Comédie en vers· Ou l'Accouchée
L'Embarras de Godard
Personnages
- MONSIEUR GODARD, père d'Isabelle
- ISABELLE
- CLÉANTE, Amant d'Isabelle
- ORIANE, Voisine de Maître Godard
- LA SAGE-FEMME
- PAQUETTE, Domestique de Maître Godard
- CHAMPAGNE, Domestique de Maître Godard
- L'ANGEVIN, Domestique de Maître Godard
- TORINE, Domestique de Maître Godard
- PICARD, Domestique de Maître Godard
AU LECTEUR
La représentation étant l'âme de la Comédie, je ne sais si celle-ci plaira autant sur le papier, qu'elle a plu sur le théâtre, et surtout à Versailles ; où, sans être sue, elle fut jouée par un Ordre absolu, et ne laissa pas d'être trouvée fort divertissante. Aussi lorsque ces Pièces, qui ne consistent que dans l'action, réussissent, la gloire en étant autant due aux comédiens, qu'à l'auteur. Comme celle-ci est extrêmement risible, une Scène, ou deux, qui auraient pu passer pour les Endroits les plus Comiques, en d'autres furent trouvées un peu sérieuses, quoique fort courtes, et assez fines. Mais étant placées après une autre qui fait beaucoup rire, il semblait qu'on passât du Comique au Sérieux ; c'est pourquoi j'ai cru y devoir ajouter deux Scènes, dont l'une est de la sage-femme, que l'on y souhaitait. Peut-être que l'on dira, en voyant l'autre, qui est celle de Champagne, et du Cocher, que cette Comédie n'étant point une farce, cet endroit en tient un peu, et ne s'accorde pas avec le commencement, que l'on a trouvé représenter naturellement, des choses qui se passent assez souvent parmi les amants. Mais elle est d'autant plus excusable, qu'elle n'est que parmi les valets, qui viennent du cabaret, et même qu'elle est du caractère de Champagne, qui ayant, toujours, fait l'habile, veut se divertir du cocher. D'ailleurs, si tout le Monde pouvait savoir, comme une partie de la Cour, ce qui m'a fourni l'idée de cette scène, je ne serais pas en peine de la justifier ; et peut-être, aussi, que je ne l'aurais pas faite, si elle était sans mystère.
L'EMBARRAS DE GODARD, OU L'ACCOUCHÉE
SCÈNE I. Isabelle, Cléante, Paquette sur une chaise endormie, et ronflant.
On ouvre ici le fonds du Théâtre.
ISABELLE
Si vous m'aimez, toujours, avec même constance, Je ne vous défends pas d'avoir de l'espérance.PAQUETTE, en se frottant les yeux, et baillant
Ha, a, a, a, a, a. Peste de l'Amour ! Mais, vous ne songez pas qu'il fera, bientôt, jour.CLÉANTE
Je sortirai dans peu.ISABELLE
Encore que mon père Se montre, tout à fait, à notre hymen, contraire, Ce n'est pas qu'il ait pris d'aversion pour vous : Mais, il veut me donner un cloître, au lieu d'époux, Afin de conserver plus de bien pour mon frère. Ma Mère, sur ce point, ne voulant pas lui plaire, Doit, encore, pour nous, lui parler, aujourd'hui ; Mais, cet espoir doit peu soulager notre ennui, Et nous devons, enfin, craindre qu'elle ne meure, Sachant, que d'accoucher, elle n'attend que l'heure. Sans mourir de douleur, je n'y saurais songer ; Elle est, en cet état, plus qu'une autre, en danger ; Et, comme, en accouchant, on la tient, souvent morte, Ce n'est pas, sans sujet, que ma crainte est si forte.CLÉANTE
Je crains autant que vous, et ressens même ennui ; Si la Mort la prenait, nous n'aurions plus d'appui.PAQUETTE, après s'être étendue, comme une personne qui s'éveille
Avecque les amants, les gens ne dorment guère ; Passerez-vous, toujours, toutes les nuits entières ?CLÉANTE
Je sors.PAQUETTE, vient à eux
Écoutez.CLÉANTE
Quoi ?PAQUETTE
Ne faites point de bruit.PAQUETTE
Hé bien, l'entendez-vous ?CLÉANTE
Que veux-tu que j'entende ?CLÉANTE
Pour moi, je n'entends rien.ISABELLE
Que nous viens-tu conter ?PAQUETTE
Je sais que ce n'est rien pour un si grand Veilleur ; Mais, c'est beaucoup pour moi, qui ne devrais entendre Le Coq, que dans mon Lit.Paquette va prendre, à demi endormie, la Chandelle, sur la table et revient.
PAQUETTE
Sortez sans plus tarder, je crains quelque malheur ; Car, je crois, qu'en rêvant, je viens de voir Monsieur.PAQUETTE, en laissant aller sa tête
Moi, je dors !ISABELLE
Oh ! Que non.PAQUETTE, en dormant encore
Quoi ! Je dors ?CLÉANTE
Oui, sans doute.PAQUETTE
Ah ! Quand je dormirais, je pense, par ma foi, Que vous n'en seriez pas trop fâchés contre moi. Mais, allons.PAQUETTE
Vous l'avez demandé, vingt fois, depuis une heure, Mais, je vois que le Jour qui pénètre en ces Lieux...PAQUETTE, en le tirant
Tant mieux pour vous, mais...CLÉANTE
Pourquoi ?PAQUETTE
Si quelque jour L'hymen vous donne lieu de contenter l'amour, Vous mourrez de plaisir, s'il est vrai qu'on en meure.ISABELLE
De cet Hymen, hélas ! Le trop flatteur espoir Est ce qui m'a, les soirs, engagé à vous voir. Je risque, je le sais ; mais, un coeur, un peu, tendre, Contre ce qui lui plaît, ne saurait se défendre.CLÉANTE
Que de bontés !CLÉANTE
De si tendres discours ne font que me confondre, L'Amour même, je crois, ne pourrait y répondre : Et pour y répartir, je veux, à vos genoux...PAQUETTE
Modérez vos transports ; tout beau, que faites-vous ?Comme elle est endormie, et qu'en voulant arrêter Cléante, elle ne trouve rien, parce qu'il est à genoux, elle tombe, et la Chandelle s'éteint.
PAQUETTE
Je voulais modérer l'ardeur qui vous transporte : Mais, ne profitez pas, au moins, de ce malheur.ISABELLE
Il est sage.Elle passe par derrière Cléante, sans savoir où elle va. Ici, Paquette va à tâtons, du côté qu'était Isabelle, comme pour les empêcher de s'approcher.
PAQUETTE, à part
Si ces jeunes gens-ci...PAQUETTE, bas
Laissez le galant sans chandelle.CLÉANTE, sentant que Paquette lui serre la main
Ô transports ! Ô douceurs, qu'on ne peut exprimer !À Isabelle, qui le tire du côté où était Paquette.
Laisse-moi là, de grâce, et va-t'en rallumer Ta Chandelle.CLÉANTE, à Paquette
Paquette trouve peu son compte à ne voir goutte.Paquette lui serrant la main.
Que ne vous dois-je point par mes soins empressés ?À Isabelle, qui le tire, encore.
Je saurai... Laisse-moi.ISABELLE
Quoi ! Vous me repoussez ?CLÉANTE
Quoi ! C'est vous ?PAQUETTE
À peu près.CLÉANTE
Ô Ciel !PAQUETTE
Hé oui, c'est elle, Et Paquette, la nuit, vaut, pour vous, Isabelle. Vous vous émancipez, donc ? Ah, cela m'instruit ?Elle tâtonne, comme pour les séparer.
Et je vous veillerai le jour come la nuit, Mais, écoutez.CLÉANTE
Et quoi ?PAQUETTE
Paix.ISABELLE
Que nous veux-tu dire ?CLÉANTE
Est-ce, encor, quelque coq ?PAQUETTE
Il n'est pas temps de rire.CLÉANTE
Pourquoi nous alarmer ?CLÉANTE
Je fuis.SCÈNE II. Cléante, Isabelle, Paquette, Monsieur Godard.
MONSIEUR GODARD, sortant du fonds du théâtre, en robe de chambre, et bonnet de nuit
Crions un peu plus haut, pour nous mieux faire entendre. Champagne, l'Angevin, Isabelle, Picard.PAQUETTE, bas, à Cléante
Ah ! Si l'on me rattrape, en vous veillant si tard...CLÉANTE
Paix.MONSIEUR GODARD
Torine, Paquette.ISABELLE
Ah ! Ma crainte est extrême !PAQUETTE
Ah ! Ma foi, d'un tel coq, le chant doit faire peur, Vous voyez que mon songe, enfin, n'est pas menteur.MONSIEUR GODARD
Aucun ne vient, encor.ISABELLE
Mais, quel sujet l'amène ?MONSIEUR GODARD
Dedans le premier Somme, on s'éveille, avec peine.PAQUETTE
Votre fièvre quartaine ! Il faut... Ah ! Pour ce coup, je le crois près de nous, Sans bruit, et sans souffler, tous deux, reculez-vous.MONSIEUR GODARD
Je ne sais où je suis, tant la nuit est obscure.PAQUETTE, à Cléante
Il faut qu'à quelque coin, vous passiez doucement,À Isabelle.
Et que vous gagniez, vous, votre appartement.CLÉANTE
Mais...MONSIEUR GODARD
On marche, que je pense. Qui va là ? Ce n'est rien, j'ai trop de défiance. Champagne, holà, quelqu'un, irai-je vous chercher ? Quoi, donc, ma pauvre Femme est prête d'accoucher.PAQUETTE, fait semblant de venir
Que voulez-vous ?MONSIEUR GODARD
Je crains que ma Femme n'accouche.MONSIEUR GODARD
Vite, de la lumière.SCÈNE III. Monsieur Godard, Paquette, Picard.
PICARD, entrant brusquement, et faisant, presque, tomber Paquette
Qui vient de m'appeler ?MONSIEUR GODARD
Allez, donc, en chercher, et faites cet effort.Paquette, et Picard, traversent le Théâtre, à tâtons, et vont à une porte, vis à vis celle d'où Picard est sorti, et se heurtent contre l'Angevin et Torine, qui en sortent avec précipitation.
SCÈNE IV. Monsieur Godard, Paquette, Picard, Torine, L'Angevin.
L'ANGEVIN
Quel bruit ai-je entendu ?TORINE
Qui m'appelait si fort ?PAQUETTE, en se cognant contre l'Angevin
Ah ! L'épaule !PICARD, se cognant contre Torine
Ah ! Les dents !L'ANGEVIN
Ah ! Le nez !TORINE
Ah ! La tête !PICARD
Je saigne, que je crois.L'ANGEVIN
Diable soit de la bête !MONSIEUR GODARD
Quel désordre est-ce ci ?SCÈNE V. Monsieur Godard, Paquette, Isabelle, L'Angevin, Picard, Torine.
ISABELLE, sortant de la chambre, du fond du Théâtre, d'où est sorti son père
Il tremble, encor, d'effroi.Ils viennent tous cinq, en tâtonnant, entourer Monsieur Godard, qui met la main sur eux.
MONSIEUR GODARD
Qui va là ? Qui va là ?L'ANGEVIN
C'est moi.TORINE
C'est moi.PICARD
C'est moi.PAQUETTE
C'est moi, Monsieur.MONSIEUR GODARD
Quoi ! Pas un n'a l'esprit d'avoir de la lumière ?MONSIEUR GODARD
Ah ! Je veux, à mon gré, Vous battre, mais, allez, que je ne vous assomme. On ne saurait trouver un plus malheureux homme !Ils se trouvent tous près de la porte, et Cléante parmi eux qui était prêt de sortir. Champagne les fait tomber tous, en arrivant, avec un fusil, et la moitié de ses habits sous son bras, avec un bout de Chandelle.
SCÈNE VI. Monsieur Godard, Isabelle, Paquette, Cléante, L'Angevin, Picard, Torine, Champagne.
CHAMPAGNE
Le Logis brûle-t-il ? Ou sont-ce les voleurs Qui vous causent, à tous, de si grandes frayeurs ?En faisant mine de vouloir tirer.
Où sont-ils ?PAQUETTE
Prenez garde.TORINE
Tout beau.PICARD
Mais, Dieu, je vois Cléante.L'original porte GERONT comme personnage de la phrase. Ce n'est pas un personnage de la pièce. Nous supposons PICARD.
CLÉANTE
Bas.
Servons-nous d'artifice.Haut.
Ils n'échapperont pas, Avant que de savoir ce que pèse mon bras.Chacun s'écarte un peu, et il approche de Monsieur Godard.
Vous verrez...MONSIEUR GODARD
Qu'avez-vous ? D'où vient cette furie ?PAQUETTE
Savez-vous accoucher ?CLÉANTE
Je passais, par bonheur, Près d'ici, dans le temps qu'on criait au voleur, Je me suis arrêté, j'ai fait ouvrir la porte, Et je suis monté, d'abord, pour vous prêter main-forte.PAQUETTE
L'honnête homme !ISABELLE
Voyez ce que fait le hasard.MONSIEUR GODARD
Il est bien surprenant, car il est un peu tard.MONSIEUR GODARD
Qui vous a fait entrer ?CLÉANTE
Qui ? Je ne voyais goutte.MONSIEUR GODARD
Mais, encor.CLÉANTE
C'est...MONSIEUR GODARD
Qui, donc ?CLÉANTE
C'est Champagne, je crois.CHAMPAGNE
Moi ?PAQUETTE, lui parle bas
Tu l'obligeras, en disant que c'est toi.CHAMPAGNE
C'est, donc, moi.SCÈNE VII. Monsieur Godard, Isabelle Paquette, L'Angevin, Torine, Picard, Champagne.
MONSIEUR GODARD
Si ma femme accouchait, et si, par ce malheur, Elle perdait la vie, avec votre paresse, Je gagnerais beaucoup ; il faut, donc, qu'on se presse : Du Vinaigre, de l'Eau, du vin, du Bois, du Feu, Du secours. Hélas, donc, que l'on se hâte un peu. Qu'on aveigne du linge. Ah ! J'enrage dans l'âme, Ne veut-on pas aller quérir la sage-femme ? Et quoi, sans remuer, vous vous regardez tous, Au Diable, les Valets.Aveindre : Aller prendre un objet pour l'apporter à la personne qui le demande. [L]
CHAMPAGNE
Mais, Monsieur, dites-nous...MONSIEUR GODARD
Il faut, sans répliquer, faire ce que j'ordonne.CHAMPAGNE
Mais, Monsieur.MONSIEUR GODARD
Je ne veux, jamais, que l'on raisonne.L'ANGEVIN, arrêtant Champagne
Où vas-tu ?L'ANGEVIN
Je n'en sais rien, non plus.PICARD
Ni moi.PAQUETTE
Ni moi.TORINE
Ni moi.MONSIEUR GODARD
Morbleu !ISABELLE
Demeurez tous ; et vous, songez, mon père ; Que, dans l'ardent désir de secourir ma mère, Lorsque vous commandez, à tous, confusément, Ils pourraient, tous, choisir même commandement. C'est pourquoi, chacun doit savoir ce qu'il doit faire.À Paquette.
Vous, rentrez, et soyez, toujours, près de ma mère.À Torine.
Vous aveignez du linge ;À l'Angevin.
Et vous, faites du feu,À Picard.
Allez chez Oriane, er revenez, dans peu, Pour demeurez là-bas ; vous n'aurez qu'à lui dire Que ma Mère est fort mal, et qu'elle la désire. Chacun s'en va.CHAMPAGNE
Et moi ?SCÈNE VIII. Champagne, Isabelle.
CHAMPAGNE, se mettant à terre, pour s'habiller
Que c'est une amitié belle, et bien exemplaire, Que celle de Monsieur, avecque votre Mère !CHAMPAGNE, prenant un de ses bas
Çà, je vais m'achever d'habiller, promptement, Vous me le permettez, puisque l'affaire presse.ISABELLE
Oui, mais, hâte-toi, donc.CHAMPAGNE
Ne manquant pas d'adresse, Je serai, que je crois, promptement, habillé, Car, Dieu merci, je suis, déjà, bien réveillé, Et l'on aurait, de plus, peine à trouver, en France, Aucun Valet plus propre à faire diligence. Foin, en me pressant trop, je l'ai mis de travers, Et j'ai fait pis, encor, car il est à l'envers.ISABELLE
Il n'importe, la nuit...CHAMPAGNE
Oh ! Si fait, il importe.CHAMPAGNE
Ne dites mot, j'aurai, bientôt, tout rajusté.Il remet son bas doucement, en disant.
Des enfants nés la nuit, on m'a dit que la vie, De malheurs infinis, était, toujours, suivie. Pour préparer au sien un plus heureux destin, Votre mère devrait n'accoucher qu'au matin : Et si, jusques au jour, vous la faisiez attendre...CHAMPAGNE
Il suivrait mon Conseil.ISABELLE
Tu vois qu'on est pressé.CHAMPAGNE
Bon, celui-ci va bien, mais, l'autre, que je pense, À deux noeuds est noué, mais, avec mes dents...ISABELLE
Que je crains, pour ma Mère !CHAMPAGNE
Elle prend, mal, son temps.ISABELLE
Si je prends un bâton.CHAMPAGNE
Ah ! Madame, je meure, Veut, pour nous tourmenter, accoucher à cette heure, Ses Enfants sont toujours, des Enfants de la nuit ; Pour accoucher le jour, elle craint trop le bruit, Sachant qu'en cette ville, en Peuples si féconde, On en fait, beaucoup plus, qu'en aucun lieu du monde.Il se lève.
Le voilà mis, enfin. Ne vous fâchez, donc, point, Il ne me reste plus qu'à mettre mon pourpoint, Et, sans tarder, après...Il met une Manche pour l'autre.
SCÈNE IX. Monsieur Godard, Isabelle, Champagne.
MONSIEUR GODARD
Ma fille, le mal presse.ISABELLE
Hélas ! Ma pauvre mère !CHAMPAGNE
Ah ! Ma pauvre maîtresse !MONSIEUR GODARD
La sage-femme est-elle arrivée avec toi ?CHAMPAGNE
J'y vais.MONSIEUR GODARD
Comment, j'y vais ?CHAMPAGNE
Oui, Monsieur, par ma foi.MONSIEUR GODARD
Quoi ! N'être pas, encor, sorti ? Tu le paieras ; Je te romprai, Maraud, les jambes, et les bras.Il le bat.
Va donc, va donc, va donc.CHAMPAGNE
Ce traitement m'amuse, Et pour tarder, encor, me fournit une excuse. Je ne fais, jamais, rien, pendant que l'on me bat.À Isabelle, avec dépit.
Mais, je ne suis pas bien, encore, sans Rabat, Il en faut, pour aller chez une sage-femme.MONSIEUR GODARD, le battant
Un rabat ! Ah ! Bourreau, je t'arracherai l'âme.ISABELLE, à Champagne, en arrêtant son père
Va-t'en, donc, promptement, et ne fait que voler, Qu'aller, et revenir.CHAMPAGNE
Il faut bien lui parler.MONSIEUR GODARD
Votre Mère attendra fort impatiemment.MONSIEUR GODARD
Mais, Oriane vient.SCÈNE X. Monsieur Godard, Oriane, Isabelle.
MONSIEUR GODARD
Je suis fâché, Madame, De vous avoir, la nuit, fait lever pour ma femme ; C'est, à l'heure qu'il est, en user librement.SCÈNE XI. Monsieur Godard, Isabelle.
MONSIEUR GODARD
Quand on est marié, que l'on est malheureux ! Et que le Mariage est un joug rigoureux ! Toutes les fois, hélas ! Qu'une Femme est en couche, À son dernier moment, tu vois comme elle touche.Toucher : Fig. être sensible, douloureux, offensant.
MONSIEUR GODARD
Quoiqu'on réchappe, on souffre une peine cruelle.MONSIEUR GODARD
Elles ne laissent pas d'être dans le danger. Mais, à vous marier, oseriez-vous songer, Sachant en quel état se trouve votre Mère ?ISABELLE
Ah ! bien loin d'y songer, hélas ! J'en désespère : Elle était pour Cléante, et l'aimait tendrement, Et vous vous opposez aux voeux de cet Amant.MONSIEUR GODARD
Il est trop jeune encor, et... Mais, voici Champagne.SCÈNE XII. Monsieur Godard, Isabelle, Champagne.
MONSIEUR GODARD
Hé bien, l'as-tu trouvée ? Et vient-elle avec toi ?CHAMPAGNE
En sortant d'avec vous...MONSIEUR GODARD
Vient-elle ? Réponds-moi.CHAMPAGNE
En sortant d'avec vous, j'ai...MONSIEUR GODARD
Dis-moi, donc, vient-elle ?MONSIEUR GODARD
Parle, donc ?CHAMPAGNE
En sortant...CHAMPAGNE
Vous pourriez me tuer, ou me mettre à la Porte, Que je ne pourrais point vous parler d'autre sorte. Je veux faire un message avecque jugement, Et vous rendre, de tout, un compte exactement.MONSIEUR GODARD
Si tu ne me réponds, crains que je ne t'assomme. Qu'un Valet est fâcheux, qui se croit habile Homme ?CHAMPAGNE
Vous n'avez pas, Monsieur, affaire à quelque Sot. Disant tout, tout d'un coup, viendra-t-elle plutôt ?MONSIEUR GODARD
Était-elle chez elle ?CHAMPAGNE
Avant de vous instruire De tout ce que j'ai fait, je ne puis vous le dire : Et je veux commencer par le commencement.MONSIEUR GODARD
Hé bien, parle, Bourreau, parle, mais promptement ; Parle, donc, je t'entends, parle, parle, te dis-je. J'enrage.CHAMPAGNE
Mon bon sens est ce qui vous afflige.Là, Monsieur Godard le menace, encor, du geste, et Champagne poursuit, après.
En sortant d'avec vous, ayant doublé le pas, Je suis allé quérir ma Lanterne là-bas, J'ai pris de la chandelle, et l'ayant allumée, Je l'ai mise dedans, et puis je l'ai fermée.Monsieur Godard marque, encor, son impatience.
Ayant ouvert, après, la Porte, mais sans bruit, J'ai mis le nez dehors, et trouvé que la nuit Était comme du Gex, et même, encor, plus noire : Et pour vous raconter, par ordre cette histoire, J'ai trouvé qu'il pleuvait assez honnêtement ; Mais, je n'ai pas laissé de marcher, promptement, Et si fort, que j'étais, déjà, tout hors d'haleine, Lorsqu'au bout de la Rue étant, encor, à peine, Un certain bruit confus m'a, d'abord, fait trembler J'entendais force Gens, près de moi, se parler ; Et, soudain, l'on a mis, pour me voir au visage, Et, pour me faire peur, encore, davantage, Une lanterne droit au-devant du nez. Alors, je les ai vus tous, devers moi, tournés ; Et même, à la faveur de leur triste lumière, J'ai trouvé qu'ils étaient, tous, des gens à rapière, Et de plus, aperçu beaucoup de mousquetons, Que portaient, avec eux, des gens à hoquetons. J'ai beaucoup de frayeur, encore, quand j'y songe, Car ce que je vous dis n'est point, du tout, mensonge. Ensuite de cela, j'ai senti de bons coups, Et j'ai bien entendu ; qu'ils s'entredisaient, tous, Il faut, dans la Prison, mener ce galant homme, Et s'il ne veut marcher, il faut que l'on l'assomme ; C'est un voleur, sans doute, il le faut arrêter, Et sa lanterne sourde, empêche d'en douter. Ils me l'ont arrachée, en parlant de la sorte, Vous pouvez bien juger si ma crainte était forte. Je leur ai dit, pourtant, en reprenant du coeur, Qu'ils allaient être, tous, cause d'un grand malheur ; Et que s'ils m'emmenaient, une très bonne Dame Pourrait, peut être, bien mourir sans sage-femme Comme sans nul espoir, j'achevais de parler, Leur Commandant a dit, qu'on me laissât aller.Jais : Pierre d'une couleur noire. Champagne confond avec la région de l'Ain.
Rapière : Épée longue, vieille et de peu de prix, telles que celles dont l'on arme d'ordinaire les soldats. [F]
Mousqueton : Espèce de fusil dont le calibre est celui d'un mousquet, mais dont le canon a moins de longueur. [L]
Hoqueton : Casaque brodée que portaient les archers du grand prévôt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]
Lanterne sourde : est une lanterne de fer blanc ou noirci, qui n'a qu'une ouverture, qu'on ferme quand on veut cacher la lumière, et qu'on présente au nez de ceux qu'on veut voir, sans qu'on en puisse être aperçu. [F]
MONSIEUR GODARD
Ensuite, as-tu couru chercher la sage-femme ?CHAMPAGNE
Non, vraiment.MONSIEUR GODARD
Comment, non ?CHAMPAGNE
Non, Monsieur, sur mon âme, Sans Lumière, j'ai cru, que je ne pouvais pas Bien trouver son Logis.MONSIEUR GODARD, le battant
Je te romprai les bras.MONSIEUR GODARD
Mais, que ne prenais-tu, d'abord, d'autre lumière ? J'ai, souvent, dit qu'on eût quelques flambeaux céans.CHAMPAGNE
Je n'en ai point trouvé.MONSIEUR GODARD
Quelle maison ! Quels gens !SCÈNE XIII. Monsieur Godard, Isabelle, Paquette, Champagne.
PAQUETTE
Ah ! Monsieur, ah ! Monsieur, je pense que Madame Pourrait bien accoucher, dans peu, sans sage-femme : Les violents efforts du mal qu'elle ressent, La tourmentent si fort...MONSIEUR GODARD
Que ferons-nous ?PAQUETTE
Elle a de très grandes tranchées.Tranchées : Maladie où l'intestin semble se tourner et où l'on soufre de grandes douleurs, soit à cause des humeurs acres et piquantes, ou des vents qui ne trouvant point d'issue mordent et tourmentent étrangement l'intestin. [R]
CHAMPAGNE
Oui, l'autre fois, encor, on disait tout cela, Ce n'est qu'une colique, ou que des vents, qu'elle a.MONSIEUR GODARD
Eh ! Qu'enfin, la sage-femme vienne.PAQUETTE, à Champagne
Hé quoi ! Tu n'as rien fait ? Et pour quelle raison ?SCÈNE XIV. Paquette, Champagne.
SCÈNE XV. Picard, Paquette, Champagne.
PAQUETTE
Tu dois en recevoir, lorsque l'affaire presse, Et je t'en puis, toujours, faire pour ma Monsieursse.CHAMPAGNE
Toi ?PAQUETTE
Moi.CHAMPAGNE
Quoi, toi ?PAQUETTE
Moi.CHAMPAGNE
Toi, tu me commanderas ?PICARD
Hé ! Vas-y.PICARD
Mais...PAQUETTE
Laquais.CHAMPAGNE
Hé bien, Laquais ! Mais, tu n'es que Servante : Et lorsque l'on te voit si leste, et si pimpante, Nous savons... Il suffit, que nous savons fort bien Tout ce que nous savons.PAQUETTE
Et que sais-tu donc ?CHAMPAGNE
Rien.CHAMPAGNE
Je suis trop en colère.PAQUETTE
Mon honneur est blessé, je ne saurais me taire. Il faut que, tout mon saoul, je te batte, aujourd'hui.PICARD
Ah ! Tout beau.PAQUETTE
Laisse-moi.PAQUETTE
Je le veux étrangler.CHAMPAGNE
Tu veux que je te batte.PAQUETTE
Bats, donc.PICARD, reçoit des coups
Il n'est pas temps que ce courroux éclate.CHAMPAGNE
Elle cherche des coups.PAQUETTE
Je cherche à me venger.PICARD, sentant les coups
Ah, ah.PAQUETTE
Laisse-moi faire, et le dévisager.Dévisager : Blesser quelqu'un au visage, en sorte qu'il en soit défiguré et gâté. [F]
PICARD, les séparant avec force
Retirez-vous, tous deux, car le courroux m'emporte, Vous vous donnez des coups, et c'est moi qui les porte. C'est comme on sert Madame.Porter : Soufrir, endurer. [FC]
CHAMPAGNE
Puisque j'ai commencé, j'achèverai moi-même.À Picard.
Tiens-toi là.À Paquette.
C'est, exprès, pour te faire dépit.PICARD
Il suffit.SCÈNE XVI. Monsieur Godard, Paquette.
MONSIEUR GODARD
Sans rien faire du tout, voilà la nuit passée, Et, cependant, ma Femme est, tout à fait, pressée. La pauvre Femme, hélas ! Qui me dorlote tant, Qui, lorsque je viens tard, toute le nuit, m'attend ; Qui, quand au bout du doigt, j'ai le moindre mal, pleure ; Qui, toujours, me caresse, et craint que je ne meure ; Qui veut, tous les huit jours, que, par précaution, Je me fasse saigner.MONSIEUR GODARD
Quand je suis un peu mal, toujours elle appréhende, Elle-même, a le soin de me veiller la nuit, Et d'empêcher mes Gens, de me faire du bruit. Dans tout ce qu'elle fait, on remarque son zèle, Par des noms caressants, toujours, elle m'appelle, Je suis son roi, son fils, son mignon, et son coeur. Ah ! Si je la perdais, que j'aurais de douleur ! Quand, quelquefois, tous deux, nous sommes en colère, Son amitié la fait revenir la première, Elle tient peu sans coeur, et ne manque, jamais, De me parler au Lit, pour refaire la Paix : Et je puis dire, enfin, qu'à tel point elle m'aime, Que de me bien couvrir, prenant soin elle-même, Elle empêche si bien, le froid, de me trouver, Que j'étouffe de chaud, dans le fort de l'hiver.PAQUETTE
La bonne femme, hélas !MONSIEUR GODARD
Quoi ! Faut-il, que de tout, je prenne le souci ?SCÈNE XVII. Monsieur Godard, Paquette, Picard, Champagne, la sage-femme.
Picard porte le flambeau devant la sage-femme, et Champagne lui sert d'Écuyer.
CHAMPAGNE
Nous la tenons, enfin : place, place à Madame.Il lui quitte la main, pour aller près de son Monsieur, auquel il dit.
À la fin, pour ce coup, Monsieur, j'ai réussi, Puisqu'enfin, vous voyez la sage-femme, ici.MONSIEUR GODARD, lui donnant un soufflet
Tu m'as fait enrager, ôte-toi de ma vue.À la sage-femme, qu'il embrasse avec joie.
Ma femme, impatiente, attend votre venue, Allons.LA SAGE-FEMME
Rien ne la presse, et je la connais bien.PAQUETTE, à Picard, et à Champagne
Allez-vous-en, tous deux, chez Madame Toinette, De l'enfant qu'on attend, demander la layette : Revenez promptement, ce n'est pas loin d'ici.CHAMPAGNE, à Picard
Viens, par même moyen, nous irons boire aussi.SCÈNE XVIII. Monsieur Godard, La sage-femme, Paquette.
MONSIEUR GODARD
Ne perdons point de temps, courons vite, Madame, Et ne négligeons rien, pour secourir ma Femme.LA SAGE-FEMME
Avez-vous les apprêts qu'il faut, à cette fin ?MONSIEUR GODARD
Oui.LA SAGE-FEMME
Si vous dites vrai, vous avez, donc, du vin.MONSIEUR GODARD
Oui.LA SAGE-FEMME
Vous avez du linge.MONSIEUR GODARD
Oui.LA SAGE-FEMME
N'avez-vous pas aussi, de bons ciseaux céans ?MONSIEUR GODARD
Oui.LA SAGE-FEMME
N'avez-vous pas de fil ?LA SAGE-FEMME
Avez-vous du sel ?LA SAGE-FEMME
Mais du safran, enfin, en avez-vous ?MONSIEUR GODARD
Hé oui, Madame, oui, oui, morbleu, oui, j'enrage ; Nous en avons, vous dis-je, à quoi bon ce langage ? Oui, oui, nous en avons, ne vous tourmentez plus.MONSIEUR GODARD
C'est bien fait ; mais, allez secourir, promptement...LA SAGE-FEMME
Pour vous servir, je suis venue en un moment.MONSIEUR GODARD
Je le crois, allez, donc, trouver, vite, ma Femme.LA SAGE-FEMME
Mon_Dieu, ne craignez rien, je vis, hier, Madame. J'étais, lorsque vos Gens sont venus me quérir...MONSIEUR GODARD
Eh ! Ne la laissez point, davantage, souffrir !LA SAGE-FEMME
J'y vais ; mais, soyez sûr, Monsieur, que rien ne presse. Sachez, donc, que j'étais auprès d'une Duchesse, Que je l'ai quittée, exprès, pour venir, vite, ici.LA SAGE-FEMME
Mais, pour en sortir, j'ai bien eu de la peine : Et si je veux qu'elle aille, encor, cette semaine.Monsieur Godard la presse, encor, du geste, seulement.
On m'est venu chercher, encor, d'un autre endroit ; Mais j'ai bien mieux aimé venir, ici, tout droit.MONSIEUR GODARD, bas le demi vers
Peste soit du caquet. De cette préférence, J'aurai, je vous promets, grande reconnaissance. Allons, donc, sans tarder.MONSIEUR GODARD
Hé bien, dépêchez-vous de délivrer ma Femme, Afin d'aller, plutôt, secourir cette Dame.LA SAGE-FEMME
Vous me voyez fort jeune, et si, sans vanité, Hier, j'en accouchai six, et de grand' qualité : Je n'ai, jamais, manqué, Dieu merci, de pratique.Pratique : Méthode, manière de faire les choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]
LA SAGE-FEMME
Une médaille antique, Un homme à faire peur, un vieux chirurgien, Qui tranche de l'expert, et ne sait, pourtant, rien, M'a voulu contrôler chez la Duchesse même Que je viens de quitter ; mais, sa bêtise extrême A paru, la Raison étant de mon côté.MONSIEUR GODARD
Hé ! Mon_Dieu, l'on connait votre capacité.PAQUETTE, à la sage-femme
Voulez-vous, de ce pas, venir trouver Madame ? Sinon, l'on va quérir une autre sage-femme.LA SAGE-FEMME, à Paquette
Ce n'est pas votre affaire.MONSIEUR GODARD, à la sage-femme
Allez, près d'elle, aussi, Et vous causerez là, tout aussi bien, qu'ici.LA SAGE-FEMME, se tournant vers Paquette
J'y vais, et ce n'est point pour ta sotte menace.PAQUETTE, à Godard
Elle croit, en gagnant, vous faire, encor, grâce.SCÈNE XIX. Isabelle, Monsieur Godard, Paquette.
ISABELLE
Ma mère vous demande.ISABELLE
Elle veut voir Cléante.SCÈNE XX. Isabelle, Paquette.
ISABELLE, passant, vite
Je vais chercher quelqu'un, qui puisse, promptement, En aller, de ma part, avertir mon amant.SCÈNE XXI.
PAQUETTE, seule
Elle l'aime D'une amour très parfaite, et qu'on peut dire, extrême. Si sa Mère mourait, toutefois, je sais bien Que des jeunes amants n'auraient plus de soutien : Et que, malgré l'ardeur de cette pauvre fille, Son père lui ferait épouser une grille.Elle rentre.
Grille : Emploi métaphorique pour signifier la vie religieuse dans un couvent.
SCÈNE XXII. Champagne, Picard apportant la Layette.
CHAMPAGNE
Ma foi, le vin est bon dedans ce cabaret : Et, pour moi, j'aime bien ce petit vin clairet. Mais, qu'en dis-tu, Picard ?Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. [L]
vers 497, l'original pour Hais, nous lui préférons Mais.
PICARD
Il donne dans la tête.CHAMPAGNE, à part
Je veux me divertir de cette grosse bête ; Étant ivre à demi, je crois que j'en ferai, Sans qu'il s'oppose à rien, tout ce que je voudrai.Haut.
Mais, de l'enfant futur, voyons tout le bagage. Peste, en voilà beaucoup ! Moi, qui suis, déjà, d'âge, Et qui puis, que je crois, passer pour grand garçon, Je ferais bien tenir le mien dans un chausson. Mais, veux-tu qu'en enfant, je t'habille, pour rire ? Ce sera, bientôt, fait, viens.PICARD
Que me veux-tu dire ?CHAMPAGNE
Si tu ne le veux pas, je m'habillerai, moi.Il prend le béguin, et le met.
Tiens, vois. Ah ! Tu serais bien drôle, sur ma foi.Béguin : Coiffe de linge pour les enfants, qui s'attache sous le menton avec une petite bride. [FC]
PICARD
Fais ce que tu voudras.CHAMPAGNE
Et laisse-moi, donc, faire, Et mettre ce béguin. Mais, avant la têtière, La coutume est, je crois, de mettre le bonnet. Que tu serais joli dessus un cabinet ! Car on ne peut douter, qu'avec cet équipage, Tout le Monde n'admire un si charmant visage. Laissons ceci, ce sont les Nagotes, je crois.Têtière : Petite coiffe de toile, qu'on met aux enfants nouveaux nés. [FC]
Cabinet : Lieu où l'on serre des papiers, des livres, des médailles, etc. [FC]
Nagotes : terme non trouvé. Il s'agit d'une confusion que fait Champagne avec un autre mot.
CHAMPAGNE
Bon, cela va fort bien ; mettons cette aisselière, Puis, nous mettons, après, la chemise à brassière.Il lui accommode tout cela, en disant les quatre vers suivants.
Il me souvient, encor, des noms de tout cela, Du temps que je logeais chez feu mon grand papa : Le bon Homme m'aimait bien plus que la prunelle De son oeil, et de moi, ne parlait qu'avec zèle.À Picard, lui ayant attaché la Chemise à brassière, sur l'estomac. Il prend des langes pour l'envelopper.
Oh, voilà quatre bras ! Bon, ces langes sont grands ; Garde-toi bien, au moins, d'aller pisser dedans.Aisselière : Sans doute un petit vêtement comme le suggère le contexte. Par ailleurs, Jouet d'enfant, hochet. [SP]
CHAMPAGNE
Tiens, je crois que ces bandes Nous accommoderont, étant larges et grandes. Là, tourne-toi, donc, bien ?PICARD
Mais, tu me fais rouler.CHAMPAGNE
Tu te moques.PICARD
Ah, ah.CHAMPAGNE
Qu'est-ce, donc, qui t'afflige ? Te voilà si joli. Le beau petit poupon ! S'il ne te restait pas tant de barbe au menton, Tu passerais pour fille, et, même, pour jolie : Mais, je te veux donner, aussi de la Bouillie ; Là, mon petit Fanfan, tiens-toi là bien assis.À part.
On a fait de la colle, ici, pour nos châssis, Il en peut bien manger, la farine en est bonne.À Picard.
Si tu vois, par hasard, entrer quelque personne, Ne parle point du tout, seulement crie, Ouhais ! Ouhais !SCÈNE XXIII.
SCÈNE XXIV. Champagne, Picard.
PICARD
Tu ris !CHAMPAGNE
Va, te voilà fort bien ; La corde t'a fait mal, mais cela n'était rien.Prenant le poêlon à la colle.
Çà, voyons, à présent.PICARD
Toi ?CHAMPAGNE
Il faut faire dodo, Après avoir mangé, tout son saoul, du lolo. Je vais, pour t'endormir, dire une chansonnette, Qui fut, pour te bercer, tout exprès, jadis, faite.Il chante, Sasson, Bluton, et d'autres chansons.
Comme il n'a point dormi, presque, toute la nuit, Le sommeil l'a surpris, sortons, sans faire de bruit.SCÈNE XXV. Cléante, Isabelle, Picard.
CLÉANTE
Éclaircissez-moi, donc.ISABELLE
Apprenez que ma mère, Croyant mourir, bientôt, a voulu voir mon père : Et que présentement, elle le presse fort, De nous rendre, tous deux, contents, avant sa mort, Et de faire un contrat.PICARD
Ouhais ! Ouhais !CLÉANTE
Qu'entends-je ?ISABELLE
Mais, que vois-je, plutôt ? Picard, avec un lange ! Et qui t'a pu, vieux fou, de la sorte, ajuster ?ISABELLE
J'en ris, ainsi que vous. Vite, qu'on se retire.Picard tombe, en voulant se lever. Il tombe, encore.
Gros cheval ! Hé quoi ! Donc, ne sortiras-tu pas ?SCÈNE XXVI. Isabelle, Cléante, Picard, Oriane.
ISABELLE, montrant Picard
La voilà.ORIANE
La voilà.ISABELLE
Déshabillons-le, tous.ORIANE
Quoi ! Donc ?SCÈNE XXVII. Cléante, Champagne, Isabelle.
CHAMPAGNE
Vivat, vivat, vivat, allégresse, allégresse, Chassez, de votre Esprit, désormais, la tristesse ; À nous réjouir bien, soyons, tous, empressés ; Vite, du bois, du vin, des tonneaux défoncés, À notre Porte, il faut faire des feux de joie. Pour rendre grâce au Ciel, du bien qu'il nous envoie. Madame est accouchée, et d'un fort beau garçon, Mais si beau, qu'on voit bien qu'il est de sa façon : On dit, de sa santé, qu'on ne doit plus rien craindre. Mais, quoi ! De ce bonheur, pourriez-vous bien vous plaindre ? Car la joie, en vos yeux, ne se remarque pas.SCÈNE XXVIII. Cléante, Isabelle, Champagne, Paquette.
PAQUETTE
Puisque vous le voulez, je m'en vais vous le dire, Et, par ordre, de tout, je prétends vous instruire. Madame, qui croyait être à son dernier jour, Ayant, beaucoup, pour vous, de tendresse, et d'amour, A conjuré Monsieur, d'une façon touchante, De vous donner, dans peu, pour Épouse, à Cléante ; Et l'exigeant de lui, pour dernière faveur, Elle a, pour accoucher, senti quelque douleur. Alors n'en pouvant plus, elle s'est écriée, Hélas ! Bon Dieu, pourquoi me suis-je mariée ? Si j'étais fille, encor, j'aimerais mieux mourir, Que d'endurer les maux que tu me fais souffrir.PAQUETTE
Il a voulu sortir aussitôt ; mais, Madame A fait courir après, et juré, hautement, Que s'il ne revenait près d'elle, promptement, Elle ne voulait point accoucher. Sa menace A fait, qu'auprès du lit, il a repris sa place ; Puis, son mal s'augmentant, et la faisant crier, Mon mari, désormais, aura beau me prier, A-t-elle dit, encor, avec quelque autre chose Que je ne veux pas dire, ou, plutôt, que je n'ose. Devers nous tous, après, se retournant, souvent, Que ne me suis-je, hélas ! Mise dans un Couvent, Me disait-elle alors, car, dans ce Lieu, la vie, De pareilles douleurs, ne fut, jamais, suivie. Enfin, de temps, en temps, des élans de douleur, Lui faisaient déplorer le Monde, et son malheur : Et quand elle pouvait dire ses maux extrêmes, Monsieur en recevait des reproches de mêmes. Mais, dès qu'elle sentait, un peu moins, de douleur, C'était son cher mari, son mignon, et son coeur. Enfin, son mal croissant, et trois douleurs de suite, Jusqu'à l'extrémité, l'ayant, presque, réduite, Hélas ! A-t-elle dit, je souffre des tourments Qui m'abattent si fort, et sont si véhéments, Que pour souffrir, encor, cette peine profonde, On m'offrirait, en vain, tous les Trésors du Monde. Pendant qu'elle parlait, avec un air mourant, Monsieur la regardait, toujours, en soupirant : Et ses yeux languissants, faisaient lire en son âme, Qu'il sentait, vivement, les douleurs de sa Femme. Elle n'a pourtant, point fait d'efforts superflus ; Car, comme elle criait, Non, je n'en ferai plus, Elle a, dans cet instant, pour croître sa famille, Avec quelques douleurs, mis au monde, une fille.ISABELLE
Une fille !CLÉANTE
Une fille !CHAMPAGNE
Est-il vrai ?PAQUETTE
Tout de bon.PAQUETTE
Le calme, tout_à_coup, s'est vu sur son Visage : Et l'on a remarqué que ce qu'elle avait dit, Lui causait de la honte, et, même, du dépit, Jugeant bien qu'elle avait fait un serment frivole. À votre époux, je crois, que vous tiendrez parole, A-t-on dit, en riant. Elle, par un souris, A fait voir le contraire, et nous a, tous, surpris.SCÈNE XXIX. Cléante, Godard, Isabelle, Paquette, Champagne.
MONSIEUR GODARD
Enfin, le juste ciel couronne votre flamme : Mais, venez-en, tous deux, remercier ma femme.MONSIEUR GODARD
Sans compliment, Nous pouvons passer, tous, dans l'autre appartement.Ils rentrent, à la réserve de Paquette, et de Champagne.
PAQUETTE
Mais...CHAMPAGNE
Mais, je n'irai pas.PAQUETTE
Fais ce que je te dis.CHAMPAGNE
Je n'y veux pas aller.PAQUETTE
Tu dois craindre la touche, Et que...Touche : l'action de frapper, de faire impression violente sur quelque chose. Les gens craintifs craignent la touche. [F]
670 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica