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un seul est le mot juste.

Opéra comique en vers et en prose

Les Amours de Nanterre

Dorneval· créée en 1718, imprimée en 1763· 364 vers· 9 personnages

Représentée à la Foire de Saint Laurent 1718, et ensuite sur le Théâtre du Palais Royal , par ordre de S. A. Royale, MADAME.

Personnages

  • MADAME THOMAS, riche Fermière
  • COLETTE, Fille de Madame Thomas
  • MATHURINE, Cousine de Colette
  • MONSIEUR GRIFFART, Procureur Fiscal, père de Valère
  • VALÈRE, Capitaine d'Infanterie, Amant de Colette
  • LUCAS, Valet de Madame Thomas
  • LE MAGISTER
  • ARLEQUIN, Tambour de Valère
  • TROUPE DE PAYSANS ET DE PAYSANNES DANSANTS

SCÈNE PREMIÈRE. Colette, Mathurine.

MATHURINE

Paix ma Cousine.

Air : J'offre ici mon savoir faire.

Fille sage avec confiance Attend l'hymen.

MATHURINE

Il est vrai que cela coûte.

COLETTE

Je vous en réponds.

Air : Nanon dormait.

Quand un Amant Auprès de nous badine Trop librement, On fait bien la mutine ; Mais, hélas ! En secret On sent

Trois fois.

Qu'on l'a fait à regret !

Imite ma franchise, Cousine. Ne serais-tu pas bien-aise aussi d'être mariée ?

MATHURINE

Hé, mais...

COLETTE

Tu fais la sotte. Achève.

MATHURINE

Je n'en serais pas fâchée.

COLETTE

Tu t'imagines que c'est un grand bonheur, n'est-ce pas ?

MATHURINE

Sans doute.

MATHURINE

Oh, oh ! C'est donc Valère que vous aimez ?

COLETTE

N'en vaut-il pas bien la peine ?

MATHURINE

Oui vraiment.

COLETTE

Il est déjà sous-lieutenant d'infanterie.

MATHURINE

Peste ! Il est bien avancé !

COLETTE

C'est qu'il a de grands amis, voyez-vous.

MATHURINE

Mais il est fils du Procureur Fiscal, et vous fille de Madame Thomas.

COLETTE

Ma Cousine, je vous entends. Je sais que le Procureur-Fifcal et ma mère sont brouillés. Peut-être ma mère ne voudra-t-elle pas que j'épouse Valére. Je vais prier le Magister Nicolas de les réconcilier.

MATHURINE

Le Magister est homme d'esprit : je compte beaucoup sur lui.

COLETTE

Je vais le trouver pour le presser de faire cet accommodement... Ma mère vient. Je te laisse avec elle.

SCÈNE II. Mathurine, Madame THOMAS.

MATHURINE

Bonjour, ma Tante.

MADAME THOMAS, d'un air chagrin

Bonjour, ma Nièce.

MATHURINE

Vous ne pleurez pas votre mari, peut-être ?

Air : Quand le péril est agréable.

Un vieil époux sombre et sévère N'est regretté que faiblement : L'époux même le plus charmant Quelquefois ne l'est guère.

MADAME THOMAS

Ah ! Ma chère nièce, tel que fût mon pauvre mari, il m'était d'un grand secours.

Air 15. Je ne suis né ni Roi, ni Prince.

Que de soins mon état renferme ! Une grande fille, une femme ; Toujours des procès sur les bras ; Tantôt acheter, tantôt vendre. Sans mon pauvre Valet Lucas, Saurais-je par quel bout m'y prendre ?

Oui. Ce garçon-là fait toute ma consolation.

MATHURINE

Oh ! Pour cela, il a bien du mérite !

MADAME THOMAS

N'est-ce pas, ma nièce ?

MATHURINE

Oui, vraiment, ma tante.

MADAME THOMAS

Tous les autres sont des fainéants ; lui seul est né pour le travail.

MATHURINE

C'est la pièce de résistance.

MADAME THOMAS

Vous avez de l'esprit, ma nièce ; et je vous crois capable de me donner conseil sur une affaire importante. Je songe à me remarier.

MATHURINE surprise

Ah, ah !

MATHURINE, froidement

Tout ce qu'il vous plaira, ma Tante.

MATHURINE, d'un air mécontent

C'est votre affaire, ma Tante.

MADAME THOMAS

Mais, est-ce que tu n'approuves pas mon choix ?

MATHURINE

Si vous voulez que je vous parle naturellement, je ne vois pas qu'il soit nécessaire que vous l'épousiez, puisqu'il fait vos affaires avec zèle.

MADAME THOMAS

Air 56 : Pour passer doucement la vie.

Oh ! Ce sera bien autre chose, Quand j'aurai joint son sort au mien.

MADAME THOMAS

Je ne pense pas comme cela, moi. Je trouve que ce garçon-là est bien mon fait.

MATHURINE

Croyez-moi. Vous devriez plutôt penser à marier ma cousine.

MADAME THOMAS

Oh ! Cela ne presse pas.

MATHURINE

Mais songez à ce que dira tout le village, si...

MATHURINE

C'est fort bien fait à vous.

MADAME THOMAS, fièrement

Ne suis-je pas maîtresse de mes volontés ?

MATHURINE

Assurément. Tenez. Voilà votre Lucas. Je vous laisse libres.

D'un air moqueur.

Adieu, ma Tante.

MADAME THOMAS, sèchement

Adieu, ma Nièce. Allez. On n'a pas besoin de votre consentement pour faire cette affaire-là.

En colère.

Voyez un peu cette bégueule.

Mathurine lui fait la révérence et s'en va.

Bégueule : Injure populaire qu'on dit aux femmes de base condition qu'on taxe de niaiserie, et d'avoir toujours la gueule bée et ouverte. [F]

SCENE III. Madame Thomas, Lucas.

LUCAS

Qu'y a-t-il donc, notre Maîtresse ? Il semble que vous soyez en rogne.

MADAME THOMAS

Air 7 : Tu croyais, en aimant Colette.

Mon ami, c'est contre ma Nièce, Qui veut me donner des leçons.

MADAME THOMAS

Pour cela, oui. Et dans le fond, je suis bien bonne de m'amuser à consulter une petite bête.

LUCAS

C'est morgué bian dit. Vous ne devez consulter que vous-même, surtout dans la chose dont il s'agit.

MADAME THOMAS

Comment donc, Lucas ! Sais-tu de quoi il était question entre nous ?

LUCAS

Oh ! Pargué, je ne suis pas un sot. Tenez. Vous li parliez de çà.

Il se met le doigt sur le coeur, et il montre celui de Madame Thomas ; ce qu'il fait deux ou trois fois de suite.

MADAME THOMAS

De quoi ?

MADAME THOMAS

Je t'entends à merveilles. Tu as fort bien deviné.

LUCAS

Oh, dame ! Je devine les fêtes quand alles sont arrivées.

MADAME THOMAS d'un air attendri

Que tu as d'esprit, Coquin !

LUCAS

D'autres que moi en avont itout de l'esprit, je vous en avartis.

MADAME THOMAS

Hé, qui donc ?

LUCAS

Gros-Jean, Maître Piarre le Tavarnier et Blaise le Veigneron. Je les acoutis tous trois jaboter hier a soir au travars d'une haye. Tâtigué, comme il en dégoisiont !

MADAME THOMAS

Que disaient ils ?

LUCAS

Voyez-vous ste Madame Thomas, ce faisiont-ils : voyez-vous comme alle se redresse.

D'une voix grosse.

Je gagerais, ce disait Gros-Jean, qu'al'ne sera pas encor tras mois sans reprendre du poil de la bête.

D'une voix aigre.

Pargué, ce faisait Maître Piarre, est-ce qu'vous ne fsavez pas bian qu'aile lorgne son valet Lucas ?

D'une voix enrouée.

Par ma foi, ce disait Blaise, ils se connaissont bian tous deux ; et si alle fait ce marché-là, al'n'achera pas chat en poche.

MADAME THOMAS

Voyez un peu les médisants ! Mais je sais le moyen de les faire taire.

LUCAS

Et moi, itout. Je n'avons besoin pour çà que du Curé et du Tabellion.

Tabellion : Officier public qui faisait les fonctions de notaire dans les juridictions subalternes et seigneuriales. Il fut fait défense aux greffiers, notaires et tabellions, de passer des actes obligatoires entre chrétiens et juifs. [L]

MADAME THOMAS

C'est ce que je voulais dire, mon cher Lucas.

Air 64 : Lampons , lampons.

Oui, malgré tous les jaloux,.

Bis.

Tu deviendras mon époux :

Bis.

Je ferai ce mariage À la barbe du Village. Je veux, je veux, Mon ami, te rendre heureux.

LUCAS, ôtant son chapeau

C'est bian de l'honneur pour moi, dà. Mais il faudra que cela vase.

Il fait l'action de compter de l'argent.

MADAME THOMAS

Tu seras content. Mais, sais-tu bien, mon poulet, ce que j'ai fait pour toi ?

Air 96 : Ton humeur est, Catherine.

J'ai méprisé la tendresse Des plus huppés du Canton.

MADAME THOMAS

Si j'avais voulu écouter certaines propositions, je serais à l'heure qu'il est une grosse Madame de Paris ; mais j'aime mieux un bon paysan qu'un Monsieur.

LUCAS

Vous avez raison. Les paysans avont l'amiquié plus farme.

MADAME THOMAS

Cours vite t'aquitter de la commission que je t'ai donnée. Je vais t'attendre au logis !

LUCAS

Air 5 : Quand le péril est agréable.

Allez. Je vas bientôt vous suivre.

MADAME THOMAS

Mon cher ami, ne tarde pas : Tu sais que la pauvre Thomas Sans toi ne saurait vivre.

Ils sortent tous deux, l'un d'un côté et l'autre de l'autre.

SCÈNE IV. Colette, Le Magister.

COLETTE

Air 7 : Tu croyais, en aimant Colette.

Vous allez donc trouver ma Mère ?

LE MAGISTER

Laissez-moi faire.

COLETTE

Mais...

LE MAGISTER, s'en allant

Ne vous embarrassez pas.

SCENE V.

COLETTE, seule

Laissons agir Maître Nicolas ; et si par malheur il ne réussit point dans son entreprise, nous aurons recours à d'autres expédients.

Air 34 : La jeune Isabelle.

L'amour, cher Valére, Nous unit tous deux. Si le sort contraire Traverse nos feux, Le Dieu de Cythére, Propice à nos voeux, Fera son affaire De nous rendre heureux.

SCÈNE VI. Colette, Valère.

COLETTE

Air 36 : Malheureuse journée !

Ah ! Je vous vois, Valére !

VALÈRE

Hélas ! De moi puis-je être maître, Quand je vois tant d'appas ?

Un baiser, ma chère Colette.

Air 46 : Ma raison s'en va beau train.

Un doux baiser seulement.

COLETTE, le repoussant

Ah ! Valère doucement.

VALÈRE

Je vous le demande aussi. Allons, ne faites donc point la villageoise. Un peu moins de sévérité.

VALÈRE

Oh ! Je vais m'exposer à tout.

Il veut la baiser, elle lui donne un soufflet.

COLETTE

Je prendrai mon sérieux.

VALÈRE

Vous vous fâchez ! Cela ne vous convient point : un air enjoué vous sied mieux.

VALÈRE

Mais, je ne vous demandais que les arrhes du marché.

COLETTE

Plus on donne de gages pour ce marché-là, et moins il tient.

VALÈRE

Franchement, votre vertu sent le village.

COLETTE

Je suis là-dessus Paysanne et demie.

VALÈRE

Ah ! Belle Colette, connaissez mieux Valère à votre tour.

Air 201 : Je me plaignais d'une inhumaine.

Votre sévérité m'enchante, Bien loin de me rendre confus : Plus la faveur paraît charmante, Et plus j'en aime le refus.

COLETTE

Parlons sérieusement de nos affaires. Notre Magister s'est chargé de réconcilier nos parents.

VALÈRE

Mais, s'il n'y réussit pas ?

COLETTE

J'ai un autre moyen tout prêt.

VALÈRE

J'en ai aussi imaginé un, qu'Arlequin mon Tambour est sur le point d'exécuter : mais si tous ces moyens deviennent inutiles, que ferons-nous ?

COLETTE

Il faudra nous séparer.

Air 11 : On n'aime point dans nos forêts.

Nous séparer ! Qu'ai-je entendu ! Non, non, vous n'aimez plus Valère.

VALÈRE

En attendant un meilleur sort, Nous aimer jusques à la mort.

J'aperçois mon père avec Maître Nicolas. Retirons-nous.

SCENE VII. Le Magister, Monsieur Griffart, Procureur Fiscal.

LE MAGISTER

Orsus, Monsieur le Procureur Fiscal, je crois vous en avoir assez dit pour vous persuader que vous devez, vous réconcilier avec Madame Thomas.

Orsus : Latin. Commencement, participe passé de ordior

MONSIEUR GRIFFART

Je me rends à vos raisons. Mon ressentiment s'éteint ; et je suis prêt à vivre en bonne union avec Madame Thomas, si elle le veut.

LE MAGISTER

Oh ! Je vous réponds d'elle. La Voici. Tenez-vous un peu à l'écart. Je vais la prévenir.

SCÈNE VIII. Le Magister, Monsieur Griffart, Madame Thomas.

MADAME THOMAS, brusquement

Que veut cet animal ?

MONSIEUR GRIFFART, à part

Elle fait la fâchée.

LE MAGISTER

Air 22 : Le fameux Diogène.

Eh ! Parlez sans colère !

MADAME THOMAS

Ah ! Il veut se raccommoder tout de bon ?

LE MAGISTER

Tout de bon.

Air précédent.

Répondez, je vous prie, Madame, à son envie.

LE MAGISTER, au Procureur Fiscal

Monsieur Griffart, vous l'entendez. Madame Thomas est un petit coeur de femme. Allons, embrassez-vous.

MONSIEUR GRIFFART, après avoir salué Madame Thomas, lui présente la main, en disant :

Air 69 : La Ceinture.

Oublions tous deux le passé ? Vivons en bonne intelligence

MADAME THOMAS

De mon coeur tout est effacé.

L'embrassant.

Voilà quelle en est l'assurance.

Malgré mon courroux, Monsieur Griffart, je n'ai jamais cessé de vous estimer.

LE MAGISTER

J'en suis témoin.

MONSIEUR GRIFFART

Quoique prévenu contre vous, Madame Thomas, je vous ai toujours regardée comme une femme de mérite.

LE MAGISTER

Pour cela, oui.

MADAME THOMAS

Quand j'ai rencontré des gens qui voulaient attaquer votre probité, je vous ai toujours rendu justice.

LE MAGISTER

Elle est généreuse.

MONSIEUR GRIFFART

Quand je me suis trouvé avec des médisants qui voulaient me rendre votre vertu suspecte ; oh ! Je leur ai bien dit ce que j'en pensais !

LE MAGISTER

Il est charitable, Monsieur le Procureur Fiscal. Jarnicoton ! Je ne me sens pas d'aise d'avoir rapatrié deux esprits d'un si bon caractère. Que je vous embrasse.

Après les avoir embrassés.

Air 8 : Je reviendrai demain au soir.

Que cette paix, mes chers enfants ,

Bis.

Puisse durer longtemps. Maudit le festin malheureux

Bis.

Qui vous brouilla tous deux.

MADAME THOMAS

Il est vrai que ce jour-là Monsieur le Procureur Fiscal n'était pas de bonne humeur.

MONSIEUR GRIFFART

De bonne humeur ! Oh ! Pardi, c'est vous qui prîtes un travers.

MADAME THOMAS

Un travers ! Moi, prendre un travers ! Oh ! J'ai trop d'esprit pour cela. C'est vous qui n'entendez quelquefois ni rime ni raison.

LE MAGISTER

Eh ! Laissons-là ce festin !

MADAME THOMAS

Vous n'êtes qu'un bourru, qu'un brutal, qu'un emporté.

MONSIEUR GRIFFART, d'un ton menaçant

Madame Thomas !

MADAME THOMAS du même ton

Monsieur Griffart !

LE MAGISTER

Que diable...

MADAME THOMAS en colère

Allez. Si je vous jetai une assiette à la tête, vous le méritiez bien.

LE MAGISTER

Eh ! Madame Thomas !

MONSIEUR GRIFFART

Et vous, vous méritiez bien aussi tous les noms que je vous donnai.

LE MAGISTER

Mais , mais , mais...

MADAME THOMAS, criant de toute sa force

Tous les noms ! Tous les noms ! Allez, mon ami, vous êtes un plaisant sot.

MONSIEUR GRIFFART, fort irrité

Vous croyez parler encore à votre benêt de mari. Vous êtes une extravagante.

MADAME THOMAS, voulant se jeter sur lui

Ah ! Fripon, il faut que je te...

LE MAGISTER, arrêtant Madame Thomas

Que voulez-vous faire ?

MADAME THOMAS

Le dévisager.

MONSIEUR GRIFFART, bouillant de colère

Allez. Vous êtes une... Vous êtes une... Vous êtes une femme.

Mosnieur Griffart et Madame Thomas se retirent chacun de son côté fort irrités.

SCÈNE IX.

LE MAGISTER, seul

Voilà de la besogne bien faite ! Je les ai mis un peu plus mal ensemble qu'ils n'étaient.

SCÈNE X. Le Magister , Colette, Mathurine.

COLETTE au Magister

Air 121 : Vous y perdez vos pas, Nicolas.

Hé bien , quelles nouvelles ? Avez vous fait la paix ?

SCÈNE XI. Colette, Mathurine.

COLETTE

Oh, que non ! Puisque le Magister n'a pas réussi, je vais employer la ruse que je t'ai dite.

MATHURINE

Feindre de l'amour pour Lucas ?

COLETTE

Justement. Cela donnera de la jalousie à ma mère.

Air 38 : Les Feuillantines.

Qui, dans son jaloux effroi, Je le crois, Va se défaire de moi.

MATHURINE bas

Eh ! Le voilà, Lucas !

COLETTE

Parlons de lui, sans faire semblant de l'apercevoir.

SCÈNE XII. Colette, Mathurine, Lucas à l'écart.

LUCAS, à part

Oh, oh ! Alles parlont de moi ! Accoutons.

MATHURINE

Air 9 : Quel plaisir de voir Claudine.

Lucas a donc su vous plaire ?

MATHURINE

Non, vraiment.

LUCAS, à part

Colette m'aime ! Qui diantre l'aurait deviné ?

COLETTE

Air 174 : Tourelourirette.

Sa taille est charmante.

LUCAS, riant

Hé, hé, hé, hé, hé, hé.

LUCAS, à part

Fatigué ! Comme alle en tient !

LUCAS, paraît et chante :

Air 176 : Vous avez raison, la Plante.

Vous avez raison, la Plante, Il est bon sur ce ton-là, Larira.

COLETTE, feignant d'être surprise, pousse un grand cri

Ah !

LUCAS

Oh, oh ! Vous m'aimez donc, Mademoiselle Colette ? Eh ! Vous n'en sonniez mot.

LUCAS

Le grand malheur !

COLETTE

Assurément, c'en est un ; car tu l'iras peut-être dire à ma mère.

LUCAS

Nennin, nennin, je ne li dirai pas. Al'ne sait morgué pas tout ce que je fais : Queuque sot. Après tout, quand al'le sauroit , est-ce qu'al' me r'abattroit ça sur mes gages ?

MATHURINE

Tu la connais. Elle ferait un beau vacarme.

LUCAS

Hé ! Palsanguié, qui s'en soucie ? Acoutez, Mademoiselle Colette. Il gn'ya qu'un mot qui sarve. Si vous vlez je l'enverrai au barniquet.

MATHURINE

C'est parler net.

MATHURINE à Colette

Te voilà ravie, ma Cousine.

MATHURINE

Quel drôle !

COLETTE

Tu prends un mauvais parti.

LUCAS

Air 177 : Est-ce ainsi qu'on prend les Belles ?

On dit qu'avec les fumelles Il faut être comme ça.

LUCAS

Serpedié ! Vous ne chassez pas de race !

COLETTE

Que veux-tu dire par-là.

LUCAS

Je veux dire que votre mère n'aime pas tant la poulitesse que vous.

SCÈNE XIII. Colette, Maturine, Lucas, Madame Thomas derrière eux, sans en être aperçue.

MADAME THOMAS, à part

Ah, ha ! Lucas avec ma fille !

LUCAS, riant

Hé , hé, hé, hé, hé.

COLETTE

Qu'as-tu à rire ?

MATHURINE

Pourquoi ris-tu ?

LUCAS

Je ris de ce que...

Il rit encore.

Hé, hé, hé, hé, hé.

COLETTE

Explique-toi donc.

LUCAS

Je ris de ce que votre mère...

Il continue de rire.

Hé, hé, hé, hé, hé.

MATHURINE

Hé bien ?

LUCAS

Aile croit bonnement que je l'épouserai ; mais, prrr.

MADAME THOMAS à part

Qu'entends je !

LUCAS

A l'a déjà fait avartir les ménêtriers pour note noce. Alle payera les violons ; mais jarnonbille , je danserons pour elle.

MADAME THOMAS à part

Le Coquin !

COLETTE

Diantre ! Cela est déjà bien avancé.

LUCAS

Le bon de l'affaire, c'est qu'al' ne sait pas que Colette m'aime, et que j'aime itout Colette.

MADAME THOMAS, à part

Le traître !

MADAME THOMAS, en furie, se montrant tout-à-coup, et continuant l'air :

Sarlababorita

COLETTE contrefaisant l'épouvantée

Ah !

MATHURINE

Ô Ciel !

LUCAS étonné, et achevant l'air :

Oh ! La voilà.

MADAME THOMAS, à Colette

Air 36 : Malheureuse journée !

Petite Impertinence, Comment donc à mes yeux...

MADAME THOMAS, à Colette et à Mathurine

Ôtez vous de ces lieux.

À Lucas.

Et toi, traître, volage... !

MADAME THOMAS, se jetant sur Lucas

Il faut que dans ma rage Je te coupe le cou.

MATHURINE

Air 65 : Voici les Dragons qui viennent.

Quelle fureur est la tienne ! Vite sauvons-nous.

Elles s'en vont.

SCÈNE XIV. Lucas, Madame Thomas.

MADAME THOMAS, toujours en colère

Air 95 : Quand on a prononcé ce malheureux oui.

Tu m'abandonnes donc aujourd'hui pour Colette, Toi, que depuis quinze ans j'élève à la brochette !

LUCAS

Si vous me nourrissez bian, je travaille de même. La besogne est forte cheux vous.

MADAME THOMAS

Hé bien, petit inconstant, petit scélérat, j'y consens. Va. Épouse Colette. Mais tu n'auras pas le sou, je t'en avertis.

LUCAS, à part

Ce n'est pas-là mon compte.

MADAME THOMAS

Tu mourras de faim.

LUCAS, à part

Malepeste ! Serviteur à Colette. Tenons-nous au gros de l'arbre.

MADAME THOMAS

Grand-Jacques profitera de ta folie ; je l'épouserai.

LUCAS, haut

Ah ! Voyez donc comme alle se fâche !

MADAME THOMAS

Je n'en ai pas sujet, n'est-ce pas ?

LUCAS

Bon. Allez. Tout ce que j'ai dit à Colette n'était que pour rire.

MADAME THOMAS

Pour rire !

LUCAS

Vous croyez donc que je ne vous ai pas apparçue ? Eh non ! J'ai dit comme çà, à part moi : Vla Madame Thomas qui vient à pas de loup, pour nous accouter ; baillons-li un peu la venette.

MADAME THOMAS

Quoi, Lucas, il n'est donc pas vrai que tu aimes Colette ?

LUCAS

Fi donc ! Vla encore une plaisante morveuse. Vous m'avez dégoûté, Madame Thomas, vous m'avez dégoûté de la jeunesse.

MADAME THOMAS

Air 136 : L'autre nuit j'aperçus en songe.

Est-il bien vrai, m'es-tu fidèle ?

MADAME THOMAS lui tendant la main

Sur ce pied-là, faisons la paix : Lucas, lions-nous pour jamais.

Attend-moi ici. Je vais parler au Tabellion. Je reviendrai te joindre.

SCÈNE XV.

LUCAS, seul, riant

Comme les femmes qui aimont baillent dans le pagniau.... Ah, ah ! Voici le Tambour de la Compagnie de Monsieur Valére.

SCÈNE XVI. Lucas, Arlequin, Tambour.

Il a une bouteille pendue à sa ceinture et deux verres à son chapeau.

ARLEQUIN, chante en battant le tambour

Air : Grand Duc de Savoie, à quoi penses-tu ?

Si des Vilageoises, Avec leur fierté ! Vivent nos grivoises, J'en suis enchanté. Souvent au Village On nous fait souffrir ; Au Camp la plus sage À nous vient s'offrir.

Tambour : Est aussi un soldat destiné à battre la caisse. En chaque compagnie d'infanterie il y a du moins un tambour. [F]

LUCAS

Courage, courage, Monsieur Arlequin. Vous êtes toujours un drôle de corps.

ARLEQUIN

Air 32 : Du haut eu bas. Rondeau.

Tambour battant. Mon cher Lucas, je me promène, Tambour battant. De mon sort je suis fort content ; Bon pain, bon vin, bon Capitaine, Avec un tendron que je mène Tambour battant.

Tendron : La partie fort tendre de quelque chose. Se dit figurément et burlesquement, de filles au dessous de vingt ans. [F]

LUCAS

Pardi ! Vous n'engendrez point de mélancolie, Monsieur Arlequin.

ARLEQUIN

Non, vraiment. Ni vous non plus, Monsieur Lucas ; vous qui êtes la coqueluche de Nanterre, et le factoton de Madame Thomas.

Factoton : Celui qui se mêle, qui s'ingère de tout dans une maison. Il est du style familier, et ne se dit guère qu'en dénigrement. [Ac 1762]

LUCAS

Je ne suis encore que le garçon de la Farme ; mais , entre nous, j'en serai biantôt queuqne chose de plus, dà.

Air : Et je l'ai pris pour mon Valet.

Je vais de Madame Thomas Tarminer le veuvage.

LUCAS, sautant et répétant les deux derniers vers

Oui.

Elle me prend pour son mari, À cause de mon teint fleuri.

ARLEQUIN

Je l'en estime d'avantage. C'est une brave femme. Il faut boire à sa santé.

LUCAS

Tope.

ARLEQUIN, ayant donné un verre à Lucas, et lui ayant versé du vin

Air 135 : Les fanatiques.

Allons, buvons à la santé De cette grosse mère.

Ils boivent.

Sans oublier la Beauté Dont est charmé Valere,

Ils boivent encore.

Trinque à la postérité Dont tu dois être père.

Ils recommencent à boire.

LUCAS

Morgué ! Vla de bon vin. Varsez-m'en encore. À vous et à moi présentement.

ARLEQUIN, choquant avec lui

Allons, à nous deux.

LUCAS, après avoir vidé son verre

Hoçà, à st'heure, à qui boirons-je ? Pargué, à votre amoureuse, Monsieur Arlequin.

ARLEQUIN

Tu crains la mort, parce que tu n'y ès pas fait. Tiens. Si tu avais seulement deux Campagnes par devers toi, tu écouterais ronfler le canon comme une flûte douce,

LUCAS

Jarni ! Si je savais ça, je me bouttrois tout-à-l'heure dans le sarvice.

Bouter : Mettre. Vieux mot qui était autrefois fort en usage. [F].

ARLEQUIN

Tu t'y accoutumeras, te dis-je...

LUCAS

J'aimerais à ne sarvir que dans les Revues.

ARLEQUIN

Sur ce pied-là tu peux t'engager à présent. Nous sommes en paix ; il n'y a rien à risquer. Buvons un coup : un verre de vin porte conseil.

Ils boivent de nouveau.

ARLEQUIN

Cela va sans dire. Allons, mon Brave, à la santé du Roi.

Il lui verse encore du vin.

LUCAS, choquant le verre

Allons, oui. Vive la guerre pendant la paix.

SCÈNE XVII. Lucas, Arlequin, Valère.

ARLEQUIN, à part

Bon. Voici Monsieur Valére.

VALÈRE, à part

Je ne sais si Arlequin aura réussi.

ARLEQUIN, à Lucas

Camarade saluez votre Officier.

À Valére.

Monsieur, vous voyez dans ce garçon-là un des meilleurs soldats de votre Compagnie.

VALÈRE

Cela me fait plaisir. Lucas est un bon enfant. Ça, mes amis, j'ai ordre de partir demain pour aller joindre le Régiment en Flandres. Nous allons apparemment recommencer la guerre.

LUCAS

Oui ; Je demande donc mon congé. Je ne me suis engagé qu'à condition que je ne sarvirois point pendant la guerre.

VALÈRE, prenant Lucas par l'épaule

Allons, allons. Point tant de raisons. Tu es engagé, tu marcheras.

Lucas se met à pleurer et crier de toutes ses forces.

SCÈNE XVIII ET DERNIÈRE. Valère, Arlequin, Lucas, Madame Thomas, Colette, Mathurine, Troupe de Paysans et de Paysannes dansants.

MADAME THOMAS, effrayée

Qu'y a-t-il donc, Lucas ! Que t'a-t-on fait ?

LUCAS, pleurant

Ce sont ces vendeurs de chair humaine, qui m'avont enroullé pour la guerre.

VALÈRE

Madame, vous me connaissez mal. La fuite vous désabusera.

LUCAS, d'un ton piteux

Oui ; mais il faudra donc toujours que je marche à bon compte ?

ARLEQUIN

Sans doute ; et c'est trop perdre de temps. Partons.

LUCAS, pleurant

Eh ! Madame Thomas !

MADAME THOMAS

Tout beau, Messieurs. J'ai de quoi le racheter. Combien vous faut-il ?

MADAME THOMAS

Mais, cent pistoles !

ARLEQUIN

Sans en rabattre une maille.

Maille : Ce mot signifie quelquefois une monnoie de peu de valeur. [T]

MADAME THOMAS

Même Air :

S'il est propre pour le Roi, Par ma foi , Il l'est encor plus pour moi. Pour payer sa délivrance Voici de bonne finance.

Tirant sa bourse.

Puisqu'il n'y a rien à rabattre, je vais vous compter les cent pistoles.

À Lucas.

Heu ! L'étourdi ! Vois ce que tu me coûtes.

VALÈRE

Votre argent ne me tente point, Madame ; la possession de l'aimable Colette peut seule me toucher. Ce n'est qu'à cela que la liberté de Lucas est attachée.

ARLEQUIN

Vous voyez bien que nous nous mettons à la raison.

MADAME THOMAS, regardant Colette

Air : Tes beaux yeux ma Nicole.

Je vois tout le mystère. Ah ! Coquine, c'est vous...

LUCAS

C'est bian dit.

MADAME THOMAS à Valére

Monsieur, j'ai des raison pour vous refuser ma fille.

VALÈRE

Madame, j'ai aussi les miennes pour vous refuser Lucas.

MADAME THOMAS

Ma fille demeurera auprès de moi.

ARLEQUIN

Lucas demeurera dans le Régiment.

À Lucas, le prenant au collet, et le secouant.

Allons, marche.

LUCAS, pleurant

Madame Thomas !

VALÈRE

Vous avez pris votre parti, Madame. Adieu.

ARLEQUIN à Lucas, lui donnant un coup de poing dans l'estomac

Marche.

LUCAS, pleurant

Vous m'abandonnez donc, Madame Thomas.

MADAME THOMAS à Valère

Arrêtez, Valére. J'aime mieux vous donner deux cens pistoles.

COLETTE

Ma chère mère, épargnez votre argent.

VALÈRE

Madame, cela est inutile.

ARLEQUIN

Non, non. Nous allons joindre le Régiment !

À Lucas, lui appuyant le pied sur le ventre.

Marche, Gueux, marche.

LUCAS, criant de toutes ses forces

Madame Thomas. Eh ! Bâillez-li votre fille !

MADAME THOMAS, à Valére

Monsieur, voulez-vous mille écus ?

VALÈRE

Madame, vous m'en offririez cent mille inutilement.

ARLEQUIN

Il n'en démordra pas.

MADAME THOMAS, poussant un grand soupir

Puisqu'on ne peut s'en tirer autrement, je vous accorde donc ma fille.

COLETTE, transportée de joie

Ma chère mère !...

VALÈRE, embrassant Madame Thomas

Madame, vous me rendez le plus heureux de tous les hommes.

LUCAS sautant

Vivat. Mon enroullement a fait marveilles.

ARLEQUIN, présentant Lucas à Madame Thomas

Et moi, par reconnaissance, je vous donne Lucas.

MADAME THOMAS

Que tous ceux que j'avais invités à mes noces viennent célébrer ce double mariage.

On danse.

ARLEQUIN, à Madame Thomas

Air 212 : De Monsieur Gellier.

Madame Thomas, En prenant Lucas, Vous prenez la fleur de Nanterre ; Vous ôtez au Dieu des Combats Un vrai fier-à-bras, Un foudre de guerre.

La danse reprend ce qui finit la pièce.

364 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0