et se prenant les mains.
Pauvre amie ! Pauvre ami !
ACHILLE
Nous nous sommes mariés trop vite.
HÉLÈNE
Et pourtant, nous n'étions pas pressés ; à présent, le mal est sans remède.
ACHILLE
Sans remède, non. Cette rencontre à deux pas de nos noces respectives ne vous semble-t-elle pas providentielle ?
HÉLÈNE
Elle me semble ironique. Ah ! Si elle avait eu lieu vingt-quatre heures plus tôt. À quoi tient le bonheur pourtant !
ACHILLE
Mais il ne tient qu'à nous.
HÉLÈNE
Que voulez-vous dire ?
ACHILLE
Partons...
HÉLÈNE
Ensemble ?
ACHILLE
Sans doute... C'est toujours les idées les plus simples auxquelles on songe en dernier.
HÉLÈNE
Mais devenez-vous fou ? Vous ?... M'enlever !
ACHILLE
Parfaitement.
HÉLÈNE
Le jour de mon mariage ? Ça ne se fait pas.
ACHILLE
Alors, quand ça se fera-t-il ?
HÉLÈNE
Jamais... Adieu !
ACHILLE
Non, je ne peux pas vous laisser ainsi courir au malheur, au désespoir, au suicide peut-être, et vous livrer sans défense à ce Desbarres que je ne connais pas, mais que je déteste déjà... et que vous n'aimez pas, vous.
HÉLÈNE
Mais il m'aime... Lui ! Oh non, ce serait indigne... le tromper ainsi.
ACHILLE
Vous ne le trompez pas : il saura parfaitement à quoi s'en tenir... Au surplus, pour qu'il n'ait pas une minute de doute, vous n'avez qu'à lui laisser un mot, un petit mot : « Je ne vous aime pas, et je pars. » C'est simple comme bonsoir.
HÉLÈNE
Oh ! Ce n'est pas si simple que cela. Tout s'y oppose : mon honneur, mon âme droite.
ACHILLE
Balançoires, tout cela ! En fait de bonheur, l'âme droite n'est pas le plus court chemin d'un point à un autre. Aimez-vous mieux que je tue Desbarres ?
HÉLÈNE
Ciel !
ACHILLE
Aimez-vous mieux vivre toute une vie à ses côtés, avec l'image d'un autre dans la tête et dans le coeur ?
Sarcastique.
Évidemment ça se fait plus, et ça ne choquerait pas ce que vous appelez le monde.
HÉLÈNE
Vous êtes effrayant ! ! !
ACHILLE
Savez-vous comment les choses se seraient passées il y a cinq mille ans ?
HÉLÈNE, perdant la tête
Non, je ne sais pas, j'étais trop jeune...
ACHILLE
Eh bien ! Je serais venu, moi, l'homme primitif, sans vêtements...
HÉLÈNE
Oh ! Monsieur, j'espère que pour me parler vous auriez passé au moins une peau de tigre.
ACHILLE
C'est possible... Je n'en sais rien... Donc je serais venu près de vous, la femme primitive, j'aurais lu l'amour dans vos yeux prometteurs, et je vous aurais emmenée.
HÉLÈNE
Mais vous n'êtes pas l'homme primitif.
ACHILLE
Peu importe ! Que nous font en effet les civilisations, les progrès, les lois ?... Nous ne devons être conduits que par notre rêve, qui, lui, est éternel, hors des temps, hors des lieux. Viens !
HÉLÈNE, avec accablement
Je ne peux pas... Ça m'est tout à fait impossible.
ACHILLE
Adieu donc la petite maison blanche sous les bois, les longues promenades, les douces causeries, l'éternel duo d'amour, la vie rêvée...
HÉLÈNE
Le rêve vécu...
ACHILLE
Le loto...
HÉLÈNE
Le Loti. Oui, adieu tout cela. Ah ! C'est horrible... Et mon mari qui est là, à côté... Il va venir me chercher...
ACHILLE, tragique
Oui, le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie.
HÉLÈNE, à mi-voix
Nous avons l'air de jouer Hernani.
Accord.
Entendez-vous ?
Hernani est une pièce de Victor Hugo représentée pour la première fois le 25 février 1830 à la Comédie Française.
ACHILLE
Quoi donc ?
HÉLÈNE
Le cor.
ACHILLE
Non, c'est le dernier accord d'une valse bruyante, ou le cri lugubre de quelque tramway de nuit.
Roulement de voiture au dehors.
HÉLÈNE
Écoutez... On vient.
ACHILLE
Non, c'esT une voiture qui s'arrête à la porte... Elle nous emmènera loin, loin, loin. Viens comme tu es, peu importe, je t'emporte.
HÉLÈNE
C'est insensé !
ACHILLE
C'est charmant ! Choisis...
Montrant la porte du fond.
Ici la vie heureuse, l'amour, l'adoration, l'idolâtrie.
Montrant la porte de gauche.
Là, la vie bourgeoise, l'enterrement de ta poésie, de ta jeunesse, de ta beauté.
HÉLÈNE, après un long silence
Comment vous appelez-vous ?
ACHILLE
C'est trop juste... mon nom... le voici.
Il lui tend sa carte.
HÉLÈNE, lisant la carte avec peine
Achille ? ? ?
Achille est écrit en grec dans le texte.
ACHILLE
Achille... Oui, élève de Leconte_de_Lisle ; ACHILLE en grec, en français Achille. Comment vous appelez-vous ?
HÉLÈNE
Hélène.
ACHILLE, rayonnant
Ô joie ! L'enlèvement d'Hélène par Achille : c'est parisien, c'est grec, c'est antique, c'est moderne. Partons... Ils viennent... Ton mari... Ma femme.
HÉLÈNE
Mais qu'est-ce qu'ils vont faire, eux ?
ACHILLE
Eux, ils en feront autant !
Ils sortent par le porte du fond : au même moment, leurs deux noces apparaissent, l'une à la porte de droite, l'autre à la porte de gauche et poussant un cri prolongé.
LES DEUX NOCES, les bras au ciel
Aaaaah !
23 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica