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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Prologue en vers et en prose· Pièce d'un Acte

Le Jugement de Pâris

Dorneval· créée en 1718· 200 vers· 13 personnages

Représenté à la Foire de Saint-Laurent en 1718.

Personnages

  • JUPITER
  • JUNON
  • PALLAS
  • VÉNUS
  • MERCURE
  • THÉTIS
  • PÉLÉE
  • L'AMOUR
  • L'HYMEN
  • TROUPE DE DIVINITÉS CÉLESTES
  • MONSIEUR GARGOT, Cabaretier
  • GARÇONS, Cabaretiers
  • PÂRIS, Arlequin

SCÈNE PREMIÈRE. Mercure, Monsieur Gargtot.

MERCURE

Air 11 : On n'aime point d'ans mes forêts.

Serviteur à Monsieur Gargot.

MONSIEUR GARGOT

Le Grand Jupiter fait trop d'honneur à ma Guinguette. Je vais me mettre en quatre, pour contenter une si belle compagnie.

MERCURE

Ils ont déjà dîné. Ils viennent pour passer ici l'après-dinée, et y souper ensuite.

Il lui donne un papier.

Tenez. Voilà l'ordre du repas. Mettez vite la main à la pâte.

MONSIEUR GARGOT

Je ne perdrai point de temps. Holà ! Garçons ! Vous placerez ces deux Bourgeoises avec ces deux Officiers dans la chambre sur le devant.

MERCURE

L'ordre est judicieux.

MONSIEUR GARGOT

Ils avaient retenu celle-ci qui est plus particulière.

MERCURE

Ils choisissent bien les logements. Ce sont apparemment deux Maréchaux des Logis.

MONSIEUR GARGOT

Garçons ! Mettez du vin au frais.

MERCURE

Oui ; mais point de chasse-cousin, s'il vous plaît.

Chasse-cousin : Mauvais vin et par extension propre à tout ce qui propre à éloigner les parasites.

MONSIEUR GARGOT

Oh ! Nous n'avons que du bon.

MERCURE

Eh ! Mon enfant, à qui vendez-vous vos coquilles ? Ce n'est pas le vin qu'on vient chercher ici.

MONSIEUR GARGOT

D'accord, mais j'en ai d'excellent.

MERCURE

Il faudra qu'il soit exquis pour piquer des gosiers accoutumés au nectar. Un peu trop de douceur ou d'âcreté les dégoûtera.

MONSIEUR GARGOT

De l'âcreté !

Air : Quand le péril est agréable.

Loin de trouver mes vins trop acres, Je réponds que Messieurs les Dieux. S'en retourneront tous aux Cieux Plus ivres que des Fiacres.

Fiacre : C'est un nom qu'on a donné depuis peu [fin XVIIème] aux carrosses de louage, du nom d'un fameux loueur de carrosses qui s'appelait ainsi, ou plutôt comme l'atteste Mr. Ménage du nom de l'image de Saint Fiacre qui servait de d'enseigne à un certain logis de la rue Saint Antoine de Paris. Quoiqu'il en soit, quand on parle d'un carrosse malpropre, ou mal attelé, on l'appelle par mépris un fiacre. [F]

MERCURE

Si cela arrive, les Déesses seront aussi bien conditionnées, sur ma parole.

Air 52 : Lon-lan-la, derirette.

Ma foi, le Sexe féminin Aujourd'hui fait honneur au vin, Lon-lan la, derirette.

MERCURE

Mais, voici Jupiter.

SCÈNE I.. Jupiter, Junon, Pallas, Vénus, Mercure, l'Hymen, Thétis, Pélée, Troupe de Divinités, Monsieur Gargot.

JUPITER, tenant Thétis par la main, s'avance en chantant

Fin de l'Air 102 : Nanon dormait.

Allons, allons, allons À la Guinguette, allons.

De la joie, mes enfants, de la joie. Je suis en train aujourd'hui. Divertissons-nous. Du vin, du vin comme de l'eau.

MONSIEUR GARGOT

Vous en aurez bientôt de frais.

JUPITER

Et des violons, n'y en a-t-il pas ici ?

MONSIEUR GARGOT

D'excellents.

JUPITER

Bon. Tant mieux. Je veux danser, et me réjouir comme un compère.

MONSIEUR GARGOT, bas à Mercure

Ce Jupiter me paraît bonhomme : Je le crois même un peu bête.

Dans le Ballet du "Jugement de Pâris" qu'on jouait alors à l'Opéra, Jupiter y paraît un peu de c caractère. [NdE]

MERCURE, à Monsieur Gargot

Vous lui faites grâce du peu.

JUPITER, sautant lourdement

Dansons. Chantons. Morbleu ! Qu'il est doux de laisser sa qualité à la porte d'une Guinguette, et de goûter des plaisirs à la croque-au-sel !

MERCURE

Aussi, cela se fait assez souvent.

JUPITER

Mais, Dame Vénus, je ne vois point ici votre fils. Où est-il donc, ce petit coquin ?

VÉNUS

Je ne sais. Il ne suit que sa fantaisie.

MERCURE

Vous ne l'attendrez pas longtemps. Le voici.

SCÈNE III. Les Acteurs de la Scène précédente, L'Amour*.

* Un enfant de six ans faisait ce personnage.

VÉNUS

Hé, d'où venez-vous donc, petit fripon.

L'AMOUR, d'un air brusque

Oh, dame ! Chacun a ses affaires.

VÉNUS

Comme vous répondez ! Qu'avez-vous donc ? Quelle mine vous faites ?

L'AMOUR

Je ne saurais la faire meilleure, tant que je verrai devant moi ce benêt d'Hymen. C'est ma bête.

L'HYMEN, à l'Amour

Air 2 : Quand je tiens de ce jus d'Octobre.

En vain vous faites la grimace ; Je triomphe en cet heureux jour. Cédez le pas de bonne grâce.

L'AMOUR, à l'Hymen

Cédez-le vous-même à l'Amour.

Riant.

Ha, ha, ha ! Regardez un peu ce nigaud, avec sa face de papier mâché.

Air 85 : Y-avance, y-avance.

Ah ! Voyez donc comme il est fait ! Avec ton air plat et discret. Tu fais trop le Dieu d'importance. Y-avance , y-avance, y-avance, Avec ton habit d'ordonnance.

JUPITER

Mes enfants, point de querelle.

L'AMOUR

Je suis fâché d'être venu ici, puisque je l'y trouve.

L'AMOUR

Il est vrai que vous êtes un prête-nom. Mais sans moi, mon ami, vous auriez l'air d'attendre longtemps la pratique.

L'HYMEN

Pourquoi donc, sans vous ?

L'HYMEN

Oh ! Je me passe de vous assez souvent.

L'AMOUR

Oui ; mais cela va d'une belle dégaine, quand je ne suis pas de la partie.

L'HYMEN

Allez. Vous n'êtes qu'un libertin.

L'AMOUR

Et vous, qu'un vil esclave. Écoutez ce que dit l'Opéra :

Air 144. L'Hymen vient etc.

L'Hymen vient quand on l'appelle, L'Amour vient quand il lui plaît.

L'Opéra met entre nous bien de la différence comme vous voyez.

L'HYMEN

L'Opéra dit bien d'autres sottises. C'est un impertinent, et vous aussi.

L'AMOUR, le frappant

Et vous, vous êtes un sot.

L'HYMEN, se défendant

À qui en veut donc ce brutal ?

JUPITER, les séparant

Hé-bien, hé-bien... Cela finira-t-il ; bientôt ? On vient ici pour se réjouir, et...

VÉNUS

Allons, mon fils, soyez sage.

JUPITER, à l'Amour

Je veux que vous vous raccommodiez avec l'Hymen : Tout en ira mieux.

L'AMOUR

Au contraire. Sans mes petits tours de passe-passe, tout irait sans-dessus-dessous. Voulez-vous que je vous le prouve.

JUPITER

Voyons.

JUPITER

Il a raison.

VÉNUS

L'Enfant dit vrai.

JUPITER

Cela est véritable.

VÉNUS

Oh, pour cela, oui.

JUPITER

Mais, mais, il a raison.

VÉNUS

L'Enfant dit vrai.

L'AMOUR

Sans moi, que deviendraient la Villette, Passy, les Bois de Boulogne et de Vincennes, Charenton, la Râpée, etc. Ces doux asiles des époux mal-assortis, ces correctifs de la nonchalance des maris deviendraient d'affreux déserts.

JUPITER

Tout cela est le mieux du monde, mon enfant ; mais fais quelque chose pour Thétis et Pelée.

L'AMOUR

Soit : Mais, ce sera sans tirer à conséquence.

Jupiter, pour mieux accorder l'Hymen et l'Amour les fait boire ensemble. Ensuite il dit :

JUPITER

Voilà qui est bien. Dansons présentement.

Les Divinités subalternes commencent a danser ; mais leur danse est tout-à-coup interrompue par un grand bruit qu'on entend dessous le théâtre. Il s'ouvre un abîme, d'où il s'élève une épaisse vapeur.

JUPITER

Que signifie donc cette vapeur-là ? Qui diable fait un si grand sabat ?

Apercevant la Discorde qui sort de l'abîme.

Ah, morbleu ! C'est cette vilaine Discorde !

Tapant du pied.

Voila bien du rabat-joie. Jarni !

SCÈNE IV. Les Acteurs de la Scène précédente. La Discorde, appuyée sur deux Bas-Normands dont l'un tient à la main une grosse pomme.

LA DISCORDE, parlant avec un accent Normand marqué

Ah ! Ha ! Je vous y atrape ! Dianche ! Comme vo z'y âllez ! Hé, d'où vient donc que vous né m'avez pas priée de la noche ?

MERCURE

On a grand tort, assurément.

JUPITER, en colère

Peste de Normande, ta présence m'afflige. Va-t-en au Diable.

LA DISCORDE

Hé ! Vas y tey-même, grand Chenapan.

LA DISCORDE

J'aurais été de trop ichit, apparemment. No valons pourtant bien toutes ces Pinbéches-là.

Air 8 : Je reviendrai demain au soir.

Demandez à ces deux Normands

Bis.

Combien j'ai fait d'amants

UN DES NORMANDS

Oh ! Vére, mâ fey.

JUPITER

Plaisante puissance.

LE NORMAND

All est aussi pissante que vo, si pus n'est.

LA DISCORDE, entrant en fureur

Vére, Guieume dânne ! Pat la sang-Guiêble ! Il me prend envie de vo galvauder tretons, et de jeter par les fernêtres les Dieux, les Diesses ry les violons z'aussi.

JUNON

Ma Comète, ne te fâche point. Si nous ne t'avons pas mise de la partie, ce n'a point été par mépris. Tu sais que je t'ai toujours aimée.

VÉNUS

On nous a dit que tu avais affaire aujourd'hui.

LA DISCORDE

Cela est vrai. On a besoin de mey dans l'Université de Paris, où l'on va procéder ; à sélection d'un Recteur : mais, item, il fallait tréjours me semoncer de lâ noche.

JUNON

Tu n'aurais rien perdu pour cela, mon enfant, nous t'aurons gardé une part de gâteau.

LA DISCORDE, avec un ris perfide

Ah ! Que vo z'êtes de braves femmes ! Tenez par reconnaissance via un petit présent que je vo fais.

VÉNUS

Voyons, voyons.

LA DISCORDE

C'est une poume de Vire z'en Normandie.

Elle prend la pomme des mains du Normand.

Que Junon, Pallas et Venus se la disputent.

JUNON, à la Discorde

Air 4 : Comme un Coucou que l'amour presse.

Ah ! donne-la moi, ma mignonne. Avec quel plaisir je la vois 1

LES TROIS DÉESSES, ensemble

C'est donc pour moi, c'est donc pour moi.

LA DISCORDE, donnant la pomme a Jupiter

Tenez, vieux Grigou. C'est en vos mains que je lâ remets, pour en faire l'adjudication comme adviserez bon être.

JUPITER

Que voulez-vous que j'en fasse, moi ?

LA DISCORDE

Ce qu'il vo pglaira. Adieu. Réjouissez-vo bien , mez'efans. Cette poume vo bâillera du tintoin, comptez là-dessus.

Elle rentre dans l'abîme.

SCÈNE V. Jupiter, Junon, Pallas, Vénus, Mercure.

JUPITER

Peste de la Carogne, avec sa chienne de pomme.

MERCURE

Hé, pourquoi la preniez-vous ? En vous la donnant on vous avertit qu'elle sera fatale, vous êtes assez sot pour la recevoir.

JUPITER

Oui, j'ai tort, il est vrai, j'ai tort. Ah ! Maudite Discorde !

JUNON

Ça, ça, qu'on nous donne cette pomme.

PALLAS

Ne différons point.

VÉNUS

C'est le plus pressé.

JUPITER

Hé bien, hé bien, ne voilà-t-il pas déjà le commencement du branle ? Ah ! Que je prévois de maux à l'heure qu'il est !

Branle : se dit figurément du commencement d'une affaire, lorsqu'on la met en train d'aller, qu'on lui donne le premier mouvement. [T]

PALLAS

Air 47 : Robin, turelure lure.

Mon Papa, dépêchez-vous. Considérez ma figure.

JUPITER, branlant la tête

Turelure.

PALLAS, se moquant

Robin, turelure lure.

JUPITER

Oh ! Que je me garderai bien de prononcer entre vous.

PALLAS

Air 21. Laire-la, laire lan-laire.

Décidez en Maître des Dieux.

JUPITER

Je n'en ferai rien, vous dis-je. Rapportez-vous-en à quelque mortel qui ait du discernement.

MERCURE

J'ai votre fait, Mesdames.

JUNON

Qui ?

MERCURE

Pâris. C'est un Berger de Charenton, un Virtuose, qui fait arrêter les carrosses, et nouer l'éguillette.

Éguillette : Terme de Marine. C'est le nom qu'on donne à de menues cordes qui servent à divers usages ; comme à éguilleter les canons, les basses etc.

PALLAS

J'ai entendu parler de ce drôle-là.

JUPITER, à Mercure

Portez vite cette pomme à Pâris : Qu'il la donne à qui elle appartient. Pour nous, que cela ne regarde plus, continuons de nous réjouir.

Le théâtre change en cet endroit, et représente un hameau assez près de la rivière.

SCÈNE VI.

PÂRIS, seul

Il est assis sous une arbre touffu. Après avoir achevé de jouer de la flûte, il chante.

Refrain de l'AIR 120. Gardons nos moutons.

Gardons nos moutons, Lirette , liron, Liron, lire, lirette.

SCÈNE VII. Pâris, Mercure.

PÂRIS, après avoir bien considéré la pomme

Air 11. On n'aime point dans nos forêts.

Jupiter me gonfle d'honneur. Vous pouvez, mon ami Mercure, Aller dire à ce bon Seigneur Qu'il doit compter sur ma droiture.

On entend un bruit de trompettes et de timbales.

Quel bruit fait retentir ces lieux ?

MERCURE

C'est Pallas qui s'offre à tes yeux.

Mercure disparaît.

SCÈNE VIII. Pâris, Pallas.

PÂRIS, tombant sur le ventre

Hoïmé ! Je suis mort.

PALLAS, le relevant

Ne crains rien. C'est Junon qui s'approche.

SCÈNE IX. Pâris, Pallas, Junon.

PÂRIS

Morbleu, Madame Junon, vous m'avez fait grand-peur ! Ne sauriez vous m'aider d'une manière moins bruyante ?

PÂRIS

Beau régal, ma foi.

En cet endroit, on entend une symphonie douce qui annonce l'arrivée de Vénus. Cette Déesse sort de la rivière de Seine.

SCÈNE X. Pâris, Pallas, Junon, Vénus.

PALLAS

Air 69 : La Ceinture.

Mon ami, juge en ma faveur.

VÉNUS

Le petit badin !

JUNON, lui montrant une bourse

Air 50 : J'ai fait souvent résonner ma musette.

Charmant Berger, accepte l'abondance.

PÂRIS, à Pallas

Air 99. D'une main je tiens mon pot.

Ne vantez point les combats, Je n'en tâterai pas.

PÂRIS, rêvant

Cela mérite réflexion.

JUNON

Air 4 : Comme un Coucou que l'amour presse.

Tu ne choisis point les richesses !

PALLAS

Air I. Réveillez-vous, belle Endormie.

Je te donne le bras d'Ulysse.

PÂRIS

Oh, parbleu, attendez. Je vais vous accorder toutes trois.

Il tire son couteau.

JUNON

Que veux-tu faire ?

PÂRIS

Partager la pomme entre vous ! Et pour mes trois pièces, vous me donnerez chacune un peu de votre marchandise.

VÉNUS

Je veux tout ou rien.

PÂRIS, donnant la pomme à Vénus

Eh bien, elle est à vous, belle Vénus.

Air 136. L'autre nuit j'aperçus en songe.

Au diable l'argent et les armes ; À vos promesses je me rends.

PALLAS, en colère, s'en allant

Air 22 : Le fameux Diogène.

Tu méprises la gloire ! Tu mourras dans l'histoire Comme un lâche soldat.

SCÈNE XI ET DERNIÈRE. Pâris, Vénus.

PÂRIS, alarmé des menaces de Junon

Air 15 : Je ne suis né ni Roi, ni Prince.

Je pourrais bien être un sot homme, D'avoir ainsi livré la pomme. Junon m'annonce un sort fatal : Vous l'avez entendu, Madame.

VÉNUS

Bon. Peux-tu craindre l'hôpital ? Je te donne une belle femme.

Vénus emmène Pâris, et le fait entrer avec elle dans sa conque.

PÂRIS, chante en partant

Refrain de l'Air 98 : Et vogue la galère.

Et vogue la galère, Tant qu'elle, tant qu'elle, Et vogue la galère, Tant qu'elle pourra voguer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0