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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Femme Industrieuse

Dorimond· imprimée en 1661· 680 vers· 6 personnages

Personnages

  • ISABELLE, femme du Capitan
  • LE CAPITAN
  • TRAPOLIN, valet du Capitan
  • LÉANDRE, Amante d'Isabelle
  • LE DOCTEUR, précepteur de Léandre
  • COLINETTE
Monsieur,

À MONSEIGNEUR DANGLURE

S'il fallait proportionner les offrandes que l'on vous fait à la grandeur de votre mérite, on ne vous en ferait jamais, et je n'aurais pas eu la témérité de vous faire don de ce petit ouvrage : sur cette assurance, et dans la connaissance que j'ai de votre générosité, et de la beauté de votre âme, j'ai pris le liberté de vous le présenter ; si vous jetez les yeux sur la hardiesse que je prends, considérez aussi, MONSIEUR, que vos attirez les coeurs de tout le monde par votre bel esprit, par la douceur de votre accueil et votre conversation, et qu'on ne se peut défendre de vous le témoigner, et de s'honorer de la glorieuse qualité,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

DORIMONT.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Le Capitan, Isabelle.

ISABELLE

Mari.

LE CAPITAN

Qui valà ?

LE CAPITAN

Et pour qui ?

ISABELLE

Pour mari.

SCÈNE III. Trapolin, Isabelle, Capitan.

LE CAPITAN

C'est mari.

TRAPOLIN

Je suis pire qu'un suisse, Je méconnais mon maître en lui rendant service, Morbleu retirez-vous.

Suisse : valet qui gardait l'entrée d'une maison, homme de maison, portier.

LE CAPITAN

Extrait de ma valeur et de mes actions, Toi qui m'a vu dompter cent mille nations, Ton courage me plaît, je ne suis plus en peine, Tu garderas ma femme en brave capitaine ; Ainsi qu'un gros jambon, couvre toi de lauriers, Je m'en vais mettre au jour d'autres exploits guerrier : Certain petit état nommé Coquetterie ; Gouverné par un roi nommé Galanterie, Attaque incessamment mariage et maris, Et de leur République, il poursuit les débris, N'aime que le désordre, et rien que l'inconstance, Et moi, j'en veux en réprimer l'insolence, Je vais premièrement dans l'île des coquets Les vaincre, et mes goujats mangeront leurs poulets. Puis j'irai massacrer tous les peuples de tendre De leur coeur amoureux jeter au vent la cendre Villages, villes, bourgs, bourgades et châteaux De chansons, billets doux, stances et madrigaux Seront de mes soldats traités d'étrange sorte Ils en feront carnage, ou le diable m'emporte. Les soupirs, les sanglots, les plaintes à leur tour Par mes ordres verront avorter l'art d'amour, Doux regard pourrais bine en prendre la défense ; Suivi d'inquiétude et de persévérance ; Mais je veux que soupçon leur coupe le chemin C'est un chef admirable, il est homme de main, Protestations, sois, feu déclaré, visite, Larmes, vers amoureux, entreprise, conduite, Ces pays-là seront is à feu comme à sang, Sans que l'on ait regard à mettre ni rang : Enfin je reviendrai vainqueur et plein de vie, Du royaume orgueilleux de la Coquetterie. Je veux que les maris me doivent leur bonheur M'élèvent un trophée en superbe vainqueur : Le mariage enfin est une République, Qui doit durer malgré tout l'aristocratique, L'empire des Coquets est trop grand ma foi Je veux que leur débris ne se doive qu'à moi.

Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]

SCÈNE IV. Le Docteur, Léandre.

LE DOCTEUR

Et finissant mon souhait Veux-tu que Cicéron te donne ici le fouet ? Ou que voyant ta tête, une tête de mule, Cet orateur du moins te donne la férule.

Férule : Petite palette de bois ou de cuir avec laquelle on frappe les écoliers dans la main. [L]

LE DOCTEUR

Et que Sinecius, D'un coup de poing te mette au chemin des vertus ; Veux-tu qu'Anaximandre en de doctes manières Te vienne ici donner mille coup d'étrivières.

Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

LE DOCTEUR

Veux-tu que les Mauraux Te donnent mille coups, te mettent en morceaux ; Que Sénèque t'applique avec une sentence Un soufflet qui t'apprenne à quitter l'insolence.

Mauraux : On peut estimer sans certitude qu'il s'agit du mot marauds ; pas de référence trouvé à un Mauraux.

Sénèque : (le Philosophe) né à Cordoue en l'an 3 de J.C., étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau. Son talent oratoire avait donné ombrage à Caligula, il quitta la carrière pour s'adonner à la philosophie. (....) A la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. (...) Nous avons un grand nombre de d'écrits philosophiques de Sénèque. (...) Partout il prêche la morale le plus sévère et enseigne surtout le mépris de la mort. (...) On a sous le nom de Sénèque dix tragédies. [B]

LÉANDRE

Docteur n'est-il pas temps que je quitte l'école, En passant je verrai Cujas et Barthole ; Mais aussi j'irai voir et fort assidûment ; Les dames, compagnie, et je ferai l'amant.

Cujas : Jurisconsulte français, brillant représentant de l'École historique du droit romain.

Barthole : Célèbre jurisconsulte, né en 1313 en Ombrie, enseigna le droit à Pise et à Pérouse. Barthole est le premier qui a fait des commentaires suivis sur toutes les parties du texte. [B]

LE DOCTEUR

De femme ?

SCÈNE V. Isabelle, Trapolin armé.

TRAPOLIN

Je parlerai.

SCÈNE VI. Le Docteur, Isabelle.

SCÈNE VII. Léandre, Le Docteur.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Léandre, Trapolin armé à la porte, Isabelle à la fenêtre.

LÉANDRE, à sa dame

Miracle de nos jours, admirable sujet d'estime, trésors de perfections, divinité visible, j'éprouve en ce moment que vous voir et devenir votre captif est une même chose : que de vous connaître et vous aimer, sont deux actes inséparables, et qu'il est constant qu'on ne peut plus vivre que pour vous, quand on s'est trouvé assez heureux pour vous connaître ; vous m'avez fait une grâce dont je m'avoue indigne ; car j'ai fort bien compris que vous me désirez à votre service, je vous consacre ma vie ; et pour vous faire un serment solennel, je jure par vous-même que tant qu'elle durera, je serai tout vôtre. Les dieux ne doivent point parler aux mortels, ils ont des façons muettes pour s'expliquer, usez-en de même, vous pouvez d'un regard m'apprendre si vous souhaitez que je continue à vous servir. Si vous m'aimez, et si vous désirez que je vous aime toujours.

Elle lui fait signe, et lui témoigne qu'elle l'aime.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Léandre, Colinette.

COLINETTE

Tredame vous ardez plus qu'une ardente forge, Laissez moi, laissez moi, que me voulez vous donc ?

Tredame : Jurement des femmes dans l'ancienne comédie ; abréviation de Notre-Dame. [L]

Arder : Brûler. [L]

COLINETTE

Diable de suborneur, allons tu n'est pas sage ; On ne peut toucher là que par le mariage : Jeunes filles croyez que tous les cajoleurs, Sont tous des inconstants, des fourbes, des menteurs, On mène à billets doux, et puis à sérénades, De là vont à visite, à Bal, à promenades ; Et c'est là qu'on ne prend comme glue à moineaux Dedans le trébuchet de nos godelureaux, Avec tout cela je t'aime mon beau Léandre.

Vers 373, on lit monneaux dans le texte original.

Trébuchet : Fig. Prendre quelqu'un au trébuchet, l'amener par adresse à faire une chose qui lui est désavantageuse ou désagréable. [L]

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

COLINETTE, seule

Il est joli ma foi, Va fripon, va pendard, morveux, Jean_de_Nivelle, Il t'appartient vraiment d'avoir l'âme cruelle, D'avoir de la rigueur et de la cruauté, Sans doute vous verrez qu'il était dégoûté ; Nous somme fort mal faite et beaucoup déchirée, Encor un coup fripon, va chercher ta denrée, Monsieur de crique-nique, escroc, et frelampier, Maraud, croquant, fripon, pied-gris, pied plat, plat-pied, Va je ne t'aime plus, mon âme est enragée, Je te ferai périr, et je mourrai vengée : Hélas, je l'aime encor et je mourrai d'ennui, Allons dans un désert pour nous plaindre de lui.

Nivelle, Jean de : né en 1423, embrassa le parti du Duc de Bourgogne et refusa de marcher contre ce prince, malgré les ordres de Louis XI. (...) et devenu en France un objet de haine et de mépris et le peuple lui donne le surnom injurieux de "chien". [B] syn. de traître méprisable.

Frelampier : Terme populaire et vieilli. Homme de peu et qui n'est bon à rien. [L]

Nique : Mocquerie, mépris qu'on fait de quelqu'un par quelque geste qui en donne témoignage, et particulièrement en haussant ou secouant le menton. [F]

SCÈNE XII.

SCÈNE XIII. Trapolin, La Docteur, Isabelle.

SCÈNE XIV. Le Docteur, Léandre.

SCÈNE XV.

ISABELLE, à la fenêtre

Il a mis le billet, prenons le pour le lire, Il a fort bien compris qu'il me devait écrire.

Elle lit le billet.

Je suis un esclave soumis Dessous le joug de votre empire, Et je dirai s'il m'est permis Que pour vous seule je respire, Et que jusqu'aux Enfers Je porterai vos fers.

Je reçois votre présent, parce que je paraîtrai trop vain en le refusant : Mais sachez que mon amour s'irrite un peu de ce que vous lui voulez donner des liens dorés ; si vous aviez ce dessein, il ne fallait me donner que trois noeuds de vos cheveux, je suis trop généreux pour en recevoir d'autres, et je reçois ces quatre cent pistoles que pour vous plaire, et pou vous faire voir que je fais tout ce qui vous plaît ordonner à votre Léandre.

Que son style est galant, il est indispensable De lui rien refuser, il est par trop aimable, Trouvons donc le moyen qu'il vienne en maison.

SCÈNE XVI. Isabelle, Trapolin.

ISABELLE

Là ? C'est une oraison Merveilleuse à calmer un peu d'inquiétude, Pour apaiser l'aigreur du tourment le plus rude.

Oraison : Terme de grammaire. Assemblage de mots construits suivants les règles de la grammaire. Dans le langage didactique, ouvrage d'éloquence composé pour être prononcé en public. [L]

SCÈNE XVII. Le Docteur, Isabelle.

SCÈNE XVIII. Léandre, Le Docteur.

SCÈNE XIX.

LE CAPITAN

Mari couvert de gloire, Mari, mari qui vient d'emporter la victoire, Mais écoute, je vais te faire le portrait, Du plus âpre combat qui jamais se soit fait, Et jamais Atropos avec sa pâle trogne, Ne reçut tant de gloire, et n'eût tant de besogne, Aussitôt que je fus dans le camp des maris, Dont je fus général, l'ennemi fut surpris, Il se met en bataille, et nous veut reconnaître, Je mets l'ordre partout et le voyant paraître, Je le vais recevoir avec quatre escadrons, De jaloux irrités conduits par les soupçons, Chefs assez redoutés dans l'armée ennemie, Et dont l'âme jamais ne parut endormie ; Là, nous nous attaquons avec tant de fierté, Que la victoire va d'un et d'autre côté ; Je vole à l'aile droite, et je cours à la gauche, Je frappe incessamment, comme un pré je la fauche, Et pour tôt achever, courant de rang en rang, Pour les noyer je fais une mer de leur sang. J'admirai la valeur de quelques Alcovistes, Je leur criai quartier, ainsi qu'aux Ruellistes, Ils n'en voulurent point, et j'aimai leur valeur, Et ne dédaignai pas d'en être le vainqueur, Le régiment constant fit merveille, fit rage, L'inconstant prit la suite, et manqua de courage, Les blondins tout d'un coup nous lâchèrent le pied, Et les voyant sans coeur, ils me firent pitié, La fortune partout nous fit craindre dans l'âme : Mais comme la victoire est une sage femme, Elle se vient ranger du côté des maris, Me fit maître du camp, et nous donna le prix, Maris ne craignez plus, vivez sans jalousie, J'ai conquis le pays de la Coquetterie.

Atropos : L'une des trois Parques qui tenaient les ciseaux qui coupaient le fil de la vie des hommes.

Alcovistes : Nom donné chez les précieuses à celui qui remplissait l'office de chevalier servant, et qui les aidait à faire les honneurs de leur maison et à diriger la conversation ; ainsi dit de l'alcôve contenant la ruelle où les précieuses recevaient. [L]

Ruellistes : Terme péjoratif qui définit une personne fréquentant les ruelles, c'est à dire les salons et chambres de précieuses.

SCÈNE XX. Isabelle à la fenêtre, Léandre, Trapolin, La Capitan.

LE CAPITAN

Et qui le doit savoir malheureux, misérable, Je devais tout occire quelque dariolet Qui n'aura pas osé me prêter le collet, Qui se sera sauvé comme un poltron infâme, En trahison sera venu trouver ma femme, Voilà le fort surpris malgré le qui-vala, Aux armes Trapolin.

Dariolette : Suivante qui a la confidence de sa maîtresse. Ce mot est tiré de l'Amadis. [F] Le masculin n'est pas attesté par Furetière.

Collet : Partie de l'habillement qui joint le cou, qui se met autour du cou. En ce sens on appelle Petit collet, un homme qui s'est mis dans la réforme, dans la dévotion, parce que les gens d'église portent par modestie de petits collets, tandis que les gens du monde en portent de grands ornés de points et de dentelles.

ISABELLE, à la fenêtre

Comment sortirez vous.

LE CAPITAN, voyant sortir un fantôme

Qu'avez-vous ? Qu'avez-vous ? Mais que vois-je ?

TRAPOLIN

Ah ! Le Diable est chez nous, C'est bien pis qu'un amant, mon âme est effrayée, Et la frayeur a fait de la galimafrée, Dans mes chausses, l'esprit ayez pitié de moi, À vos genoux je suis très soumis par ma foi.

Galimafrée : Ragoût composé de plusieurs restes de viandes. Ce mot se dit figurément et bassement d'un discours, d'un ouvrage fait de plusieurs parties différentes, qui le rendent obscure, et embrouillé. [F]

LÉANDRE, au Capitan

Et vous.

TRAPOLIN

Empêchez-le.

LÉANDRE, voulant embrasser Trapolin

Mon cher.

680 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica