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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en Trois Actes et en vers

Les Prôneurs ou Le Tartuffe Littéraire

Claude-Joseph Dorat· imprimée en 1777· 3 actes· 1 353 vers· 15 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DE NORVILLE
  • MADAME DE NORVILLE
  • DORCI PÈRE, Capitaine de Vaisseau
  • DORCI FILS, Amant d'Hortense
  • HORTENSE, Fille de M. de Norville
  • FORLIS, Ami de Dorci fils
  • CÉLIMENE, prôneuse
  • BÉLISE, prôneuse
  • FATMÉ, prôneuse
  • CALLIDÈS, Chef des prôneurs
  • L'ABBÉ DURCET, prôneur
  • FURET, prôneur
  • VERSAC, prôneur
  • BROUSSIN, Personnage sourd, espèce d'imbécile et Prôneur
  • FINETTE, Femme de chambre de Madame de Norville
AVANT-PROPOS

Quelques gens bien intentionnés ont répandu que cette Comédie était une Satyre personnelle. Pour toute réponse, je la fais imprimer.

Depuis trois ans qu'elle est faite, je ne me suis occupé, ni de la lire aux Comédiens, ni d'en hâter la Représentation. En dépit qu'on en ait, le Public rassemblé est quelquefois malin ; et, comme je n'ai garde de l'être, j'ai été bien aise d'échapper à l'injustice des interprétations.

Le rôle de Callidès est, en quelque sorte, l'assemblage de plusieurs traits, saisis d'après un coup d'oeil général, et réunis sur un seul Personnage. J'ai formé un tableau de nuances éparses sur différents modèles.

Je plaindrais celui à qui pourrait convenir un pareil caractère. S'il n'était qu'une production de la haine, il serait manqué : la haine voit et inspire mal. On a tâché de me nuire ; je n'ai voulu que m'amuser.

C'est à peu près tout ce que j'ai recueilli jusqu'ici du très faible talent que j'ai reçu de la nature ; et c'est bien quelque chose.

Quand j'ai entrepris d'esquisser le ridicule des Prôneurs, j'ai jeté les yeux sur toute la masse de la Société, et je me suis aperçu que c'est un des travers dominants qui y règnent aujourd'hui.

On prône à tort et à travers, aux dépens de qui il appartiendra. Des Enthousiastes sans nombre, et si peu de Juges ! voilà ce que j'ai vu, et ce que j'ai tâché de peindre.

De temps en temps il s'élève, comme par miracle, des Hommes divins qui apparaissent tout-à-coup avec leur génie de la veille, des talents tout neufs, et de très-vieilles prétentions.

C'est le prodige du jour ; il faut bien qu'on en raffole. Il n'est question que d'eux dans les cercles et aux soupers. Quelques mois après, ces Météores brillants, ces petites Comètes littéraires s'éclipsent pour faire place à d'autres, qui éblouissent de même, disparaissent aussi vite, et se dédommagent de leur peu de durée, par la vivacité de leur éclat.

À force d'intrigues, on acquiert aujourd'hui quelque célébrité ; mais il n'y a jamais eu moins de réputations.

Le Public, qui, surtout ici, se laisse tromper par nonchalance, et subjuguer par habitude, le Public ne fait plus la loi. Il la reçoit assez volontiers de je ne sais quels Tribunaux, trop susceptibles de passion, pour être capables d'équité. La Renommée elle-même est aux gages de la prévention.

Ce n'est plus cette Déesse qui, dans son vol indépendant, portait les noms fameux jusqu'aux extrémités de la terre ; elle fait son manège journalier dans le cercle étroit des Coteries philosophiques, et elle croit avoir fait le tour du monde.

De-là, plus de gloire solide ; le cirque est une arène ; les jalousies s'allument, et Dieu fait pourquoi !... les haines fermentent, le talent se perd, le découragement naît, et l'on reste, toute sa vie, malheureux, médiocre et prôné.

Frappé de ce tableau, qui a bien son coin d'originalité, j'ai, autant qu'il m'a été possible, rapproché tout ce qui pouvait donner au mien de la chaleur, du mouvement, de la vie, et ce degré de précision qui fait dire de certains portraits, qu'ils sont ressemblants, sans toutefois que l'on connaisse les personnes qu'on a voulu peindre.

J'ai tâché qu'une composition, faite particuliérement d'après les moeurs, le ton, les conventions de ce pays-ci, ne fût étrangère nulle part ; c'est-à-dire, dans aucun des lieux, où, cultivant les Lettres, on doit être accoutumé à tous les abus qui les dégradent.

S'il y a des Prôneurs à Londres, à Pétersbourg, à Pékin, ils doivent ressembler, ou peu s'en faut, à ceux de ma Comédie.

Quand l'imitation est fidèle, que le trait primitif est pur, vigoureux, approfondi, pris dans le coeur humain, les différences nationales ne sont plus en pouvoir de l'altérer.

C'est l'amour-propre dont je surprends le secret à tout moment, et ce secret-là sera saisi partout où il y aura des hommes, intéressés à punir l'arrogance, et à humilier la présomption.

Que cette Comédie soit bonne ou mauvaise, j'en ai tiré un grand fruit pour moi ; c'est de me convaincre plus que jamais, combien l'orgueil est bête, même dans les gens d'esprit.

À force de s'exagérer son propre mérite, on l'anéantit. Tel qui pourrait obtenir l'estime, s'il restait bonnement ce qu'il est, finit par faire pitié, en se donnant sans cesse pour ce qu'il n'est pas.

Les talents sont aussi rares que les vertus ; mais, dans les deux cas, bon Dieu ! Que les masques sont communs !

Quoi qu'il en soit, en risquant cette production, je n'ai, au fond du coeur, aucune intention dont je ne puisse m'applaudir dans tous les temps de ma vie.

Si, en riant, j'ai dit quelques vérités, tant mieux. Si, par hasard, elles font quelque bien, tant mieux. Si elles m'attirent de nouveaux ennemis, tant mieux encore. Il y a des gens dont, peut-être, il faut être haï, pour avoir le droit de s'estimer soi-même.

Molière ne s'est sûrement pas repenti de ces vers prophétiques des Femmes Savantes.

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour être imprimés, et reliés en veau, Les voilà, dans l'Etat, d'éminentes personnes ; Qu'ils vont faire, à leur gré, le destin des Couronnes.

Ces vers-là n'ont pas tout-à-fait la fadeur des Madrigaux ; mais ils sont l'élan généreux d'un génie libre et fier, indigné du despotisme et des fureurs de la médiocrité.

Sentant, somme je le dois, l'intervalle immense de son talent au mien, j'ai du moins les mêmes vues ; j'aurai le même courage, et, je l'espère, les mêmes persécuteurs : car ces gens-là ne font que changer de forme ; ils ne meurent pas.

J'ai voulu, à tout le charlatanisme de l'esprit faux, opposer le charme et la simplicité du bon esprit ; la solidité des vrais principes, à ces systèmes éphémères qui s'en écartent, au jargon de la mode, le langage de la nature ; et prouver, surtout, en dépit des Détracteurs, Novateurs, Législateurs, Penseurs et Prôneurs, que c'est au fond d'une âme sensible et droite, que réside la saine Philosophie.

Malheur à l'homme de Lettres qui rougirait de son ouvrage ! Je suis heureusement fier du mien. Non que je ne le croie rempli de défauts ; mais parce que j'y ai consacré l'indépendance que j'aime, et l'amour des vertus sans exagération ; non que j'en attende uniquement cette gloriole littéraire, hochet fragile de la vanité ; mais parce que j'y ai développé des sentiments qui doivent me concilier le suffrage des gens honnêtes, des Littérateurs courageux, et des véritables citoyens.

ACTE I

Le Théâtre représente un Salon. Sur le devant, on voit deux tables. Sur l'une, sont des Sphères ; sur l'autre, sont des Livres, des Plans, des Compas, etc. Dans le reste de l'Appartement, on voit des Bustes et des Antiques.

SCÈNE I. Forlis, Dorci fils.

FORLIS

S'ils n'étAient qu'entêtés, impérieux et tristes, Détracteurs indiscrets, ou faux Panégyristes, Passe encor : mais, j'ai su mieux connaître mes gens ; Je tolère les sots, et poursuis les méchants. Et l'on fait s'ils le sont. Égoïstes suprêmes, Leur Dieu, c'est l'intérêt ; ils n'aiment rien qu'eux-mêmes. Quelque prix qu'il en coûte, ils veulent dominer, Attirent pour corrompre, et prônent pour régner. L'art qui les rend fameux répugne trop au nôtre. Échauffer un succès, en refroidir un autre, Selon leurs passions, leur but et leurs désirs ; Voilà leur douce étude et leurs nobles plaisirs. Ce trafic effronté de louange et de blâme, De tout temps, j'en conviens, a révolté mon âme : Elle est sensible et franche ; elle ne peut souffrir Qu'on veuille la tromper, la contraindre, ou l'aigrir. Dans la société, je vois, avec colère, Ou le mal qu'ils ont fait, ou le mal qu'ils vont faire. Plusieurs de mes amis, éclairés, vertueux, D'injustice et d'affronts sont accablés par eux. Ils ont approfondi la science maudite De renfler, par des mots, le plus frêle mérite ; D'écarter, ou plutôt d'étouffer, en naissant, Tout esprit qui répugne à leur ton caressant ; Pour exalter un fat, qui les voit, les encense, Et fait, incognito, grand honneur à la France. Se disant consommés dans l'art de s'abstenir, Ils sont les plus ardents, s'il s'agit d'obtenir. Comment, après cela, veux-tu qu'on leur pardonne ? Pourquoi les épargner ? Ils n'épargnent personne. C'en est fait, et je veux, marquant enfin leurs rangs, En bon Républicain, détrôner des tyrans.

SCÈNE II. Monsieur de Norville, Dorci père, Dorci fils.

DORCI FILS

Je crains....

SCÈNE III. Dorci père, Monsieur de Norville.

NORVILLE

À cet engagement je veux être fidèle, Et ton impatience est assez naturelle. Mais, depuis ton départ, tout a changé de ton ; Et tiens, je ne suis plus maître dans ma maison. Des vrais Littérateurs j'estime les lumières ; Je prise leurs travaux ; leurs veilles me sont chères. En charmant nos loisirs, ils sont nos bienfaiteurs : Les bons livres, pour moi, sont des consolateurs : Mais l'abus de l'esprit, sa morgue insociable, Est de tous les abus le plus insupportable : Il sèche et corrompt tout ; sa triste aridité Détruit la confiance et la simplicité. Ma femme, que tu vis douce, aimable, enjouée, N'est plus qu'une pédante, aux chimères vouée ; Dogmatisant sur tout, jargonnant sur les arts, Et m'ennuyant, Dieu sait, dans ses doctes écarts ! Elle est folle aujourd'hui de certains personnages, Despotes déguisés, qu'elle transforme en sages ; De ces gens exclusifs, inquiets, turbulents, Appuis de l'insolence, et fléaux des talents. De leurs principes faux sa tête est enivrée. Madame les admire, elle en est admirée. Rien ne se dit chez moi, qui ne soit merveilleux ; Elle ne voit, ne sent, ne juge que par eux : Ou bien, si sa raison a l'air de s'en défendre, C'est, par sa vanité, qu'ils ont l'art de la prendre. On érige en miracle un billet qu'elle écrit : Les bourreaux m'ont gâté son coeur et son esprit ! Un certain Callidès, surtout... plein de finesse, De pénétration, de ressources, d'adresse, Homme très délié, je le nierais en vain ; Mais, dupe quelquefois, à force d'être vain !

NORVILLE

Je ne suis pas surpris qu'il t'ait paru bizarre.

Les applaudissements recommencent.

DORCI PÈRE

Il redouble !

DORCI PÈRE

Après ?

DORCI PÈRE

Tant mieux.

SCÈNE IV. Les mêmes, Finette.

DORCI PÈRE

De quoi donc ?

NORVILLE

Oui.

FINETTE

Moi !

FINETTE

Oh ! Cela saute aux yeux.....

Dorci père embrasse Finette malgré elle.

DORCI, ramassant son chapeau qu'il a laissé tomber en embrassant Finette

Et moi, très brusquement, je te fais mes adieux.

SCÈNE V. Madame de Norville, Célimène, Bélise, Callidès, Broussin, l'Abbé Durcet, Versac, Fatmé, Forlis.

Broussin s'assied seul, appuyé sur sa canne. Versac réfléchit profondément.

CÉLIMENE, à Callidès

Parlez-donc.

BÉLISE

Prononcez.

FATMÉ, en grasseyant

Rompez ce dur silence.

CALLIDÈS

Mesdames... C'est un pas que Melpomène a fait.

Melpomène : Nom d'une des neuf Muses, à laquelle on attribue l'invention du chant, de l'harmonie musicale et de la tragédie.

FATMÉ, en grasseyant

Le jugement est juste.

MADAME DE NORVILLE

Un faire si moelleux !

CÉLIMÈNE

L'ensemble !

MADAME DE NORVILLE, criant très fort à l'oreille de Broussin

Que dites-vous, Monsieur, de cette Tragédie ?

BROUSSIN, se levant comme pour sortir, et frappant le plancher avec sa canne

Dialogue plaisant !... Très bonne Comédie !

FORLIS, étonné

Hem !...

MADAME DE NORVILLE

Paix donc.

FORLIS

Mais...

MADAME DE NORVILLE

Quoi !

FORLIS, montrant Versac

Monsieur est-il muet ?

VERSAC, sortant de sa rêverie

Je parle peu, Monsieur.

Versac et Durcet se disent quelques mots bas ; Broussin prête l'oreille.

FORLIS, à part

Dispense d'en avoir.

BROUSSIN, VERSAC et DURCET, sortent en donnant des signes d'approbation. Madame de Norville, par des gestes, a l'air de leur recommander Forlis.

SCÈNE VI. Les mêmes, excepté Broussin, Versac et Durcet.

Les femmes, dans cette scène, sont assises.

MADAME DE NORVILLE

Ah ! La belle finesse !

FATMÉ, en grasseyant

Un ouvrage sans titre.

CÉLIMÈNE

Il est de Floridor.

Floridor : Célèbre comédien, de son vrai Josias de Soulas. Il joua de 1640 à 1672 au théâtre du Marais et au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Il n'est dont pas de l'époque où se situe l'action de la pièce.

CALLIDÈS, d'un ton pénétré

L'infortuné l'avoue.

MADAME DE NORVILLE, montrant Callidès

C'est notre oracle,

CÉLIMÈNE

Notre guide.

MADAME DE NORVILLE, cherchant dans ses poches

À présent... Bon ! je n'ai point l'épître. Je dois en convenir, elle a su m'enchanter : C'est du Chaulieu tout pur, et l'on peut la vanter.

Chaulieu (Guillaume Amfrye, abbé de) [1639-1720] : poète épicurien auteur d'odes et lié au Marquis de la Fare.

BÉLISE

L'auteur ?

FATMÉ, parfilant

Ce jeune homme si doux, qui ne sait que se taire ?

Parfiler : Défaire fil à fil une étoffe ou un galon, soit d'or, soit d'argent, et séparer l'or et l'argent. [L]

CÉLIMENE, faisant des noeuds

Mais, odieux sur terre.

MADAME DE NORVILLE

Oh ! La petite épître est vraiment très saillante.

Épître : Lettre en vers sur un sujet philosophique ou satirique. Épître dédicatoire, dédicace mise en tête d'un livre. [L]

FATMÉ

Mille.

BÉLISE, se levant

En honneur, on s'oublie.

Tout le monde se lève.

FATMÉ

Ne l'oubliez jamais, et bravez la critique.

Célimène, Bélise et Fatmé vont pour sortir, Madame de Norville les arrête.

BÉLISE

Il l'est.

CÉLIMÈNE

Assurément.

FORLIS

Trop heureux, si j'ai pu réussir à vous plaire !

Célimène, Bélise et Fatmé sortent. Finette entre, et vient parler à l'oreille de Madame de Norville.

SCÈNE VII. Madame de Norville, Callidès, Forlis, Finette, dans le fond.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Hortense, Finette.

FINETTE

Quoi !

HORTENSE

Mais...

FINETTE

Quoi !

SCÈNE X. Dorci père, Dorci fils, Hortense, Finette.

DORCI fils, s'élançant vers Hortense

Mademoiselle !... Ô Ciel !... Finette !

FINETTE, en s'en allant

Point d'affaire. Nous boudons...

SCÈNE XI. Dorci père, Dorci fils.

DORCI PÈRE

Abus ! Crains-tu de me fâcher ? Laisse-là tes rébus. Il me semble qu'ici la sagesse à la mode, Des vices lucratifs, de grand coeur, s'accommode. Grâce à cette sagesse, on est fat, arrogant, Bas, et souple au besoin, oppresseur, intrigant, Pliant aux temps, aux lieux, l'âme la plus servile ; Mauvais singe à la Cour, et tyran à la Ville. Pour mieux nuire, on se met sous de puissants abris ; On vend force venins, sous le beau nom d'écrits. Par eux, de mille erreurs infectant la jeunesse, De l'État, que l'on trompe, on détruit la richesse. Au fait : je t'interdis pareilles liaisons. N'as-tu pas mon exemple ? Il vaut bien leurs leçons. Que l'instinct des vertus, les soins patriotiques, T'éclairent sur l'esprit de ces froids Empiriques. J'ai saisi, dès longtemps, cette vérité-là.

Mettant la main sur son coeur.

A-t-on besoin d'un guide ? Il faut le chercher là. Il s'en échappe un cri, vainqueur de l'imposture, Et l'on y trouve un code écrit par la nature. Je ne suis pas savant ; mais, fidèle à l'honneur, Pour ne pas m'égarer, j'ai consulté mon coeur ; Ses mouvements sont francs, ce sont ceux-là que j'aime : L'attrait d'une âme droite, est plus sûr qu'un système. Crois mon expérience, embrasse mes travaux ; Sois fier avec les grands, doux avec tes égaux. Ce sont des titres vrais que cherche un vrai mérite. Je prétends qu'on t'estime, et non pas qu'on te cite.

Le serrant contre son sein.

Jure, jure, en mes bras, de quitter les drapeaux De ces fourbes adroits, devenus tes héros. Ne va point me donner, au terme de mon âge, Le chagrin de te voir trancher du personnage ; Immoler, et pour qui, cette simplicité, Sauvegarde des moeurs, chère à la probité ; Et, perdant la candeur, qui dans toi m'intéresse, D'un ton préceptoral, régenter ma vieillesse.

Empiriques : En mauvaise part, ceux qui suivent la routine et dédaignent l'expérience. [L]

Préceptoral : Qui appartient, qui est propre au précepteur. [L]

ACTE II

SCÈNE I. Callidès, observant longtemps Forlis, avant que de parler, Forlis, d'un air soumis et respectueux.

FORLIS, à demi-voix

Aujourd'hui despotique.

CALLIDÈS

Un sage.

CALLIDÈS, l'embrassant

Et voici le garant.

CALLIDÈS

Allez et prospérez.

Les autres Preneurs entrent. Forlis les salue avec l'air de la ferveur et de la plus grande humilité, et sort.

SCÈNE II. Callidès, La société des prôneurs.

SCÈNE III. Les mêmes, Furet.

FURET, essoufflé, tout en eau, et se jetant dans un fauteuil

Ouf ! Ouf ! Je suis rendu.

CALLIDÈS

Hé bien !

CALLIDÈS

Songez...

DURCET

Voyez.

VERSAC

Tâchez.

CALLIDÈS

Courez.

DURCET

Nul.

CALLIDÈS

Moi, de tout.

DURCET

Lisez, nous sommes prêts, et Broussin même écoute.

Broussin se rapproche de Callidès.

VERSAC, d'un air distrait, et écrivant

La tiédeur est coupable.

CALLIDÈS

Ergaste.

BROUSSIN, se réveillant et se levant

Moi, je suis toujours prêt ; me voilà. Je conspire.

Callidès, à ces mots, court embrasser Durcet, et ils restent quelque temps dans les bras l'un de l'autre.

BROUSSIN, les lorgnant

Diable ! Le bel effet !

CALLIDÈS, sortant des bras de Durcet

C'est ce que j'allais dire.

SCÈNE IV. Les mêmes, Madame de Norville, Dorci père, entrant par deux côtés opposés.

Dorci, trépigne d'impatience.

MADAME DE NORVILLE

Enfin, j'ai résolu....

MADAME DE NORVILLE

Si vous le permettez...

DORCI

Quoi ?

MADAME DE NORVILLE

Quelle obstination !

CALLIDÈS, tournant le dos

L'Hymen est si bourgeois !

DURCET, s'éloignant

Et de si mauvais ton !

DORCI, à Madame de Norville

Écoutez-moi, de grâce... Et...

SCÈNE V. Les mêmes, excepté Dorci.

CALLIDÈS

Bon !

VERSAC, qui écrivait sur une table

Qu'est-ce que l'on a dit ?

CALLIDÈS, à Durcet et aux autres, avec l'air de les congédier

Quel courroux vous enflamme ? Je vais, à ce sujet, entretenir Madame.

SCÈNE VI. Madame de Norville, Callidès.

MADAME DE NORVILLE

Tous mes sens sont émus.

MADAME DE NORVILLE

Mon mari se plaindra.

MADAME DE NORVILLE

Comment ?

CALLIDÈS, avec un sourire

Vous êtes faible encor.

MADAME DE NORVILLE

J'y songerai.

CALLIDÈS, recommençant à sourire

Suivez votre raison, et craignez votre coeur.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Dorci père, Madame de Norville.

DORCI PÈRE

Hem ! Ne voilà-t-il pas de leurs mots emphatiques ! Quoi que puissent conter ces bavards dogmatiques, Le monde ira sans eux : leur système, leur goût, Et leur prose, et leurs vers n'y feront rien du tout. Et puis, de ces objets croit-on qu'ils s'entretiennent ? Que tout soit renversé ; mais que vos soupers tiennent : Ils en riront d'autant. J'ai vu dans leurs propos, Qu'ils sentent pour leur compte et les biens et les maux. Quant aux autres, néant... Ah çà, quittons les nues, Les hautes régions ne me sont pas connues ; Descendons aux devoirs plus rapprochés de nous. Soyez douce, indulgente ; en un mot, soyez vous. Je vous vis autrefois, tout aussi raisonnable, Et votre esprit, moins grave, en était plus aimable. Envoyez promener tous vos êtres pensants, Et leurs beaux entretiens, parfois vides de sens. Mariez votre fille avec mon fils qui l'aime ; Cet hymen leur convient, il convient à vous-même. Norville a de l'humeur, ces noeuds vont la calmer ! Et ces deux chers enfants, comme ils vont vous aimer ! Vous verrez leur bonheur, leurs transports, leur ivresse. Tenez, d'avance, moi, j'en pleure de tendresse. Ensemble nous vivrons comme d'anciens amis, Sans gêne, sans débats, surtout sans beaux esprits. Laissons-les tous, courant après quelques bluettes, Importuner l'État de leurs doctes sornettes. Nous, songeons au solide ; il faut tenir aux siens. Je crois qu'on n'est heureux, qu'à force de liens. Vos gens les rompent tous ; je veux qu'on les resserre. De leur sublimité nous avons bien à faire ! Il nous faut du bonheur, rien qui soit compassé, Et des plaisirs, surtout, pour un âge avancé.

SCÈNE III. Les mêmes, un Valet apportant une lettre.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Madame de Norville, Callidès.

CALLIDÈS

Allons, remettez-vous. Vous savez tout entendre, et l'on peut tout vous dire. Le célèbre Uranis vient encor de m'écrire Une lettre pour Stell, l'autre, contre Damis. Il fait même au-delà de ce qu'il a promis. Pour l'intérêt commun tout veut qu'on l'aiguillonne : Je tiens les clefs du Temple, il en est la colonne. Vieilli sous les lauriers, et courbé sous leur faix, Lassant la Renommée, à force de succès, Pour nous, de son crédit, il faut bien qu'il dispose, Et que sa gloire, au moins, nous serve à quelque chose. Presque tous les dix jours, d'après mon gazetin, Il prononce, en riant, les arrêts du Destin. De mes intentions il veut que je l'instruise : Mon coeur forge les traits ; son esprit les aiguise. Grâce à moi, l'enchanteur est partout notre appui : Il a l'air de régner, et nous régnons par lui. Quel plaisir d'exercer son âme bienfaisante ! Nous dressons le théâtre où lui seul représente. Sa main, pour nous guider, tient encor le flambeau, Et notre autel s'élève au bord de son tombeau. C'est ainsi que j'emploie, au service des nôtres, La bassesse des uns, et la grandeur des autres. Les hommes... j'en rougis, tenez, sans tout cela, On ne finirait rien avec ce troupeau-là. Aussi, tous ces ressorts entrent dans mon système.

Montrant les deux lettres.

Voici l'apothéose, et voici l'anathème.

Gazetin : Terme vieilli. Petite gazette. Les gazetins sont ordinairement manuscrits. [L]

Anathème : Personne exposée publiquement à la malédiction par l'autorité ecclésiastique. [L]

MADAME DE NORVILLE

Comment ? Qui donc ?

SCÈNE VI. Hortense, Finette, les mêmes.

SCÈNE VII. Hortense, Finette.

FINETTE

Essayez.....

HORTENSE

Laisse-moi.

FINETTE, prenant le livre

C'est de la poésie, Rimée encor.

HORTENSE

Finis.

FINETTE, riant et observant Hortense

Eh mais ! Écoutez donc...

FINETTE

Madame est son Hébé... ce titre est légitime.

Hébé : Déesse de la jeunesse. Fig. Une jeune et jolie femme, particulièrement celle qui offre à boire dans un repas. [L]

FINETTE

Qu'on n'entend rien à ces madrigaux-là.

Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]

SCÈNE VIII. Dorci fils, les mêmes.

HORTENSE

Finette ?

FINETTE, les séparant

Ils n'y manqueraient pas.

Ils sortent. Finette reste.

SCÈNE IX. Les Proneurs, Finette.

BROUSSIN, la lorgnant

Une taille à la grecque !

FINETTE, s'en allant

Miséricorde ! Il lorgne !

FINETTE, à part, et en s'en allant

Il faut que je leur joue un tour de mon métier.

BROUSSIN, la lorgnette à la main, la suit jusques dans la coulisse.

SCÈNE X. Les mêmes, excepté Finette.

BROUSSIN

Et_fugit.

Et fugit : le temps fuit.

SCÈNE XI. Dorci père, entrant tout bouffi de colere ; Les mêmes.

CALLIDÈS, avec un rire dédaigneux

Il faut donc...

DORCI PÈRE

Être juste. Oui, sans trop différer, Je vous laisse un instant pour en délibérer.

Il sort, les Prôneurs se moquent de lui. Il se retourne avec fureur, et ils reprennent l'air sérieux.

SCÈNE XII. Les mêmes, excepté Dorci père.

VERSAC

Bon.

SCÈNE XIII. Finette, les mêmes.

DURCET

Quoi ?

VERSAC

Ciel !

CALLIDÈS

Qu'entends-je ?

Finette s'enfuit.

SCÈNE XIV. Les mêmes, excepté Finette.

DURCET

Un atome, avoir cette impudence ! Il faudra châtier cet excès d'insolence.

Atome : Fig. Extrême petitesse de certains corps relativement à d'autres. [L]

CALLIDÈS, avec la plus grande aigreurs

Si ce bourreau d'Auteur allait être applaudi !

SCÈNE XV. Furet, les mêmes.

CALLIDÈS

Nous ?

BROUSSIN, voyant que Furet s'échauffe

Fort bien !

CALLIDÈS

Hé bien ?

CALLIDÈS, tranquillement

Ils le seront.

VERSAC

Achevez.

CALLIDÈS

Comment ?

CALLIDÈS

Tout.

BROUSSIN, derrière

Marchons.

SCÈNE XVI et DERNIÈRE. Monsieur et Madame de Norville, Hortense, Finette, Dorci père, et Dorci fils, Forlis.

MADAME DE NORVILLE

Qui ? Vous !

MADAME DE NORVILLE, embrassant son mari

Tout comme il vous plaira : décidez.

MADAME DE NORVILLE, à Forlis qu'elle aperçoit

Vous, Monsieur, vous ici !

1 353 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica