Comédie en vers
La Veuve à la Mode
Personnages
- MIRIS, veuve
- ORPHISE, sa soeur
- BEATRIX, sa servante
- CRISPIN, son valet
- DAME JEANNE, garde de défunt Cléon
- CLIDAMIS, héritier de Cléon
- ALCIPE, homme d'affaires
- DAMIS, ami de Miris
- UN TAILLEUR
- UN GARÇON FRIPIER
- UN COMMISSAIRE
LA VEUVE À LA MODE
SCÈNE I. Dame Jeanne, Crispin.
DAME JEANNE, avant que paraître, dit le premier vers
Crispin, dépêche-toi, vite, de te lever. Crispin ! Il n'entend point, il faut l'aller trouver. Crispin, réveille-toi ! Que le Diable t'emporte ! Crispin ! S'il ne répond, je vais rompre la porte.CRISPIN
Qui m'appelle ?DAME JEANNE
La garde.CRISPIN
Il n'est pas jour, je dors.CRISPIN
Que puisses-tu crever, vieille qui m'importune, Et qui pour un grand jour as pris le clair de lune !DAME JEANNE
Il se meurt.CRISPIN
Qui ?DAME JEANNE
Monsieur.SCÈNE II. Dame Jeanne, Crispin, Béatrix.
BEATRIX
Dame Jeanne !DAME JEANNE
J'y cours.DAME JEANNE
Je ne peux l'éveiller.BEATRIX
Montez-là-haut, vous dis-je ; Je le ferai lever. Que ce malheur m'afflige ! De sa santé jamais je n'ai rien espéré. Crispin, dépêche-toi, Monsieur est empiré. Crispin !DAME JEANNE
J'y vais.CRISPIN, sort en frottant les yeux
On ne voit goutte encor dedans ce maudit bouge.CRISPIN
Mon pauvre maître, hélas !BEATRIX
Il est tout à fait mal.BEATRIX
Ah ! J'enrage !BEATRIX
Tu ne marcheras pas ?CRISPIN
Çà.BEATRIX
Va donc promptement.CRISPIN
J'y vais.SCÈNE III. Crispin, Dame Jeanne, Béatrix.
BEATRIX
Tu nous trompes peut-être.DAME JEANNE
Il est mort tout à fait ; je m'y connais assez, Car je suis tous les jours avec les trépassés.BEATRIX
Quoi donc ! Il est tout mort ? Ah ! Je m'en désespère ; Je le servais en maître et je l'aimais en père. Voilà ce qu'en dormant, l'autre nuit, je rêvais. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !CRISPIN
Hy ! Hy ! Hy ! Hy !DAME JEANNE
Hay ! Hay ! Hay ! Hay !CRISPIN
Tu n'y penses donc pas ? De diverses façons on honore un trépas ; De pleurer avec art aujourd'hui l'on se pique, Et les grands seulement font pleurer en musique.BEATRIX
Le pauvre homme !DAME JEANNE
Je ne gardai jamais malade moins fâcheux. Il avait une humeur agréable et docile ; Il me parlait toujours d'une façon civile, Lorsqu'il me demandait le bassin trop souvent.BEATRIX
Bon ! Je ne pense pas qu'on en trouve un semblable. Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Que je suis misérable ! Ah ! Ah ! Ah !BEATRIX
Ayant pleuré Monsieur, je pleure pour Madame. Ah ! Que ne laissait-il des enfants à sa femme ! Son neveu, que l'on tient son unique héritier, N'aurait pas tout son bien.CRISPIN
Il l'aura tout entier.DAME JEANNE
Elle n'a point d'enfants ?BEATRIX
Non.DAME JEANNE
Que n'en faisait-elle ?CRISPIN
Dans un pareil besoin on en doit faire faire. Elle devait prévoir qu'elle en aurait affaire ; Et, comme sans l'apprendre on sait ce métier-là, Elle eût trouvé partout des ouvriers pour cela.SCÈNE IV. Dame Jeanne, Miris, Orphise, Crispin, Béatrix.
MIRIS
Hélas ! Ma chère soeur, je suis inconsolable. Ah ! Mon pauvre mari !Se laissant tomber sur un siège.
ORPHISE
Le désespoir l'accable.DAME JEANNE
Quoi ! Le bonhomme est mort ! Non, je ne le peux croire ; Il avait tant de soin que l'on me fit bien boire.DAME JEANNE
Je crois qu'auparavant je peux, sans vous déplaire, Madame, vous baillez un avis salutaire. On veut rire, parfois, quand on a bien pleuré ; Et, contre tous nos maux le remède assuré Étant d'avoir du bien, pensez à vos affaires ; Et, comme vos soupirs ne les avancent guères, Sans plus perdre de temps, songez à détourner...ORPHISE
Sa peine est trop profonde.DAME JEANNE
Eh ! Mon_Dieu, j'avons vu d'autres veuves que vous, Qui songions à leur bien en pleurant leurs époux. Je vous baille un conseil que vous devriais bien suivre. Cent diables ! Vos soupirs ne vous feront pas vivre.SCÈNE V. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
MIRIS
Que ferai-je ?MIRIS
Ah ! Je ne ressens pas des douleurs si légères. Mais va quérir Alcipe. Il est homme d'affaires, Et, de plus, mon conseil ; il loge près d'ici.ORPHISE
Sans doute.MIRIS
Mais écoute : Cherche un habit pour toi, fais venir mon tailleur. Ah ! Que cette pensée augment ma douleur !CRISPIN, à part
C'est assez. Tout va bien.SCÈNE VI. Miris, Orphise, Béatrix.
MIRIS, se levant de dessus son siège
Parlons un peu d'affaires. La garde ni Crispin n'auraient pas pu se taire, C'est pourquoi devant eux je craignais de parler.BEATRIX
Là ! Courage, Madame !MIRIS
La mort de mon époux a droit de me surprendre ; Et, comme enfin de lui je n'ai point eu d'enfants, Je perds, en le perdant, des biens tout à fait grands.BEATRIX
C'est ce qui vous afflige.MIRIS
Hé !BEATRIX
Croyez-moi, Madame, Votre douleur est juste, et vous pouvez, sans blâme, Faire un peu votre main.Faire la main : Fig. et familièrement. Faire sa main, piller, dérober, faire des profits illicites. [L]
ORPHISE
Vous le devez, ma soeur.BEATRIX
Vous ferez bien, Madame.BEATRIX
Ah ! Le bonhomme aimait votre bien plus que vous, Et se réjouirait de vous voir à votre aise, Si cela chez les morts pouvait rendre bien aise.MIRIS
Porte donc chez Damon, ce voisin obligeant, Un service complet de vaisselle d'argent : J'enverrai ma cassette, après, chez certain homme, Où j'ai mis de louis une assez bonne somme ; Et de mes diamants, que dessus moi j'ai mis, À Lucille, par moi, le soin sera commis ; Puis je ferai porter chez quelques gens fidèles Quelques hardes de prix, avec que des dentelles.BEATRIX
Quand tout sera serré, ne songez plus, Madame, Qu'à bannir le chagrin qui trouble trop votre âme Car, à vous dire vrai, votre défunt époux Était pour nous meilleur qu'il ne l'était pour vous. Quand on est jeune, avoir un époux déjà d'âge, C'est de quoi se trouver fort mal du mariage. Mais passons là-dessus ; vous aviez en Monsieur Un époux incommode et de mauvaise humeur, Malpropre, dégoûtant, chagrin, jaloux, bizarre, Sujet à mille maux, fâcheux, colère, avare.MIRIS
Il était mon époux.ORPHISE
Il l'aimait tendrement ; Et ma soeur doit, du moins, avoir en ce moment L'âme fort abattue et dans l'ennui plongée.BEATRIX
Par coutume, elle doit être fort affligée, J'en demeure d'accord, et je n'empêche pas Que son coeur aujourd'hui ne pousse des hélas ! Au contraire, elle doit, aux yeux de tout le monde, Montrer qu'elle ressent une douleur profonde ; De ce que je vous dis, Madame, je fais foi : Et qui devant vos gens sait mieux pleurer que moi ? Bientôt, sans y penser, vous ferez tout de même ; Mais d'abord, quand on perd, la douleur est extrême.BEATRIX
Hé quoi ! Vous voulez donc aussi feindre avec nous. Pleurez tout votre saoul, pleurez, pleurez, Madame. Pourquoi faut-il pleurer, lorsque l'on rit dans l'âme, Et souvent s'imposer par coutume la loi De pleurer pour autrui, lorsque l'on rit pour soi ?On heurte.
Mais quelqu'un heurte.MIRIS, en se retournant, et se jetant dessus un siège
Ouvrez. Oui, votre attente est vaine, Puisqu'ayant tout perdu, ma mort est trop certaine. C'est Alcipe.SCÈNE VII. Miris, Orphise, Alcipe, Béatrix.
BEATRIX, à part
Je crois qu'un riche époux ferait la même chose.MIRIS
Hélas ! De mes ennuis vous savez bien la cause. Mais écoutez, Monsieur.Miris, Alcipe et Orphise se parlent bas.
ALCIPE, à demi haut
On ne peut l'empêcher.MIRIS
Ah ! Coutume cruelle ! Je ne le puis celer, ma douleur est mortelle, Et j'aimerais autant mourir dès aujourd'hui Que de vivre sans biens, avecque tant d'ennuis.ORPHISE
Vous devriez écouter ce conseil salutaire, Et songer, quand le sort vous traite avec rigueur, Qu'autrefois Clidamis eut pour vous de l'ardeur.BEATRIX
Il en aurait encor, si vous vouliez, Madame, Et vos yeux, quoique en pleurs, rallumeraient sa flamme.BEATRIX
Hé bien, l'on en pourra parler dans quelques jours. Vous craignez de pécher contre la bienséance.MIRIS
Mais, s'il n'avait pour moi que de l'indifférence, Voudriez-vous bien qu'étant veuve d'un demi-jour, L'intérêt m'obligeât à montrer de l'amour ?ORPHISE
Permettez qu'il reprenne une espérance morte,On heurte.
Car il vous aime encor. Mais on heurte à la porte.les vers 203,204,205 riment ensemble mais pas le 206.
SCÈNE VIII. Miris, Orphise, Alcipe, Béatrix, Crispin.
CRISPIN
Madame, en peu de temps j'ai bien fait du chemin, J'ai trouvé tout mon monde ; et, quoique je soupire, J'ai rencontré des gens qui s'en allaient bien rire, Et qui viendront ici, sortant d'un grand repas, Pleurer avecque vous.On heurte.
BEATRIX
On heurte.MIRIS, elle parle bas à Alcipe
N'ouvrez pas.SCÈNE IX. Miris, Orphise, Lucille, Béatrix, Crispin.
LUCILLE
Comme je prends beaucoup de part à votre ennui, Je viens comme voisine et comme votre amie...LUCILLE
Il est bien mort.CRISPIN
Tant pis.LUCILLE
Que vous perdez, Madame !ORPHISE, bas
Croit-elle ainsi chasser la douleur de son âme ?LUCILLE
Il était agréable étant avec les dames, Et toujours, en riant, voulait baiser les femmes. Ne pleurez point. Ah ! Ah ! Et que votre grand coeur... Coeur, ne se laisse point abattre à la douleur. Hay ! Hay ! Hay ! Quand on pleure, on ternit tous ses charmes.CRISPIN
Il n'en est rien, tu ris.BEATRIX
Moi, je ris ?CRISPIN
Oui, tu ris comme on pleure à Paris. J'ai l'esprit plus ferme. Ah ! Ah ! Je ne sais que dire, Et si je pleure aussi, je crois que c'est de rire. Mais pourtant mon dessein était d'être affligé, Et cette fois ma bouche a ri sans mon congé.Congé : Permission, autorisation. [L]
BEATRIX
Étant et jeune et belle, Votre douleur pourra n'être pas éternelle, Et vous pourriez user encor quatre maris.CRISPIN, à part
Au dernier, on fera force charivaris.CRISPIN, dit bas à Béatrix, pendant que Miris parle bas à Lucille
Dis-moi, toi qui connais le bien de ma maitresse, En aura-t-elle assez pour nous en faire ?BEATRIX
Hélas !MIRIS, à Lucille, en lui donnant ses diamants
Tenez, cachez-les donc, qu'on ne les voye pas.LUCILLE
Reposez-vous sur moi.MIRIS
Ah ! Que je perds d'amis et de biens aujourd'hui ! À qui me confier ? Qui sera mon appui ? Les hommes sont trompeurs, et tous les jours on trouve Que l'ami du mari ne l'est pas de la veuve. Mais que je vais avoir de chagrin à me voir, Dans ma première année, avec un habit noir !SCÈNE X. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
ORPHISE
Vous n'avez point mangé.CRISPIN
Sa douleur est profonde.SCÈNE XI. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
BEATRIX
Tenez ; mais gardez-vous de pleurer davantage Et de vous ruiner, Madame, en blanchissage. Je viens de voir au pot, et, l'ayant trouvé bon, J'ai cru que je devais apporter ce bouillon ; Vous devez l'avaler.MIRIS
Je ne saurais.MIRIS
Que faire ?BEATRIX
Avalez promptement.ORPHISE
Voyez donc à la porte.CRISPIN, un peu à l'écart
Il faut, en le prenant, montrer une âme forte.Béatrix, ayant ouvert, on entend une voix qui dit :
Comment s'est, depuis hier, porté Monsieur Cléon ?MIRIS, à Crispin
Donnez.BEATRIX
Si...ORPHISE
Mais prenez-le, ma soeur, c'est moi qui vous en prie ; Il faut manger un peu pour conserver sa vie.MIRIS, elle mord le biscuit
Hé bien, donnez-le-moi. Je n'ai point d'appétit.BEATRIX
Loin de vous affliger, songez que le veuvage, Madame, a ses plaisirs comme le mariage ; N'ayez plus désormais l'esprit inquiété, Vous verrez tout le monde avecque liberté.MIRIS, en tenant son biscuit
Ah ! Mon pauvre mari !MIRIS
J'étouffe.MIRIS
Eh !MIRIS
Mais quelqu'un vient encor : Si l'on sait que je mange, Cent critiques fâcheux le trouveront étrange, Et diront que je dois autrement m'affliger. Vous me pressez en vain, je ne saurais manger.ORPHISE
Mais c'est monsieur Damis.SCÈNE XII. Damis, Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
DAMIS
Ayant toujours fait voeu d'être de vos amis, Je vous viens témoigner combien je prends, Madame, De part à la douleur que vous sentez dans l'âme.CRISPIN
Je vous sommes, Monsieur, grandement obligés De venir consoler les pauvres affligés. Si votre femme meurt, on vous fera de même.MIRIS
Je voudrais bien, Monsieur, que ma douleur extrême Pour vous remercier me laissât un moment. Je pourrais mieux répondre à votre compliment.DAMIS
Étant robuste et sain, je ne saurais comprendre Comment en quatre jours la mort a pu le prendre.BEATRIX
C'était un bonnet blanc, il m'en souvient encore, Car celui qu'il portait l'hiver était aurore.MIRIS
Hélas !DAMIS
Consolez-vous.MIRIS
Ah ! Que je perds, Monsieur ! Le temps ne peut jamais adoucir ma douleur. Quand le pauvre homme avait quelque chagrin dans l'âme, Il me le racontait toujours la nuit.SCÈNE XIII. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
BEATRIX
Oui, si vous le voulez.BEATRIX
Il cause ses soupirs.CRISPIN
On vient.SCÈNE XIV. Clidamis, Crispin, Béatrix.
BEATRIX
C'est Clidamis.SCÈNE XV. Clidamis, Béatrix.
CLIDAMIS
J'avouerai que j'aimais ta maîtresse autrefois, Je l'aimais, quand l'Hymen la rangea sous ses lois. Mais, que dis-je ? Je sens que mon coeur l'aime encore, Et, pour te dire plus, je sens que je l'adore ; Mais le temps est mal propre à découvrir mon feu, Et je n'espère pas en obtenir l'aveu.CLIDAMIS
Dis-moi, que faut-il faire ?BEATRIX
Montrez-lui que les biens de défunt son époux, Selon toutes les lois, n'appartiennent qu'à vous. Je pense, pour cela, qu'il serait nécessaire De faire promptement venir un Commissaire.BEATRIX
Par bienséance, il faut qu'on la croye contrainte De vous souffrir l'ardeur dont votre âme est atteinte. Et qu'elle oppose enfin ces raisons aux censeurs Qui font profession de critiquer les moeurs. Laisse-moi faire après.CLIDAMIS
Tenez-moi donc parole.SCÈNE XVI. Béatrix, Crispin, Le Tailleur, Le Fripier.
CRISPIN
Voilà votre tailleur qu'avecque moi j'amène, Et le garçon fripier, dont nous étions en peine.LE FRIPIER, à Crispin
Je venais vous trouver, comme vous avez dit, Et n'aurais pas manqué d'apporter votre habit. Tenez, je suis bien sûr que voilà votre affaire.LE TAILLEUR, avec sa mesure
Çà.BEATRIX
Tout beau.LE TAILLEUR, à Béatrix
Le temps presse, et j'ai beaucoup affaire.CRISPIN
D'accord.LE FRIPIER
Vous n'en trouveriez point, Quand même vous feriez toute la friperie, Qui fût mieux fait sur vous. Mais voyons, je vous prie, La casaque.CRISPIN
Voyons.BEATRIX
Elle fait bien aussi.LE TAILLEUR, voyant Béatrix monter sur un escabeau
Mais pourquoi Béatrix se perche-t-elle ainsi ?BEATRIX
Il n'est pas malaisé de vous le faire entendre. Je veux une grand' queue, et prétends, pour cela, Que, pendant que je suis sur cet escabeau-là, L'on prenne ma mesure.CRISPIN
Il faut la satisfaire.LE TAILLEUR
Je la contenterai, si l'on me laisse faire.LE FRIPIER, à Crispin, à demi-bas
Elle prétend par là l'empêcher de voler.BEATRIX
C'est trop peu.LE FRIPIER, à Crispin qui regarde son habit
Je le garantis neuf.LE TAILLEUR
On connaît les fripiers.LE FRIPIER
On connaît les tailleurs.SCÈNE XVII. Béatrix, Crispin, Le Fripier.
BEATRIX
Çà, voyons cet habit.CRISPIN
Je l'ai presque acheté.LE FRIPIER
Je le vends tel qu'il est : mais, Madame, je gage Qu'un neuf ne pourrait pas lui servir davantage.CRISPIN, à Béatrix
Si tu voulais le prendre, il me sied à ravir.LE FRIPIER
Comme j'espère avoir l'honneur de vous servir, J'en ferai bon marché ; donnez m'en trois pistoles, Sans consommer le temps en de vaines paroles.LE FRIPIER
Je vous le donnerais plutôt par amitié.CRISPIN, regardant pitoyablement Béatrix
Béatrix !BEATRIX, lui donnant de l'argent
Tenez.LE FRIPIER
Et le garçon n'aura-t-il rien, Madame ?BEATRIX
Tenez, encor.LE FRIPIER
Adieu ; vous êtes brave femme.SCÈNE XVIII. Crispin, Béatrix.
BEATRIX, en regardant l'habit
Hélas ! Mon pauvre maître !CRISPIN
À propos il est mort.SCÈNE XIX. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin.
BEATRIX
Oui.ORPHISE
Mais combien vaut-il ?CRISPIN, bas à Béatrix
Ferrerons-nous la mule.Ferrer la mule : Acheter une chose pour quelqu'un, et la lui compter plus cher qu'elle n'a coûté. [L]
BEATRIX
Il me coûte vingt francs.BEATRIX
J'ai vu votre tailleur, Et dit que vous vouliez que, pour vous faire honneur, Il me fît une queue un peu longue à ma robe.BEATRIX
Il est fort honnête homme, il me l'a dit cent fois, Et jamais d'une étoffe il ne prit quatre doigts.CRISPIN
Non, car il en prend plus.SCÈNE XX. Miris, Orphise, Béatrix, Crispin, Le Commissaire.
CRISPIN, poursuit
Mais que vois-je, Madame ? C'est un homme qui peut alarmer une femme, Qui chez les trépassés augmente la douleur, Et de qui bien souvent les veuves ont grand' peur ; Un Commissaire, enfin, qui prend mal ses mesures.CRISPIN
Nous ne vous dirons point les biens qui sont ici ; Et, puisqu'il faut sceller, nous cèlerons aussi. Nous en ferons beaucoup sans applique de cire.LE COMMISSAIRE
J'excuse la douleur, et vous laisse tous dire ; Mais j'ai, pour tout sceller, ordre de Clidamis.ORPHISE
Monte avec lui, Crispin.SCÈNE XXI. Miris, Orphise, Béatrix.
SCÈNE XXII. Miris, Orphise, Béatrix, Dame Jeanne.
ORPHISE
Ne veux-tu pas te taire ?DAME JEANNE
Moi, me taire ? Non, non, je ne me tairai point. On ne peut outrager Dame Jeanne à ce point, Que je ne fassions voir que j'avons du courage.DAME JEANNE
Je ne le lairrai point sortir de la maison ; Je veux, malgré ses dents, qu'il me fasse raison. Je n'ai pas tant vécu, pour me laisser surprendre ; S'il ne sait son métier, qu'il s'en aille l'apprendre.Lairrai : laisserai.
L'original porte méquié, corrigé en métier.
MIRIS
Ne fais pas tant de bruit, je ne veux point d'affaire, Et tu pourrais m'en faire avec le Commissaire.DAME JEANNE
C'est un mal avisé, qui doit savoir mes droits, Et ce qui m'appartient selon toutes les lois. Je prétends, jour de Dieu, qu'il me rende justice. Mais, puisque vous voulez que je vous éclaircisse, Sachez qu'il veut sceller ce que je dois avoir. S'il savait son métier, il pourrait mieux savoir Qu'il ne doit point toucher à de certaines hardes Dont souvent les défunts font un présent aux gardes.MIRIS
Ne me fais point de bruit, repose-toi sur moi, Tu ne t'en plaindras pas, et j'aurai soin de toi.BEATRIX
Madame, il n'est plus temps de vous faire un mystère De l'amour que, pour vous, Clidamis n'a su taire. Il me l'a dit lui-même, à moi-même, aujourd'hui ; Et vous pourriez avoir les biens qui sont à lui, Pour peu qu'à son amour vous donniez d'espérance.BEATRIX
Pouvez-vous faire mieux ?DAME JEANNE
C'est un bon gentilhomme, on le dit en tous lieux, Et vous devez l'aimer, ayant tant su lui plaire, Pour faire de céans sortir le Commissaire.ORPHISE
Le temps presse, ma soeur.BEATRIX
Ah ! Le qu'en dira-t-on n'est pas une raison ; Et, bien loin d'y penser, songez plutôt, Madame, Que lorsque le chagrin vient à quitter notre âme (Car, avecque le temps, c'est un coup assuré), On veut rire, souvent, après avoir pleuré. Cependant on ne peut, lorsque l'on se voit gueuse, Et, malgré qu'on en ait, on est toujours pleureuse.SCÈNE XXIII. Miris, Orphise, Clidamis, Dame Jeanne, Béatrix.
BEATRIX, à Clidamis
Vous devez lui parler sans détour ; Madame vient, par moi, d'apprendre votre amour.CLIDAMIS, à Béatrix
Bien que pour ses appas mon triste coeur soupire, Je n'aurais pas sitôt entrepris de lui dire. Je n'ose même encor, Madame, vous parler De la pressante ardeur dont je me sens brûler ; Et, lorsque vous avez tant de chagrins dans l'âme, Ce n'est pas un temps propre à vous parler de flamme.ORPHISE
Répondez.MIRIS
Je ne puis...BEATRIX
Vous devez...MIRIS
Laisse-moi.BEATRIX
Mais vous devez répondre.MIRIS
Monsieur, vous savez bien qu'aujourd'hui mon époux Étant mort, je ne puis... Mais, quand je pense à vous... Mais... je ne songe pas à ce que je vais faire ; Et, pour un temps du moins, mon coeur se devrait taire.ORPHISE
Quoi ! Vous ne direz rien ?BEATRIX
Mais le haïssez-vous ?BEATRIX
Je crois que cet hélas vous doit être bien doux, Et que vous voyez bien qu'elle parle pour vous. C'est tout ce qu'elle peut à présent, et je trouve Que c'est en dire assez pour une fraîche veuve.BEATRIX
Ah ! Ne la pressez pas ; Qui ne dit mot consent, et, puisqu'elle soupire Sans blâmer votre amour, cela vous doit suffire.CLIDAMIS, à Miris
Que ne vous dois-je point !MIRIS, s'en allant
J'en ai trop fait, adieu.CLIDAMIS
C'est mon dessein.ORPHISE
Tant mieux.552 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0