Pastorale en vers
Délie
Représenté pour la première fois en 1667 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- DÉLIE, Bergère
- LICIDAS, Berger, Amoureux de Délie
- CÉLIANTE, Berger, Amoureux de Délie
- ORPHISE, Bergère, Amante de Céliante
- PHILÈNE, Berger, Amant de Délie
- FLORICE, Bergère, Amante de Philène
- CÉLIDAN, Berger de l'Île de Smyrne
- PÉRIANDRE, Envoyé du Roi de Thrace, pour le Tribut qu'il tirait tous les ans de l'Île de Scire
- GARDES DE PÉRIANDRE
Sire,
AU ROI.
Je ne présente à VOTRE MAJESTE que des Bergers, ne trouvant point de Grands Hommes dans l'Antiquité, qui approche d'un Monarque qui nous fait voir en sa seule Personne, tout ce qui a rendu leurs Noms Illustres. En vain, je tâcherais d'ébaucher votre Tableau sur le leur, vous n'avez de Modèle que Vous-même. Je sais que si je considère séparément les Fondateurs de l'Empire Romain, je verrai un courage en Romulus, digne d'éterniser son Nom ; une Politique en Numa, qui a fait, par la force des Lois et de la Raison, ce que son Prédécesseur avait commencé par sa Valeur ; et je verrai, enfin, Tullus, mettre par la magnificence de ses Bâtiments, la dernière main à cette Monarchie. Votre Majesté n'a pas fondé celle des Français ; mais par la grandeur de ses Actions, elle l'assure, et en étend les bornes. Elle ne donne pas des Lois à un nouvel État ; mais elle en réforme les abus : et enfin ses Bâtiments surpassent tous ceux de l'Antiquité. Si laissant Rome en son Berceau, je l'examine dans sa plus haute splendeur, pour y trouver des Crayons proportionnés à ceux qui doivent faire la Peinture de V. MAJESTE, je la verrai, toute superbe, me présenter la grandeur des Césars, et ses Victoires ; la Clémence d'Auguste, dans le Pardon de ses Ennemis ; la Sagesse de Justinien, dans l'Établissement des Lois ; et la Piété de Constantin, dans la Défense de la Religion : mais je ne verrai qu'en la seule Personne de V. MAJESTE toutes leurs Vertus ensemble, sans aucun de leurs Défauts. Je trouverai en Elle, un prince Victorieux, comme César, par sa propre Valeur ; Clément, comme Auguste ; Équitable, comme Justinien, dans la Réforme de la Justice ; et Pieux comme Constantin, en domptant l'Hérésie. Tant de Vertus, SIRE, m'imposent le silence ; et si j'ose, encore, parler, ce n'est que pour protester que je suis,
SIRE, DE VOTRE MAJESTÉ,
Le très humble, très obéissant, et très fidèle Serviteur, et Sujet.
AU LECTEUR
Comme tous les Auteurs se donnent trop de louanges, ou condamnent trop leurs ouvrages, et que je ne veux faire ni l'un, ni l'autre, j'aurais bien voulu ne point donner de Préface. Mais le Libraire qui a cru que cette Comédie aurait plus de débit, si je disais qu'elle a été représentée devant le Roi, a désiré que le Lecteur en fût averti. Je l'ai, donc, satisfait, sans avoir néanmoins la pensée pour cela, que sa Majesté l'ait trouvée belle. Ce grand Monarque n'étant pas moins Galant, que grand Politique et grand Guerrier, connait aussi bien les défauts d'un ouvrage, que ceux d'un Escadron et d'un Bataillon. Tout ce que l'ose dire, est que quelques Endroits ne lui ont pas déplu ; et que si je n'en étais assuré, je ne prendrai pas la liberté de lui en présenter l'Impression.
ACTE I
SCÈNE I.
LICIDAS, seul
Lieux charmants, aimable Séjour, Que je crus éloignés des chagrins de la vie, Bois, à qui si souvent, j'ai conté mon amour, Préparez un triomphe à la belle Délie. Beaux arbres, qui rendez ces Demeures si sombres, Tilleuls, qu'elle aime tant, hâtez-vous de fleurir : Et ne songez plus qu'à mourir, Quand elle quittera vos ombres. Favoris du printemps, agréables zéphyrs, Pour la mieux recevoir, répandez dans ces plaines, La douce odeur de vos haleines ; Et, si vous le pouvez, sans troubler ses plaisirs, Pour servir mon amour, portez-lui mes soupirs. Vous la verrez bientôt, puisque cette Bergère Vient, pour se promener, en ces lieux, chaque jour : Mais las ! Ce qui me désespère, Elle est insensible à l'amour. En vain, pour l'aimer moins, je fais tout mon possible, Mon âme, trop avant, a ressenti ses coups ; Et ses yeux ne sont pas moins doux, Pour avoir un coeur insensible.SCÈNE II. Licidas, Céliante.
CÉLIANTE, à part
Fuyons... Mais je vois bien qu'il m'a pu reconnaître.LICIDAS, à part
Tâchons de l'éviter... Mais il m'a vu, peut être.CÉLIANTE
Votre amour, bien plutôt, si j'en crois l'apparence, Vous faisait, d'un Ami, redouter la présence.LICIDAS
Vous devez me haïr.LICIDAS
Quoique nous soupirions pour la même Bergère, Comme elle nous paraît également, sévère, Sans cesser d'être Amis, il faut l'aimer, tous deux, Et ne nous rendre point, doublement, Malheureux.CÉLIANTE
Elle n'aime, encor, rien, mais elle peut se rendre Au violent amour dont brûle Périandre : Et ce cruel penser fait mon plus grand souci.LICIDAS
Ce Rival trop puissant, vient d'arriver ici, Pour lever le Tribut qu'on doit au Roi de Thrace. Quand ce Roi nous conquis, il crut nous faire grâce, Et faire à sa colère, un violent effort, Ne prenant, tous les ans, selon le choix du Sort, Que deux de nos bergers, et deux de nos bergères.CÉLIANTE
Que de telles bontés ne nous obligent guère ! De ce Roi, Périandre étant fort estimé, Je crois que de Délie, il pourrait être aimé. Lorsqu'il vint l'autre année, il la trouva si belle, Qu'il ne put s'empêcher de soupirer pour elle ; Et s'il revient, encor, avec autant d'amour, Peut-elle s'empêcher de l'aimer à son tour ? L'éclat de sa grandeur éblouira son Âme, L'Ambition, souvent, fait naître de la flamme, Elle a trop de pouvoir dessus un jeune coeur, Et peut aider l'Amour à s'en rendre vainqueur.LICIDAS
Je voudrais n'aimer plus cette Beauté cruelle, Mais, hélas ! Je ne puis, en la voyant si belle...CÉLIANTE
Je voudrais bien, aussi, la pouvoir moins aimer, Mais, je sens que ses yeux ont trop su me charmer.SCÈNE III. Délie, Licidas, Céliante.
Délie veut se retirer dès qu'elle les aperçoit.
LICIDAS
Hé quoi ! Toujours, me fuir, insensible Bergère ! En vous offrant mon , ai-je pu vous déplaire ?CÉLIANTE, l'arrêtant aussi de son côté
Bergère, où courez-vous ? Ah ! De grâce, arrêtez : Et souffrez que je rende hommage à vos beautés.DÉLIE
Voilà beaucoup d'amour ; mais, vous devez savoir Que je n'ai pas un coeur propre à le recevoir ; Que sachant les chagrins, et les peines cruelles Que, souvent, l'Amour cause à la plupart des Belles, Sous les Lois de ce Dieu, craignent de me ranger, Je fuis tous les Amants qui pourraient m'engager ; Et comme, de tous deux, je connais le mérite, Ne vous étonnez pas, Bergers, si je vous quitte.CÉLIANTE, l'arrêtant
Mais, dites-nous, du moins, Cruelle, qui des deux, Vous avez, jusqu'ici, cru le plus amoureux ?DÉLIE
Ai-je pu le savoir ?DÉLIE
Mais...DÉLIE
Hé bien, parlez.CÉLIANTE
D'abord que je vous vois, tous mes sens sont troublés, Je tremble, je vous crains, je brûle, je soupire, Et prêt à vous parler, je n'ose vous rien dire.LICIDAS
Si mon trouble vous peut prouver ma passion, Je ressens, pour le moins, autant d'émotion, Puisque enfin, sans vous voir, le feu qui me consomme, Éclate dans mes yeux, au moment qu'on vous nomme. Je ne songe qu'à vous, j'en parle incessamment, Je dis même, partout, que je suis votre Amant ; Car lorsqu'un bel Objet nous tient sous son empire, Souvent, on se soulage, à force de le dire.CÉLIANTE
Mon mal est plus cruel, car je crains de parler Du violent amour dont je me sens brûler. Je ne le dis qu'à vous, et je ne puis pas même Vous en entretenir, sans une crainte extrême ; Et si mes actions n'avaient su le montrer, Mon Rival pourrait bien, encore, l'ignorer.LICIDAS
Je suis, toujours, vos pas, et dans toutes nos Fêtes, Je tâche à me placer près des lieux où vous êtes.DÉLIE
Qui m'aimera le plus, s'attirera ma haine : Mais, loin de me parler, tous deus, de votre amour, Songez que Périandre, ici, depuis un jour, Vient lever le Tribut qu'on doit au Roi son Maître, Et qu'on devrait trembler, en le voyant paraître.CÉLIANTE
Damon, que vers le Roi, cet Île a député, Avecque nos Présents, doit avoir racheté Ce tribut rigoureux qui nous tient en alarmes.DÉLIE
Il n'est pas, encor, temps de retenir nos larmes ; Et Périandre étant, ici, devant Damon, Je pense qu'on en doit augurer rien de bon.LICIDAS
Vous devez espérer, sachant que Périandre, De vos charmes puissants, n'ayant pu se défendre...DÉLIE
Quoique j'en sois aimée, osez-vous présumer Que l'éclat de son Rang ait de quoi me charmer ? Mais il n'est pas, je crois, le seul qui vous alarme, Et vous croyez, encor, que Philène me charme. Je confesse, il est vrai, que j'en aime l'humeur, Mais, il perdra ses soins, s'il prétend à mon coeur.LICIDAS
On le connaît partout.CÉLIANTE
On ne sait point, encor, qu'il ait place en votre Âme ; Mais comme, enfin, pour vous, il a beaucoup de flamme, Et qu'il est Fourbe, autant qu'Amoureux, et Jaloux, Nous croyons qu'il nous peut desservir près de vous.SCÈNE IV. Délie, Orphise.
ORPHISE, au bout du Théâtre
C'est Délie, et tous deux lui contaient leur martyre, Elle les suit des yeux, et même elle soupire.En l'abordant.
Je venais vous chercher.ORPHISE
Qu'avez-vous ?ORPHISE
Et qu'ont fait ces Bergers ?DÉLIE
Qu'ils m'ont semblé bien faits ! Et qu'aisément, mon coeur A cru qu'ils ressentaient une pressante ardeur !ORPHISE
Il se peut.DÉLIE
Tu le crois.DÉLIE
Peut-être.ORPHISE
Et quoi...DÉLIE
Non, non, mon coeur conserve sa fierté. Mais, si tu veux, enfin, savoir la vérité, Je crains de les aimer, leur mérite en est cause.DÉLIE
Ah ! Par ce que je sens, je connais qu'en ce jour, J'aurai bien de la peine à combattre l'Amour. Je crains de le vouloir, et loin de se défendre, Ma raison cherche, aussi, des raisons pour se rendre.DÉLIE
Je n'aime pas encor, mais, dis-moi, si leur Âme Pour d'autres que pour moi, n'a point conçu de flamme ? Je crois, qu'ayant tous deux, autrefois, voyagé, Leur coeur pourrait bien être, autre part, engagé. Je voudrais le savoir.ORPHISE
De mon amour, vous paraissez surprise, Et vous n'attendiez pas, peut-être, cet aveu : Mais, comme ce Berger ignore, encor, mon feu, Et qu'il ne m'a, jamais, témoigné de tendresse, Je veux, si je le puis, lui cacher ma faiblesse. Puisque j'ai ce dessein, vous devez trouver bon, Qu'en lui cachant mon feu, je vous cache son nom.ORPHISE
Je vous entends. Celui que vos yeux ont su prendre, N'avait pas commencé de vous offrir ses voeux, Quand je le crus de moi quelque temps amoureux ; Et quoiqu'il n'osât pas, encore, me le dire, Ses regards me parlaient de son secret martyre.DÉLIE
Hélas !ORPHISE
Quand on soupire, et qu'on parle d'Amour, Souvent, sans y penser, on met sa flamme au jour, Un soupir la fait voir.DÉLIE
Je ne sais que te dire ; J'ignore comme on aime, et sais comme on soupire ; Et mon coeur, jusqu'ici, n'ayant jamais, aimé, À connaître l'Amour, n'est pas accoutumé. Je sais bien que je sens un trouble qui me gêne, Et me cause un plaisir qui surpasse ma peine ; Et pour te dire, enfin, la chose comme elle est, Si ce mal vient d'Amour, c'est un mal qui me plaît.ORPHISE
Ce trouble plein d'appas, ces agréables peines, Font connaître aisément, que vous portez ses chaînes.SCÈNE V.
DÉLIE, seule
Vous, qui nous faites vivre avec tranquillité, Qui ne régnez, jamais, dans un coeur agité, Qui n'avez ni pitié, ni haine, ni tendresse, Qui paraissez, toujours, exempte de faiblesse, Vous, à qui le bonheur, et le malheur d'autrui, N'a, jamais, pu causer de plaisir, ni d'ennui, Qui ne poussez, jamais, de soupirs, ni de plaintes, Et qu'on ne voit, jamais, flotter dedans les craintes ; Vous, dis-je, qui trouvez, en vous, tous vos plaisirs, Maîtresse de vous-même, exempte de désirs, Et qui savez, d'Amour, mépriser la puissance, Pourquoi me quittiez-vous, tranquille Indifférence ? Deviez-vous, lâchement, céder à mon ardeur, Après avoir régné, si longtemps, dans mon coeur ? Mais ce n'est pas assez, d'aimer, et d'être aimée, Puisque lorsque je sens que mon Âme est charmée, Deux aimables Bergers suivent partout mes pas. Lequel dois-je choisir ? Prendrai-je Licidas ? Mais quoi ! Dois-je, pour lui, rebuter Céliante Lorsque mon ardeur croît, mon embarras augmente, Et... Mais, Philène vient.SCÈNE VI. Délie, Philène.
PHILÈNE
Ma foi, l'Amour commence à me faire enrager. Pour moi, je ne puis plus vivre sous son Empire, Il me fait soupirer, lorsque je voudrais rire,S'approchant de son sein.
Et je sens, en voyant ce qui me fait brûler...PHILÈNE
Ah ! Ce n'est pas ma faute ; et, si je ne m'abuse, L'Amour, de ce qu'il fait, est lui-même, l'excuse. Mais, pour connaître mieux l'excès de mon ardeur, Approchez votre main, mettez-la sur mon coeur ; Là, c'est justement là, sentez comme il remue, Et connaissez le mal que lui fait votre vue. Ah ! Que si vous saviez quels sont mes sentiments, Si vous pouviez savoir quels doux saisissements...DÉLIE
Elle vous aime...SCÈNE VII. Délie, Florice, Philène.
FLORICE
Quoi ! Te verrai-je, toujours, Perfide, entretenir tes nouvelles Amours ? Souviens-toi, qu'autrefois, je possédais ton âme, Que nos parents étaient d'accord de notre flamme.PHILÈNE
Il est vrai ; mais, enfin, chaque chose a son tour, Je t'aimais bien alors, mais je n'ai plus d'amour.PHILÈNE
Tu n'en devais pas prendre.PHILÈNE
En dois-je être blâmé ?DÉLIE, à part
Le plaisant entretien !FLORICE
Mais, vous, qui souriez, en me volant mon Bien, Qui deviez, pour l'Amour, conserver tant de haine, Vous haïssez ce Dieu, mais vous aimez Philène : Et vous ne croyez pas rompre votre serment, Lorsqu'au lieu de l'Amour, vous n'aimez que l'Amant.PHILÈNE, à Florice
Taisez-vous.DÉLIE, à Florice
Loin d'aimer ce Berger qui vous quitte, Je lui parlais de vous, et de votre mérite. Et lui disais, qu'il doit adorer vos Appas.FLORICE
Il m'avait tant promis...PHILÈNE
Ne vous tairez-vous pas ?DÉLIE
Si...PHILÈNE, à Délie
Ne l'écoutez point.DÉLIE
Mais...PHILÈNE
Mais, laissez-la dire.FLORICE
Quoi, donc ?PHILÈNE
Retirez-vous.DÉLIE, à part
Perdons-nous dans ce bois.PHILÈNE, à Florice
Va, Bergère, crois-moi, Je t'adore, toujours, avec même constance : Mais, elle me veut dire un Secret d'importance.En se détournant.
Mais, Délie.SCÈNE VIII. Florice, Philène.
FLORICE
Moi ?PHILÈNE
Ta présence, ici, redouble ma colère, Je n'aime que Délie ; et, malgré tes discours, Et tes soupçons jaloux, je l'aimerai toujours.FLORICE
Perfide !PHILÈNE
Je veux bien entendre ce langage, Un peu d'emportement, quelquefois, nous soulage. Mais, je veux, en faisant cet accord entre nous, Que ton amour s'exhale avecque ton courroux.FLORICE
Je fus de ton amour, trop tôt, préoccupée, Et ne prévoyais pas que je serais trompée, Fourbe.SCÈNE IX.
PHILÈNE, seul
Que je suis malheureux ! Et que, mal à propos, Le plus brouillon des Dieux, vient troubler mon repos ! Il me fait, pour Délie, abandonner Florice, Et veut que, malgré moi, je suive son caprice. Mais, l'Objet qui me fuit, et qui cause mes maux, N'aurait-il point d'amour pour l'un de mes Rivaux ? Comme, dans son Esprit, ils veulent me détruire, Je vais, de mon côté, travailler pour leur nuire ; Célidan est de Smyrne, il est, d'hier, ici, Et m'étant obligé, je crois... Mais, le voici.SCÈNE X. Philène, Célidan.
CÉLIDAN
Je n'y suis que d'hier, et demain, je vous quitte : Et je venais, exprès, vous chercher en ce Lieu, Et pour vous saluer, et pour vous dire adieu.PHILÈNE, mettant le doigt sur sa bouche
Allons, donc, mais au moins...ACTE II
SCÈNE I. Délie, Orphise.
DÉLIE
Non, jamais, on ne vit de Bête plus horrible ; Des Sangliers de ce Bois, c'était le plus terrible.ORPHISE
Vous vouliez être seule ; et disiez, qu'en ce jour, Vous ne croyez avoir à craindre que l'Amour.DÉLIE
Aussi, l'ai-je trouvé dans mes Amants fidèles, Qui, pour me secourir, ont emprunté ses ailes. C'est pourquoi je prétends leur dire, dès ce jour, Ce que sens pour eux, et d'estime, et d'amour. Je puis parler ainsi ; car, enfin, chère Orphise, Ce n'est pas d'aujourd'hui que mon Âme est éprise. J'aimais depuis longtemps, et voulais l'ignorer, Ce n'était qu'en secret, que j'osais soupirer ; Je prétendais, par là, de me tromper moi-même ; Mais, on peut rarement ce qu'on veut, quand on aime. L'Amour, de sa victoire, a trop su m'avertir, Et s'est fait remarquer, aussitôt que sentir.ORPHISE
Ce coeur, qui paraissait à l'Amour si contraire, Peut-il, peut-il en deux Amants, trouver de quoi lui plaire ?DÉLIE
Ce Dieu, pour me punir d'avoir bravé ses Lois, Veut que, pour deux Amants, mon coeur brûle à la fois. C'est ainsi qu'il punit la longue indifférence De ceux qu'on voit, longtemps, mépriser sa Puissance ; Et qu'entrant dans un coeur qui s'est trop défendu, L'Amour sait regagner le temps qu'il a perdu.ORPHISE
Mais, vous devez choisir.DÉLIE
Je sais que leur mérite, Qui me paraît égal, pour eux me sollicite, Que leurs feux sont pareils ; et je sens, en ce jour, Que ma reconnaissance agit avec l'Amour. Peut-être que l'orgueil, à mon Sexe, ordinaire, M'inspire même, encor, certain désir de plaire ; Et que je m'applaudis, en voyant, à la fois, Ces deux Bergers soumis, reconnaître mes Lois. Car, enfin, à choisir, à regret je m'apprête, Quand je songe qu'il faut quitter une conquête ; Et qu'ayant choisit l'un, l'autre, après mes refus, Peut vaincre son amour, ou ne m'en parler plus. Ce penser m'inquiète, et fait naître en mon Âme Un chagrin qui me trouble un peu plus que leur flamme ; Et mon coeur, en secret, en ce moment, me dit, Qu'on ne peut, jamais, perdre un Amant sans dépit.ORPHISE
Je crois, assurément, Que vous l'aimez le plus, n'en doutez nullement ; Vous me direz, bientôt, si votre amour s'augmente.DÉLIE
S'il me trouble, un peu plus, que ne fait Céliante, Ce peu ne lui doit pas donner un plein espoir, Puisque j'ai de la peine à m'en apercevoir.ORPHISE
Croyez qu'en votre coeur, il a la préférence, Et que, pour lui, ce peu fait pencher la Balance ; Et puisque vous l'aimez, pour moi, peut-être, un jour, Céliante...ORPHISE
Elle l'aime. Feignons. Je puis vous satisfaire, Si ce Berger n'est pas celui qui m'a su plaire. Mais, souffrez, donc, au moins, que j'aime Licidas.DÉLIE
J'y songe, mais en vain. Me devant à tous deux, à qui donner ma main ? Ou plutôt, si tous deux savent l'air de me plaire, À qui des deux, mon coeur doit-il être contraire ? Je ne puis faire un choix que selon mes désirs, Et, cependant, il doit me coûter des soupirs. Quand d'une même ardeur leur Âme est enflammée, Je les plains de m'aimer, et me plains d'être aimée, Et lorsque, pour tous deux, je soupire à la fois, Sans cesse je choisis, et ne fait point de choix.DÉLIE
Je le confesse, Je les aime tous deux, et d'une forte amour ; Si ce n'est pas ensemble, au moins c'est tour à tour. Quand je songe à l'un d'eux, c'est celui-là que j'aime, Lorsque je pense à l'autre, il me touche de même ; Et chacun, dans le temps qu'il est devant mes yeux, Est celui que mon coeur croit qu'il aime le mieux.ORPHISE, voyant venir Céliante
Voici le plus aimé, puisqu'il vient seul.SCÈNE II. Délie, Céliante, Orphise.
CÉLIANTE
Bergère...ORPHISE, l'interrompant
Vous venez de trouver le secret de lui plaire. Mais, comme elle n'a pu, dans son étonnement, Conter votre combat qu'assez confusément, Faites m'en, je vous prie, un récit plus fidèle.CÉLIANTE
Sachez, donc, qu'un Sanglier s'était jeté sur elle, Et qu'étant des plus grands de toute la Forêt, À lui donner la mort, il était, déjà, prêt, Et l'allait attaquer avec tant de furie, Qu'elle désespérait, tout à fait, de sa vie. Elle croyait, alors, être seule en ce Bois, Mais j'ai paru, soudain, attiré par sa voix ; Les longs cris que j'ai faits, ont détourné la Bête, Qui se voyant ravir l'espoir de sa conquête, La rage dans le coeur, et le feu dans les yeux, A tourné, contre moi, ses efforts furieux. En vain, plus de trois fois, pour détourner sa rage, Mon fer, dedans son corps, s'est ouvert un passage, La perte de son sang semblant la redoubler, Peut-être, sous ses coups, m'allait-il accabler : Et de l'incomparable et craintive Délie, Trancher, en même temps, la précieuse vie, Lorsque, par un effet du bonheur qui la suit, Le Berger Licidas, attiré par le bruit, Nous est venu tirer du péril, et de crainte, En donnant au Sanglier, une mortelle atteinte.ORPHISE
Ces généreux Bergers ont conservé vos jours. Et vous ne deviez pas avoir moins de secours ; Car si l'un a, d'abord, détourné sa furie, Le second l'a tué.CÉLIANTE
Vous savez que, tantôt, en vous disant adieu, Licidas vous a dit, qu'il s'en allait instruire Les Échos de ces Bois, de son cruel martyre. Pour moi, je revenais du Temple de l'Amour, Pour obtenir de lui, qu'il vous rendît un jour, Plus sensible à mes voeux. La serez-vous, Bergère ?DÉLIE
Qui craint de dire trop, doit, bien souvent, se taire ; Et, pour cette raison, je ne vous réponds rien.ORPHISE, à part, à Délie
Vous oubliez celui pour qui le coeur vous bat.SCÈNE III. Délie, Orphise, Céliante, Licidas.
LICIDAS
S'il faut, pour vous servir, faire voir son courage, Mon rival, le premier, a ce grand avantage : Et quand je viens, exprès, pour vous entretenir, J'apprends, en le voyant, qu'il m'a su prévenir. Dieux ! Que je suis à plaindre, adorable Bergère, S'il a su, le premier, le secret de vous plaire.DÉLIE
Mon coeur, dessus ce choix, est, encor, en balance, Je ne vois pas, entre eux, assez de différence ; Et quand je veux choisir, je sens, en ce moment, Que j'ai trop peu d'un coeur, ou bien trop d'un Amant.DÉLIE
Je le sais : mais, hélas !Se tournant vers Licidas.
Quand je vous l'ai permis, je ne le voyais pas.DÉLIE
Que cet amour doit être, à mon repos, fatal ! Ah ! Pourquoi, pour vous nuire, avez-vous un Rival ?DÉLIE, se tournant vers Céliante
Comme vous lui nuisez, il peut, aussi, vous nuire.SCÈNE IV. Délie, Céliante, Licidas.
SCÈNE V.
DÉLIE, seule
Fallait-il, juste Ciel ! Que de pareilles flammes, Pour augmenter leurs maux, embrasassent leurs Âmes ? Ou plutôt, fallait-il, pour croître mon tourment, Qu'ils se fissent, tous deux, aimer également ? Je sens que je ne puis choisir celui que j'aime, Sans faire à ce que j'aime, une injustice extrême. Quel cruel embarras ! Mais, que veut ce Berger ? Il cherche, ici, quelqu'un, et paraît Étranger.SCÈNE VI. Délie, Célidan.
CÉLIDAN
Deux Bergers de cette Île, L'un a nom Céliante, et l'autre Licidas. Mais, malgré tous mes soins, je ne les trouve pas ; Ces Bergers que je cherche, ici, depuis une heure, Ont, dans Smyrne, avec moi, longtemps, fait leur demeure, Où l'on connût si bien leurs belles qualités, Que chaque jour, encor, ils y sont regrettés.DÉLIE
Si l'on connût si bien leur mérite en votre Île, La conquête des Coeurs leur dût être facile : À leur Esprit galant, rien n'aura résisté, Et les Belles n'auront pu garder leur fierté.CÉLIDAN
Cela pourrait bien être.CÉLIDAN
Il est vrai.CÉLIDAN
Ils ont aussi, chacun, dans Smyrne, une Maîtresse ; Licidas, pour Aminte, eut beaucoup de tendresse.DÉLIE
Qu'entends-je ?CÉLIDAN
On en pourrait juger sur la seule apparence. Je suis même chargé de dire à ces Amants, Que, pour eux, elles ont les mêmes sentiments. Elles m'ont pu prier, sans mériter de blâme, De parler du beau feu qui règne dans leur Âme, Puisque toute notre Île aimant ces deux Pasteurs, Avec beaucoup de joie, approuve leurs ardeurs. Pour moi, je n'ai, jamais, avec plus d'adresse, Vu d'Amants s'acquérir le coeur de leur Maîtresse, Ni témoigner, après, plus de contentements, Qu'en firent éclater ces deux parfaits Amants.DÉLIE
C'est assez, je saurai, moi-même, les instruire De ce que vous avez d'obligeant à leur dire : Mais, si vous me vouliez apprendre votre nom, J'exécuterais mieux votre Commission.CÉLIDAN
Mon nom est Célidan ; mais j'aurai soin, moi-même, De faire, à ces Bergers, savoir comme on les aime, Je vais par toute l'Île, encore, les chercher.DÉLIE
Allez.SCÈNE VII.
DÉLIE, seule
Enfin, mes deux Amants ont mérité ma haine, Et le Hasard m'apprend, quand j'y pense le moins, Que d'autres, avec moi, partagent tous leurs soins. Loin de penser au choix que mon coeur allait faire, Tout mon amour se doit convertir en colère : Mais, je crains bien, hélas ! Que toute ma fureur, Ne serve qu'à montrer l'excès de mon ardeur. Quoi ! Je conserverais une indigne tendresse Pour ceux qui, dedans Smyrne, ont chacun leur Maîtresse ? Non, je dois étouffer tout mon feu, mais, hélas ! Je m'emporterais moins, s'ils ne me touchaient pas. Je prétends, toutefois, faire finir ma peine. Pour eux, je veux avoir, désormais, de la haine : Mais, ce que je ressens, doit m'apprendre, en ce jour, Qu'un coeur qui veut haïr, sent, encor, de l'amour. Que de tendresse ayant, encore, l'Âme pleine, Je n'ai qu'en mes désirs, seulement, de la haine : Et que, pour en avoir, mes soins sont superflus, Puisqu'on aime souvent, quand on croit n'aimer plus. Mais, je vois ces Amants, et malgré ma tendresse, Je vais, de mon amour, paraître la Maîtresse.SCÈNE VIII. Délie, Licidas, Céliante.
CÉLIANTE
Nous n'avons vu personne.LICIDAS
C'est un Berger de Smyrne, et que j'ai fort connu ; Mais, j'ignorais, qu'ici, ce Berger fut venu.DÉLIE
Puisqu'il vous est connu, de grâce, dites-moi, Puis-je, à tous ses discours, ajouter quelque foi ? Il me vient de conter un secret qui m'importe, Et dont, je crois, qu'il faut, qu'à lui, je me rapporte.CÉLIANTE
Ô Dieux !LICIDAS
Faites-moi, donc, connaître mon offense : Mais, c'est, peut-être, un tour qu'il voudrait me jouer.DÉLIE
Non, non, il n'est plus temps de le désavouer, Vous avez fait pour lui, paraître trop d'estime ; Et mon courroux, enfin, n'est que trop légitime.CÉLIANTE, l'arrêtant, comme elle veut sortir
Alors que mon Rival a perdu tout espoir, Me serait-il permis, Bergère, d'en avoir ?SCÈNE IX. Licidas, Céliante.
CÉLIANTE
Quel mépris éclatant !LICIDAS
Son dépit est extrême.CÉLIANTE
Qu'avez-vous fait, Berger ?CÉLIANTE
Je ne puis deviner.LICIDAS
Ni moi.CÉLIANTE
Quelle fierté ! Je ne puis plus tenir contre sa cruauté, Je suis las de souffrir de si cruelles peines : Et je prétends, enfin, briser, bientôt, mes chaînes. Je ne veux plus souffrir de sa bizarre humeur, Je veux, de son amour, dégager tout mon coeur ; Et n'être plus sujet à l'outrageant caprice D'un Objet qui me traite avec trop d'injustice.LICIDAS
Moi, je veux d'un autre oeil, regarder son courroux, Elle croit avoir lieu d'éclater contre nous ; Et son ardent dépit me plaît bien davantage, Que si je la voyais se rire d'un outrage. Alors son procédé marquerait du mépris, Mais son dépit fait voir que son coeur est épris.CÉLIANTE
Vous avez une ardeur obligeante, et civile, Pour moi, je n'aime plus d'une amour si tranquille, Et ne saurait souffrir qu'elle ait fait, contre nous, Sans nous vouloir entendre, éclater son courroux : Et qu'elle n'ait, enfin, voulu nous rien apprendre, De peur qu'il ne nous fût aisé de nous défendre. Ah ! C'est trop en souffrir, je prétends, dès ce jour, À ses yeux, triompher de toute mon amour. Je connais, dans ces Lieux, des Objets adorables, Qui ne me feront pas des traitements semblables : Avant que d'éclater, je veux savoir, pourtant, Du Berger Célidan, ce qui l'anime tant.SCÈNE X. Céliante, Licidas, Philène.
PHILÈNE
Qu'ils sont embarrassés ! Tout succède à vos voeux, Philène, désormais, sera le malheureux ; Car, tous deux, vous venez de montrer à Délie, L'ardeur de votre amour, en lui sauvant la vie.CÉLIANTE, sans l'écouter
Quelle étrange disgrâce !LICIDAS
Ah ! Quel cruel malheur !PHILÈNE
Vous soupirez tous deux, d'où vient votre douleur ? Reconnaît-elle mal, cet important service ? Mais, cela ne se peut, elle vous rend justice, Et n'eût-elle, jamais, senti, pour vous, d'amour, Elle vous en devrait témoigner, en ce jour, Et ne vous pas traiter avec un air si rude, Qu'il la fît soupçonner de trop d'ingratitude.CÉLIANTE
Laisse-nous.LICIDAS
De Smyrne ?PHILÈNE
Oui.CÉLIANTE
Ce nom est facile, Et, sans beaucoup de peine, on peut le retenir. Mais, cherchons ce berger.LICIDAS
Je veux l'entretenir.SCÈNE XI.
PHILÈNE, seul
Enfin, ils sont brouillés avecque leur Maîtresse : Et quoi qu'elle entreprenne, afin de s'éclaircir, Elle ne pourra pas, aisément, réussir. Pour se rendre sitôt, je sais qu'elle est trop fière, Et c'est pourquoi ma joie est d'autant plus entière. Mais je vais retrouver l'obligeant Étranger Qui trouble mes Rivaux, afin de m'obliger ; Et je vais, si je puis, surprendre la tendresse Que, pour ces deux bergers, conservait ma maîtresse. Comme son coeur est vide, et qu'il n'a plus d'amour, Je suis assez bien fait, pour le remplir un jour.ACTE III
SCÈNE I. Orphise, Céliante.
ORPHISE
Oui, l'on doit l'accuser d'un peu d'ingratitude, Vous ne méritiez pas un traitement si rude ; Et quoi qu'elle vous pût, justement, soupçonner, Elle ne devait pas, encor, vous condamner.CÉLIANTE
Elle a quelque raison, malgré notre innocence, Nous serons condamnés, si l'on croit l'apparence ; Et quoique Célidan dise une fausseté, Tout ce qu'il nous soutient, n'est pas mal concerté ; Et nous voyions à Smyrne, Aminte, et Clidamire, Pour lesquelles il dit que notre coeur soupire. Je ne sais pas, encor, d'où vient que ce Berger Travaille, avec ardeur, à nous désobliger, Ni pourquoi, près Délie, il s'obstine à nous nuire : Comme sur son Esprit vous avez quelque empire, Dites-lui qu'elle doute à tort de mon ardeur.CÉLIANTE
Ma Raison, à mon feu, ne consent qu'avec peine, Et de mon Ascendant, la force souveraine, Excitant, malgré moi, la révolte en mes sens, Fait obéir mon coeur à ses charmes puissants ; Et je crois que l'Amour s'affermit dans une Âme, Quand la Raison s'efforce à combattre sa flamme, Et qu'un Amant chagrin d'avoir trop pris d'ardeur, Veut, avec son secours, l'arracher de son coeur, Puisque tout ce qu'il fait, sert à son feu d'amorce, Et que, voulant l'éteindre, il augmente sa force.CÉLIANTE
On devrait bien me plaindre, en l'état où je suis. Déjà, depuis longtemps, ma Raison me conseille D'aimer une Beauté que je crois sans pareille ; Et mon coeur qui résiste à de si doux appas, Écoute ses conseils, mais il ne les suit pas.ORPHISE
La Raison, sans l'Amour, peut bien faire estimer ; Mais il faut un peu plus, quand il s'agit d'aimer. J'apprends, donc, votre estime, et pour la reconnaître, Je crains bien que mon coeur n'en fasse trop paraître, Et n'ose, malgré moi, vous souhaiter un jour, Un peu moins de Raison, mais un peu plus d'Amour.CÉLIANTE
Ah ! Puisqu'elle a pour nous une injustice extrême, La Cruelle, aujourd'hui, saura que je vous aime : Avant que la servir, mon coeur, assez longtemps, Avait, entre vous deux, été trop en suspens, Et je ne sais comment, sans oublier vos charmes, Mon coeur, à ses appas, rendit, enfin, les armes.ORPHISE
L'Amour, dont votre coeur croit se sentir brûler, Moins que votre dépit, vous fait ainsi parler. Lorsque vous m'aimerez, peut-être, que Délie Aura, de cet Amour, un peu de jalousie, Et saura vous traiter avec plus de douceur : Sa gloire l'obligeant à ravoir votre coeur, Vous le reporterez, d'abord, à cette belle, Et ne serez, ainsi, qu'à moi seule infidèle. C'est pourquoi je ne veux nourrir aucun espoir, Que son choix ne vous ait ôté lieu d'en avoir : Jusques là, je saurai cacher, à tous, la flamme Que mes faibles appas ont fait naître en votre âme ; Car le feu dont, pour moi, votre coeur peut brûler, Ne vaut, que je crois, la peine d'en parler.Elle s'en va.
SCÈNE II.
CÉLIANTE, seul
Tu ne te trompes pas, puisque mon coeur l'oublie : Sitôt que j'aperçois l'adorable Délie, Quand je vois ses Appas, ces aimables Tyrans, À leur douce fierté, malgré moi, je me rends, Et quoi que j'entreprenne, afin de m'en défendre, L'éclat de ses beaux yeux a trop bien su me prendre. Aimons-les, donc, ces yeux qui savent tout charmer, Ne leur résistons point, laissons-nous enflammer, Donnons un libre cours à cette ardeur pressante : Puisque, pour l'arrêter, elle est trop violente, Souffrons à notre coeur, de former des désirs, Ne nous obstinons point à vaincre nos soupirs, Nous cesserons d'aimer, cessant de les contraindre, Et d'eux-mêmes, nos feux, alors, pourront s'éteindre.Apercevant Délie.
Commençons...SCÈNE III. Délie, Céliante.
CÉLIANTE
Si je puis vous prouver, quelque jour, Que vous seule avez pu me donner de l'amour, Votre coeur...DÉLIE
Mais, plus d'emportement, marquerait de la flamme, Et j'ai su, tout à fait, la chasser de mon âme.CÉLIANTE
Quoi ! L'ardeur que je sens...CÉLIANTE
L'Amour...DÉLIE
Parlez, donc, seul.CÉLIANTE
Hé quoi ! Votre rigueur...DÉLIE, levant la tête
Mais, que le jour est beau !DÉLIE, tournant la tête
L'agréable fontaine !CÉLIANTE
Moins, encor, que mes larmes.DÉLIE, tournant la tête d'un autre côté
Ne remarquez-vous point que ce Bois a de charmes ?CÉLIANTE
Trop injuste Beauté, dont je ressens les coups, Je ne remarque rien, quand je suis avec vous.DÉLIE
Les oiseaux...DÉLIE
Je vous l'ai, déjà, dit, étouffez votre espoir, Laissez-moi vivre en paix, et cessez de me voir.Elle aperçoit Licidas qui vient d'un côté, pendant que Florice vient de l'autre.
Licidas doit, de même, éviter ma présence.SCÈNE IV. Délie, Céliante, Licidas, Florice.
FLORICE
Bergère, j'ai sujet de me plaindre de vous, Et de faire éclater tous mes soupçons jaloux. Je sais que vous avez de l'amour pour Philène, Et je viens d'en avoir une preuve certaine.FLORICE
Ne me déguisez rien, Je sais trop, qu'avec lui, vous vous entendez bien, Et que, de ces Bergers, cherchant à vous défaire, Tantôt, par son intrigue, il a su si bien faire, Étant fortifié d'un si puissant aveu, Que de vous plaindre d'eux, il vous a donné lieu : Car vous ayant rendu, tous deux, un grand service, Vous n'osiez, sans sujet, faire cette injustice.Aux Bergers.
Célidan, qui, je crois, vous est assez connu, Étant, pour quelque affaire, en cette Île venu, Philène, que l'Amour obligeait à vous nuire, Par lui, près de Délie, a voulu vous détruire : Et l'ayant, dans cette Île, autrefois, obligé, Ce fourbe, à le servir, l'a, bientôt, engagé. Comme, depuis longtemps, la forte jalousie Dont mon âme inquiète est, justement, saisie, Me fait avoir des Gens qui, fort soigneusement, M'apprennent ce que fait mon infidèle Amant. On m'a dit que le Traître ayant bien su l'instruire, Ils avaient inventé qu'Aminte et Clidamire Vous avaient fait, tous deux, à Smyrne, soupirer ; C'est pourquoi Célidan vient de vous l'assurer.FLORICE
Oui.LICIDAS
Nous nous doutions bien, qu'étant fourbe et jaloux, Il pourrait, à la fin, nous nuire auprès de vous.CÉLIANTE, voyant venir Philène
Mais, il faut, quelque temps, ouïr parler Philène, Sans lui dire qu'on vient nous tirer de peine.SCÈNE V. Délie, Licidas, Céliante, Florice, Philène.
SCÈNE VI. Délie, Licidas, Céliante, Florice, Philène, Célidan.
CÉLIANTE
Nous ignorions, tantôt, qui t'avait suborné, En vain, de ce discours, tu parais étonné, Nous avons tout appris, tu dois parler sans feinte.CÉLIDAN
Vous prétendez, par là, me donner de la crainte ? Entre vous deux, ce jeu semble bien concerté, Mais, par malheur pour vous, j'ai dit la vérité.CÉLIANTE
C'est trop perdre de temps, avoue à cette belle, Que nous n'avons, jamais, adoré d'autres qu'elle.PHILÈNE
Je ne saurais souffrir ce Fourbe, davantage, Quand je le vois, le sang monte sur mon visage ; Et comme je le hais, et qu'il blesse mes yeux, Je veux que, maintenant, il sorte de ces Lieux.À Célidan.
Défendez-vous.LICIDAS
Vous n'iriez pas bien loin.PHILÈNE
Mais, dites-moi son nom, il ne veut pas répondre ; S'il est Fourbe, je veux, moi-même, le confondre. Est-il quelqu'un à qui l'on puisse se fier ?Aux Bergers.
Mais, encor, s'il pouvait se bien justifier ?Bas à Célidan.
N'avouez rien, au moins.CÉLIANTE
Je lui ferai tout dire. Il doit, même, avouer, qu'avant qu'il se retire, Que l'un de nos Bergers, de Délie, amoureux, Est d'accord avec lui, de ruiner nos feux.PHILÈNE
Bas à Célidan.
Tenez bon. Qui l'eût cru ! Voyez la fourberie : Mais, il n'avouera rien, il est trop obstiné.CÉLIDAN
Lui ?DÉLIE
Ne le niez point, la chose est avérée ; Vous n'avez pas dit vrai, j'en suis fort assurée, Vous cherchez à leur nuire, avouez tout, parlez.SCÈNE VII. Délie, Céliante, Licidas, Florice, Philène, Célidan.
SCÈNE VIII. Délie, Céliante, Licidas.
DÉLIE
Encor qu'avec adresse, ils soient sortis d'affaire, Les détours du premier, font voir tout le mystère.CÉLIANTE
Pour finir notre peine, N'ayant plus de sujet de vous plaindre de nous, Entre vos deux Amants, choisissez un Époux.DÉLIE
Quoique de votre perte, on me vît affligée, J'avais quelque douceur à me croire outragée ; Et je me consolais, dans un tel déplaisir, De ce que vous m'ôtiez la peine de choisir ; Car, enfin, si tous deux vous m'avez bien servie, Si vous m'avez, tous deux, su conserver la vie, Puis-je, sans être injuste, en rendre un malheureux, Donnant à l'autre, un prix, que je dois à tous deux ?LICIDAS
Quelque soit votre choix, il doit être équitable, Faisant, entre nous deux, voir moins d'un Misérable.LICIDAS
Consultez votre coeur.DÉLIE
Sa tendresse l'accable, Et je dois, plus que vous, m'estimer misérable ; Un seul Objet vous plaît, et fait naître vos feux, Mais, on souffre bien plus, quand on en aime deux. Si je ne puis, pourtant, en aimer deux, sans crime, Je puis, au moins, changer mon amour, en estime : Et pour rendre, entre nous, un tel malheur, commun, Ne pouvant être à deux, je veux n'être à pas un. Le tort que je vous fais, me va punir moi-même, Car, vous perdant tous deux, je perds tout ce que j'aime : Mais, dans cette infortune, il vous doit être doux, Que nul n'ait part au Bien qui n'était dû qu'à vous.SCÈNE IX. Délie, Céliante, Licidas, Orphise.
ORPHISE
Je viens, en vous cherchant, de rencontrer Philène, Avecque Célidan, qui m'ont bien mise en peine. Ce dernier se défend avecque tant d'esprit : Et de tant de raisons il soutient ce qu'il dit, Que je ne doute plus, qu'Aminte, et Clidamire, De ces adroits Bergers, ne causent le martyre.ORPHISE
Avant de l'avoir vu, j'étais, tantôt, pour vous : Mais, je crois, qu'il n'est pas si Fourbe que l'on pense, Puisqu'il veut, par Témoins, prouver ce qu'il avance.DÉLIE
J'ai cru leur innocence, un peu, légèrement, Mais, on se rend, bientôt, aux raisons d'un Amant : Et notre Sexe, enfin, est facile à surprendre, Quand nous croyons trouver du plaisir à nous rendre. Ce n'est pas que je doive, encor, les condamner, Mais, je crois que je dois, encor, les soupçonner. Florice peut, donnant trop à sa jalousie, Croire tout ce qui vient dedans sa fantaisie, Et croître, en se trompant, sa peine, et mon souci : Mais, ces discours pourraient se trouver vrais, aussi. Songez, donc, à prouver, tous deux, votre innocence, Et, jusques à ce temps, évitez ma présence.LICIDAS
Mais...DÉLIE
Laissez-nous.LICIDAS, s'en allant
Je vais expirer de douleur.SCÈNE X. Délie, Orphise.
DÉLIE
Mon embarras est grand, et le tien n'est pas moindre. Cherche, donc, Célidan, tâche de le rejoindre, Et fais tant, qu'il te dise, avec sincérité, Si ce qu'il nous soutient, est une vérité.ORPHISE
J'y cours.Elle sort d'un côté, et Périandre vient de l'autre.
Mais, devers moi, Périandre s'avance.SCÈNE XI. Délie, Périandre, Gardes.
PÉRIANDRE
Quoiqu'avec tant de soin vous fuyez ma présence, Que vous ayez, toujours, pour moi, même rigueur, Malgré vos cruautés, je ressens plus d'ardeur. Vous me montrez, en vain, un visage sévère, Je revois, d'un même oeil, ces yeux qui m'ont su plaire : Et mon coeur se rendant à vos charmes divers, Reconnais ses Vainqueurs, et rentre dans ses fers.PÉRIANDRE
Vos yeux font plus de mal qu'ils ne croient en faire. Par l'ordre de mon Roi, quand je vins dans ces Lieux, Je me rendis, moi-même, à l'éclat de ces yeux : Mon coeur, contre leurs coups, se trouva sans défense, Mais vous n'eûtes, pour moi, que de l'indifférence. Cependant, qui l'eût cru ? J'apprends à mon retour, Que deux Bergers ont pu vous donner de l'amour. Mais, quel_que_soit le feu qui règne dans votre Âme, Pouvez-vous, à la fois, en aimer deux, sans blâme ?DÉLIE
L'un des deux pourrait bien me toucher, un peu, plus, Quoique l'autre n'ait pas mérité de refus : Mais, mon coeur s'en devant rendre compte à soi-même, Il se consulte, seul, pour savoir ce qu'il aime.PÉRIANDRE
Lorsque mon feu vous offre un Triomphe plus doux, Préférez-moi, Bergère, en prenant un Époux : Le Rang que vous tiendrez, donnera de l'envie ; Au milieu des Plaisirs, vous passerez la vie ; Car, si pour les goûter, il est quelque Séjour, On n'en saurait trouver un autre que la Cour. Là, les Jeux, et les Ris, ont choisi leur Demeure, Les Divertissements y changent à toute heure. Là, se fait admirer ce jeune, et puissant Roi, De qui le Monde entier, doit recevoir la Loi : Ce Roi charmant en paix, et redoutable en Guerre, Dont le Nom, aujourd'hui, fait, seul, trembler la Terre, Et pour qui vous voyez les Bergers, diligents, Courir, avec ardeur, lorsqu'il passe en vos Champs, Et ravis de le voir, oublier leur tristesse, Jeter des cris de joie, et des pleurs d'allégresse, Et dans l'empressement qu'ils font paraître tous, Laisser leurs Troupeaux même, à la merci des Loups, Pour ne voir, qu'un instant, ce Monarque adorable, Qu'on ne voit qu'à travers d'une Foule innombrable De Héros, sur lesquels il paraît, en tous Lieux, Tel qu'on voit Jupiter entre les autres Dieux. Venez, donc, admirer ce plus grand des Monarques, Le voir, de ses bontés, donner à tous des marques, Connaître le Mérite, et le récompenser, Ces plaisirs sont plus grands qu'on ne saurait penser, Et quels que soient, enfin, ceux que je vais décrire, Le plaisir de le voir, vaut tout ce qu'on peut dire. Mais, pour vous montrer mieux, jusqu'où vont ses bontés, Il divertit la Cour par mille nouveautés : Et lui fait admirer d'étonnantes Merveilles, Qui, des plus beaux Esprits, sont les savantes veilles, Les Arts y montrent, tous, ce qu'ils ont de plus beau, De Prodiges sans nombre, on y voit un Tableau, Et rien n'est comparable aux beautés, sans égales, Des Spectacles pompeux de ses Fêtes Royales. Ce grand Roi prend, encor, un utile repos, À voir, dessus la Scène, éclater, des Héros, Par les Portraits parlant de tout ce qu'en leur vie, Ces Demi-Dieux ont fait de plus digne d'envie. Rendez-vous, donc, Bergère, aux charmes de la Cour D'un Monarque si digne, et d'estime, et d'amour, Qui, dans tous vos plaisirs, daignera bien descendre, À dessein, seulement, de vous les faire prendre ; Car, quoi que de ces Jeux, on le voie ordonner, Il ne prend ces plaisirs, qu'afin de les donner.DÉLIE
J'admire ses bontés, mais j'aime trop cette Île, La vie est, dans nos Champs, plus douce et plus tranquille, De nos Bois, les Chagrins sont bannis pour jamais, C'est là qu'un mol gazon offre un lit doux et frais, Et que le Jour paraît régner avec les Ombres, Pour éclairer la nuit qu'on trouve en ces Lieux sombres. Là, souvent, les Zéphyrs apportent les odeurs Des larcins qu'ils ont faits, en caressant les Fleurs. Nous entendons, aussi, des prochaines Montagnes, L'eau qui, par gros bouillons, tombant dans nos Campagnes, Semble nous inviter à nous rendre au Sommeil ; Puis cent divers Oiseaux causent notre réveil, Autour de nous, soudain, nous les voyons paraître, Qui, formant un Concert aussi doux que champêtre, Voltigent, en chantant, de rameaux en rameaux. Les Bergers, à ce bruit, mêlent leurs Chalumeaux, Les Bergères leurs voix, les Ruisseaux leur murmure ; Et, pour nous faire voir ce que peut la Nature, L'Écho même y répond, surpris d'étonnement, Et sert d'un second Choeur, à ce Concert charmant.PÉRIANDRE
On aime ces plaisirs, quand on n'en a point d'autres : Mais, si vous songiez bien à la douceur des nôtres, Si vous examiniez quels sont ceux de la Cour, Peut-être, pourriez-vous les aimer à leur tour.DÉLIE
Je sais qu'ils sont mêlés de trop cruelles peines, Nous en goûtons, souvent, de plus doux dans nos Plaines, Jamais l'Ambition ne les y vient troubler : Et si quelque Berger, d'amour, se sent brûler, Il fait, dans ses discours, régner tant de justesse, Et sais si bien toucher le coeur d'une Maîtresse, Que l'on croirait, de l'air dont il sait l'engager, Qu'un Héros fait l'amour sous l'habit d'un Berger.ACTE IV
SCÈNE I. Délie, Philène.
DÉLIE
Quand vous m'avoueriez tout, pourrais-je vous blâmer ? On peut faire, encor, plus, quand on sait bien aimer.PHILÈNE
Qu'on se doit défier de l'Esprit d'une Femme, Quand elle veut savoir ce qui touche sa flamme ! Oui, je vais, contre moi, prononcer un Arrêt.PHILÈNE
Ah ! Célidan m'a dit des choses qu'il a vues, Que je ne voudrais pas qui vous fussent connues, Puisque, pour ces Amants, vous avez trop d'amour, Pour n'en pas expirer avant la fin du jour.PHILÈNE
Ayez pitié du mien, car je sens qu'il redouble ; Et quand je vois vos yeux, qui peuvent tout charmer, Je ne me connais plus, et ne sais plus qu'aimer. Oui, je brûle, pour vous, d'une ardeur incroyable, Car je vous aime autant que vous êtes aimable : Et ces yeux, cette bouche, et ce port si charmant, N'excitent pas, en moi, ces transports, seulement ; Mais, dans vos actions les plus indifférentes, Je trouve un certain air qui me les rend charmantes, Car, pour prendre nos Coeurs, l'amour se sert de tout, Et n'en attaque point dont il ne vienne à bout. On ne saurait souffrir de plus sensibles gênes ; Aimez-moi, donc, Bergère, et finissez mes peines.DÉLIE
Vous m'aimez, aujourd'hui, trop sérieusement, Et je ne croyais pas que sous votre enjouement...PHILÈNE
Quoiqu'avec des soupirs, on découvre qu'on aime, Avec un air plus gai, l'on peut faire de même ; Et j'ai voulu, d'abord, en vous divertissant, Vous découvrir un feu qui s'est rendu puissant. À mes Rivaux, par là, je donnais moins d'ombrage ; Mais, ignorant mon but, ils ne m'ont pas cru sage.DÉLIE
Confessez tout.DÉLIE
Si...PHILÈNE
Que, de vous, mes rivaux ont lieu de se louer. Vous aimez l'un des deux ; mais, si je puis éteindre...DÉLIE
Et quoi ?PHILÈNE
Rien.PHILÈNE
C'en est fait, je veux...DÉLIE
Hay ?PHILÈNE
Oui, Cruelle, je vais la chasser de mon âme, Je vous hais à présent, et je veux... Non, mon coeur, Je ne pourrai, jamais, éteindre mon ardeur. Mais, que dis-je ? Il le faut, n'en croyez rien, Bergère, Je ressens trop d'amour, pour m'en pouvoir défaire.DÉLIE
Je le crois ; mais, enfin, laissez-moi dans ce bois, Jusqu'à ce que du Sort, on m'apprenne le choix.PHILÈNE
Je ne puis, mon Amour m'ordonne le contraire ; C'est un Dieu tout puissant, et je dois, pour lui plaire...DÉLIE
D'accord, mais...PHILÈNE
Ni moi.DÉLIE
Me fâcherai-je ? Ou dois-je, enfin, en rire ? Berger, si vous m'aimez, il faut, sans balancer, Pour me plaire, une fois, à l'instant, me laisser.SCÈNE II. Délie, Orphise.
ORPHISE
Vous verrai-je, toujours, rêver à vos ennuis ? Si pour un seul Berger, vous sentiez de la flamme, Je crois que vous auriez moins de trouble dans l'Âme.DÉLIE
Je vous crois.DÉLIE
Je ne puis.ORPHISE
Pour sortir d'un si grand embarras, Et connaître celui qui vous plaît davantage, Songez, s'il était sûr que l'un deux fut volage, Lequel vous perdriez avec plus de douleur, Et croyez qu'il a plus de part à votre coeur, C'est pourquoi vous devez le choisir.DÉLIE
Ah ! Bergère, Je crois, de ce conseil, pénétrer le mystère ; Et, comme votre coeur brûle pour l'un des deux, Vous voulez découvrir le secret de mes feux. Mais quoi ! N'avez-vous point quelque secrète alarme ? Car je pourrais choisir le Berger qui vous charme.DÉLIE
Je ne puis deviner.DÉLIE
Également, hélas !ORPHISE
Cet hélas fait connaître Que, de tout votre coeur, l'un d'eux, s'est rendu Maître. Voilà votre Secret, à demi, découvert Vous devez, à présent, parler à coeur ouvert, Et dire pour lequel...ORPHISE
Ah ! Que m'apprenez-vous, par ce cruel aveu ! Que ne me cachiez-vous, à jamais, votre feu ! Que fais-je ? Ce transport apprend celui que j'aime. Mais, peut-on rien cacher, quand l'amour est extrême ?DÉLIE
J'apprends celui des deux, qui règne en votre coeur, Et veux vous obliger, en vous tirant d'erreur. Céliante, à mon coeur, doit cesser de prétendre, Et, quand je l'ai nommé, c'était pour vous l'apprendre.DÉLIE
On en cherche, toujours, pour montrer son amour. En disant que, pour l'un, je ne sens point de flamme, Je découvre que l'autre a su toucher mon Âme : Et je m'épargne, ainsi, le trouble, et la rougeur Que je ferais paraître, en nommant mon Vainqueur.SCÈNE III. Délie, Orphise, Licidas, Céliante.
ORPHISE
Mais...DÉLIE
Cachez mon secret.ORPHISE
Mais, je cherche à vous plaire, Vous ne m'avez pas dit ce Secret, pour le taire ; Et lorsque votre coeur a choisi Licidas.Ici, Délie lui jette un regard de dépit.
Vous... Je ne dirai rien, si vous ne voulez pas.CÉLIANTE, à Orphise
Que diriez-vous, encor ?LICIDAS, à Délie
Quoi ! Serait-il possible...DÉLIE
Vous avez trouvé l'art de me rendre sensible : C'est un Secret, qu'à tous, j'avais voulu cacher, Mais l'adresse d'Orphise a su me l'arracher.À Céliante.
Je ne l'aurais pas dit ; et, malgré ma tendresse, Tant que vous le voudrez, je tiendrai ma promesse ; Et quand, pour lui, j'aurais une plus forte ardeur, Il n'aurait pas ma Main, encor qu'il ait mon coeur. En se tournant vers Licidas. En vous le préférant, contre moi, je m'irrite ; En se tournant vers l'un et l'autre. Car je vous trouve égaux, en amour, en mérite.À Licidas.
Je suis d'accord qu'il m'aime,À Céliante.
Et j'approuve vos soins ; Je vous estime autant, mais vous me touchez moins.Montrant Licidas.
Pour lui, d'un sentiment que l'Amour me fait prendre, J'ai longtemps, vainement, tâché de me défendre. Ne me demandez pas, lorsqu'il m'a su charmer, Ce qu'il a, plus que vous, qui m'oblige à l'aimer ? Je sens que cet amour, c'est mon coeur qui m'engage, Mais, je ne puis, encor, en savoir davantage, Ni pourquoi mes désirs penchent plus d'un côté, Quand je croyais aimer avec égalité. Je cherche le sujet de cette préférence ; Mais n'en pouvant avoir l'entière connaissance, Je pense que l'Amour, par une douce Loi, Nous fait aimer avant que nous sachions pourquoi : Et lorsque sur ce point, je consulte mon âme, Elle me fait moins voir de raison que de flamme ; Et, par ce que je sens, je connais, en ce jour, Qu'on doit peu demander des raisons à l'Amour.CÉLIANTE, à Délie
Si je n'ai rien en moi qui vous puisse déplaire, Je dois me consoler, et connaître, à mon tour, Qu'on doit peu demander de raisons à l'Amour.DÉLIE, à Céliante
Orphise, qui pour vous...DÉLIE
Mais...DÉLIE
Vous ne m'avez pas dit ce Secret, pour le taire ; Et je dois, pour vous rendre un service, à mon tour, Dire que Céliante a causé votre amour. Je crois, qu'à ce dessein, vous avez fait connaître Que, du mien, Licidas s'était rendu le Maître.CÉLIANTE
J'ai su les sentiments d'Orphise, et je vois bien Que vous ne voudriez pas que je n'en susse rien : Mais, pour vous dire plus, aujourd'hui, cette Belle A su l'estime, aussi, que j'eus, toujours, pour elle, Et que, sans vous, ses yeux auraient pu me charmer. Ainsi, je pourrais bien, avec raison, l'aimer, Quand je puis vous quitter, sans montrer d'inconstance, Puisque ne m'estimant que par reconnaissance, Et qu'aimant Licidas par inclination, Si mon coeur s'obstinait dedans sa passion, Je ne vous rendrais point à mes voeux favorable, En rendant, par dépit, mon Rival misérable. Je ferais peu pour moi, l'empêchant d'être heureux, Ne pouvant pas jouir du malheur de ses feux : Et comme vous pourriez me haïr dans votre âme, Si je troublais, longtemps, une si belle flamme, Et qu'enfin, vous avez nommé votre Vainqueur, Je ne dois plus m'attendre à toucher votre coeur.À Orphise.
Mon procédé serait blâmable, et sans excuse, Si j'osais vous offrir un coeur que l'on refuse.ORPHISE
Vous n'avez pas, je crois, sujet de craindre tant, J'aime mieux un amant méprisé, qu'inconstant : Et s'il est glorieux d'adorer le Mérite, On peut, sans blâme, aussi, quitter ce qui nous quitte.DÉLIE
Encor qu'ils soient d'accord, n'espérez pas ma foi, Que vous n'ayez fait voir que vous n'aimez que moi.SCÈNE IV. Délie, Orphise, Licidas, Céliante, Florice.
FLORICE
Ah ! Sachez que le Sort est contraire à vos feux. Il a, d'abord, fait choix de la belle Céphise, Ensuite, il est tombé, las !DÉLIE
Sur qui ?FLORICE
Sur Orphise.ORPHISE
Sur moi ?CÉLIANTE
Que nous apprenez-vous ?FLORICE
Damète, et Licidas.SCÈNE V. Périandre, Délie, Céliante, Licidas, Florice.
PÉRIANDRE, à tous, à la réserve de Délie
Que chacun se retire ; Vous, demeurez, car j'ai quelque chose à vous dire. Quoique le Sort cruel éloigne de ces lieux, L'un des heureux Bergers que vous aimez le mieux, Je veux, de son Destin, vous rendre Souveraine ; Il ne tiendra qu'à vous, adorable Inhumaine, Qu'il ne parte jamais : et pour vous faire voir Combien, sur mon Esprit, vous avez de pouvoir, Et que, pour vous servir, rien ne m'est difficile, Du Tribut, désormais, j'affranchirai cette Île. J'espère, de mon Roi, cette insigne faveur, Et ne veux, pour cela, de vous, que votre coeur.DÉLIE
Je n'ai point, là-dessus, de réponse à vous faire ; Mon coeur étant donné, vous ne sauriez me plaire.PÉRIANDRE
Si je n'ai rien en moi, qui vous puisse charmer, L'offre que je vous fais, me devrait faire aimer, Et vous ne songez pas, combien l'on a de gloire, D'affranchir son pays...DÉLIE
J'ai de la peine à croire, Qu'à ce prix, vous vouliez acheter mon amour : Puis j'espère en Damon, qui n'est pas de retour. Mais, adieu.DÉLIE
Ah ! Sachez qu'un Amant que l'on ne peut aimer, Et qui, troublant nos feux, tâche de nous charmer, Attire nos mépris, quand il pense nous plaire, Et, loin de nous gagner, fait, souvent, le contraire.PÉRIANDRE
Il faut, pour me contraindre à ne vous plus aimer, Faire voir des Vertus qui sachent moins charmer. Mais, j'aime vos froideurs, et votre résistance, Et, pour vos deux Amants, j'aime votre constance ; Car, bien que votre coeur penche pour l'un des deux, Vous craignez, toutefois, d'en rendre un malheureux, D'outrager un Amant qui vous a bien servie, Et de qui vous croyez, même, tenir la vie. Tout cela, malgré moi, m'oblige à vous aimer ; Et votre seul mérite ayant pu m'enflammer, Souvent, dans les transports de mon amour extrême, Lorsque je pense à vous, je me dis à moi-même, Que je serais heureux, si je pouvais, un jour, Rendre cette Beauté sensible à mon amour ! Et qu'on a de plaisir, de goûter la tendresse D'un Objet dont le coeur est exempt de faiblesse, Que l'éclat des grandeurs ne sauraient émouvoir, Et sur qui la Raison a, seule, du pouvoir !DÉLIE
Bien qu'elle soit, encor, Maîtresse de mon âme, Je viens, à mon Vainqueur, de découvrir ma flamme. Cependant, de mes feux, quoi qu'il ait pu savoir, Il ne doit pas, encor, nourrir un plein espoir. Mais, pour moi, votre estime étant considérable, Pourquoi faut-il, Seigneur, que votre amour m'accable, Et que m'offrant des Biens qui passent mes désirs, Elle vienne troubler jusques à mes soupirs ?PÉRIANDRE
Quand de vos deux Amants, je regarde l'offense, Mon amour croit devoir nourrir quelque espérance : Mais, s'ils n'aimaient que vous, je pourrais bien, alors, Pour éteindre mon feu, faire tous mes efforts.PÉRIANDRE
J'en puis venir à bout, adorable Bergère : Et je me servirai de mon autorité, Pour faire, à Célidan, dire la vérité.DÉLIE
Si vous lui commandez de parler, pour vous plaire, Je n'en dois pas attendre un aveu bien sincère.PÉRIANDRE
Ah ! N'appréhendez rien, je ferai mon devoir : Mais, lequel aimez-vous, ne le puis-je savoir ?SCÈNE VI.
PÉRIANDRE, seul
Ah ! Quand je vois ces yeux qui savent trop me plaire, Je ne me souviens plus qu'elle n'est que Bergère : Et que Zélinde, enfin, qu'on admire à la Cour, Sut, avant mon départ, me donner de l'amour. Qu'elle écoute ma flamme, et que le Roi mon Maître Semble approuver, aussi, le feu qu'elle a fait naître : Qu'il estime, et de plus, qu'elle tient un haut Rang. Autant par sa beauté, que par l'éclat du Sang, Et Délie, après tout, à mes voeux si contraire, N'est, malgré mon amour, qu'une simple Bergère : Mais, Zélinde est Princesse, et mon ambition Doit, enfin, l'emporter dessus ma passion. Mais, qu'importe du Rang, quand ma flamme est extrême ? Je puis, jusqu'à Zélinde, élever ce que j'aime, Et je m'applaudirai, l'ayant mise en son Rang, De voir que mon Pouvoir peut autant que le Sang, Puisque, si l'une tient son Rang de sa Naissance, L'autre ne peut devoir le sien qu'à ma Puissance. Je crois que ce qu'on fait pour un Objet aimé, Donne un plaisir bien grand, quand on est bien charmé : Et mon amour m'apprend, que la joie est extrême, Quand on peut, en aimant, élever ce qu'on aime. Mais, je ne songe pas, dans mon aveuglement, Que je veux m'abuser, et raisonne en Amant, Qui, rempli de l'Objet qui règne dans son Âme, Tâche d'accommoder la Raison à sa Flamme : Et qui ne songe pas, fuyant sa guérison, Qu'il faut accommoder sa Flamme, à la Raison. Mais, comment faire, hélas ! Puisque lorsque l'on aime, On cherche les moyens de se tromper soi-même ? Ah ! Loin d'agir ainsi, travaillons, dès ce jour, En fuyant de ces Lieux, à vaincre notre amour.ACTE V
SCÈNE I.
DÉLIE, seule
Que le Sort est cruel ! Qui m'ôte ce que j'aime, Quand, par une rigueur extrême, L'Amour, victorieux, veut me voir soupirer : Et, pour avoir à sa puissance, Opposé les froideurs de mon indifférence, Veut que j'aime, sans espérer ! Mais, quoique nul espoir, à présent, ne me flatte, Je veux que mon amour éclate, Et qu'on me voie aimer, à mon tour, Licidas. Je n'en puis mériter de blâme : Et puisque son mérite autorise ma flamme, La Raison ne la défend pas. Je l'aime, je l'avoue, et ne m'en puis défendre, Et l'on croit que mon coeur, peu tendre, Ne donne des soupirs qu'au malheur d'un Berger. Mais, mon trouble fera connaître Que la seule pitié ne les peut faire naître, Puisqu'Amour veut les partager. Je ne le cache plus, il règne dans mon Âme, Licidas sait, déjà, ma flamme, Et je veux avouer qu'il a su me charmer. C'est un Secret que je dois dire, Puisque, sur son amour, conserver trop d'empire, C'est ne savoir pas bien aimer. Selon l'occasion, nous pouvons, sans faiblesse, Faire voir beaucoup de tendresse, Surtout, lorsque l'Amour est devenu puissant. La plus Fière ferait de même ; Et lorsqu'un coeur est près de perdre ce qu'il aime, Il découvre tout ce qu'il sent. Oui, j'aime Licidas ; pour lui, mon coeur soupire, Je veux me soulager, à force de le dire.SCÈNE II. Délie, Florice.
FLORICE
Hé bien, qu'avez-vous su, Bergère ? Vos Amants, À Smyrne, ont-ils trouvé des Objets si charmants, Que de les adorer, ils n'aient pu se défendre ?DÉLIE
En ce que Célidan a dit à Périandre, Il a justifié ces Bergers, pleinement : Et ce grand Homme agit si généreusement, Qu'il a, par des bontés, à chacun, favorables, Fait, pour les Innocents, pardonner aux Coupables, Et voulu, les ayant rendu tous satisfaits, Que du tour de Philène, on ne parlât, jamais.FLORICE
Cet éclaircissement flatte, un peu, ma tristesse, Et mon coeur, pour Philène, ayant trop de faiblesse, Ose espérer, encor, qu'il verra, quelque jour, De son espoir mourant, renaître son amour.SCÈNE III. Délie, Orphise.
ORPHISE
Que mon malheur est grand !ORPHISE
Je lui dois obéir.ORPHISE
Périandre vous plaint ; et Licidas, dans peu, Doit, par son ordre, aussi, vous venir dire adieu.DÉLIE
Licidas va venir !ORPHISE
Vous l'allez voir, Bergère.ORPHISE
Nous partirons tous deux.DÉLIE
Quoi ! Ce charmant Berger, pour qui j'ai fait des voeux, Ce généreux amant qui m'a sauvé la vie, S'en va, donc !DÉLIE
Licidas !ORPHISE
Ah ! Bergère, avouez, franchement, Que vous me plaignez moins que ce fidèle Amant : Mais, pour vous consoler, Céliante vous aime, Et vous devez aimer Céliante de même. Céliante vous reste, et pourra bien...ORPHISE
Quoi ! Toujours, Licidas !DÉLIE
Peut-être, qu'il pourra, puisqu'il vous suit en Thrace, Un jour, dans votre coeur, surprendre quelque place.ORPHISE
Celui qui reste ici, sera, peut-être, heureux, Et, seul, aura le coeur que l'on croyait à deux.ORPHISE
Vous le craignez de même.ORPHISE
Vos yeux accoutumés à charmer ce Berger. Une seconde fois, pourront bien l'engager : Vous le verrez souvent, et je crois qu'en votre Âme, Ses soins réveilleront, peut-être, votre flamme.DÉLIE
En dois-je craindre moins, du Berger Licidas ? S'il ne vous aime point, il verra vos appas, Et s'accoutumant trop, à voir de si doux charmes, Vos yeux le forceront à leur rendre les armes.ORPHISE
Mais, il vous aime trop.ORPHISE
Vous le craignez en vain ; croyez, chère Délie, Qu'Amour n'est pas un mal, qu'aisément, on oublie. Je ne le sens que trop, et j'avoue, aujourd'hui, Que Céliante fait mon plus cruel ennui : Et quand je songe, enfin, qu'il faut que je le quitte, Contre le choix du Sort, tout mon amour s'irrite, Et, dedans ma douleur, ne se fait que trop voir. Même, depuis le temps que je n'ai plus d'espoir, Il me semble que tout veut partager mes peines, Que je ne vois plus rien de charmant dans ces Plaines, Que l'Eau, même, en murmure, et que tous les Oiseaux Chantent d'un ton lugubre, et parlent de nos maux ; Que les plus belles Fleurs sont, aujourd'hui, fanées, Que Scire n'aura plus d'agréables journées, Et que c'est à regret, que la Clarté nous luit. Enfin, dedans l'état où le Sort nous réduit, Tout se montre à mes yeux, avec des couleurs sombres, Les rayons du Soleil me paraissent des ombres : Et songeant au sujet qui cause nos malheurs, Je crois que tout le Monde a les mêmes douleurs ; Et quelquefois, aussi, dans ma peine profonde, Je crois, seule, souffrir autant que tout le Monde.SCÈNE IV. Délie, Orphise, Licidas, Céliante.
LICIDAS, à Céliante, au bout du Théâtre
Oui, je quitte ces Lieux, Et je vais vous laisser ce que j'aime le mieux.CÉLIANTE, à Licidas
Croyez que j'en ressens un déplaisir extrême, Et, quoique mon Rival, croyez que je vous aime.LICIDAS
Vous ne m'avez, jamais, donné lieu d'en douter. Mais, je vois la Beauté que je m'en vais quitter,À Délie.
Je viens vous dire adieu.DÉLIE
Vous venez me le dire, Quand, de votre innocence, on vient de nous instruire : Et comme je l'apprends alors que je vous perds, Jugez de ma douleur, quand je songe à vos Fers.LICIDAS
Vous devez bien penser que la mienne est extrême, Quand, tout près de partir, on m'apprend que l'on m'aime.ORPHISE, en montrant Céliante
Et nous n'avons point sujet de soupirer, Puisque le Sort, aussi, s'en va nous séparer.SCÈNE V. Délie, Orphise, Licidas, Céliante, Philène.
LICIDAS
Qu'a-t-il fait ?ORPHISE
Que dit-il ?PHILÈNE
Si votre amour vous fait concevoir quelque espoir, Vous devez, à Présent, cesser, tous, d'en avoir. Damon, que nous avions fait partir pour la Thrace, Espérant que le Roi nous ferait quelque grâce, Avec tous nos Présents, n'en a rien obtenu, Et, depuis un moment, est, ici, revenu. Mais, ce qui me surprend, c'est que je viens d'apprendre Que, presque en même temps, le triste Périandre, En soupirant, a lu des Lettres de son Roi, Ce qui, dans tous les Coeurs, jette un mortel effroi, Et cause une nouvelle, et profonde tristesse ; Car, chacun croit que c'est, dans l'ennui qui me presse, Un ordre, de ne rien accorder à nos voeux.ORPHISE
Hélas !CÉLIANTE
Quelle disgrâce !LICIDAS
Ah ! Tout nuit à nos feux.LICIDAS
Ah ! Délie.PHILÈNE
Ce n'est pas sans raison, qu'on a cru que d'Orphise, Autrefois, ce Berger sentait son Âme éprise : Et je m'étonne peu, qu'il vive sous ses Lois, Lorsque de Licidas, votre coeur a fait choix. Je connais bien, par là, que je vous ai perdue. Puisqu'aux voeux d'un Amant, votre Âme s'est rendue. Cela me causera quelques mauvaises nuits ; Mais, le Temps qui fait tout, calmera mes ennuis, Et, pour les oublier, je vais voir si Florice, À mes désirs, encor, veut se montrer propice. Elle est Femme, elle m'aime, elle est faible, et je crois Qu'elle est, encore, prête à recevoir ma foi. Adieu, car je vois bien que trop d'amour vous lie, Vous aurez Céliante et Licidas, Délie ; Et, sans doute, l'Amour n'en aurait pas tant fait, S'il prétendait laisser son Ouvrage imparfait.SCÈNE VI. Délie, Licidas, Orphise, Céliante.
ORPHISE
Et, pour quelle raison, pourrions-nous en avoir ? Le retour de Damon détruit tout notre espoir. On ne doit croire rien de ce que dit Philène ; Voyant qu'on le méprise, il rit de notre peine.LICIDAS
Quoi ! C'est, donc, tout de bon, qu'il faut nous séparer ? Ah ! Plutôt à vos pieds, je devrais expirer, L'Amour l'ordonne ainsi.CÉLIANTE
Quel malheur est le nôtre ! Ah ! Berger, si le Sort eût choisi l'un pour l'autre, Chacun verrait l'Objet qu'il aime.CÉLIANTE
Quand l'Amour s'est rendu le Maître de notre Âme, Il est bien doux de voir l'Objet qui nous enflamme.LICIDAS, montrant Délie
Si vous vouliez, de moi, la faire souvenir.CÉLIANTE, montrant Orphise
Si vous vouliez, aussi, de moi, l'entretenir.ORPHISE
Souvenez-vous de moi.CÉLIANTE
Que ferons-nous, hélas !LICIDAS
C'est le Sort qui le veut, ô très chère Délie, Pour qui je vais traîner une mourante vie !Chacun regarde sa Bergère, qui répond par un regard languissant. Ensuite les deux Bergers se regardent, et se montrent leurs Bergères en soupirant ; ce qui fait un jeu muet quelque espace de temps.
CÉLIANTE, prenant Orphise, et la donnant à Licidas
Ah ! Puisque c'est, enfin, un mal inévitable, Je mets entre vos mains, cet Objet adorable, Ayez-en soin : et vous, gardez-moi votre foi, Et daignez, quelquefois, vous souvenir de moi. Le ferez-vous ?Il lui baise la main.
ORPHISE
Allez.LICIDAS, donnant Délie à Céliante
J'en dois faire de même, Et remettre en vos mains, aussi, tout ce que j'aime. Tenez, ayez bien soin de cet Objet charmant ; Mais, je vais expirer, en ce triste moment.Il tombe aux genoux de Délie.
Je n'en puis plus, et sens que toute ma tendresse, Combattant contre moi, craint que je ne vous laisse. Mais, il le faut, enfin ; adieu, Bergère.DÉLIE, après avoir été un temps, immobile, dit, en regardant Licidas
Hélas !CÉLIANTE, à Orphise, et à Licidas
Après un tel effort, ôtez-vous de ma vue.LICIDAS
Délie lui jette un regard passionné.
Je ne puis... Mais, que vois-je ? Ah ! Ce regard me tue.SCÈNE VII. Périandre, Délie, Orphise, Céliante, Gardes.
LICIDAS
Cruel Sort !CÉLIANTE
Dures extrémités !LICIDAS
Partons, puisqu'il le faut.ORPHISE, embrassant Délie
Adieu donc.Comme ils sont tous tournés pour s'en aller, Périandre paraît, ce qui les oblige de s'en revenir.
SCÈNE VIII. Périandre, Délie, Orphise, Céliante, Licidas, Gardes.
PÉRIANDRE
Arrêtez, Je viens vous annoncer d'agréables nouvelles ; Mais, on m'en vient, pour moi, d'apporter de mortelles. Quel cruel déplaisir !PÉRIANDRE
Ah ! Toute ma douleur Vient de ce que mon Roi, dont la bonté m'accable, Croit que je suis charmé d'un Objet adorable : Et que croyant son coeur atteint d'un même amour, Pour conclure l'Hymen ; il attend mon retour. Il est vrai que Zélinde a pu toucher mon Âme, Mais vous avez fait naître une plus forte flamme : Et s'il m'était permis de pouvoir faire un choix, Je l'oublierais, bientôt, pour vivre sous vos Lois : Et, cependant, malgré l'ardeur qui me possède, À ces heureux Bergers, il faut que je vous cède. C'est, donc, à l'un de vous, Amants trop fortunés, Que ses divins Appas sont, enfin, destinés. Aimez, donc, j'y consens, aimez, aimez Délie, À la voir, seulement, ma joie est infinie, Je ressens des plaisirs, qu'on ne peut exprimer ; Mais, peut-on voir ces yeux, et ne les point aimer ? Voyez-la, donc, Bergers, regardez qu'elle est belle, Et ne cessez, jamais, de soupirer pour elle, Vous n'en sauriez trouver qui le mérite mieux, Et sa vertu répond à l'éclat de ses yeux.PÉRIANDRE
J'en ai dit la moitié.PÉRIANDRE
Ah ! Vous ne l'êtes plus, puisque le Roi mon Maître Ne veut plus de Tribut, et vient de me mander Qu'il n'avait à Damon voulu rien accorder, Pour ce qu'il prétendait que ce Bonheur suprême Fût, à toute cette Île, annoncé par moi-même. Adieu, c'en est assez, vivez, toujours, en paix, Sans craindre que le Sort vous trouble, désormais.SCÈNE IX. Délie, Licidas, Orphise, Céliante.
DÉLIE, à Licidas
Ah ! Berger.CÉLIANTE, à Orphise
Qui l'eut cru !LICIDAS
Quel surprenant Bonheur !DÉLIE, à Licidas
Rien ne troublera plus, désormais, notre ardeur.CÉLIANTE, à Orphise
Donnez-moi votre main.1 548 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0