Comédie en vers
Le Gentilhomme Guespin
Représenté pour la première fois en 1670 au Théâtre du Marais.
Personnages
- LE VICOMTE DE LA SABLONNIERE
- LUCRÈCE, sa femme
- CLARICE, soeur du Vicomte
- LISETTE, femme de Chambre de Lucrèce
- MONSIEUR DE CORNANVILLE, Gentilhomme Campagnard
- MONSIEUR DE BOIS-DOUILLET, Gentilhomme Campagnard
- SON FILS, Gentilhomme Campagnard
- MONSIEUR DE CHANTE-PIE, Gentilhomme Campagnard
- MONSIEUR DE COCHON-VILAIN, Gentilhomme Campagnard
- MONSIEUR DE BOIS-LE-ROUX, Amant de Clarice
- COLAS, Valet du Vicomte
- NICODEME, Valet du Vicomte
- BLAISE CLAMPIN
PRÉFACE
Ce Sujet m'a paru si plaisant et si propre au Théâtre, que je n'ai pu m'empêcher de le traiter. Peut-être qu'il ne paraîtra pas tel sur le papier, ce qu'il a de plus Comique consistant plus dans les actions que dans les mots. Il y a un perpétuel jeu muet dans cette Pièce, qui étant tiré du fonds du sujet, donne un plaisir extrême à l'Auditeur ; et l'on ne dit presque pas un Vers qui ne fasse rire dans la Représentation, par le chagrin qu'il donne au Vicomte. Le papier ne peut représenter son inquiétude ni ses postures, non plus que le grand benêt de Fils de Monsieur de Bois-Douillet, dont on ne trouvera point le rôle dans l'impression, encore qu'on n'ait guère vu de Personnages sur la Scène qui aient plus fait rire.
SCÈNE PREMIÈRE. Lucrèce, Clarice.
LUCRÈCE
Non, je ne puis plus vivre avec votre frère, Son humeur me déplaît, je ne saurais m'en taire ; Il me traite trop mal, depuis neuf ou dix mois Que notre hymen m'engage à vivre sous ses lois. Il croit, dès qu'on me voit que je dois être aimée, Et me tient en ce lieu jour et nuit enfermée, Où ne trouvant jamais personne à qui parler, Avec vous seulement je puis me consoler.CLARICE
Je sais que je ne puis justifier mon frère, Qu'un naturel jaloux a rendu trop sévère ; Mais je crois être encore plus à plaindre que vous, Vous êtes mariée, et je n'ai point d'époux : Toutefois il me tient comme vous prisonnière ; À peine, en ce Château, puis-je voir la lumière ; J'en connais les raisons, et je m'aperçois bien, Qu'il ne me traite ainsi, qu'afin d'avoir mon bien ; Et qu'il veut que je sois sans cesse à la campagne, Afin que vous ayez une triste compagne, Qui puisse vous veiller, et répondre de vous. Il satisfait ainsi son naturel jaloux ; Et me tenant toujours avec vous enfermée, Il empêche, par là, que je ne sois aimée ; Car comme en ce logis aucun n'entre jamais, Nul ne peut être épris de mes faibles attraits : Cependant chaque jour la jeunesse se passe, Et le temps, tous les jours, de nos beautés efface.SCÈNE II. Lucrèce, Clarice, Lisette.
LISETTE
Ah quel maudit logis !LISETTE
Ce que j'ai ! Croyez vous que je n'enrage pas, De voir ici chacun si triste un Lundi gras ? Depuis qu'en ce château je me vois enfermée, Je sens que je n'ai plus ma joie accoutumée ; Et je vous prie enfin, de vouloir m'accorder Mon congé, que je viens exprès vous demander.Lundi gras : le lundi de la semaine où le carnaval finit. [L]
LISETTE
Vous vivez bien hélas ! Plus contente à Paris ; Et ce n'était chez vous que festins, jeux, et ris, Quand ce campagnard vint enjôler votre père, Et quand il vous promit ce qu'il ne vous tient guère, Pour vous faire en partant étouffer vos soupirs, Il sut de la Campagne étaler les plaisirs : Les nobles sont, chez eux, comme de petits princes, Vous dit-il, et l'on est heureux dans les provinces ; On y voit mille gens dont on est respecté ; On goûte les plaisirs de la société ; Sans divertissement, aucun jour ne se passe ; On a la promenade, et la pêche et la chasse ; On trouve, chaque jour, mille plaisirs nouveaux ; On mange l'un chez l'autre, on se fait des cadeaux ; Du soir, jusqu'au matin, on tient tables ouvertes ; Qui d'excellent gibier sont sans cesse couvertes ; On est, sans de grands frais, dans les jeux et les ris ; Les modes aussitôt, y viennent de Paris ; Les plaisirs qu'on y prend, sont charmants et tranquilles, Ils ne se sentent point de l'embarras des villes ; Et qui veut y jouer, y trouve des joueurs. Vous avez bien ici tout cela ?LISETTE
Depuis son mariage, il est toujours pensif ; À tout ce qu'on vous dit, à toute heure attentif ; Il ouvre de grands yeux, et fait voir qu'en son âme Il n'a jamais pensé qu'il fut d'honnête femme.CLARICE
Quoi qu'on souffre avec lui, je crois que tu diras, Que tu n'as jamais mieux passé de Lundis gras. Mon frère aura ce soir, à souper, dix personnes.LISETTE
Et oui, je le croirai.CLARICE
Quoi donc, tu t'en étonnes ?CLARICE
Ils viendront toutefois.LISETTE
S'ils n'ont que l'ordinaire, Monsieur leur veut donc bien faire méchante chère.Chère Faire petite chère, maigre chère, avoir un repas insuffisant en quantité ou en qualité. [L]
CLARICE
Pour vous tirer d'erreur, je veux vous avouer Un tour, dont toutes deux vous devez me louer. Le Sieur_de_Bois-le-Roux, qu'autrefois pour affaire Vous avez vu souvent venir trouver mon frère, Pour mes faibles appâts ayant pris de l'amour, Par son mérite, a su m'en donner à son tour. Ce Cavalier n'a rien qui sente la province, Ayant été longtemps à la Cour de son Prince, Le trépas de son père, assez inopiné, Pour recueillir ses biens, ici l'a ramené : Mais comme il a vidé d'affaire avec mon frère, Pour nous revoir tous deux, ne sachant plus que faire, Ayant trouvé Céphise au Temple l'autre jour, Je ne pus en sortant lui taire mon amour. Comme elle a de l'esprit, et qu'enfin elle m'aime, Elle sut m'inspirer d'abord ce stratagème, Qui fut que de la part de mon frère, aujourd'hui, Je prierais nos voisins de souper avec lui, Sans oublier celui qui cause ma tendresse. Je l'ai fait, et dans peu vous verrez la noblesse De dix châteaux voisins arriver en ce lieu. J'ai fait encore plus ; car pour couvrir mon jeu, Et faire qu'on n'en puisse éclaircir le mystère, J'ai su faire éloigner, et même par mon frère, Celui qui de sa part, les a conviés tous.LISETTE
Vous avez bien, par là, fait une pire affaire. Monsieur étant toujours si bourru, si jaloux, Hélas ! Mon_Dieu, Madame, où nous fourrerons-nous, Quand ces gens-là viendront tantôt baiser sa femme, Car la civilité veut qu'ils baisent Madame, Alors qu'ils la verront pour la première fois, S'en dut-il de dépit cent fois mordre les doigts. Quand j'y songe pourtant, j'en suis déjà ravie, Car jamais à baiser, un campagnard n'oublie ; Contre la bienséance, il croirait trop pêcher ; La plus hardi jaloux ne saurait l'empêcher ; Et quoi que toujours fou, se croirait lors peu sage, Blâmant ce qu'autorise un aussi long usage : Mais quand ils baiseront tantôt, figurez-vous. Ce que doit en son coeur ressentir le jaloux, Qui verra, devant lui, qu'on baisera sa femme.Baiser : embrasser.
CLARICE
Il vient.SCÈNE III. Lucrèce, Clarice, Le Vicomte, Lisette.
LE VICOMTE, à Lucrèce
Te verrai-je toujours avec cette langueur ? Et ne puis-je savoir ce qui te tient au coeur ? Là, tâche à rire un peu, bannis cette tristesse, Et du moins, ces jours gras, montre quelque allégresse.LUCRÈCE
Les divertissements nous marquent les jours gras ; Et n'en ayant jamais, je ne les connais pas.LE VICOMTE
Mais, ma soeur, s'il est vous plaît, apprenez à vous taire.Vers 126, LA mention du locuteur n'est que manuscrite. On lit "s'il est vous plait" ce qui fait treize pied au vers, nous conservons "s'il vous plait".
LISETTE, à part
Nous rirons bien tantôt, lorsque les campagnards, Pour souper avec lui, viendront de toute parts.LE VICOMTE, à Lucrèce
Te verrai-je toujours tant de chagrin dans l'âme ? Le plaisir d'un époux devant être en sa femme, Et celui de la femme en son époux aussi, J'ai cru ne devoir pas te laisser seule ici, Quoiqu'on m'ait, pour ce soit, avec beaucoup d'instance, Prié plus de dix fois d'un repas d'importance.LE VICOMTE
Comme pour toi mon coeur a beaucoup de tendresse, Je veux avoir bien soin de toi dans ta grossesse.LISETTE
Quoi, ma maîtresse est grosse ? Il n'en est ma foi rien ; Je crois, s'il était vrai, que je le saurais bien.LUCRÈCE
Non, je ne la suis pas.CLARICE
Elle dit vrai, mon frère.LE VICOMTE
Mais que sait-on enfin ?LISETTE
On le sait d'ordinaire.LE VICOMTE
Nous rirons entre nous ; va, ma femme, crois-moi, Le plaisir est bien doux, d'être en repos chez soi. Le berger doit ce soir apporter sa musette, Et pour te divertir, danser avec Lisette ; Ne te chagrine point, tu te réjouiras, Bien que nous soyons seuls le reste des jours gras.Musette : cornemuse, instrument joyeux, par extension poésie champêtre et joyeuse. [L]
LISETTE
Oui-dà.SCÈNE IV. Le vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette, Colas.
COLAS, au Vicomte
On nous demande, et c'est Monsieur_de_Cornanville.LE VICOMTE
Je ne suis pas ici, tu le devais savoir.COLAS
Il vient.LISETTE
Comme il est fait !LE VICOMTE
Je suis au désespoir.SCÈNE V. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette, Monsieur de Cornanville.
MONSIEUR DE CORANANVILLE, au Vicomte, apercevant Lucrèce
Monsieur... Mais que d'appât ! Ô Dieu, la belle femme ! Ah, permettez, Monsieur, que j'embrasse Madame.LE VICOMTE
Il appuie un peu fort.LISETTE
Je plains peu le jaloux.LE VICOMTE, à part
Il n'est que pour baiser, je crois, venu chez nous ;À Monsieur de Cornanville.
Les femmes de Paris craignent d'être baisées, Et pour cette venu sont dessus tout prisées.MONSIEUR DE CORNANVILLE
Pour la première fois, je sais ce que je dois, Et vous auriez sujet de vous plaindre de moi.LE VICOMTE
Point.MONSIEUR DE CORNANVILLE, se retournant, et baisant Clarice
Mais...LE VICOMTE
Il s'accommode ici tout à son aise.LISETTE, comme il va à elle pour la baiser
Je ne suis pas, Monsieur, de celles que l'on baise.MONSIEUR DE CORNANVILLE
Ah Madame !LE VICOMTE, à part
Puis que pour la servante il a de la tendresse, Il s'accommoderait aussi de la maîtresse.LUCRÈCE, à Monsieur de Cornanville
Vous êtes trop civil.LE VICOMTE, à Lucrèce
Vous voulez tout pour vous.MONSIEUR DE CORNANVILLE
J'ai quitté mes amis, pour venir voir Madame.LE VICOMTE
Hé Monsieur.LUCRÈCE, à Monsieur de Cornanville
Tout de bon.LE VICOMTE, le regardant en colère
Ah !MONSIEUR DE CORNANVILLE
Oui, dessus mon âme. Je pense que de loin, je viens de voir aussi Monsieur de Bois-Douillet qui tire droit ici.Tirer : venir directement.
LE VICOMTE
Comment, ici ?MONSIEUR DE CORNANVILLE
Du moins il en tenait la route.LE VICOMTE, regardant sa soeur
Ah j'enrage...MONSIEUR DE CORNANVILLE, à part
Je suis prié tout seul, sans doute. Je crois que vous passez votre temps sans ennuis, Car on se divertit fort bien en ce pays : Il le faut avouer, on goûte ici la vie D'une manière douce, et qui doit faire envie. S'il arrive qu'on soit d'un ami visité, Quand par hasard on est de quelque autre côté, Le femme le reçoit, comme le mari même.LE VICOMTE
Tant pis pour moi.LE VICOMTE
Plus que je ne voudrais.MONSIEUR DE CORNANVILLE
Mais au trente-et-quarante Si vous saviez jouer, je viendrais quelquefois....Trente et quarante : jeu de hasard qui se joue avec des cartes ; c'est un jeu de banque ; celui qui amène le plus près de trente gagne ; à trente et un il gagne double ; et à quarante il perd double. [L]
LE VICOMTE
Allez donc, je vous suis.MONSIEUR DE CORNANVILLE, à Lucrèce
N'en soyez pas surprise, Madame, la campagne est un lieu de franchise, : Et chez ses bons amis on vit comme chez soi.LUCRÈCE
Que ne le suivez-vous ?SCÈNE VI. Monsieur de Bois-Douillet, et son fils, Lucrèce, Clarice, Le Vicomte, Lisette.
BOIS-DOUILLET
Je suis, sans dire mot, entré jusqu'ici. Vous voyez avec moi, Monsieur, mon fils aussi.LE VICOMTE, courant l'embrasser de peur qu'il n'aille à sa femme
Ah Monsieur !BOIS-DOUILLET
C'est assez, permettez-moi de grâce...LISETTE
Ils sont fort bons.CLARICE
Mon frère est bien inquiété.BOIS-DOUILLET, au Vicomte
Vous me faites commettre une incivilité ; Je sais bien que je dois saluer votre femme,Il court à elle. Il la baise.
C'est la première fois que je la vois. Madame, Je suis ravi du bien qu'aujourd'hui je reçois.LE VICOMTE, à part
S'il en est satisfait, je ne le suis pas, moi.LUCRÈCE, à Monsieur de Bois-Douillet
C'est moi qui le reçois.BOIS-DOUILLET, faisant signe à son fils
Ste. Approchez, vous dis-je, Et saluez Madame. Approchez donc.LE VICOMTE
Où suis-je !BOIS-DOUILLET
Là, saluez-la donc, faites-lui compliment.CLARICE, voyant l'action du fils
Est-il un plus grand sot !LISETTE
Quel divertissement !LE FILS, faisant des révérences à Lucrèce
Madame.BOIS-DOUILLET, le poussant par derrière
Il est honteux ; là, baisez donc Madame ; C'est toujours en baisant, qu'on salue une femme.BOIS-DOUILLET
Vos charmes l'ont surpris, je vais recommencer, Afin de lui montrer, par là, comme il faut faire.LUCRÈCE
Oh !CLARICE
On le doit excuser, car toujours les enfants Sont honteux, quand ils sont avec leurs parents.BOIS-DOUILLET
Le fils, à ce qu'on dit, ne vaudra pas son père.BOIS-DOUILLET
Ah galant ! Tête-bleu, je l'étais dès dix ans.Galant : Empressé auprès des femmes ; qui cherche à leur plaire par ses manières, son langage, sa tenue. [L]
BOIS-DOUILLET
Alors qu'on voit, Madame, on ne la saurait faire.SCÈNE VII. Bois-Douillet, Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette, Colas.
COLAS
Monsieur il faut percer du vin pour ce Monsieur.Percer du vin : faire un trou dans un tonneau et y placer un robinet ou un bouchon de liège.
COLAS
Mais....LE VICOMTE
Quoi mais ?...COLAS
Mais...LE VICOMTE
Va, te dis-je, et ne raisonnes pas.BOIS-DOUILLET
Je m'en vais le percer, va, mon pauvre Colas. J'entends mieux ce métier qu'aucun qui soit en France ; Et si vous le voulez voir par expérience, Je vais en un moment percer tout votre vin.LE VICOMTE
C'est trop.BOIS-DOUILLET
Il vous en faut, car il est très certain Que les chemins sont pleins de beaucoup de noblesse, Qui vient souper céans avec grande allégresse.LISETTE, à part
Nous allons comme il faut voir pester le jaloux.BOIS-DOUILLET, à son fils
Nous étions priés seuls, et sa peine le montre.LE VICOMTE, à part
Qui Diable fait qu'ici tout ce train se rencontre ?BOIS-DOUILLET
Je m'en vais vous percer du vin pour ces Messieurs.À son fils.
Quoi tu me suis, grand sot, ici tout comme ailleurs : Apprends qu'un garçon doit rester avec les femmes, Et pour se façonner, entretenir les dames. Tu n'es point de mon sang, et je vois entre nous Trop...LE VICOMTE
Monsieur, il fait bien d'aller avec vous : Oui, mon Fils, c'est bien fait, de suivre votre père.LISETTE
Suivez votre papa.SCÈNE VIII. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette.
CLARICE
Si vous ne tenez point votre femme en prison, Vous n'auriez pas chez vous aujourd'hui cette fête ; Le bruit court qu'on vous veut donner martel en tête ; Et ces Messieurs pourraient, vous croyant fort jaloux, S'être donné le mot, pour fondre ainsi chez vous. Mon frère, pardonnez au zèle qui m'emporte, Votre intérêt m'oblige à parler de la sorte.Martel en tête : quelque chose qui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie [F] martel : marteau.
CLARICE
Vous pourrez tout gâter, en agissant ainsi ; Et vous devez, bien loin de paraître en colère, Pour les faire enrager, faire tout le contraire. Ne leur demandez point qui les a priés tous, Mais paraissez content de les avoir chez vous ; Ils seront bien surpris, et tout couvert de honte, Ils en seront sans doute une retraite prompte ; Car leur dessein ne va qu'à vous faire dépit, Et qu'à voir s'il est vrai, ce que de vous on dit.LE VICOMTE
Vous en savez beaucoup.LE VICOMTE
Hé bien soit ; mais s'il vient quelqu'un pour vous baiser, Daignez adroitement du moins le refuser. Je vous dirai pourtant d'être alors plus civile ; Mais loin de m'obéir, soyez plus difficile ; Et si vous ne pouvez enfin tenir contre eux, Tendez leur seulement l'oreille, ou les cheveux ; L'ardeur des campagnards à baiser sans pareille, Se contente souvent d'avoir touché l'oreille.SCÈNE IX. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette, Colas.
LE VICOMTE
Quoi, les deux que je craignais enfin, Qui ne parlent jamais que d'amour et de flamme, Qui cajolent sans cesse, et tourmentent les femmes, Qu'on estime partout d'impertinent jaseurs, Et de tout le pays sont les plus grands baiseurs ? Je suis perdu.LUCRÈCE
Le Fou.LISETTE, à part
Sa peine est sans pareille.SCÈNE X. Lucrèce, Le Vicomte, Clarice, Lisette, Monsieur de Chante-Pie et de Cochon-Vilain.
LE VICOMTE, les allant embrasser tous deux à la fois
Ah, Messieurs, aujourd'hui je veux vous protester, Que pour vous...COCHON-VILAIN
Quoi, Madame nous fuit ?LISETTE
Il en tient.LE VICOMTE, à part
Ah je tremble.LUCRÈCE
Je ne saurais plus fuir.COCHON-VILAIN
Mais laissez-nous aller saluer votre femme.LE VICOMTE, les serrant
Je vous aime tous deux, et de toute mon âme.CHANTE-PIE, s'échappant
Monsieur....CLARICE, à part
Selon mes voeux, la chose enfin se passe.CHANTE-PIE, à Lucrèce qui se défend sans parler
Pour la première fois, permettez-moi de grâce...COCHON-VILAIN, embrassant à son tour le Vicomte, et l'arrêtant quand il veut voir si l'autre baise la femme
En vous embrassant seul, je veux vous faire voir....COCHON-VILAIN
Tout le monde sait bien que je suis fort sincère.LE VICOMTE
Oui.À part.
Mais je ne vois pas ce qu'on fait là-derrière ;À Cochon-Vilain qui l'embrasse toujours.
C'est assez.COCHON-VILAIN, allant à Lucrèce
Je vous laisse, et sais bien que je dois...LE VICOMTE
Embrassez-moi plutôt encore une, ou deux fois. Là, bon.Voyant sa femme se défendre d'être baisée des deux.
CHANTE-PIE, à Lucrèce
Votre rigueur est pour nous sans pareille.Cochon-Vilain la baise comme elle veut éviter Chante-Pie.
COCHON-VILAIN, la baisant
Ah !LISETTE, à part
Celui-là, ma foi, n'a pas baisé l'oreille.LE VICOMTE
Messieurs, l'un après l'autre, au moins allez plus doux. Dois-je fermer les yeux, ou me mettre en courroux ? Mais vous n'avez tous deux salué que ma femme ; Ma soeur en doit avoir quelque dépit dans l'âme.CLARICE
Moi ?CHANTE-PIE
Nous n'osions baiser une fille chez vous, Après vous avoir vu presque entrer en courroux, De voir baiser, Madame, avec bienséance ; Car nous craignons tous deux de vous faire une offense, Si la première fois que...Il regarde Lucrèce avec des yeux doux, et lui fais une révérence comme pour l'approcher.
COCHON-VILAIN, à Clarice
Puisqu'enfin nous pouvons vous saluer sans crainte, Il ne faut vous laisser aucun sujet de plainte.Il va la baiser, et cependant le Vicomte prend la place qu'il avait près de Lucrèce.
CLARICE, à part
Ah qu'il sent le fumier !CHANTE-PIE, allant la baiser à son tour
Il va la baiser, et cependant Cochon-Vilain prend sa place, la sienne étant prise par le Vicomte.
Puisqu'il nous est permis....CLARICE, se laissant baiser
Hé quoi, doit-on baiser toujours tous ses amis ?SCÈNE XI. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Lisette, Nicodème.
NICODÈME
Monsieur.LE VICOMTE
Que me veux-tu ?NICODÈME
Mais venez, s'il vous plaît.vers 323, on lit "Hais" au lieu du plus probable "Mais", dans la version originale.
LE VICOMTE
Est-ce encor quelqu'un ?NICODÈME
Non.LE VICOMTE
Dis donc ce que c'est.NICODÈME
Mais venez.LUCRÈCE, au Vicomte
Allez voir ce que ce pourrait être.NICODÈME
Dame, on dit qu'[v]ous veniez.LE VICOMTE
Ah ma peine extrême !NICODÈME
Colin-Poivret, qui fait la cuisine là-bas, Dit qu'il laissera tout là, si vous ne venez pas. Venez donc lui prêter la main.LE VICOMTE
Hé quoi donc, Traître...CHANTE-PIE, court mettre le hola, et prend la place du Vicomte près de Lucrèce
Hé Monsieur.LE VICOMTE
Quoi, parler de la sorte à son maître ?Comme il trouve en se retournant Chante-Pie en sa place, ils se regardent tous deux sans se rien dire.
CHANTE-PIE, regardant Lucrèce
Je crois qu'on ne voit rien de plus beau dans la Cour.COCHON-VILAIN, la regardant aussi
Qu'un si charmant objet peut inspirer d'amour !CHANTE-PIE, au Vicomte
Que vous avez, Monsieur, une adorable femme !COCHON-VILAIN
Rien ne peut échapper aux attraits de Madame.COCHON-VILAIN
Qu'elle a les cheveux beaux !CHANTE-PIE
Qu'elle a les yeux perçant !COCHON-VILAIN
Le beau front !CHANTE-PIE
Le beau teint !COCHON-PIE
Le beau nez !COCHON-VILAIN
On ne peut admirer assez ses belles dents.COCHON-VILAIN
Les belles lèvres ! Ah !CHANTE-PIE
Dirait-on pas de roses, Du plus bel incarnat, et fraîchement écloses ?Qui est d'une couleur entre la couleur de cerise et la couleur de rose. [L]
COCHON-VILAIN
Je ne puis me lasser d'admirer ce beau cou.CLARICE, à Lisette
Ils me poussent à bout.LISETTE, à Clarice
Cela le rendra fou.COCHON-VILAIN
Elle est belle, bien faite, et petite, et vermeille.CHANTE-PIE
La belle gorge, ô Ciel !COCHON-VILAIN
Les admirables mains !COCHON-VILAIN
Les beaux pieds ! Tête-bleu.CHANTE-PIE
Le reste, que je pense..LISETTE, à part
Il fait bien, là-dessus, de garder le silence.COCHON-VILAIN
Chacun doit demeurer d'accord qu'elle a bon air.LE VICOMTE
Mais...COCHON-VILAIN
Il la faut mener encore voir dix châteaux, Qui ne lui cèdent pas, et qu'on croit aussi beaux.LE VICOMTE
Si...LE VICOMTE
Quoi...COCHON-VILAIN
Nous irons aussi chez Monsieur_de_Cour-Joye ?LE VICOMTE
Ah !CHANTE-PIE
Messieurs de Lampont, et de Crocan-Villiers, Sur notre seul récit, viendront tous des premiers.LE VICOMTE
Ils...COCHON-VILAIN
De tout le pays elle doit être aimée.LE VICOMTE
Je ne...CHANTE-PIE
Notre jeunesse en sera bien charmée.LE VICOMTE
Croyez...COCHON-VILAIN
Tout le pays fondra bientôt chez vous, Apprenant que Madame a des charmes si doux.Ici ils parlent bas à Lucrèce et Clarice, et Lisette les regarde avec étonnement.
LE VICOMTE
Je ne parlerai plus, que chacun ne se taise ; Je leur pourrai parler alors plus à mon aise ; Jusque dans le gosier ils me coupent les mots, Et leur langue maudite, est sans aucun repos.COCHON-VILAIN, s'éloignant un peu
Un mot ou deux, Monsieur. Il faut que je vous dise... Mais je crois que je dois passer de ce côté, Car avec raison je crains d'être écouté.COCHON-VILAIN, à Lucrèce
Allons dans le Jardin, car ils ont, que je pense. À se parler tous deux, d'affaires d'importance.CLARICE, à part
Qui peut faire tarder Monsieur_de_Bois-le-Roux ?SCÈNE XII. Le Vicomte, Chante-Pie, Clarice.
CHANTE-PIE, à demi haut
Oui, sur le bruit que d'elle a fait la Renommée, Sans l'avoir jamais vue, il l'a d'abord aimée.LE VICOMTE
Il adore ma femme !CHANTE-PIE, le tirant comme pour lui parler encore
Et de plus....LE VICOMTE
Ah, je crois, Que je la dois toujours tenir auprès de moi.Il la cherche de la main sans tourner la tête.
CHANTE-PIE
Vous ferez bien.LE VICOMTE, la cherchant toujours
Donnez donc votre main, Madame ;Se retournant.
Mais je ne trouve rien. Où peut être ma femme ?CLARICE
Ils sont dans le Jardin.LE VICOMTE
Que je suis malheureux !SCÈNE XIII. Chante-Pie, Clarice.
CHANTE-PIE
Comme tout le pays a su qu'il est jaloux, Nous avions fait dessein d'en bien rire encore nous : Je puis vous avouer, car de l'air qu'il vous traite, Vous n'avez pas sujet d'en être satisfaite.SCÈNE XIV.
SCÈNE XV. Clarice, Monsieur de Bois-Le-Roux.
BOIS-LE-ROUX
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre, Et votre esprit se fait connaître par le tour...BOIS-LE-ROUX
Mon coeur...CLARICE
Ah ne songeons du tout qu'à notre affaire ; Mon frère est si jaloux, si bourru, si sévère. Que je crois ne pouvoir vous parler qu'aujourd'hui.BOIS-LE-ROUX
Je me saurai si bien ménager devant lui...CLARICE
Le voici.SCÈNE XVI. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Bois-Le-Roux.
LE VICOMTE
De leurs mains j'ai su tirer ma femme : Mais Dieu, que celui-ci met de trouble en mon âme ! C'est un galant blondin, un poupin, un poudré Qui connaissant la Cour, doit être bien madré.Il le salue et se retourne vers sa femme, pour lui faire signe de se souvenir de l'oreille.
Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]
Madré : Qui sait plus d'une tour. [L]
BOIS-LE-ROUX
Quoi, Monsieur, c'est donc là Madame votre femme ?Il ne répond que de la tête, et se met quasi au devant d'elle, de peur qu'il ne la baise.
Mais quoi, tout de bon ?LE VICOMTE
Hay.SCÈNE XVII. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Bois-Le-Roux, Nicodème, Lisette.
NICODÈME, à Bois-le-Roux
Monsieur on voudrait vous parler.BOIS-LE-ROUX
Vous me permettez bien...SCÈNE XVIII. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette.
LE VICOMTE
Encore qu'il me plaise, Je voudrais bien un peu, te parler à mon aise, Et que pour un quart_d'heure on le pût amuser : Tu pourrais au jardin avec lui causer.CLARICE
Moi ?LE VICOMTE
L'affaire sera, si tu veux, bientôt faite : Pour trouver des raison, tu n'es pas maladroite.CLARICE
Vraiment, il sera grand.Regardant Lucrèce et Lisette d'un regard malicieux et content.
Cela ne me plaît guère : Mais pour vous obliger, que ne voudrais-je faire ?SCÈNE XIX. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Lisette, Bois-Le-Roux.
BOIS-LE-ROUX
Monsieur de Bois-Douillet est celui qu'on demande. Comme nos noms n'ont pas de différence grande, Et qu'on sait qu'il devait souper avec nous, Au lieu de Bois-Douillet, on a dit Bois-le-Roux : Mais...LE VICOMTE, riant
L'équivoque est gentille, et dite galamment.CLARICE, à Bois-le-Roux, qui paraît surpris de la proposition
Allons-y.LE VICOMTE
Nous suivrons.LE VICOMTE
Nous vous suivrons, vous dis-je.SCÈNE XX. Le Vicomte, Lucrèce, Lisette.
LE VICOMTE, entre tout_à_coup dans un grand chagrin, et dit après
J'étais presque dupé.LUCRÈCE
Qui vous met en colère ?LE VICOMTE
J'allais donner dedans.LE VICOMTE
J'avais l'esprit bouché.LE VICOMTE
C'est assez.LUCRÈCE, à Lisette
De ma soeur, il a connu la flamme.LE VICOMTE
Nous verrons.LE VICOMTE
Tête-bleu !LE VICOMTE
Il l'entend.LE VICOMTE
À dessein, moi présent, il vous a méprisée, Et d'abord en entrant ne vous a point baisée ! Cependant il devait vous baiser, que je crois, Venant vous voir chez vous pour la première fois : Mais de ce fin galant, c'est sans doute une adresse, Pour ne pas faire voir devant moi sa tendresse.LUCRÈCE
Qu'on me baise, Monsieur, on ne me baise pas, On vous cause toujours un pareil embarras : Mais avec un jaloux on ne sait comment faire ; Et même ce qu'il veut ne le peut satisfaire.LE VICOMTE
Je crois n'avoir pas tort de vous parler ainsi ; C'est un amant poudré, doucereux, et transi, Et les femmes, morbleu, dans le siècle où nous sommes, Aiment ces blondins-là, qui... qui ne sont pas hommes. Comme il n'en veut qu'à vous, je crois que de bon coeur, Il enrage à présent de n'avoir que ma soeur.LISETTE
C'est justement cela.LE VICOMTE
Je crois bien qu'en ton âme, Quoi qu'il brûle pour toi, tu condamnes sa flamme ; Et comme je connais qu'ils te déplaisent tous, Il te faut éviter de souper avec nous ; Et tu dois, pour cela, pendant la promenade, Revenir tout d'un coup, feignant d'être malade, Et t'aller mettre au lit tout aussitôt.LE VICOMTE
Tu prends tout de travers, car je n'en ressens point. Hé bien, Mignonne, enfin n'es-tu pas résolue ?...LUCRÈCE
Vous vous moquez de moi.LUCRÈCE
Mais...LE VICOMTE
Mais, quoi ? Je suis le maître enfin.LUCRÈCE, à part
Maître des fous fieffés.LE VICOMTE
Vous avez du chagrin ; Quelqu'autre campagnard pourrait encore vous plaire ; Vous ne leur montrez pas un visage sévère, Vous en aimez ici de rougeauds, et de frais, Qui paraissent émus, en voyant vos attraits.LUCRÈCE
Il est vrai qu'en mon coeur tant de belles figures Ont fait, tout à la fois, de profondes blessures. Qui pourrait s'en défendre ? Ils sont si ragoûtants, Qu'on ne saurait contre eux résister bien longtemps. Comme leur bonne mine est rare et sans pareille...Ragoûtant : Qui ragoûte, qui excite l'appétit. Fig. Cela est peu ragoûtant, se dit d'une chose de laquelle on craint du désagrément. [L]
LE VICOMTE
Vous n'avez pas à tous fait baiser votre oreille ; Mais je veux que l'on fasse, enfin, ce que j'ai dit.LUCRÈCE
Je vais me retirer, mais sans me mettre au lit, Et me venger, par là, de votre jalousie Qui fournira de quoi faire une comédie. Lisette, allons, suis-moi.LE VICOMTE, seul
Se rira qui voudra de ma précaution.SCÈNE XXI. Le Vicomte, Nicodème.
LE VICOMTE
Que veux-tu ?LE VICOMTE, lit
À MONSIEUR_LE_VICOMTE_DE_LA_SABLONNIÈRE.
Je crois que notre amitié m'oblige à vous avertir que Céphise a dit à ma fille en grande confidence, que l'Amour assemblerait aujourd'hui chez vous bien des gens que vous n'attendiez pas, et que vous seriez dupé d'une manière qui ferait rire toute la province. Vous connaîtrez avant la fin du jour, si elle a dit vrai, par l'assemblée que vous aurez. C'est tout ce qu'a pu savoir celui qui fera profession d'être toujours votre ami.
DE_CORNANDONNE.
LE VICOMTE, après avoir témoigné du dépit
Va-t-en dire à celui qui t'a donné ce mot, Que je ferai réponse à son maître au plutôt.SCÈNE XXII. Le Vicomte, Lisette.
LE VICOMTE, sans la voir
Ah dans un tel malheur, que résoudre, et que faire !LISETTE, au bout du théâtre
Je connais à ses yeux qu'il est bien en colère, Il a son humeur noire, et ses chagrins jaloux, Et tantôt, comme il faut, pestera contre tous.LE VICOMTE
Je ne sais qui me tient....LE VICOMTE
Morbleu !LISETTE
Tous les jaloux s'empêcheraient de l'être. Si dans cette humeur noire ils se pouvaient connaître.LE VICOMTE, faisant quelques pas
Ciel !LISETTE
La chanson dit vrai, Que le plaisir est doux De faire un cocu d'un jaloux.Haut.
Ah.Le Vicomte ayant été deçà delà, se retourne brusquement et se trouve contre Lisette, qui s'enfuit de l'autre côté comme toute éperdue.
J'ai parlé trop haut, je suis morte.LE VICOMTE, regardant de temps en temps Lisette, et songeant toutefois encore à sa femme
Traîtresse ! J'ai toujours craint cela de ta fausse sagesse.LISETTE, croyant qu'il l'avait entendue, et voulant s'excuser
Ce n'est qu'une chanson...LE VICOMTE
Une Chanson ? Tais-toi, Je sais les sentiments qu'ici l'on a de moi, Carogne.Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]
LISETTE, voyant le Vicomte s'arracher les cheveux
Mais Monsieur... Arrachez, bon, courage : S'il en pouvait crever, ce serait grand dommage. Qu'il se fait les yeux doux ! Le bel objet à voir ! Pour se considérer, que n'a-t-il un miroir ?LE VICOMTE, encore tout transporté
Les filles de Paris sont pour moi trop rusées.LISETTE
Vous vous blessez.LE VICOMTE, à Lisette
J'ai su démêler vos fusées ; Avec ma femme, enfin, je sais que tu t'entends ; Tu me le paieras sans attendre longtemps. Dis, qui sont ses galants ?LISETTE
C'est votre jalousie Qui vous a mis cela dedans la fantaisie : Et je crois, par ma foi, qu'il en serait parlé, Si parmi votre honneur le sien n'était mêlé ; Car vous l'y contraignez, puisqu'il faut vous le dire.LE VICOMTE
À quoi ? Dis, dis.LISETTE
Jaloux de l'air qu'elle respire, Lorsque vous la tenez serrée entre vos bras, La voyant, la touchant, vous ne l'y croyez pas : Vous paraissez jaloux de la province entière, Et ne pouvez souffrir que le soleil l'éclaire : Depuis neuf mois qu'à peine elle ose voir le jour, A-t-elle seulement vu votre basse-cour ?Lui jetant une clef.
Tenez, je ne veux plus lui servir de geôlière, Vous la pouvez tenir vous-même prisonnière, Ou chercher qui voudra s'en donner le souci ; Car pour moi, dès demain, je veux sortir d'ici.SCÈNE XXIII.
LE VICOMTE, seul
Tu fais bien. Je me suis imposé le silence, Pour voir jusqu'où pourrait aller ton impudence, Avant qu'il soit demain, tu pourras dénicher. Que ferai-je ? L'amour ne se saurait cacher ; Et bien que les amants sans cesse dissimulent, Leurs regards imprudents découvrent quand ils brûlent : C'est pourquoi je prétends les voir ensemble tous ; Ceux qui s'aiment, d'abord se feront les yeux doux ; Si je les y surprends, ils rougiront peut-être, Et par cette rougeur me feront tout connaître. Alors... Voici de ceux que je puis soupçonner.SCÈNE XXIV. Clarice, Vicomte, Chante-Pie, Cochon-Vilain, Bois-Le-Roux.
LISETTE, rentrant sur le théâtre
Allez-vous me payer ? Est-ce une affaire faite ?LISETTE
Je ne puis.LE VICOMTE
Tu ne peux ?LISETTE
Non.LE VICOMTE
Non ? Crains ma colère.LISETTE
Moi ?LE VICOMTE
À l'entendre, on croirait que je serais jaloux ; Par mégarde, la clef était sur moi restée.BOIS-LE-ROUX
Nous ! Pourquoi ?COCHON-VILAIN
Pourquoi donc ?CHANTE-PIE
Croyez-vous...LE VICOMTE
Que chacun parle à sa conscience. Vous veniez pour... Mais non, je ne veux dire rien ; Je sais ce que je sais, et je le sais fort bien.COCHON-VILAIN
Nous avez-vous priés pour nous faire querelle ?LE VICOMTE
Moi, je vous ai priés !CHANTE-PIE
Vous.COCHON-VILAIN
Oui, vous.LE VICOMTE
Bagatelle ; On ne me berce point avec ces contes-là.Bagatelle : Chose de peu de prix et peu nécessaire. [FC]
LE VICOMTE
Non, morbleu, je n'ai prié personne.CLARICE, à part
Il va tout découvrir.CHANTE-PIE
Ce procédé m'étonne.BOIS-LE-ROUX
Il m'est aussi venu prier avec instance.CHANTE-PIE
Il m'est venu quérir avec diligence.SCÈNE XXV. Lucrèce, Le Vicomte, Bois-Le-Roux, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Clarice, Lisette.
LE VICOMTE, les regardant tous
Hé bien, Messieurs, hay ? Quoi ? Parlez, qu'en dites-vous ?À Lucrèce.
Vous, de votre côté, faites leur bon visage.COCHON-VILAIN
Il est fou, sur mon âme.CHANTE-PIE
Il l'est assurément.COCHON-VILAIN
Je ne puis rien comprendre à tout ce badinage.LE VICOMTE
Vous me faisiez jouer un fort sot personnage, Et j'allais être dupe enfin ; mais Dieu merci... Mais Monsieur, s'il vous plaît, vous serez mieux ici.Il ôte Bois-Le-Roux d'auprès de sa femme, pour le mettre auprès de sa soeur.
Ah quelque sot pourrait, en sa présence même, Laisser ce beau blondin auprès de ce qu'il aime.BOIS-LE-ROUX
Que veut dire ceci ?CHANTE-PIE
Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?CLARICE, bas à Bois-le-Roux
Hélas ! Elle a parlé.CLARICE
Moi, je rougis !BOIS-LE-ROUX
Croyez-vous...SCÈNE XXVI. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Bois-le-Roux, Chante-Pie, Cochon-Vilain, Clampin, Lisette.
CLAMPIN, au Vicomte
Me voici, car votre affaire est faite, Monsieur, et j'ai trouvé sur le chemin celui Que je croyais trouver à Paris aujourd'hui ? Pour vous parler d'affaire il vient ici lui-même.LE VICOMTE, à Clampin
Fus-tu chez ces Messieurs hier ?CLARICE
Que j'ai d'effroi !CLAMPIN
Quoi faire !LE VICOMTE
Les prier de souper avec moi.CLAMPIN
Moi ?COCHON-VILAIN
C'est la vérité.CHANTE-PIE
Vous nous en devez croire.BOIS-LE-ROUX
Il ne s'en souviendra donc plus ?CLARICE
Non, que je crois.COCHON-VILAIN, le tirant
Dis-moi, ne vins-tu pas hier me prier chez moi ?CHANTE-PIE, le tirant aussi
Ne vins-tu pas aussi chez moi ? Réponds donc ?LE VICOMTE
Traître ; Si tu ne leur réponds, réponds donc à ton maître. Fus-tu chez ces Messieurs hier ? Peste du sot. Quoi, je ne puis de toi tirer enfin un mot ? Si tu ne me réponds, je t'étranglerai.Le prenant au collet.
CLARICE
Sans consommer le temps en discours superflus, Ne trouvant plus de jour à m'en pouvoir défendre, Je vais tout débrouiller, Messieurs, et vous surprendre. Je confesserai donc, et même devant tous, Que j'aimais en secret Monsieur_de_Bois-le-Roux, Et que pour lui parler, ne sachant plus que faire, Je vous ai fait mander de la part de mon frère, Afin que mon amant, dont l'entretient m'est doux, Sans qu'on soupçonnât rien, pût passer parmi vous. Céphise, qui m'a fait trouver ce stratagème, N'en a pas pu garder le secret elle-même, Et ce sot...LE VICOMTE
C'est assez.COCHON-VILAIN
Nous avions tort, Monsieur ?CHANTE-PIE
Grand tort.LE VICOMTE
Vous en savez beaucoup, ma chère soeur : On ne peut, à les voir, connaître les personnes ; Ma femme avec vous, en apprendrait de bonnes. Ah je veux qu'au plutôt Monsieur_de_Bois-le-Roux, Hors d'ici vous emmène, et qu'il soit votre époux : Vous serez au contrat, Messieurs, je vous en prie, Et partirez après cette cérémonie.SCÈNE DERNIÈRE. Le Vicomte, Lucrèce, Clarice, Cochon-Vilain, Chante-Pie, Bois-le-Roux, Bois-Douillet, son fils, Clampin, Lisette.
BOIS-DOUILLET, avec une serviette, et le Verre à la main
Allons, Messieurs, allons c'est trop se faire attendre.BOIS-DOUILLET
Tant mieux, nous danserons. Il faut que je la baise ; Je lis dedans ses yeux qu'elle sera bien aise Quand.... Elle m'entend bien Messieurs, à sa santé : C'est un vin admirable, en avez-vous goûté ? Il est fort pétillant, et sa sève.....À Lucrèce.
De grâce, Madame, goûtez-en. Vous faites la grimace !Il boit.
À quoi bon entre nous faire tant de façon ?COCHON-VILAIN
Bois-Douillet est gaillard.Gaillard : Qui a un caractère de vaillance et de hardiesse. [L]
CHANTE-PIE
Et bien vert.BOIS-DOUILLET, après avoir bu
Il est bon. Cette liqueur ne laisse aucun chagrin dans l'âme. Là, réjouissons-nous, rions, sautons, Madame. Là, mon fils, prenez-la, remuez-vous, Le Sot ! Retire-toi, coquin ; quoi, ne pas dire un mot ! Allons, Madame, allons.Il emmène Lucrèce.
COCHON-VILAIN
Suivons donc tous, Madame.664 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica