Comédie en prose· Pièce d'un Acte
Arlequin Roi des Ogres
Représenté par la troupe du Sieur Francisque à la Foire Saint-Germain 1720.
Personnages
- ARLEQUIN
- ADARIO, ogre
- SASTARETSI, ogre
- PIERROT, cuisinier du roi des Ogres
- DEUX MARMITONS
- LE POURVOYEUR
- UNE FRANÇAISE
- UNE CIRCASSIENNE
- SCARAMOUCHE
- PLUSIEURS GRIVOIS
- TROUPE D'OGRES ET D'OGRESSES
- DANSEURS ET DANSEUSES DE L'OPÉRA DE PARIS
- UN CHAT SAUVAGE
ARLEQUIN ROI DES OGRES
Le théâtre représente une île, des rochers et des arbres dans les ailes, et dans le fond une mer agitée, dans laquelle on voit Arlequin qui s'efforce de gagner le rivage, à l'aide d'une planche qu'il tient.
SCÈNE I.
ARLEQUIN, seul
Il prend terre et après s'être secoué comme un barbet qui sort de l'eau, il dit :
Grâces au ciel, me voici échappé du naufrage. J'ai été plus heureux que mon ami Scaramouche, qui aura sans doute été englouti dans les flots. Mais que dis-je, plus heureux ? Je suis peut-être dans une île déserte, où je vais périr par la faim, si quelque bête féroce ne la prévient en me dévorant.
Il regarde avec inquiétude de tous côtés.
Hoïmé ! Il me semble que j'en vois courir là-bas quelques-unes.
Il jette les yeux sur une peau de chat sauvage qui est étendue sur un arbrisseau, ce qui lui fait faire quelques pas en arrière.
Ahi ! Ahi ! Ahi ! Qu'est-ce que c'est que cela ? Voyons un peu.
Il se rapproche en tremblant, prend la peau et l'examine.
Je crois que c'est la peau d'un tigre ou d'un chat sauvage. Parbleu ! Cela m'inspire une bonne idée. J'ai envie de me couvrir de cette peau. Les animaux me prendront pour un animal et comme ce ne sont pas des hommes, ils respecteront leur semblable.
Il se couvre de la peau.
SCÈNE II. Arlequin, Un chat sauvage.
À peine Arlequin s'est-il revêtu de la peau, qu'il voit descendre du haut d'un rocher un gros chat sauvage qui, l'apercevant aussi, vient à lui.
ARLEQUIN, effrayé
O poveretto mi !
Ô pauvre de moi (Ialien)
LE CHAT
Miaou, miaou, miaou.
ARLEQUIN, bas
Il faut que je le flatte.
Il va au-devant du chat et lui dit d'une voix caressante :
Mini, mini, mini.
LE CHAT, caressant Arlequin
Miaou, miaou.
ARLEQUIN
Ah, morbleu ! C'est apparemment une chatte en chaleur qui me prend pour son mâle.
Haut.
Vous vous adressez mal, ma pauvre minette.
Le Chat flaire Arlequin, qui le flatte en lui passant la main sur la tête et sur le dos. La bête dresse la queue comme font les chats en pareille occasion. Elle fait ensuite quelques cabrioles qu'Arlequin imite. Après quoi, ils grimpent tous deux sur un grand arbre, où ils font plusieurs tours de passe-passe.
SCÈNE III. Arlequin, Le Chat, Adario, Sastaretsi, Ogres armés de fusils.
ADARIO, à demi-voix
Le chat sauvage que nous poursuivons doit être ici.
LE CHAT
Miaou, miaou.
SASTARETSI, bas
Je l'entends.
ADARIO
En voilà deux. Tire sur celui qui est le plus élevé, moi je vais tuer l'autre.
Les deux Ogres couchent en joue l'un le chat, et l'autre Arlequin.
ARLEQUIN, les apercevant
Attendez, attendez. Ne tirez point !
SASTARETSI
Quel prodige ! Des chats qui parlent !
ADARIO
Ne tirons pas.
Arlequin descend de l'arbre, et vient caresser les Ogres. Le chat saute à terre et se sauve.
SCÈNE IV. Arlequin, Adario, Sastaretsi.
ADARIO
L'aimable bête ! Elle est tout apprivoisée.
SASTARETSI
Parbleu, voilà un joli animal !
ARLEQUIN, se dressant sur ses jambes
Animal vous-même. Apprenez que je ne suis chat que par bénéfice d'inventaire.
ADARIO
Ah, c'est un homme !
ARLEQUIN
Dame oui, je suis homme, et homme d'un rude appétit.
SASTARETSI
Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Et par quelle aventure vous trouvez-vous dans notre île ?
ARLEQUIN
Je m'appelle Arlequin, Chevalier d'industrie. Je viens de Paris. J'en étais parti avec deux cents jeunes gens d'élite, tant mâles que femelles, que la police avait choisis par prédilection pour aller fonder d'honnêtes familles au Mississippi. On nous avait embarqués à la Rochelle ; et il y avait un mois que nous voguions à souhait, lorsqu'il s'est tout_à_coup élevé un vent de tous les cinq cent mille diables qui a renversé notre vaisseau cul par-dessus tête.
Il imite le sifflement des vents.
Quand j'ai vu cela, j'ai vite empoigné une planche...
Il se jette sur Adario et le serre étroitement.
Chevalier d'industrie : Fig. homme qui vit d'expédients, escroc.
ADARIO
Ahi ! Ahi ! Vous me faites mal !
ARLEQUIN
Je vous demande pardon, Monsieur, c'est que j'avais peur de manquer la planche.
SASTARETSI
Hé bien ?
ARLEQUIN
Je me suis donc saisi de cette planche ; je me suis mis à califourchon dessus, et aussitôt me voilà à piquer des deux.
Il imite un écuyer qui excite un cheval à galoper.
Cette chienne de monture faisait des courbettes comme un cheval de l'Académie, et avait un dos tranchant qui m'a tout écorché certain endroit...
ADARIO, riant
Ha, ha, ha, ha !
SASTARETSI, riant aussi
Hé, hé, hé, hé !
ARLEQUIN
Ho, ho, ho, ho ! Vous n'y êtes pas ! Ma plus grande peine a été de me défendre contre des monstres marins qui sont venus m'insulter sur la route. Je voyais de gros merlans qui me voulaient manger les jambes, mais à grands coups de batte, je vous les coupais en deux : paf, paf !
En même temps, il donne des coups de batte sur l'estomac des Ogres.
ADARIO
Tout beau, tout beau !
SASTARETSI
Doucement, s'il vous plaît ! Je ne suis pas un merlan.
ARLEQUIN
Excusez, messieurs, je croyais y être encore. Enfin, après avoir lutté plus de vingt-quatre heures contre la mer et les poissons, j'ai pris terre en cet endroit, où j'ai trouvé cette peau que j'ai endossée, pour me mettre à couvert de la dent meurtrière des bêtes.
ADARIO
Nous sommes ravis, Seigneur Arlequin, que vous soyez hors de péril.
ARLEQUIN
J'ai satisfait votre curiosité, je vous prie de contenter la mienne. Dans quel pays suis-je ici ?
ADARIO
Dans le royaume d'Ogrélie. Et vous ne pouviez y arriver plus à propos.
ARLEQUIN
Pourquoi cela ?
ADARIO
Je vais vous le dire. Nous avons perdu notre roi. Les principaux de la nation se sont disputé la couronne, et pour les accorder et pour prévenir une guerre civile, il a été arrêté dans une assemblée du peuple que l'on mettra sur le trône le premier étranger qui abordera ici. Par conséquent, c'est vous qui devez être notre roi.
ARLEQUIN
Oui-dà. Prenons toujours cela, en attendant mieux.
ADARIO, à SASTARETSI
Sastarestsi, courez vite aux cabanes. Publiez que nous avons un étranger, et que chacun se prépare à le recevoir.
ARLEQUIN
Ne perdez point de temps.
Sastaretsi sort.
SCÈNE V. Arlequin, Adario.
ADARIO
Vous allez voir avec quelle pompe et quelle cérémonie on va vous élever à l'Empire.
ARLEQUIN
J'aimerais mieux qu'on ne fît pas tant de façons, et qu'on me donnât vite à manger.
ADARIO
C'est par où nous commencerons.
ARLEQUIN
Vous ferez fort bien, car les cérémonies sont mortelles dans l'état où je suis.
ADARIO
Vous ne mourrez pas de faim dans un pays où l'on ne vit que pour bien manger et bien boire.
ARLEQUIN
Cela est de mon goût. Je vous proteste que vous aurez en moi un souverain digne de ses sujets.
ADARIO
Je juge à votre air que vous ne pouviez mieux tomber.
ARLEQUIN
Mais, dites-moi un peu, comment s'appellent ici les hommes ?
ADARIO
Ogres.
ARLEQUIN
Voilà un mot bien baroque. Et les femmes ?
ADARIO
Ogresses.
ARLEQUIN
Ogresses ! Les vilains noms ! Mais à cela près, sont-elles jolies ?
ADARIO
Toutes charmantes.
ARLEQUIN
Nous verrons cela tantôt...
En cet endroit, on entend un son de fifres et de tambours de basque, mêlé de cris de joie et des paroles suivantes, chantées par plusieurs ogres.
ARLEQUIN
Qu'entends-je ? Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils crient des ragoûts.
ADARIO
Ce sont vos peuples qui viennent vous reconnaître pour leur roi.
SCÈNE VI. Arlequin, Adario, Troupe d'ogres.
Ils arrivent tous en dansant et en chantant.
CHOEUR D'OGRES
Holà, lala, leraguïou ! Holà, leraguïé ! Holà, lala, leraguïou ! Holà, lala, leraguïou !ARLEQUIN, les contrefaisant
Holà, lala, leraguïou !Les Ogres se prosternent devant Arlequin. Ensuite ils se rangent en deux files, accroupis, ayant les coudes sur les genoux, et les deux poings sous le menton. Un vieillard s'avance et présente à genoux une couronne à Arlequin, qui fait ses lazzis.
LE VIEUX OGRE
Nimackoaula, Kir Okima !ARLEQUIN
Kir Okima. Que diable est-ce que cela signifie ?
Okima : Nom donné au chef en langue algonquine, parlée par le peuple Algonquin de l'Est du Canada.
ADARIO
Cela veut dire : nous te saluons, roi !
ARLEQUIN
Oh ! Messieurs mes Sujets, je suis bien votre serviteur.
ADARIO, aux Ogres
Chichinta, nimita.
Tous les Ogres se lèvent, et dansent autour d'Arlequin en chantant plusieurs fois ces deux mots.
CHOEUR
Chichinta, nimita.
ARLEQUIN, les imitant
Chichinta, nimita.
Après quoi, il lève sa batte et dit.
En voilà assez, en voilà assez. Allons dîner à cette heure.
Les Ogres prennent ARLEQUIN et le mettent sur un brancard porté par quatre hommes. L'orchestre joue une marche, les Ogres défilent deux à deux en poussant de grands cris de joie. La marche est fermée par des Ogres qui portent des massues. Le théâtre change, et représente une campagne où il y a plusieurs cabanes entourées d'arbres étrangers.
SCÈNE VII. PIERROT en cuisinier, DEUX MARMITONS.
PIERROT, à un des marmitons
Ho çà, Fouille-au-pot, allez avertir le Pourvoyeur que nous avons un nouveau roi qu'il faut régaler. Dites-lui qu'il graisse ses bottes, et se prépare à aller chercher de la chair fraîche.
PREMIER MARMITON
Où voulez-vous qu'il aille à la provision ? En Espagne ?
PIERROT
Non. Je n'ai pas été content de l'Espagnolette qu'il apporta l'autre jour. Elle sentait trop l'ail et la ciboule.
SECOND MARMITON
Ira-t-il en Hollande ?
PIERROT
La chair y est trop molle.
PREMIER MARMITON
En France ?
PIERROT
La marchandise y est bien mêlée. Et il y a longtemps que nous n'avons rien mangé de bon de ce pays-là.
SECOND MARMITON
Cela est vrai.
PIERROT
La chair n'y est pas mauvaise quand on sait la choisir ; mais nous avons un Pourvoyeur qui n'y entend rien.
PREMIER MARMITON
Il croyait pourtant vous donner un friand morceau, quand il vous apporta dernièrement ce petit-maître.
PIERROT
Il n'avait que la peau et les os. Il était si sec que je le pris d'abord pour un poète.
SECOND MARMITON
Et cette grosse Parisienne qui pesait six cents ?
PIERROT
C'était une baleine dont nous n'avons pu tirer que de l'huile.
PREMIER MARMITON
Vous souvenez-vous de ce procureur que vous mîtes à la daube ?
PIERROT
Le diable de ragoût ! Il était si dur, qu'après avoir bouilli deux fois vingt-quatre heures, quatre chasseurs affamés n'en purent tirer parti.
SECOND MARMITON
Quel bruit est-ce que j'entends ?
PIERROT
C'est sans doute le roi qui arrive. Courez vite au Pourvoyeur. Qu'il vienne ici. Sa Majesté ogrienne lui dira elle-même ce qu'elle veut manger.
SCÈNE VIII. Pierrot, Arlequin, Adario, Troupe d'ogres.
ADARIO
Seigneur, voilà votre cuisinier. Vous n'avez qu'à lui ordonner ce qu'il vous plaira.
ARLEQUIN, à Pierrot
Qu'as-tu à me donner à dîner, mon ami ?
PIERROT
Je n'ai, ma foi, rien du tout.
ARLEQUIN
Bonne chienne de cuisine ! Hé, va-t'en dans le poulailler, animal. Fais main basse sur tout ce que tu trouveras. Prépare vite une matelote de dindons, mets-moi un cochon de lait à la crapaudine.
Crapaudine : Manière d'accommoder les pigeons qui consiste d'abord à les fendre, les élargir et les aplatir, de telle sorte que, tout déformés, on a pu les comparer à des crapauds. Pigeons à la crapaudine.
ADARIO
Nous voulons vous donner quelque chose de meilleur. Votre Grand Pourvoyeur va se rendre ici.
ARLEQUIN
Qu'est-ce que c'est que ce Pourvoyeur ?
ADARIO
C'est le premier officier de la Couronne.
PIERROT
Le voici.
SCÈNE IX. ArlequiN, Pierrot, Adario, Troupe D'Ogres, Le Pourvoyeur.
Le Pourvoyeur est un géant qui a deux grandes bottes de sept pieds de haut. Il passe précipitamment par-dessus la tête d'Arlequin, qui tombe d'effroi.
ARLEQUIN
Miséricorde ! Je suis perdu !
PIERROT
Qu'avez-vous ?
ARLEQUIN, se relevant
Quel diable d'escogriffe !
PIERROT
C'est un grand dépendeur d'andouilles que ce drôle-là.
ADARIO
Grand Pourvoyeur, allez vite chercher pour le roi quelque morceau qui soit digne de sa bouche.
LE POURVOYEUR
Mi.
PIERROT
Que ça soit bien délicat.
LE POURVOYEUR
Oui.
ADARIO
Quelque chose de frais et de dodu.
LE POURVOYEUR
Ita.
PIERROT
Qui soit jeune et tendre.
LE POURVOYEUR
Ja.
PIERROT
Que Sa Majesté en puisse lécher ses doigts.
LE POURVOYEUR
Outôs.
ARLEQUIN
Et dépêchez-vous surtout.
LE POURVOYEUR
Signor, si.
ADARIO
Qu'ordonnez-vous qu'il apporte ?
ARLEQUIN
Hé, morbleu, qu'il apporte ce qu'il voudra. Je mange de tout. Mais qu'il ne perde point de temps.
ADARIO
Allez-vous-en promptement en Europe et revenez chargé de provisions.
Le Pourvoyeur part subitement. Pierrot le suit.
SCÈNE X. ARLEQUIN, ADARIO, TROUPE D'OGRES.
ARLEQUIN
Que le diable vous emporte avec votre Pourvoyeur. Aller chercher mon dîner en Europe !
ADARIO, souriant
Là, là, Seigneur. Ne vous impatientez pas.
ARLEQUIN, tapant du pied
Mais, ventrebleu ! Je serai mille fois mort de faim avant qu'il soit revenu !
ADARIO
Oh, que non ! Vous ne connaissez pas encore le mérite de votre Pourvoyeur. Il a les bottes de sept lieues.
ARLEQUIN
Qu'appelez-vous les bottes de sept lieues ?
ADARIO
Ce sont ces fameuses bottes dont il est fait mention dans l'histoire des fées.
ARLEQUIN
Comment donc ?
ADARIO
Votre Pourvoyeur fait avec ces bottes-là sept lieues par enjambées, et franchit d'un saut la mer la plus large.
ARLEQUIN
Cela n'est pas possible !
ADARIO
Pardonnez-moi. Il parcourt les quatre parties du monde trois ou quatre fois par jour. Aussi parle-t-il toutes sortes de langues.
ARLEQUIN
Malepeste ! La bonne paire de bottes !
ADARIO
Elles nous sont fort nécessaires, puisque, par leur moyen, ce géant, qui est doué d'une force extraordinaire, nous apporte toutes les choses dont nous avons besoin.
ARLEQUIN
Rien n'est plus commode.
ADARIO
Tenez. Le voilà déjà de retour.
SCÈNE XI. Arlequin, Adario, Troupe d'Ogres, Pierrot, Le Pourvoyeur, Une Jeune Française.
LE POURVOYEUR, amenant la jeune Française
Chair fraîche ! Chair fraîche !
ARLEQUIN
Ha-ha ! Peste ! Quel voyageur ! Mais que m'apportes-tu là ?
LE POURVOYEUR
C'est une jeune fille que je viens de prendre à Paris.
ARLEQUIN
Elle est, ma foi, toute mignonne. Tu as commencé par le moins pressé, mon ami, mais n'importe. Avancez, ma poulette.
LA FRANÇAISE, pleurant
Ah ! Ah ! Ah !
ARLEQUIN
Ne pleurez pas, ma petite. Je ne suis pas si diable que je suis noir.
LA FRANÇAISE
Ma chère mère !
ARLEQUIN
Taisez-vous, mon trognon. Vous la reverrez bientôt. En attendant, nous vous ferons bonne chère, nous vous donnerons des bonbons.
PIERROT
Hé bien, seigneur, voulez-vous qu'on vous l'habille tout à l'heure ?
ARLEQUIN
Hé, n'est-elle pas habillée, benêt ?
À Adario.
Elle est à manger !
ADARIO
Cela sera exquis.
PIERROT
À quelle sauce souhaitez-vous que je vous la mette ?
ARLEQUIN
Belle demande !
PIERROT
Vous la servirai-je à la croque au sel ? L'aimerez-vous mieux au bleu, au basilic, à la broche ?
ARLEQUIN, le frappant de sa batte
Tais-toi, impertinent. Je t'apprendrai à rire avec ton maître !
ADARIO
Il vous parle fort sérieusement. Il a cru que vous seriez bien aise de la manger.
ARLEQUIN
Le butor !
ADARIO
Votre Majesté ne sait peut-être pas que le roi et les Ogres de distinction ne vivent ici que de chair fraîche.
ARLEQUIN
De chair fraîche ! Ah, l'horrible chose !
LA FRANÇAISE, à part
Malheureuse que je suis !
PIERROT
Vous êtes bien dégoûté ! Que diantre vous faut-il donc ?
ARLEQUIN
Il me faut de bons aloyaux, des gigots, des andouilles, des cervelas, du jambon.
PIERROT
Vous n'y pensez pas ! Vous demandez là les mets des petites gens d'Ogrélie.
ARLEQUIN
Hé, je veux vivre comme les petites gens, moi ; manger une échinée de cochon et du boeuf à la mode.
PIERROT, à part
Nous v'là bien tombés...
LA FRANÇAISE, à Arlequin
Eh ! Seigneur, renvoyez-moi. Je vais mourir de frayeur ici.
ARLEQUIN
Soit. Aussi bien, je pourrais quelque jour sans le savoir vous manger en salmis.
Au Pourvoyeur.
Allons, Pourvoyeur. Ramenez-la tout présentement chez elle.
Le Pourvoyeur part avec elle. Arlequin dit ensuite à Pierrot :
Et toi, cuisinier de malheur, envoie-moi chercher de quoi faire un bon haricot et afin que je sois sûr de la viande que tu y mettras, fais apporter ici la marmite. Je veux l'avoir sous mes yeux.
Pierrot se retire, et tous les Ogres le suivent.
Salmis : Ragoût de pièces de gibier déjà cuites à la broche. [L]
SCÈNE XII. Arlequin, Adario.
ADARIO
Seigneur, vous ne devriez point mépriser ainsi la chair fraîche. La politique vous le demande, et si vous saviez d'ailleurs combien elle est excellente...
ARLEQUIN
Ne me parlez point de cela. Que vous êtes barbares !
ADARIO
Moins que les autres hommes.
ARLEQUIN
Manger son semblable ! Quelle cruauté !
ADARIO
Hé, n'en faites-vous pas paraître davantage, vous autres, lorsque vous égorgez d'innocentes bêtes pour vous nourrir de leur chair, après qu'elles ont labouré vos champs, après qu'elles vous ont donné leurs toisons pour vous couvrir ? Nous, en mangeant des hommes, nous pensons en même temps purger la terre de mauvais animaux, de monstres pleins de malice, qui ne songent qu'à nous nuire.
ARLEQUIN
La terre, à votre compte, vous a bien de l'obligation !
ADARIO
Vous, qui pensez avoir en partage toute l'humanité, comment en usez-vous les uns avec les autres ? Vous vous querellez, vous vous chicanez, vous vous pillez ; chez vous, le plus fort ôte au plus faible sa subsistance : cela ne s'appelle-t-il pas se manger ? Et les Ogres vous en doivent-ils beaucoup de reste ?
ARLEQUIN
Vous direz tout ce qu'il vous plaira ; mais je ne veux point de chair fraîche.
SCÈNE XIII. Arlequin, Adario, Pierrot, Quatre Ogres.
Les quatre Ogres apportent une grande marmite, qu'ils mettent au milieu de la place avec du feu dessous.
PIERROT
Voilà la marmite toute prête.
ARLEQUIN
Et où est la viande ?
PIERROT
Vous l'allez bientôt voir.
SCÈNE XIV. Les Acteurs de la scène précédente, Troupe d'Ogres et d'Ogresses.
Tous ces Ogres et Ogresses viennent se présenter devant leur Roi, lèvent les mains, et crient.
LES OGRES ET LES OGRESSES
Ni sakiamin okima !
ARLEQUIN
Quel baragouin !
LES OGRES ET LES OGRESSES
Ni sakiamin okima !
ARLEQUIN
Qu'est-ce que vous dites ?
ADARIO
Ils vous disent en langue Algonquine qu'ils vous aiment.
Du verbe Sakia, aimer en Algonquin.
ARLEQUIN, les saluant
Je vous suis bien obligé, mes enfants.
LES OGRES ET LES OGRESSES
Ni ouischmin ou ouissin !
La graphie moderne pour manger en Algonquin est wisin.
ARLEQUIN
Ils me disent encore apparemment quelque douceur en langue Alcoquine.
ADARIO
Oui vraiment, ils disent qu'ils veulent vous manger.
ARLEQUIN, étonné
Plaît-il ?
ADARIO
Ils vous affectionnent à tel point qu'ils ont résolu de faire un festin de vos membres chéris.
ARLEQUIN
Miséricorde !
ADARIO
Ils n'en démordront pas.
ARLEQUIN
Mais, mais, des sujets, manger leur roi, cela se fait-il ?
ADARIO
C'est par distinction. Ils n'ont pas fait cela pour tous leurs rois.
ARLEQUIN
Je les quitte de cet honneur-là. Je ne veux point être distingué de mes prédécesseurs.
OGRES, se jetant sur ARLEQUIN
Aouissinta, aouissinta !
ARLEQUIN
Au guet ! Au guet !
ADARIO
Allons, allons, recevez cela en souverain.
ARLEQUIN, lui donnant un soufflet
Et toi, reçois cela en sujet.
Les Ogres l'enlèvent pour le jeter dans la marmite. Il leur dit en se débattant :
Arrêtez donc, arrêtez donc ! Mais, messieurs, songez que je suis trop maigre. Vous n'aurez point de plaisir à me manger. Engraissez-moi auparavant.
ADARIO
Dépêchons !
On jette Arlequin dans la marmite.
ARLEQUIN
Ah, pauvre Arlequin, te voilà cuit !
Il pousse de grands cris et se désespère. Pendant que les Ogres se baissent pour attiser le feu, il leur donne des coups de batte sur le dos. Il dit ensuite :
Ahi, ahi, ahi ! Je sens l'eau qui s'échauffe.
SCÈNE XV. Les acteurs de la scène précédente, Sastaretsi, tout essoufflé.
SASTARETSI
Takouchinouak nantobalitchik !
ADARIO
Il arrive ici des ennemis ! Aux armes, camarades, aux armes ! Nissata, nibata !
ARLEQUIN
À la bonne heure. Il ne peut m'arriver pis.
ADARIO
Ah ! Les voici qui tombent sur nous !
Tous les Ogres s'enfuient. On entend une décharge de mousqueterie. Arlequin ne laisse pas de s'en inquiéter, et de s'agenouiller dans la marmite, pour se mieux cacher. Il paraît aussitôt trois hommes, l'épée à la main.
SCÈNE XVI. ARLEQUIN, TROIS GRIVOIS ARMÉS
PREMIER GRIVOIS
Je vois la tête d'un qui se cache dans une marmite.
Grivois : Au XVIIe siècle, soldat de certaines troupes étrangères au service de France, et, par extension, soldat. [L]
DEUXIEME GRIVOIS
Je vais la faire sauter d'un coup de sabre.
En même temps, il veut couper la tête d'ARLEQUIN, qui esquive le coup en faisant le plongeon. Ce lazzi se répète trois ou quatre fois.
TROISIEME GRIVOIS
Il faut le tirer de là !
Les trois Grivois commencent à le tirer de la marmite, dans le temps que Scaramouche arrive.)
SCÈNE XVII. Arlequin, Les grivois, Scaramouche.
ARLEQUIN
Eh, messieurs ! Je ne suis pas un Ogre !
SCARAMOUCHE
Halte-là, camarades ! C'est Arlequin !
ARLEQUIN, sautant de la marmite au cou de Scaramouche
Ah ! C'est Scaramouche qui vient à mon secours ! Sans toi, mon ami, j'étais fricassé. Comment donc ? Je te croyais dans le ventre de quelque marsouin.
SCARAMOUCHE
Je me suis sauvé dans la chaloupe avec ces braves garçons. Mais dis-moi, que diable faisais-tu donc dans cette marmite ?
ARLEQUIN
Eh, mon enfant, ce sont les Ogres qui m'y avaient mis ! Ils m'avaient choisi pour leur roi, et ils voulaient après cela me manger au gros sel.
SCARAMOUCHE
Les traîtres ! Il faut les passer tous au fil de l'épée.
ARLEQUIN
Je demande quartier pour le Pourvoyeur, à cause de ses bottes.
SCARAMOUCHE
Qu'est-ce que c'est que ses bottes ?
ARLEQUIN
Tu le sauras, mon ami.
SCÈNE XVIII. Les acteurs de la scène précédente, Troupe d'ogres et d'ogresses, Adario, Sastaretsi, Plusieurs grivois, Le Pourvoyeur, enchaîné.
ARLEQUIN
Quoi donc, Pourvoyeur, tu t'es laissé prendre ?
LE POURVOYEUR
C'est que mes bottes n'ont de vertu que pour exécuter les ordres de mon maître.
ARLEQUIN
Tant mieux, ma foi.
OGRES ET OGRESSES, se jetant à genoux
Grâce ! Grâce !
SCARAMOUCHE
Non, non, vous êtes des misérables.
ARLEQUIN
Il n'y a de grâce que pour mon ami le Pourvoyeur et pour ses bottes.
ADARIO
Messieurs, ayez pitié de nous. Nous nous rendons vos esclaves. Laissez-nous la vie.
SCARAMOUCHE
C'est à votre roi à ordonner.
ARLEQUIN
Je veux bien leur pardonner. Mais à condition qu'ils enverront la chair fraîche à tous les diables. Je veux établir ici l'humanité.
SASTARETSI
Vous êtes le maître.
ARLEQUIN
Écoutez, messieurs les Ogres et mesdames les Ogresses. Je prétends que vous changiez de nourriture. Il faut vous accoutumer, s'il vous plaît, aux poulardes, aux perdrix, aux saucissons de Boulogne.
ADARIO
On suivra vos volontés.
ARLEQUIN, à Scaramouche et aux Grivois
Ho çà, mes enfants, puisque le ciel vous a fait arriver ici heureusement, je vous conseille de vous y établir avec moi. Toi, Scaramouche, je te fais mon collègue dans le gouvernement, et donne les premières charges à ces messieurs.
SCARAMOUCHE
Très volontiers, mon ami.
ARLEQUIN
Il faudrait, ce me semble, commencer par nous marier.
SCARAMOUCHE
C'est bien pensé. Voilà des mignonnes qui ne sont pas tant déchirées.
Plusieurs Ogresses viennent caresser Arlequin et lui baiser les mains, qu'elles mordent un peu.
ARLEQUIN, retirant ses mains
Ahi, ahi ! Vous avez là des quenottes bien aiguës ! Si ces messieurs vous trouvent à leur gré, à la bonne heure. Pour moi, je ne veux point pour femme de fille qui ait mis dans son corps de la chair humaine.
SCARAMOUCHE
Moi, je ne suis pas si difficile, je prends celle-ci.
Les Grivois choisissent chacun la leur.
ARLEQUIN
Bottes de sept lieues, mon cher Pourvoyeur in utroque, va-t'en me chercher tout à l'heure quelque beauté asiatique, là... de ces friands morceaux de sultan.
LE POURVOYEUR, sortant
Vous serez servi.
SCÈNE XIX. Arlequin, Scaramouche, Les Grivois, Ogres et Ogresses.
SCARAMOUCHE, riant
Ha, ha, ha ! Envoyer chercher une femme en Asie ! Ma foi, mon pauvre Arlequin, vous avez besoin de patience.
ARLEQUIN
Pas tant que vous croyez.
SCARAMOUCHE
Nous aurons des enfants que vous n'aurez pas encore de femme.
ARLEQUIN
Vous ne savez pas de quel bois se chauffe mon Pourvoyeur. Il ne lui faut qu'une minute pour aller, et autant pour revenir.
SCARAMOUCHE
Tarare !
ARLEQUIN
Tenez ! Le voyez-vous ? Il a déjà fait sa commission.
SCÈNE XX. Les acteurs de la scène précédente, Le Pourvoyeur, Une Jeune Circassienne.
LE POURVOYEUR, à ARLEQUIN
Voilà, seigneur, une jeune Circassienne que j'ai l'honneur de vous présenter.
SCARAMOUCHE
Comment diable ! Mais voilà un admirable homme !
ARLEQUIN
N'est-ce pas ?
SCARAMOUCHE
Mercure auprès de lui n'est qu'une tortue...
ARLEQUIN, à La Circassienne
Venez, ma bouchonne, venez ! Qu'elle est aimable !
La Circassienne lui fait la révérence.
LE POURVOYEUR
Ma foi, je suis arrivé bien à temps à Constantinople. Je l'ai prise comme elle allait entrer dans le sérail du Grand Seigneur. C'est une fille toute fine neuve.
ARLEQUIN, au Pourvoyeur, après avoir caressé la Circassienne
Çà, mon brave ! Il faut songer à faire nos provisions de noce, tant pour la panse que pour la danse. Va-t'en à Paris de ce pas. Tu passeras d'abord dans la rue de la Huchette. Tu y prendras quarante dindons tout cuits.
LE POURVOYEUR, voulant partir
Oui.
ARLEQUIN, l'arrêtant
Attendez, attendez ! Trente oies.
LE POURVOYEUR, voulant toujours s'en aller
Fort bien.
ARLEQUIN
Attendez donc ! Vingt cochons de lait.
LE POURVOYEUR
Je n'y manquerai pas.
ARLEQUIN
Un moment, un moment. Tu iras ensuite à la Halle au Vin. Tu te chargeras d'un bon muid de Bourgogne.
LE POURVOYEUR
Cela vaut fait.
ARLEQUIN
Ce n'est pas tout. Que diable, vous êtes bien vif ! Tu te rendras de là à l'Opéra, et tu y prendras trois danseurs et trois danseuses. C'est pour commencer à établir ici l'humanité. Marche à cette heure, marche !
SCÈNE XXI. Arlequin, Scaramouche, Les Grivois, La Circassienne, Ogres et Ogresses.
SCARAMOUCHE
Morbleu, mon cher, que vous savez bien commander !
ARLEQUIN
C'est que cela est bien plus aisé que d'obéir.
SCARAMOUCHE
Si notre courrier n'est pas plus longtemps à ce voyage-ci qu'à l'autre, nous serons bientôt à table...
ARLEQUIN
Vous pouvez compter là-dessus. Ainsi, qu'on mette promptement le couvert. J'ai grand besoin de remonter ma pendule.
SCARAMOUCHE
Et moi de même.
ARLEQUIN, à la Circassienne
Hé bien, petite Circassienne, ne serez-vous pas plus aise d'être à moi qu'à ces vilains marabouts de sultans ?
LA CIRCASSIENNE
Sans doute.
ARLEQUIN
Vous m'aimerez donc bien ?
LA CIRCASSIENNE
De tout mon coeur.
ARLEQUIN
Là, caressez-moi un peu.
Elle lui passe la main sous le menton. Arlequin fait ses lazzis, et dit :
La petite chatte ! Elle est déjà aussi apprivoisée que si elle avait par-devers elle deux ans de sérail.
SCÈNE XXII. Les acteurs de la scène précédente, Le pourvoyeur amenant trois danseurs et trois danseuses de l'opéra.
SCARAMOUCHE
Ah ! Quel abatteur de quilles que ce drôle-là !
ARLEQUIN
Bonjour, mesdemoiselles de l'Opéra. Soyez les bienvenues dans le pays des Ogres.
LES DANSEUSES, effrayées
Ah !
ARLEQUIN
Ne craignez rien, mes déesses ! Les Ogres n'en veulent qu'à la chair fraîche.
SCARAMOUCHE
Allons manger un morceau, pendant que ces gens-ci vont répéter leurs danses.
ARLEQUIN
Oui, courons au plus pressé.
On danse, et la pièce finit.
9 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica