Comédie en vers
Les Intrigues de la Loterie
Représenté pour la première fois en 1663 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- CÉLIANE, mère de Clarice
- MELISSE, nièce de Céliane
- CLARICE, amante de Clidamis
- VALÈRE, amant de Mélisse et de Clarice
- CLÉRONTE, amant de Clarice et de Mélisse
- CLIDAMIS, amant de Clarice
- FLORINE, servante de Céliane
- DU BOIS, valet de Chambre de Cléronte
- MONSIEUR GERVAIS, domestique de Céliane
- CLARIMOND, fourbe
- CLARINE, femme d'intrigue
- ERGASTE, bourgeois
- GASPARD, laquais d'une Amie de Mélisse
- MICHELETTE, cuisinière de Céliane
- UN LAQUAIS, de Céliane
- GUILLEMAIN, crocheteur
PRÉFACE
Quoique les Nouveautés soient souvent bien reçues en France, j'avais lieu d'appréhender que celle-ci ne fût pas du nombre, et je devais craindre qu'on ne s'ennuyât d'entendre parler d'une même chose pendant trois Actes qui ne sont pas remplis de beaucoup d'Incidents. J'ai néanmoins été trompé ; et quoiqu'on ne parlât presque plus de Loterie, cette Pièce n'a pas laissé d'avoir un succès raisonnable ; mais à dire vrai, elle ne doit pas tout son bonheur à la Loterie. Ce n'est pas que ce sujet ne fournit beaucoup de choses : mais comme elles se ressemblaient trop, et qu'elles n'étaient pas assez brillantes, j'ai cru que pour rendre cet Ouvrage plus agréable, j'y devais mêler quelques caractères nouveaux, et j'ai été assez heureux pour en trouver deux ou trois qui n'avaient jamais paru sur la Scène. Je ne vous en dirai rien, vous jugerez en lisant cette Pièce, s'ils sont bien touchés ou non ; mais je vous prie de considérer, que n'en faisant pas le principal sujet, je n'ai pu les mettre tout à fait dans leur jour.
ACTE I
SCÈNE I. Florine, M. Gervais.
FLORINE
As-tu tout délivré déjà ?FLORINE
C'est peu.MONSIEUR GERVAIS
Je n'eus jamais de fatigues pareilles ; Il me semble toujours que j'ai dans les oreilles, Donnez Numéro tant, la Boîte de Crésus, Celle de Mistanflute, et de Nostradamus ; Donnez pour Mahomet, Jean Gifflard, la Fortune, Soufflez sont des Chansons, Lanturlu, Lorgne-Lune, Guillemette-l'heureuse, Argent-mignon, Pantin, Qu'on est sot quand on perd, S'il plaisait au Destin, Mathieu-Salé, Néant, J'aurai sur ma parole, Le Marquis né coiffé, le Cadet la Gingeolle, Le vrai Fortunatus, Lenlere, Argent-perdu, Pour aussi fou qu'un autre, et pour l'heureux Pendu. Voilà, depuis deux jours, tout ce que j'entends dire.MONSIEUR GERVAIS
Qu'il est de fous partout.FLORINE
D'accord.FLORINE
C'est que...MONSIEUR GERVAIS
Pour moi cela m'étonne.FLORINE
C'est.MONSIEUR GERVAIS
Quoi donc ?FLORINE
C'est qu'il n'est encor venu personne. Avec son Crocheteur, que prétend celui-ci ?Crocheteur : Qui crochette des portes, des serrures. On a pendu le Serrurier avec un écriteau au dos, Crocheteur de portes. Signifie aussi un Portefaix qui transporte des fardeaux sur des crochets. [F]
SCÈNE II. Clarimond, Florine, Monsieur Gervais, le Crocheteur.
FLORINE
Monsieur, que voulez-vous ?CLARIMOND
Madame est-elle ici ?FLORINE
Oui. Je crois que non.FLORINE
C'est un grand embarras.MONSIEUR GERVAIS, à Florine
Pourquoi mens-tu ?FLORINE, bas
Tais-toi.Haut.
Ma Maîtresse, elle-même, A fait les billets noirs, avec un soin extrême.CLARIMOND
À part.
J'attendais cet aveu. Vous connaissez sa main. Lisez, et donnez vite.Au Crocheteur.
Approchez, Guillemain.FLORINE, lit
Un grand Miroir doré.CLARIMOND
Voyons donc ce Miroir ?FLORINE
Vous voulez m'attraper. À d'autres, j'en sais trop, pour me laisser duper. Je m'en aperçois bien, Monsieur, vous voulez rire.CLARIMOND
Je ne puis rien comprendre à ce que tu veux dire. N'as-tu pas mon billet et ta Maîtresse, enfin, N'a-t-elle pas écrit les billets de sa main ? Le mien n'en est-il pas ?MONSIEUR GERVAIS, bas à Florine
Tu lui fais un affront.FLORINE, bas à Monsieur Gervais
Ne veux-tu pas te taire ?CLARIMOND
Rendez-moi mon billet. Dans ma juste colère, J'éclaterais ici, si je n'espérais pas Me venger hautement d'un procédé si bas.MONSIEUR GERVAIS, à Florine
Je crois, Monsieur, il parle avec trop d'assurance ; Son billet n'est point faux.MONSIEUR GERVAIS, bas à Florine
Non.FLORINE, bas à Monsieur Gervais
Je le peux bien savoir.MONSIEUR GERVAIS
Comment ?MONSIEUR GERVAIS
Ah vous avez perdu, Monsieur, je vous assure ; Elle a, pour vous convaincre, une preuve très sûre.GUILLEMAIN
Monsieur, payez-moi donc ?SCÈNE III. Monsieur Gervais, Florine.
MONSIEUR GERVAIS
D'accord.SCÈNE IV. M. Gervais, Florine, un Petit Laquais.
MONSIEUR GERVAIS
Qu'est-[ce] donc qu'ils demandent ?MONSIEUR GERVAIS
Souviens-toi...FLORINE
C'est assez.SCÈNE V.
FLORINE, seule
Pour n'avoir rien du tout, ils sont bien empressés. J'ai pensé tout gâter, mais aussi, ma Maîtresse Devait tromper le Monde avecque plus d'adresse, Donner des billets noirs à des gens apostés, Qui devant cent Témoins les eussent rapportés. C'est ainsi qu'aujourd'hui... Mais non. Oui, C'est Clarine.Aposter : Placer quelqu'un dans un poste pour guetter ou exécuter quelque chose, le plus souvent quelque chose de mal. [F]
SCÈNE VI. Clarine, Florine.
FLORINE
Que viens-tu faire ici ?FLORINE
J'y demeure.CLARINE
Voilà justement mon affaire ; Vous pourrez me servir dans ce que je veux faire. Mais quels gens sont-ce ici ? La fille a des appas, Elle est jeune, et d'Amants elle ne manque pas.FLORINE
Elle en peut bien avoir, sans que sa Mère en gronde ; Car c'est la Mère, enfin, la meilleure du monde, La moins fâcheuse ; elle est de ces mères du temps, Qui, pour les trop aimer, font tort à leurs Enfants ; Qui leur endurent tout, leur sont trop complaisantes ; Qui, près d'eux, font toujours l'office de Servantes ; Qui les prônent partout, et font enfin si bien, Qu'ils font tomber sur eux sans cesse l'entretien ; Qu'à tout ce qu'il leur plaît, on voit toujours souscrire ; Qui n'oseraient jamais en rien les contredire ; Qui leur cèdent en tout, qui leur donnent le pas, Qui leur servent toujours les morceaux délicats ; Qui n'ont d'yeux que pour eux, que l'amitié rend folles ; Qui de tous leurs Enfants, se font autant d'idoles ; Qui, pour les ajuster, et leur laisser du bien, S'épargnent toute chose, et ne négligent rien ; Et qui, sans leur congé, n'osent jamais rien faire ; De ces mères, enfin, que leurs filles font taire.Congé : Permission. [L]
FLORINE
Sa fille abuse trop de sa facilité, La tourne en ridicule, et croit ne pouvoir faire Un Conte un peu plaisant, sans y mêler sa Mère.FLORINE
Nous avons bien céans un autre Original. C'est une Nièce ; elle a de grandes connaissances, Elle parle toujours d'Astres, et d'Influences, De Planètes, d'Aspects, de Radiation, De Signes, d'Ascendants, et de Conjonction ; Et croyant qu'aux Mortels tout doit servir d'augures, Elle tire de tout, de sottes conjectures. On l'entend le matin, en ouvrant son rideau, Demander, si les gens ont ouï le Corbeau ; Puis, sur ce qu'on lui dit, elle croit la journée Lui devoir être heureuse, ou bien infortunée. Comme tout lui fait peur, elle ne sort jamais, Avant d'examiner les Songes qu'elle a faits. Si pendant son chemin, par hasard, il arrive Quelque petit malheur, cette Spéculative En tire un faux augure, et revient promptement Chez elle, pour songer à faire un Testament.CLARINE
Que ces chagrins plaisants, et ces terreurs paniques, Doivent donner à rire aux plus mélancoliques !FLORINE
Du reste elle est fort bonne, elle a de la douceur, Et sa Cousine est bien de plus fâcheuse humeur.SCÈNE VII. Cléronte, Florine.
CLÉRONTE
As-tu mes boîtes ?FLORINE
Non, Madame vous les garde.FLORINE
De grâce, laissez-moi.FLORINE
Que de Contes !CLÉRONTE
Florine.FLORINE
Mélisse l'apprendra.CLÉRONTE
Je me soucierais peu de ce qu'elle en dira, Si Florine, pour moi, n'était pas si cruelle. Mélisse est sage, bonne, et peut passer pour belle, Et rien n'est comparable à l'éclat de ses yeux ; Mais son sublime esprit est toujours dans les Cieux ; Elle passe les nuits à lorgner les Étoiles ; Et quand la nuit les couvre avec ses sombres voiles, Nul ne peut la tirer en conversation, Et son esprit demeure en spéculation. Dans tout ce qu'elle fait, les Astres sont ses guides, Et toujours on l'entend parler éphémérides. Cela n'est pas mon fait, et je sens que mon coeur... Que ta jeune maîtresse est bien d'une autre humeur.Éphémérides : Tables astronomiques, par lesquelles on détermine chaque jour le lieu de chaque planète dans le zodiaque. [FC]
FLORINE
Son humeur sympathise assez avec la vôtre, Et vous êtes tous deux aussi fous l'un que l'autre.CLÉRONTE
Florine.CLÉRONTE
Veux-tu cinq cents Louis, pour te prouver la flamme Que tes yeux trop fripons ont fait naître en mon âme.FLORINE
Je n'en vois que deux.CLÉRONTE
Ce n'est point menterie, Porte ces deux Louis à quelque Loterie, Et tu pourras gagner bien plus que je n'ai dit.CLÉRONTE
Ah, Friponne, ces yeux...SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Florine, Du Bois.
FLORINE
Ah malheur ! Ah destin ! Ah disgrâce trop grande ! Non, je ne puis plus vivre, il faut que je me pende.FLORINE
Qu'as-tu donc ?FLORINE
Comment ?DU BOIS
Une aventure étrange, et peu commune, A fait, d'entre mes mains, échapper la Fortune ; Je la tenais par où l'on la cherche aujourd'hui. Et par la Loterie... Épargne mon ennui, Et ne me force point d'en dire davantage.FLORINE
Et quel ?DU BOIS
Amphitryon.FLORINE
Tu te moques, je pense ?DU BOIS
Ah ce choix était fait avec grande prudence ; De l'heur d'Amphitryon l'on ne saurait douter ; Et son bonheur venait de ce que Jupiter, Brûlant pour sa moitié, d'une pressante flamme, Avait bien daigné faire un Enfant à sa Femme.FLORINE
Ah trop d'honneur, vraiment.DU BOIS
Je ne me moque point ; Et bien des gens hier, disputant sur ce point, Le Sexe en sa faveur décida de la chose : Mais un démon bizarre, à mon bonheur s'oppose ; Et quoique sous le nom du bon Amphitryon, Mes billets... Jugez-en par ma narration. Ayant ouvert ma Boîte, avec une âme émue, D'abord un billet blanc s'est offert à ma vue, Sans paraître alarmé d'un tel commencement, J'ai cru devoir passer au second promptement. Le second que j'ai pris, était encor de même. Ce n'est rien, ai-je dit, en ouvrant le troisième. Il était blanc ; de trois, j'ai passé jusqu'à six, Blancs encor ; Et de six j'ai passé jusqu'à dix. Mon espérance alors étant presque mourante, Pestant contre le Sort, et d'une main tremblante, Ayant le coeur tour gros, et de peur palpitant, J'en ai, fort lentement, ouvert encore autant, Mais je les ai trouvés d'une blancheur extrême. Ce malheur m'a d'abord fait devenir tout blême ; Mais un rouge enflammé chassant cette pâleur, Des dix restants, j'en ai pris neuf avec chaleur. Ils étaient blancs encor ; alors avec furie, J'ai pesté tout mon saoul contre la Loterie. Un billet me restait avec un peu d'espoir, Lorsqu'un de nos Voisins est entré pour me voir. Ce Diable, que je crois, sous la forme d'un Homme, M'a, de tous mes billets, voulu rendre la somme. Croyant faire un beau coup, j'ai pris mon Homme au mot, Et déjà je disais en moi-même, ô le Sot ! En mettant promptement en poche la finance, Qu'il venait de compter avecque diligence, Quand je l'ai vu sauter, d'avoir un billet noir.FLORINE
Noir !DU BOIS
Noir.FLORINE
Noir !DU BOIS
Noir, morbleu, j'en suis au désespoir ; Et de plus, il était de quatre cents pistoles. Je n'ai pu, de regret, proférer deux paroles. Peut-on être, dis-moi, malheureux à ce point ?1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
DU BOIS
Non, non, pour regagner, je sais des Loteries, Où l'on ne voudrait pas faire de tromperies J'y prétends mettre encor.FLORINE
Ah n'y mets plus, crois-moi.DU BOIS
Te croire ? Ah ! J'y mettrai, je t'en donne ma foi : Quand la Fortune en veut, on fait des gains notables ; Les exemples en sont assez considérables. Un Homme heureux, ayant gagné dernièrement Un fort beauVase d'or, le vendit promptement : Deux jours après, il eût d'une autre Loterie, Dont tous les Lots étaient de bonne Argenterie, Le même Vase encor, qu'encor il revendit ; Et jusques à trois fois, le Hasard lui rendit.DU BOIS
Il en fait bien souvent d'aussi considérables. Une Dame, naguère, alla voir un Miroir, Que pour cent Louis d'or elle ne pût avoir : Dans une Loterie, on mit le Miroir même ; Et quelque temps après par un bonheur extrême, La Dame le gagna pour vingt francs seulement.DU BOIS
Pour deux Louis encor, une vieille Servante Gagna six mille francs : elle en fut si contente, Qu'elle en mourut de joie. Une autre n'ayant rien, Et pour se marier, voulant avoir du bien, Mit à la Loterie ; et gagna une somme Assez considérable, en eut d'abord un Homme. On sait que depuis peu, chez un bon Maréchal, Du bien gagné par là, pensa faire un grand mal ; Un amas de Louis surprit tant sa Famille, Qu'il fit perdre d'abord la parole à sa fille, Il fallut la saigner.FLORINE
Les pauvres gens, hélas !DU BOIS
En tenant leur argent, ils ne le croyaient pas ; Ils ouvraient de grands yeux, dans leur joie incertaine ; Et regardant tant d'or, le croyaient bon à peine.FLORINE
Pour un, dont le Hasard favorise les voeux, Apprends qu'il fait souvent deux mille malheureux. J'en ai vu cet Hiver risquer cinq cents Pistoles, Et n'en pas retirer seulement deux oboles, Et je sais que des gens las de leur mauvais sort, De perdre encor, se sont donné la mort.DU BOIS
La résolution en est tout à fait prise, Et je veux mettre enfin jusques à ma chemise : Je te le dis encor ; oui, je mettrai partout, Et je prétends par là pousser le sort à bout. La Loterie enfin...DU BOIS
Et de quoi, je te prie, Pourrais-je te parler qui fut plus de saison ? On en trouve aujourd'hui dedans chaque Maison ; On en parle à la Cour, on en parle à la Ville, L'Ignorant en raisonne, aussi bien que l'Habile ; On entend retentir ce mot de tous côtés, Dans tous les Lieux publics, dans les Sociétés. L'un dit, la Loterie était de telle somme ; L'autre, il ne fut jamais un plus malheureux Homme. Un autre, en tel quartier, Madame telle en fait ; Monsieur tel, de sa Boîte est très mal satisfait. Combien de billets noirs aviez-vous dans la vôtre ? Nous n'avions rien du tout que du blanc dans la nôtre ; Avecque Monsieur tel, je viens d'ouvrir les miens ; Tel doit, avecque telle, ouvrir tantôt les siens, Celui-là n'ouvre point ses billets, qu'il ne tremble ; Tels m'attendent ce soir, pour partager ensemble. De la France, aujourd'hui voilà tout l'entretien ; Il est fort à la mode, et c'est aussi le mien Adieu, jusqu'à tantôt, je cherche ici mon Maître. Et je lui vais parler.En se retournant.
Tu ne sais pas, peut-être, Que de la Loterie, où nous avons mis tous, On doit ouvrir ce soir les billets devant nous.FLORINE
C'est assez.SCÈNE X.
SCÈNE XI. Florine, Clarine.
FLORINE
As-tu ta boîte, enfin ?CLARINE
C'est une affaire faite. Mais je te trouve seule, ainsi que je souhaite : Mon dessein n'étant pas de te rien déguiser, Sache donc que tantôt je ne t'ai fait causer, Et n'ai sur le tapis fait mettre ta Maîtresse... Enfin, tout comme moi, l'affaire t'intéresse. Veux-tu gagner beaucoup ? Parle donc ?FLORINE
Hé comment ?CLARINE
La chose est bien facile ; et je sais un amant Prêt d'expirer d'amour pour ta jeune maîtresse. Il faut, pour soulager le tourment qui le presse, Que tu...CLARINE
De grâce, écoute-moi.CLARINE
T'ai-je dis qu'il fallait qu'ils couchassent ensemble ? Ce n'est pas mon dessein, je prétends seulement Que tu parles du mal que souffre cet amant.FLORINE
Comment le nomme-t-on ?CLARINE
C'est un fort galant Homme, Et c'est... oui, c'est, je crois, Clidamis qu'on le nomme ; Il est riche, bien fait ; languissant, doucereux, Et l'on ne peut trouver d'Amant plus amoureux. Au Cours, aux Jeux publics, il a vu ta Maîtresse, Et pou elle il a pris d'abord de la tendresse : Il voudrait seulement qu'elle sût son ardeur, La pouvoir voir enfin, j'entends avec honneur. Ainsi, sans faire mal, et sans friponneries, Nous gagnerons de quoi mettre à cent Loteries ; Ayant à tant d'endroits, on gagne assurément. Cela te tente fort ? Confesse.FLORINE, à part
Tous ces Noms-là, céans, n'auraient servi de rien.FLORINE
Le sort peut n'être pas pour moi toujours de même. Puis je te veux servir, à cause que je t'aime.CLARINE
C'est justement cela. Mais dis-moi librement, L'Amant de ta Maîtresse aime-t-il froidement ? Chacun croit qu'il n'a plus beaucoup d'ardeur pour elle.FLORINE
Ou je me trompe, ou bien ce rapport est fidèle ; Je pense deviner, et crois qu'il est fâché, Connaissant son humeur, de s'y voir attaché : Mais étant honnête Homme, il sait bien se contraindre, Et sans un grand sujet, ne voudrait pas s'en plaindre. Si sa Cousine avait l'esprit autrement fait, Je pense que du reste il serait satisfait ; Ils se jettent tous deux de certaines oeillades, Qui font connaître assez que leurs coeurs sont malades.FLORINE
C'est un évaporé, qui ne plaît nullement. Que Clidamis tantôt use de tromperie, Et feignant de venir mettre à la Loterie, Qu'il monte ici tout droit ; et que, s'il est galant, Il fasse avec esprit paraître son talent : Ma Maîtresse saura ce qu'il faut qu'elle sache ; Jamais pour un Amant, Coquette ne se fâche.CLARINE
Je m'en vais l'avertir.SCÈNE XII.
SCÈNE XIII. Florine, Michelette.
FLORINE
Michelette, qu'as-tu ?MICHELETTE
La Populace émue, Contre Madame crie hautement dans la Rue ; Tout le monde s'en plaint, jusques à ses Amis, Et dans sa Loterie elle n'a, dit-on, mis Rien que des billets blancs.FLORINE
Il faut que chacun cause ; De chaque Loterie on dit la même chose ; Et souvent les Perdants, sans aucune raison, Que parce qu'ils n'ont rien, font parler Monsieur On.MICHELETTE
Mon_Dieu, je savons tout, et ne sommes point bêtes ; Et puisque sans témoins Madame a fait nos Boîtes, Ses gens, et ses Amis, devaient du moins avoir, Pour sauver son honneur, chacun un billet noir, Dont ils auraient devant fait le prix avec elle. C'est ce qu'a fort bien fait Madame de Grinbelle.MICHELETTE
Vraiment oui.FLORINE
Mais va-t'en, laisse gronder le monde, On doit rire de tout, lorsque le peuple gronde ; Sans en savoir la cause, il change en un moment, Et n'est jamais longtemps d'un même sentiment.SCÈNE XIV.
FLORINE, seule
Mais allons avertir notre jeune Maîtresse, Que Clidamis, pour elle, a beaucoup de tendresse : Pour deux Beautés, ils vont être trois soupirants ; Ils pourront bien entre eux vider leurs différents. Si par là j'ai mon compte, il ne m'importe guère : Allons donc promptement songer à cette affaire.ACTE II
SCÈNE I. Cléronte, Du Bois.
CLÉRONTE
Hé bien donc, Qu'as-tu fait ?DU BOIS
J'en ai trouvé partout, Et Paris en est plein, de l'un à l'autre bout. On n'entend à présent parler que Loterie ; J'en ai trouvé d'argent, de lits, d'argenterie, De meubles, de tijoux, de toile, de tableaux, De vieux livres de prix, et de livres nouveaux, D'écharpes, de liqueurs, de vins, de friandises, De vieux colifichets, de vieilles marchandises, D'étoffes, de beaux points, de jambons, de pâtés. Un curieux en fait de belles raretés, De coquilles de prix, cailloux, cristaux, grains d'ambre. Si vous avez besoin d'une robe de chambre, J'en sais une qui n'est du tout que de cela, Et tous les gens de Cour ont mis à celle-là. Enfin ceux qui n'ont point de bien dans leurs Familles, Se vont bientôt, par là, défaire de leurs filles : Et pour vous assurer que je ne vous mens pas, Et que je ne dis rien sans bons Certificats, Par ces billets moulés, vous pourrez tout connaître. Hé bien, jamais Valet servit-il mieux son Maître ?CLÉRONTE
Suffit.SCÈNE II. Céliane, Cléronte.
SCÈNE III. Céliane, Cléronte, Valère.
SCÈNE IV. Céliane, Cléronte, Valère, Clarice.
CÉLIANE
Ma fille, viens, ma fille : elle est assez bien mise : Elle a bon air, elle a la taille fort bien prise ;Tirant une boîte à mouches.
Il te manque une Mouche ici. J'en ai je crois. Attends, je la mettrai.CLARICE
De grâce, laissez-moi.CÉLIANE
Tu devais y songer.CLARICE
Quelle Femme, bon Dieu !CÉLIANE
On ne se soucia jamais de soi si peu : Elle ne pèche pas par l'amour de soi-même, La pauvre enfant.CLÉRONTE, à part
Je sens, tout de bon, que je l'aime.CÉLIANE
Je n'ai pas fait grand mal, ne vous fâchez donc pas ; Lorsque vous rougissez, vous avez moins d'appas. Mais n'ouvrirons-nous pas toute l'après-dînée Nos Boîtes ? Peut-on mieux employer la journée ?CLARICE
On ne les peut avoir toutes que sur le soir : Faut-il que vous parliez toujours sans rien savoir !VALERE, à part
Une pareille humeur ne m'accommode guère.CLÉRONTE, à part
La fille est, par ma foi, plus sage que la Mère.CÉLIANE
Au lieu de la gronder, je dois dissimuler : Quand je la fâche, elle est six jours sans me parler.CÉLIANE
Elle est d'Argenterie, Et même, à ce qu'on dit, d'Argent, et de Bijoux : Comme nous avons dit, mettons ensemble tous, J'y prétends mettre, avec ma Maison toute entière. Laquais ?UN LAQUAIS
Madame ?CÉLIANE
Fais venir la cuisinière.CLARICE
Que vous avez d'esprit ! Ce sont là de vos coups ; N'avez-vous point de honte ? Ah j'en rougis pour vous.VALERE
J'en aurais trop à dire.SCÈNE V. Céliane, Valère, Cléronte, Michelette[, Clarice].
CÉLIANE
Veux-tu de l'argent ?CLÉRONTE
Vois, que ta Maîtresse t'aime !CÉLIANE
Et pourquoi ?MICHELETTE
Dame, pourquoi.MICHELETTE
Dieu me garde d'avoir quelque soupçon dans l'âme. Moi, craindre rien de vous ! D'une si bonne Dame ! Mais Madame Taupin fit d'abord comme vous, Elle enjôla ses gens, qui furent trompés tous ; Et gardant leur argent, son avarice extrême Lui fit faire en secret ses Boîtes elle-même, Qu'elle ouvrit devant eux, et fit brûler après, De peur qu'on n'apprit tout, en les voyant de près.SCÈNE VI. Céliane, Clarice, Mélisse, Cléronte, Valère.
MELISSE, au coin du théâtre
Je vois Valère, et sens augmenter mon ennui : Ah que mon Éventé n'est-il fait comme lui !CLARICE
Elle sait quels chagrins, quels bonheurs, quels désastres, À tous ses bons Amis on doit voir arriver.CLÉRONTE
Avecque de l'argent nous venez-vous trouver ? Car il en faut pour mettre à cette LoterieElle fait la mine.
Dont nous parlions hier. Ce n'est point raillerie.MELISSE
On doit prendre devant plus de précaution ; Sur ce qu'on a songé, faire réflexion ; Penser aux accidents qui dans ces conjonctures Aux Mortels, comme nous, doivent servir d'augures. J'entends aux accidents arrivés récemment, Car, par là, le sort parle indubitablement. On doit de plus chercher une de ces journées Dont les Noms sont sans R, et qui sont fortunées ; Des Planètes on doit voir la conjonction, Et ne risquez jamais qu'avec réflexion.Devant : Il exprime un rapport d'antériorité dans le temps, auparavant. [L]
MELISSE
Oui, par là, les Romains devinaient leurs Conquêtes. Je veux bien l'avouer, j'aime avec passion Tout ce qui sent un peu la Divination. Si je pouvais, toujours on verrait à ma Table Neuf ou dix de ces gens, dont l'esprit admirable Est toujours élevé ; de ces Savants enfin, Qui lisent dans le Ciel les Secrets du Destin.CÉLIANE
Les Astrologues sont...MELISSE
Le bon Vespasien apprit, pendant un somme, Qu'on le verrait un jour, Souverain dedans Rome, Quand l'Empereur Néron aurait moins d'une dent ; Il le fut en effet, après cet accident.MELISSE
Que j'ai pitié de vous ! Quoi, ne pas croire aux Astres, Aux présages par où s'explique le Destin ? Quel esprit avez-vous ? Est-il rien plus certain ? Les Astres sont puissants, et pour moi je m'y fie ; Et ceux qui savent bien l'Horoscopographie...Horoscopographie : Comme cartographie parle de la technique de la représentation de cartes, il en est de même pour l'horoscopographie pour les horoscopes.
SCÈNE VII. Céliane, Clarice, Valère, Cléronte, Mélisse, Gaspard.
MELISSE
Ce soir ?GASPARD
Oui.GASPARD
Madame Cornalion, et Monsieur du Trésor, Monsieur de Flanconar, Monsieur de Landouillère, Madame Boisnonain, et Monsieur Poulinière, Monsieur de Vaugauret.MELISSE
Est-ce tout ?GASPARD
Non vraiment. Madame Barbotin, Monsieur de Pont-Dormant, Madame Boudinval, et Monsieur de Saint Blesme, Puis ma Maîtresse, et vous, qui faites la treizième.MELISSE
Moi ?GASPARD
Vous.MELISSE
Qui, moi, dis-tu ? Te moques-tu de moi ? Tu me prends pour un autre. Ah je tremble d'effroi. Non, cela ne se peut concevoir, treize à table ! Ah je trouve, vraiment, ta Maîtresse admirable ; Treize à table ! Ah sur moi c'est faire un attentat. Voilà ce que l'on doit nommer assassinat : Il le faut avouer, ma surprise est extrême. Me prier, moi, de faire à table une treizième ! Sors d'ici, mon ami, dépêche-toi donc tôt. Ah je ne prétends pas mourir encor sitôt.GASPARD, en s'en allant
Quel esprit !SCÈNE VIII. Mélisse, Céliane, Clarice, Cléronte, Valère.
CLÉRONTE
Tel l'est, qui n'en croit rien.CLÉRONTE
Ah quittons ces discours.CÉLIANE
Mais, puisque d'aujourd'hui vous ne voulez rien faire, Ma Nièce, entrons ici, pour parler de l'affaire Que l'on nous dit hier.CLÉRONTE
Fort bien.MELISSE
Vous vous moquez toujours de telles aventures ; Mais les Romains pourtant croyaient fort aux augures, Aux Astrologues...CLARICE
Mais...MELISSE
Ne m'interrompez pas. La Perse avait un Roi que l'on nommait Abas ; Cet exemple est récent, et même d'importance. Jamais ce Roi prudent ne donnait Audience, Qu'il n'eût été devant quelque temps enfermé Avec un Astrologue alors fort estimé. Ce Monarque, jamais n'entrait dans uns Ville, Qu'il n'eût bien consulté cet Astrologue habile ; Et souvent on l'a vu, jusqu'aux Faubourgs entrer, Et dessus ses avis d'abord se retirer, Voulant laisser passer, par ce trait de prudence, Des Astres irrités, la maligne influence.CLÉRONTE
Morbleu !SCÈNE IX. Ergaste, Céliane, Clarice, Mélisse, Cléronte, Valère.
CÉLIANE
Entrons donc.ERGASTE
Écoutez, Madame, je vous prie, Ce n'est pas un secret. Comme à la Loterie On voit cent mille Fous risquer incessamment, J'ai cru que je devais agir plus prudemment, Et qu'avant de risquer, il me serait facile... Il le faut avouer, je suis un Homme habile ; Quand on a du bon sens, on le fait remarquer. Sachez que j'étais sûr, avant que de risquer, De deux Lots.CÉLIANE
De deux Lots !CLÉRONTE
Par quel tour d'adresse...ERGASTE
Écoutez. Je fus voir une Devineresse ; Je consultai longtemps avec elle, et j'appris Que j'aurais sûrement deux Lots de fort grand prix, En mettant certain jour à quelque Loterie.MELISSE, à part
Qu'il a d'esprit !CLARICE, à part
Quel fou !MELISSE
Hé bien.ERGASTE
Tout était blanc.CÉLIANE
Et dedans la dernière ?ERGASTE
Je vous viens consulter là-dessus ; la voilà. Voyez-vous ? Regardez. Là, de ce côté-là.À Valère.
Voyez, Monsieur.À Cléronte.
Voyez, la cire est emportée ; Cette boîte a sans doute été décachetée. Regardez bien encor, voyez par cet endroit.CLÉRONTE
Cela se peut.VALERE
Je ne sais pas.CÉLIANE
Ni moi.ERGASTE
Vous vous moquez, je crois. On est embarrassé ! Je ne le suis pas, moi. Dans cette Boîte-là les deux Lots doivent être ; S'ils ne s'y trouvent pas, on les a pris.CLÉRONTE
Peut-être.ERGASTE
Ah, Monsieur, il n'est point de peut-être à cela ; Ils sont pris, s'ils ne sont dans cette Boîte-là : C'est pourquoi je la veux faire ouvrir en Justice ; S'ils ne s'y trouvent pas, il faudra qu'on punisse Guillemot, ou ses gens, comme en ayant ôté Les deux Lots qui dedans doivent avoir été, Et que l'on aura pris par quelque tour d'adresse, Car on doit croire, enfin, à la Devineresse.MELISSE
Sans doute.ERGASTE
J'ai revu ledit Sieur Guillemot, Lequel m'a répondu, qu'il lui restait un Lot, Et que s'il me plaisait, je n'avais qu'à le prendre : Mais j'en veux avoir deux, ou je le ferai pendre.VALERE
Nullement.ERGASTE
Qui le sauvera donc ?ERGASTE
Quelle ?ERGASTE
Si je pouvais l'avoir...CLARICE
Il serait à propos.SCÈNE X. Clarice, Mélisse, Cléronte, Céliane, Valère.
CLARICE
Qu'il est fou, ma Cousine !CLARICE
Je sais ce que je dis.MELISSE
Je le sais bien aussi.SCÈNE XI. Clidamis, Valère, Cléronte, Céliane, Clarice, Mélisse.
CLIDAMIS
Mettre à la Loterie.CLÉRONTE
Elle est déjà tirée.CLIDAMIS
Tout de bon ?CLIDAMIS
Vous êtes bien heureux, Messieurs, assurément ; De pouvoir visiter des Personnes si belles, Et qui sont, que je pense, aussi spirituelles.CÉLIANE
Quelle fille !MELISSE
Pour moi, qui sais, je pense, un peu d'Astronomie, Et qui dois me connaître en Physionomie, Je vois bien que, dans peu, Monsieur doit être heureux, Par l'Hymen d'un Objet favorable à ses voeux.MELISSE
Par Livres, je vous vais prouver qu'ils sont croyables, Quand j'aurai de Monsieur su la Nativité.CLIDAMIS
C'est l'an mille six cent quarante, En Avril, un Lundi, du même mois le trente, À deux heures et trois minutes du matin.CLÉRONTE, à Mélisse
Me tiendrez-vous parole ?MELISSE
Il n'est rien plus certain, Et je vous ferai voir des choses admirables, Par les Astres qu'il eût en naissant favorables, Par les Planètes lors dans toute leur vigueur, Et par le signe enfin Consignificateur.Significateur : Terme d'astrologie. Il se disait des aspects, des signes, des planètes annonçant quelque chose de remarquable dans un thème de nativité. [L]
CLÉRONTE
Mais allons donc, enfin.MELISSE
Je le veux.SCÈNE XII. Clidamis, Céliane, Valère, Clarice.
CÉLIANE
Parfois elle devine.SCÈNE XIII. Clidamis, Céliane, Clarice.
CLIDAMIS
Je ne puis revenir de mon étonnement ; Et suis encor surpris, Madame, en ce moment, Quand je songe au bonheur que par la Loterie...CLARICE
Mais voyez là-dedans, ma Mère, je vous prie, Si ces Ouvriers font comme je leur ai dit. Vous savez, je crois bien...CÉLIANE
Oui, ma fille, il suffit.SCÈNE XIV. Clidamis, Céliane, Clarice.
CLIDAMIS
À part.
Prenons l'occasion, elle nous rit.Haut.
Madame, Je ne puis plus cacher le beau feu qui m'enflamme ; Vous pourrez en trouver l'aveu précipité, Et remarquer en moi trop de témérité : Mais quand l'occasion se montre favorable, Qui la laisse échapper, est souvent condamnable.CLARICE
Sitôt qu'on voit les gens leur faire un tel aveu, C'est les aimer beaucoup, ou les estimer peu. Je sais que je devais d'abord vous faire taire ; Mais je ne puis avoir une feinte colère, J'ai souhaité de vous cette parfaite amour, Et que... Mais j'en dis trop, que je pense, à mon tour.CLIDAMIS
Ah vous repentez-vous De m'avoir témoigné des sentiments si doux ?Cléronte paraît au bout du Théâtre.
SCÈNE XV. Clidamis, Cléronte, Clarice.
CLARICE, à Cléronte
Vous êtes trop loin là, vous pouvez approcher, Car vous ne pourriez pas, que je crois, bien entendre.SCÈNE XVI. Valère, Clarice, Cléronte, Clidamis.
CLARICE
Êtes-vous jaloux par Procureur ? Cléronte a-t-il de vous commission de l'être ? J'aime Monsieur, dit-il, il a su le connaître ; Avec grande chaleur il prend votre intérêt.VALERE
Ah je serais plutôt jaloux de ce qu'il l'est : Mais si j'étais sujet à cette frénésie, Il me faudrait souvent montrer ma jalousie ; Car enfin les Beautés qui sont de votre humeur, Doivent rendre jaloux le plus tranquille coeur. Quand on est, comme vous, jeune, spirituelle, Que l'on entend partout dire que l'on est belle, Qu'on fait des Soupirants presque à chaque moment, On se sent refroidir pour son premier Amant ; Et soit qu'il ait beaucoup d'amour, ou de mérite, S'il ose être jaloux, aussitôt on le quitte : Ainsi, si j'avais lieu de me plaindre de vous, Je pourrais vous quitter, avant d'être jaloux.CLARICE
Ce discours est adroit, honnête en apparence ; Je vois bien toutefois ce qu'il faut que j'en pense : Qui ne peut se fier à ma fidélité... Adieu, c'est m'obliger, que d'en avoir douté.VALERE
Moi, l'ai-je dit ?SCÈNE XVII. Valère, Cléronte.
VALERE
Je ne sais.CLÉRONTE
Morbleu !CLÉRONTE
Mais tu dois en avoir.VALERE
Chacun a son humeur.CLÉRONTE
Ah ! Amant trop commode ! Je te veux voir au rang des Maris à la mode, Qui sans s'inquiéter de ce qu'on fait chez eux...CLÉRONTE
Heureux d'être... Ah, morbleu, tu te moques, je pense ? A-t-on jamais parlé de telle extravagance ? Ah, Valère, crois-moi, je suis de tes Amis...CLÉRONTE
Garde-t-en bien.VALERE
Donne-moi donc conseil.ACTE III
SCÈNE I. Clidamis, Valère.
VALERE
Vous n'en douterez pas, sachant que chaque jour Je sens diminuer pour elle mon amour ; Mais malgré les raisons que j'avais de me plaindre, Tant qu'elle eût un Amant, j'ai voulu me contraindre. Et je cesse à présent, connaissant votre ardeur. Cléronte l'aime aussi, mais sans toucher son coeur : S'il croit pourtant pouvoir faire approuver sa flamme, Il chassera d'abord Mélisse de son âme ; Mais il faut pour cela que vous ne disiez rien, Ni de vos feux cachés, ni de notre entretien. Vous vous voudrez bien, je crois, me rendre ce service. Puisqu'enfin je vous sers, en vous cédant Clarice. Ce secret-là m'importe, et vous saurez pourquoi.Tant que : jusqu'à ce que (avec le subjonctif).
SCÈNE II. Clarice, Cléronte.
SCÈNE III. Céliane, Mélisse, Clidamis, Valère, Clarice, Cléronte, Du Bois.
DU BOIS
En attendant, Monsieur, écoutez je vous prie, Un avis merveilleux touchant la Loterie ; Un avis... un avis... mais un avis du temps. Que vous ferez par là de grands gains tous les ans ! Mais pour mon droit d'avis, dites-moi donc, qu'aurai-je ?CLÉRONTE
Parle, ou tais-toi.DU BOIS
Tâchez d'avoir le Privilège, De faire seul ici, débiter, fabriquer, Boîtes, Cire et Papier, que vous ferez marquer ; Et qu'on défende à ceux qui font des Loteries...CLIDAMIS
Ah, ah.SCÈNE IV. Céliane, Clarice, Mélisse, Valère, Clidamis, Cléronte, Du Bois, Florine.
MELISSE
Oui.FLORINE
Savez-vous par qui ?MELISSE
Non.FLORINE
Ce Bossu.MELISSE
Quel Astre nous domine ! Un Bossu ! Quel présage ! Ah nous n'aurons tous rien, Puisqu'un Bossu... Florine, au moins le sais-tu bien ?FLORINE
Que trop.VALERE
Michelette nous manque.CLARICE
Il est vrai.DU BOIS
La voici.SCÈNE V. Michelette, Céliane, Mélisse, Clarice, Florine, Clidamis, Valère, Cléronte, Du Bois.
MICHELETTE
Nos Boîtes sont ici, l'on vient de me l'apprendre ; Je crois que vous alliez les ouvrir, sans m'attendre.VALERE
En fait de Loterie en use-t-on si mal ? Non ; car, comme l'Amour, elle rend tout égal, Associant ensemble et les Fous, et les Sages.CÉLIANE
Tais-toi.MICHELETTE
Ma foi, nous n'aurons rien.DU BOIS
Et pourquoi donc ?MICHELETTE
Gageons, que je devine bien. J'avais avec plusieurs Dames du Cimetière, Saint Jean s'entend. J'y mis, mais la fine première ; Nous avions cent billets, si je l'en souviens bien, Chez un homme d'Honneur.CLIDAMIS
Et vous avez eu ?MICHELETTE
Rien. Nous étions la Cornu, la Ridou, la Moussette, Gillette la Boiteuse, et la fille à Massette, Dame Barbe, Simone, et Denise Tuyau, Thoinette, Guillebert, la Femme à Gras-Douillau.CÉLIANE
Je te crois.MICHELETTE
La Margot, la grande Jacqueline, Parine Carrabeux, la jeune Mathurine, La Carcoffe, la jeune et vieille Gigotin, La Femme à Gobinel.CÉLIANE
Veux-tu te taire, enfin ?MICHELETTE
Dame Suzanne, Alix, la grande Ricatotte, La Moulardeau, Martine, avec la Ravignotte, Julienne Barbot, avec la Bon-Vouloir : Et puisque nous n'avons toutes pu rien avoir, Madame, croyez-moi, nous n'aurons rien ; vous dis-je, Car nous sommes bien moins, et c'est ce qui m'afflige. Enfin nous n'aurons rien, et quoi que vous disiez...CÉLIANE
Tais-toi.MELISSE
C'est bien fait.FLORINE, tire une boîte de son tablier, qu'elle donne à Cléronte
Adonis.MICHELETTE, quittant sa place pour s'aller mettre auprès de Cléronte, tandis que Du Bois est aussi à un de ses côtés
Je crains la tromperie, Voyons de près.DU BOIS, la poussant
Tout doux, Blanc, blanc, tout blanc, blanc encor, blanc de même ; Blanc, blanc : non, noir. Vivat. Ah ma joie est extrême ; Le Bossu, pour ce coup, n'a pas porté malheur.MELISSE
Hé bien donc, qu'avez-vous ?CÉLIANE
Lisez vite, Monsieur.CLÉRONTE
C'est un gros Lot.CLARICE
Lisez.CLÉRONTE
Croyez-vous que je raille ?MELISSE
Non.MICHELETTE
Monsieur, s'il vous plaît, lisez.CLÉRONTE
Une médaille.MICHELETTE
Elle est donc d'or ?FLORINE
Du Roi David !CÉLIANE
Une autre boîte.FLORINE
C'est.VALERE
Qui ?FLORINE
La Fidélité.CÉLIANE
C'est moi.MICHELETTE
Vous ?DU BOIS
Voyons donc. J'aperçois... Ma foi, je croyais voir... Ah qui n'aurait pas cru qu'il devait être noir ? Celui-là me paraît bien plus gros que les autres ; Il est... Non, vous n'avez rien du tout dans les vôtres.CLÉRONTE
Une autre.CÉLIANE
Donne donc promptement.FLORINE
Ça, Mathurin Questier.DU BOIS
C'est moi-même. Je gage Que j'aurai sous le Nom d'un si grand Personnage, D'un Astrologue enfin.CLARICE
Ma Cousine en fait cas.CLIDAMIS
Dis vite...DU BOIS, regardant les billets
Il a, ma foi, dit vrai : non. Mais voyons les autres.MICHELETTE
Que vois-tu ?DU BOIS
Rien : Mais regardons encor, et retournons-les bien. Ils sont, ma foi, tous blancs. La peste soit du Songe. Je le dirai toujours ; oui, tout Songe est Mensonge ; Je donne l'Astrologue au diable de bon coeur, Et le chien de Bossu qui m'a porté malheur.CÉLIANE
Une autre.CÉLIANE
C'est ma fille.CLARICE
Non, j'ouvrirai la dernière.CÉLIANE
Ah voyons.CLARICE
Non, non, non.CÉLIANE
Ma fille.CLARICE
Non, non, non.CÉLIANE
Mais...CLARICE
Mais je ne veux pas.CÉLIANE
Quelle obstination !SCÈNE VI. Clarine, Céliane, Clarice, Clidamis, Cléronte, Valère, Du Bois, Florine.
CÉLIANE
Mais que désirez-vous ?CLARINE
Non, je vous viens plutôt troubler mal à propos, Je venais voir Florine, excusez je vous prie...CLARINE
J'en sais une.GERONTE
Où ? Parlez.CLARINE
Vous serez surpris tous d'apprendre ce que c'est ; Car celle-là n'est point du rang des Loteries, Où l'on fait tous les jours mille friponneries ; De celles où l'on met dans chaque Boîte après, Au lieu de billets noirs, de blancs qu'on tient tout près ; De celles où souvent, des Fourbes, ou des Bêtes, Se trompent lourdement, en mettant dans les Boîtes, Tantôt plus, tantôt moins, de billets qu'il ne faut.CLARINE
Celle dont je vous parle, est tout à fait fidèle, Et ne doit pas, enfin, être de même celle De Madame Doucet, qui fit fort à propos, Comme elle avait promis, tomber les plus gros Lot : À tous ses Créanciers, qui sans ce tour d'adresse, Avaient tous résolus de lui faire une pièce.Faire une pièce : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, comparé à une pièce de théâtre ; car c'est ainsi que s'explique l'emploi du mot en ce sens. [L]
VALERE
Elle dit vrai.CLÉRONTE
Du Bois, avais-je à celle-là ?DU BOIS
Non, Monsieur.CLARINE
Autre. Quatre Beautés, jeunes, spirituelles, Qui souhaitaient d'avoir des jupes des plus belles, Et qui manquaient d'argent, aux dépens du Public, En gagnèrent bientôt par ce nouveau trafic, Puisque sans mettre tout dedans leur Loterie...CLARINE
Madame Bobinar fit un aussi bon tour ; Et voulant obliger quelques gens de la Cour, Comme elle est fine, adroite, et fort spirituelle, Elle les fit venir voir tous les Lots chez elle. En les considérant, chacun fit son souhait, Et dès le lendemain chacun fut satisfait ; Et la Dame, par là, fit sa Cour à merveille.CLARINE
On n'y met rien.CLÉRONTE
Mais qu'y peut-on gagner ?CLARINE
Une Femme, en un mot.CLARINE
Écoutez. Je vous vais conter toute l'affaire. Une fille de qui le nom est fort connu, Jeune, riche en appas, ainsi qu'en revenu, Ayant bien, pour le moins, six mille écus de rente, Et qui doit hériter encor d'une Parente ; D'un fameux Astrologue, apprit ces jours passés, Des malheurs dont ses jours sont, dit-il, menacés, Si jamais par amour la Belle se marie. Cela fait qu'elle veut faire une Loterie, Afin que le Hasard lui présente un époux, Pour qui jamais son coeur n'ait rien senti de doux. Pour cet effet, l'on doit choisir neuf, ou dix Hommes, Des plus sages qui soient dans le Siècle où nous sommes : Des billets qu'ils auront, ils ne payeront rien tous ; On n'en mettra qu'un noir, l'heureux sera l'époux, Et cela sera net, sans nulle tromperie : Mais pour être reçu dans cette Loterie, Chacun doit apporter une Attestation...CLÉRONTE
De quoi donc ?DU BOIS
Bon. Monsieur est grand ami de son Apothicaire, Et son Chirurgien est depuis peu son Compère ! Il n'en manquera pas ; car pour tout dire, enfin, Il est des bons amis d'un fameux médecin : Et comme il est aussi des Amis de sa Femme, Une attestation de cette belle Dame, Dans cette occasion peut prouver sa santé.CLÉRONTE
Ne veux-tu pas te taire ? Ô Ciel, quel éventé ! Mais, Madame, achevons ; de cette Loterie Nous pourrons rire après. Donne donc, je te prie.FLORINE
Valère.VALERE
Donnez-moi.CLÉRONTE
Sous ton nom ?DU BOIS
Oui, non. Ah celui-là... Non il est tout de même : Mais je me suis bien trompé, si... la, la, la, la, la,Valère les jette de sang-froid, et Du Bois et Michelette les ramassent.
Rien. Ah vous n'avez pas bien ouvert celui-là.CLÉRONTE
À Michelette.CLIDAMIS
Pourquoi non ?CÉLIANE
Dépêche donc.MICHELETTE
Çà.DU BOIS
Rien, rien, rien.En sautant.
Michelette, Il est noir, et très noir, notre fortune est faite.MELISSE
Tout de bon ?MICHELETTE
Estimé mille écus.FLORINE
Mille écus !DU BOIS
Mille écus.MICHELETTE, embrassant sa maîtresse
Ah ma chère Maîtresse.DU BOIS, embrassant son maître
Mon cher Maître, ah, ah, ah, allégresse, allégresse.MICHELETTE
Sans Lunettes je n'ai pu tout lire.DU BOIS
Achevez.MICHELETTE
Je...MICHELETTE
Je les tiens.CLÉRONTE
Lisez donc.MICHELETTE
Elles ne sont pas nettes.DU BOIS
Un Perroquet !MICHELETTE
Voyez.DU BOIS
Mélisse ouvre ses billets.
Mille écus ! Mille écus ! Comment, un Perroquet ? Il faudrait, pour cela, qu'il eût bien du caquet.MICHELETTE
Mille écus ! Les Voleurs !MELISSE
Je n'ai rien dans la mienne.DU BOIS, se retournant avec précipitation
Ah voyons donc.FLORINE, éternuant
Ste.DU BOIS
Ah, ah.CLÉRONTE
Heureux ; nous allons voir.CLARICE, après avoir ouvert ses billets, pendant que Florine a ouvert les siens
Je n'ai rien, non plus qu'elle.DU BOIS, se retournant tout_à_coup
Ah, ah, cela va bien.CLÉRONTE
Je n'en suis pas surpris, mais je ris dans mon âme...Montrant Mélisse.
Mais qui ne rirait pas du malheur de Madame ? De ses précautions, qui n'opèrent jamais.MELISSE
C'est que j'ai du malheur dans tout ce que je fais ; Et lorsque l'on me voit arriver des désastres, C'est que mon malheur est bien plus fort que les Astres.CLÉRONTE
C'est... Je ne veux pas dire.MELISSE
Fort bien.MELISSE
Hé bien, espérez donc.CLÉRONTE
Cette naissante ardeur M'oblige infiniment ; car j'adore Clarice, Qui doit à mon amour rendre bientôt justice : Elle me l'a promis.CLÉRONTE
Ah quelle tromperie !À Clarine.
Allons me faire écrire à cette Loterie... Allons, je suis heureux, et jamais je ne perds.CLIDAMIS, à Clarice
Et moi, je suis heureux, de vivre dans vos fers.DU BOIS
Nous aurions un Procès.FLORINE
Allons donc tout à l'heure.1 014 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica