Comédie en vers· Ou les Amants Brouillés
La Mère Coquette
Personnages
- GÉRONTE, père d'Arimant
- ARIMANT, Amant de Belamire
- LUCINDE, Mère de Belamire
- JACINTHE, Servante de Lucinde
- BELAMIRE, Fille de Lucinde
- LE MARQUIS
- ERGASTE, Valet de Lucinde
PRÉFACE
Tout Paris a vu jouer en même temps sur deux illustres Théâtres, deux Comédies qui portaient le nom de la mère Coquette, ou des Amants Brouillés. L'une est d'un fameux Auteur, qui a déjà mis plusieurs Ouvrages au jour, avec beaucoup d'applaudissement : et l'autre, celle qui a été représentée par la Troupe du Roi. Si je dois retirer quelque gloire de cette dernière, c'est d'avoir été assez heureux pour inventer un Sujet qui ait pu servir d'Idée à un Auteur dont la réputation est si bien établie. Il a lui-même avoué que je lui en fis confidence chez une Personne de Qualité, qui s'en souvient encor aussi bien que lui. C'est une vérité qui passe pour constante ; et je ne dois pas me mettre en peine de la prouver, puisque des Personnes de Naissance et dignes de Foi, ont vu ma pièce, longtemps avant que cet illustre Auteur eût commencé de travailler à la sienne, et l'ont même dit à sa Majesté, lors que notre guerre a fait le plus de bruit, et qu'elle en était importunée. Depuis, il s'est avisé de dire pour se justifier, qu'il avait tiré sa pièce, d'un sujet Espagnol ; et dans celle qu'il rapporte, on voit une Tante qui élève une Nièce, et qu'il dit lui avoir fourni l'Idée de la mère Coquette. Mais il est bien plus vraisemblable que c'est la mienne, puisqu'il n'y a pas tant de différence de mère à mère, que d'une Tante à une Nièce. Peut-être qu'il me dira que la Tante est vieille : mais cela ne doit produire aucun bel effet, puisqu'il n'est pas impossible qu'elle soit aussi jeune que sa Nièce, et que le Caractère de la mère que nous avons fait paraître sur la Scène, n'est plaisant qu'en ce qu'elle veut paraître aussi jeune que sa fille, et que l'on est persuadé du contraire. Car on en pourrait douter, si c'était une Tante, puisque l'on paraît quelquefois plus jeune que l'on est : mais il est impossible que l'on ait cette pensée pour une mère, quand même elle paraîtrait aussi jeune que sa fille. C'est ce qui rend le Caractère de la mère, ridicule, et ce qui fait voir qu'il n'y a rien de commun entre la Tante de l'Espagnol, et la mère dont je lui ai fourni l'Idée. Pour ce qui est des autres pensées, où nous nous sommes rencontrés, qui ne regardent point la mère Coquette, je crois être obligé de dire qu'elles sont dans le Berger Extravagant, et en d'autres lieux, et que je les ferai voir s'il en est besoin. Quant au Caractère de la Servante que l'on peut dire qui fait tout dans cette Pièce, puisqu'en faisant agir tous les autres, elle agit aussi toujours Elle-même, je ferai voir à cet Auteur, la même chose dans le Roman de Cassandre, et une Lettre qui produit les mêmes Effets que la nôtre de la mère Coquette. Il est vrai que c'est parmi des Personnes relevées : mais cela ne fait rien à notre Dispute. Voilà à peu près, les endroits où nous pouvons nous être rencontrés par la lecture de ces Livres-là : mais pour ce qui regarde le Caractère de mère Coquette, je crois en être le seul inventeur, et que rien n'a pu lui en fournir l'Idée, que les Vers que je lui ai dits sur ce sujet. Au reste, comme ma Pièce a cabalé toute seule, et que je ne me suis point mis en peine de la faire réussir, ainsi que font quelques Auteurs, que la cabale rend illustres, elle n'a pas ressemblé à celles qui font grand feu d'abord, puisqu'elle a été plus suivie à la dix-huitième Représentation qu'à la première.
ACTE I
SCÈNE I. Jacinte, Lucinde.
JACINTE
Madame, d'où vous vient cette langueur mortelle ? Vous êtes, quoique veuve, et jeune, et riche, et belle, Votre fille est bien faite, elle a beaucoup d'esprit.LUCINDE
Ah ! C'est de sa beauté que vient tout mon dépit. Les Mères, tu le sais, qui sont encore belles, Ne doivent point avoir de Filles auprès d'elles. Nos attraits sont toujours effacés par les leurs. Ils savent, malgré nous, l'Art de vaincre les coeurs, Souvent, lorsque l'on voit la fille avec la mère, J'entends certains discours qui ne me plaisent guère, Et des Gens qui tout bas, disent autour de loi, Cet Objet rangera bien des coeurs sous sa Loi. Quand sa mère était fille, elle était aussi belle, Ah ! Discours trop piquants ! Louange trop cruelle ! Laissons là le Passé, si le Présent est beau, Mes appas, avant moi, n'iront point au tombeau. Si l'on examinait les traits de mon visage, Qui ne démentent point ceux de mon plus bas âge, On verrait le sujet qui cause mon ennui ; Mais ayant près de moi Belamire, aujourd'hui Sans paraître plus vieille, on dirait que mon âge Se voit dans sa grandeur plus que sur mon Visage ; Je tâche, vainement, de flatter ma douleur, En me représentant que je parais sa soeur, Et que dessus mon front, tant de jeunesse brille, On la connaît trop bien, l'on sait qu'elle est ma fille.JACINTE
Mais quoi ! La marier, c'est l'éloigner de vous, Et je ne comprends point, je l'avoue entre nous, Pourquoi vous prétendez rompre son mariage, Ni pour quelle raison j'entreprends cet ouvrage.LUCINDE
Quoi, tu ne connais pas, toi qui sais mes oecrets, Pourquoi j'agis ainsi, ni pour quels intérêts ? Apprends que ma douleur deviendrait bien amère, Si par ce triste Hymen je devenais Grand-mère. Quoi, Grand-mère ! Ah ce nom m'effraie au dernier point. Sois sûre qu'Arimant ne l'épousera point : Et puis si j'ose, enfin, te l'avouer sans honte, Je crois bien mériter les douceurs qu'il lui conte. Comme tu me connais, tu l'as pu soupçonner, Et m'as désobligée à ne pas deviner.JACINTE
Je devinais fort bien, et n'osais vous le dire ; Mais je veux qu'Arimant lui laisse Belamire, Qu'il n'adore que vous : croyez assurément, Que dans peu cette belle aura quelque autre Amant.LUCINDE
J'y vais mettre bon ordre, et je veux que ma fille Suive mes volontés, en épousant la grille. J'agirai doucement, va la faire venir, Et viens voir de quel air je vais l'entretenir.Jacinte entre dans la chambre de Belamire.
Grille : Assemblage à claire-voie de barreaux de fer ou de bois, se traversant les uns les autres et servant à fermer une fenêtre, une ouverture. Fig. Épouser une grille, se faire religieuse. [L]
SCÈNE II.
SCÈNE III. Lucinde, Belamire, Jacinte.
LUCINDE
Ma fille, approchez-vous ?BELAMIRE
Que voulez-vous, ma mère ?LUCINDE
Ma fille, de ce nom tâchez de vous défaire, Vous le dites souvent, et sans nécessité : Mais sachez que les gens qui sont de qualité, Ne disent point ma mère, et qu'ils disent Madame. Mais que je sens pour vous de trouble dans mon âme ! Vous grandissez, ma fille, et c'est pourquoi je dois, Du Monde, ou du Couvent, vous faire faire choix. Quand j'y songe un moment, ma peine est sans seconde, Vous souffririez beaucoup, si vous restiez au Monde. Eût-on de grands Trésors, fût-on d'un noble sang, Sans être mariée, on n'y tient point de rang. Il faut donc s'embarquer dedans le mariage ; Mais l'on sait trop que c'est un pompeux esclavage, Un Charme dangereux qui sait nous éblouir, Une Prison ouverte, et dont on ne peut fuir, Un Plaisir sans appas, une douceur amère, Bref, le plus grand des maux, et le plus ordinaire. La Femme doit être humble, et servir son Époux, Endurer son chagrin, endurer son courroux ; Lorsqu'un mari le veut, malgré nous il faut rire, Manger sans avoir faim, pleurer quand il soupire, Et par une rigueur pire que le trépas, Ne se point ajuster quand il ne lui plaît pas. On souffre encor beaucoup dedans le mariage, Des Enfants qui nous font vieillir plutôt que l'âge ; Un Époux, en mourant, peut laisser des procès, Qui nuisent à nos Biens, ainsi qu'à nos attraits. Tel est le mariage : et par l'expérience, On voit que ses Plaisirs n'ont rien que l'apparence, Que tous les hommes sont perfides, inconstants, Et que leur plus grand feu ne dure pas longtemps. On mène dans un Cloître, une plus douce vie, De l'embarras du Monde, elle n'est point suivie, Et c'est celle, à mon sens, que vous devez choisir.Qualité : Noblesse distinguée. [L]
Sans seconde : Sans pareille. [L]
LUCINDE
Suivez mes conseils, croyez que je vous aime, Quand malgré mon amour, qui pour vous est extrême, Malgré les Déplaisirs qu'en secret j'en ressens, Je me fais violence alors que je consens À vous laisser aller dans des Lieux où votre âme Ne doit jamais brûler que d'une sainte flamme : Et quand je vous le dis, le juste Ciel connaît Si c'est pour votre Bien, ou pour mon Intérêt.BELAMIRE, en se reprenant
Mais ma mère... Excusez le trouble de mon âme, Me faisait oublier qu'il faut dire Madame.LUCINDE
Je connais que le Monde a pour vous des appas, Vous vous perdez, ma fille, et vous n'y pensez pas.BELAMIRE
Ne peut-on pas partout...LUCINDE
Vous y serez trompée.LUCINDE
Rentrez, impertinente, et ne répondez pas, Ôtez ces Mouches-là, mettez des souliers bas, Les hauts Talons pour vous ne sont pas à la mode, Et puis cette chaussure est beaucoup incommode.BELAMIRE
Mais...SCÈNE IV. Lucinde, Jacinte.
LUCINDE
Vois qu'elle paraît grande, et regarde, Jacinte, Si mon âme a sujet d'être ouverte à la plainte ? Elle n'a pas quinze ans, et tu sais toutefois, Que tout le monde veut qu'elle en ait vingt et trois. Quoique je sois encor dans un assez jeune âge, Je verrai, devant moi, chacun lui rendre hommage, De ses brillants appas connaître le pouvoir. Ah ! Devais-je souffrir qu'elle prît l'habit noir ? Ce Penser me chagrine, et me rend inquiète.Habit noir : Terme de religieuses bénédictines. Habit de choeur, grande robe noire plissée, avec des manches longues, qu'on porte aux cérémonies. [L]
JACINTE
Madame, vous deviez lui laisser la Bavette ; Mais puisque vous voulez lui ravir Arimant, Je veux dès aujourd'hui, vous gagner cet Amant ; Et je le vais convaincre à vous venir, lui-même, Déclarer, que pour vous, son amour est extrême. Je veux que ces Amants ne se puissent souffrir, Que de leur Jalousie ils ne puissent guérir, Et que leur peine enfin soit et forte, et durable. Ne croyez pas, au moins, Belamire coupable, Quand vous verrez tantôt l'amoureux Arimant L'appeler inconstante, avec emportement. Querellez-la pourtant, paraissez en colère, Et laissez-moi le soin de conduire l'affaire.Bavette : Linge qu'on met aux petits enfants au devant de l'estomac. Cette fille est jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle était encore à la bavette. [F]
SCÈNE V.
JACINTE, seule
Pour moi, je veux toujours bien servir ma Maîtresse, Elle a pour tous ses Gens une grande tendresse, Et n'en met point dehors, sans les récompenser ; Mais en servant sa fille, elle peut me chasser. Non, il ne faut jamais servir contre son Maître, Puisqu'enfin, tôt ou tard, il peut le reconnaître : Toujours au gros de l'Arbre on se doit attacher, Et c'est le seul Appui que l'on doit rechercher, Qui n'en tient qu'une branche, est mal en assurance, Et la crainte pour lors, surpasse l'espérance. Mais ce n'est pas assez des desseins que j'ai faits, Il faut trouver moyen d'en venir aux effets. Je tiens de Belamire, à propos une Lettre, Qu'aux mains de son Amant je dois tantôt remettre ; Comme elle est sans dessus, je puis facilement... Mais jouons notre Rôle, et plaignons Arimant.SCÈNE VI. Arimant, Jacinte.
JACINTE, feignant de ne le pas voir
Qui l'aurait pu prévoir !JACINTE
La douleur dont mon âme est atteinte Ne saurait s'exprimer... Ciel ! Quelle lâcheté ! Faire pour le Marquis cette infidélité ! Quoi, trahir Arimant !ARIMANT
Hé ! Quoi donc, Belamire...ARIMANT
Hélas ! J'aurais juré Qu'elle eût eu du mépris pour cet Évaporé, Dont tout le Marquisat n'est rien qu'une Chimère, Un Songe décevant, un Titre imaginaire ; Et quoique mon Parent, j'avouerai qu'aujourd'hui L'on voit fort peu de Gens qui soient plus fous que lui. Cependant, il sait l'Art de divertir mon Père, Et comme il a trouvé le secret de lui plaire, Le bon Homme qui sait qu'il n'a pas trop de Bien, Pour en rire souvent, ne lui refuse rien. Il s'est mis depuis peu le bel air dans la tête.ARIMANT
Est-il possible hélas !JACINTE
L'Éclat, pour le beau Sexe, a de puissants appas ; Et Belamire a cru, du moins je le présume, Que l'on lui porterait la Queue en grand volume.JACINTE
Voilà pour le Marquis ce qu'elle m'a donné.BILLET DE BELAMIRE.
Je croyais occuper une place en votre âme : Mais qui peut bien passer un jour Sans voir l'objet de son amour, Montre trop qu'il a peu de flamme. C'est assez vous faire savoir Que je désire de vous voir, Et ce que peut l'Amour dans le Coeur d'une Femme.JACINTE, à Arimant
Donnez.ARIMANT
Quoi, te la rendre !JACINTE
Ah ! Gardez d'en parler : Hé quoi, voudriez-vous bien me faire quereller ? Si jamais Belamire en avait quelque indice, Je n'aurais plus de lieu de vous rendre service.ARIMANT, lui jetant la Lettre
Dis-lui que désormais je ne veux plus la voir, Que ses yeux sur mon coeur n'ont plus aucun pouvoir, Que je la veux haïr, puisqu'elle est infidèle, Et que je ne veux plus entendre parler d'elle. Oui, dis-lui, que... Mais quoi ! Mon coeur n'y consent pas. Non... Va, dis-lui pourtant...JACINTE
Quoi ?ARIMANT
Je l'ignore hélas ! Dépeint-lui mon dépit, mon amour, et ma haine, Parle-lui de mon feu, parle-lui de ma peine, Dis-lui qu'elle est encor dedans mon souvenir, Fais-lui bien voir sa faute, et la fais revenir, Dis-lui que je l'adore, et que je lui pardonne. Quoi, donc, lui pardonner lorsqu'elle m'abandonne !ARIMANT
L'Amour ne peut régner avec tant de dépit. Quoi, l'Ingrate, au mépris de ma persévérance. Après m'avoir promis dès sa plus tendre enfance, De ne changer jamais, et de n'être qu'à moi, Cesse enfin de m'aimer, et me manque de foi ! Montre à tous, que son coeur est rempli d'autres flammes, Et ne peut être exempt des faiblesses des Femmes.ARIMANT
Non.JACINTE
En feignant que sa mère a su vous enflammer, Et que votre dessein est enfin de l'aimer, Vous jetterez bientôt le trouble dans son âme, Et la ferez songer à sa première flamme.ARIMANT
Pour lui faire dépit, je crois que dès ce jour, Je pourrais bien passer de la Feinte à l'Amour.ARIMANT
L'Ingrate ! Qui l'eût cru ?SCÈNE VII. Arimant, Le Marquis.
LE MARQUIS
Hé bonjour, donc, Cousin.ARIMANT
Pourquoi ces révérences ? Quand vous déferez-vous de vos impertinences ? Tant de contorsions, de signes, et de cris, Font de cinquante pas, reconnaître un Marquis.LE MARQUIS, lui prenant la main
La Joie, en te voyant, tellement me transporte...LE MARQUIS
Que je t'embrasse donc.ARIMANT
Ah ! Tout beau, c'est assez.LE MARQUIS
Souffre qu'encor un coup...ARIMANT
Cousin, vous me blessez, Ce rude embrasement trop fortement m'oblige, Je suis estropié, vous m'étouffez, vous dis-je.ARIMANT
On peut plus sagement exprimer l'amitié. Ces saluts du bel air, sentent trop les gourmades, Vous étouffez les Gens avec vos embrassades. Quand vous déferez-vous de toutes ces façons ?Gourmade : Coup de poing donné en se battant. [F]
LE MARQUIS
Tu ne connais pas bien les Gens de qualité, Quand tu crois que leur air n'a rien que d'éventé. La liberté du Corps, loin d'être au rang des vices, Fait voir que l'on sait bien faire ses exercices, Et rien ne charme plus qu'un homme bien dispos.LE MARQUIS
Cette habitude-là se prend auprès des Dames, Lorsque l'on veut surprendre une place en leurs Âmes, Et qu'on leur parle bas, pour faire des Jaloux.ARIMANT
Je le crois, mais adieu.LE MARQUIS
Cousin, que faites-vous ? Sachez que votre Père est avec Belamire, Et depuis ce matin, on a dû vous le dire. Je dois l'y venir prendre, et je vais l'y trouver.ARIMANT
Son inhumanité me fait ici rêver. Vous savez qu'au retour d'un funeste Voyage, On me vint rapporter qu'il avait fait naufrage ; Vous me vîtes alors, et vous n'ignorez pas Avec quel déplaisir j'appris ce faux Trépas. Cependant, vous savez qu'usant de violence, Depuis ce grand retour, il règle ma dépense, Et prétend m'obliger d'étouffer une ardeur Que par son ordre exprès, j'ai fait naître en mon coeur.ARIMANT
Il ne me veut plus voir vivre sous son Empire, Et dit que je pourrai rencontrer aisément Un plus illustre Objet, plus riche, et plus charmant.LE MARQUIS
Que dis-tu là ?SCÈNE VIII. Le Marquis, Géronte.
LE MARQUIS
Vous avez à loisir, conté votre martyre.GÉRONTE
Déjà, depuis longtemps, j'ai quitté Belamire, Et j'ai, voulant t'attendre, été chez Clidamis, Qui loge, tu le sais, en ce même Logis.GÉRONTE
Belamire, il est vrai, n'eût jamais de pareille. Comme Ami du Logis, par un heureux Destin, On m'a laissé chez elle, entrer dès le matin : Elle sortait du Lit, et se chaussait encore, Et j'ai vu des Beautés dignes qu'on les adore. Je n'y saurais songer qu'avec mille transports, Son habit laissait voir la forme de son Corps, Car rien ne le couvrait qu'une Jupe légère, Comme au sortir du Lit, elle en met d'ordinaire. C'est alors qu'en mon Coeur, imprimant ses appas, Mon oeil se figurait ce qu'il ne voyait pas. J'ai moins senti de feu, pendant tout mon jeune âge, Car je le sentais lors, monter sur mon Visage ; Et dans la forte ardeur de mes désirs brûlants, Je sentais que mes yeux étaient étincelants, Et répandaient un feu qui lui faisait connaître, Que de ma passion je n'étais plus le Maître : Et cependant qu'ainsi je me sentais brûler, Quand je ne disais mot, je croyais lui parler. J'avais lors des plaisirs mêlés de douces peines, Je sentais tout mon sang bouillir dedans mes veines, Je sentais ce qu'on sent lorsque l'on ne sent rien, Ou que pour trop sentir, on ne se sent pas bien.GÉRONTE
Aussi je sens encor un reste de Jeunesse, Mais si fort, que sans cesse, il trouble mon repos.GÉRONTE
Ce n'est pas tout encor, cette Beauté parfaite, Un peu de temps après, s'est mise à la Toilette ; Tant qu'elle s'est tenue assise à son Miroir, J'ai goûté doublement, le plaisir de la voir ; J'en voyais deux pour une, et sa Glace fidèle M'en présentait encor une Image si belle, Que je suis assuré qu'elle ne saurait voir Un Objet aussi beau, que dedans son Miroir. Ensuite, elle a défait, pour croître mon martyre, Ses beaux et blonds cheveux que tout le monde admire : La Nature jamais n'en a fait de si longs, Puisqu'on les voit tomber jusques à ses talons. Pendant qu'on les peignait, prenant bien mes mesures, J'en ai, sans être vu, ramassé ces peignures. Il les tire d'un papier qu'il a dans sa poche, et les brise. Que voilà qui contente un Coeur bien amoureux ! Souvent, lorsqu'elle avait sa main à ses cheveux, J'ai vu jusques au coude, un Bras incomparable.GÉRONTE
J'en admirais le tour, quand, contre son dessein, Une Épingle, en tombant, m'a fait voir son beau Sein. Je n'en saurais parler, qu'aussitôt dans mon âme, Ce penser qui me plaît, ne réveille ma flamme. Dès qu'on le voit paraître, on est tout hors de soi, On eût dit qu'il voulait soupirer avec moi, Et qu'il prenait pitié de mon secret martyre. Ah ! Qu'il est doux de voir un beau Sein qu'il soupire ! Un doux saisissement, un frisson plein d'ardeur, À cette vue, a mis le trouble dans mon coeur ; Je suis resté sans force, et même sans parole : Mais ce qui fait qu'à peine encor je me console, Est qu'en l'admirant trop, je suis à ses genoux, Tombé tout interdit, sans vigueur, et sans pouls. Mais comme elle ignorait d'où venait ma faiblesse, Elle a su l'imputer d'abord à ma vieillesse, Et cependant c'était d'un grand excès d'amour.GÉRONTE
Je n'ai pu lui parler du Feu qui me dévore, Je tremblais, en voyant cet Objet que j'adore, Et l'Amour m'imposant de trop sévères Lois, J'ai commis à mes yeux, l'office de ma voix. Mais comme tu peux voir cette adorable Belle, Et qu'elle aime à te voir venir souvent chez elle, Pour dire qu'elle voit les Gens de qualité, Car tu sais que le Sexe a cette vanité, Découvre adroitement les Secrets de son âme ; Écoute si mon Fils parle encore de sa flamme, Car tu sais, entre nous, l'ordre qu'il a de moi, Et tu sais même enfin, qu'il ignore pourquoi.ACTE II
SCÈNE I. Lucinde, Jacinte.
JACINTE
Oui, s'il n'en revient pas : Mais on revient souvent, d'un aussi long Voyage ; On peut ressusciter, quand on a fait naufrage ; Quoiqu'un Homme ait été blessé mortellement, Et qu'un Ami l'ait vu porter au Monument, Il en revient encor, et souvent dans l'Histoire On voit des incidents moins faciles à croire.LUCINDE
Quand il mourut, Géronte était avecque lui : Mais ne m'en parle plus, car je mourrais d'ennui.JACINTE
Parlons, donc, d'Arimant, peut-être que votre âme... Mais qu'avez-vous encor ? Vous soupirez, Madame ; Gardez que le chagrin ne ternisse vos yeux ; Qui prend un mari neuf, doit oublier le vieux, Puisqu'en se mariant, on promet...LUCINDE
Ah ! Jacinte, La douleur dont je sens mon âme est atteinte, Est de ne pouvoir pas oublier Arimant : Quand le défunt mourut, je crus absolument, Que pour d'autre jamais, je n'aurais le coeur tendre ; Cependant, Arimant me force de me rendre.JACINTE
Ne songer qu'aux vivants, laissez les morts en paix. Quand j'examine bien, tant d'aimables attraits, Et que je jette l'oeil dessus votre Visage, Je vois que vous pouvez songer au mariage.JACINTE
Eh !LUCINDE
L'on n'en peut douter.JACINTE
Il est vrai, je le crois. Faut-il que la Nature ait des Lois si sévères, Et que les Filles soient plus jeunes que les Mères, Lorsque les Mères sont aussi belles que Vous ? C'est un cruel abus, et j'en suis en courroux : Car enfin si le Sort voulait que Belamire Ne fût point votre fille, on pourrait fort bien dire, Que vous êtes plus jeune, et vos brillants appas, Persuaderaient bien qu'on ne se trompe pas. Allez, consolez-vous, vous êtes au bel âge, Une mère a toujours plus d'esprit en partage, Cela console assez, d'une douzaine d'ans. Votre fille est encore au nombre des Enfants, Et vous avez enfin l'avantage sur elle, D'être avec votre esprit, plus formée et plus belle. Que vous avez d'éclat ! Que vos charmes sont doux ! Je suis, ma foi, Madame, amoureuse de Vous. Que vos Mouches sont bien ! Que vous êtes bien mise ! Qui pourrait près de Vous, conserver sa franchise ? Que vos yeux sont brillants ! Que votre teint est clair ! Outre tous vos appas, vous avez le bon air, Vous charmez tout le Monde, et jamais Belamire Ne verra tant que vous, de coeurs sous son Empire.LUCINDE
Elle est, toutefois, belle.JACINTE
Et vous l'êtes aussi.SCÈNE II. Lucinde, Arimant, Jacinte.
ARIMANT
Madame, je sais bien que je vais vous surprendre ; Mais quand l'Amour commande, on ne s'en peut défendre ; Qui choisit bien le temps, pour découvrir son feu, Fait ordinairement savoir qu'il en a peu ; Le trouble sied bien mieux, quand l'amour est extrême, Et trop de jugement, ne prouve pas qu'on aime ; Comme pour Vous mon coeur brûle depuis longtemps, On ne me doit pas mettre au rang des Inconstants. Avant qu'on m'eût jamais parlé de Belamire, Je vous aimais, Madame, et n'osais vous le dire. Je sais que cette Belle a des charmes bien doux ; Mais ils paraissent peu, quand elle est près de Vous.LUCINDE
Ma fille n'est pas laide, et chacun le confesse, Mais cet éclat lui vient de sa grande jeunesse, Et tout le Monde dit, qu'on n'a vu de longtemps, Une mère aussi jeune, et de si grands Enfants. Je n'avais que quinze ans, lors de mon Hyménée, Et je la mis au jour dès la première année : Elle a crû depuis peu, mais furieusement, Et je n'y puis penser qu'avec étonnement.ARIMANT
Et la mère, et la fille, ont d'invincibles charmes, Et l'on ne peut les voir, sans leur rendre les armes ; Vos yeux, avec les siens, disputent de douceur, Et je vois qu'on la prend toujours pour votre soeur.LUCINDE
Bien d'autres, tous les jours, disent la même chose, Et font, sans y penser, cette métamorphose : Mais je crois n'avoir pas encor si peu d'esprit, Que...ARIMANT
Toujours là-dessus, croyez ce qu'on vous dit ; Cela n'est pas nouveau, dans beaucoup de Familles, Les Mères sont souvent plus belles que les Filles : Et pour moi, quand, quand je vois vos attraits surprenants, Je crois ne voir en Vous, qu'un Objet de quinze ans.JACINTE, à part
Qu'il sait bien lui gratter l'endroit qui lui démange !ARIMANT
Quand de vos yeux, Madame, on a senti les coups, On peut avec raison, parler aussi de Vous : Et voulant vous aimer d'une ardeur éternelle, Vous êtes à mes yeux, aussi jeune que belle.JACINTE, à part
Voyez qu'il est adroit, de dire tout cela, Et comme il la fait rire, en la prenant par là !ARIMANT
On voit dedans vos yeux un certain feu qui brille, Qu'on ne saurait trouver dans ceux de votre fille ; Et vous avez, Madame, outre tous vos appas, Un certain air du monde, encor, qu'elle n'a pas.LUCINDE
Ne me déguisez rien, vous aimez Belamire, Votre coeur a longtemps reconnu son empire ; Mais, voyant, aujourd'hui, son infidélité, Il a cru qu'il devait pencher de mon côté. Je ne le puis nier, sa lâcheté m'irrite, Et je n'estimerais pas moins votre mérite ; Quand ses yeux vous auraient fait sentir leur pouvoir, Comme elle a la première oublié son devoir, Vous pouvez la quitter, sans montrer d'inconstance.ARIMANT
Je veux bien l'avouer, je l'aimai dès l'enfance. Cependant, vous voyez comme je suis traité De cette impérieuse et volage Beauté : Non, je n'eusse jamais pu le soupçonner d'elle. Ô Ciel ! Qui l'eût pensé ! Belamire infidèle ! Belamire sans coeur, et sans amour pour moi ! Belamire perfide, inconstante, et sans foi !ARIMANT
Ah ! C'est pour la chasser plutôt de ma mémoire ; Mon coeur plein de dépit, cesse de l'adorer, Et je sens que l'Amour n'y saurait plus rentrer. Est-il rien de plus noir que la lâche inconstance ? Elle m'avait promis, dès sa plus tendre enfance, D'être toujours fidèle, et de perdre le jour, Plutôt que d'étouffer une si forte amour. Cependant, aujourd'hui, la même Belamire... Madame, obligez-moi de ne m'en plus rien dire.L'original porte Jacinte, il est vraisemblable qu'il s'agit de Arimant.
JACINTE, à part
L'Amour, assez souvent, rend les Amants troublés.SCÈNE III. Lucinde, Arimant, Belamire, Jacinte.
BELAMIRE, d'un peu loin
Mais je vois Arimant.ARIMANT
J'aperçois Belamire. Sa mère lui fait signe de rentrer, et elle se retire.Il l'arrête.
Quoi, faut-il, pour me fuir, abandonner ce lieu ? Savez-vous que mon coeur brûle d'un autre feu ?LUCINDE à Belamire, par derrière Arimant
Sortez donc.ARIMANT
Quoi que vous ayez fait, ne craignez rien, Madame. Quand malgré le mépris qu'il doit avoir pour Vous, Mon coeur sent encor plus d'amour, que de courroux, La dois-je ainsi traiter, à cause qu'elle est belle ?En se tournant vers Lucinde.
Non, je veux vous aimer d'une ardeur éternelle. En se retournant peu à peu, vers Belamire. Je l'ai juré, Madame, et toutefois hélas ! Que malgré mon dépit, je lui trouve d'appas !ARIMANT
Mon coeur veut demeurer dedans votre famille. Il dit les six Vers suivants en se retournant toujours devers l'une, et devers l'autre. En quittant Belamire, il vole devers Vous ; Je trouve vos appas plus charmants et plus doux, De votre Esprit divin, la beauté me désarme, Et la douceur m'en plaît, me ravit et me charme ; Et je dois avouer que je l'aime beaucoup mieux...Devers Belamire.
Mais il faut que toujours je rencontre ses yeux ?LUCINDE
Entrons dedans ma Chambre.ARIMANT, à Belamire
Entrons. Adieu, Madame.SCÈNE IV. Belamire, Jacinte.
BELAMIRE
C'en est fait, le dépit s'empare de mon âme : Tantôt à tes discours j'ajoutais peu de foi ; Mais je dois à présent, croire ce que je vois.JACINTE
Quoi, vous me soupçonniez ! J'avais tort de vous dire Qu'il a pris votre Lettre, et qu'après, sans la lire, Il l'a mise en morceaux, mais avec un transport Qui me montrait assez que son amour est mort. J'ai cru que votre nom réveillerait, peut-être, Le feu que dans son coeur, vous sûtes faire naître, Et je l'ai répété cinq, ou six fois...JACINTE
Vous le savez.BELAMIRE
Quoi ?JACINTE
Rien. Mais ce qui vous devrait affliger davantage, Est de voir que sur Vous, il a quelque avantage : Car enfin votre Lettre...JACINTE
Il en est à choisir. Elle était sans dessus, et vous pouvez lui dire Que ce n'est pas à lui que vous vous vouliez écrire, Et lui nommer quelqu'un...BELAMIRE
Mais qui ?JACINTE
Qui vous voudrez.BELAMIRE
Mais encore.BELAMIRE
Je ne puis.BELAMIRE
J'en avais la pensée.JACINTE
Que de le bien punir, c'est là le vrai moyen ! On dit déjà qu'ensemble, ils ne sont pas trop bien, Et qu'ils se veulent battre.BELAMIRE
Hé bien, donc, qu'ils se battent ; Ne m'en parlent jamais, que leurs haines éclatent, J'apprendrai, d'Arimant, la mort avec plaisir, Elle ne peut trop contenter mon désir, Et je dois d'autant plus blâmer son inconstance, Que nous avions tous deux aimé dès notre enfance, Et que presque aussitôt que nous vîmes le jour, L'un pour l'autre, nos coeurs sentirent de l'amour. Nous sûmes le goûter, avant que le connaître, Nous ne savions pas bien ce que ce pouvait être ; Il ne commença point d'abord par des soupirs, Il nous fit, sans chagrin, goûter ses doux plaisirs ; Et nos coeurs qui prenaient du plaisir à le suivre, Semblaient plutôt formés pour aimer, que poursuivre. Ce fut lui qui prit soin de former notre esprit, On est bientôt savant, quand l'Amour nous instruit. Dès nos plus jeunes ans, nous fûmes raisonnables, Il nous fit mépriser les jeux de nos semblables ; Nos plus grands soins étaient, de nous plaire tous deux, De paraître toujours constamment amoureux ; Au plaisir de nous voir, nous bornions notre envie, Le plaisir nous semblait le plus doux de la vie, Et je croyais alors, qu'on ne voyait le jour, Que pour goûter en paix, les douceurs de l'Amour ; Et mon coeur ayant pris cette douce habitude, Ne croyait pas qu'on pût y trouver rien de rude.SCÈNE V. Belamire, Le Marquis, Jacinte.
LE MARQUIS
Savez-vous son histoire ?BELAMIRE
Non.LE MARQUIS
Comme il faut à la Cour être fort ajusté, Et que les Courtisans ont cette vanité, Je veux vous avouer, sans faire le modeste, Que j'eus dernièrement, le désir d'être leste ; Et que souhaitant fort me tirer du commun, Faisant faire un Habit, j'en voulus avoir un De qui l'étoffe fût aussi riche que belle : Mais je voulus surtout, qu'elle fut bien nouvelle, Et je souhaitais fort, s'il faut dire pourquoi, Qu'aucun autre à la Cour, ne fût mieux mis que moi. Mon Tailleur me promit une étoffe admirable, Et me jura qu'aucun n'en aurait de semblable Pour me le faire croire, il fit cent jurements ; Et moi, de bonne foi, je crus à ses serments. Cinq, ou six jours après, il me tint sa promesse, Et je ne le pus voir, sans beaucoup d'allégresse ; Car à vous dire vrai, je trouvai cet Habit Encor cent fois plus beau qu'il ne me l'avait dit. Je m'habillai d'abord, et je fus droit au Louvre : Là, sitôt que de loin un chacun me découvre, On vient pour m'admirer ; et sans être étonné, Je me vis de cent Gens d'abord environné ; Mon Habit les surprend, les ravit, les étonne. Enfin, pendant une heure, il ne passe personne, De qui cet Habit neuf ne reçoive un bonjour, Et chaque Courtisan lui vient faire sa Cour. L'un me prend d'un côté, puis un autre me tire, Et me dit, qu'à loisir, il faut bien qu'il m'admire. Je voyais de cent pas, venir des Curieux, Qui du bout de la Cour, me dévoraient des yeux ; L'un me prend ma Casaque, et puis un autre ensuite, Me la tire à son tour, quand celui-là me quitte. Je voyais des Jaloux admirer froidement, D'autres me regarder avec étonnement ; D'autres criaient tout haut, que cette étoffe est belle ! On n'en voit point encor, elle est toute nouvelle ; Tout est bien entendu, voyez qu'il a d'esprit ! En saurait-on douter, en voyant son Habit ? Enfin, de cet Habit, l'heureuse destinée Fit qu'on parla de lui toute la matinée : Le bruit s'en répandit dans chaque appartement, Et chacun s'entretint de mon ajustement. J'en sentais un plaisir, qu'on ne peut bien décrire.LE MARQUIS
Je me vantais déjà, qu'on ne pouvait en France Trouver aucun Habit qui ressemblât au mien : Et pour vous faire voir que je le croyais bien, J'étais prêt de gager, alors que pour ma honte, Avec un tout pareil, je vis entrer Oronte.JACINTE à part, à Belamire
J'entends venir quelqu'un, c'est sans doute, Arimant.BELAMIRE
Ils se battront ici, cache-le promptement ; Quoiqu'ils me touchent peu, je crains trop le scandale.JACINTE, au Marquis
Fourrez-vous là-dedans.LE MARQUIS
Mais...JACINTE
Mais que l'on détale.SCÈNE VI. Arimant, Jacinte.
ARIMANT, sortant de la Chambre de Lucinde
Il le faut avouer, Lucinde est adorable, On trouve en son Esprit, un charme inévitable : Mais pour te dire tout, je sens dedans mon coeur, Encor pour Belamire, une trop forte ardeur. Quand on s'est une fois laissé charmer sans peine, Ce n'est pas tout d'un coup que l'on passe à la haine ; Et je crois, en songeant qu'elle a pu me charmer, Que qui peut bien haïr, n'a pu savoir aimer. J'y tâche en vain, et sens que cet effort est rude, Que qui sait bien aimer, n'en perd point l'habitude, Et que tout le dépit d'un coeur qui s'y résout, Demeure au bruit qu'il fait, et n'en vient point à bout. La haine, et le dépit, n'ont rien qui se ressemble, Bien qu'on croie souvent, qu'ils s'accordent ensemble ; Le dernier ne fait rien jamais de ce qu'il dit, Et souvent l'Amour parle avecque le dépit : Mais avant que sortir, je veux voit cette Ingrate, Et devant elle il faut que ma colère éclate.JACINTE se mettant devant la porte, et faisant malicieusement les signes qu'il faut pour faire connaître qu'elle ne veut pas qu'Arimant regarde dans la Chambre
Elle est dedans sa Chambre, et l'on ne la peut voir.ARIMANT
Quoi ?JACINTE
L'on ne peut, vous dis-je...JACINTE
C'est qu'elle veut écrire.SCÈNE VII. Arimant, Belamire, Jacinte.
BELAMIRE en approchant de la porte de la Chambre de sa mère
Sa présence m'aigrit, et je dois l'éviter.BELAMIRE, en revenant peu à peu
Mais avant que d'entrer, écoutons ce volage.JACINTE, à Belamire
Quoi, vous manquez de coeur ?JACINTE, à Arimant
Vous manquez de courage ?ARIMANT, à Jacinte
Crois que c'est malgré moi.BELAMIRE, à Jacinte
Mon coeur n'y consent pas.ARIMANT, à Jacinte
Que vous a-t-elle dit ?BELAMIRE, à Jacinte
Que disait-il tout bas ?ARIMANT
Madame, j'ose encor, vous faire une prière, Que j'espère de vous obtenir toute entière. Ayant ici reçu des traitements si doux, Mon coeur n'a pas osé sortir hors de chez Vous ; Et votre mère étant, et jeune, et veuve, et belle, Il n'a pu s'empêcher de soupirer pour elle. Je crois qu'ayant appris qu'elle a su me ravir, Près d'elle, assurément, vous voudrez me servir ; Et que vous pourrez me nommer infidèle, Puisqu'enfin je croirai vous adorer en elle.BELAMIRE
C'est bien fait, vous savez que j'aime le Marquis, Et tantôt mon Billet doit vous l'avoir appris ; Et comme vous savez qu'il règne dans mon âme, Je vous prie, à mon tour, de servir notre flamme ; Il veut de votre Père en obtenir l'aveu, De grâce priez-le de souscrire à son feu. Vous ne pouvez trouver cette demande étrange.JACINTE, à Belamire
Que vous avez bien fait, de lui rendre le change !ARIMANT
Mais faites-le sortir, vous le pouvez, Madame, Après m'avoir pour lui, découvert votre flamme.BELAMIRE
Et qui donc ?ARIMANT
Mon Cousin, d'où naît cette rougeur ? Elle ne paraît pas, pour me tirer d'erreur : Mais elle me fait voir, que vous êtes coupable, Et que je n'ai rien dit, qui ne soit véritable.ARIMANT
Je vous rendrai mon coeur, s'il ne s'y trouve point : Mais pour vous montrer mieux jusques où va ma flamme, Jurez-moi que jamais il n'a touché votre âme, Et quand vous me devriez dire une fausseté, Faites-moi croire, au moins, que c'est la vérité.JACINTE, à part
Ce n'est pas là mon compte, il faut user d'adresse.BELAMIRE
Vous avez, sans sujet, douté de ma tendresse ; Mon coeur n'a jamais pu souffrir que vous d'Amant.JACINTE, sur le pas de la porte de la Chambre de Belamire
Ste.L'original porte Chambre de Lucinde, il semble que Chambre de Belamire est plus vraisemblable.
LE MARQUIS
Hé bien.JACINTE
Suivez-moi.LE MARQUIS
Mais...JACINTE
Venez doucement.ARIMANT, en arrêtant le Marquis
Quoi, se pourrait-il bien... Mais celui-ci, Madame, N'a-t-il encor jamais, eu de place en votre âme ? J'aurais eu tort de croire à votre repentir.BELAMIRE, à Jacinte
Gardez que dans la Rue il ne puisse sortir.BELAMIRE, à Jacinte
Il faudrait que là-bas on fermât bien la Porte.En se tournant devers Arimant.
Ingrat, je laisse encor agir ma passion, Et j'oublie aisément ma résolution.SCÈNE VIII. Arimant, Belamire, Lucinte, Jacinte.
JACINTE, à part
Tout va bien.BELAMIRE
Je voulais...ARIMANT
Ah ! Gardez de rien dire. J'ai soin de votre honneur, mais adieu pour jamais.Au Marquis, en s'en allant.
Tu t'en repentiras, et je te le promets.LE MARQUIS, en s'en allant
Moi, tu sauras, dans peu, si je crains ta menace.SCÈNE IX. Lucinde, Belamire, Jacinte.
JACINTE
Madame, ils se vont battre.LUCINDE
Empêchez-les, de grâce.JACINTE, en s'en allant
N'en appréhendez rien.LUCINDE
Suis-les, donc, promptement.ACTE III
SCÈNE I. Lucinde, Jacinte.
LUCINDE, sortant de sa Chambre, rencontrant Jacinte
Quoi, tu reviens déjà ?JACINTE
J'ai tout dit à Géronte ; Comme il en a fait faire une recherche prompte, Et qu'on les a trouvés, il a fait à son Fils, Sans éclaircissement, embrasser le Marquis. Il semblait qu'il était de notre intelligence ; J'en rends grâces au Ciel, encore quand j'y pense : Mais j'ai bien de la peine à deviner pourquoi Il fait croire à son Fils, Belamire sans foi. Ce succès répond-il, Madame, à votre attente ?LUCINDE
Je dois, loin de m'en plaindre, en paraître contente : Mais s'ils peuvent se voir, tu connaîtras un jour, Qu'un dépit éclairci, rallume un fort amour.JACINTE
Si vous craignez cela, je...JACINTE
Quoi ?LUCINDE
Mon_Dieu, les Enfants...JACINTE
Je vous entends, nous font vieillir avant le temps, Gâtent, souvent, la taille, affaiblissent les Charmes, Et donnent aux Beautés, d'éternelles alarmes : Mais si vous craignez tant de courir ce hasard, Il faut absolument faire...LUCINDE
Quoi ?JACINTE
Lit à part. Vous le pourrez, étant d'assez grande naissance, Et par là vos Beautés seront en assurance. Cela rend les maris toujours obéissants, Respectueux, soumis, suppliants, languissants : Mais si vous ne pouvez en être la Maîtresse, Et qu'enfin, vous soyez réduite à la Grossesse, Au Couvent, de bonne heure, envoyez vos Enfants, Et faites ce qu'Iris a fait depuis deux ans. Sa grande fille étant dedans un Monastère, Voulut revenir voir et le Monde, et sa mère. Elle l'en fit sortir, mais savez-vous comment Elle fit voir le Monde à cet Objet charmant ? Elle fit promener cette belle Crédule, Au Cours, en plein Midi, pendant la Canicule, Pour l'obliger par là, d'en avoir du dégoût. Elle la tint toujours, ignorante de tout, Lui fit voir des Galants brutaux et ridicules, Fit dedans son Esprit, jeter mille scrupules ; Et du beau Monde, enfin, lui cachant les plaisirs, Et lui montrant les maux, elle eût d'autres désirs. Ainsi, fort dégoûtée, elle pria sa mère De la vouloir bientôt, remettre au Monastère. Pour les Garçons, encor qu'ils soient fort beaux Enfants, Elle ne les voit point depuis cinq, ou six ans : Deux sont dans un Collège, et deux sont à l'Armée. Quand ceux-ci furent grands, elle en fut alarmée, Et ses cruels attraits la bannirent d'abord, Croyant qu'au Lit d'Honneur, ils trouveraient la mort. Elle ne craint pour eux, ni fièvre, ni rougeole, Et ne blâmeraient pas la petite Vérole, Si par là...Naissance : Absolument. Noblesse. [L]
JACINTE
J'en sais qui n'ont jamais, voulu voir leurs Enfants, Et d'autres qui les font nourrir chez des Parentes, Qui pour les élever, sont assez obligeantes.LUCINDE
Laissons là, le Prochain.SCÈNE II.
JACINTE, seule
Puisque j'ai commencé, l'on peut me laisser faire ; Je veux à mon honneur, sortir de cette affaire. De l'amour du Marquis, l'on pourra s'éclaircir : Mais j'ai d'autres moyens, encor, pour réussir. Je pense que Géronte aime un peu Belamire, Ce Vieillard la vient voir, la courtise, l'admire ; C'est assez, quand pour elle, il n'aurait point de feu, Pour m'aider à jouer encor un nouveau jeu. Mais Arimant paraît.SCÈNE III. Arimant, Jacinte.
JACINTE
Ma peine est sans seconde ; Pour vous faire enrager, on aime tout le Monde, L'on cherche à vous déplaire et l'on prend aux cheveux La moindre occasion qui peut nuire à vos feux. De l'amour du Marquis, je ne sais plus que dire, Votre Père, en secret, adore Belamire, Et comme il n'ose encor, lui découvrir ses feux, Elle semble courir au-devant de ses voeux. Par des souris adroits, elle enhardit sa flamme, Et fait tout ce que peut faire une adroite Femme, Est complaisante en tout, et je crois que dans peu, Il doit ouvertement, lui découvrir son feu. Il sera bien reçu, comme elle a fait connaître, En médisant tantôt ; Arimant croit, peut-être, Que si pour le Marquis, mon coeur n'a point d'amour, J'irai, pour l'apaiser, le rechercher un jour : Mais comme il a dessein d'être un jour mon Beau-Père, Je veux en même temps, être sa Belle-mère. Ainsi, j'aurai par là moyen de me venger, Et n'épargnerai rien, pour le faire enrager ; D'un Vieillard Amoureux, je saurai gagner l'âme, Mais il pourra bien moins sur une jeune Femme.ARIMANT
À tout votre discours, j'ajoute aisément foi ; Oui, mon Père l'adore, il est vrai, je le crois. Puisque plus de cent fois, il est venu me dire, Qu'il saurait m'empêcher d'épouser Belamire ; Qu'il avait fait dessein de m'engager ailleurs, Et jetait l'oeil, pour moi, sur des Partis meilleurs. D'un si prompt changement, j'ignorais le Mystère. Si je n'ai pas la fille, il faut avoir la mère. L'incident du Marquis, a chassé de mon coeur Les restes languissants de ma première ardeur. Je n'y veux plus songer, j'ai l'aveu de mon Père, Et devant qu'il soit peu, j'épouserai sa mère ; Elle est encore jeune, elle a beaucoup d'appas, Et puis, pour se venger, que ne ferait-on pas ?SCÈNE IV. Arimant, Belamire, Jacinte.
ARIMANT
Vous pouvez demeurer, je vous cède la place ; Y rester avec vous, serait vous faire grâce ; Mon coeur, à votre exemple, est devenu léger, Et de mon premier feu j'ai su me dégager. Mais bien que vous ayez du pouvoir sur mon Père, Vous n'oserez, je crois, desservir votre mère, Et n'empêcherez point qu'un double Hymen, dans peu, De Lucinde, et de moi, ne couronne le feu. Je ne déguise point, c'est tout de bon, Madame, Et je vais, de nouveau, l'assurer de ma flamme, Lui dire qu'elle peut choisir l'heure, et le jour, Qui doit aux yeux de tous, faire voir notre amourIl entre en la Chambre de Lucinde.
SCÈNE V. Belamire, Jacinte.
JACINTE
Je connais par ce trouble, et par votre silence, Que vous l'aimez encor, malgré son inconstance.BELAMIRE
Ah ! C'est trop me braver, et lasser mon ardeur, Je dois entièrement, le chasser de mon coeur : Oui, je veux qu'aujourd'hui, tout mon amour expire, Si je n'en viens à bout, du moins je le désire : Mais, hélas ! Ce désir, meurt presques en naissant.BELAMIRE
Comme il sut me charmer même dès mon Enfance, Je sens que mon amour a tant de violence, Que malgré moi, mon coeur est presque de retour, Et qu'il veut repasser de la Haine à l'Amour. Oui, lorsque je rappelle en ma triste pensée, La violente ardeur de sa flamme passée, Et les tendres transports dont il sut l'exprimer, Mon coeur consent à peine, à ne le plus aimer. Oui, quand je songe aux soins qu'il prenait de me plaire, De me bien divertir, d'éviter ma colère, À la peur qu'il avait de me choquer en rien, À l'ardeur qu'il montrait d'avoir mon entretien, À ses vives douleurs, à ses soins, à sa plainte, Lorsque du moindre mal, je ressentais l'atteinte ; Et quand je songe encor, à ses tendres soupirs ; À ses profonds respects, et que tous ses désirs... Mais dites, se peut-il qu'il me soit infidèle ?BELAMIRE
Faites-moi, donc, bien voir son infidélité, Étouffez dans mon coeur, ma honteuse tendresse, Donnez m'en de l'horreur, secourez ma faiblesse : Mais vous devez, surtout, m'empêcher de le voir, Si toutefois, sur moi, vous avez ce pouvoir. Je sais bien que je puis, en déguisant ma flamme, Dire que la fureur règne seule en mon âme. M'emporter, quereller, et malgré mon amour, Mettre une feinte haine, et des mépris au jour ; Mais je sens bien aussi, que malgré ma colère, C'est le plus grand effort que mon coeur puisse faire. Il le voudra du moins, et je crois qu'il le peut, Si quand on aime bien, l'on peut tout ce qu'on veut.SCÈNE VI. Belamire, Jacinte, Géronte.
GÉRONTE
Madame, de mon Fils, vous savez l'inconstance,Il tousse.
Et je viens... hais, hais, hais, pour vous, hais, hais, vous, vous...GÉRONTE
C'est une toux d'Amour.JACINTE
Vous aimez à votre âge !JACINTE
Et qui, donc, aimez-vous ?GÉRONTE
C'est...GÉRONTE
Je connais que mon coeur auprès de Belamire, Me dit par un secret et fréquent battement, Que je dois avouer que je suis son Amant.JACINTE
Faire sur sa Maîtresse une telle entreprise, Et mettre contre lui, tant de flammes au jour, C'est justement commettre un Inceste en Amour.GÉRONTE
Mon Fils est un Ingrat, un Lâche, un Infidèle, Il adore Lucinde, et la trouve plus belle.À Belamire.
Trouvez, pour m'empêcher d'entrer dans le Tombeau, De votre lâche Amant, le Père, aussi plus beau. Cette belle action vous couvrira de gloire.GÉRONTE
Quoique d'âge avancé, Tout ce que j'eus de beau, n'est pas encor passé, Je puis bien me vanter d'un peu de bonne mine, D'avoir le teint fort frais, et la taille assez fine, Je suis gai, vigoureux, et plus plein de santé, Qu'aucun autre jamais, à mon âge ait été. Mes yeux vifs, et brillants, parlent de ma tendresse, Et font voir que jamais, la plus vive jeunesse, Dans les bouillants transports de sa plus forte ardeur. N'a senti plus de feu que j'en ai dans le coeur. Outre tout mon amour, j'ai l'avantage insigne De chanter bien encor.GÉRONTE
Parmi mes blancs cheveux, On en trouve de bruns ; mais l'ardeur de mes feux Vous devrait, ce me semble, assez faire connaître, Que plutôt que les ans, le chagrin les fit naître. Je fais encor des vers, comme en mon jeune temps, Et j'en ai fait pour vous, de plus beaux qu'à vingt ans. Je puis vous dire enfin, que pour vous, dans mon âme Je sens une cruelle, et violente flamme : Si vous ne l'écoutez, vous me ferez affront, Puisque je fais encor, ce que les autres font.SCÈNE VII. Géronte, Belamire, Lucinde, Arimant, Jacinte.
Il faut que dans cette scène Géronte et Lucinde séparent les deux Amants : et que Jacinte soit au milieu de tout, un peu derrière.
ARIMANT, à Lucinde
Je vous le disais bien, voyez-vous l'infidèle ?GÉRONTE, à Belamire
Oui, je veux vous aimer d'une ardeur éternelle ; Je vous ai déjà dit, mon coeur est tout à vous, Et dans peu, je prétends devenir votre Époux.À Lucinde.
En vous donnant mon Fils, donnez-moi Belamire ; Pour vous, avec plaisir, je consens qu'il soupire : Mais vous devez, aussi, Madame, à votre tour, Souffrir que cette Belle approuve mon amour.JACINTE, à Lucinde
Donnez-lui, vous pourrez n'être jamais Grand-mère.LUCINDE
J'y consens de bon coeur.BELAMIRE, à Arimant
Quoi ? Vous l'épouserez ?ARIMANT
Ses charmes sont bien doux.JACINTE, à Belamire
Sachez que votre mère est plus jeune que vous.GÉRONTE, à Belamire
L'aimeriez-vous encor ?BELAMIRE
J'oubliais son injure, Et je ne songeais plus que ce n'est qu'un Parjure ; Je ne puis souffrir, il m'est trop odieux.ARIMANT, à Lucinde
Je puis facilement trouver dedans vos yeux,En se retournant vers Belamire.
De quoi me consoler. N'espérez pas, Madame, Que je pense jamais à ma première flamme.BELAMIRE, à Géronte
De mon coeur pour jamais, je saurai le bannir.Devers Arimant.
Croyez que mon amour ne peut plus revenir.ARIMANT
Eût-on pu le penser ?BELAMIRE
Aurait-on pu le croire ?ARIMANT
M'oublier !BELAMIRE
Me chasser sitôt de sa mémoire !ARIMANT, à Lucinde
Mais, Madame...LUCINDE
Il faudrait...BELAMIRE, à Géronte
Il le faut avouer, ma peine est sans pareille ; Vous voyez que de sa Flamme, il lui parle à l'oreille.À Arimant.
Vous serez donc mon Père ?BELAMIRE
Et moi, peu de souci.LUCINDE, à Arimant
Est-ce par là que vous me voulez plaire.ARIMANT, à Lucinde
Ah ! Madame, excusez les transports d'un Amant.BELAMIRE, à Géronte
Il le faut avouer, je l'aimais tendrement, Et sens, encor, pour lui, que mon coeur...BELAMIRE
Pour la dernière fois, laissez-moi lui parler.L'un passe par devant Lucinde, et l'autre par devant Géronte, et prennent tous deux le milieu, ils se trouvent l'un près de l'autre.
LUCINDE, à Arimant, en l'arrêtant
Vous ne le devez point, gardez bien de le faire.JACINTE, à Arimant
Arrêtez...GÉRONTE, à Belamire en l'arrêtant
Que faites-vous ?BELAMIRE
Je veux lui montrer mon dépit. Là ils se trouvent l'un près de l'autre. Mais quoi ! Le coeur me bat !ARIMANT
Je suis tout interdit.BELAMIRE
Je ne saurais parler.ARIMANT
Je ne sais que lui dire.BELAMIRE
Quoi ? L'aimerais-je encor ?ARIMANT
Je crois que je soupire.BELAMIRE
Vous ne m'aimez, donc, plus ?ARIMANT
Vous ne m'aimez, donc, pas ?BELAMIRE
Parlez vous ?ARIMANT
Parlez vous ?BELAMIRE
Que puis-je dire, Hélas !GÉRONTE
Ce jeu qui me déplaît, lasse ma patience ; J'ai voulu quelque temps, me contraindre au silence ; Mais enfin, je connais que souvent les Amants Se disent des douceurs dans leurs emportements, Et que cher eux le nom d'Ingrat, et d'infidèle, Veut dire, je vous aime, et marque trop de zèle.À son Fils.
Cependant, est-ce ainsi que l'on doit m'obéir ?En montrant Belamire.
Et devez-vous l'aimer, pour m'en faire haïr ? Si vous montrez jamais d'amour à cette Belle, Si j'apprends que jamais, vous soupiriez pour elle, Je... Mais sortez d'ici.ARIMANT
Je ne veux plus l'aimer.SCÈNE VIII. Arimant, Lucinde, Belamire, Géronte, Jacinte, Ergaste.
SCÈNE IX. Lucinde, Arimant, Belamire, Géronte, Jacinte.
SCÈNE X. Lucinde, Arimant, Belamire, Géronte, Jacinte, Le Marquis.
LE MARQUIS, à Lucinde
Madame, savez-vous une grande nouvelle ?LUCINDE
Que serait-ce ? Parlez.BELAMIRE
Hé bien donc, quelle est-elle ?LE MARQUIS
Cléante est de retour, je viens de le quitter. Il est chez un Baigneur, et s'y fait ajuster : Et comme il ignorait d'abord cette demeure, Pour l'apprendre, il voulait s'y reposer une heure.LUCINDE, à part
Que je crains de le voir !LE MARQUIS
J'ai su confusément, Qu'un Vaisseau qui passa, le sauva du naufrage : Mais que le même, enfin, le mit en Esclavage.SCÈNE XI. Géronte, Arimant, Belamire, Jacinte.
JACINTE, à Arimant
C'est sur moi que devrait tomber votre courroux. Belamire jamais, n'aima d'autres que vous.À Belamire.
Je puis vous dire, aussi, qu'Arimant est fidèle ; Et pour vous mieux prouver cette grande nouvelle, Voilà votre billet, qui n'est point déchiré.À Arimant.
Elle vous l'écrivait, soyez-en assuré ; L'incident du Marquis était un tour d'adresse, Que je faisais jouer, pour servir ma Maîtresse.GÉRONTE, à Jacinte
Que nous viens-tu conter ? Tu te moques de nous.À son fils.
Si je vous vois, encor, lui faire les yeux doux...BELAMIRE
Si je n'ai votre Fils, je veux n'être à personne ; Et puisqu'il me conserve une fidèle ardeur, Vous n'obtiendrez jamais, ni ma main, ni mon coeur : Mon Père de retour, voudra notre Hyménée, Et c'est à votre Fils qu'il m'avait destinée ; Vous savez qu'il l'aimait, et même tendrement.GÉRONTE
Que cela m'embarrasse !1 082 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0